‹ Œuvres choisiesChapitre 29 sur 228 · PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS

LUSIGNAN

séjour du trépas quelle voix me rappelle ? Suis-je avec des chré liens ?... Guidez mes

[pas tremblants.

Mes maux m’ont affaibli plus encor que (En s’asseyant.) [mes ans. 520

Suis-je libre en effet?

ZAÏRE

Œuvres y

Z AÏRE

ZAÏRE

Oui, seigneur, oui, vous l’ètes.

CHATILLON

Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes.

Tous nos tristes chrétiens...

LUSIGNAN

O jour ! ô douce voix !

Châtillon, c’est donc vous? c’est vous que je revois ! Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères. 525

Le Dieu que nous servons finit-il nos misères?

En quels lieux sommes-nous ? Aidez mes faibles yeux.

CHATILLON

C’est ici le palais qu’ont bâti vos aïeux :

Du fils de Noradin c’est le séjour profane.

ZAÏRE

Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane, 530

Sait connaître1, seigneur, et chérir la vertu.

(En montrant Nérestan.)

Ce généreux Français, qui vous est inconnu,

Par la gloire amené des rives de la France,

Venait de dix chrétiens payer la délivrance :

Le Soudan 2, comme lui, gouverné par l’honneur, 535 Croit, en vous délivrant, égaler son grand cœur.

LUSIGNAN

Des chevaliers français tel est le caractère ;

Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère.

Trop digne chevalier, quoi ! vous passez les mers Pour soulager nos maux et pour briser nos fers? 540 Ah ! parlez, à qui dois-je un service si rare ?

NÉRESTAN

Mon nom est Nérestan ; le sort, longtemps barbare,

Qui dans les fers ici me mit presque en naissant,

(1) Connaître. V. Lex.

(2) Soudan. Y. Lex.

VOLTAIRE

Me fit quitter bientôt l’empire du croissant l.

A la cour de Louis guidé par mon courage, 545

De la guerre sous lui j’ai fait l’apprentissage ;

Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi,

Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi.

Je le suivis, seigneur, au bord de la Charente,

Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante, 550

Çédant à nos efforts trop longtemps captivés 2,

Satisfit en tombant aux lis qu’ils ont bravés.

Venez, prince, et montiez au plus grand des monarques, De vos fers glorieux les vénérables marques :

Paris va révérer le martyr de la croix 555

Et la cour de Louis est l’asile des rois.

LUSIGXAN

Hélas ! de cette cour j’ai vu jadis la gloire.

Quand Philippe à Bovine3 enchaînait la victoire,

Je combattais, seigneur, avec Montmorenci,

Melun, d’Estaing, de Nesle, et ce fameux Couci. 560 Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre:

Vous voyez qu’au tombeau je suis prêt à descendre :

Je vais au Roi des rois demander aujourd’hui Le prix de tous, les maux que j’ai soufferts pour lui.

Vous, généreux témoins de mon heure dernière, 565 Tandis qu’il en est temps, écoutez ma prière;

Nérestan, Châtillon, et vous... de qui les pleurs Dans ces moments si chers honorent mes malheurs, Madame, ayez pitié du plus malheureux père Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère, 570

Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tenir dans mes yeux expirants.

Une fille, trois fils, ma superbe espérance,

Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance :

(1) L’Empire ottoman. On sait que les Turcs portent sur leur étendajrd un croissant de lune, emblème de leur puissance.

(2) Captivés. V. Lex.

(3) Bouvines (Boviniacum), à trois lieues de Lille, théâtre de la victoire remportée en 1214 par Philippe-Auguste sur le comte de Flandre, sur l'empereur Othon IV et sur le roi d’Angleterre.

ZAÏRE

0 mon cher Châtillon, tu dois t’en souvenir ! 575

Cil ATI LL ON

De vos malheurs encor vous me voyez frémir.

, LUSIGNAN

Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme,

Tes yeux virent périr mes deux fils et ma-femme.

CHATILLON

Mon bras chargé de fers ne les put Secourir.

LUSIGNAN

Hélas! et j’étais père, et je ne pus mourir! 580

Veillez du haut des deux, cliers enfants que j’implore. Sur mes autres enfants, s’ils sont vivants encore.

Mon dernier fils, ma fille, aux chaînés réservés,

Par de barbares iqains pour servir conservés.

Loin d’un père accablé, furent portés ensemble 585

Dans ce même sérail 1 où le ciel nous rassemble.

CHATILLON

Il est vrai, dans l’horreur de ce péril nouveau.

Je tenais votre Allé à peine en son berceau :

Ne pouvant la sauver, seigneur, j’allais moi-même Répandre sur son front l’eau sainte du baptême, 590 Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants,

Revinrent l’arracher à mes bras tout sanglants.

Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années,

Trop capable déjà de sentir son malheur, 595

Fut dans Jérusalem conduit avec sa sœur.

NÉRESTAN

De quel ressouvenir mon àme est déchirée !

A cet âge fatal j’étais dans Césarée ;

Et tout couvert de sang, et chargé de liens,

Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens. 600

(1) Sérail. V. Lex.

VOLTAIRE

LUSIGNAN

Vous... seigneur !... Ce sérail éleva votre enfance?...

(En les regardant.)

Hélas ! de mes enfants auriez-vous connaissance?

Ils seraient de votre âge, et peut-être mes yeux...

Quel ornement i, madame, étranger en ces lieux?

Depuis quand l’avez-vous?

ZAÏRE

Depuis que je respire. 605 Seigneur... eh quoi ! d’où vient que votre âme soupire ? (Elle lui donne la croix.)

LUSIGNAN

Ah ! daignez confier à mes tremblantes mains..,

ZAÏRE

De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints !

(Il l’approche de sa bouche en pleurant.)

Seigneur, que faites-vous?

LUSIGNAN

O ciel! ô Providence!

Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance, 610 Serait-il bien possible? oui, c’est elle... je voi Ce présent qu’une épouse avait reçu de moi,

Et qui de mes enfants ornait toujours la tête,

Lorsque de leur naissance on célébrait la fête :

Je revois... je succombe à mon saisissement. 615

ZAÏRE

Qu’entends-je ? et quel soupçon m’agite en ce moment ? Ab ! seigneur !...

LUSIGNAN

Dans l’espoir dont j’entrevois les charmes, Ne m’abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!

Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous,

Parle, achève, ô mon Dieu ! ce sont là de tes coups. 620 Quoi ! madame, en vos mains elle était demeurée?

(1) Une croix que la jeune fille porte sur elle depuis son enfance. Moyen de reconnaissance dont on a souvent abusé dans la littérature romanesque.

ZAÏRE

Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée -?

ZAÏRE

Oui, seigneur.

NÉRESTAN

Se peut-il ?

LUSIGNAN

Leur parole, leurs traits,

De leur mère en effet sont les vivants portraits i.

Oui, grand Dieu ! tu le veux, tu permets que je voie... 6°25 Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie ! Madame... Nérestan... soutiens-moi, Cliâtillon...

Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom,

Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse

Du fer dont à mes yeux une main furieuse... 630

NÉRESTAN

Oui, seigneur, il est vrai.

LUSIGNAN

Dieu juste! heureux moments !

nérestan, se jetant à genoux.

Ah ! seigneur ! ah ! Zaïre !

LUSIGNAN

Approchez, mes enfants.

Moi, votre fils !

NÉRESTAN

ZAÏRE

Seigneur !

LUSIGNAN

Heureux jour qui m’éclaire !

Ma fille, mon cher fils ! embrassez votre père.

CIIATILLON

Que d’un bonheur si grand mon cœur se sent toucher ! 633

LUSIGNAN

De vos bras, mes enfants, je ne puis ndarracher.

Je vous revois enfin, chère et triste famille,

(1) Expression elliptique : par leur voix, par leurs traits, Zaïre et Nérestan rappellent leur mère.

VOLTAIRE

Mon fils; digne héritier*., vous... hélas 1 vous, ma fille, Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur,

Ce trouble qui m’accable au comble du bonheur» 640 Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne,

Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne ?

Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux !

Tu te tais ! je t’entends! ô crime! ô justes cieux !

ZAÏRE

Je ne puis vous tromper : souS les lois d’Orosmanë... 645 Punissez votre fille... elle était musulmane.

LUSIGNAN

Que la foudre en éclats ne tombe que Sur moi !

Ah! mon fils! à ces mots j’eusse expiré sans toi.

Mon Dieu! j’ai combattu soixante ans pour ta gloire 1 ;

J’ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire ; 650

Dans un cachot affreux abandonné vingt ans*

Mes larmes t’imploraient pour mes tristes enfants :

Et lorsque ma famille est par toi réunie,

Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie !

Je suis bien malheureux... C’est ton père, c’est moi, 655 C’est ma seule prison qui t’a ravi ta foi.

Ma fille, tendre objet de mes dernières peines,

Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines. C’est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi, C’est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; 660

C’est le sang des martyrs... O fille encor trop chère ! Connais-tu ton destin ? sais-tu quelle est ta mère ?

Sais-tu bien qu’à l’instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d’un malheureux amour,

Je la vis massacrer par la main forcenée, 665

Par la main des brigands à qui tu t’es donnée !

Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux,

T’ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux : Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l’univers, est mort en ces lieux memes ; 670

(1) Cette situation du vieux Lusignan est évidemment dos plus dramatiques. Ce vieillard s’ajoute à la glorieuse série des pères de Corneille.

Page 1