‹ Œuvres choisiesChapitre 195 sur 228 · L A Y I E A V E UNE Y · texte numérisé non relu

L A Y I E A V E UNE Y

pauvreté : il est impossible qu’au bout de l’année ils aient de quoi réparer leurs misérables asiles ; car, après avoir payé tous les impôts, il faut qu’ils donnent encore à leurs curés la dîme du produit clair et net de leurs champs, et ce qui est appelé dîme très improprement est réellement le quart de ce que la culture a coûté à ces infortunés1.

Cependant, quand un paysan trouve un seigneur qui le met en état d’avoir quatre bœufs et deux vaches, il croit avoir fait une grande fortune : en effet, il a de quoi vivre, et rien au delà; c’est beaucoup pour lui et sa famille; et cette famille connaît encore la joie ; elle chante dans les beaux jours et dans les temps de récolte.

Ne sachons donc pas mauvais gré, monsieur, à l’aimable auteur des Saisons d’avoir parlé des chaumières de mes camarades 2 les laboureurs. Il est certain qu’ils seraient tous plus à leur aise, si les seigneurs habitaient leurs terres neuf mois de l'année, comme en Angleterre : non seulement alors les possesseurs des grands domaines feraient quelquefois du bien par générosité à ceux qui souffrent, mais ils en feraient toujours par nécessité à ceux qu’ils feraient travailler. Quiconque emploie utilement les bras des hommes rend service à la patrie.

Je sais bien qu’il y a plus de deux cent mille âmes à Paris qui s’embarrassent fort peu de nos travaux champêtres. De jeunes dames, soupant au sortir de l’Opéra- Comique, ne s’informent guère si la culture de la terre est en honneur ; et beaucoup de bourgeois, qui se croient de bonnes tètes dans leur quartier, pensent que tout va bien dans l’univers, pourvu que les rentes sur l’Hôtel de Ville soient payées ; ils ne songent pas que c’est nous qui les payons, et que c’est nous qui les faisons vivre.

(1) Contrairement à ce que Voltaire paraît insinuer ici, si la dîme n’était pas en France égale au dixième des revenus, c’est qu’elle lui était le plus souvent très inférieure. — On sait que les dîmes furent supprimées le 4 août 1789 et c’est à l'occasion de cette abolition que l’Etat s'engagea à pourvoir à- l’entretien du clergé.

(2) A noter ^l’insistance avec laquelle Voltaire traite de camarades les laboureurs, ses voisins, et surtout la préoccupation, iei exprimée, du rôle social des grands propriétaires.

VOLTAIRE

Offre de bas de soie fabriqués à Ferney.

A Madame la Duchesse de Choiseul.

Ferney, 4 septembre 1769.

Madame Gargantua 1, pardon de la liberté grande, mais comme j’ai appris que monseigneur votre époux forme une colonie 2 dans les neiges de mon voisinage, j’ai cru devoir vous montrer à tous deux ce que notre climat, qui passe pour celui de la Sibérie sept mois de l’année, peut produire d’utile.

Ce sont mes vers à soie qui m’ont donné de quoi faire ces bas ; ce sont mes mains qui ont travaillé à les fabriquer chez moi, avec le fils de Calas ; ce sont les premiers bas qu’on ait faits dans le pays. Daignez les mettre, madame, une seule fois, montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez ; et, si on n’avoue pas que ma soie est plus forte et plus belle que celle de Provence et d’Italie, je renonce au métier; donnez-les ensuite à une de vos femmes, ils lui dureront un an...

Je me mets à vos pieds, j’ai sur eux des desseins ;

Je les prie humblement de m’accorder la joie De les savoir logés dans ces mailles de soie Qu’au milieu des frimas je formai de mes mains.

Vous verrez, madame Gargantua, que j*ai pris tout juste la mesure de votre soulier. Je ne suis fait pour contempler ni vos yeux, ni vos pieds, mais je suis tout fier de vous présenter de la soie de mon cru. Si jamais il arrive un temps de disette, je vous enverrai, dans un cornet de papier, du blé que je sème, et vous verrez si je ne suis pas un bon agriculteur digne de votre protection.

(1) Facétie que Voltaire se permet souvent vis-à-vis de la duchesse de Choiseul. Lui-mêpae prenait le sobriquet de « Monsieur Guillemet».

(2) A Versoix, ville française à cette époque, sur le lac de Genève, à 8 kilomètres de Genève et à 6 kilomètres de Ferney. (V. p 583.)

LA VIE A FERNEY

(Quelques mois plus tard, Voltaire écrivait encore à Mme de Ghoiseul :

A Ferney, 9 avril 1770.

Madame,

(( ... J'ai eu l’insolence d’envoyer à vos pieds et à vos jambes les premiersbas desoie qu’on ait jamais faits dans l’horrible abîme de glaces et de neiges, où j’ai eu Ja sottise de me confiner. J’ai aujourd’hui une insolence beaucoup plus forte. A peine monseigneur Atticus-Corsicus Pollion 1 a dit, en passant dans son cabinet : « Je consens qu’on reçoive les émigrants» que sur-le-châmp j’ai fait venir des émigrants dans ma chaumière. A peine y ont-ils travaillé qu’ils ont fait assez de montres pour en envoyerlme petite caisse en Espagne. C’est le commencement d’un très grand commerce (ce qui ne devrait pas déplaire à M. l’abbé Terray)2. J’envoie la caisse à monseigneur le duc par ce courrier, afin qu’il voie combien il est aisé de fonder une colonie quand on le veut bien. Nous aurons dans trois mois de quoi remplir sept ou huit autres caisses ; nous aurons des montres dignes d’être à votre ceinture...

Sur la statue que Plgaïle devait faire de lui.

A Madame Necker 3.

21 mai 1770.

Ma juste modestie, madame, et ma raison me faisaient croire d’abord que l’idée d’une statue était une bonne ^plaisanterie ; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.

J’ai soixante-seize ans et je sors à peine d’une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pen-

(1) Ghoiseul, appelé en particulier Corsicus à cause de Tannexion de la Corse à la France* qui eut lieu sous son ministère (1768).

(2) L'abbé Terray (1715-1778) était à cette époque contrôleur général des finances.

(3) Femme du célèbre banquier génevois, qui fut plus tard ministre de Louis XVI. C’est dans son salon que plusieurs admirateurs de Voltaire prirent l’initiative d’une souscription pour élever une statue au philosophe de Ferney, de son vivant.

VOLTAIRE

dant six semaines. M. Pigalle 1 doit, dit-on, venir modeler mon visage: mais, madame, il faudrait que j’eusse un visage ; on devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j’avais est parti. Ce que je vous dis là n’est point coquetterie : c’est la pure vérité. On n’a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état ; M. Pigalle croirait qu’on s’est moqué de lui ; et, pour moi, j’ai tant d’amour-propre que je n’oserais jamais paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s’il veut mettre fin à cette étrange aventure, de prendre à peu près son modèle sur la petite figure en porcelaine de Sèvres. Qu’importe, après tout, à la postérité qu’un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre. Je me tiens très philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne sur ce qui me reste de -corps le même .pou voir que vous avez sur ce qui me reste d’âme. L’un et l’autre sont fort en désordre ; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j’avais vingt-cinq ans, et le tout avec un très sincère respect.

Mes obéissances, je vous en supplie, à M. Necker.

Recommandation en faveur des horlogers de Ferney.

Lettre-circulaire aux ambassadeurs 2.

6 juin 1770.

Monsieur,

J’ai l’honneur d’informer Votre Excellence que, les bourgeois de Genève ayant malheureusement assassiné quelques-uns de leurs compatriotes, plusieurs familles de bons horlogers s’étant réfugiées dans une petite terre

(1) Pigalle (1714-1785), célèbre sculpteur, exécuta la statue projetée. Sur les conseils de Diderot, il représenta le vieillard nu. On peut voir cette statue à la Bibliothèque de l’Institut.

(2) Pour recommander les produits de l’industrie de Ferney.

LA VIE A FER NE Y

que je possède au pays de Gex, et M. le duc de Choiseul les ayant mises sous la protection du roi, j’ai eu le bon- • heur de les mettre en état d’exercer leurs talents. Ce sont les meilleurs artistes de Genève ; ils travaillent en tout genre et à un prix plus modéré que toute autre fabrique. Ils font en émail, avec beaucoup de promptitude, tous les portraits dont on veut garnir les boîtes des montres. Ils méritent d’autant plus la protection de Votre Excellence qu'ils ont beaucoup de respect pour la religion cajtholique.

C’est sous les auspices de M. le duc de Choiseul que je supplie Votre Excellence de les favoriser, soit en leur donnant vos ordres, soit en daignant les faire recommander aux négociants les plus accrédités.

Je vous prie, Monseigneur, de pardonner à la liberté que je prends en considération de l’avantage qui en résulte pour le royaume.

Protestation de fidélité envers Choiseul disgracié.

À Madame de Saint -Julien i.

A Ferney, 22 janvier 1772.

Le vieillard, madame, que vous honorez de tant de bontés, vous parlera aussi librement dans sa lettre que s’il avait le bonheur de vous entretenir au coin du feu. Nous n’avons, vous et moi, que des sentiments honnêtes ; on peut les confier au papier encore mieux qu’à l’air, qui les emporte dans une conversation qui s’oublie.

Un petit mot, glissé dans votre lettre, que M. Dupuits m’a apportée, m’oblige de vous ouvrir tout mon cœur.

Je dois à M. le duc de Choiseul la reconnaissance la plus inviolable de tous les plaisirs qu’il m’a faits. Je me croirais un monstre si je cessais de l’aimer passionné-

(1) Madame de Saint-Julien (v. p. 888), étaitalliée à lafamille deChoieul. Cette lett&p est une justification. Voltaire avait applaudi aux mesures prises contre le Parlement par le Chancelier Maupeou. Son Histoire des Parlements, qui était une sorte de pamphlet, avait été très mal vue à Chanteloup, où Choiseul était exilé.

VOLTAIUË

ment. Je suis aussi sensible à l’âge de près de quatrevingts ans qu’à vingt-cinq.

Je ne dois pas bénir la mémoire de l’anbien Parlement comme je dois chérir et respecter votre parent de Chanteloup. Il était difficile de ne pas haïr une faction plus insolente que la faction des Seize1.

M. Seguier, l’avocat général, me vint voir au mois d’octobre 1770, et me dit, en présence de Mme Denis et de M. Hennin, résident du roi à Genève, que quatre conseillers le pressaient continuellement de requérir qu’on brûlât V Histoire du Parlement , et qu’il serait forcé de donner un beau réquisitoire vers le mois de février 1771- On requit autre chos-e en ce temps-là de ces messieurs, et la France en fut délivrée.

Il eût fallu quitter absolument la France, s’ils avaient continué d’ètre les maîtres. M. Durey de Meynières, président des enquêtes, m’avait écrit, dix ans auparavant, que le Parlement ne me pardonnerait jamais d’avoir dit la vérité dans YHistoire du siècle de Louis Xiy.

Vous savez combien il était dangereux d’avoir une terre dans le voisinage d’un conseiller, et quels risques on courait si on était forcé de plaider contre lui 2.

Joignez à ces tyrannies leurs persécutions contre les gens de lettres, la manière aussi infâme que ridicule dont ils en usèrent avec le vertueux Helvétius3, enfin le sang du chevalier de La Barre dont ils se sont couverts, et tant d’autres assassinats juridiques. Songez que, dans leurs querelles avec le clergé, ils devinrent meurtriers, afin de passer pour chrétiens; et vous verrez que je ne suis pas payé pour les aimer.

La cause de ces bourgeois tyrans n’a certainement rien de commun avec celle de votre parent, aussi aimable que . respectable.

Il y a deux ans que je ne sors guère de mon lit. J’ai

(1) V. le fragment de la lettre à Mme de Choiseul, cité p. 931.

(2) Allusion aux démêlés de Voltaire avec le président de Brosses.

(3) Le livre de l'Esprit , condamné par le Parlement comme par la Sorbonne, ava t été brûlé par la main du bourreau en 1759.

Arrivée de Mlle Clairon, à Ferney (1769).

Sous l'empire d’une admiration réciproque, le philosophe et la comédienne se jettent simultanément à genoux.

'(Estampe contemporaine )

VOLTAIRE

rompu tout commerce. J’attends la mort, sans rien* savoir de ce que font les vivants : mais je croirais mourir damné si j’avais oublié un moment mes sentiments pour mon bienfaiteur. C’est là ma véritable profession de foi, que je fais entre vos mains ; c’est là ce que j’ai crié sur les toits au temps de son départ.

Je l’ai dit à la terre, au ciel, à Guzman même 4.

Je mourrai en l’aimant; et je vous supplie*, par mon testament, d’avoir la bonté de le lui faire savoir si vous lui écrivez ; c’est la seule grâce que mon cœur puisse implorer, et je me jette à vos pieds, madame, pour l’obtenir.

Le vieux malade de Ferney .

11 clément le bruit de son voyage à Paris.

'A M. LE COMTE JD’ArGENTaL.

30 décembre 1774.

Ah ! moucher ange, mon cher ange ! il faut que je vous gronde. M. de Thibouville, M. de Ghabanon, Mme du Deffand m’apprennent que je viens vous voir au printemps.

Oui, j’y veux venir, mais...2

Je n’y vais que pour vous, cher ange que vous êtes; je^ ne puis me montrer à d’autres qu’à vous. Je suis sourd et aveugle ou à peu près. Je passe les trois quarts de la journée dans mon lit, et le reste au coin du feu. Il faut que j’aie toujours sur la tète un gros bonnet, sans quoi ma cervelle est percée à jour. Je prends médecine environ trois fois par semaine, j’articule très difficilement, n’ayant pas, Dieu merci, plus de dents que je n’ai d’yeux et d’oreilles.

Jugez, après ce beau portrait, qui est très fidèle, si je suis en état d’aller à Paris in fiocchi 3. Je ne pourrais me

(1) Alzire , III, 4.

(2) Voltaire dément ici le bruit de son voyage à Paris, qui devait avoir lieu trois ans plus tard. Quelques-unes des raisons qu'il met en avant pour combattre ce projet contiennent comme une prophétie de ce qui se passa en 1778.

(3) In fiocchi. V. Lex.

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