partie de leur gloire. Les Commentaires
qui accompagnent cette édition seraient
plus utiles, si Lavais pu recevoir vos in- Abrégé de l'His- . .
toire universelle, structions de vive voix. Vous avez bien
1753, voulu m’éclairer quelquefois par lettres
sur les difficultés de notre langue ; vous m’auriez guidé non moins utilement sur le goût. Cinquante ans d’expérience m’ont instruit, mais ont pu m’égarer ; -quelquesunes de vos séances m’en auraient plus enseigné qu’un demi-siècle de mes réflexions.
Vous savez, messieurs, comment cette édition fut entreprise, ce que j’ai cru devoir au sang de Corneille était mon premier motif ; le second est le désir d’être utile aux jeunes gens qui s’exercent dans la carrière des belles lettres, et aux étrangers qui apprennent notre langue. Ces deux motifs me donnent quelques droits à votre indulgence. Je vous supplie, messieurs, de me continuer vos bontés, et d’agréer mon profond respect. Voltaire.
Dans Y Avertissement de la deuxième édition, l’auteur répondit aux critiques que le Commentaire lui avait values.
(( Dans la première édition de ce Commentaire , je crois avoir remarqué toutes les beautés de Corneille, et même avec enthousiasme : car quiconque ne sent pas vivement
COMMENTAIRE SUR CORNEILLE 798
n’est pas digne de parler de ces morceaux, d’autant plus admirables que nous n’en avions aucun modèle, ni dans notre nation, ni dans l’antiquité.
Dans le dessein d’être utile aux jeunes gens, dont le goût peut n’être pas encore formé, je remarquai aussi quelques défauts, et j’eus soin de dire, plus d une fois, que le temps où vivait Corneille était l’excuse de ces fautes.
Des gens qui dans le fond du cœur étaient choqués autant que moi de ces défauts, et qui en parlent tous les jours avec le mépris et la dérision qui ne leur conviennent pas, osèrent me reprocher d’avoir imprimé pour le progrès de l’art et d’avoir discuté, avec quelque attention, la centième partie des critiques qu’ils débitent eux-mêmes si souvent dans les cafés et dans les réduits qu’ils fréquentent. Pour répondre à leurs reproches, j’examinerai plus sévèrement toutes les pièces de Corneille, tant celles qui auront un succès éternel que celles qui n’ont eu qu’un succès passager; j’oublierai son nom et je n’aurai devant les yeux que la vérité : j’ai eu cette hardiesse nécessaire sur des objets plus importants; je l’aurai sur cette partie de la littérature.
Ceux qui crurent que je voulais exalter Corneille par des louanges se trompèrent; ceux qui imaginèrent que je voulais le déprimer 1 par des critiques se trompèrent bien davantage : je ne voulus qu’être juste. J’avais assez longtemps réfléchi sur l’art, je l’avais assez exercé pour être en droit de dire mon avis. Je dus le dire, puisque j’étais obligé de faire un commentaire.
Ce fut en partie ce commentaire même qui servit à rétablissement heureux de la descendante de ce grand homme ; mais il fallait aussi servir le. public. Ce n’est pas la personne de P. Corneille, mort il y a si longtemps, que je respectai : c’était Cinna, c’était le vieil Horace, c’était Sévère et Pauline, c'était le dernier acte de Rodogune . Ce n’est pas lui que je voulus déprimer, quand je
(1) Déprimer. V. Lex.
VOLTAIRE
développai les raisons de ses inégalités : quand on préfère une maison, un jardin, un tableau, une statue, une mu* sique, le connaisseur ne songe ni à l’architecte, ni au jardinier, ni au peintre, ni au statuaire, ni au musicien; il n’a que l’art en vue, et non l’artiste. Au contraire, les contemporains, toujours jaloux, ne songent qu’à l’artiste et oublient l’art : aucun de ceux qui écrivirent contre Corneille n’avait la moindre connaissance du théâtre ; l’abbé d’Aubignac même, qui avait tant lu Aristote, et qui disait tant d’injures à Corneille, n’avait pas la première idée de cette pratique du théâtre qu’il croyait enseigner... »