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LETTRE XXIII

Sur la considération qu’on doit aux gens de lettres.

Ni en Angleterre, ni en aucun pays du monde, on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. Il y a presque partout des universités; mais cjest dans la France seule qu’on trouve ces utiles encouragements pour l’astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celles de la médecine, pour les recherches de l’antiquité, pour la peinture, la sculpture et l’architecture. Louis XIV s’est immortalisé par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an.

J’avoue que c’est un de mes étonnements que le parlement d’Angleterre, qui s’est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l’impossible découverte des longitudes, n’ait jamais pensé à imiter Louis XIV dans sa magnificence envers les arts.

Le mérite trouve à la vérité, en Angleterre, d’autres récompenses plus honorables pour la nation ; tel est le respect que ce peuple a pour les talents, qu’un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une pension de douze cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires, sous prétexte qu’on aurait aperçu dans sa tragédie de Caton quelques traits contre le portier d’un homme en place ; en Angleterre, il a été secrétaire d’Etat. M. Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congrève avait une charge importante ; M. Prior Aa été plénipotentiaire ; le docteur Swift1 2 est doyen d’Irlande, et y est beaucoup

(1) Prior (1664-1721), fils d'un menuisier de Londres, beaucoup plus connu comme diplomate que comme poète.

(2) Jonathan Swift (1667-1745), auteur des Voyages de Gulliver , écrivain satirique, que l'on a surnommé le Rabelais de i Angleterre et qui eut sur Voltaire une certaine influence.

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plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope 1 2 ne lui permet pas d’avoir une place, elle n’empèche pas que sa traduction d’Homère ne lui ait valu deux cent mille francs. J’ai vu longtemps en France l’auteur de Rhadarniste 2 près de mourir de faim, et le fils d’un des plus grands hommes que la France ait eus3, et qui commençait à marcher sur les traces de son père, était réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les arts en Angleterre, c’est la considération où ils sont : le portrait du premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet ; mais j’ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons.

M. Newton était honoré de son vivant, et l’a été après sa mort comme il devait l’être. Les principaux de la nation se sont disputé l’honneur de porter le poêle 4 à son convoi. Entrez à Westminster : ce ne sont pas les tombeaux des rois qu’on y admire, ce sont les monuments que la reconnaissance de la nation a érigés aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire ; vous y voyez leurs statues comme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon ; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d’un esprit et a formé plus d’un grand homme.

On a même reproché aux Anglais d’avoir été trop loin dans les honneurs qu’ils rendent au simple mérite ; on a trouvé à redire qu’ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldfield, à peu près avec les mêmes honneurs qu’on a rendus à M. Newton.

(1) Il était catholique et I on sait que, depuis 1673 jusqu’en 1828, le serment du Test imposé à tous les fonctionnaires anglais excluait les catholiques des charges publiques.

(2) CRÉBiLL02<tf? poète tragique français, avec lequel Voltaire devait avoir plus tard une rivalité célèbre (1674-1762).

(3) Louis Racine (1692-1763).

(4) Poêle. V. Lex.

VOLTAIRE

LETTRE XXIV Sur les Académies.

... Le fameux docteur S w ift a formé le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne 1 2 3 4, d’établir une académie pour la langue, à l’exemple de l’Académie française. Ce projet était appuyé par le comte d’Oxford 2, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire cl’Etat, qui avait le don de parler surle-champ dans le parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, et qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c’étaient le docteur Swift, M. Prior, que nous avons vu ici ministre public et qui, en Angleterre, a la même réputation que La Fontaine a parmi nous; c’étaient M. Pope, le Boileau d’Angleterre, M. Congrève, qu’on peut en appe-' 1er le Molière ; plusieurs autres, dont les noms m’échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement : les whigs se mirent dans la tète de faire pendre les protecteurs de l'académie 3 , ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. 'Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l’Académie française, car Swift, Prior, Congrève, Dryden4^ Pope, Addison, avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits, au lieu que Chapelain, Colletet, Cassaigne, Faret, Perrin5, Gotin, vos premiers académiciens, étaient l’opprobre de votre nation, et que leurs noms sont devenus

(1) Anne Stuart, fille de Jacques II, née en 1664, et dont le règne (1702-1714), lut illustré tant par les victoires de Marlborough que par les œuvres d’un grand nombre d’écrivains.

(2) Robert Walpole, comte d’Oxford.

(3) Bolingbroke, en particulier, fut proscrit et dépouillé de tous ses biens. Il se réfugia en France.

(4) Dryden, critique et poète célèbre (1631-1701).

(5) Perrin n’était pas de l’Académie.

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si ridicules, que, si quelque auteur passable avait le malheur de s’appeler Chapelain ou Colin, il serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l’Académie anglaise se fût proposé des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jour, un bel esprit de ce pays-là me demanda les mémoires de l’Académie française : « Elle n’écrit point de mémoires, lui répondis-je ; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de compliments 1 ». Il en parcourut un ou deux ; il ne put*jamais entendre ce style, quoiqu’il entendît fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j’entrevois, me dit-il, dans ces beaux discours, c’est que le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, Louis XIV un plus que grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait être aussi bien une espèce de grand homme, et que, pour lui directeur, il n’en quitte pas sa part 2. »

11 est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours ont fait si peu d’honneur à ce corps ; vitium est temporis potius quam hominis 3. L’usage s’est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception. Ç’a été une espèce de loi d’ennuyer le public. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée ; c’est qu’ils ont voulu briller, c’est qu’ils ont voulu traiter nouvellement 4 une matière tout usée. La nécessité de .parler, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie

(1) Voltaire oublie 1 e Dictionnaire, éditions de 1694 et de 1718. Quant aux discours académiques, ils étaient loin de former 60 ou 80 volumes. En 1714, il y avait trois volumes, contenant deux cent six-discours.

(2) Dans son discours de réception à l’Académie, en 1746, Voltaire, dérogeant à l’usage, mettra autre chose que des compliments. Avant lui, Bossuet et La Bruyère avaient fait de même.

(3) C’est la faute du temps plutôt que de l’homme ». « Non fuit... Ciceronis hoc vitium, sed temporis » (Sénèoue, iragm. cité par Aulu Belle, Noctes atticæ, xii, 2).

(4) Nouvellement. V. Lex.

VOLTAIRE

d’avoir de l’esprit, sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. Ne pouvant trouver des pensées nouvelles, ils ont cherché des tours nouveaux, et ont parlé sans penser, comme des gens qui mâcheraient à vide et feraient semblant de manger en périssant d’inanition.

Au lieu que c’est une loi dans l’Académie française de faire imprimer tous ces discours, par lesquels seuls elle est conn ue, ce devrait être une loi de ne les imprimer pas L

L’Académie des belles-lettres s’est proposé un but plus sage et plus utile, c’est de présenter au public un recueil de mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces mémoires sont déjà estimés chez les étrangers...

L’Académie des sciences, dans ses recherches plus difficiles et d’une utilité plus sensible, embrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. 11 est à croire que des études si profondes et si suivies, des calculs si exacts, des découvertes si fines, des vues si grandes, produiront enfin quelque chose qui servira au bien de l’univers...

Pour l’Académie française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages cki siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s’y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins 1 2. La Fontaine en fourmille : celles qu’on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L’Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. Les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du roi, seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J’ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu’elle a été renouvelée par un homme dont l’esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a eu le sort

(1) V. Notes gramm., p. 987, 4°.

(2) Assertion inquiétante, qui fait prévoir les chicanes dont sera rempli le Commentaire de Corneille. Voltaire y relèvera comme des fautes , les particularités de la langue du siècle précédent.

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de beaucoup d’autres projets utiles, d’être approuvée et d’être négligée. /

Une chose assez singulière A, c’est que Corneille,, qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de noblesse les premières de ses bonnes tragédies, lorsque la langue commençait à se former, écrivit toutes les autres très incorrectement et d’un style très bas, dans le temps que Racine donnait à la langue française tant de pureté, de vraie noblesse, et de grâces, dans le temps que Despréaux la fixait par l’exactitude la plus correcte, par la précision, la force, et l’harmonie. Que l’on compare la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celui-ci est du temps de Tristan1 2. 11 semblait que Corneille négligeât son style à mesure qu’il avait plus besoin de le soutenir, et qu’il n’eût que l’émulation d’écrire au lieu de l’émulation de bien écrire. Non seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises ; mais le style eu est très mauvais. Ce qui est encore plus étrange, c’est que de notre temps même nous avons eu des pièces de théâtre, des ouvrages de prose et de poésie, composés par des académiciens qui ont négligé leur langue au point qu’on ne trouve pas chez eux dix vers ou dix lignes de suite sans quelque barbarisme. On peut être un très bon auteur avec quelques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. Un jour une société de gens d’esprits éclairés compta plus de six cents solécismes intolérables dans une tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et la plus grande faveur à la cour3. Deux ou trois succès pareils suffiraient pour corrompre la langue sans retour, et pour la faire retomber dans son ancienne barbarie, dont les soins assidus de tant de grands hommes l’ont tirée.

(1) Ce dernier alinéa n’appartient pas au texte de Jore (1734), donné par l’édition critique de M. Lanson. Il est conforme à celle de Kehl, qui en reproduit d’ailleurs une autre plus ancienne.

(2) Et en effet, Corneille parle la langue de sa génération, qui est aussi celle de Tristan. Celui-ci, né en 1601, mort en 1655, obtint de grands succès au théâtre (Mariamne, Penthée, la Mort de Sénèque , etc.).

(3) Ce passage a été ajouté par Voltaire en 1752. Il s’agit du Catilina de Crébillon, V^p. 439 et la n. 1.

Ln-tête tiré de l’édition de la Henriade de 1730.

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