APRES LA MORT DE VOLTAIRE
Un mois plus tard, Nantes faisait aussi sa manifestation civique et la représentation de Bi'utus n’y était pas moins passionnée qu’à Paris.
Après Bratas , on donna à Paçis la Mort de César , qui fut reçue avec autant d’enthousiasme (29 novembre 1790).
Transfert des cendres de Voltaire. — Au, cours d’une représentation de Brutas , le marquis de Villette prit la parole et exprima le vœu que les cendres de Voltaire fussent ramenées à Paris. L’opinion était saisie de cette question. L’abbaye de Scellières, comme tous les autres couvents, tombait parmi les biens nationaux et allait être vendue. Que deviendrait le cercueil du célèbre philosophe ? On discutait pour savoir en quel lieu il serait le plus convenable de le déposer. Les uns proposaient le champ de la Fédération, d’autres le centre de l’Etoile. Certains parlaient du socle de la statue d’Henri IV. Villette demanda que les restes de Voltaire fussent transférés dans la basilique de Sainte-Geneviève, en face de Descartes. L’opinion et les journaux se prononcèrent en ce sans. La translation fut décidée, elle devait prendre un caractère triomphal.
Le corps, ramené en grande pompe de Champagne, parvint à Paris le 10 juillet 1791.
Le lendemain, se déroula une cérémonie théâtrale. C’étaiènt d’abord des cavaliers, des tambours, des sapeurs^ puis venaient le bataillon des enfants, la députation des collèges, les clubs avec leurs bannières. On portait ensuite les portraits en relief de Voltaire, de J. -J. Rousseau, de Mirabeau, de Désilles1. Suivaient différentes délégations et l’on voyait la statue d’or de Voltaire, couronnée de lauriers et portée par des hommes habillés à l’antique. Dans un coffret magnifique étaient renfermés les soixante-dix yolumes des œuvres du philosophe, offerts par Beaumarchais et entourés des académiciens et des gens de lettres. Un corps nombreux de musiciens précédait le char traîné par douze chevaux blancs. Sur ce char un sarcophage, qui contenait le cercueil, était surmonté d’un lit de parade, orné de figures allégoriques. On y lisait : « 11 vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailli. Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain; il nous a préparés à
(1) Ântoine-Joseph-Marc Désilles (1767-1790), jeune officier français qui s’était signalé par sa belle conduite lors de la mutinerie du régiment de Chateauvieux et de deux autres à Nancy, le 31 août 1790. Les troupes révoltées, maîtresses de la ville, refusaient de se soumettre devant la petite armée que le marquis de Bouillé avait amenée de Metz pour les réduire. Désilles se plaça devant les canons des insurgés, ses compagnons, en les conjurant de ne pas tirer sur leurs frères. Il résista à ceux qui voulaient l'entraîner et futmnrtellement blessé.
L’Assemblée nationale décida que Désilles avait bien mérité dé la patrie.
VOLT VIRE
devenir libres. » Derrière le char venaient la députation de l'Assemblée nationale, le département, la Cour de cassation, les magistrats, la municipalité, avec le maire Bailly en tète. Le bataillon fermait’ la marche.
Le cortège longea le boulevard, en faisant une station à l’Opéra (alors à la Porte-Saint-Martin). Les choristes attendaient, ils chantèrent devant le char. Un des chanteurs offrit une couronne de lauriers, une artiste embrassa la statue avec transport. Puis le cortège se remit en marche par les boulevards, jusqu’à la place Louis XV. De là, il passa auprès des Tuileries. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et garnies de valets du roi, à l’exception d’une seule dont la jalousie était fermée, et l’on prétend que, derrière cette jalousie, Louis XVI et Marie-Antoinette assistèrent'>âu~triomphe posthume de Voltaire.
Après avoir traversé le Pont-Royal, le cortège s’arrêta devant l’hôtel Villette, oùjVoltaire était mort. Là, on avait planté quatre peupliers très élevés, reliés par des guirlandes et supportant un dôme de verdure. Sur la maison on lisait eette inscription :
« Son esprit est partout et son cœur est ici. »
Quand le char passa, on joncha le sol de fleurs, Mme de Villette fut portée jusqu’à la statue de son père adoptif, qu'elle embrassa et sur laquelle elle- p osa une couronne.
Prenant ensuite sa fille, une enfant de quatre ans et demi, elle l’en approcha et parut la vouer à la philosophie. Des chœurs entonnaient des chants de triomphe, entre autres des strophes d’une ode composée par Chénier.
Le cortège continuant sa route, longea le quai, jusqu’à la rue Dauphine, et défila devant l’ancienne Comédie, où se trouvait le buste de Voltaire couronné de feuilles de chêne avec cette inscription : « A dix-sept ans, il fit Œdipe », puis devant le Théâtre de la nation (l’Odéon), où trente-deux médaillons rappelaient les chefs-d’œuvre du maître. Sur le fronton on lisait :« 11 fit /rêne à quatre-vingt-quatre ans. » Enfin, sous une pluie malencontreuse, on atteignit les degrés de Sainte-Geneviève,
Cette fête antique et même païenne n'était pas naturellement du goût de tout le monde. Une pétition de cent soixante-cinq signatures, émanant de gens connus et importants dans leur district, avait protesté par avance contre ces honneurs d’apothéose. Il y a^vait dans toute cette pompe bien autre chose qu’un hommage rendu à un grand génie littéraire, c’était surtout une manifestation philosophique.
Après la Révolution. — Les événements qui se déroulèrent ensuite firent passer au second plan les préoccupations de cet ordre. Mais la bataille des idées recommença avec le retour des Bourbons. 11 y eut, sous la Restauration, une recrudescence très active dans la propagande voltairienne. De 1817 à 1829, en
Translation des restes de Voltaire au Panthéon, d’après une composition de Lagrenée fils (1775-1832),
gravée par S. G. Miger.
douze ans, on 11e compte pas moiq^ de douze éditions des œuvres complètes du grand incrédule. Ce lut comme un déluge qui inonda le pays.
Le clergé s’éleva de toutes scs forces contre ce débordement. Aux mandements répondirent les mercuriales. La polémique était-a charnée^
Au milieu de toutes ces discussions et de ces querelles, un bruit se répandait que la tombe de Voltaire avait été violée. On prétendait qu’au mois d’avril 1814, des hommes du parti royaliste qui avaient le plus contribué à la Restauration, considéraient comme un outrage insupportable à la religion la présence dans une église des corps de Voltaire et de J. -J. Rousseau. On ajoutait qu’une nuit, ils étaient venus dans les caveaux du Panthéon, avaient enlevé dans un même sac les ossements des deux philosophes, et, après avoir chargé leur butin dans un fiacre, l’avaient enfoui dans un terrain vague près de la barrière de la Gare, en face de Bercy.
Le 25 mars 1822, la question fut posée à la tribune de la Chambre. Un député, Stanislas Giràrdin, demanda au ministre de dire où étaient les cendres de Rousseau. Le ministre déclara qu’elles étaient toujours au Panthéon, mais son affirmation 11c convainquit personne.
En 1831, Bouchot, qui préparait sa célèbre édition des œuvres de Voltaire, sollicita l’autorisation de faire des recherches au Panthéon et d’ouvrir le cercueil du grand homme. L’administration la refusa, en référant à un procès-verbal dressé en 1821, témoignage embarrassé d’une enquête insignifiante.
Le 15 février 1864, le bibliophile Jacob, dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieux , posait ouvertement la question : La tombe de Voltaire a-t-elle été violée en 1814 ? e t il donnait un récit romanesque de l'enlèvement des cendres du philosophe.
Cependant, le cœur de Voltaire, qui avait été en la possession du marquis de Villette, passa, après la mort He la marquise, entre les mains de son fils, le dernier marquis de Villette. Celui-ci, qui était sans postérité, voulait, en raison de ses sentiments royalistes, léguer ses biens au comte de Chambord. Le prince étant exilé, le marquis avait institué son légataire universel Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins. Ainsi, c’était un évêque à qui allait être confié le dépôt du cœuT de Voltaire (1860).
Un arrêt de la cour d’Amiens déclara nulles les intentions d.u défunt et la fortune du marquis de Villette fit retour à ses héritiers naturels. Ceux-ci prirent le parti d'offrir à l’Etat la relique Yoltairienne 4 . L’empereur chargea M. Victor Duruy*
(1) Quant au cervelet de Voltaire, que le chirurgien Mitouard avait gardé en sa possession, il resta longtemps dans la famille de ce prati-.