J Ë ANN O T ET COLIN
ji dire : « Monsieur, comme vous savez le latin et que dus êtes un homme de la cour... — Moi, monsieur, du itïn ! je n’en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et icn m’en a pris : il est clair qu’on parle beaucoup mieux i langue quand on ne partage pas son application entre lie et des langues étrangères : voyez toutes nos dames, lies ont l’esprit plus agréable que les hommes; leurs le tres sont écrites avec cent fois plus de grâce; elles n’ont ur nous cette supériorité que parce qu’elles ne savent pas 3 latin. — Eh bien ! n’avais-je pas raison? dit madame, e veux que mon fils soit un homme d’esprit, qu’il réusisse dans le monde; et vous voyez bien que, s’il savait le atiri, il serait perdu. Joue-t-on, s’il vous plaît, la coméûe et l’opéra en latin? plaide-t-on en latin, quand on a un trocès?... Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamlation *, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait joint son temps à connaître Cicéron, Horace et Virgile.
Mais qu’apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu’il sa- ;he quelque chose : ne pourrait-on pas lui montrer un jeu de géographie? — A quoi cela lui servira-t-il? réponlit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans es terres, les postillons ne sauront-ils pas les chemins? ls ne l’égareront certainement pas. On n’a pas besoin l’un quart de cercle 1 2 pour voyager, et on va très commolément de Paris en Auvergne, sans qu’il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve. — Vous avez raison, répliqua le père : mais j’ai entendu parler d’une belle science, qu’on appelle, je crois, l’astronomie. — Quelle pitié ! repartit le gouverneur: se conduit-on par les astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l’almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, Page de la lune et celui de toutes les princesses de l’Europe? »
Madame fut entièrement de l’avis du gouverneur. Le
(1) Condamnation. V. Lex.
(2) Quart d& cercle. V. Lex.
petit marquis était au comble de la joie ; le père était très indécis. « Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. — À être aimable, répondit l’ami que l’on consultait ; et s’il sait les moyens de plaire, il saura tout1 c’est un art qu’il apprendra chez madame sa mère, sîths que ni l’un ni l’autre se donnent la moindre peine. »
Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant et lui dit : « On voit bien, monsieur, que vous êtes! l’homme du monde le plus savant ; mon fils vous devra toute son éducation : je m’imagine pourtant qu’il ne serait pas mal qu’il sût un peu d’histoire. — Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il : il n’y a certainement d’agréable et d’utile que l’histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits 2, ne sont que des fables convenues ; et pour les modernes, c’est un chaos qu’on ne peut débrouiller. Qu’importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bègue? Rien n’est mieux dit, s’écria le gouverneur : on étouffe l’esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles ; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d’étouffer toute espèce de génie, c’est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes et des points, qui n’existent pas dans la nature : on fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n’est qu’une mauvaise plaisanterie.»
Monsieur et madame n’entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis. « Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il, ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études: si un jour il a besoin d’un géomètre su-
(1) N’est-ce pas aussi l’idée qui inspire le Temple du Goût ? V. plus haut, p. 188.
« Nul auteur avec lui n’a tort Quand il a trouvé l’art de plaire. »
(2) Fontenelle. (
Portrait de Voltaire à Ferney en 1765, d’après une estampe contemporaine.
VOLTAIRE
blime, pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter pour son argent. S’il veut débrouiller l’antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. 11 en est de même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n’est ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur ; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c’est aux artistes à travailler pour lui ; et c’est en quoi on a très grande raison de dire que les gens de qualité (j’en- - tends ceux qui sont très riches) savent tout sans avoir rien appris1, parce, qu’en effet ils savent à la longue juger de toutes les choses qu’ils commandent et qu’ils payent. » L’aimable ignorant prit alors la parole, et dit : « Vous avez très bien remarqué, madame, que la grande fin de l’homme est de réussir dans la société. De bonne foi est-ce par les sciences qu’on obtient ce succès? s’est-on jamais avisé dans la bonne compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à, un honnête homme quel astre se lève aujourd’hui avec le soleil? s’informe-t-on à souper si Clodion le Chevelu passa le Rhin ? — Non, sans doute, s’écria la marquise de la Jeannotière, que ses charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l’étude de tous ces fatras ; mais enfin que lui apprendra-t-on ? car il est bon qu’un jeune seigneur puisse briller dans l’occasion, comme dit monsieur mon mari. Je me souviens d’avoir ouï-dire à un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j’ai oublié le nom, mais qui commence par un B. — Par un B, madame? ne serait-ce point la botanique? — Non, ce n’était point de botanique qu’il me parlait ; elle commençait, vous dis-je, par un B, et finissait par un on. — Ah! j’entends, madame; c’est le blason 2 : c’est, à la vérité, une science fort profonde, mais
(1) C’est le mot de Mascarille dans les Précieuses Ridicules (sc. ix).
(2) Blason. V Lex.