LETTRE XV
Sur le système de l’attraction.
Les découvertes du chevalier Newton, qui lui ont fait une réputation si universelle, regardent le système du monde, la lumière, l'infini en géométrie et enfin la chronologie, à laquelle il s’est amusé pour se délasser.
Je vais vous dire (si je puis, sans verbiage) le peu que j’ai pu attraper de toutes ces sublimes idées.
A l’égard du système de notre monde, on disputait
(1) Savant français (1620-1675), a écrit un traité de physique (1671). Il était cartésien.
(2) Eh approfondissant. V. Notes gramm., p. 986, V, v, 1°.
VOLTAIRE
depuis longtemps sur la cause qui fait tourner et qui retient dans leurs orbites toutes les planètes, et sur celle qui fait descendre ici-bas tous les corps vers la surface de la terre.
Le système de Descartes, expliqué et fort changé depuis lui, semblait rendre une raison plausible de ces phénomènes et cette raison paraissait d’autant plus vraie qu’elle est simple et intelligible à tout le monde. Mais en philosophie il faut se défier de ce qu’on croit entendre trop aisément, aussi bien que des choses qu’on n’entend pas...
(Suit un abrégé de la critique du système de Descartes par Newton.)
... Ayant, par toutes ces raisons et par beaucoup d’autres encore, renversé les tourbillons du Cartésianisme, il (Newton) désespérait de pouvoir connaître jamais s’il y a un principe secret dans la nature, qui cause à la fois le mouvement de tous les corps célestes et qui fait la pesanteur sur la terre. S’étant retiré en 1666, à la campagne près de Cambridge, un jour qu’il se promenait dans son jardin, et qu’il voyait des fruits tomber d’un arbre, il se laissa allëf à une méditation profonde sur cette pesanteur dont tous les philosophes ont cherché si longtemps la cause en vain, et dans laquelle le vulgaire ne soupçonne pas même de mystère. 11 se dit à lui-même : « De quelque hauteur clans notre hémisphère que tombassent ces corps, leur chute serait certainement dans la progression décoiTverter par Galilée ; et les espaces parcourus par eux seraient comme les carrés des temps. Ce pouvoir, qui fait descendre les corps graves, est le même sans aucune diminution sensible, à quelque profondeur qu’on soit dans la terre, et sur la plus haute montagne. Pourquoi ce pouvoir ne s’étendrait-il pas jusqu’à la lune? et, s’il est vrai qu’il pénètre jusque-là, n’y a-t-il pas grande apparence que ce pouvoir la retient dans son orbite et détermine son mouvement ? Mais, si la lune obéit à ce principe quel qu’il soit, n’est-il pas encore très raisonnable de croire que les autres planètes y sont également soumises ?
LES LETTRES PHILOSOPHIQUES
(( Si ce pouvoir existe, il doit (ce qui est prouvé d’ailleurs) augmenter en raison renversée des carrés des distances. Il n’y a donc plus qu’à examiner le chemin que ferait un corps grave en tombant sur la terre d’une hauteur médiocre, et le chemin que ferait dans le même temps un corps qui tomberait de l’orbite de la lune. Pour en être instruit, il ne s’agit plus que d’avoir la mesure de la terre et la distance de la lune à la terre, »
Voilà comment M. Newton raisonna. Mais on n’avait alors en Angleterre que de très fausses mesures de notre globe , on s’en rapportait à l’estime incertaine des pilotes, qui comptaient soixante milles d’Angleterre pour un degré, au lieu qu’il en fallait compter près de soixante et dix. Ce faux calcul ne s’accordant pas avec les conclusions que M. Newton voulait tirer, il les abandonna. Un philosophe médiocre, et qui n’aurait eu que de la vanité, eût fait cadrer comme il eût pu la mesure de la terre avec son système. M. Newton aima mieux abandonner alors son projet. Mais depuis que M. Picard 1 eut mesuré 1§ terre exactement, en traçant cette méridienne qui fait tant d’honneur à la France, M. Newton reprit ses premières idées, et il trouva son compte avec le calcul de M. Picard.
... Les autres planètes doivent être soumises à cette loi générale ; et si cette loi existe, ces planètes doivent suivre les règles trouvées par Kepler 2. Toutes ces règles, tous ces rapports sont en effet gardés par les planètes avec la dernière exactitude...
Son seul principe des lois de la gravitation rend raison de toutes les inégalités apparentes dans le cours des globes célestes ; les variations de la lune deviennent une suite
(1) L’abbé Picard, astronome français (1620-1683), mesura avec une parfaite exactitude un degré du méridien. Il fit établir l’Observatoire de Paris.
(2) Kepler, astronome allemand (1571-1630), découvrit les lois qui servent de base à l’astronomie moderne et qui confirment l’hypothèse de Copernic. (1473-1543). Celui-ci, le premier, avait conjecturé que toutes les planètes tournent autour du soleil et que la terre est animée d’un double mouvement.
VOLTAIRE
nécessaire de ces lois... Le flux et le reflux de la mer est encore un effet très simple de cette attraction. La proximité de la lune dans son plein et quand elle est nouvelle, et son éloignement dans ses quartiers, combinés avec l’action du soleil, rendent une raison sensible de l’élévation et de rabaissement de l’Océan.
Après avoir rendu compte, par sa sublime théorie, du cours et des inégalités des planètes, il assujettit les comètes au frein de la meme loi...
Les lettres suivantes roulent: la XVIe, sur l'optique de M. Newton et la XVIIe, sur l'infini et sur la chronologie.