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CHAPITRE VI

Remarques sur les Pensées de Pascal (1734).

Aux Lettres philosophiques, Voltaire joignit, sous la forme d’une vingt-cinquième lettre, ses Remarques sur les Pensées de Pascal, écrites dès 1728.

Dans cet ouvrage, si différent de ceux qu’il avait jusqu’alors publiés, Voltaire commence une œuvre de propagande philosophique. Son incrédulité, qui s’est armée en Angleterre, entreprend de réfuter un des livres écrits au dix-septième siècle pour défendre la religion chrétienne. Plus tard, il s’attaquera à Descartes, puis à Bossuet lui-même; cette fois, il livre bataille à Pascal, qui, tout en affectant, à la suite de Montaigne, de mépriser la raison, avait fait de cette raison même un magnifique usage dans un but apologétique. Voltaire s’élève, comme il le dit, contre la prétention de « prouver par la métaphysique la religion chrétienne ».

Les outrances du grand moraliste de Port-Royal donnaient beau jeu à son adversaire, qui — on le verra plus loin — a quelquefois raison contre lui. Pascal, génie incomparable et admirable chrétien, n’est pas un Père de l’Église et Voltaire aurait pu le réfuter, sans renverser pour cela le dogme que l'auteur des Pensées défend avec tant d’originalité.

Sans doute l’ardeur que Voltaire apporte à cette controverse montre bien' qu’il s’agissait dans sa pensée de combattre plus qu’une opinion individuelle : c’était au christianisme lui-même que l’auteur en voulait; mais enfin c’est contre le sombre pessimisme de Pascal qu’il déclare protester. 11 prend, comme il dit, « le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ».

Nous donnons ici quelques-unes de ces remarques auxquelles Voltaire attachait tant d’importance qu’il y est revenu plus tard, notamment à la fin de sa vie.

vous envoie 1 les remarques critiques que j’ai faites depuis longtemps 2 sur les Pensées de Pascal. Ne me comparez point ici, je vous prie, à Ezéchias, qui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je respecte le génie et l’éloquence de M. Pascal 3; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu’il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces pensées, qu'il avait jetées au hasard sur le papier pour les examiner ensuite : et c’est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées.

11 me paraît qu’en général, l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées , était de montrer l’homme dans un jour odieux ; il s’acharne à nous peindre tous, méchants et malheureux4; il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les Jésuites. Il impute à l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes : il dit éldquemment des injures au genre humain. ^

J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime5, j’ose assurer que nous ne sommes ni si méchants, ni si malheureux qu’il le dit. Je suis très persuadé que, s’il avait suivi dans le livre qu’il méditait le dessein qui paraît dans ses Pensées , il aurait fait un livre plein de paralogismes6 éloquents et de faussetés admirablement

(1) Nous avons révisé ces extraits sur le texte de l’édition critique donnée par M. Lanson en 1909.

(2) Voltaire avait trente-quatre ans quand il disait cela II se peut en effet, que depuis longtemps il tût tenté d’écrire ces réflexions. Il semble cependant que certaines d’entre elles (en particulier la sixième,) portent bien la marque du séjour de Voltaire en Angleterre.

(3) Voltaire commence par saluer son adversaire avant de lui livrer assaut.

(4) Il est certain qu’il y a du pessimisme dans Pascal; ce pessimisme est le fait du sombre génie de l’auteur et de son jansénisme, mais il tient aussi au christianisme lui-même.

(5) On remarquera le ton oratoire de ce passage, ton rare chez Voltaire, surtout à cette époque de sa carrière.

(6) Raisonnement faux ; tandis que le sophisme suppose chez celui qui le fait l’intention de tromper, le paralogisme procède d’une erreur involontaire et inaperçue.

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déduites. Je crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétienne 1 , sont plus capables de scandaliser que d’édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les apôtres? C’est vouloir soutenir un chêne en l’entourant de roseaux; on peut écarter les roseaux inutiles sans craindre de faire tort à l’arbre.

J’ai choisi avec discrétion quelques pensées 2 de Pascal : j’ai mis les réponses au bas, c’est à vous à juger si j’ai tort ou raison 3.

Pensées de M. Pascal.

1. « Les grandeurs et les misères de V homme sont tellement visibles qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère: car il faut que la véritable religion connaisse à fond notre nature; c'est-à-dire qu'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable , et la raison de l'un et de l'autre il faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent 4. »

(1) On voit que Voltaire ne songe pas seulement à Pascal, il est comme agacé par l’effort de l’apologétique de son temps. Il trouve mauvais qu’on cherche à prouver la vérité de la religion.

(2) Exactement soixante-douze; nous citons les principales.

(3) Dans une édition postérieure, reproduite par l’édition de Kehl, Voltaire, au lieu de ces mots c'est à vous, etc., ajoutait : « Au reste on ne peut trop répéter ici combien il serait absurde et cruel de faire une affaire de parti de cet examen des Pensées de Pascal ; je n'ai de parti que la vérité; je pense qu’il est très vrai que ce n’est pas à la métaphysique de prouver la religion chrétienne, et que la raison est autant au-dessous de la foi, que le fini est au-dessous de l’infini. Il ne s’agit ici que de raison, et c’est si peu de chose chez les hommes que cela ne vaut pas la peine de se fâcher. » La dernière phrase est de pure précaution, tandis que celle-ci : ce n'est pas à la métaphysique de prouver la religion chrétienne, indique très nettement le point de vue de Voltaire.

(4) V. Pascal, éd. Ilavet, XII, 1 (p. 206), et Bmnschvicg VII, 430. Ces lignes sont le commencement d’un fragment important, écrit à Port- Royal en vue d’une conférence que fit Pascal dèvant plusieurs amis pour leur exposer le plan de son ouvrage. Filleau de la. Chaise et Etienne Périer nous ont conservé le souvenir de cet entretien.

Cette manière de raisonner paraît fausse et dangereuse : car la fable de Prométhée et de Pandore... et les dogmes des Siamois rendraient aussi bien raison de ces contrariétés apparentes i. La religion chrétienne n’en demeurera pas moins vraie, quand même on n’en tirerait pas ces conclusions ingénieuses qui ne peuvent servir qu’à faire briller l’esprit2. Le christianisme n’enseigne que la simplicité, l’humanité, la charité : vouloir le réduire à la métaphysique, c’est vouloir en faire une source d’erreurs.

II. « Qu'on examine sur cela 3 toutes les religions du monde et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse. Sera-ce celle qu'enseignaient les philosophes, qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous ? est-ce là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Estce avoir guéri la présomption de l'homme que é de V avoir égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? »

Les philosophes n’ont point enseigné de religion ; ce n’est pas leur philosophie qu’il s’agit de combattre. Jamais philosophe ne s’est dit inspiré de Dieu, car dès lors il eût cessé d’être philosophe, et il eût fait le prophète4. 11 ne s’agit pas de savoir si Jésus-Christ doit l’emporter sur Aristote ; il s’agit de prouver que la religion de Jésus- Christ est la véritable5 et que celles de Mahomet, des païens et toutes les autres sont fausses 6.

(1) On découvre tout de suite le plan de Voltaire, en le voyant assimiler les dogmes chrétiens aux fahles de la mythologie grecque et aux «dogmes » des Siamois.

(2) C’est un abus de langage que d’appeler ingénieuses les Pensées de Pascal et de faire entendre qu’en les écrivant, l'auteur a cherché à laire briller son esprit.

(3) Cette pensée fait suite à la précédente, et n’en est séparée que par quelques lignes dans le texte de Pascal.

(4) La philosophie et la religion sont essentiellement différentes; cependant, sur certains points, elles peuvent se combattre ou se confirmer.

(5) C’est précisément pour prouver que la religion chrétienne est la véritable que Pascal entreprend de démontrer qu’elle explique mieux que toute philosophie, les contradictions de la nature humaine.

(6) Dans une édition postérieure, «Voltaire ajoutait : « Il n’est pas vrai que les philosophes nous aieqt proposé pour tout bien un bien qui est

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V. « Ne parier point que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas. Lequel prendrez-vous donc?... pesons le gain et la perte en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez , vous gagnez tout ; si vous perdezy vous ne perdez rien. Pariez donc qu'il est sans hésiter . Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons, puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous n auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager i. »

Il est évidemment faux de dire : a Ne point parier que Dieu est, c’est parier qu’il n’est pas 2 », car celui qui doute et demande à s’éclairer, ne parie assurément ni pour ni contre. D’ailleurs cet article paraît un peu indécent et puéril3; cette idée de jeu, de perte et de gain, ne convient

en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu’on aspire à mériter d’être rejoint à la Divinité dont nous sommes émanés. » Ces philosophes nous invitent en effet à nous rapprocher de Dieu, mais par nos propres moyens, car ils estiment que nous sommes par nature capables de cette perfection; c’est ce que Pascal, dans Y Entretien avec M. de Saci, appelle « un principe d’une superbe diabolique » et cette prétention est tout à fait contraire à l’esprit du christianisme.

(1) Éd. llavet, X, 1 (p. 175), éd. Brunsehvicg, III, 233 (p. 439). Le texte n’est pas tout à fait le même. « On a beaucoup discuté sur la valeur de l’argument de Pascal ; mais on s’est rarement tenu dans les conditions qu'il a lui-même marquées. Tout d’abord l’argument ne constitue pas le fond ni l’essentiel de Y Apologie : le plan exposé vers 1658 et dont Etienne Pascal nous adonné le résumé, n’en fait pas mention; il ne constitue pas un argument théorique; mais dans l’absence qu’il suppose de toute preuve théorique, Pascal cherche un moyen pratique pour tourner vers la religion le désir et l’attention du libertin, un levier pour le soulever. Par hypothèse la vérité des deux partis est hors de cause. Ce n’est pas tout; le pessimisme est supposé en même temps que le scepticisme. La vie humaine, abandonnée à son cours naturel, est incapable de nous apporter quelque félicité. En renonçant à jouir des plaisirs qui s’offrent à lui, le libertin ne sacrifie donc rien, quel que soit le parti qu’il prenne sur la vie future ; il n’aura rien à regretter quant à cette vie, car le chrétien, fût-il déçu finalement, est à la fois meilleur et plus heureux que l’incrédule. En d’autres termes, si, obligés de prendre un billet de loterie, nous avons à choisir entre deux loteries différentes, les billets étant gratuits et les chances de gain étant exactement égales, nous ne devrons rationnellement tenir compte que de la valeur du lot. L’argument de Pascal est valable du moment qu’il ne reste plus que cette considération et c’est à écarter tout autre ordre de considération que vise toute sa dialectique. » (Note de l’éd. Brunschvicg, p. 438.)

(2) Si l’on se place au point de vue de Pascal, celui qui doute est aussi bien en dehors de la religion que celui qui*nie.

(3) Pascal n’est pas un docteur en robe argumentant en chaire, ou com-

point à la gravité du sujet ; de plus l’intérêt 1 que j’ai à croire une chose n’est pas une preuve de l’existence de cette chose. Je vous donnerai, me dites-vous, l’empire du monde si je crois que vous ayez raison : je souhaite alors, de tout mon cœur, que vous ayez raison ; mais jusqu’à ce que vous me l’ayez prouvé, je ne puis vous croire. « Commencez, pourrait-on dire, monsieur Pascal, par convaincre ma raison. J’ai intérêt, sans doute, qu’il y ait un Dieu ; mais, si dans votre système Dieu n’est venu que pour peu de personnes, si le petit nombre des élus est effrayant, si je ne puis jien du tout par moi-même, dites-moi, je vous prie, quel intérêt j’ai à vous croire. N’ai-je pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel front2, osez-vous me montrer un bonheur infini auquel, d’un million d’hommes, un seul à peine3 a droit d’aspirer? Si vous voulez me convaincre, prenez-vous y d’une autre façon et n’allez pas tantôt me parler de jeu de hasard, de pari, de croix et de pile, et tantôt m’effrayer par les épines que vous semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne servirait qu’à faire des athées, si la voix de toute la nature né nous criait qu’il y a un Dieu, avec autant de force que ces subtilités ont de faiblesse. »

VI. (( En voyant V aveuglement et la misère de l'homme et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout V univers muet , et V homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de Vunivers, sans savoir qui Vy a mis , ce qu'il y est

posant un traité pour de jeunes clercs. Il discute en homme du monde avec des libertins qui traitent la question religieuse « à la cavalière », et emprunte quelque chose de leur ton. En tout cas, n’est-ce pas admirable de voir Voltaire rappeler Pascal au respect de la religion ?

(1) C’est la nature des questions envisagées qui est cause, que, en pareille matière, nous ne pouvons séparer notre intérêt des solutions adoptées. Du parti que nous prendrons dépend, en effet, non seulement la direction de notre vie, mais notre destinée éternelle.

(2) Contrairement à son habitude, Voltaire, ici, laisse éclater son irritation et sa haine.

(3) Exagération odieuse des outrances mêmes du jansénisme, V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.

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venu faire , ce qu'il deviendra en mourant , j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait emporté endormi dans une île déserte et effroyable , et qui s'éveillerait sans connaître oà il est , et sans avoir aucun moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état i. »

En lisant cette réflexion je reçois une lettre d’un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné.

Voici ses paroles 2 :

a Je suis ici comme vous m’y avez laissé; ni plus gai, ni plus triste, ni plus riche, ni plus pauvre ; jouissant d’une santé parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable3; sans amour, sans avarice, sans ambition, et sans envie ; et tant que tout cela durera, je m’appellerai hardiment un homme très heureux. »

11 y a beaucoup d’hommes 4 aussi heureux que lui. 11 en est des hommes comme des animaux; tel chien couche et mange avec sa maîtresse ; tel autre tourne la broche et est tout aussi content ; tel autre devient enragé et on lé tue.

Pour moi, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une île déserte, mais peuplée, opulente, policée et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine ie comporte. Quel est l’homme sage qui sera prêt à se pendre parce qu’il ne sait pas comme on voit Dieu face à face et que sa raison ne peut débrouiller le mystère de la Trinité ?

Il faudrait autant se désespérer de n’avoir pas quatre pieds et deux ailes. Pourquoi nous faire horreur de notre

(1) Éd. Havet, XI, 8 (p. 201); éd. Brunschvicg, XÏ, 093 (p. 646),

(2) Ces paroles sont de Falkener.

(3) Ce sont là des éléments de bonheur. Mais est-ce tout ? N 'est-ce pas précisément la grandeur de l’homme que les conditions énumérées ici ne lui suffisent pas toujours ?

(4) Il y a sans doute beaucoup d'hommes que les problèmes métaphysiques n'empêcheront jamais de dormir; mais il y en a d'autres aussi, qui, comme Pascal, estiment qu’il n’en est pas tout à fait des hommes comme des animaux . Ils ne peuvent se résigner ni à vivre, ni à mourir comme des chiens.

être? Notre existence n’est point si malheureuse qu’on veut nous le faise accroire. Regarder l’univers comme un cachot et tous les hommes comme des criminels qu’on va exécuter est l’idée d’un fanatique l. Croire que le monde est un lieu de délices où l’on ne doit avoir que du plaisir, c’est la rêverie d’un sybarite. Penser que la terre, les hommes et les animaux sont ce qu’ils doivent être dans l’ordre de la Providence, est, je crois, d’un homme sage.

XXII. « Que chacun examine sa pensée , il la trouvera toujours occupée au passé et à V avenir, nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons , ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer V avenir. Le présent n'est jamais notre but : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet 2. »

Il faut, bien loin de se plaindre, remercier l’auteur de la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l’avenir. Le trésor le plus précieux de l’homme est cette espérance qui nous adoucit nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession dès plaisirs présents. Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s’occuper que du présent, on ne sèmerait point, on ne bâtirait point, on ne planterait point, on ne pourvoirait à rien, on manquerait de tout au milieu de cette fausse jouissance.

Un esprit comme M. Pascal pouvait-il donner dans un lieu commun aussi faux que celui-là? La nature a établi que chaque homme jouirait du présent en se nourrissant, en écoutant des sons agréables, en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu’en sortant de ses états, souvent au milieu de ces états même, il penserait au lendemain, sans quoi il périrait de misère aujourd’hui3.

(1) Le mot est dur. mais traduit bien la pensée de Voltaire. Pour lui, tous ceux qui se passionnent pour la question religieuse sont des fanatiques.

(2) Éd. Havet, III, 5 (p. 44); éd. Brunschvicg, II, 172 (p. 408).

(3) Dans une édition postérieure, Voltaire ajoutait : « Il n’y a que les enfants et les imbéciles qui ne pensent qu'au présent; faudra-t-il leur

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XL. « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et cela , non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde défaillir ; mais par ses propres maximes , et par un dessein premier et principal : car de dire des sottises par hasard et par faiblesse , c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à dessein , c'est ce qui n'est pas supportable , et d'en dire de telles que celles^à1.»

Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement, comme il a fait ! Car il a peint la nature humaine, et le pauvre projet de Nicole, de Malebranche, de- Pascal de décrier Montaigne 2.

LX, « Quand l'univers écraserait l'homme , il serait encore plus noble que ce qui le tue , parce qu'il sait qu'il meurt: et l'avantage que V univers a sur lui , l'univers n'en sait rien 3. »

Que veut dire ce mot noble 4 ? Il est bien vrai que ma pensée est autre chose, par exemple, que le globe du soleil; mais est-il bien prouvé qu’un animal, parce qu’il a quelques pensées, est plus noble que le soleil qui anime tout ce que nous connaissons de la nature ? Est-ce à l’homme à en décider? il est juge et partie. On dit qu’un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à l’ouvrier, et qu’il est d’un usage plus utile ; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal haut d’environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal ? Qui est le plus utile au monde, ou de cet animal ou de l’astre qui éclaire tant de globes ? et

ressembler ? » Non, sans doute, mais c’est un tait que le ^présent ne nous suffit pas et qu’au milieu même de nos joies, nous sommes préoccupés du lendemain.

(1) Éd. Havet, VI, 33 (p. 101); éd. Brunschvicg, II, 62 (p. 343).

(2) Dans les éditions postérieures, Voltaire a écrit : « Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé d’eux-mêmes, ils n’auraient pas réussi. Mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri III, qui est savant dans un siècle d’ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom nos faiblesses et nos folies, est un homme qui sera toujours aimé. »

(3) Éd. Havet, I, 6 (p. 22); éd. Brunschvicg, VI, 347 (p. 488).

(4) Pascal estime que l’esprit est infiniment au-dessus de la matière. C’est une opinion qui lui est commune avec beaucoup de penseurs.

en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables à l’univers matériel1?

Envoi îles « Remarques sur les Pensées » cle Pascal.

A M. DE Gideville.

(1- juillet 1733.)

Je viens, mon cher ami, d’envoyer au très intelligent, mais très fautif Jore 2 , une vingt-cinquième Lettre 3 4, qui contient une petite dispute que je prends la liberté d’avoir contre Pascal. Le projet est hardi ; mais ce misanthrope chrétien, tout sublime qu’il est, n’est pour moi qu’un homme comme un autre, quand il a tort ; et je crois qu’il a tort très souvent. Ce n’est pas contre l’auteur des Provinciales que j’écris, c’est contre l’auteur des Pensées , où il me paraît qu’il attaque l’humanité beaucoup plus cruellement qu’il n’a attaqué les Jésuites. Si tous les hommes vous ressemblaient, mon cher Gideville, M. Pascal n’eût point dit tant de mal de la nature humaine. Vous me la rendez respectable et aimable, autant qu’il veut me la rendre odieuse. Je suis bien fâché contre le dévot satirique de ce qu’il m’a empêché de retoucher Mademoiselle Du GuesclinA et d’achever mon opéra5. Je ne sais s’il ne vaut pas mieux faire un bon opéra, bien mis en musique, que d’avoir raison contre Pascal. Je vous enverrai et tragédie et opéra, dès que tout cela sera- au net.

(1) Cette remarque, avec quelques autres, n’a été donnée par Voltaire que dans l’édition de Genève de 1742.

(2) V. p. 107, n. 2. La date de cette lettre répond à ce que nous avons dit au début. Voltaire retint pendant un an l’édition de Jore.

(3) La vingt-cinquième des Lettres philosophiques . Dans l’édition de Kehl, les Remarques sur les Pensées de Pascal ont été séparées des Lettres philosophiques et se trouvent au tome XXXII (Philosophie générale).

(4) La tragédie d’Adélaïde Du Guesclin. Voir le chapitre suivant.

(5) L’opéra de Samson , 1731.

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En plein orage, après les « Lettres philosophiques ».

A. M. LE COMTE d’ArGENTAL 1 2 3 4.

f (avril 1764.)

On dit qu’après avoir été mon. patron vous allez être mon juge, et qu'on dénonce à votre sénat ces Lettres anglaisescomm^un mandement du cardinal de Bissi, ou de Pévèque de Laon. Messieurs tenant la cour du Parlement, de grâce, souvenez-vous de ces vers :

Il est dans ce saint temple un sénat vénérable , Propice à V innocence, au crime redoutable ,

Qui , des lois de son prince et V organe et V appui., Marche d'un pas égal entre son peuple et lui , etc. 2.

Je me flatte qu’en ce cas les présidents Hénault et Roujault, les Berthier3, se joindront à vous, et que vous donnerez un bel arrêt par lequel il sera dit que Rabelais, Montaigne, l’auteur des Lettres persanes, Bayle, Locke et moi chétif, serons réputés gens de bien et serons mis hors de cour et de procès.

Si vous voyez M. Hérault 4, sachez, je vous prie, ce qu’aura dit le libraire, qui est à la Bastille et encouragez ledit M. Hérault à me faire auprès du bon cardinal et de l’opiniâtre Ghauvelin5 tout le bien qu’il pourra humainement faire.

(1) D’Argental (1700-1788), conseiller au Parlement de Paris, ami, correspondant et intermédiaire de Voltaire auprès de la Comédie- Française. Comme il lui rendait de continuels services, Voltaire l’appelait son ange-gardien et il étendait le compliment à Mme d’ Argentai. Cette lettre est écrite de Lorraine (en dehors du territoire français), où Voltaire avait dû se réfugier au moment de l’orage qui suivit la publication des Lettres 'philosophiques .

(2) Henriade, ch. iv. v. 399.

(3) Hénault. V. p. 393, n. 4. — Roujault, alors président de la Quatrième Chambre des Enquêtes. — Les frères Berthier étaient l’un président de la Cinquième des Enquêtes, l’autre conseiller en la Quatrième Chambre.

(4) Hérault était déjà lieutenant de police en 17*26, quand Voltaire lut mis pour la seconde foi* à la Bastille.

(5) Le cardinal de Fleury, premier ministre de 1726 à 1743. — Chauvelin (1685-1762), garde des sceaux et secrétaire d’État aux affaires étrangères (1727-1737). Il était considéré comme le second du cardinal de Fleury.

Voltaire

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Je vais vous parler avec la confiance que je vous dois et qu’on ne peut s’empêcher d’avoir pour un cœur comme le vôtre. Quand je donnai permission, il y a deux ans, à Thiériot d’imprimer ces maudijtes Lettres , je m’étais arrangé pour sortir de France et aller jouir, dans un pays libre, du plus grand avantage que je connaisse, et du plus beau droit de l’humanité, qui est de ne dépendre que des lois, et non du caprice des hommes. J’élais très déterminé à cette idée ; l’amitié seule m’a fait entièrement changer de résolution, m’a rendu ce pays-ci plus cher que je ne l’espérais. Vous êtes assurément à la tête1 des personnes que j’aime et ce que vous avez bien voulu faire pour moi, dans cette occasion, m’attache à vous bien davantage, et me fait souhaiter plus que jamais d’habiter le pays où vous êtes. Vous savez tout ce que je dois à la généreuse amitié de Mme du Châtelet, qui avait laissé un domestique à Paris, pour m’apporter en poste les premières nouvelles. Vous eûtes la bonté de m’écrire ce que j’avais à craindre 2 et c’est à vous et à elle que je dois la liberté dont je jouis. Tout ce qui me trouble à présent, c’est que ceux qui peuvent savoir la vivacité des démarches de Mme du Châtelet, et qui n’ont pas un cœur aussi tendre et aussi vertueux que vous, ne rendent pas à l’extrême amitié et aux sentiments respectables dont elle m’honore toute la justice que sa conduite mérite. Cela me désespérerait et c’est en ce cas surtout que j’attends de votre générosité que vous fermerez la bouche à ceux qui pourraient devant vous calomnier une amitié si vraie et si peu commune.

Faites-moi la grâce, je. vous en prie, de m’écrire où en sont les choses, si M. de Cliauvelin s’adoucit et si M. Rouillé3 peut me servir auprès de lui, si M. l’abbé de Rothelin .peut m’être utile. Je crois que je ne dois pas trop me

(1) A la tête. V. Notes gramm., p. 988, VIII, 2.

(2) Il avait à craindre un emprisonnement. En fait, le 3 mai suivant, il apprenait qu’une lettre de cachet était lancée contre lui.

(3) Ant. -Louis Rouillé (1689-1761), conseiller au Parlement de Paris, fut plus tard ministre de la Marine, puis des Affaires étrangères.

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