‹ Œuvres choisiesChapitre 183 sur 228 · JEANNOT ET COLIN · texte numérisé non relu

JEANNOT ET COLIN

elle n’est plus à la mode depuis qu’on a perdu l’habitude de faire peindre ses armes aux portières de son carrosse ; c’est la chose du monde la plus utile dans un Etat bien policé : d’ailleurs cette étude serait infinie ; il n’y a point aujourd’hui de barbier qui n’ait ses armoiries ; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêté. » Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que M. le marquis apprendrait à danser1.

La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se développa bientôt avec un succès prodigieux, c’était de chanter agréablement des vaudevilles 2. Les grâces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la plus grande espérance..

Madame la marquise crut alors être la mère d’un bel esprit, et donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune homme fut bientôt renversée; il acquit l’art de parler sans s’entendre et se perfectionna dans l’habitude de n’être propre à rierl. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour son fils ; et, en attendant, il fit l’amour. L’amour est quelquefois plus cher qu’un régiment. Il dépensa beaucoup, pendant que ses parents s’épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.

Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n’avait qu’une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de M. et de Mme de la Jeannotière, en se les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l’attira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu’il ne lui était pas indifférent, le conduisit par degrés, l’enchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des conseils ; elle devint la meilleure amie du père et de la mère. Une vieille voisine pro-

(1) « La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut. » .{Le* Bourgeois gentilhomme, I, 1.)

(2) Vaudeville. Y. Lex.

VOLTAIRE

posa le mariage ; les parents, éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la proposition ; ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime. Le jeune marquis allait épouser une femme qu’il adorait et xlont il était aimé ; les amis de la maison le félicitaient ; on allait rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à répithalame.

Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l’amour, l’estime et l’amitié, allaient lui donner; ils goûtaient dans une conversation tendre et animée les prémices de leur bonheur; ils s’arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu’un valet de chambré de madame la mère arrive tout effaré. « Voici bien d’autres nouvelles, dit-il ; des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame ; tout est saisi par des créanciers ; on parle de prise de corps et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. — Voyons un peu, dit le marquis, ce que c’est que ça, ce que c’est que cette aventure-là. — Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. » Il y court, il arrive à la maison; son père était déjà emprisonné ; tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce qu’ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes ; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes et de ses folles dépenses.

Après que le fils eut longtemps pleuré avec la mère, il lui dit enfin : « Ne nous désespérons pas ; cette jeune veuve m’aime éperdument ; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds d’elle : je vole à elle et je vais vous l’amener. » Il retourne donc chez sa maîtresse, il la trouve tète à tête avec un jeune officier fort aimable.

« Quoi î c’est vous, M. de la Jeannotière, que venez-vous faire ici ? abandonne-t-on ainsi sa mère ? allez chez cette pauvre femme et dites-lui que je lui veux toujours du bien : j’ai besoin d’une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. — Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit l’officier ; si tu veux entrer dans «

Page 1