L II O M M E VU Y Q U A K A N L E EG U S
pagne avaient dérobé deux setiers de blé, vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et depuis ce temps, il ne trouve plus de valets.
Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son champ toute leur ^ vie les fers aux pieds, et une sonnette au cou, attachée à un carcan, ce prieur aurait beaucoup gagné.
Il faut effrayer le crime : oui, sans doute ; mais le travail forcé et la honte durable l’intimident plus que la potence.
Il y a quelques mois qu’à Londres un malfaiteur fut condamné à être transporté en Amérique, pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d’autres pays, sont reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu : il alléguait qu’il haïssait mortellement le travail, et qu’il aimait mieux être étranglé une minute, que de faire du sucre toute sa vie.
D’autres peuvent penser autrement, chacun a son goût; maison a déjà dit, et il faut le répéter, qu’un pendu n’est bon à rien, et que les supplices doivent être utiles.
Il y a quelques années que l’on condamna dans la Tartarie 1 deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tête, passer une procession de lamas2. L’empereur de la Chine 3, qui est un homme de beaucoup d’esprit, dit qu’il les aurait condamnés à marcher nu-tête à la procession pendant trois mois.
Proportionnez les peines aux délits, a dit le marquis Beccaria4 : ceux qui ont fait les lois n’étaient pas géomètres.
(1) Allusion à l’affaire de La Barre.
(2) Lo.ma. Y. Lex.
H| (3) Le roi de Prusse, Frédéric II.
(4) César de Beccaria (1738-1794), célèbre publiciste milanais, étudia avec passion les philosophes français et fit paraître, en 1764, le Traité des délits et des peines , dans lequel il recommandait précisément de proportionner la peine au délit. Cet ouvrage, souvent cité par Voltaire, contribua à introduire plus d’humanité dans la législation criminelle. .
Si l’abbé Guyon, ou Cogé, ou l’ex-jésuite Nonotte, ou l’ex-jésuite Patouillet1, ou le prédicant la Beaumelle2, font de misérables libelles, où il n’y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les faire pendre comme le prieur de D*** a fait pendre ses deux domestiques, et cela sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs ?
Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie, dans l’espérance de payer son cabaretier ?
Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher3, parce qu’il a été très pesant, parce qu’il a entassé erreur sur erreur, parce qu’il n’a jamais su distinguer aucun degré de probabilité?
Soyons modérés en tout; mettons de la proportion entre les délits et les peines.
Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu’il n’écrit que pour se „ contredire ; lorsqu’après avoir donné une comédie sifllée sur le théâtre de Paris, il injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de là4; lorsqu’il cherche des protecteurs 5 et qu’il les outrage; lorsqu’il déclame contre les romans et qu’il fait des romans ridicules 6... ; laissons-, le croire qu’il a surpassé Fénelon et Xénoplion, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier dè menuisier : ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps ; les Petites-Maisons 'Suffisent, avec de bons bouillons, de la saignée et du régime.
Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie...
(1) Le P. Nonotte (1711-1793) venait d’écrire un livre intitulé : les Erreurs de Voltaire, 1762. Le P. Patouillet (1699-1779) écrivit lui aussi contre Voltaire et contre les philosophes.
(2) La Beaumelle. V. plus haut p. 499 et note 1.
(3) Larcher (1726-1812), érudit, eut de vifs démêlés avec Voltaire à l'occasion d’un Supplément à la philosophie de Vhistoire.
(4) Voltaire.
(5) Hume.
(6) Le mot ridicules n’est pas dans le texte, mais il résume la pensée de l’auteur.
l’homme AUX QUARANTE ECUS 877
Distinguons principalement dans tout procès, cfans toute contention, dans toute querelle, l’agresseur de l’outragé, l’oppresseur de l’opprimé. La guerre offensive est d’un tyran ; celui qui se défend est un homme juste.
Gomme j’étais plongé dans ces réflexions, l’homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre vingt-trois ans, était mort. « Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme aussi ; mais j’ai été appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s’est trouvé innocent; je l’ai vu s’évanouir dans les tortures redoublées ; j’ai entendu craquer ses os : ‘j’entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent ; je pleure de pitié, et je tremble d’horreur. » Je me mis à pleurer et à frémir aussi ; car je suis extrêmement sensible.
Ma mémoire alors me représenta l’aventure épouvantable des Calas, une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées et fugitives, sa maison au pillage, un père de famille respectable brisé par la torture, agonisant sur la roue et expirant dans les flammes ; un fils chargé de chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit :
« Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi. »
Je me souvins de la famille de Sirven, qu’un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces, lorsqu’elle fuyait la persécution d’un juge aussi inique qu’ignorant. « Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu’elle n’allât à la messe. Je voyais à la fois dans des jugements de cette espèce l'excès de la bêtise, de l’injustice et de la barbarie. »
Nous plaignions la nature humaine, l’homme aux quarante écus et moi. J’avais dans ma poche le discours d’un avocat général du Dauphiné, qui roulait en partie
sur ces matières intéressantes : je lui en lus les endroits suivants :
Ici, Voltaire cite deux pages du mémoire de Servan1.— ( Discours sur V administration de la justice criminelle.)
Ces fragments, que l’éloquence avait dictés à l’humanité, remplirent le cœur de mon ami d’une douce consolation. 11 admirait avec tendresse. « Quoi! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d’œuvre en province î On m’avait dit qu’il n’y avait que Paris dans le 'monde. »
11 n’y a que Paris, lui dis-je, où l’on fasse des opéras comiques; mais il y a aujourd’hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s’expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice, ainsi que ceux de la morale, n’étaient que ridicules : le docteur Baîouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue, elle a dit : Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles, avec l’éloquence du sentiment et de la raison.
Mais si nous n’avons rien de neuf à dire? se sont écriés les parleurs. — Taîsez-vous alors, a répondu la philosophie ; tous ces vains discours d’appareil2, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l’année bù l’on a le moins besoin de se chauffer; il ne cause aucun plaisir, et il n’en reste pas même la cendre.
Oue toute la France lise les bons livres. Mais, malgré les progrès de l’esprit humain, on lit très peu ; et, parmi ceux qui veulent quelquefois s’instruire, la plupart lisent très mal. Mes voisins et mes voisines jouent après dîner un jeu anglais que j’ai beaucoup de peine, à prononcer, car on l’appelle whisk. Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses tètes, qui se croient de bonnes tètes, vous disent avec un air d’importance que les livres 11e sont bons à
(1) Michel Servan (1727-1807), né à Romans dans le Dauphiné, publia en 1766 un Discours sur la Justice criminelle , où il préconisait des réformes inspirées- par l’humanité.
(2) Appareil. V. Lox.
l’homme AUX QUARANTE ECUS
rien. Mais, messieurs les Velchcs1, savez-vous que vous n’ètes gouvernés que par des livres ? savez-vous que l’Ordonnance civile, le Gode militaire et l’Évangile sont des livres dont vous dépendez continuellement? Lisez, éclairez-vous ; ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son àme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.
« J’ai bien peu d’argent, me répondit l’homme aux quarante écus ; mais, si jamais je fais une petite fortune, j’achèterai des livres chez Marc-Michel Rey 2. >)
Effectivement M. André lit et profite de ses lectures. On ne pqul plus guère le tromper. « Plus il était simple et naïf, quand il était l’homme aux quarante écus, plus il est devenu avisé quand il a connu les hommes. Il se félicite d’être né dans un temps où la raison humaine commence à se perfectionner. » Sa conversation témoigne de ses lumières et de ses progrès. Il fait bon causer avec lui, et souper chez lui est un régal.
Un bon souper chez M. André.
Nous soupâmes hier ensemble avec un docteur de Sorbonne, M. Pinto, célèbre Juif 3, le- chapelain de la chapelle réformée de l’ambassadeur batave, le secrétaire de M. le prince Galitzine 4, du rite grec, un capitaine* suisse calviniste, deux philosophes et trois dames d’esprit.
Le souper fut fort long, et cependant on ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n’en avait jamais eu, tant il faut avouer que nous sommes devenus polis ! tant on craint à souper de contrister ses frères !
... La conversation roula d’abord sur une plaisanterie des Lettres persanes 5, dans laquelle on répète, d’après plusieurs graves personnages, que le monde va non seulement en empirant, mais en se dépeuplant tous les jours ; de sorte que, si le proverbe P/us on est de fous, plus on rit, a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre...
On parla beaucoup de Thèbes aux cent portes, et du
(1) Velclies. Y. Lex.
(2) La librairie Marc-Michel Rey, à Amsterdam, était l’officine de tous les ouvrages de polémique "philosophique.
(3) Celui-là même qui avait défendu ses coreligionnaires accusés par Voltaire.
(4) Représentant de la Russie à la cour de France.
(5) Lettre CXII.
VOLTAIRE
million de soldats qui sortait par ces portes avec vingt mille chariots de guerre. « Serrez, serrez, disait M. André ; je soupçonne, depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires.
« Mais enfin, lui dit un des convives, Thèbes, Memphis, Babylone, Ninive, Troie, Séleucie étaient de grandes villes et n’existent plus.
« Gela est vrai, répondit le secrétaire de M. le prince Galitzine ; mais Moscou, Constantinople, Londres, Paris, Amsterdam, Lyon, qui vaut mieux que Troie, toutes les villes de France, d’Allemagne, d’Espagne et du Nord, étaient alors des déserts. »
Le capitaine suisse, homme très instruit, nous avoua que, quand ses ancêtres voulurent quitter leurs montagnes, et leurs précipices pour aller s’emparer, comme de raison, d’un pays plus agréable, César, qui vit de ses yeux le dénombrement de ces émigrants, trouva qu’il se montait à trois cent soixante et huit mille, en comptant les vieillards, les enfants et les femmes. Aujourd’hui, le seul canton de Berne possède autant d’habitants : il n’est pas tout à fait la moitié de la Suisse ; et je puis vous assurer que les treize cantons ont au delà de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs qui Servent ou qui négocient en pays étranger. Après cela, messieurs les savants, faites des calculs et des systèmes ; ils seront aussi faux les uns que les autres.
Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome, du temps des Césars, étaient plusriches que les bourgeois de Paris du temps de M. Silhouette 4.
« Ah ! ceci me regarde, dit M. André: j’ai été longtemps l’homme auy quarante écus ; je crois bien que les citoyens romains en avaient davantage : ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus beaux pays de l’Asie, de l’Afrique et de l'Europe; ils vivaient fort splen-
(1) Silhouette (1709-1767), contrôleur des finances en 1757, tenta quelques réformes, mais fut bientôt obligé de se retirer. Sa retraite ne fit qu’ajouter à sa popularité.
i/hOMME AL'X QU VIVANTE ECUS
didement du fruit de leurs rapines ; mais enfin il y avait des gueux à Rome ; et je suis persuadé que, parmi ces vainqueurs du monde, il y eut des gens réduits à quarante écus de rente comme je l’ai été. — Savez-vous bien, lui dit un savant de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, que Lucullus dépensait, à chaque souper qu’il donnait dans le salon d’Apollon, trente-neuf mille trois •cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante ; mais qu’Atticus, le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois pour sa table au delà de deux cent trente-cinq livres tournois ? — Si cela est, disje, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie depuis peu en Italie. J’ai lu comme vous, dans Florus, cette incroyable anecdote ;mais apparemment que Florus n’avait jamais soupé chez .Atticus, ou que son texte a été corrompu, comme tant d’autres, parles copistes. Jamais Florus ne me fera croire que l’ami de César et de Pompée, de Cicéron et d’Antoine, qui mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d’or par mois,
Et voilà justement comme on écrit riiistoire l.
Madame André, prenant la parole, dit au savant que, s’il voulait défrayer sa table pour dix fois autant, il lui ferait grand plaisir.
Je suis persuadé que cette soirée de M. André valait bien un mois d’ Atticus ; et des dames doutèrent fort que les soupers de Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La conversation fut très gaie, quoiqu’un peu savante : il ne fut parlé ni des modes nouvelles, ni des ridicules d’autrui, ni de l’histoire scandaleuse du jour.
La question du luxe fut traitée à fond. On demanda si c’était le luxe qui avait détruit l’empire romain; et il fut prouvé que les deux empires d’Occident et d’Orient n’avaient été détruits que par la controverse et par les moines : en effet, quand Alaric prit Rome, on n’était oeil) Ce vers célèbre est emprunté à Chariot, petite pièce de Voltaire (1767). Acte Ier, sc. vu.
\ 01/1 A I llË
cape que de disputes théologiques ; et quand Mahomet II prit Constantinople, les moines défendaient beaucoup plus l’éternité de la lumière du Thabor,... qu’ils ne défendaient la ville contre les Turcs.
Un de nos savants fit une réflexion qui me frappa beaucoup : c’est que ces deux grands empires sont anéantis et que les ouvrages de Virgile, d’Horace et d’Ovide subsistent.
On ne fit qu’un saut du siècle d’Auguste au siècle de Louis XIV. Une dame demanda pourquoi, avec beaucoup d’esprit, on ne faisait plus guère aujourd’hui d’ouvrages de génie.
M. André répondit que c’est parce qu’on én avait fait le siècle passé. Cette idée* était fine et pourtant vraie; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Ecossais qui s’est avisé de donner des règles de goût, et de critiquer les plus admirables endroits de Racine sans savoir le français A On traita encore plus sévèrement un italien nommé Denina 2, qui à dénigré l 'Esprit des lois sans le comprendre, et qui surtout a censuré ce que l’on aime le mieux de cet ouvrage.
Cela fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait pour le Tasse. Quelqu’un des convives avança que le Tasse, avec ses défauts, était autant au-dessus d’Homère que Montesquieu, avec ses défauts encore plus grands, est au-
(1) Ce M. Home, grand juge d’Ecosse, enseigne la manière de faire parler les héros d’une tragédie avec esprit ; et voici un exemple remarquable qu’il rapporte de la tragédie de Henri IV, du divin Shakespeare Le divin Shakespeare introduit milord Falstaff, chef de justice, qui vient de prendre prisonnier le chevalier Jean Coleville, et qui le présente au roi. « Sire, le voilà, je vous le livre; je supplie votre grâce défaire enregistrer ce* fait d’armes parmi les autres de cette journée, ou pardieu je le ferai mettre dans une ballade, avec mon portrait à la tête : on verra Coleville me baisant les pieds. Voilà ce que je ferai, si vous ne rendez pas ma gloire aussi brillante qu’une pièce de deux sous dorée ; et alors vous verrez, dans le clair ciel de la renommée, ternir votre splendeur comme la pleine lune efface les charbons éteints de l’élément de l’air, qui ne paraissent autour d’elle que comme des têtes d’épingles. »
C’est cet absurde et abominable galimatias, très fréquent dans le divin Shakespeare, que M. Jean Home propose pour le modèle du bon goût et de l’esprit dans la tragédie; mais en récompense, M. Home trouve Y Iphigénie et la Phèdre de Racine extrêmement ridicules.
(Note de Voltaire.
(2) Ch. Denina (1731-1813), professeur à l'Université de Turin.
l/ 1 LO M ME U \ QUARANTE ECUS
dessus du fatras de Grotius. Ou s’éleva contre ces mauvaises critiques dictées par la haine nationale et le préjugé : le signor Denina fut traité comme il le méritait, et comme les pédants le sont par les gens d’esprit.
On remarqua surtout avec beaucoup de sagacité que la plupart des ouvrages littéraires du siècle présent, ainsi que les conversations, roulent sur Texamen des chefsd’œuvre du dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite: nous sommes comme des enfants déshérités qui font le compte du bien de leurs pères. On avoua que la- philosophie avait fait de très grands progrès, mais que la langue et le style s’étaient un peu corrompus.
C’est le sort de toutes les conversations de passer d’un sujet à un autre. Tous ces objets de curiosité, de science et dégoût, disparurent bientôt devant le grand spectacle que l'impératrice de Russie 1 et le roi de Pologne donnaient au monde : ils venaient de* relever l’humanité écrasée, et d’établir la liberté de conscience dans une partie de la terre beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l’empire romain : ce service rendu au genre humain, cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques, fut célébré comme il devait l'ètrc : on but à la santé de l’impératrice, du roi philosophe et du primat philosophe, et on leur souhaita beaucoup d’imitateurs : le docteur de Sorbonne même les admira; car il y a quelques gens de bon sens dans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d’esprit chez les Béotiens.
Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grands établissements qu’on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire l’histoire de Charles XII,
(1) Catherine II, impératrice de Russie (1762-1796), a « donné du monde » des spectacles divers. Elle a gouverné avec une énergie admirable; mais elle a fait déposer et étrangler son mari Pierre III, et elle a étalé sur le trône une immoralité cynique. Elle a fait proclamer la tolérance dans ses états et elle a fait profession de philosophie; mais elle a par trois fois démembré la Pologne. Quant à Stanislas Poniatowski, il fut placé sur le trône de Pologne, par la faveur de Catherine en 1764, mais « le spectacle qu’il donna au monde » fut assez triste, car, sous son règne, l’anarchie prit de telles proportions que les États voisins (R.ussie, Prusse, Autriche) intervinrent de la manière que l’on sait.
VOLTAIRE
qui a passé sa vie à détruire, que celle de Pierre le Grand, qui a consumé la sienne à créer i. Nous conclûmes que la faiblesse et la frivolité sont la cause de cette préférence ; que Charles XII fut le don Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon; que les esprits superficiels préfèrent l’héroïsme extravagant aux grandes vues d’un législateur; que les détails de la fondation d’une ville leur plaisent moins que la témérité d’un homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques ; et qu’enfin la plupart des lecteurs aiment mieux s’amuser que s’instruire. De là vient que cent femmes lisent les Mille et une jNuits, contre une qui lit deux chapitres de Locke.
De quoi ne parla-t-on point dans ce repas dont je me souviendrai longtemps ! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu’un bon déclamateur était aussi rare qu’un bon poète. Le souper finit par une chanson très jolie, qu’un des convives fit pour les dames. Pour moi, j’avoue que le banquet de Platon 11e m’aurait pas fait plus de plaisir que celui de M. et de Mme André.
Nos petits-maîtres et nos petites-maîtresses s’y seraient ennuyés, sans doute ; iis prétendent “être la bonne compagnie; mais ni M. André ni moi ne soupons jamais avec cette bonne compagnie-là.
(1) Allusion au peu de succès obtenu par YHistoire de la Russie, à laquelle on préférait de beaucoup celle de Charles XII.
Œuvres, 1741.
En-tête tiré des Œuvres, édition de 174b.