U* HOMME AUX QUARANTE ECUS
Un de leurs huissiers vint chez moi, dans la dernière guerre ; il me demanda pour ma quote-part trois setiers l de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu’on faisait, et dont je n’ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire, que dans cette guerre, il n’y avait rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Gomme je n’avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.
En sortant de mon cachot, n’ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil dans un carrosse à six chevaux ; il avait six laquais, et donnait à chacun d’eux pour gages le double de mon revenu... Je l’avais connu autrefois, dans le temps qu’il était moins riche que moi : il m’avoua, pour me consoler, qu’il jouissait de quatre cent mille livres de rente. « Vous en payez donc deux cent mille à l’État, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons; car moi, qui n’ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j’en paye la mortié. — Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de l’État ! Vous voulez rire, mon ami : j’ai hérité d’un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate ; je n’ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats, en billets sur la place : je ne dois rien à l’État ; c’est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des Finances exigeait de moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer, car tout vient de la terre ; l’argent et les billets ne sont que des gages d’échange ; au lieu de mettre sur une carte au pharaon 2 cent setiers de blé, cent bœufs, mille moutons et deux cents sacs d’avoine, je joue des rouleaux d’or qui représentent ces denrées dé-
crates avec Gournay et le père de Mirabeau, regardait la terre comme seule productive et était ainsi amené à faire porter tout le poids de l’impôt sur la propriété territoriale.
(1) Setier. V. Lex.
(2) Pharaon. Y. Lex.
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goûtantes. Si, après avoir mis l’impôt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l’argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi ? que ce serait demander deux fois la même chose? Mon oncle vendit à Cadix pour deux millions de votre blé, et pour deux millions d’étoffes fabriquées avec votre laine ; il gagna plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées : ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique ; et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions.
Vous sentez bien qu’il serait d’une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu’il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéry, prêtaient seulement à l’État chacun deux cent mille francs, dans les besoins urgents de la patrie, cela produirait quatre millions : quelle horreur ! Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix d’un revenu clair et net de quarante écus ; servez bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée i. »
Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir et ne me consola guère.
L’homme aux quarante écus s’entretient avec un géomètre, « citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec lui dans sa chaumière ». Il l’interroge sur le chiffre de la population de la France, sur la superficie du pays et sur les ressources qu’il peut assurer à chaque habitant.
L’homme aux quarante écus. — Faites-moi, je vous prie, l’amitié de me dire combien il y a d’animaux à deux mains et à deux pieds en France.
Le géomètre2. — On prétend qu’il ÿ en a environ vingt millions, et je veux bien adopter ce calcul très probable,
(1) Livrée. Y. Lex.
(2) M. Deparcieux (1703-1768), mathématicien, membre de i'Académie des sciences, avait donné, dans son Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine , des Tables de mortalité , qui ont longtemps servi de base aux placements viagers.
l'iiomme AUX QUARANTE ECUS
en attendant qu’on le vérifie, ce qui serait très aisé, et qu’on n’a pas encore fait, parce qu'on ne s'avise jamais de tout .
L’homme aux quarante égus. — Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d’arpents A?
Le géomètre. — Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyères, marais, sables, terres stériles,... jardins de plaisance plus agréables qu’utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultivés. On pourrait réduire les terres d’un bon rapport à soixante et quinze millions d’arpents carrés ; mais comptons-en quatre-vingts millions : on ne saurait trop faire pour sa patrie.
L’homme aux quarante égus. — Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte l’un dans l’autre, année commune2, en blés, en semences de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l’impôt ?
Le géomètre. — Mais, s’ils produisent chacun vingtcinq livres, c’est beaucoup ; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres ; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente ; car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s’il y avait beaucoup d’arpents à trois livres, et très peu à trois cents livres, notre compte ne s’y trouverait pas ; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner.
L’homme aux quarante égus. — - Eh bien ! monsieur, combien les quatre-vingts millions d’arpents donnerontils de revenu, estimé en argent ?
Le géomètre. — Le compte est tout fait : cela produit par an deux milliards quatre cents millions de livres numéraires, au cours de ce jour...
L’homme aux quarante égus. — Mais vous m’avez dit
(1) Arpents. V. Lex.
(2) Année commune. V. L«x.
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que nous sommes vingt millions d’habitants, hommes. et femmes, vieillards et enfants : combien pour chacun, s’il vous plaît ?
Le géomètre, — Cent vingt livres ou quarante écus.
L’homme aux quarante écus. — Vous avez deviné tout juste mon revenu : j’ai quatre arpents, qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres; c’est peu de chose.
Quoi ! si chacun avait une portion égale, comme dans l’âge d’or, chacun n’aurait que cinq louis d’or par an ?
Le géomètre. — Pas davantage, suivant notre calcul, que j’ai un peu enflé. Tel est l’état de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées ; on ne vit à Paris, l’un portant l’autre, que vingt-deux à vingt-trois ans ; l’un portant l’autre, on n’a tout au plus que cent vingt livres par an à dépenser; c’est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres.
L’homme aux quarante écus. — Hélas ! que vous ai-je fait pour m’ôter ainsi la fortune et la vie? Est-il vrai que je n’aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades ?
L’homme aux quarante écus va présenter un placet à M. le con trôleur général, qui donnait audience ce jour-là. Son antichambre était remplie de gens de toute espèce; un moine gros décimateur 1 en procès avec ses paysans, un fermier général, fort intelligent dans les aides, qui s’oppose aux prétentions du moine, car il ne pourrait plus rien tirer de ces pauvres gens dont il a déjà fait vendre les bestiaux et les meubles; un autre moine, qui réclame la succession d’un badaud de Paris, décédé dans une propriété sujette à la mainmorte2; un quatrième, qui^ étant contrôleur du domaine, présente un beau mémoire par lequel il se justifie d’avoir réduit vingt familles à l’aumône. Puis, c’était la foule des hommes à système, qui tous venaient apporter un moyen différent d’enrichir l’Etat. Enfin l’homme aux quarante écus put se faire entendre du contrôleur général et obtenir satisfaction.
Des hommes d'un génie profond lui présentèrent des projets : l’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’es-
(1) DécimoAeur. Y. Lex.
(2) Mainmorte. V. Lex.
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prit. « Tout le monde, disait-il, s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. » Le ministre lui dit : « Je vous déclare exempt de la taxe. »
Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu’une chansonla consolait de tout; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignait que, pour échapper à la taxe, on ne devînt trop sérieux.
Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique.
Un cinquième prouvait au roi, par amitié , qu’il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions; mais qu’il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. « Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l’État. »
Enfin arriva un commis de l’auteur nouveau qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cent millions de rente. Je reconnus l’homme qui m’avait mis en prison pour n’avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M.le contrôleur général, et je lui demandai justice. 11 fit un grand éclat de rire, et me dit que c’était un tour qu’on m’avait joué ; il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, ct m’exempta de taille pour le reste de ma vie ; je lui dis : (( Monseigneur, Dieu vous bénisse ! »
Voltaire n’est pas toujours heureux dans ses conjectures, par exemple quand il se Refuse à admettre le long séjour des eaux sur la surface de notre planète et qu'il émet bravement l’hypothèse d’après laquelle les coquilles trouvées dans le sol des Alpes auraient été déposées là par des pèlerins de Sain^-Jacques. Nous donnons le passage à titre documentaire.
(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d’un vieux solitaire.)
Je vois que, si de bons citoyens se sont amusés à gouverner les États, et à se mettre à la place des rois ; si d’au-
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très se sont crus des Triptolèmes 1 et des Gérés, il y en a de plus fiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu, et qui ont créé l’univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole.
Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thalès, nommé Telliamed2, qui m’apprit que les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer : il y eut d’abord de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies ; leur belle queue fourchue se changea en cuisses et en jambes. J’étais encore tout plein des Métamorphoses d’Ovide, et d’un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d’une race de babouins : j’aimais autant descendre d’un poisson que d’un singe.
Avec le temps, j’eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. Quoi î me dit-il, vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de sable? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe ; la preuve en est qu’on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard, qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux.
Figurez-vous que la terre est un globe de verre 3 qui a été longtemps tout couvert d’eau. Plus il m’endoctrinait,
(1) Triptolème, personnage mythologique, inventeur de la charrue.
(2) Benoît de Maillet (1656-1738), consul de France en Egypte, puis inspecteur des établissements français en Orient, avait fait une étude approfondie de la langue arabe et des coutumes des Orientaux et a laissé deux ouvrages estimés sur l’Egypte. On a publié après sa mort, sous le titre : Talliamed ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français , un ouvrage singulier, où, se fondant sur la présence de dépôts et de coquillages dans les montagnes, il établit que les continents se sont formés par la retraite des eaux de l’Océan. Il prétend même que tous les animaux, et l'homme à son tour, sont sortis du sein des eaux et sont parvenus à leur état actuel par des transformations successives.
(3) Plaisanterie de Buffon, qui avait voulu se rendre compte jusqu’où irait la crédulité des Parisiens.
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