‹ Œuvres choisiesChapitre 194 sur 228 · Y (3 LT /V I RE · texte numérisé non relu

Y (3 LT /V I RE

Description d’une vaste maison rustique.

À M. Dupont.

Ferney, le 7 juin 1769.

Vous donnez à M. de Saint-Lambert 1 les éloges qu’il a droit d’attendre d’un vrai citoyen et d’un écrivain tel que vous...

Despréaux recommandait, dans le grand siècle des arts, qu’on polît un écrit,

« Qui dît, sans s’avilir, les plus petites choses,

« Fît d es plus secs chardons des œillets et des roses;

« Et sût, même aux discours de la rusticité,

« Donner de l’élégance et de la dignité »

Je pense que M. de Saint-Lambert a pleinement exécuté ce précepte. Peut-on exprimer avec plus de justesse et de noblesse à la fois l’action du laboureur ?

« Et le soc, enfoncé dans un terrain docile,

« Sous ses robustes mains ouvre un sillon facile. »

Voyez comme il peint, auprès de ses brebis et de son chien,

« La naïve bergère, assise au coin d’un bois,

« Et roulant le fuseau qui tourne sous ses doigts. »

Comme toutes ces peintures, si vraies et si riantes, sont encore relevées par la comparaison des travaux champêtres avec le luxe et l’oisiveté des villes ! *

« Tandis que sous un dais la Mollesse assoupie « Traîne les longs moments d une inutile vie. »

Thomson, que d’ailleurs j’estime beaucoup, a-t-il rien de comparable ?

Permettez-moi, monsieur, de vous parler à présent de la réflexion que vous faites sur les chaumières des labou-

* (1) Ch. François , marquis de Saint-Lambert (1717-1803), auteur d'un poème des Saisons (1765), imité d'un ouvrage analogue de l'écossais Thomson. Il appartenait au parti des philosophes.

(2) Boileau, Ep xi, v. 49-52.

LA VIE A FERNEY

reurs, sur ces cabanes , sur ces asiles du pauvre; vous condamnez ces expressions dans le poème des Saisons , que vous estimez d’ailleurs autant que moi.

Vous dites, avec très grande raison, qu’une cabane ne peut pas être le logement d’un agriculteur considérable ; qu’il faut des écuries commodes, des étables faites avec soin, des granges vastes et solides, des laiteries voûtées et fraîches, etc.

Oui, sans doute, monsieur, et personne n’est rentré mieux que vous dans le détail de Pexploitation rurale ; personne n’a mieux fait sentir combien un laboureur doit être cher à l’État. J’ai l’honneur d’être laboureur, et je vous remercie du bien que vous dites de nous ; mais, puisqu’il s’agit ici de fermiers, comparez, je vous prie, les hôtels des fermiers généraux du bail de 17w25 avec les logements de nos fermiers de campagne, et vous verrez que les termes de chaumière, de cabane, ne sont que trop convenables ; les logements des plus gros laboureurs en Picardie et dans d’autres provinces ont des toits de chaume.

Rien n’est plus beau, à mon gré, qu’une vaste maison rustique1 dans laquelle entrent et sortent, par quatre grandes portes cochères, des chariots chargés de toutes les dépouilles de la campagne ; les colonnes de chêne qui soutiennent toute la charpente sont placées à des distances égales sur des socles de roche; de longues écuries régnent à droite et à gauche : cinquante vaches, proprement tenues, occupent un côté avec leurs génisses ; les chevaux et les bœufs sont de l’autre ; leur pâture tombe dans leurs crèches du haut de greniers immenses ; les granges où l’on bat les grains sont au milieu ; et vous savez que tous les animaux, logés chacun à leur place dans ce grand édifice, sentent très bien que le fourrage, l’avoine qu’il renferme, leur appartiennent de droit.

(1) Gomme il le dit plus loin, Voltaire décrit ici sa propre métairie, Ferney.

VOLT A 1 RE

Au midi de ces beaux monuments d’agriculture sont les basses-cours et les bergeries ; au nord sont les pressoirs, les celliers, la fruiterie; au levant, les logements du îégisseur et de trente domestiques; au couchant s’étendent les grandes prairies pâturées 1 et engraissées par tous ces animaux, compagnons du travail de l’homme.

Les arbres du verger, chargés de fruits à noyaux et à pépins, sont encore une autre richesse. Quatre ou cinq cents ruches sont établies auprès d’un petit ruisseau qui arrose ce verger ; les abeilles donnent au possesseur une récolte abondante de miel et de cire, sans qu’il s’embarrasse de toutes les fables qu’on a débitées sur ce peuple industrieux, sans rechercher très vainement si cette nation vit sous les lois d'une prétendue reine.

Il y a des allées de mûriers à perte de vue ; les feuilles nourrissent ces vers précieux qui ne sont pas moins utiles que les abeilles.

Une partie de cette vaste enceinte est fermée par un rempart impénétrable d’aubépine proprement taillée, qui réjouit l’odorat et la vue.

La cour et les basses-cours ont d’assez hautes murailles.

Telle doit être une belle métairie ; il en est quelquesunes dans ce goût vers les frontières que j’habite ; et je vous avouerai même sans vanité que la mienne ressemble en quelque chose à celle que je viens de vous dépeindre ; mais, de bonne foi, y en a-t-il beaucoup de pareilles en France ?

Vous savez bien que le nombre des pauvres laboureurs et des métayers, qui ne connaissent que la culture, surpasse des deux tiers au moins le nombre des laboureurs riches que la grande culture occupe.

J’ai dans mon voisinage des camarades qui fatiguent un terrain ingrat avec quatre bœufs, et qui n’ont que deux vaches : il y en a dans toutes les provinces qui ne sont pas plus riches. Soyez très sûr que leurs maisons et leurs granges sont de véritables chaumières où habite la

(1) Pâturées. V. Lex.

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