CHAPITRE IV
Le Temple du Goût (1733).
Le Temple du Goût, un des plus délicats ouvrages de Voltaire, est, sous une forme aimable et facile, un ensemble de jugements sur les auteurs du dix-septième siècle. La plupart de ces arrêts sont ratifiés par la postérité, qui s’étonne de voir avec quelle aisance et avec quelle sûreté l’auteur a presque toujours devancé son verdict. Cependant de bons esprits ont été choqués des critiques qui toujours accompagnent et atténuent les éloges décernés même aux plus grands génies. La vivacité de ces critiques indisposa les contemporains de Voltaire et lui valut de nombreux ennemis. On a aussi remarqué l’importance exagérée qu’il attache à l’agrément. Le seul but de l’art semble être, d’après lui, de plaire.
Quoi qu’il en soit, bien avant les chapitres du Siècle de Louis XL\ sur les Beaux-Arts, nous trouvons ici des formules spirituelles et singulièrement heureuses sur les poètes, les écrivains et les artistes de l’époque précédente.
Nous y joignons la lettre à Cideville, qui fait connaître dans quelles circonstances l’ouvrage a été écrit, et deux lettres qui traitent, sous une forme développée, deux sujets intéressant particulièrement les auteurs, l’une à M . Lefebvre sur les inconvénients du métier d’homme de lettres, qui, sous la forme de conseils, est une longue confidence; l'autre, la Lettre à un Premier Commis, sur la liberté qu’il convient de laisser aux écrivains.
Lettre sur les inconvénients du métier ^ d’homme de lettres.
A. M, Lefebvre b
Votre vocation, mon cher Lefèbvre, est trop bien marquée pour y résister : il faut que l’abeille fasse de la cire, que le ver à soie file, que M. de Réaumur 1 2 les dissèque, et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature l a voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquillité sèra votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus épineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d’ètre médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie ; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez sur le bord drun abîme, entre le mépris et la haine.
« Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j’aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m’éclairer et à instruire les autres I »
Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage : imaginez-vous qu’il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l’examinateur ’•*; si votre manière de penser n’est pas la sienne, s’il n’est pas l’ami de vos amis, s’il est celui de votre rival, s’il est votre rival lui-même, il vous est plus difficile d’obtenir un privilège quTà un homme qui n’a point la protection des femmes d’avoir un emploi dans les finances. Il y a toujours trois ou quatre
(1) Jeune écrivain qui mourut cette année même.
(2) René-Antoine de Réaumur (1683-1757), physicien et naturaliste français, inventeur du thermomètre qui porte son nom,
(3; Le fonctionnaire chargé de prendre connaissance de l’ouvrage avant de lui décerner le privilège royal, l’autorisation officielle.
SUR LE MÉTIER d’hOMME DE LETTRES
gazettes littéraires en France, et autant en Hollande ; ce sont des factions différentes. Les libraires de ces journaux ont intérêt qu’ils 1 soient satiriques, ceux qui y travaillent servent aisément l’avarice du libraire et la malignité du public. Vous cherchez à faire sonner ces trompettes de la Renommée; vous courtisez les écrivains, les protecteurs, les abbés, les docteurs, les colporteurs; tous vos soins n’empêchent pas que quelque journaliste ne vous déchire. Vous lui répondez, il réplique : vous avez un procès par écrit2 devant le public, qui condamne les deux parties au ridicule.
C’est bien pis si vous composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement où ils sont les irrite ; ils trouvent en vous un client, et ils vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. Vous attendez d’eux votre première sentence ; ils vous jugent ; ils se chargent enfin de votre pièce : il ne faut plus qu’un mauvais plaisant dans le parterre pour la faire tomber 3. Réussit-elle, la farce qu’on appelle italienne 4, celle de la Foire, vous parodient : vingt libelles vous prouvent que vous n’avez pas dû 5 réussir. Des savants qui entendent mal le grec et qui ne lisent point ce qu’on fait en français, vous dédaignent ou affectent de vous dédaigner.
Vous portez en tremblant votre livre à une dame de la cour ; elle le donne à une femme de chambre qui en fait des papillotes ; et le laquais galonné qui porte la livrée du luxe insulte à votre habit, qui est la livrée de l’indigence.
Enfin, je veux que la réputation de vos ouvrages ait
(1) V. Notes gramm., 9S8, VII, 5.
(2) C’est-à-dire une polémique.
(3) Allusion à l’échec d 'Adélaïde du Guesclin. V. p. 263, note 1.
(4) Voir plug haut, p. 165, 2‘ naître à M. Falkener.
(5) Vous n'avez pas du. Y. Notes gramm , p. 985, V, m, 1°.
VOLTAIRE
forcé r envie de dire quelquefois que vous n’êtes pas sans mérite : voilà tout ce que vous pouvez attendre de votre vivant; mais qu’elle s’en venge bien en vous persécutant ! On vous impute des libelles que vous n’avez pas même lus1, des vers que vous méprisez, des sentiments que vous n’avez point. Il faut être d’un parti ou bien tous les partis se réunissent contre vous.
Il y a dans Paris un grand nombre de petites sociétés o ii préside toujours quelque femme qui, dans le déclin de sa beauté, fait briller l’aurore de son esprit. Un ou deux hommes de lettres sont ministres de ce petit royaume. Si vous négligez d’être au rang des courtisans, vous êtes dans celui des ennemis, et on vous écrase. Cependant, malgré votre mérite, vous vieillissez dans l’opprobre et dans la misère. Les plaçes destinées aux ÿens de lettres sont données à l’intrigue, non au talent. Ce sera un précepteur qui, par le moyen de la mère de son élève, emportera un poste que vous n’oserez pas seulement regarder. Le parasite d’un courtisan vous enlèvera l’emploi auquel vous êtes propre.
Que le hasard vous amène dans une compagnie où il se trouvera quelqu’un de ces auteurs réprouvés du public, ou de ces demi-savants qui n’ont pas même assez de mérite pour être de médiocres auteurs, mais qui aura quelque place ou qui sera intrus dans quelque corps : vous sentirez, par la supériorité qu’il affectera sur vous, que vous êtes justement dans le dernier degré du genre humain. '
Au bout de quarante ans de travail, vous vous résolvez à chercher par les cabales ce qu’on ne donne jamais au mérite seul; vous vous intriguez2 comme les autres, pour entrer dans l’Académie française, et pour aller prononcer, d’une voix cassée, à votre réception, un compliment qui ie lendemain sera oublié pour jamais. Cette Académie française est l’objet secret des vœux de tous les gens de lettres,
(1) On sent bien que Voltaire raconte Ici sa propre Jiistoire.
(g) Vous vous intriguez.. V. Lex, -
L’église Saint-Gervais, d’après une estampe de Van Meulen.
Voltaire, qui habita en face du portail, en célébra à maintes reprises la beauté. (V. p. 184, note 4.)
VOLTAIRE
Il n’est pas étonnant qu’ils désirent d’entrer dans un corps où il y a toujours du mérite, et dont ils espèrent, quoique assez vainement, d’être protégés. Mais vous me demanderez pourquoi ils en disent tant de mal jusqu’à ce qu’ils y soient admis, et pourquoi le public, qui respecte assez l’Académie des sciences, ménage si peu l’Académie française. C’est que les travaux de l’Académie française sont exposés aux yeux du grand nombre, et les autres sont voilés. Chaque Français croit savoir sa langue et se pique d’avoir du goût; mais il ne se pique pas d’être physicien. Les mathématiques seront toujours pour la nation en général une espèce de mystère, et par conséquent quelque chose de respectable. Des équations algébriques ne donnent de prise ni à l’épigramme, ni à la chanson, ni à l’envie ; mais on juge durement ces énormes recueils de vers médiocres, de compliments, de harangues, et ces éloges qui sont quelquefois aussi faux que l’éloquence avec laquelle on les débite. On esirfàché de voir la devise de l'immortalité à la tête de tant de déclamations, qui n’annoncent rien d’éternel, que l’oubli auquel elles sont condamnées.
Il est très certain que l’Aeadémie française pourrait servir à fixer le goût de la nation. Il n’y a qu’à lire ses Remarques sur le Cid ; la jalousie du cardinal de Richelieu a produit au moins ce bon effet. Quelques ouvrages dans ce genre seraient d’une utilité sensible. On les demande depuis cent années au seul corps dont ils puissent émaner avec fruit et bienséance. On se plaint que la moitié des académiciens soit composée de seigneurs qui n’assistent jamais aux assemblées et que, dans l’autre moitié, il se trouve à peine huit ou neuf gens de lettres qui soient assidus. L’Académie est souvent négligée par ses propres membres. Cependant à peine un des quarante a-t-il rendu tes derniers soupirs, que dix concurrents se présentent : un évêché n’est pas plus brigué ; on court en poste à Versailles, on fait parler toutes les femmes, on fait agir tous les intrigants, on fait mouvoir tous les ressorts ; des haines violentes sont «souvent Je fruit de ces démarches. La prin-
LË TËMPLË DU GOUT
cipale origine de ces horribles couplets qui ont perdu à jamais le célèbre et malheureux Rousseau, vient de ce qu’il manqua la place qu’il briguait à l’Académie. Obtenez-vous cette préférence sur vos rivaux, votre bonheur n’est bientôt qu’un fantôme; essuyez-vous un refus, votre affliction est réelle. On pourrait mettre sur la tombe de presque tous les gens de lettres :
« Ci-gît, au bord de l’ilippocrcnc,
Un mortel longtemps abusé.
Pour vivre pauvre et méprisé,
11 se donna bien de la peine. »
Quel est le but de ce long sermon que je vous fais ? est-ce de vous détourner du culte de la littérature? Non, je ne m’oppose point ainsi à la destinée . je vous exhorte seulement à la patience.
LE TEMPLE DU GOUT
L’auteur suppose que te cardinal de Polignac 1 2 lui offre de faire une visite au Temple du Goût. « C’est un séjour, me dit-il, qui ressemble au Temple de l’Amitié, dont tout le monde parle, où peu de gens vont et que la plupart de ceux qui y voyagent n’ont presque jamais bien examiné. » Voltaire accepte et part avec le cardinal. Us sontaccom pagnés de l’abbé de^othelin *
Nous rencontrâmes en chemin bien des obstacles. D’abord nous trouvâmes MM. Baldus, Scioppius, Lexicocrassus, Scriblerios 3 ; une nuée de commentateurs qui restituaient des passages, et qui compilaient de gros volumes à propos d’un mot qu’ils n’entendaient pas.
(1) Le cardinal de Polignac (1661-1741), homme d Eglise et homme de cour, diplomate et bel esprit, avec lequel Voltaire entretenait de bonnes relations. Il composa en vers latins une réfutation de Lucrèce, V Anti-Lucrèïe.
(2) L’abbé de Rothelin (1691-1744), ami du cardinal de Polignac.
(3) Noms de fantaisie pour désigner la foule des pédants. Cependant le nom de Scioppius a été porté par un savant allemand, Gaspard Schopp (1576-1649).
VOLTAIRE
Là j’aperçus les Dacier, les Saumaises1,
Gens hérissés de savantes fadaises,
Le teint jauni, les yeux rouges et secs,
Le dos courbé sous un tas d’auteurs grecs,
Tout noircis d’encre, et coiffés de poussière ;
Je leur criai de loin par la portière :
N’allez-vous pas dans le Temple du Goût
Vous décrasser? — Non, messieurs, point du tout,
Ce n’est pas là, grâce au ciel, notre étude:
Le goût n’est rien ; nous avons l’habitude De rédiger au long, de point en point,
Ce qu’on pensa ; mais nous ne pensons point.
Les voyageurs rencontrent ensuite, tournant le dos au Temple du Goût, un riche impertinent, entouré de peintres, d’architectes, de flatteurs, qui prétend se faire construire un palais, mais qui n’y connaît rien. Plus loin, c’est un concert que donne un homme de robe, fou de la musique, qu’il n’a jamais apprise. 11 fallut entrer, mais pour entendre la musique la plus extravagante.
Nous sortîmes au plus vite: ce ne fut qu’au travers de bien des aventures pareilles que nous arrivâmes enfin au Temple du Goût.
Jadis en^Grèce on en posa Le fondement ferme et durable,
Puis jusqu’au ciel on exhaussa Le faîte de ce temple aimable :
L’univers entier l’encensa.
Le Romain, longtemps intraitable,
Dans ce séjour s’apprivoisa ;
Le Musulman, plus implacable,
Conquit le temple et le rasa.
Kn Italie, on ramassa Tous les débris que l’infidèle Avec fureur en dispersa.
Bientôt François Premier osa
(1) Ce mélange de la prose et des vers est un des charmes de l’ouvrage. André Dacier (1651-1722), érudit français, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Sa femme (1654-1720), aussi savante que lui, traduisit V Iliade et V Odyssée. — Claude Saumaise (1588-1658;, érudit français, a donné de nombreuses éditions d’auteurs anciens, avec deremar- quables commentaires.
LE TEMPLE DU GOUT
En bâtir un sur ce modèle ;
Sa postérité méprisa Cette architecture si belle.
Richelieu vint, qui répara Le temple abandonné par elle.
Louis le Grand le décora :
Colbert son ministre fidèle,
Dans ce sanctuaire attira Des beaux-arts la troupe immortelle,
L*Europe jalouse admira Ce temple en sa beauté nouvelle ;
Mais je ne sais s’il durera.
Le temple était environné d’une foule de virtuoses, d’artistes, et de juges de toute espèce, qui s’efforçaient d’entrer, mais qui n’entraient point ;
Car la Critique, à l’œil sévère et juste,
Gardant les clefs de cette porte auguste,
D’un bras d’airain fièrement repoussait Le peuple goth qui sans cesse avançait.
Oh ! que d’hommes considérables, que de gens de bel air, qui président si impérieusement à de petites sociétés, ne sont point reçus dans ce temple, malgré les dîners qu’ils donnent aux beaux esprits et malgré les louanges qu’ils reçoivent dans les journaux !
... On repoussait aussi rudement ces ennemis obscurs de tout mérite éclatant, ces insectes de la société, qui ne sont aperçus que parce qu’ils piquent. Ils auraient envié également Rocroy au grand Condé, Denain à Yillars, et Polyeucte à Corneille ; ils auraient exterminé Le Brun 1 pour avoir fait le tableau de La famille de Darius. Ils ont forcé le célèbre Le Moine à se tuer pour avoir fait l’admirable salon d’Hercule 2. Ils ont toujours dans les
(1) Charles Le Brun (1619-1690), le peintre favori de Louis XIV, exerça sur les arts et les artistes de son temps une grande influence. Se voyant préférer Mignard, il en conçut un chagrin qui abrégea sa vie.
(2) Au château de Versailles. Le Moine, exaspéré par certains critiques, devint fou et se tua en 1737. Voir plus haut, p. 161, n. 1.
VOLTAIHË
mains la cigüe que leurs pareils firent boire à Socrate.
... Parmi les flots de la foule insensée
De ce parvis obstinément chassée
Tout doucement venait La Motte-Houdard 2,
Lequel disait d’un ton de papelard3 :
Ouvrez, messieurs, c’est mon Œdipe en prose.
Mes vers sont durs, d’accord, mais forts de chose.
De grâce, ouvrez ; je veux à Despréaux Contre les vers dire avec goût deux mots.
La Critique le reconnut à la douceur de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle le laissa quelque temps entre Perrault 4 et Chapelain, qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans, en criant contre Virgile.
Dans ce morne ut arriva un autre versificateur, soutenu par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons.
« Je viens, dit-il, pour rire et pour m’ébattre5,
Me rigolant, menant joyeux déduit,
Et jusqu’au jour faisant le diable à quatre, a
Qu’est-ce que j’entends-là ? dit la Critique. C’est moi, reprit le rimeur. J’arrive d’Allemagne pour vous voir et j’ai pris la saison du printemps :
Car les jeunes Zéphyrs, de leurs chaudes haleines.
Ont fondu l'écorce des eaux.
Plus il parlait ce langage, moins la porte s’ouvrait.
(1) Boudard de la Motte (1672-1731), littérateur assez en vogue en son temps ; aujourd’hui, il est surtout connu pour la part qu’il prit à la Querelle (les Anciens et des Modernes, par sa traduction abrégée de PIliade et par ses discussions avec Madame Dacier au sujet d’Homère. II est un des poètes qui ont médit de la rime. (V. p. 12, Lettre à M. de la Faye, et p. 575.)
(2) Papelard. V. Lex.
(3) Charles Perrault (1628-1703), défenseur des Modernes contre les Anciens dans la fameuse Querelle. Auteur des Contes de ma mère l'Oye. — Chapelain (1595-1674), auteur de la Pucelle, tourné en ridicule par Boileau, mais très estimé avant lui.
(4) Ce vers et les sept qui suivent sont de J. -B. Rousseau lui-même. On a vu plus haut, p. 45, en quels termes Voltaire s’était adressé à J. -B. Rousseau pour obtenir son approbation.
LE TEMPLE 13U GOUT
Quoi t l’on me prend donc, dit-il,
Pour une grenouille aquatique,
Qui du fond d’un petit thorax Ya chantant, pour toute musique,
Brekeke, kake, koax, koax, koax? 1
Àh ! bon Dieu! s’écria la Critique, quel horrible jargon! Elle ne put d’abord reconnaître celui qui s’exprimait ainsi. Gn lui dit que c’était Rousseam-dont les muses avaient changé la voix, en punition de Ses méchancetés : elle ne pouvait le croire et refusait d’ouvrir.
Elle ouvrit pourtant en faveur de ses premiers vers; mais elle s’écria :
O vous, messieurs les beaux esprits,
Si vous voulez être chéris Du dieu de la double montagne,
Et que toujours dans vos écrits,
Le dieu du goût vous accompagne,
Faites tous vos vers à Paris,
Et n’allez point en Allemagne.
Puis me faisant approcher, elle me dit tous bas : Tu le connais ; il fut ton ennemi, et tu lui rends justice.
Tu vis sa muse indifférente,
Entre l’autel et le fagot,
Manier d’une main savante De David la harpe imposante,
Et Je flageolet de Marot.
Mais n’imite pas la faiblesse Qu’il eut de rimer trop longtemps :
Les fruits des rives du Per messe Ne croissent que dans le printemps,
Et la froide et triste vieillesse N’est faite que pour le bon sens.
Après m’avoir donné cet avis, la Critique décida que
(i) C’est à peu près le refrain des grenouilles dans la pièce d'Aristophane.
VOLTAIRE
Rousseau passerait devant La Motte en qualité de versificateur, mais que La Motte aurait le pas toutes les fois qu’il s’agirait d’esprit et de raison i.
Rousseau s’indigne de rencontrer dans le temple Fontenelle, contre qui il a fait tant d’épigrammes.
« Quoi! le bon Goût souffrira dans son Temple Fauteur des Lettres du ch. d'Her.,., d’une Passion d’automne, d’un Clair de lune, d’un Ruisseau amant de la prairie, de la tragédie d’Aspar , d 'Endymion; etc. ! — Hé! non, dit la Critique : ce n’est pas l’auteur de tout cela que tu vois ; c’est celui des Mondes 2, livre qui aurait dû t’instruire; de Thétis et Pelée , opéra qui excite inutilement ton envie ; de l’Histoire de l’Académie des sciences, que tu n’es pas à portée d’entendre.
Rousseau allait faire une épigranime; et Fontenelle le regarda avec cette compassion philosophique qu’un esprit éclairé et étendu ne peut s’empêcher d’avoir pour un homme qui ne sait que rimer; et il alla prendre tranquillement sa place entre Lucrèce et Leibnitz3.
... Enfin, après beaucoup de ces reLardements agréables, nous arrivâmes jusqu’à l’autel et jusqu’au trône du dieu du Goût.
Je vis ce dieu qu’en vain j’implore,
Ce dieu charmant que l’on ignore Quand on cherche à le définir ;
Ce dieu qu’on ne sait point servir Quand avec scrupule on l’adore ;
Que La Fontaine fait sentir,
444 V. page 14.
(2) Les Entretiens sur la Pluralité des Mondes (1686) par Fontenelle, qui, après avoir été un bel esprit (le Cydias de La Bruyère), tut un vulgarisateur prestigieux des progrès scientifiques, surtout dans ses Eloges des Membres de l'Académie des sciences. Entré dans cette compagnie en 1697, il en fut le secrétaire pendant trente-huit ans. 11 faisait partie de l’Académie française depuis 1691 et mourut centenaire, en 1757.
(3) Lucrèce, le grand poète philosophique de Rome, auteur du De natura rerum. — Leibnitz (1646-1716), illustre philosophe et savant allemand, auteur d’un système dont Voltaire devait plus tard eomMhre certaines parfis.
LE TEMPLE DU GOUT
Et que Vadius cherche encore.
Il se plaisait à consulter Ces grâces simples et naïves Dont la France doit se vanter ;
Ces grâces piquantes et vives Que les nations attentives Voulurent souvent imiter ;
Qui de l’art ne sont point captives Qui régnaient jadis à la cour,
Et que la nature et l’amour Avaient fait naître sur nos rives...
... Non loin de lui Rollin1 dictait Quelques leçons à la jeunesse;
Et, quoiqu’en robe, on l’écoutait,
Chose assez rare en son espèce.
Près de là dans un cabinet Que Girardon et le Puget2 Embellissaient de leur sculpture,
Le Poussin3 sagement peignait,
Le Brun fièrement dessinait,
Le Sueur entre eux se plaçait :
On l’y regardait sans murmure;
Et le dieu, qui de l’œil suivait Les traits de leur main libre et sûre,
En les admirant se plaignait De voir qu'à leur docte peinture,
Malgré leurs efforts, il manquait Le coloris de la nature :
(H Rollin (1661-1741) célèbre professeur, recteur de l’Université de Paris, a laissé plusieurs ouvrages très estimés, entre autres le Traité des Etudes.
(2) Girardon et Puget, voir plus haut, p. 163.
(3) Poussin (1594-1665), Le Sueur (1617-1655), Le Brun (1619-1690), les trois plus grands peintres de France au dix-septième siècle. Poussin, chef de l’Ecole, a laissé un grand nombre de tableaux d’une composition admirable, d'un dessin sévère, dont les sujets sont empruntés à l’histoire sacrée ou profane ou à la mythologie. (Citons en particulier les Bergers d' Arcadie, Diogène, le Déluge, qui sont au Louvre.) — Le Sueur fut surtout un peintre religieux. On voit de lui. au Louvre, Saint Paul prêchant à Ephèse et la Vie de saint Brun 9 £6 vingbdeux tableaux.. ko brun-, voir plus haut, p, 177.
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Sous ses yeux, des Amours badins Ranimaient ces touches savantes Avec un pinceau que leurs mains Trempaient dans les couleurs brillantes De la palette de Rubens 4.
Je fus fort étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien des gens qui passaient, il y a soixante ou quatrevingts ans, pour être les plus chers favoris du dieu du Goût. Les Pavillon 2, les Benserade, les Pellisson3, les Segrais, les Saint-Evremoiid, les Balzac4, les Voiture, ne me parurent pas occuper les premiers rangs. Ils les avaient autre- , fois, me dit un de mes guides; ils brillaient avant que les beaux jours des belles lettres fussent arrivés; mais peu à S peu ils ont cédé aux véritablement grands hommes : ils | ne font plus ici qu’une assez médiocre figure. En effet, la | plupart n’avaient guère que l’esprit de leur temps, et non ! cet esprit qui passe à la dernière postérités.
Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire en récitant ce vers de* Despréaux :
a Que Segrais dans l’églogue en charme les forêts ; »
(A. P. iv. 201).
mais la Critique, ayant lu par malheur pour lui quelques
(1) Rubens (1577-1640) peintre flamand, réputé justement pour la richesse de son coloris.
Joli spécimen de critique d’art. On regrette cependant que les grands mérites de Poussin, de Le Brun et de Le Sueur ne soient pas plus mis en lumière.
(2) Tous ces auteurs sont en effet des figures de second et de troisième plan. Pavillon (1632-1715), de l’Académie française, écrivait des poésies dans lé genre de Voiture. On en peut dire autant de Benserade (1612-1691), auteur du célèbre sonnet Job , qui partagea la ville » avec le fameux sonnet (V Uranie par Voiture.
(3j Pellisson (1624-1693) s’honora par sa fidélité à Fouquet, pour le compte duquel il publia trois mémoires. — Segrais (1625-1701) a laissé des idylles estimées de Boileau.— Saint-Evremond (1613-1703), exilé pendant vingt-huit ans pour avoir offensé Louis XÏV, vécut en Angleterre. C’était un homme d'esprit fin, qui a écrit des ouvrages judicieux, entre autres un Parallèle de Turenne et de Conâé et des Ré flexions sur le 'génie du peuple romain.
(4) Balzac (1594-1655) et Voiture (1598-1648), trop estimés de leur temps trop rabaissés depuis, ont exercé en somme la plus heureuse influence, l’un par ses lettres, l’autre par l’esprit de sa conversation.
LE TEMPLE Dlf GOUT
pages de sou Enéide en vers français, le renvoya assez durement, et laissa venir à sa place Mme de La Fayette *, qui avait mis sous le nom de Segraisle roman aimable de ZaXde et celui de la Princesse de Clèves... Le doux mais faible Pavillon fait sa cour hufhblement à Mme Deshoulières1 2, qui est placée fort au-dessus de lui. L’inégal Saint- Evremond n’ose parler de vers à personne. Balzac assomme de longues phrases hyperboliques Voiture et Benseradc, qui lui répondent par des pointes, et des jeux de mots dont ils rougissent eux-mêmes le moment d’après. Je cherchais Je fameux comte de Bussy 3. Mme de Sévigné4, qui est aimée de tous ceux qui habitent le temple, me dit que son cher cousin, homme de beaucoup d'esprit, un peu trop vain, n'avait jamais pu réussir à donner au dieu du Goût cet excès de bonne opinion que le comte de Bussy avait de Messire Roger de Rabutin.
... Je ne m’arrêtai pas dans ce temple à voir les seuls beaux esprits... Je vis les muses présenter tour à tour sur l’autel du dieu, des livres, des dessins, et des plans, de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n’est point redevable au cavalier Beriiini 5, qu’on fit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construit par Perrault 6 et par Louis Le Vau7, grands artistes trop peu connus. Là est le
(1) Mme de fa Fayette (1634-1693), amie de Mme de Sévigné, écrivit des romans, dont le plus célèbre est la Princesse de Clèves.
(2) Mme Deshouïières (1634-1694), surnommée par ses contemporains . la Dixième Muse , a laissé des idylles, en particulier celle des Moutons, où elle déplore le. sort de ses enfants, privés de leur père.
(3) Roger, comte de Bussy-Rabutin (1618-1693), cousin de Mme de Sévigné, homme d’esprit. Son excessive causticité lui valut un an de Bastille et seize ans d’exil.
(4) Marre de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), que ses lettres à sa fille ont immortalisée.
(5) Bernini (1598-1680), célèbre artiste italien, donna les plans de la place Saint-Pierre à Rome. Attiré en France pour diriger les travaux du Louvre, il se rendit ridicule par ses prétentions comme par son goût maniéré.
(6) Claude Perrault (1613-1688), auteur de la Colonnade du Louvre. Il était le frère aîné de Charles Perrault, dont il était question plus haut, p. 178, note 3.
(7) Le Vau (1612-1670), directeur des bâtiments, eut une importante part dans les travaux d’agrandissement du Louvre.
VOLTAIRE
dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté que le nom de François Blondel1, qui acheva le monument ; cette admirable fontaine, qu’on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculpture^ de Jean Goujon 2, mais qui le cède en tout à l’admirable fontaine de Bouchardon 3, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres; le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre d’architecture, auquel il manque une église, une place et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Debrosse4, encore plus que le palais du Luxembourg, qu’il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours bai'bare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu.
On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté, elle n’était pas ample... Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés5 de la main des muses. On y voit entre autres l’ouvrage de Rabelais6, réduit tout au plus à un demi-quart.
Marot7,quin’a qu’un style et qui chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d’Alix, n’a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrasin8 n’ont pas à eux deux plus de soixante pages.
... Enfin on nous fit passer dans l’intérieur du sanctuaire.
(1) François Blondel, architecte (1617-1686).
(2) Jean Goujon, grand artiste de la Renaissance (1510-1572), l’auteur des ‘ magnifiques sculptures qui ornent la Fontaine des Innocents à Paris.
(3) Bouchardon (1698-1762), sculpteur du dix-huitième siècle, a construit la gracieuse fontaine que l’on peut voir à Paris, rue de Grenelle.
(4) Jacques Debrosse (mort en 1626) construisit en effet le palais du Luxembourg pour Marie de Médicis et le portail de l’église Saint-Gervais, à Paris. Voltaire, à cette époque, venait de s’installer devant ce portail : « Je suis enfin vis-à-vis ce beau portail, dans le plùs vilain quartier de Paris, dans la plus vilaine maison, plus étourdi du bruit des cloches qu’un sacristain, mais je ferai tant de bruit avec ma lyre, que le bruit des cloches ne sera rien pour moi. » A Cideville, 15 mai 1733.
(5) Retranchés . V. Lex.
(6) François Rabelais (1483-1553), moine, médecin, penseur hardi autant qu’écrivain savoureux, auteur ffe l’allégorie burlesque de Gargantua et de Pantagruel.
(7) Clément Mahot (1463-1527), le poète favori de François I,r.
(8) Sarrasin (1604-1654), poète dans le genre de Voiture.
LE TEMPLE DU GOUT
Là, les mystères; du dieu furent dévoilés; là, je vis ce qui doit servir d’exemple à la postérité, un petit nombre de véritablement1 grands hommes s’occupait à corriger les fautes de leurs écrits excellents, qui seraient des beautés dans les écrits médiocres.
L’aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poème épique que quelques zélés indiscrets lui donnent ; car il avoue sincèrement qu’il n’y a point de poème en prose.
L’éloquent Bossuet voulait bien rayer quelques familiarités2 échappées à son génie vaste, impétueux et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres ; et il est à remarquer qu’il ne garantit point tout ce qu’il a dit de la prétendue sagesse des anciens Égyptiens.
Ge grand, ce sublime Corneille Qui plut bien moins à notre oreille.
Qu’à notre esprit, qu’il étonna ;
Ce Corneille, qui crayonna L’âme d’Auguste et de Cinn?
De Pompée et de Cornélie Jetait au feu sa Pulchérie ,
Agésilas et Suréna ,
Et sacrifiait sans faiblesse Tous ces enfants infortunés,
Fruits languissants de sa vieilles Trop indignes de leurs aînés.
Plus pur, plus élégant, plus tend Et parlant au cœur de plus près,
Nous attachant sans nous surprendre,
Et ne se démentant jamais,
Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipharès,
De Britannicus, d’Hippolyte.
(1) V. Notes grarnm., p. 987, VI, 3".
(2) Critique dont on est aujourd'hui bien revenu, et qui procédait du goût étroitement classique de Voltaire.
VOLTAIRE
A peine il distingue leurs traits :
Ils ont tous le même mérite.
Tendres, galants, doux et discrets;
Et l’Amour, qui marche à leur suite.
Les croit des courtisans français L Toi, favori de la nature,
Toi, La Fontaine, auteur charmant,
Qui, bravant et rime et mesure.
Si négligé dans ta parure,
N’en avais que plus d’agrément,
Sur tes écrits inimitables Dis-nous quel est ton sentiment ;
Éclaire notre jugement Sur tes contes et sur tes fables.
La Fontaine, qui avait conservé la naïveté de son caractère, et qui, dans le Temple du Goût, joignait un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct qui l’inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses fables. Il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois quarts d’un gros recueil d’œuvres posthumes, imprimées par ces éditeurs qui vivent des sottises des morts.
Là régnait Despréaux, leur maître èn l’art d’écrire, Lui qu’arma la raison des traits de la Satire,
Qui, donnant le précepte et l’exemple à la fois, Établit d’Apollon les rigoureuses lois.
Il revoit ses enfants avec un œil sévère :
De la triste Équivoque 1 2 il rougit d’être père Et rit des traits manqués du pinceau faible et dur Dont il défigura le vainqueur de Namur3.
Lui-même il les efface, et semble encor nous dire : Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d’écrire.
(1) Art délicat de traduire une opinion littéraire par une image, qui semble s’offrir au crayon.
(2) Satire XII de l 'Equivoque, qui ne parut qu’après la mort de Boileau.
(3) Ode sur la prise de Namur , 1693
LE TEMPLE DU GOUT
Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se. réconciliait avec Quinault1, qui est le poète des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.
Mais le sévère satirique Embrassait encore en grondant 2 Cet aimable et tendre lyrique,
Qui lui pardonnait en riant.
Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu’il y a bien des fadeurs dans ces opéras si agréables. Cela peut bien être, dit Quinault ; mais avouez aussi que -vous n’eussiez jamais fait Atys ni Armide.
Dans vos scrupuleuses beautés Soyez vrai, précis, raisonnable ;
Que vos écrits soient respectés *,
Mais permettez-moi d’être aimable.
Après avoir salué Despréaux, et embrassé tendrement Quinault, je vis l’inimitable Molière et j’osai lui dire :
Le sage, le discret Térence Est le premier des traducteurs 3 ;
Jamais dans sa froide élégance Des Romains il n’a peint les mœurs :
Tu fus le peintre de la France !
Nos bourgeois à sots préjugés,
Nos petits marquis rengorgés,
Nos robiris toujours arrangés,
Chez toi venaient se reconnaître ;
Et tu les aurais corrigés,
Si l’esprit humain pouvait l’ètre.
Ah ! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d’écrire quelquefois pour le peuple? Que n’ai-je toujours été le maître de
(1) Sur Quinault, v. p. 572, note 3.
(2) Encore un trait de cet art heureux de mettre en scène les idées abstraites. Voltaire, plus tard, dans son Epitre à Boileau(i769), reprendra, en les aggravant, quelques-uns de ses griefs contre le « Zoïle de Quinault ».V. p. 945.
(3) Il était, en effet, un fidèle imitateur des poètes comiques de la Grèce et César l’appelait un demi-Ménandre.
VOLTAIRE
mon temps ! J’aurais trouvé des dénouements plus heureux ; j’aurais moins fait descendre mon génie au bas comique i.
C’est ainsi que tous ces maîtres de l’art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l’humanité est soumise et dont nul grand homme n’estexempt.
Je connus alors que le dieu du Goût est très difficile à satisfaire, mais qu’il n’aime point à demi. Je vis que les ouvrages qu’il critique le plus en détail sont ceux qui en tout lui plaisent davantage.
Nul auteur avec lui n’a tort,
Quand il a trouvé l’art de plaire ;
Il le critique sans colère,
Il l’applaudit avec transport.
Melpomène, étalant ses charmes,
Vient lui présenter ses héros ;
Et c’est en répandant des larmes Que ce dieu connaît leurs défauts.
Malheur à qui toujours raisonne Et qui .ne s’attendrit jamais !
Dieu du Goût, ton divin palais Est un séjour qu’il abandonne.
Quand mes conducteurs s’en retournèrent, le dieu leur parla à peu près dans ce sens, car^fl ne m’est pas donné de dire ses propres mots :
Adieu, mes plus chers favoris :
Comblés des faveurs du Parnasse,
Ne souffrez pas que dans Paris Mon rival usurpe ma place.
Je sais qu’à vos yeux éclairés Le faux Goût tremble de paraître ;
Si jamais vous le rencontrez,
Il est aisé de le connaître :
(1) Ce jugement, qui rappelle beaucoup ceux de Boileau, de La Bruyère et de Fénelon (Lettre à l’Académie), se ressent étrangement de la timidité du goût de Voltaire.
LE TEMPLE DU GOUT
Toujours accablé d’ornements, Composant sa voix, son visage, Affecté dans ses agréments,
Et précieux dans son langage.
Il prend mon nom, mon étendard :
Mais on voit assez l’imposture ;
Car il n’est que le fils de l’art ;
Moi, je le/suis dç la nature.
Lettre a m. Cideville Sur le Temple du Goût1.
Monsieur, vous avez vu et vous pouvez rendre témoignage comment cette bagatelle fut conçue et exécutée. C’était une plaisanterie de société'2. Vous y avez eu part comme un autre : chacun fournissait ses idées et je n’ai guère eu d’autre fonction que celle de les mettre par écrit.
M. de *** disait que c’était dommage que Bayle eût enflé son dictionnaire de plus de deux cents articles de ministres et de professeurs luthériens ou calvinistes ; qu’en cherchant l’article de César, il n’avait rencontré que celui de Jean Césarius, professeur à Cologne ; et qu’au lieu de Scipion, il avait trouvé six grandes pages sur Gaspard Scioppius. De là on concluait, à la pluralité des voix, à réduire Bayle en un seul tome dans la bibliothèque du Temple du Goût.
Vpus m’assuriez tous que vous aviez été assez ennuyés en lisant V Histoire de V Académie française3 ; que vous vous intéressiez fort peu à tous, les détails des ouvrages de Balesdens, de Porchères, de Bardin, de Baudouin, de
(1) Cette lettre, écrite peu après la publication du Temple du Goût , en pourrait être la préface, comme la lettre citée p. 100 pour Y Histoire de Charles XII.
(2) Plusieurs ouvrages de Voltaire n’ont pas eu d’autre origine (ses contes, la Pucelle, même le Dictionnaire philosophique).
(3) Cette histoire, commencée par Pellisson et menée par lui jusqu’en 1655, fut continuée par l’abbé d’Olivet (1682-1768).
VOL T Al IVË
Faret, de Golielet1, et d’autres pareils grands hommes et je vous en crus sur votre parole. On ajoutait qu’il n’y avait guère aujourd’hui de femmes d’esprit qui n’écrivent de meilleures lettres que Voiture; on disait que Saint- Evremond n’aurait jamais dû faire de vers et qu’on ne devait pas imprimer toute sa prose. C’est le sentiment du public éclairé : et moi, qui trouve toujours tous les livres trop longs, et surtout les miens, je réduisais aussitôt tous ces volumes à très peu de pages.
Je n’étais en tout cela que le secrétaire du public. Si ceux qui perdent leur cause se plaignent, ils ne doivent pas s’adresser à celui qui a écrit F arrêt.
... Des auteurs auxquels on n’a point pensé crient à la satire 2, et se plaignent que leurs défauts sont désignés, et leurs grandes beautés passées sous silence ; crime irrémissible qu’ils ne pardonneront de leur vie ; et ils appellent le Temple du Goût un libelle diffamatoire.
On ajoute qu’il est d’une âme noire de ne louer personne sans un petit correctif, et que, dans cet ouvrage dangereux, nous n’avons jamais manqué de faire quelque égratignure à ceux que nous avons caressés.
Je répondrai en deux mots à cette accusation : qui loue tout n’est qu’un flatteur; celui-là seul sait louer, qui loue avec restriction.
Ensuite, pour mettre de l’ordre dans nos idées, comme il convient dans ce siècle éclairé, je dirai qu’il faudrait un peu distinguer entre la critique, la satire et le libelle.
(1) Enumération d’académiciens obscurs ; les derniers sont un peu plus connus que les premiers, grâce aux satires de Boileau.
(2) « Le Temple du Goût a fait à M. de Voltaire plus d’ennemis peutêtre que ceux de ses ouvrages où il a combattu les préjugés les plus puissants et les plus funestes.
«On ne pardonna point à l'auteur de la Henriade , d'Œdipe, de Brutus et de Zaïre , d’oser juger les poètes du siècle passé, trouver des défauts dans Corneille, dans Racine, dans Despréaux et apprécier ce qu'on était convenu d’admirer. Cependant un demi-siècle s’est écoulé et il n’y a peut-être pas un seul des jugements du Temple du Goût , qui ne soit devenu l’opinion générale des hommes éclairés. » (Avertissement de l’édition de Kelil.)
LE TEMPLE DU GOUT
Dire que le Traité des Etudes 1 esl un livre à jamais ulile, et que par celte raison même il en faut retrancher quelques plaisanteries et quelques familiarités peu convenables à ce sérieux ouvrage ; dire que les Mondes est 1 2 un livre charmant et unique, et qu’on est fâché d’y trouver que le jour est une beauté blonde, et la nuit une beauté brune, et d’autres petites douceurs : voilà, je crois, de la critique.
Que Despréaux ait écrit :
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault ;
c’est de la satire, et de la satire même assez injuste en tous sens (avec le respect que je lui dois) ; car la rime de défaut n’est point assez belle pour rimer avec Quinault ; et il est aussi peu vrai de dire que Virgile est sans défaut, que de dire que Quinault est sans naturel et sans grâces.
Les couplets de Rousseau3, le Masqûe de Laverne , et telle autre horreur, certains ouvrages de Gacon 4 ; voilà ce qui s’appelle un libelle diffamatoire.
Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques, les malins sont satiriques, les pervers font des libelles ; et ceux qui ont fait avec moi le Temple du Goût ne sont assurément ni malins ni méchants.
Enfin voilà ce qui nous amusa pendant plus de quinze jours. Les idées se succédaient les unes aux autres ; on changeait tous les soirs quelque chose ; et cela a produit sept ou huit Temples du Goût absolument différents.
Un jour nous y mettions les étrangers, le lendemain nous n’admettions que les Français. Les Maffei5, les Pope, les Bononcini, ont perdu à cela plus de cinquante vers, qui ne sont pas fort à regretter. Quoi qu’il en soit, cette
(1) Le Traité des Etudes, par Rollin, les Mondes ou Entretiens sur la pluralité des Mondes, par Fontenelle, voir pp. 180 et 181.
\2) Y. Notes gramm., p.987, V, 6.
(3) J.-B. Rousseau, voir plus haut (p. 45).
(4) Gacon (1667-1725), poète satirique, attaqua grossièrement plusieurs de ses contemporains, en particulier J.-B. Rousseau.
(5) Scipion Maffei (1675-1755), poète italien, auteur d’une tragédie de Mérope (1712). — Pope, v. p 239, note 4.
VOLTAIRE
plaisanterie n’était point du tout faite pour être publique...
Sur la liberté qu’il convient de laisser aux écrivains.
20 juin 1733.
Lettre a un Premier Commis1.
Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l’essor, pourraient devenir des aigles ; une liberté honnête élève l’esprit, et l’esclavage le fait ramper. S’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Ju vénal,ni les œuvçes philosophiques de Cicéron. Si Milton2 3, Dryden, Pope et Locke n’avaient pas été libres, l’Angleterre n’aurait eu ni des poètes ni des philosophes : il y a ' je ne sais quoi de turc à proscrire l’imprimerie ; et c’est la proscrire que la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu’on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes 3 et tant d’autres productions qui méritent l’horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle 4 entre en France, et que celui qui fait
(1) On appelait Premiers Commis des fonctionnaires de rang élevé» comme les directeurs de nos ministères. — Voltaire, qui, à la veille de publier les Lettres philosophiques, sentait à quelles difficultés il allait se heurter, développe ici, en manière de plaidoyer, la thèse d’après laquelle toutes les opinions doivent être laissées libres de se produire, comme les diverses denrées sur un marché. C’est au bon sens du public de choisir. Cette opinion, véritable libre-échangisme philosophique, n’est pas sans appeler des réserves.
(2) Milton (1608-1674), poète anglais, auteur du Paradis perdu. — Pope, v. p. 239, note4. — Dryden (1631-1701), poète anglais. — Locke (1632- 1704), philosophe anglais, auteur de l 'Essai sur l' entendement humain.
(3) Pamphlets ou libelles satiriques. On appelait régiment de la Calotte, une association burlesque fondée vers la lin du règne de Louis XIV.
(4) Pierre Bayle (1647-1706), auteur du Dictionnaire historique et critique, qui fut pour Voltaire et pour ses contemporains « l’Arsenal de tous les doutes sur toutes les questions philosophiques et religieuses », suivant un mot d’Eug. Fallex. V. p. 568, n. 1.