‹ Œuvres choisiesChapitre 197 sur 228 · A M. T ERGOT · texte numérisé non relu

A M. T ERGOT

A Ferney, 3 décembre 1775.

Je sais, Monseigneur, qu’il ne faut pas fatiguer les ministres 1 de ses lettres ; mais vous ne m’empêcherez pas de vous dire combien je suis pénétré de reconnaissance de ce que vous daignez faire pour mon pauvre pelit, pays de Gex. Je ne doute pas que nos États n’aient les mêmes sentiments que moi.

Je me flatte que vous êtes quitte de votre accès de goutte. Je vois avec la même joie que vous êtes délivré de je ne sais quels petits frondeurs qui osaient s’élever

(1) Turgot, appelé par Louis XIV au contrôle général des finances? s’efforçait de réaliser d'utiles réformes (abolition de la corvée, libre circulation des grains, etc.)

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contre le bien que vous faites. Ces chenilles, qui rongeaient les feuilles, sont obligées de respecter les fruits*.

Je ne jouirai pas longtemps du beau et grand spectacle que vous donnez à la France ; il sera cher à la postérité, et je mourrai avec la consolation d’en avoir vu les commencements.

Agréez le tendre respect, rattachement et la reconnaissance du vieux malade de Ferney.

Sur uu portrait malencontreux1.

A M. Denon

5 décembre 1775.

De ce plaisant Callot, vous avez le crayon ;

Vos vers sont enchanteurs, mais vos dessins burlesques. Dans votre salle d’Apollon Pourquoi peignez-vous des grotesques ?

Si je pouvais, monsieur, mêler des plaintes aux remerciements que je vous dois, je vous supplierais très instamment de ne point laisser courir cette estampe dans le public. Je ne sais pourquoi vous m’avez dessiné en singe estropié, avec une tète penchée et une épaule quatre fois plus haute que l’autre. Fréron et Clément s’égaieront trop sur cette caricature.

Permettez-moi que je vous envoie, monsieur, une pe-

(l)Tous les portraits de Voltaire ne turent pas aussi heureux que ceux de Pigalle et de Houdon. Un croquis exécuté en 1775, d'après le patriarche de Ferney, par un amateur, donna lieu à un échange de lettres assez piquant.

Un courtisan, nommé Denon ( 1747-1825), celui-là même qui fut baron de l’Empire, vint voir Voltaire à Eerney. 11 avait vingt-h uit ans et demi, de l’esprit, de l’aplomb, un peu de suffisance aussi et même' de sansgêne, mais enfin il réussit auprès du vieillard.

Cinq mois après, Voltaire recevait de lui, avec une lettre des plus aimables, une estampe qui fit pousser des cris d’horreur à toute la maison de Ferney. Le philosophe y était représenté sous un aspect grimaçant et caricatural, qui ne pouvait, semblait-il, qu’amuser les malveillants. Il répondit à ce fâcheux hommage par la lettre que nous citons, où les critiques sont atténuées, mais à peine, par l’enjouement.

LA VIE A FE K NE Y

tite boîte de buis doublée d’écaille, laite dans nos villages. Vous y verrez une posture honnête et décente et une ressemblance parfaite. C’est un grand malheur de

Le petit déjeuner de Voltaire à Ferney D’après un dessin pris sur le vif parDenon, le 4 juillet 1775, gravé par -Née et Masquelier.

chercher l'extraordinaire et de fuir le naturel, en quelque genre que ce puisse être.

Je vous demande bien pardon. J’ai dû non seulement vous dire ma pensée, mais celle de tous ceux qui ont vu cet ouvrage 1.

(1) Denon piqué répond aussitôt :

« Monsieur, je suis en vérité désolé de l’impression que vous a faite mon ouvrage. Je ne plaiderai point sa cause ; mon but est manqué, puisqu’il ne vous a pas fait le plaisir que je désirais, mais je dois vous rassurer sur la sensation qu’il a faite ici: on le trouve plein d’expression, chacun se l’arrache et ceux qui ont l’honneur de vous connaître assurent que c’est ce qui a été fait de plus ressemblant. C’est un grand malheur, en peinture comme en autre chose, de voir autrement les

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Deuxième lettre a M. Denon a.

Je suis bien loin, monsieur, de croire que vous ayez voulu faire une caricature dans le goût des plaisanteries de M. Hubert

J’ai chez moi actuellement le meilleur sculpteur de Rome 3 à qui ma famille a montré votre estampe : il a pensé comme tous ceux qui l’ont vue. On l’a prié d’écrire ce qu’il fallait pour la corriger : je vous envoie sa décision.

Il court dans Paris une autre estampe, qu’on appelle mon Déjeuner 4 ; on dit que c’est encore une plaisanterie de M. Huber. J’avoue que tout cela est fort désagréable. Un homme qui se tiendrait dans l’attitude qu’on me donne, et qui rirait comme on me fait rire, serait trop ridicule.

Vous m’auriez fait plaisir si vous aviez pu corriger l’ouvrage qui a révolté ici tout le monde ; et s’il en était encore temps, ma famille vous aurait beaucoup d’obligation. Je n’en suis pas moins sensible à votre bonté, et je n’en estime pas moins vos talents. Je vous supplie de ne rien imputer à une fausse délicatesse de ma part. Je sais

objets qu’ils n’existent. Pardon, monsieur, mais j’ai dû non seulement vous faire l’aveu de mon erreur sur ce portrait, mais vous dire naturellement et pour votre tranquillité tout ce que je savais du succès de cette estampe » [Desnoireterres (VIII, p. 57 et suiv. ), cite ces lettres d’après une publication de Denon : Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes. Paris, 1829].

(1) Denon, comme on le voit par sa lettre, était charmé de son œuvre Voltaire voulait du moins obtenir que la malencontreuse. estampe fût retouchée : pour cela, il fallait éviter de blesser Deno.n.

(2) Jean Huber (1722-179*)). Peintre genevois, qui a fait, 'dans le genre charge, des croquis d’après Voltaire d’une vérité saisissante. (V. p 905 )

(3) Poncet, qui, venant de Rome à Paris, était de passage à Ferney.

(4) Cette estampe très connue (V. p 923) représente Voltaire dans son lit, embéguiné, la grosse Mme Denis, assise à son chevet, près de la table où le café au lait est servi ; un gros homme réjoui auprès

u lit, qui est La Borde; une chambrière à droite, le P. Adam à gauche, tout cela très vivant, mais prêtant à la plaisanterie. Quand, plus tard, Voltaire vit cette estampe, où il se tenait si décharné à côté de ce gros homme réjoui, il dit : « C’est Lazare au dîner du mauvais riche. »

LA VIE A F EH NE Y

bien que vous m’avez fait beaucoup d’honneur ; mais je vous prie de pardonner à mes parents et à mes amis, qui ont cru qu’on avait voulu me tourner en ridicule l.

L’Aigle et le Rat. %

A Frédéric II, roi de Prusse

A Ferney, 17 janvier 1776.

Sire, il y avait autrefois, vers le cinquante-troisième degré de latitude, un bel aigle, dont le vol était admiré dans toutes les latitudes du monde. Un petit rat était sorti de sa souricière pour aller contempler l’aigle, et il fut épris d’une violente passion pour ce roi des oiseaux ; le rat vieillit depuis dans sa retraite, et fut réduit à ronger des livres : encore les rongeait-il fort mal, parce qu’il n’avait plus de dents. L’aigle conserva toujours son beau bec, mais il eut mal à ses royales pattes.

Ce qu’on ne croira jamais, c’est que cet aigle, pendant sa maladie, s’amusait quelquefois à faire de fort jolis vers, qu’il daignait envoyer au rat. Puisque les chênes de Do-

it) Au tour de Denon de défendre son œuvre. Il avoue qu’il est l’auteur du Déjeuner.

« Je viens de recevoir votre lettre du 24 ; je vous réitère mes excuses au sujet de votre portrait et de l’estampe de votre Déjeuner. Je me reproche bien sincèrement le chagrin que cela vous a causé, ainsi qu’à votre sensible famille. J’étais bien loin de penser, lorsque je fis ces dessins, qu’ils feraient autant de bruit. Je ne voulais que me retracer les moments que j’avais passés à Ferney et rendre pour moi seul la scène au naturel, et telle que j’en avais joui ; j'occupais même une place dans le groupe que compose le tableau du Déjeuner ; mais dès qu’il fut question de graver ce morceau, je me hâtai bien vite d'en exclure mon personnage. Je ne réfléchis pas dans le moment, que tout ce qui tient à vous doit avoir de la célébrité ; et je laissai graver sans réflexion ce que j’avais dessiné sans conséquence. Au reste la plus grande partie de ceux qui se sont procuré cette estampe n’y ont vu que la représentation d’une scène de votre intérieur, qui leur a paru intéressante. Je ne connais point les ouvrages de M. Huber, je n’ai donc voulu imiter personne. Je ne sais quel acharnement on met à vous effrayer sur cette production : si vous la connaissiez, vous verriez que votre figure n’a que l’expression simple que donne une discussion vive et familière. C’est m’affliger réellement que de vous faire croire que j’ai pu penser à vous ridiculiser », etc

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doue parlaient, pourquoi un aigle ne ferait-il pas des vers? Le rat, devenu décrépit, ne pouvait plus faire que de la prose: il prit la liberté d’envoyer à son ancien patron l’aigle quelques feuillets d’un ancien livre qu’il avait trouvé dans une bibliothèque ; ces fragments commençaient à la page 86 i.

Les choses dont il est parlé dans ces fragments sont très vraies et très singulières. Le rat s’imagina qu’elles pourraient amuser l’aigle. S’il se trompa, on peut lui pardonner, car, dans le fond, il n’avait que de bonnes intentions; il ne voyait pas la vérité avec un coup d’œil d’aigle; mais il l’aimait tant qu’il pouvait. C’était même pour cultiver cette vérité et pour la contempler de plus près, qu’il avait fait autrefois un voyage dans la moyenne région de l’air pour se mettre sous la protection de son aigle, auquel il resta attaché bien respectueusement et bien tendrement jusqu’à ce qu’il fût mangé des chats.

P. -S. Si par hasard Sa Majesté l’aigle pouvait s’amuser de ces chiffons, son vieux vassal le rat lui enverrait tout l’ouvrage par les chariots de poste, dès qu’il sera imprimé.

Louis XVI prend la défense d’un livre contre le Parlement.

A M. LE MARQUIS d’ÂRGENCE DE DlRAG.

20 mars 1776.

Quoi donc, mon cher philosophe, vous voulez chanter un De profundis en partie avec moi! Gardez-vous en bien. C’est à moi qu’il appartient de passer devant. Je suis dans ma quatre-vingt-troisième année ; c’est un beau titre. Vous êtes encore dans la force de votre âge ; soyez désormais aussi sobre que vigoureux, et vous n’aurez rien à craindre. D’ailleurs, c’est se moquer du monde que de le quitter

(1) Allusion à un libelle que Voltaire venait d'écrire : Lettres chinoises, indiennes et tar tares à M. de Paw, par un Bénédictin. La neuvième lettre (p. 86) portait: Sur tin livre des Brachmanes, le plus ancien qui soit au monde

LA VIE A FERNEY

pendant que Louis XVI règne et que M. Turgot gouverne nos affaires. Jouissez du siècle d’or dont vous voyez l’aurore ; vivez. Je suis honteux qu’il vous en coûte un gros port de lettre pour lire des choses si triviales.

Vous savez que le Parlement de Paris, qui est Le vôtre, ayant fait brûler par son bourreau, au pied de son escalier, un .livre très instructif et très sage de M. Boncerf, premier commis do M. Turgot, et ayant décrété la personne de l’auteur, le roi l’a pris hautement sous sa protection, a défendu au Parlement de jamais rendre un pareil arrêt et de s’ingérer de juger des livres. Il a ordonné qu’aucun conseiller de Parlement ne s’avisât de les dénoncer ; il a établi que son procureur général seul serait en droit d’exercer ce pédantesque ministère, et seulement après en avoir pris la permission du garde des sceaux.

Je vous embrasse d’un des bords du Styx à l’autre.

Indignation contre un traducteur de Shakespeare.

Au COMTE d’ArGENTAL.

19 juillet 1776.

«Auriez-vous lu les deux volumes de ce misérable1, dans lesquels il veut nous faire regarder Shakespeare comme le seul modèle de la véritable tragédie? Il l’appelle le Dieu du théâtre. Il sacrifie tous les Français, sans exception, à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Gérés. Il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine ; ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale sans que leurs noms soient prononcés... Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile? Souffrirez-vous l’affront qu’il fait à la France ? Vous et M.. de Thibouville vous êtes trop doux ; il n’y a point en France assez de camouflets2, assez de bonnets d’âne, assez de piloris pour un

il) Il s’agit de la traduction de Shakespeare par Letourneur, 1776.

(2) Camouflet. Y. Lex.

VOLTAIRE

pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui... Ce qu’il y a d’affreux c’est que le monstre a un parti en France ; et pour comble de calamité et d’horreur, c’est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare ; c’est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j’avais trouvées dans ' son énorme fumier; je ne m’attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille pour en orner le front d’un histrion barbare.

Voltaire piqué au vif, car derrière Corueille et Racine il se sentait lui-mème visé, entreprit de venger « l’affront fait à la France». Malgré ses quatre-vingt-deux ans, il entra en lice 1 contre Shakespeare et son traducteur, en adressant à l’Académie française . une lettre sur le célèbre poète anglais, dans laquelle il ne faut pas chercher un jugement mesuré et impartial, mais une vive et mordante protestation. Ce document parut si intéressant qu’on décida de le produire dans la séance du 25 août. Mais d’Alembert qui était chargé d’en donner lecture se trouva embarrassé par le caractère de certaines citations. Désireux d étaler la grossièreté du poète anglais, l’auteur c’avait pas hésité à traduire des expressions qui nepouvaientêtre prononcées en séance publique. Pour tirer d'Alembert de cet embarras, Voltaire lui conseillait « de passer le mot en lisant, » tout en suggérant l'idée, « afin de laisser voir le divin Shakespeare dans toute son horreur et dans son incroyable bassesse ». Lettre à d’Alembert, 4 auguste

11 en fut comme Voltaire l’avait voulu. D'Alembert pouvait bientôt annoncer au solitaire de Ferney la victoire complète qu’il venait de remporter. « Je vous ai lu, ajoutait-il, avec tout l'intérêt et tout le zèle que donne la bonne cause, j’ajoute même avec tout 1 intérêt de ma vanité; car j’avais fort à cœur de ne pas voir rater ce canon, lorsque je m’étais chargé d’y mettre le feu. J’ai eu bien regret aux petits retranchements qu’il a fallu faire, pour ne pas trop scandaliser les dévots et les dames ; mais ce que j’avais pu conserver a beaucoup fait rire, et a fort contribué, comme, je l’espérais, au gain de la bataille ».

D’Alembert reconnaît cependant que cette manifestation n’a

(1) « Le 25 du mois, écrivait-il à un ami, je combats en champ clos, sous les étendards de M. d'Alembert, contre Gilles Le Tourneur, écuyer de Gilles Shakespeare, je vous réitère ma prière d’assister à ce beau fait d'armes et je vous prends pour juge du camp ». Lettre à M. de Vaines,

14 aug. 1776.

LÀ Vit A F fi U N fc Y

pas été du goût de tout le monde, et qu’elle a mécontenté non seulement les Anglais qui se trouvaient là, mais meme « quelques Français, qui ne se contentent pas d’étre battus sur terre et sur mer, et qui voudraient encore que nous le fussions au théâtre* »

Parmi les esprits assez indépendants pour goûter Shakespeare et reconnaître son génie malgré les arguments et lés railleries de Voltaire, il faut compter Diderot et l’auteur du Philosophe sans le savoir, Sedaine, qui, à la seule lecture d’une traduction cependant très défectueuse, fut pris d’une sorte d’ivresse et resta quelques jours dans un état d’incroyable surexcitation. « Vos transports ne m’étonnent point, lui disait Grimm, c’est la joie d’un fils qui retrouve un père qu’il n’a jamais vu 1 . »

Quant à Diderot, on raconte que, quelques mois plus tard, à Paris, quand il vint rendre visite à Voltaire* celui-ci lui dit avec vivacité. « Ah ! monsieur, est-ce que vous pourrez préférer à Virgile, à Racine un monstre dépourvu de goût ? J’aimerais autant que l’on abandonnât l’Apollon du Belvédère pour le Saint-Christophe de Notre-Dame 2. » Diderot demeura un instant décontenancé, mais bientôt il reprit : « Que diriez-vous, cependant, monsieur, si vous voyiez cet immense Saint-Christophe marcher et s’avancer dans les rues avec ses jambes et sa stature colossale? »

(1) Grimm., Correspondance littéraire , t. IX, p. 16, mars 1776.

(2) C’était une énorme statue, du quinzième siècle, qui s’élevait au premier pilier de droite de la grande nef. Elle disparut en 1784.

Candide , 1759.

Voltaire. 30

En-tête tiré d ’ Aclélaïde^Du Guesclin, 1765.

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