‹ Œuvres choisiesChapitre 205 sur 228 · A P II K S L\ MOUT DK VOLT AIR K · texte numérisé non relu

A P II K S L\ MOUT DK VOLT AIR K

demie de Berlin un éloge de Voltaire, qu’il avait composé luimènle, moitié dans les camps, moitié dans les quartiers d’hivor. En l’adressant à l’Académie française, il s’excusait de son langage. « Le moyen de parler velche en Bohème ?... J’ai fait ce que j’ai jj u ; l’ouvrage n’est pas digne de celui qu’il doit célébrer; toutefois j’ai protité de la liberté de la plume pour faire déclamer en public à Berlin, ce qu’à Paris on ose à peine se dire à l’oreille ; voilà en quoi consiste tout le mérite de cet ouvrage. » Cette déclaration indique assez la tendance de l’éloge.

Le fauteuil de Voltaire à l’Académie échut à Ducis, auteur d'Hamlet et d’Ulysse chez Admète , qui fut élu le 28 décembre 1778. On attendait avec impatience l’éloge du prédécesseur. Quand Ducis lut son discours, on soupçonna son ami, l’académicien Thomas, d’y avoir mis la main. Grimm prétend que ses voisins répétaient tout bas : Optinïe , Thomas , optime !

L’abbé de Radonvilliers, étant directeur, se trouvait investi du rôle difficile de louer Voltaire, sans blesser les uns par ses réticences, les autres par ses concessions. Son discours, lu d’une voix faible, fut couvert par le bruit des conversations et des murmures. A la lecture, il frappe plutôt par sa modération, sa bonne grâce. Sauf une restriction, certes justifiée, au point de vue moral, c’est un éloge constant de cet écrivain, qui « tenait dans le siècle de Louis XV la place des beaux génies qui ont illustré le siècle de Louis XIV ».

Testament de Voltaire. — Par son testament, daté du 80 septembre 1776, Voltaire avait institué Mme Denis son héritière universelle i 2. Celle-ci se hâta de se débarrasser du domaine de Ferney, qui lui était insupportable et qu’elle vendit au marquis de Ville tte 3. Elle congédia du même coup Wagnière, qui lui était antipathique.

Elle avait bien déclaré à Mme du DefTand qu’elle était résolue à ne point se défaire des livres de son oncle ; mais elle dut céder aux instances de l’impératrice Catherine II, qui négocia avec elle par l’intermédiaire de Grimm.

La bibliothèque de Voltaire consistait en 6.210 volumes.

Voltaire n’était pas bibliophile. Ses livres n’étaient pas pour lui un luxe, mais des instruments de travail, qu’il maniait et remaniait avec un sans gêne impitoyable. 11 aimait à détacher d’un livre une dizaine de pages, celles qui lui paraissaient valoir

(1) 11 léguait à son neveu l’abbé Mignot et à son petit neveu, d'flornoy cent mille francs. A son secrétaire’ Wagnière, il laissait huit mille livres, à Mme Wagnière ses pelisses, ses habits de velours et ses vestes de brocart ; à chaque domestique une année de ses gages, aux pauvres de la paroisse trois cents livres, « s’il y a des pauvres », ajoutait-il en homme qui sait ce qu’il a fait pour qu’il n’y en eût plus.

(2) Pour deux cent trente mille livres.

VOLT Al RE

la peine d’être lues, il les séparait du reste* les faisait cartonner ensemble et laissait avec mépris le fatras 1 * * 4.

Les livres de la bibliothèque de Voltaire sont couverts d’annotations, fort courtes, mais décisives, autant que vives, souvent une exclamation, un gros mot à l’adresse de l’auteur malencontreux. Aux livres s’ajoutent beaucoup de manuscrits, dont un sottisier,, entièrement, de la main de Voltaire, d’une verve qui délie toute publication.

Catherine II écrivit de sa propre main la lettre suivante :

« Pour Mme Denis , nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup.

« Je viens d’apprendre, madame, que vous consentez à remettre entre mes mains le dépôt précieux que M. votre oncle a laissé, cette bibliothèque que les âmes sensibles ne verront jamais sans se souvenir que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveillance universelle que tous ses écrits, môme ceux de pur agrément, respirent, parce que son âme en était profondément pénétrée. Personne avant lui n’écrivait comme lui ; à la race future il servira d’exemple et d’écueil. Il faudra unir le génie et la philosophie aux connaissances et à l’agrément, en un mot être M. de Voltaire, pour l’égaler. Si j’ai partagé avec toute l’Europe vos regrets, madame, sur la perte de cet homme incomparable, vous vôus êtes mise en droit de participer à la reconnaissance que je dois à ses écrits. Je suis sans doute très sensible à l’estime et à la confiance que vous me marquez ; il m’est bien flatteur de voir qu’elles sont héréditaires dans votre famille. La noblesse de vos procédés vous est caution de mes sentiments à votre égard. J’ai chargé M. de Grimm de vous en remettre quelques faibles témoignages, dont je vous prie de faire usage, »

Catherine.

Le montant de l’achat fut fixé au chiffre de 135.000 livres par l’impératrice elle-même, qui joignit à cette somme l’envoi de son portrait dans une boîte d’or entourée de diamants, et des pelleteries d'un grand prix.

Catherine II fit venir Wagnière à Saint-Pétersbourg, pour ranger la bibliothèque de son maître dans l’ordre où elle était à Ferney. Lorsque l’installation fut terminée, l’impératrice

(1) Il appliquait ainsi pour lui-même ce qu’il avait dit des Muses

dans le Temple du Goût : « Oh nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté : elle n’était pas ample... Presque tous les livres

sont corrigés et retranchés de la main des Muses. On y voit, entre

autres, l’ouvrage de Rabelais-réduit à un demi-quart. Marot... n’a plus que huit ou dix feuillets. Voilure et Sarrazin n’ont pas à eux deux plus de soixante pages. » (V. p. 184.)

Statue de Voltaire par Houdon, conservée au foyer de la Comédie-Française.

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VOLTÀ1RË

voulut voir comment toute chose était ordonnée. Elle s’inclina profondément devant l’image de Voltaire. « Monsieur, dit-elle à YVagnière, voilà l’homme à qui je dois tout ce que je sais et tout ce que je suis. »

Peu de temps après la mort de son oncle, Mme Denis épousait M. Duvivier, qui avait été commissaire des guerres et qui avait fait assez bien sa fortune. Il portait trente ans de moins que Mme Denis. Ce mariage disproportionné provoqua non seulement bien des lazzis dans le public, mais la colère et l’indignation de l’Académie, qui voulut y voir comme un outrage aux mânes du grand homme.

La conséquence de ce déchaînement fut que Mme Denis ne se soucia pas d’offrir à l’Académie la belle statue de Voltaire par Houdon et qu’elle en fit bénéficier la Comédie-Française. Peutêtre, comme le fait remarquer Grimm, Houdon eût-il conçu un peu différemment son œuvre, s’il l’avait destinée à un théâtre et non à .une compagnie grave comme l’Académie.

Le marquis de Villette, qui avait acquis le domaine de Ferney, y installa en quelque manière le culte de Voltaire. Il donna ordre que la chambre du patriarche fût conservée telle qu’elle était de son vivant. Il y fit mettre en place d’honneur le vase qui contenait le cœur du philosophe *. Une inscription se lisait sur la porte :

« Son esprit est partout et son cœur est ici. »

Plus tard, ce sera Villette qui prendra Finitiative de proposer le transfert des restes de Voltaire à l’église Sainte-Geneviève et ce sera lui aussi qui, le premier, donnera le nom de Voltaire au quai des Théatins, sur lequel se trouvait son hôtel, où le patriarche de Ferney rendit le dernier soupir.

Publication des Œuvres de Voltaire. — La publication des œuvres de Voltaire fut entreprise par le libraire Panckoucke, qui était allé voir l’auteur à Ferney avec sa sœur, Mme Suard. Dès la fin de septembre 1778, Mme Denis faisait remettre à l'éditeur deux caisses de papiers et de manuscrits. La question se posait de savoir si les éditeurs devaient publier avec ou sans choix les œuvres du philosophe.

Pour ljf correspondance, des difficultés surgirent tout de suite. Beaucoup de détenteurs des lettres de Voltaire hésitaîent à s’en dessaisir par crainte de se compromettre.

(1) Dans la nuit du 30 au 31 mai, quand on procéda à l’embaumement du corps de Voltaire, on retira le cœur, que le marquis de Villette prît . en sa possession et qu'il garda malgré une démarche postérieure de la famille tendant à le réclamer. Le chirurgien qui fit l’opération, ouvrit le crâne et, plein d’étonnement et d’admiration devant l’énorme développement du cerveau, il demanda et obtint la permission de garder le cervelet, pour conserver quelques restes d’un si grand homme

Apres là mort de voltaire

Le duc de Nivernais, qui avait entre ses mains les lettres à Thiérlot, refusait de les produire, sous prétexte que la plupart n’étaient pas intéressantes et il ajoutait : « Quelques-unes sont importantes, mais elles contiennent>dcs choses de telle nature qu’il vaut mieux les jeter au feu que de les publier. » Le duc de Choiseul repoussait toute communication de cette nature. 11 en fut de meme de Mme Necker et des Tronchin.

Devant tant de- difficultés, Panckoucke se désista et passa la main à Beaumarchais, l’homme de toutes les audaces. Celui-ci ne recula devant aucune dépense. 11 acquit dans les Vosges trois papeteries, qui devaient fournir la matière à quinze presses expédiées de Paris et de Londres. Il se procura à grands frais des Caractères et choisit un prote très intelligent et très compétent Decroix. 11 chercha en dehors de France un abri sûr, où ses presses pussent fonctionner en liberté; ce fut à quelque distance de Strasbourg, le fort de Kehl, que le margrave de Bade mit à sa disposition avec une complaisance qui n’était pas sans habileté, car le grand nombre des ouvriers, attirés par l’entreprise, enrichissait le pays. La plus grosse difficulté devait être de faire repasser le Rhin aux exemplaires une fois tirés.

Le prospectus parut en janvier 1781; il eut pour résultat de donner l’alerte au clergé et d’attirer tout un déchaînement contre l’ouvrage.

Mais le clergé, chose piquante, ne fut pas le seul à s’alarmer. Frédéric II, qui, encore en 1780, appelait de ses vœux une publication si salutaire, finit par être informé que certaines pages de Voltaire n’étaient pas de nature à flatter son amour-propre royal. Il s’agit des Mémoires pour servir à la vie de Voltaire, écrits en 1759 sous l’impression de la rupture du philosophe avec son hôte de Berlin. Après la mort de Voltaire, deux copies se retrouvèrent dans ses papiers. Mme Denis, qui n’avait pas oublié les avanies de Francfort, s’empressa de communiquer l’une de ces copies à Beaumarchais et celui-ci ne manquait pas d’allécher la curiosité par l’annonce de révélations indiscrètes. Il en faisait des lectures, jusque chez le duc de Choiseul.

Le ministre des affaires étrangères, M. de Vergenneg, craignant quelque incident diplomatique, s’opposa à la publication. Beaumarchais semble d’abord avoir tenu compte de l’interdiction. Sa fusion des Mémoires avec les Commentaires historiques dans l’édition de Kehl en fait foi ; mais il y a des papiers qui reviennent toujours sur l’eau. Ce fut le cas pour les Mémoires qui, en 1784, circulaient clandestinement à Paris.

Le ministre de Prusse, baron de Gollz, s’efforça de racheter tous les exemplaires; mais il en resta dans la circulation et dans le dernier volume de l’édition in-8°, les éditeurs de Kehl se décidèrent à faire paraître les Mémoires à la suite de la Vie de Voltaire par Condorcet.

VOLTAIRE

L’impératrice de Russie ne fut pas non plus sans inquiétude. Toute fervente admiratrice qu’elle- fût de Voltaire, elle exigea un exemplaire interfolié, où elle pût, de sa main même, indiquer les parties de la correspondance qu’elle ne voulait pas laisser passer. D’autre part, le clergé fit campagne contre l’édition, qu’un arrêt du Conseil supprimait en 1785.

Les exemplaires étaient en sûreté à Kehl, mais il n’était pas aisé de faire passer clandestinement en France des milliers de volumes, d’autant que défense avait été intimée aux journalistes d’annoncer l’édition et même d’y faire allusion.

L’affairé fut donc très épinqpse, et au point de vue commercial, assez onéreuse pour l’éditeur. Il avait fait tirer à quinze mille exemplaires. Les souscriptions s’élevèrent tout au plus à deux mille. Tout compte fait, Beaumarchais perdit là plus d’un million.

L’édition de Kehl, après avoir été discréditée avec injustice, est considérée comme l’édition des bibliophiles. L’édition Beuchot est celle des érudits.

Pendant la Révolution. — Onze ans après la mort de Voltaire, la Révolution éclatait. Bien qu’un tel événement dépasse de beaucoup les proportions d’un seul homme, il n’est pas douteux que Voltaire n’ait puissamment contribué à créer l’état d’esprit dont est sortie la Révolution. Les hommes de l’Assemblée nationale ne s’y trompèrent pas. Us décrétèrent des honneurs publics pour Voltaire comme pour J. -J. Rousseau.

D’ailleurs, certaines parties de ses œuvres avaient le don de faire tressaillir le public : c’étaient ses tragédies républicaines, Br a tus , la Mort de César. —

La représentation de Brutus qui eut lieu à Paris, le 17 novembre 1790, fut un véritable événement. Le public, très excité, découvrait à chaque instant des allusions, qu’il soulignait de ses applaudissements.

Lorsque Brutus s’écrie :

(( Dieux, donnez-moi la mort plutôt que l’esclavage, »

toute la salle retentit de bravos, tous les chapeaux furent en l’air. Un autre vers se terminait par ces mots :

« ... Libre encore et sans roi. »

Des applaudissements éclatèrent, auxquels répondit le cri de Vive le roi ! Puis, sur l’observation que ce cri était inconstitutionnel, on lui substitua le triple cri : Vive la nation, la loi et le roi ! et Vive la liberté 1 « Il faut que Brutus soit représenté dans les provinces, s’écriaient les patriotes, que ce spectacle soit regardé comme une des fêtes de la liberté, jusqu’à ce que nous ayons dés pièces vraiment nationales... Comme une pareille représentation ferait passer dans toutes les âmes le saint amour de la liberté !

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