CHAPITRE III
Zaïre (1732).
Avant d arriver a Zaïre , la tragédie de Voltaire qui lit verser le plus de larmes, nous citerons trois textes qui prouvent chez l’auteur de Zaïre une faculté d’émotion et de sensibilité que l’on n’a pas toujours assez remarquée.
C’est d’abord la jolie « Épître aux mânes de M. de Génonville *», dans laquelle Voltaire revient, en 1729, sur un deuil qui datait de plusieurs années.
C’est ensuite une lettre à Thiériot, encore toute remplie de l’émotion que le poète ressentit à la mort de Mlle Lecouvreur et qui lui avait dicté une plainte amère.
C’est enfin une lettre à Cideville, où Voltaire apparaît bouleversé par la mort d’un autre de ses amis.
(1) Voir la lettre citée page 41,
VOLTAIRE
Hommage à un ami mort prématurément.
Aux MANES DE M. DE GÉNONVILLE.
que le ciel jaloux ravit dans ton printemps, Toi de qui je conserve un souvenir fidèle. Vainqueur de la mort et du temps ;
Toi dont la perte après dix1 ans, .
M’est encore affreuse et nouvelle ; 5
Si tout n’est pas détruit, si, sur les sombres
[bords,
Ce souffle si caché, cette faible étincelle,
Cet esprit, le moteur et l’esclave du corps,
Ce je ne sais quel sens qu’on nomme âme immortelle. Reste inconnu de nous, et vivant chez les morts ; 10
S’il est vrai que tu sois, et si tu peux m’entendre,
O mon cher Génonville, avec plaisir reçoi Ces vers et ces soupirs que je donne à' ta cendre. Monument d’un amour immortel comme toi...
De ton aimable esprit nous célébrons les charmes ; 15
Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens :
Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens ;
Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. v Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,
Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis, \ 20
Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-même, Au monde, à l’inconstance ardents à se livrer, Malheureux, dont le «ueur ne sait pas comme on aime ht qui n’ont point connu la dopcpqr do pleurer 2.
(1) Voltaire force un peu le chiffre. La mort de M. de Génonville ‘datait de six ans.
(2) Ce vers est un de ceux qui font le plus d’honneur à leur auteur.
SUR LA MORT DE MADEMOISELLE LECOUVREl R 139
Après la mort de Mlle Leeouvreur A.
A. M. Thiériot.
<1- juin 1731.)
Je t’écris d’une main par la fièvre affaiblie,
D’un esprit toujours ferme et dédaignant la mort,
Libre de préjugés, sans lien, sans patrie 1 2,
Sans respect pour les grands, et sans crainte du sort,
Patient dans mes maux, et gai dans mes boutades,
Me moquant de tout sot orgueil,
Toujours un pied dans le cercueil,
De l’autre faisant des gambades 3.
Voilà l’état où je suis : mourant et tranquille. Si quelque chose cependant altère le calme de mon esprit, et peut augmenter les souffrances de mon corps qui assurément sont bien vives, c’est la nouvelle injustice que l’on dit que j’essuie en France. Vous savez que je vous envoyai, il y a environ un mois, quelques vers sur la mort de Mlle Le couvreur , remplis de la juste douleur que je ressens encore de sa perte, et d’une indignation peut-être trop vive sur son enterrement, mais indignation pardonnable
(1) Adrienne Découvreur, célèbre tragédienne (1690-1730). La sépulture en terre chrétienne lui ayant été refusée, à cause des censures ecclésiastiques qui pesaient sur les acteurs et les actrices, Voltaire écrivit des vers émus sur son sort :
...Non, ces bords désormais ne seront plus profanes :
Ils contiennent ta cendre, et ce triste tombeau,
Honoré par rios chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau l Voilà mon Saint-Denis; oui, c’est là que j’adore Tes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas.
Je les aimai vivants, je les encense encore Malgré les horreurs du trépas,
Malgré l’erreur et les ingrats Que seuls dé ce tombeau l’opprobre déshonore. »
(2) Voltaire témoigne par là de l’irritation qu’il ressent contre son pays à la suite de certaines mesures.
(3) Véritable trouvaille d’expression pour caractériser l'attitude de Voltaire devant la mort.
à un homme qui a été son admirateur, son ami, et qui, de plus, est poète. Je vous suis sensiblement obligé d’avoir eu la sage discrétion de n’en point donner de copies ; mais on dit que vous avez eu affaire à des personnes dont la mémoire vous a trahi ; qu’on en a surtout retenu les endroits les plus forts, que ces endroits ont été envenimés, qu’ils sont parvenus jusqu’au ministre, et qu’il ne serait pas sûr pour moi de retourner en France A, où pourtant mes affaires m’appellent. J’attends de votre amitié que vous m’informerez exactement, mon cher Thiériot, de la vérité de ces bruits, de ce que j’ai à craindre et de ce que j’ai à faire. Mandez-moi le mal et le remède. Dites-moi si vous me conseillez d’écrire et de faire parler, ou de me taire et de laisser faire- au temps.
Sur la mort de M. de Maisons.
À M. DE Cl DE VILLE.
(27 septembre 1731.)
Mon cher ami, la mort de M. de Maisons 1 2 m’a laissé dans un désespoir qui va jusqu’à F abrutissement. J’ai perdu mon ami, mon soutien, mon père. 11 est mort entre mes bras, non par l’ignorance, mais par la négligence des médecins. Je ne me consolerai de ma vie de sa perte et de la façon cruelle dont je l’ai perdu. Il a péri faute de secours, au milieu de ses amis. Il y a à cela une fatalité affreuse. Que dites-vous des médecins qui le laissent en danger, à six heures du matin, et qui se donnent rendezvous chez lui à midi ? Ils sont coupables de sa mort. Ils laissent six heures sans secours un homme qu’un instant peut tuer! Que cela serve de Jeçon à ceux qui auront leurs amis attaqués de la même maladie.
(1) Il ne devait pas en rester longtemps éloigné, comme le prouve la lettre suivante.
(2) Le jeune président de Maisons venait de mourir à trente-deux ans de la petite vérole, maladie à laquelle Voltaire lui-même avait failli suc comber, huit ans auparavant.
ZAÏRE
Mon cher Gideville, je vous remercie bien tendrement de la part que vous prenez à la cruelle affliction où je suis. 11 n’y a que des amis comme vous qui puissent me consoler. J’ai besoin plus que jamais que vous m’aimiez. Je me veux du mal d’ètre à Paris. Je voudrais et je devrais être à Rouen. J’y viendrai assurément le plus tôt que je pourrai. Je ne suis plus capable d’autre plaisir dans le monde que de celui de sentir les charmes de votre société.
Je ne vous mande aucune nouvelle ni de moi, ni de mes ouvrages, nr.de personne. Je ne pense qu’à ma douleur et à vous.
En 1732, Voltaire composa Zaïre. La lettre qui suit en est l’annonce et en quelque façon la préface.
Sur la composition de « Zaïre ».
A M. de' Formont a.
(A Paris, 25 juin 1732.)
Grand merci, mon cher ami, des bons conseils que vous me donnez sur le plan d’une tragédie ; mais ils sont venus trop tard. La tragédie était faite. Elle ne m’a coûté que vingl-deüx jours. Jamais je n’ai travaillé avec tant de vitesse. Le sujet m’entraînait et la pièce se faisait toute seule. [j’ai enfin osé traiter l’amour, mais ce n’est pas l’amour galant et français. Mon amoureux... c’est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justemènt jaloux, le plus cruel, et le plus malheureux de tous les hopjme/. J’ai enfin tâché de peindre ce que j’avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l’amour a de plus touchant et de plus furieujÿ. Je fais
(1) Conseiller au parlement de Rouen, comme Gideville, dont il était l’ami ; mort en 1758.
VOLTAIRE
transcrire à présent la pièce; dès que j’en aurai un exemplaire au net, il partira pour Rouen, et ira à MM. de Formont et Cideville.
... Adieu, je vous aime bien tendrement, mon cher ami ; il faudra que vous reveniez ici ou que je retourne à Rouen, car je ne peux plus me passer de vous voir*
Voltaire prit soin d’envoyer à M. de la Roque, directeur du Mercure. Une analyse de sa pièce. En voici un fragment.
(( Zaïre » présentée par son auteur.
A. M. de la Roque.
... Zaïre est la première pièce de théâtre dans laquelle j’aie osé m’abandonner à toute la sensibilité de mon cœur ; c’est la seule tragédie tendre que j’aie faite. Zjc çroyais, dans l’âge même des passionsjes plus vives, que l’amour n’était point fait pour le théâtre tragique1. Je ne regardais cette faiblesse que comme un défaut charmant qui avilissait l’art des Sophocle. Les connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu’à la force de Corneille me paraissaient ressembler aux cûrieux qui préfèrent les nudités du Corrège2 au chaste et noble pinceau de Raphaël Q
Le public qui fréquente les spectacles est aujourd’hui plus que jamais dans le goût du Corrège.L 11 faut de la tendressc.-ct du sentiment ; c’est même ce que les acteur* jouent' le mieux.) Vous trouverez vingt comédiens qui plairont dans le rôle d’Andronic3 et d’Hippolyte, et àpeine un seul qui réussisse dans ceux de China et d’Horace. 11 a donc fallu me plier aux mœurs du temps, et commencer tard à parler d’amour.
(1) Voir, p. 80, la lettre au P. Porée.
(2) Peintre italien (1494-1534). Son nom était Allegri. On l’a appelé Correggio, du nom de sa ville natale. Le Louvre possède plusieurs tableaux de lui, entre autres le Sommeil d'Antiope.
(3) Héros d’une pièce de Campistron (1656-1723).
ZAÏRE
Û’aî cherché du moins à couvrir cette passion de toute la bienséance possible ; et, pour l’ennoblir, j’ai voulu la mettre à côté de ce que les hommes ont de plus respectable. L’idée me vint de faire contraster dans un même tableau, d’un côté, l’honneur, la naissance, la patrie, la religion ; et, de l’autre, F amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des mahométans et celles des chrétiens ; la cour d’un Soudan et celle d'un roi de France ; et de faire paraître, pour la première fois, des Français sur la scène tragique/(Je n’ai pris dans l’histoire que l’époque de la guerre de saint Louis ; tout le reste est entièrement d’invention /L’idée de celte pièce, étant si neuve et si fertile, s’arrangea d’elle-même, et au lieu que le plan à'Ériphyle m’avait beaucoup coûté, celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et l’imagination, échauffée par l’intérêt qui régnait dans ce plan* acheva la pièce en vingt-deux jours.
Il entre peut-être un peu de vanité dans cet aveu (car où est l’artiste sans amour-propre ?), mais je devais cette excuse au public des fautes et des négligences qu’on a trouvées dans ma tragédie. Il aurait été mieux sans doute d’attendre à la faire représenter que j’en eusse châtié le style ; mais des raisons dont il est inutile de fatiguer le public n’ont pas permis qu’on différât1.
ZAÏRE
Tragédie en cinq actes.
(13 août 1732).