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LETTRE XVIII

Sur la Tragédie.

Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n’avaient encore que des tréteaux. Shakespeare1, qui passait pour le Corneille des Anglais, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga2 ; il créa le théâtre ; il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles 3. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie 4 ; c’est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais: il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses, qu’on appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été

(1) William Shakespeare, né en 1564 à Strafl'ord-sur-Avon et mort dans cette même ville en 1616, le plus illustre des poètes dramatiques anglais.

(2) Lope de Véga (1562-1635), poète espagnol, d’une imagination inépuisable, a composé par centaines des pièces de théâtre, inégales, mêlées, mais où se marque, comme dans les œuvres de Shakespeare, un génie sublime.

(3) Ce jugement de Voltaire sur Shakespeare est naturellement très différent de celui qui est formulé d’ordinaire chez nous aujourd'hui Nous le donnons à titre documentaire.

(4) Intéressant paradoxe.

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jouées avec un grand succès. Le temps, qui seul fait la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit dé passer pour sublimes. Les auteurs modernes l’ont presque tous copié ; mais ce qui réussissait chez Shakespeare est sifilé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu’on a pour cet ancien, augmente à mesure qu’on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu’il ne faudrait pas Limiter et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu’on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise , pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre; et que quand la pauvre femme est étranglée, elle s’écrie qu’elle meurt très injustement. Vous n’ignorez pas que, dans Hamlet , des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, enchantant des vaudevilles1, et en faisant sur les tètes des morts qu’ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous surprendra, c’est qu’on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse et l’âge des beaux-arts, Otway 2, dans sa Venise sauvée , introduit le sénateur Antonio et la courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar... On a retranché de la pièce d’Otwayces bouffonneries faites pour la plus vile canaille; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des saveliers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui jusqu’à présent, vous ont parlé du théâtre anglais et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs et que personne n’ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses iautes. Je vous répondrai qu’il est bien aisé de rapporter en prose les erreurs d’un poète, mais très difficile de tra-

(1) Vaudeville. V. Lex.

(2) Otway (Thomas) (1651-1685). Venise sauvee est de 1682.

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duire ses beaux vers. Tous les grimauds1 2 qui S'érigent en critiques des écrivains célèbres, compilent des volumes. J’aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés ; car je maintiendrai toujours avec les gens de bon goût qu’il y a plus à profiter dans douze vers d’Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu’on a faites de çes deux grands hommes.

J’ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l’original ; et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qü une faible estampe d’un beau tableau.

J’ai choisi le monologue de la tragédie d ’Hamlet, qui est su de tout le monde et qui commence par ces vers :

To be^ or not to be, that is the question *.

C’est Hamlet, prince de Danemark, qui parle :

Demeure, il faut choisir, et passer à l’instant De la vie à la mort, ou de l’être au néant.

Dieux cruels ! s’il en est, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage, Supporter ou finir mon malheur et mon sort?

Qui suis-je ? qui m’arrête ? et qu’est-ce que la mort ? C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile ; Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille ; On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. On nous menace, on dit que cette courte vie De tourments éternels est aussitôt suivie.

O mort ! moment fatal î affreuse éternité !

Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté.

Eh î qui pourrait sans toi supporter cette vie,

De nos prêtres menteurs 3 bénir l’hypocrisie,

(1) Grimaud. Y. Lex.

(2) « Être ou n’être pas, c’est là la question. »

(3) Est-il besoin de dire que ce trait voltairien n’est pas dans Shakespeare ? Dans l’édition de Kehl, prêtres menteurs est remplacé par fourbes puissants. Voltaire reviendra plus tard encore sur le grand

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D’une indigne maîtresse encenser les erreurs,

Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs,

Et montrer les langueurs de son âme abattue A des amis ingrats qui détournent la vue ?

La mort serait trop douce en ces extrémités ;

Mais le scrupule parle, et nous crie : « Arrêtez. »

Il défend à nos mains cet heureux homicide,

Et d’un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.

Ne croyez pas que j’aie rendu ici l’anglais mot pour mot ; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui traduisant chaque parole, énervent le sens ! c’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue et que l’esprit vivifie.

... M. Addison1 est le premier anglais qui ait fait une tragédie raisonnable. Je le plaindrais s’il n’y avait mis que de la raison. Sa tragédie de Caton est écrite d’un bout à l’autre avec cette élégance mâle et énergique dont Corneille le premier donna chez nous de si beaux exemples dans son style inégal. Il me semble que cette pièce est faite pour un auditoire un peu philosophe et très républicain.

Je doute que nos jeunes dames et nos petits maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre, lisant les dialogues de Platon et faisant ses réflexions sur l’immortalité de l’âme. Mais ceux qui s’élèvent au-dessus des usages, des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays, ceux qui préfèrent la grandeur philosophique à des déclarations d’amour, seront bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau sublime. Il semble qu’Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu lutter contre Shakespeare. Je traduirai l’un comme l’autre, c’est-à-dire avec cette liberté sans laquelle on s’écarterait trop de son original à force de vouloir lui ressembler. Le fond est

poète anglais. Y. plus loin, pp. 927 et 928. On pourra consulter avec fruit sur cette question l’ouvrage de M. Jusserand ( Shakespeare en France sous l'Ancien régime , Paris, Colin).

(1) Addison (1672-1719), écrivain anglais. Caton est de 1713

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très fidèle ; j’y ajoute peu de details. Il m’a fallu enchérir sur lui, ne pouvant l’égaler.

Oui, Platon, tu dis vrai1 ; notre âme est immortelle,

C’est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit eu elle.

Eh ! d’où viendrait sans lui ce grand pressentiment,

Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant?

Vers des siècles sans fin je sens que tu m’entraînes.

Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes,

Et m’ouvrir, loin d’un corps dans la fange arrêté,

Les portes de la vie et de l’éternité.

L’éternité ! quel mot consolant et terrible !

O lumière, ô nuage, ô profondeur horrible !

Que suis-je? Où suis-je ? Où vais-je? et d’où suis-je tiré? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment du trépas va-t-il plonger mon être?

Où sera cet esprit qui ne peut se connaître?

Que me préparez-vous, abîmes ténébreux ?

Allons, s’il est un Dieu, Caton doit être heureux.

Il en est un sans doute et je suis son ouvrage.

Lui-même au cœur du juste il empreint son image.

Il doit venger sa cause et punir les pervers.

Mais comment ? dans quel temps? et dans quel univers ? Ici la vertu pleure et l’audace l’opprime ;

L’innocence à genoux y tend la gorge au crime :

La fortune y domine et tout y suit son char.

Ce globe infortuné fut formé pour César:

Hâtons-nous de sortir d’une prison funeste,

Je te verrai sans ombre, ô vérité céleste !

Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil :

Cette vie est un songe et la mort un réveil.

Dans cette tragédie d’un patriote et d’un philosophe, le rôle de Ca^on me paraît surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d’Ad-

(1) Le fragment qui commence par ces mots et que nous donnons ici n’appartient pas au texte de Jore, mais a été recueilli dans l’édition de Kehl.

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dison est, je crois, fort au-dessus de la Gornélie de Pierre Corneille...

Il est bien triste que quelque chose de si beau ne soit pas une belle tragédie : des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des a parte trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Sempronius déguisé et tué sur le théâtre, tout cela fait de la fameuse tragédie de Caton une pièce que nds comédiens n’oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l’anglaise. La barbarie et l’irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d’Addison...

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