CHAPITRE II
Charles XII (1731).
Voltaire renouvela l’histoire de deux manières, en y introduisant:
1° Sa vive imagination et son intelligence de l’intérêt dramatique 1 ;
2° L’indépendance de son jugement.
Comment Voltaire eut-il l’idée de composer cet ouvrage ?
— Charles XII était mort en 1718. Voltaire, alors âgé de Vingtquatre ans, avait bien des fois entendu parler de celui qu’on appelait le « héros du Nord », et suivi avec curiosité le formidable duel de ce roi avec Pierre le Grand. Ne dit-il pas lui-même que les deux adversaires sont « les deux personnages les plus singuliers qui aient paru sur la terre depuis plus de vingt siècles » ?
Elle est hautement dramatique, la destinée de Charles XII, qui avec 9.000 Suédois bat 60.000 Russes à la bataille de Narva et parcourt en vainqueur les États de son adversaire; puis, battu à Pultava, se réfugie chez les Turcs, à Bender; qui enfin, après bien des aventures extraordinaires, après avoir subi un siège dans une maison et repoussé une armée avec quelques serviteurs, traverse toute l’Europe sous un déguisement et vient mourir mystérieusement au siège d’une ville obscure. Ajoutons que l’activité du héros, son courage viril, l’indépendance de son jugement, étaient les qualités les plus propres à lui attirer la sympathie de son historien.
Un lien rattachait Charles XII à la France. Son allié, Stanislas Leczinski, était devenu, en 1725, le beau-père de Louis XV et il allait bientôt régner en Lorraine.
(1) Il écrivait un peu plus tard : « J’ai une drôle d’idée dans ma tête : c’est qu’il n’y a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare.» V. p. 337, lettre du 26 janvier 1740.
CHARLES XII
Enfin, en montrant les exploits et les malheurs du roi de Suède, Voltaire prétendait donner une leçon utile aux princes, et peut-être espérâit-il la faire parvenir jusqu’aux oreilles de Louis XV, alors âgé seulement de vingt et un ans (V. p. 105).
Qualités de 1 « Histoire de Charles XII ». — Tant à cause de son sujet que de la vivacité du style, cette histoire se lit comme un roman. Nul doute que Voltaire n’ait voulu charmer, amuser son lecteur. Cependant, malgré cette préoccupation et la rapidité avec laquelle le livre futécrit, c’est une œuvre de conscience et de critique.
L’auteur a fait la chasse aux documents et recueilli les souvenirs des contemporains, comme le chevalier Dessaleurs, qu’il avait rencontré à Londres pendant son exil, comme Fabrice, favori de Charles XII, qui a laissé des Mémoires, comme M de Fierville, envoyé secret de France à Bender, M. de Villelongue et d’autres témoins oculaires.
Pour se renseigner, Voltaire a écrit à un grand nombre de personnages, comme le maréchal de Saxe, le roi Stanislas, la duchesse de Marlborough, le ministre d’Angleterre en Turquie. Il oppose les témoignages les uns aux autres, cherchant à les contrôler.
Il se corrige d’une édition à l’autre. Par exemple, il avait d’abord prêté un rôle fâcheux aux habitants de Hambourg envers ceux d’Altona, leurs voisins et rivaux. Il avait écrit que les Hambourgeois avaient, disait-on, donné de l’argent au comte de Steinbock, général du roi de Suède, pour l’engager à brûler, comme il le fit, la ville d’Altona. Les Hambourgeois protestèrent et Voltaire leur donna satisfaction.
Voltaire s’était adressé à un voyageur qui avait vécu plusieurs années avec Charles XII, Aubry de la Motraye, et il en avait obtenu des renseignements 1.
Quelques années après l’ouvrage de Voltaire, parurent deux livres qui, tout en rectifiant son Histoire sur certains points, n’en infirmèrent pas la valeur : le Journal d'Adlerfeld, journal militaire de Charles XII, écrit par ordre de ce prince sur les rapports et les mémoires de ses officiers, et 1 Histoire de Charles XII , par son chapelain Nordberg2. Le caractère technique du premier ouvrage, la lourdeur indigeste du second en rendent la lecture difficile. Un livre court et vif comme celui de Voltaire a plus contribué qu’aucun autre à faire connaître Charles XII et surtout à le rendre populaire.
(1) Il est vrai que La Motraye imprima une Critique de V « Histoire de Charles XII ». Voltaire s’eii vengea en imprimant les remarques de La Motraye, dûment encadrées : «... Parmi les erreurs et les petitesses dont cette critique de L. M. est remplie, il ne laisse pas de se trouver quelque chose de vrai et d’utile, et j’ai eu soin d’en faire usage dans les dernières éditions et surtout dans celle de 1739; car, entait d’histoire, rien n’est à négliger et il faut consulter, si l’on peut, les rois et les valets de chambre. »
(2) Une lettre de Voltaire à M. le maréchal de Schulenbourg, général des Vénitiens, 15 septembre 1740, et une autre adressée directement à M. Nordberg, chapelain du roi de Suède et auteur d’une Histoire de ce monarque (1744), contiennent, avec la preuve piquante de la mauvaise humeur de Voltaire, une critique en règle de ces deux ouvrages.
VOLTAIRE
Si l’on se rappelle la date à laquelle parut Y Histoire de Charles XII , on voit que c’est un des premiers chefs-d’œuvre du dix-huitième siècle. Les Considérations de Montesquieu ne viennentque plus tard1.
Cependant, ce petit chef-d’œuvre ne put s’introduire à Paris que par contrebande, après avoir été imprimé clandestinement à Rouen « Il est bien triste pour la littérature, écrivait Voltaire 2, d être dans ces transes et dans ces extrémités au sujet de presque tous les livres écrits avec un peu de liberté. »
Les difficultés de la publication tle« Charles XII ».
Un complot.
A. M. DE ClDEVILLE3.
(A vous seul.)
Paris, 30 janvier 1731.
Vous m'avez toujours un peu aimé, mon cher Cideville : il s’agit de me procurer le moyen de vivre avec vous quelque temps, en bonne fortune. Je voudrais faire imprimer à Rouen une Histoire de Charles XII , roi de Suède , de ma façon. C’est mon ouvrage favori, et celui pour qui je me sens des entrailles de père. Si je pouvais trouver un endroit où je demeurasse incognito dans Rouen et un imprimeur qui se chargeât de l’ouvrage4, je partirais dès que j’aurais reçu votre réponse.
Il y a- deux manières de s’y prendre pour faire imprimer cette histoire. La première, c’est d’en montrer un exemplaire à M. le premier président, qui donnerait une permission tacite; la seconde, d’avoir un de ces imprimeurs qui font tout sâns permission.
(1) « Par la forme exquise et légère, ce bon travail d’histoire s’assortissait bien à la nuance des chefs-d’œuvre du moment, Zaïre et Manon Lescaut. » (Gustave Lanson, Voltaire , Hachette, p. 111.)
(2) V. la lettre citée ici même. Voltaire,, d’ailleurs, n’ignorait pas que certains traits de son histoire ne pouvaient passer sans rencontrer de résistance.
(3) Ami d’enfance de Voltaire (1693-1776). Il était conseiller au Parlement de Rouen. Cette lettre nous initie aux préoccupations de Voltaire au moment de la publication de Charles XII, dont elle est comme la préface intime.
(4) Nous avons vu plus haut (p. 48), que Voltaire, en 1723, avait fait imprimer clandestinement le Poème de la Ligue , à Rouen.
CHARLES XI l
Dans le premier cas, on pourrait peut-être craindre que le premier président ne fit quelques difficultés de laisser imprimer ici un ouvrage dont on a suspendu l’impression à Paris, par ordre du garde des sceaux.
Dans le second cas, il y aurait à craindre d’être découvert. Il est bien triste pour la littérature d’être dans ces transes et dans ces extrémités, au sujet de presque tous les livres écrits avec un peu de liberté. La seule chose qui me rassure, c’est que, n’ayant mis dans mon ouvrage que de ces vérités qu’un magistrat et un citoyen doivent approuver, je pourrais aisément compter sur la connivence du premier président, en cas que la chose lui fût bien recommandée. Mais tout cela exigerait un profond secret ; et il faudrait qu’en ce cas-là même, le libraire chargé de l’impression n’en fût que plus secret et plus diligent.
Voilà, mon cher monsieur, mon ancien ami, et mon ancien camarade, et mon confrère en Apollon, ce qui lutine pour le présent ma pauvre petite tête.
Dans cet embarras, je vais vous envoyer, par le carrosse le premier volume de cette histoire. C’est le seul exemplaire qui me reste de deux mille six cents qui ont été saisis, après avoir été munis d’une approbation au sceau.
Je m’adresse à vous hardiment pour redresser ce tort. Peut-être, en lisant l’ouvrage, le trouverez-vous moins indigne de 1 impression et vous intéresserez-vous a la destinée de mon pauvre enfant, qu’on a si maltraité l.
Quand vous l’aurez lu, je laisse à votre amitié et à votre prudence à2 m’indiquer la voie la plus sûre pour réussir dans cette affaire que j’ai extrêmement à cœur. Surtout je vous demande en grâce que vous ne fassiez pas courir ce livre dans Rouen, que qui que ce soit ne sache mon dessein d’y venir, et que le livre ne soit communiqué qu’à la personne qui pourra se charger d’obtenir cette permission tacite, en cas que vous ne vouliez pas vous compromettre.
(1) V. Notes gramm., p. 987, VI, 2°.
(2) V. Notes gramm., p. 988. VIII, 2°.
VOLTAIRE
S’il arrive, par malheur, qu’aucune des voies que je vous propose ne puisse réussir, alors vous me renverrez mon livre par la voie que j’aurai l’honneur de vous indiquer.
En attendant, je vous prie de m’adresser votre réponse sous l’enveloppe de M. de Livry, secrétaire du roi, rue de Condé. Je vous aime et estime trop pour vous faire des excuses de la liberté que je prends avec vous : il n’y a personne dans le monde à qui je fusse plus aise d’avoir obligation : songez que le plaisir que je vous demande est un des plus sensibles que je puisse jamais avoir; c’est celui de pouvoir être à portée de vous voir pendant trois mois.
Adieu, je suis pour toute ma vie votre très humble et obéissant serviteur.
Discours sur I* « Histoire de Charles XII1 ».
Il y a bien peu de souverains dont on dût écrire une histoire particulière. En vain la malignité ou la flatterie s’est exercée sur presque tous les princes: il n’y en a qu’un très petit nombre dont la mémoire se conserve ; et ce nombre serait encore plus petit si l’on ne se souvenait que de ceux qui ont été justes.
Les princes qui ont le plus de droit à l’immortalité sont ceux qui ont fait quelque bien aux hommes. Ainsi, tant que la France subsistera, on s’y souviendra de la tendresse que Louis XII avait pour son peuple ; on excusera les grandes fautes de François Ier, en faveur des arts et des sciences dont il a été le père ; on bénira la mémoire de Henri IV, qui conquit son héritage à force de vaincre et de pardonner ; on louera la magnificence de Louis XIV, qui a protégé les arts que François Ier avait fait naître.
Par une raison contraire, on garde le souvenir des mauvais princes, comme ou se souvient des inopdations, des incendies et des pestes 2.
(1) Ce discours- sur l 'Histoire de Charles XLT, qui se trouvait entre le premier et le second volume de la première édition (1731), a été mis, dès la seconde, en tête de l'ouvrage.
(2) C’est par de tels traits, dont on pourrait rapprocher certaines
Portrait de Charles XII, par Gravelot ( Œuvres , 1768.)
VOLTAIRE
Entre les tyrans et les bons rois sont les conquérants, mais plus approchants des premiers : ceux-ci ont une réputation éclatante, on est avide de connaître lès moindres particularités de leur vie. Telle est la misérable faiblesse des hommes, qu’ils regardent avec admiration ceux qui ont fait du mal d’une manière brillante, et qu’ils parleront souvent plus volontiers du destructeur d’un empire que de celui qui l’a fondé.
Pour tous les autres princes qui n’ont été illustres ni en paix ni en guerre, et qui n’ont été connus ni par de grands vices ni par de grandes vertus, comme leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter ni à fuir, elle n’est pas digne qu’on s’en souvienne. De tant d’empereurs de Rome, d’Allemagne, de Moscovie, de tant de sultans, de califes, de papes, de rois, combien y en a-t-il, dont le nom ne mérite de se trouver ailleurs que d£ns les tables chronologiques, où ils ne sont que pour servir d’époques?
Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi lest autres hommes ; cependant la fureur d'écrire est venue au point qu’à peine un souverain cesse de vivre, que le public est inondé de volumes sous le nom de mémoires, d’histoire de sa vie, d’anecdoles de «a cour. Par là les livres se multiplient de telle sorte qu’un homme qui vivrait cent ans, et qui les emploierait à lire, n’aurait pas le temps de parcourir ce qui s’est imprimé sur l’histoire seule, depuis deux siècles, en Europe.
Cette démangeaison de transmettre à la postérité des détails inutiles, et d’arrêter les yeux des siècles à venir sur des événements communs, vient d’une faiblesse très ordinaire à ceux qui ont vécu dans quelque cour, et qui ont eu le malheur d’avoir quelque part aux affaires publiques. Ils regardent la cour où ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été ; le roi qu’ils ont vu, comme le plus grand monarque ; les affaires dont ils se sont mêlés, comme ce qui a jamais été de plus important dans
phrases de Fénelon ou de Massillon, que se marque à son origine l’espriL philosophique, alors dans toute la vogue de la nouveauté.
CHARLES XII
le monde. Ils s’imaginent que la postérité verra tout cela avec les mêmes yeux.
Qu’un prince entreprenne une guerre, que sa cour soit troublée d’intrigues, qu’il achète l’amitié d’un de ses voisins et qu’il vende la sienne à un autre; qu’il fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques défaites, ses sujets, échauffés par la vivacité de ces événements présents, pensent être dans l'époque la plus singulière depuis la création. Qu’arrive-t-il ? ce prince meurt ; on prend après lui des mesures toutes différentes ; on oublie, et les intrigues de sa cour et ses ministres, et ses généraux, et ses guerres, et lui-même.
Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent de se tromper les uns les autres, et font des guerres et des alliances, on a signé des milliers de traités, et donné autant de batailles ; les belles ou infâmes actions sont innombrables. Quand toute cette foule d’événements et de détails se présente devant la postérité, ils sont presque tous anéantis les uns par les autres ; les seuls qui restent sont cexïk qui ont produit de grandes révolutions, ou ceux qui, ayant été décrits par quelque écrivain excellent, se sauvent de la foule 4, comme des portraits d’hommes obscurs peints par de grands maîtres.
On se serait donc bien donné de garde2 d’ajouter cêtt& histoire particulière de Charles XII, roi de Suède, à la
multitude des livres dont le public est accablé, si ce À prince et son rival, Pierre Xlexiowitz, beaucoup plus grand homme que lui, n’avaient été, du^consentement de toute la terre, les personnages les plus singuliers qui eussent j paru depuis plus de vingt siècles. Mais on n’a pas été déterminé seulement à donner cette vie par la petite satisfaction d’écrire des faits extraordinaires ; on a pensé que cette lecture pourrait être utile à quelques princes, si ce livre leur tombe par hasard entre les mains. Certainement il n’y a point de souverain qui, en lisefntla vie de Charles XII, ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car où est
(1) Remarquer l’originalité de l’expression.
(2) V. Lex.
VOLTAIRE
le souverain qui put dire : J’ai plus de courage et de vertus, une âme plus forte, un corps plus robuste ; j’entends mieux la guerre, j’ai de meilleures troupes que Charles XII? Que si 4, avec tous ces avantages, et après tant de victoires, ce roi a été si malheureux, que devraient espérer les autres princes qui auraient la même ambition, avec moins de talents et de ressources?
On a composé cette histoire sur des récits de personnes connues, qui ont passé plusieurs années auprès de Charles XII et de Pierre le Grand, empereur de Moscovie, et qui s’étant retirées dans un pays libre, longtemps après la piort de ces princes, n’avaient aucun intérêt de déguiser la vérité. M. Fabrice, qui a vécu sept années dans la familiarité de Charles XII ; M. de Fier ville, envoyé de France ; M. de'Villelongue, colonel au service de Suède ;M. Poniatowski même, ont fourni les mémoires.
On n’a pas avancé un seul fait sur lequel on n’ait consulté des témoins oculaires et irréprochables. C’est pourquoi on trouvera cette histoire fort différente des gazettes qui ont paru jusqu’ici sous le nom de la Vie de Charles XII.
Si l’on a omis plusieurs petits combats donnés entre les officiers suédois et moscovites, c’est qu’on n’a point prétendu écrire l’histoire de ces officiers, mais seulement celle du roi de Suède; même, parmi des événements de sa vie, on n’a choisi que les plus intéressants. On est persuadé que l’histoire d’un prince n’est pas tout ce qu’il a fait, mais ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité.
On est obligé d’avertir que plusieurs choses, qui étaient vraies lorsqu’on écrivit cet.te histoire, . en 4728 1 2, cessent déjà de l’être aujourd’hui. Le commerce commence, par exemple, à être moins négligé en Suède. L’infanterie polonaise est mieux disciplinée, et a des habits d’ordonnance qu’elle n’avait pas alors. Il faut toujours, lorsqu’on lit une histoire, songer au temps où l’auteur a écrit. Un
(1) Que si. V. Notes gramm., p. 988, VII, 7°.
(2) Date à noter. V. p. 79, n. 2.
CHARLES XTI
homme qui iie lirait que le cardinal de Retz, prendrait les Français pour des forcenés qui ne respirent qua la guerre civile, la faction et la folie. Celui qui ne lirait que Fhistoire des belles années de Louis XIV, dirait : Les Français sont nés pour obéir, pour vaincre, et pour cultiver les arts. Un autre qui verrait les mémoires des premières années de Louis XY, ne remarquerait dans notre nation que de la mollesse, une avidité extrême de s’enrichir, et trop d’indifférence pour tout le reste. Les Espagnols d’aujourd’hui ne sont plus les Espagnols de Charles- Quint, et peuvent l’être dans quelques années. Les Anglais ne ressemblent pas plus aux fanatiques de Cromwell que les moines et les monsignori dont Rome est peuplée ne ressemblent aux Scipions. Je ne sais si les Suédois pourraient avoir ttmt d’un coup des troupes aussi formidables que celles de Charles XII. On dit d’un homme : il était brave un tel jour; il faudrait dire, en parlant d’uile nation : elle paraissait telle sous un tel gouvernement, en telle année.
Si quelque prince et quelque ministre trouvaient dans cet puvrage des vérités désagréables, qu’ils se souviennent qu’étant hommes publics, ils doivent compte au public de leurs actions ; que c’est à ce prix qu’ils achètent leur grandeur ; que l’histoire est un témoin et non un flatteur; et que le seul moyen d’obliger les hommes à dire du bien de nous, c’est d’en faire.
L 'Histoire de Charles XII est divisée en huit livres. Le premier, après un exposé sommaire de l’histoirè de la Suède avant Charles XII, traite de l'éducation de ce prince, puis, à propos des ennemis qui se réunirent contre lui, il s’étend sur le ezar Pierre Alexiowitz.
Pierre le Grand.
Pierre Alexiowitz 1 avait reçu une éducation qui tendait à augmenter encore la barbarie de cette partie du monde. Son naturel lui fit d’abord 2 aimer les étrangers, avant qu’il
(1) Alexiowitz ou Alexiovitch veut dire « fils d’Alexis ». C’est encore l’usage, en R.ussie, de désigner les personnes par leur prénom, suivi du nom de leur père avec la désinence itch.
(2) D’abord. Y. Lex.
VOLTAIRE
sût à quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort J fut le premier instrument dont il se servit pour changer depuis la face de la Moscovie. Son puissant génie, qu’une éducation barbare avait retenu et n’avait pu détruire, se développa presque tout à coup. Il résolut d’être homme,, de commander à des hommes, et de créer une nation nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires, mais aucun n'avait cessé d’être roi pour apprendre mieux à régner : c’est ce que fit Pierre le Grand.
Il quitta la Russie en 1698 1 2, n’ayant encore régné que deux années, et alla en Hollande, déguisé sous un nom vulgaire, comme s’il avait été un domestique de ce même Le Fort, qu’il envoyait ambassadeur3 extraordinaire auprès des États généraux4. Arrivé à Amsterdam, mscrit dans le rôle 5 des charpentiers de l’amirauté des Indes, il y travaillait dans le çhantier comme les autres charpentiers. Dans les intervalles de son travail, il apprenait les parties des mathématiques qui peuvent être utiles à un prince, les fortifications, la navigation, l’art de lever des plans. Il entrait dans les boutiques des ouvriers, examinait toutes les manufactures ; rien n’échappait à ses observations. De là il passa en Angleterre, où il se perfectionna dans la science de la construction des vaisseaux ; il repassa en Hollande, et vit tout ce qui pouvait tourner à l’avantage de son pays. Enfin, après deux ans de voyages et de travaux, auxquels nul autre homme que lui n’eût voulu se soumettre, il reparut en Russie, amenant avec lui6 les arts de l’Europe. Des artisans de toute espèce l’y suivirent en foule. On vit pour la première fois de grands vaisseaux
(1) Un des meilleurs auxiliaires de Pierre le Grand.- Né à Genève, en 1656, il mourut à Moscou, en 1699. V. p. 609, n. 1.
(2) Plus exactement en mars 1697, comme Voltage Ta dit lui-même dans son Histoire de Russie.
(3) Y. Notes gramm., p. 987, VII, j°.
(4) Assemblée nationale qui gouvernait la République de Hollande ou des Provinces-Unies.
(5) Rôle. V. Lex.
(6) Expression qui fait image.
CHARLES XTI
russes sur la mer Noire, dans la Baltique, et dans l’Océan L Des bâtiments d’une architecture régulière et noble furent élevés au milieu des huttes moscovites. Il établit des collèges, des académies, des imprimeries, des bibliothèques ; les villes furent policées ; les habillements, les coutumes changèrent peu à peu, quoique avec difficulté. Les Moscovites connurent par degrés ce que c’est que la société. Les superstitions même furent abolies ; la dignité de piatriarche fut éteinte : le czar se déclara le chef de la religion1 2, et cette dernière entreprise, qui aurait coûté le trône et la vie à un prince moins absolu, réussit presque sans contradiction, et lui assura le succès de toutes les autres nouveautés.
Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare, il osa essayer de l’instruire ; et par là même il risqua de le rendre redoutable ; mais il se croyait assez puissant pour 11e le pas craindre...
Lé czar 11’a pas assujetti seulement l’Église à l’État, à l’exemple des sultans turcs, mais, plus grand politique, il a détruit une milice semblable à celle des janissaires ; et ce que les Ottomans ont vainement tenté, il l’a exécuté en peu de temps ; il a dissipé 3 les janissaires moscovites, nommés strélitz, qui tenaient les czars en tutelle. Cette milice, plus formidable à ses maîtres qu’à ses voisins, était composée d’environ trente mille hommes de pied*, dont la moitié restait à Moscou, et l’autre était répandue sur les frontières. Un strélitz n’avait que quatre roubles 4 par an 4e paie, mais des privilèges ou des abus le dédommageaient amplement. Pierre forma d’abord une compagnie d’étraîigers, dans laquelle il s’enrôla lui-même, et ne dédaigna
(1) Dans l’océan Glacial, la mer Blanche.
(2) Le patriarche de Moscou était un personnage considérable, dont le pouvoir balançait celui du czar. Pierre le Grand le remplaça par lev saint-synode. Dans sa prévention contre toute forme de religion, Voltaire paraît trouver toute naturelle cette main-mise de l’empereur sur le domaine religieux, usurpation contre laquelle il devrait protester au nom de la liberté des consciences.
(3) Dissipé. V. Lex.
(4) Le rouble, monnaie d'argent, d'une valeur de 4 francs. Du temps de Voltaire, il valait un peu plus (environ 4 fr. 60).
VOLTAIRE
pas de commencer par être tambour, et d’en faire les fonctions, tant la nation avait besoin d’exemples. Il fut officier par degrés i. Il fit petit à petit de nouveaux régiments ; et enfin, se sentant maître de troupes disciplinées, il cassa les strélitz, qui n’osèrent désobéir.
La cavalerie était à peu près ce qu’est la cavalerie polonaise, et ce qu’était autrefois la française, quand le royaume de France n’était qu’un assemblage de fiefs. Les gentilshommes russes montaient à cheval à leurs dépens, et combattaient sans discipline, quelquefois sans autres armes qu’un sabre ou un carquois, incapables d’être commandés, ét par conséquent de vaincre.
Pierre le Grand leur apprit à obéir par son exemple et par les supplices ; car il servait en qualité de soldat et d’officier subalterne, et punissait rigoureusement en czar les boïards, c’est-à-dire les gentilshommes qui prétendaient que le privilège de la noblesse était de ne servir l’État qu’à leur volonté. Ilétablit un corps régulier pour servir l’artillerie, et prit cinq cents cloches aux églises pour fondre des canons. Il a eu treize mille canons de fonte en l’année 1714. Il a formé aussi des corps de dragons, milice très convenable au génie des Moscovites, et à la forme de leurs chevaux; qui sont petits.
C’est lui qui a établi des houssards en Russie. Enfin il a "eu jusqu’à une école d’ingénieurs, dans un pays où personne ne savait avant lui les éléments de la géométrie.
Il était bon ingénieur lui-même, mais surtout il excellait dans tous les arts de la marine ; bon capitaine de vaisseau, habile pilote, bon matelot, adroit charpentier, et d’autant plus estimable dans ces arts qu’il était né avec une crainte extrême de l’eau. Il ne pouvait, dans sa jeunesse, passer sur un pont sans en frémir: il faisait fermer alors les volets de bois de son carrosse ; le courage et le génie domptèrent en lui cette faiblesse machinale.
11 fit construire un beau port 2 auprès d’Azof, à l’em-
(1) C’est-à-dire en s’élevant successivement d’un grade à l'autre.
(2) Le port de Taganrog, à l’embouchure du Don (Tanaïs), fleuve qui a un cours de 1.000 kilomètres, dont 650 navigables.
CIIAhLÈS XII
bouchure du Tanaïs : il voulait y entretenir des galères ; et dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats et légers, devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville favorite de Pétersbourg ; il a montré à ses sujets Part de les bâtir avec du simple sapin, et celui de les conduire. 11 avait appris jusqu’à la chirurgie : on l’a vu, dans un besoin, faire la ponction 1 à un hydropique ; il réussissait dans les mécaniques 2 et instruisait les artisans...
Le czar Pierre, en changeant les mœurs, les lois, la milice, la face de son pays, voulut aussi être grand par le commerce, qui fait à la fois la richesse d’un État et les avantages du monde entier. 11 entreprit de rendre la Russie le centre du négoce de l’Asie et de PEurope.il voulait joindre par des canaux, dont il dressa le plan, la Duine 3, le Volga, le Tanaïs, et s’ouvrir des chemins nouveaux de la mer Baltique au Pont-Euxin et à la mer Caspienne, et, de ces deux mers, àPOcéan septentrional.
Le port d’Archangel, fermé par les glaces neuf mois de l’année, et dont l’abord exigeait un circuit long et dangereux, ne lui paraissait pas assez commode. Il avait, dès Pan 1700, le dessein de bâtir sur la mer Baltique un port qui deviendrait le magasin 4 du Nord, et une ville qui serait la capitale de son empire.
11 cherchait déjà un passage par les mers du nord-est à5
la Chine ; et les manufactures de Paris et de Pékin devaient
embellir sa nouvelle ville.
Un chemin par terre, de sept cent cinquante-quatre vers tes 6, pratiqué à travers des marais qu’il fallait combler, conduit de Moscou à sa nouvelle ville 7. La plupart
(1) Ponction { de pungere, piquer) : Ouverture pratiquée dans une partie du corps pour en faire sortir les liquides qui s’y sont amassés.
(2 \ Les arts mécaniques.
(3) La Duine ou Duna se jette dans la mer Baltique, le Volga dans la mer Caspienne, le Tanaïs ou Don dans le Pont-Euxin (ou mer Noire).
(4) Magasin. V. Lex.
(5) V. Notes gramm., p. 988, VIII, 2°.
(6) Une verste est de 750 pas (note de Voltaire). Elle vaut 1.067 mètres.
(7) Pétersbourg (Pétrograd) fondée en 1703.
VOLTAlllE
de ses projets ont été exécutés par ses mains ; et deux impératrices i, qui lui ont succédé l’une après l’autre, ont encore été au delà de ses vues, quand elles étaient praticables, et n’ont abandonné que l’impossible.
Il a voyagé toujours dans ses États, autant que ses guerres l’ont pu permettre, mais il a voyagé en législateur et en physicien, examinant partout la nature, cherchant à la corriger ou à là perfectionner, sondant luimême les profondeurs des fleuves et des mers, ordonnant2 des écluses, visitant des chantiers, faisant fouiller des mines, éprouvant les métaux, faisant lever des cartes exactes et y travaillant de sa main.
Il a bâti dans un lieu sauvage la ville impériale de Pétersbourg, qui contient aujourd’hui soixante mille maisons, où s’est formée de nos jours une cour brillante, et où enfin on connaît les plaisirs délicats. Il a bâti le port de Cronstadt sur la Né va, Sainte-Croix sur les frontières de la Perse, des forts dans l’Ukraine, dans la Sibérie; des amirautés à Archangel, à Pétersbourg, à Astracan, à Azof; des arsenaux, des hôpitaux ; il faisait toutes ses maisons petites et de mauvais goût ; mais il prodiguait pour les maisons publiques la magnificenee et la grandeur.
Les sciences, qui ont été ailleurs le fruit tardif de tant de siècles, sont venues par ses soins dans ses États toutes perfectionnées. Il a créé une académie sur le modèle des sociétés fameuses de Paris et de Londres: les Delisle, les Bulfinger3, les Hermann, les Bernouilli, le célèbre Wolf, homme excellent en tout genre de philosophie, ont été appelés à grands frais à Pétersbourg...
C’est ainsi qu’un seul homme a changé le plus grand empire du monde. Il est affreux qu’il ait manqué à ce réformateur des hommes, la principale vertu, l’humanité. De la brutalité dans ses plaisirs, de la férocité dans ses
(1) Anna Ivanovna, sa nièce (1730-1740), et Élisabeth, sa fille (1741- 1762). On voit que cette phrase a été ajoutée plus tard.
(2) Ordonnant , V. Lex.
(3) Delisle (1674-1726), géographe français ; Bulfinger (1693-1750), théologien et naturaliste allemand; Hermann, mathématicien suisse; Jean Bernouilli (1667-1748), célèbre géomètre suisse; Wolf, v. p. 314, note 1.
Portrait de Pierre le Grand, par Gravelot (Œuvres, 1768).
VOLTAIRE
mœurs, de la barbarie dans ses vengeances, se mêlaient à tant de vertus. Il poliçait ses peuples, et il était sauvage.Il a, de ses propres mains, été l’exécuteur de ses sentences sur des criminels ; et, dans une débauche de table, il a fait voir son adresse à couper des têtes 4. Il y a dans l’Afrique des souverains qui versent le sang de leurs sujets de leurs mains, mais ces monarques passent pour des barbares. La mort d’un fils, qu’il fallait corriger ou déshériter, rendrait la mémoire de Pierre odieuse, si le bien qu’il a fait à ses sujets ne faisait presque pardonner sa cruauté envers son propre sang1 2.
Tel était le czar Pierre ; et ses grands desseins n’étaient, encore qu’ébauchés lorsqu’il se joignit aux rois de Pologne et de Danemark contre un enfant qu’ils méprisaient tous. Le fondateur de la Russie voulut être conquérant; il crut qu’il pourrait le devenir sans peine, et qu’une guerre si bien projetée serait utile à tous ses desseins. L’art de la guerre était un art nouveau qu’il fallait montrer à ses peuples.
D’ailleurs, il avait besoin d’un port à l’orient de la mer Baltique pour l’exécution de toutes ses idées. Il avait besoin de la province de l’Ingrie3, qui est au nord-est de la Livonie ; les Suédois en étaient maîtres, il fallait la leur arracher. Ses prédécesseurs avaient eu des droits sur l’Ingrie, l’Esthonie, la Livonie : le temps semblait propice pour faire revivre ces droits perdus depuis cent ans, et anéantis par des traités. Il conclut donc une ligue avec le roi de Pologne, pour enlever au jeune Charles XII tous ces pays, qui sont entre le golfe de Finlande, la mer Baltique, la Pologne et la Moscovie.
( Charles A//, Livre Ier.)
(1) Après la révolte des strélitz.
(2) Allusion à la mort du czarévitch Alexis, accusé d’avoir conspiré^ contre son père. V. p. 608, la lettre à M. le comte Schouvalow.
(3) C’est la province où se trouve maintenant Pétersbourg.
CHARLES XII
Bataille cle JVarva L
20 novembre 1700.
Pierre Alexiowitz parut devant Narva à la tète de cette grande armée1 2 le 1er octobre, dans un temps plus rude en ce climat que ne l’est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents lieues en poste à chev-al, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n’épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d’ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au cœur de l’hiver comme dans l’été : il voulut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et lés neiges forcent lés autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre assiégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s’avançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place, qu’il se hâta de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. 11 avait donné le commandement de son armée au duc de Croï 3, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n’avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l’exemple de l’obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession4 de conduire sans expé-
(1) Narva, ville d’Esthonie, sur le golfe de Finlande. — Cette bataille est racontée au second livre. L’auteur y montre comment Charles XII, « à l’âge de dix-huit ans, soutient la guerre contre le Danemark, la Pologne et la Moscovie, termine la guerre de Danemark en six semaines, défait 80.000 Moscovites avec 8.000 Suédois et passe en Pologne ».
(2) IJfie armée de 80.000 hommes.
(3) De la célèbre famille de Croy ou Crouy, qui tire son nom du village de Croy, en Picardie, et qui a fourni un grand nombre de personnages illustres.
(4 y En possession de. V. Lex.
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rience et en tumulte des esclaves mal armés. Il n’était pas étonnant que celui qui s’était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes, fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l'art de la guerre.
Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois; mais c’est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre. Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues; peu avaient des fusils ; aucun n’avait vu un siège régulier : il n’y avait pas un bon canonnier dans toute l’armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l’artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications : le baron de Horn 1, qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes réglées 2; cependant cette armée innombrable n’avait pu la réduire en six semaines.
On était déjà au 15 de novembre 3, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n’étaient que vingt mille. Le czar n’avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l’arrêter à* chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s’avançaient de Pleskow 4 à grandes journées. II fil alors une démarche qui l’eût rendu mépri-
(1) Le comte Gustave de Horn (1592-1657) avait été un des meilleurs généraux de Gustave-Adolphe. Il prit part aux batailles de Leipzick, de Lutzeh et de Nordlingen. — Le baron de Horn, dont parie Voltaire, était de la même famille, qui a donné à la Suède plusieurs personnages illustres.
(2) Réglées. V. Lex.
(3) Au 15 de novembre . V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5°.
(4) Pleskow ou Pskof, ville sur le lac de Peïpous.
CHARLES XI t
sable, si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l’être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très bien arriver sans lui, et sembla par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l’attaquer.
Quoi qu’il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n’était pas tout : trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède ; vingt mille strélitz étaient plus loin sur le même chemin ; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes, avant que d’arriver devant le camp, qui était muni d’un rempart et d’un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d’infanterie et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il. avait précipité sa marche jusqu’à Revel, suivi de toute sa cavalerie et seulement de quatre mille fantassins. 11 marchait toujours en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d’apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qui gardait, entre des rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s’enfuit à la première approche des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l’épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours; et ce qui, eu d’autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d’une heure la marche du roi. 11 parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d’une si longue marche, devant un camp de quatre-vingt mille Russes,
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bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos, que sans délibérer, il donna ses ordres pour l’attaqué.
Le signal était deux fusées et le mot1, en allemand, Avec Vaide de Dieu . Un officier général lui ayant représenté la grandeur du péril : « Quoi! vous doutez, dit-il, qu’avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? » Un moment après, craignant qu’il n’y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut lui-même après cet officier : « N’ètcs-vous donc pas de mon avis? lui dit-il ; n’ai-je pas deux avantages sur les ennemis? l’un, que leur cavalerie ne pourra leur servir ; et l’autre, que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que lés incommoder; et ainsi je serai réellement plus fort qu’eux. » L’officier n’eut garde2 d’être d’un autre avis, et on marcha aux Moscovites, à midi, le 30 novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s’avancèrent la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage dés ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demiheure sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à la droite du camp où était le quartier 3 du czar ; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l’empereur luimême avait été chercher ces quarante mille hommes4 qui devaient arriver dans un peu5. Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie, le roi reçut une balle à la gorge; mais c’était une balle morte qui s’arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m’a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant : « Ces gens-ci me font faire mes exercices, )) et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence
(1) Le mot, le mot d’ordre.
(2) N'eut garde. V. Lex.
(3) Le quartier. Nous dirions le « quartier général ».
(4) Plus haut, Voltaire disait près de 30.000 hommes.
(5) Dans un peu. V. Notes gramm.. p. 987, VI, 6°.
CHAULES Xtt
d’esprit. Après trois heures de combat, les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu’à la rivière de Narva avec son aile gauche, si l’on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ; la rivière fut en un moment couverte de morts.
Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques derrière lesquelles ils se mirent; là, ils se défendirent encore, parce qu’ils ne pouvaient pas se sauver ; mais enfin leurs généraux, Dolgorowki, Golowkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu’on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l’armée, qui venait se rendre lui-même avec trente officiers.
Charles reçut tous ces prisonniers d’importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s’il leur eût fait dans sa cour les honneurs d’une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits désarmés jusqu’à la rivière de Narva : on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s’en retourner chez eux. Cependant la nuit s’approchait ; la droite des Moscovites se battait encore : les Suédois n’avaient pas perdu six cents hommes; dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements ; un grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la rivière ; il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu’au dernier Suédois ; mais ce n’est pas le nombre des morts, c’est l’épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir F artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville : là il dormit quelques heures sur la terre, enveloppé dans son manteau, en attendant qu’il put fondre, au point du jour, sur l’aile gauche des ennemis, qui n’avait point encore été tout à fait rompue. A deux heures du matin le général Yecle, qui commandait cette gauche, ayant su le
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gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux, et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats, l’envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui fit dire qu’il n’avait qu’à s’approcher à la tète de ses troupes, et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec scs Moscovites, qui étaient au nombre d’environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers, à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées; et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il fit repasser la rivière à toute cette multitude, sans en retenir un seul soldat prisonnier. S’il les avait gardés, le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs.
Alors il entra victorieux dans Narva, accompagné du duc de Croï et des autres officiers généraux moscovites : il leur fit rendre à tous leurs épées ; et sachant qu’ils manquaient d’argent, et que les marchands de Narva ne voulaient point leur en prêter, il envoya mille ducats 1 au duc de Croï, et cinq cents à chacun des officiers moscovites, qui ne pouvaient se lasser d’admirer ce traitement, dont ils n’avaient pas même l’idée. On dressa aussitôt à Narva une relation de la victoire pour l’envoyer à Stockholm et aux alliés de la Suède; mais le roi retrancha de sa main tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop injurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher qu’on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles pour perpétuer la mémoire de ces événements. Entre autres on en frappa une qui le représentait d’un côté sur un piédestal, oû paraissaient enchaînés un Moscovite, un Danois, un Polonais; de l’autre était un Hercule armé de sa massue tenant sous ses pieds un Cerbère avec cette légende : Très uno contudit ictu2.
( Charles XII , Livre second.)
(1) Le ducat est une monnaie d’or valant près de 12 francs.
(2) « Il en a abattu trois d'un seul coup. » Allusion aux trois têtes de Cerbère.
CHARLES XII
Belle retraite du général de Schulenbourg l.
Auguste confia pour quelque temps le commandement de son armée au comte de Schulenbourg 2, général très habile, et qui avait besoin de toute son expérience à la tête d’une armée découragée. 11 songea plus à conserver les troupes de son maître qu’à vaincre ; il faisait la guerre avec adresse et les deux rois3 avec vivacité. Il leur déroba des marches, occupa des passages avantageux, sacrifia quelque cavalerie pour donner le temps à son infanterie de se retirer en sûreté. Il sauva ses troupes par des retraites glorieuses, devant un ennemi avec lequel on ne pouvait guère alors acquérir que cette espèce de gloire.
A peine arrivé dans le palatinat 4 de Posnanie, il apprend que les deux rois, qu’il croyait à cinquante lieues de lui, avaient fait ces cinquante lieues en neuf jours. Il n’avait que huit mille fantassins et mille cavaliers; il fallait se soutenir contre une armée supérieure, contre le nom du roi de Suède, et contre la crainte naturelle que tant de défaites inspiraient aux Saxons. Il avait toujours prétendu, malgré l’avis des généraux allemands, que l’infanterie pouvait résister en pleine campagne même sans chevaux de frise5, à la cavalerie : il en osa faire ce jour-là
(1) Ce morceau est extrait du troisième livre, dans lequel Voltaire montre commuent Charles XII, maître de la Pologne, fit élire roi de ce pays le jeune Stanislas Leczinski, aux dépens du roi Auguste II, qui d’abord électeur de Saxe, en 1695, était monté deux ar^s plus tard sur le trône de Pologne, où il succédait à Jean Sobieski. Déposé par la diète et pressé par Charles XII, Auguste confia son armée au général de Schulenbourg.
(2) Général allemand qui servit le Danemark, puis Auguste II, et enfin les Vénitiens. Voltaire, en 1740, lui écrivit une lettre souvent citée dans les éditions de V Histoire de Charles XII.
(3) Charles XII et Stanislas.
(4) Les provinces nombreuses qui constituaient l’ancienne Pologne s’appelaient palatinats. La ville de Posen se dit Poznan en polonais, d’où le nom de Posnanie.
(5) « Grosses pièces de bois, longues de trois à quatre mètres, traversées en sens divers par des pieux pointus et ferrés aux extrémités, pour défendre une brèche, ou pour couvrir un bataillon contre la cavalerie. »
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l'expérience contre cette cavalerie victorieuse commandée par deux rois et par l’élite des généraux suédois. Il se posta si avantageusement qu’il ne put être entouré. Son premier rang mit le genou en terre ; il était armé de piques 1 et de fusils ; les soldats, extrêmement serrés, présentaient aux chevaux des ennemis une espece de rempart hérissé de piques et de baïonnettes; le second rang, un peu courbé sur les épaules du premier, tirait pardessus: et le troisième, debout, faisait feu en même temps derrière les deux autres. Les Suédois fondirent avec leur impétuosité ordinaire sur les Saxons, qui les attendirent sans s’ébranler : les coups de*fusils, de piques et de baïonnettes effarouchèrent les chevaux, qui se cabraient au lieu d’avancer. Par ce moyen les Suédois n’attaquèrent qu’en désordre, et les Saxons se défendirent en gardant leurs rangs.
Il en fit un bataillon carré long ; et quoique chargé de cinq blessures, il se retira en bon ordre en cette forme, au milieu de la nuit, dans la petite ville de Gurau2, à trois lieues du champ de bataille. A peine commençait-il à respirer dans cet endroit, que les deux rois paraissent tout à coup derrière lui.
Au delà de Gurau, en tirant 3 vers le fleuve de l’Oder, était un bois épais, à travers duquel 4 le général saxon sauva son infanterie fatiguée. Les Suédois, sans se rebuter, le poursuivirent par le bois même, avançant avec difficulté dans des routes à peine praticables pour des gens de pied. Les Saxons n’eurent traversé le bois que cinq heures avant la cavalerie suédoise. Au sortir de ce bois coule la rivière de Parts5, au pied d’un village nommé Rutsen.
(1) . Gomme on le voit, une partie de l’infanterie avait encore la pique. Il en était ainsi dans toutes les armées européennes. Ce n’est qu’au cours du dix-huitième siècle que l’usage du fusil à baïonnette, servant à la fois comme arme à feu et comme arme blanche, la fit tout à lait disparaître.
(2) Gurau , ville de Silésie, à vingt lieues nord-est de Breslau.
(3) En tirant . V. Lex.
(4) A travers duquel . V. Notes gramm., p. 989, VIII, 10".
(5) La Parts ou la Bartsch , affluent de droite de l’Oderi
CHARLES XII
Schulenbourg avait envoyé en diligence rassembler des bateaux; il fait passer la rivière à sa troupe, qui élait déjà diminuée de moitié. Charles arrive dans le temps que Schulenbourg était à l’autre bord. Jamais vainqueur n’avait poursuivi si vivement son ennemi. La réputation de Schulenbourg dépendait d’échapper 1 au roi de Suède: le roi, de son côté, croyait sa gloire intéressée à prendre Schulenbourg et le reste dé sou armée : il ne perd point de temps ; il fait passer sa cavalerie à un gué. Les Saxons se trouvaient enfermés entre cette rivière de Parts et le grand fleuve dé l Oder 2, qui prend sa source dans la Silésie,, et qui est déjà profond et rapide en cet endroit.
La perte de Schulenbourg paraissait inévitable ; cependant, après avoir sacrifié peu de soldats, il passa l’Oder pendant la nuit. Il sauva ainsi son armée ; et Charles ne put s’empêcher de dire : « Aujourd’hui Schulenbourg « nous a vaincus. »
C’est ce même Schulenbourg, qui fut depuis général des Vénitiens, et à qui la république a érigé une statue dans Corfou, pour avoir défendu contre les Turcs ce rempart de l’Italie. Il n’y a que les républiques qui rendent de tels honneurs ; les rois ne donnent que des récompenses.
Bataille de Pultava 3.
Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers
(1) Dépendait d'échappey . Y. Notes gramm., p. 986,. Y, iv.
(2) L’Oder a 1S7 mètres de largeur à Breslau.
(3) Cette bataille marque la fin du duel de neuf ans qui mit aux prises Charles XII et Pierre le Grand. Elle est pour celui-ci la revanche de Narva. Charles voulait détrôner le czar après le roi de Pologne. Victorieux de la Saxe, il était entré en Russie par Grodno, où il avait failli faire prisonnier le czar, au mois de janvier 1708 ; puis, franchissant la Bérésina, il poussa jusqu’à Smoiensk, à 100 lieues de Moscou. De là, inclinant vers le sud, il avait gagné l’Ukraine, où il espérait s’appuyer sur la révolte des Cosaques de Mazeppa. Malheureusement le général Levenhaupt, qui devait lui amener 16.000 Suédois, eut à livrer bataille au czar avec des forces très inférieures ; l’hiver de 1709 décima les troupes de Charles. Ce fut donc dans de très mauvaises condi-
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monarques qui fussent alors dans le monde: Charles XII, illustre par neuf années de victoires; Pierre Alexiowitz par neuf années de peines, prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises ; l’un glorieux d’avoir donné des États, l’autre d’avoir civilisé les siens ; Charles aimant les dangers et ne combattant que pour la gloire ; Alexiowitz ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts ; le monarque suédois libéral par grandeur d’àme, le moscovite ne donnant jamais que par quelque vue ; celui-là d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois 1 ; celui-ci n’ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses j.ours. Charles avait le titre d'invincible , qu’un moment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de grand , qu’une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu’il ne le devait pas à des victoires.
Pour avoir une idée nette de cette bataille et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord, le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient, son bagage derrière lui à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident.
Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, du côté de l’occident, et commençait à former son camp.
A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie: le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes ; quatre mille demeurèrent au bagage : de sorte
tions qu'au printemps de 1709, il ouvrit la campagne par le siège de Pultava, ville située à 1.400 kilomètres sud-est de Pétersbourg.
(1) Envers Patkul, comme Voltaire l’a raconté au Livre III. Patkul, livonien, avait cherché à affranchir son pays de la Suède. Il avait servi successivement en Pologne et en Russie II était ambassadeur de Russie auprès de la Pologne, quand il fut livré par Auguste II à Charles XII, qui ne voulut voir en lui qu’un rebelle et un traître et de ce chef le fit écarteler sans pitié (1707).
CHARLES XII
que l’armée suédoise marcha aux ennemis forte d’environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois.
Les généraux Rehnskold, Roos, Levenhaupt, Slipenbach, Hoorn, Sparre, Hamilton,le prince de Wurtenberg, parent du roi, et quelques autres, dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats ; tous s’encourageaient en marchant.
Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard 1 à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; la bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin : la cavalerie ennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite ; le prince Merizikoff et le comte Gollovin l’avaient disposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbach, à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés. Le czar accourut lui-même pour les rallier ; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire .
Charles rie douta pas que la bataille ne fût gagnée ; il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creutz avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu’il les attaquerait de front ; mais son malheur voulut que Creutz s’égarât et ne parût point2. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant pas soutenue par le détachement de
(1) Il avait été blessé au talon, le 27 juin, dans une sortie des assiégés.
(2) Voltaire surprend son lecteur par les différentes circonstances de soiprécit, comme le prince lui-même fut trahi parles événements.
Creutz, fut rompue à son tour; Slipenbach même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur ,1a cavalerie suédoise, et l’infanterie russienne 4, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.
Le czar détacha alors le prince Mcnzikoff, pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta ave^ habileté et avec promptitude l’ordre de son maître : non seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si MenzikolT fit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes et s’avançait en bataille^ dans la plaine. D’un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie; et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnskold, ordonnait tout pour un combat général.
Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même ; il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.
L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major général, et semblait obéir au général Sheremetoff ; mais il allait comme empereur de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du grand-seigneur1 2, exhortant les capitaines et les soldats et promettant à chacun des récompenses.
A neuf heures du matin la bataille recommença; une .des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles : il en fit atteler deux au-
(1) On disait indifféremment russien ou russe.
(2) Grand-seigneur , le sultan.
CHARLES XIT
très ; une seconde volée mit le brancard en pièces et renversa le roi. De vingt-quatre drabans 1 qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois consternés s'ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser, la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut, en cette dernière action, qu’une ligne de dix mille hommes de l'infanterie russe qui mit en déroute l’armée suédoise, tant les choses étaient changées.
Tous les écrivains suédois disent qu’ils auraient gagné la bataille si on n’avait point fait de fautes; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner, et une encore plus grande de s’enfermer dans ces pays perdus, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d’hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.
Déjà le prince de Wurtenberg, le général Rehnskold, et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressource. Le comte Piper 2 et quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu’ils devaient faire, ni ce qu’était devenu le roi; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un major, nommé Bère, s’offrit de 3 les conduire au bagage; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe4 de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison.
Le roi ne voulut point fuir et ne pouvait se défendre,
(1) Drabans. Y. Lex.
(2) Charles Piper était premier ministre de Charles XII, qu’il suivit dans toutes ses campagnes. Fait prisonnier à Pultava, il fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, où il mourut en 1716.
(3) S'offrit de. Y. Notes gramm., p. 989, VIII, 5°.
(4) La contrescarpe est le talus extérieur d'un fossé. On appelle e** carpe le talus intérieur.
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il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski 4, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son. attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie, et dans les dangers, où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur, il fit signe à deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras et le mirent à cheval, malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.
Poniatowski, quoiqu’il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi; les uns étaient des drabans, les autres de& officiers, quelques-uns de simples cavaliers; cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers plus de dix régiments moscovites, et conduisit Charles au milieu des ennemis, l’espace d’une lieue, jusqu’au bagage de l’armée suédoise.
Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui; le colonel Gierta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n’avait pu y monter pendant la bataille.
Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur ; mais il fallait fuir plus loin : on trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper; car le roi n’en eut jamais depuis qu’il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l’on prit avec précipitation la route du Borysthène1 2. Le roi, qui, depuis le moment où on l’avait mis à cheval jusqu’à son arrivée au bagage, n’avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu’était devenu le
(1) Stanislas Poniatowski (1677-1762), noble polonais, un des plus fidèles amis de Charles XII. Son fils fut roi de Pologne sous le nom de Stanislas II. Son petit-fils défendit Varsovie, en 1809, contre les Russes et lut nommé maréchal de France sur le champ de bataille de Leipzick, mais il périt trois jours après (19 octobre 1813).
(2) Nom antique du Dniepr.
CHARLES Xlt
comte Piper : « Il est pris avec toute la chancellerie ly lui (( répondit-on. — Et le général Rehnskold, et le duc de a Wurtenberg? ajouta-t-il. — Ils sont aussi prisonniers,
« lui dit Poniatowski. — Prisonniers chez les Russes ! reprit « Charles en haussant les épaules; allons donc , allons (( plutôt chez les Turcs 2. » On ne remarquait pourtant point d’abattement sur son visage; et quiconque l’eût vu alors, et eût ignoré son état, n’eût point soupçonné qu’il était vaincu et blessé.
Pendant qu’il s’éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans- le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces 3, dépouilles des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques furent tués dans la bataille ; environ six mille furent pris. Il restait encore environ seize mille hommes, tant Suédois et Polonais que Cosaques qui fuyaient vers le Borysthène sous la conduite du général Levenhaupt. Il marcha d’un côté avec ses troupes fugitives ; le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était, rompit dans la marche; on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s’égara pendant la nuit dans un bois ; là, son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d’un arbre, en danger d’être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous côtés.
Enfin, la nuit du 9 au 10 juillet, il se trouva vis-à-vis le Borysthène. Levenhaupt venait d’arriver avec les débris de l’armée. Les Suédois revirent, avec une joie mêlée de douleur, leur roi qu’ils croyaient mort. L’ennemi appro-
(1) C’est-à-dire les officiers chargés d'apposer le sceau du prince sur les actes qui émanent de lui.
(2) Charles XII estime les Russes trop barbares pour qu’on puisse se livrer à eux. — De Pultava à Bender (v. p. 130, note 1) il n’y a pas moins de cent vingt-cinq lieues à vol d’oiseau.
(3) pièces de monnaie.
VoT. TAIRE .
voltaire
chait ; on n'avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre, ni provision pour empêcher de mourir de faim une armée qui n’avait mangé depuis deux jours* Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XII. Presque tous les officiers croyaient qu’on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu’on périrait ou qu’on vaincrait sur le bord du Borysthène. Charles eût pris sans doute cette résolution, s’il n’eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre; et on a remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tête libre. Charles n’était plus lui-même : c’est ce qu’on m’a assuré, et ce qui est le plus vraisemblable. On l’entraîna comme un malade qui ne se connaît plus.
(. Histoire de Charles XII, Livre 4e.)
Charles XII h Rentier L
Le roi voulut camper auprès de Bender, au lieu de demeurer dans la Ville. Le séraskier1 2 Jussuf-Baclia lui fit dresser une tente magnifique, et on en fournit à tous les seigneurs de sa suite : quelque temps après, le prince se fit bâtir une maison dans cet endroit; ses officiers en firent autant à son exemple; les soldats dressèrent des baraques : de sorte que ce camp devint insensiblement u lié petite ville. Le roi n’étant point encore guéri de sa blessure, il fallut lui tirer du pied un os carié; mais dès qu’il put monter à cheval, il reprit ses fatigues ordinaires3, toujours se levant avant le soleil, lassant trois
(1) Ville de Bessarabie, sur la yive droite du Dniester. Aujourd’hui à la Russie, elle appartenait alors à la Turquie. Charles XII y séjourna quatre ans (1709-1713).
(2) Seraskier. V. Lex.
(3) C’est-à-dire ses occupations ordinaires, si fatigantes.
CHARLES XII
chevaux par jour, faisant faire l’exercice à ses soldats. Pour tout amusement il jouait quelquefois aux échecs. Si les petites choses peignent les hommes, il est permis de rapporter qu’il faisait toujours marcher le roi à ce jeu ; il s’en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties,
Il se trouvait à Bender dans une abondance de toutes choses, bien rare pour un prince vaincu et fugitif ; car outre les provisions plus que suffisantes et les cinq cents écus par jour qu’il recevait de la magnificence ottomane, il tirait encore de l’argent de la France, et il empruntait des marchands de Constantinople. Une partie de cet argent servit à ménager des intrigues dans le sérail *, à acheter la faveur des vizirs, ou à procurer leur perte : il répandait l’autre partie avec profusion parmi ses officiers et les janissaires qui lui servaient de gardes à Bender.
Beaucoup d’étrangers accouraient de Constantinople pour le voir: Les Turcs, les Tartares du voisinage y venaient en foule; tous le respectaient et l’admiraient. Son opiniâtreté à s’abstenir de vin, et sa régularité à assister deux fois par jour aux prières publiques, leur faisaient dire : « C’est un vrai musulman ». Ils brûlaient d’impatiehce de marcher avec lui à la conquête de la Moscovie.
Dans ce loisir de Bender, qui fut plus long qu’il ne pensait, il prit insensiblement du goût pour la lecture. Le baron Fabrice, gentilhomme du duc de Holstein, jeune homme aimable, qui avait dans l’esprit cette gaieté et ce tour aisé qui plaît aux princes, fut celui qui l’engagea à lire. Il était envoyé auprès de lui à Bender pour y ménager les intérêts du jeune duc de Holstein, et il y réussit en se rendant agréable. Il avait lu tous les auteurs français : il fit lire au roi les tragédies de Pierre Corneille, celles de Racine, et les ouvrages de Despréaux. Le roi ne prit nul goût aux satires de ce dernier, qui en effet ne sont pas ses meilleures pièces; mais il aimait fort ses autres écrits. Quand on lui lut ce trait de la satire
(1) Sérail. V. Lex
huitième, où l’auteur traite Alexandre de fou et d’enragé, il déchira le feuillet i.
De toutes les tragédies françaises, Mithridate était celle qui lui plaisait davantage, parce que la situation de ce roi vaincu et respirant la vengeance, était conforme à la sienne. Il montrait avec le doigt à M. Fabrice les endroits qui le frappaient ; mais il n’en voulait lire aucun tout haut ni hasarder jamais un mot en français. Même quand il vit depuis à Bender M. Désaleurs, ambassadeur de France à la Porte, homme d’un mérite distingué, mais qui ne savait que sa langue naturelle, il répondit à cet ambassadeur en latin; et sur ce que M. Désaleurs protesta qu’il n’entendait pas quatre mois de cette langue, le roi, plutôt que de parler français, fit venir un interprète2.
(Charles XII, Livre 5e.)
Mort de Charles XII3.
Le 11 décembre 1 718, jour de Saint-André, il alla sur les neuf heures du soir visiter la tranchée, et ne trou-
(1) « L’enragé qu’il était, né roi d’une province,
Qu’il pouvait gouverner en bon et sage prince,
S’en alla follement et pensant être dieu,
Courir comme un bandit qui n’a ni feu, ni lieu...
Heureux si de son temps, pour cent bonnes raisons,
La Macédoine eût eu des petites maisons !. . . » (Sat. VIII, v. 93 et suiv.)
Les petites maisons désignent un hospice d’aliénés. On comprend que ces vers ne fussent pas du goût de Charles XII.
(2) Charles intriguait auprès de la Porte, pour l’entraîner dans une guerre contre la Russie. Ses plans ayant échoué, le Kan des Tartares et le pacha de Bender voulurent forcer le roi à partir. C’est alors qu’il seTetrancha dans sa maison et y subit un siège en règle, dans lequel, avec quelques domestiques, il se défendit contre une armée entière. Interné à Demirtash, près d’Andrinople, il s’échappa sous un déguisement et traversa à cheval toute l’Europe en seize jours et seize nuits pour gagner Stralsund, ville de la Poméranie suédoise (1714).
(3) Assiégé dans Stralsund par une armée de Danois, de Prussiens, de Saxons et de Russes coalisés, Charles XII, après des prodiges de valeur, se retira en Suède. Là, il était sur le point de redevenir maître de ses affaires. Il allait réduire la Norvège par la prise de Fredericshall, quand il fut tué devant cette place (1718).
CHARLES XI f
vaut pas la parallèle1 assez avancée à son gré, il parut très mécontent. M. Mégret, ingénieur français, qui conduisait le siège, l’assura que la place serait prise dans huit jours. * (( Nous verrons, » dit le roi ; et il continua de visiter les ouvrages avec 1’ingénie.ur. 11 s’arrêta dans un endroit où le boyau 2 faisait un angle avec Ja parallèle; il se mit à genoux sur le talus intérieur, et, appuyant ses coudes sur le parapet, resta quelque temps à considérer les travailleurs, qui continuaient les tranchées à la lueur des étoiles.
Les moindres circonstances deviennent essentielles quand il s’agit de la mort d’un homme tel que Charles Xll ; ainsi je dois avertir que toute la conversation que tant d’écrivains ont rapportée entre le roi et l’ingénieur Mégret est absolument fausse. Voici ce que je sais de véritable sur cet événement.
Le roi était exposé presque à demi-corps 3 à une batterie de canon pointée vis-à-vis4 l’angle où il était : il n’y avait alors auprès de sa personne que deux Français : l’un était M. Siquier, son aide de camp, homme de tête et d’exécution, qui s’était mis à son service en Turquie, et qui était particulièrement attaché au prince de Hesse ; l’autre était cet ingénieur. Le canon tirait sur eux à cartouches ; mais le roi, qui se découvrait davantage, était le plus exposé.
A quelques pas derrière était le comte Schwerin, qui commandait la tranchée. Le comte Posse, capitaine aux gardes, et un aide de camp nommé Kaulbar, recevaient des ordres de lui. Siquier et Mégret virent dans ce moment le roi de Suède qui tombait sur le parapet en poussant un grand soupir; ils s’approchèrent : il était déjà mort. Une balle pesant une demi-livre l’avait atteint à la tempe droite, et avait fait un trou dans lequel on pouvait enfoncer trois doigts ; sa tête était renversée sur le parapet, l’œil gauche était enfoncé, et le droit entière-
(1) On appelle ainsi une tranchée creusée parallèlement aux retranchements de l’eûnemi.
(2) Boyau , fossé en zigzag qui fait communiquer deux parallèles.
(3) Demi-corps. Y. Lex.
(4) Vis-à-vis. Y. Notes gramm., p. 989, VIII, 11°.
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ment hors de son orbite. L’instant de sa blessure avait été celui de sa mort; cependant il avait eu la force, en expirant d’une manière si subite, de mettre, par un mouvement naturel, la main sur la garde de son épée, et était encore dans cette attitude. A ce spectacle, Mégret, homme singulier et indifférent, ne dit autre chose, sinon1 : «Voilà la pièce finie, allons souper. » Siquier court sur-le champ avertir le comte Sclwverin. Ils résolurent ensemble de dérober la connaissance de cette mort aux soldats, jusqu’à ce que le prince de Hesse2 en pût être informé. On enveloppa le corps d’un manteau gris : Siquier mit sa perruque, et son chapeau sur la tête du roi ; en cet état, on transporta Charles, sous le nom du capitaine Carlsberg, au travers des troupes qui voyaient passer leur roi mort, sans se douter que ce fût lui.
Le prince 3 ordonna à l’instant que personne ne sortît du camp, et fit garder tous les chemins de la Suède, afin d’avoir le temps de prendre ses mesures pour faire tomber la couronne sur la tête de sa femme, et pour en exclure le duc de Holstein, qui pouvait y prétendre.
Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l’adversité a de plu§ cruel, sans avoir été amolli par Tune, ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vie privée et unie4, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse5; il a porté toutes les vertus des héros à un excès ou elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie; sa libéra-
(1) Sinon. V. Notes gramm., p. 988, VIT, 8°.
(2) Le prince Frédéric de Hesse-Cassel, qui venait d'épouser la sœur de Chartes XII, Ulrique-Eléonore, en 1715.
(3) Le prince de Hesse. Il occupa effectivement le trône de Suède après Charles XII, jusqu’en 1751.
(4) Unie. V. Lex.
(5) C'est à-dire étranger aux faiblesses de la passion. /
CHARLES XII
lité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède ; son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort; sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté *, et, dans les dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie* Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre prince, ont fait le malheur de son pays1 2. Il n’attaqua jamais personne; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses Etats ; il voulait gagner des empires pour les donner3. Sa passion pour la gloire, pour la guerre et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique4 5, qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire, il n’avait que de la modestie ; après la défaite, que de la fermeté : dur pour les autres comme pour lui-même, comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets, aussi bien que la sienne; homme unique plutôt que grand homme ; admirable plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire*
Jugements de Montesquieu et de Napoléon. — Parmi les jugements portés sur l 'Histoire de Chartes XII, nous en citerons deux, celui de Montesquieu d’abord.
Dans l'Espril des lois, cet auteur remet Charles XII à sa place : « Il n’était point Alexandre, mais il aurait été le meilleur soldat d’Alexandre. » Dans ses Pensées diverses , Montesquieu juge l’ouvrage lui-même. « Dans cette histoire, il y a un morceau admirable : la retraite de Schulenbourg r;, morceau écrit aussi vivement qu’il yen ait. L’auteur manque quelquefois de sens. >* Cela est court et dur,
(1) En particulier envers Patkul. V. p. 124, note 1.
(2) La Rassie, en effet, engagée contre la Suède dans une guerre à mort, ne s’arrêta que lorsqu’elle lui eut arraché toutes les provinces situées au sud-est de la Baltique (poix de Nystadt, 1721).
(3) Il conquit la Pologne pour la donner à Stanislas Leczinski.
(4) Le bon politique est celui qui ménage les intérêts de ses concitoyens et ceux des peuples voisins, qui sait attendre, dissimuler, se priver d’une satisfaction d’amour-propre pour préparer un avenir quelquefois lointain.
(5) V. p. 121. Mais en quoi les pages sur la retraite de Schulenbourg sont-elles supérieures à celles que nous citons à côté ?
mais le mot ne porte guère à cause de son exagération même ët de l'absence complète de motifs.
Quant à Napoléon, lorsqu’il renouvela l’aventure de Charles XII en Russie, il se fit lire quelques pages du livre de Voltaire et fut déçu de n’y pas trouver de précision suffisante, mais n’était-ce pas de sa part une sorte de naïveté ? N’eût-il pas été étonnant que des descriptions générales 4, faites par un historien qui n’a pas vu le pays, pussent fournir des renseignements pour les étapes de la grande armée ?
(1) Voltaire s’était cependant préoccupé de ce point; il écrivait à Thiériot : « Je demande les deux autres tomes de la géographie; si vous pouviez me dénicher quelque bon mémoire touchant la topographie de l’Ukraine et de la Petite Tartarie, ce serait une bonne affaire. » (7 avril 1729).
Cul-de-lampe tiré de l’édition de la Henriade de 1728.