CHAPITRE Vil
Trois tragédies : Adélaïde Du Guesclin (1734). La Mort de César (1735). — A lzire (1736).
Si l’on veut juger de la souplesse et de la variété de Voltaire dans le choix de ses sujets et dans la manière dont il les traitait, il suffit de considérer ces trois œuvres si différentes, qui se suivent de près : Adélaïde Du Guesclin , la Mort de César , Alzire.
La première est unfc tragédie passionnée, dans la note de Zaïre , mais avec moins d’originalité et de bonheur. La pièce, dont le sujet était emprunté encore à notre histoire nationale, contient des situation^ pathétiques et une belle étude d'uù amour jaloux et plein de rage, qui divise deux frères jusque-là très unis. Mais l’accueil du public fut malveillant.
La Mort de César est une tragédie républicaine comme Brutusy et inspirée également de Shakespeare. L’amour, qui emplit Zaïre et Adélaïde Du Guesclin , lie tient dans cette pièce aucune place. Voltaire ne pouvant la risquer sur le théâtre, la fit jouer dans un collège, devant un public très choisi de gens du monde et meme de la cour. Plus tard, la tragédie devait être reprise avec succès.
ADÉLAÏDE DU GUESCLIN
Avec Alzire , Voltaire nous transporte en Amérique au temps delà conquête espagnole. C'est une pièce philosophique, où l’on voit le fanatisme en opposition avec les vertus primitives comme aussi avec la modération et la sagesse d’une âme éclairée* Alzire obtint le plus vif succès h
ADÉLAÏDE DU GUESCLIN
Tragédie en cinq actes.
18 janvier 1734.
La scène est à Lille, dans les premières années du règne de Charles VII; l’héroïne, une nièce de Du Guesclin, est aimée à la fois par deux frères, deux princes de Bourbon, le duc de Vendôme et le duc de Nemours. Le premier s’est allié aux Anglais. Le second reste fidèle à son roi. Le duc de Vendôme a sauvé Adélaïde Du Guesclin d’une bande de brigands qui la poursuivait: la jeune fille a donc envers lui une dette de reconnaissance, mais c’est vers le duc de Nemours, que la porte son cœur. Les deux princes s’aimaient tendrement, leur rivalité en amour les transforme en frères ennemis. Voici le plan de la pièce :
Acte premier. — Adélaïde Du Guesclin est à la cour du duc de Vendôme. Le sire de Coucy, qui a distingué les mérites de la jeune fille et qui, dans d’autres circonstances, briguerait l’honneur d’obtenir sa main, s’efface devant son suzerain, pour le rallier à la cause royale. Vendôme vient lui-même offrir à la nièce de Du Guesclin l’hommage de son amour. Celle-ci objecte les circonslances, la guerre et l’incertitude où l’on est du sort de Nemours. Or, un bruit cpurb que ce prince viendrait vers son frère, mais en ennemi, pour l’attaquer au nom du roi. En effet, l’alarme est donnée : on annonce l’assaut. Vendôme, avant de courir aux armes, sollicite un mot d’amour d’Adélaïde, qui ne lui donne qu’une vague espérance.
Acte IL — L’assaut a été repoussé par le courage de Vendôme et le sang-froid de Concy.- Le chef des assaillants est blessé et prisonnier. Vendôme reconnaît en lui son frère et l’embrasse affectueusement.
VENDÔME
« Quelle voix, quels accents ont frappé mes esprits ?
Nemours, le regardant.
M'as-tu pu méconnaître ?
(i) Nous renvoyons le lecteur, pour plus de détails, au livre de M. Henri Lion, les Tragédies de Voltaire.
VOLTAIRE
Vendôme, l'embrassant.
Ah ! Nemours ! Ah ! mon frère !
NEMOURS
Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère.
Je ne le suis que trop, ce frère infortuné,
Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné.
VENDÔME
Tu n'es plus que mon frère. »
La présence d’Adélaïde suffit pour séparer les deux frères. Nemours, en la voyant, tombe dans les bras de son écuyer. Sa blessure se rouvre et son sang coule. Cependant Vendôme presse Adélaïde de ses instances : il sent qu’il a un rival, mais ses soupçons s’égarent sur Coucy. Celui-ci se disculpe aisément et conseille à Vendôme de se rallier au roi.
Acte III. — Nemours se désespère à la pensée que la nièce de Du Guesclin va épouser Vendôme, il lui reproche son infidélité et Adélaïde, qui se trouve alors dans la même situation que J unie en face de Britannicus jaloux, se justifie aussi facilement. Vendôme, qui n’a pas encore deviné que son frère est son rival, vient, devant lui, annoncer à Adélaïde que pour la mériter il se soumet au roi. Il la presse de raccompagner à l’autel. Mais la jeune fille, placée dans la plus cruelle des situations entre ces deux frères qui à cause d’elle vont brûler d une haine meurtrière, demande à mourir. Vendôme s'étonne et s’irrite, il la presse de lui nommer son rival. Alors Nemours éclate.
NEMOURS
« Pourquoi d'un choix indigne osez-vous l’accuser?
VENDÔME
Et pourquoi, vous, mon frère, osez vous l’excuser?
Est-il vrai que de vous elle était ignorée ?
Ciel ! à ce piège affreux ma foi serait livrée !
Tremblez. %
NEMOURS
Moi ! que je tremble ! Ah ! j’ai trop dévoré
L’inexprimable horreur où toi seul m’as livré;
J’ai forcé trop longtemps mes transports au silence ;
Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengeance !
Connais un désespoir à tes fureurs égal :
Frappe, voilà mon cœur etvdilà ton rival ! »
Vendôme exaspéré déclare, devant Adélaïde, qu’il se vengera.
« Adieu : si vous voyez les effets de ma rage,
N’en accusez que vous; nos maux sont votre ouvrage. »
Acte IV. — Nemours presse Adélaïde de partir. Lui, il est retenu par sa parole, mais il assure la jeune fille de sa fidélité : elle partira avec le nom de son époux. Vendôme, qui survient, s’emporte contre son frère et, comme Adélaïde déclare qu’il est innocent, il s’écrie :
« Plus vous le défendez, plus il devient coupable;
G est vous qui le perdez, vous qui l’assassinez,
Vous, par qui tous nos jours étaient empoisonnés... »
ADÉLAÏDE DU GUESCLIN 263
Enfin, il offre à la malheureuse une dernière fois sa main, lui disant que ce mariage est le seul moyen de sauver Nemours. Adélaïde refuse. Vendôme est près de succomber à la rage. Coucy essaie en vain d'apaiser son maître, qui lui commande le meurtre de Nemours. Coucy, voyant que tout est inutile, promet d’obéir. Un coup de canon annoncera la mort du prince.
Acte V. — Vendôme commence à sentir quelques remords. Il veut donner contre-ordre. A ce moment, il apprend qu’on emporte un corps ^souillé de sang et l’on entend le canon. Alors il se désole. Adélaïde, croyant qu’il est encore temps de sauver Nemours, vient se sacrifier. Elle accompagnera Vendôme à l’autel, puis se frappera, comme avait résolu de le faire Andromaque. Apprenant qu'il est trop tard, elle est près de défaillir et Vendôme s’apprête à se faire justice à lui-même. Coucy survient alors et voyant le désespoir de son maître, il lui apprend qu’il lui a désobéi : Nemours est sain et sauf. Le cadavre qu’on avait vu transporter est celui d’un assassin que Coucy a tué. Nemours parait. Vendôme plein de remords, lui cède Adélaïde et obtient le pardon de son frère i.
Voltaire avait fait précéder la pièce de cet avertissement :
« Le fond de cette tragédie n’est point une fiction. Un duc de Bretagne, en 1337, commanda au seigneur de Bavalan d’assassiner le connétable de Clisson. Bavalan, le lendemain, dit au duc qu’il avait obéi : le duc alors, voyant toute l’horreur de son crime et en redoutant les suites funestes, s’abandonna au plus violent désespoir. Bavalan le laissa quelque temps sentir sa faute et se livrer au repentir; enfin, il lui apprit qu’il l’avait aimé assez pour désobéir à ses ordres, etc.
« On a transporté cet événement dans d’autres temps et dans d’au- * très pays pour des raisons particulières. »
, En 1751, pendant son séjour en Prusse, Voltaire reprit cette tragédie et l’envoya à Paris, où elle fut jouée sous le nom du Duc de Foix. L’année suivante, Frédéric II, très frappé du sujet de cette pièce, voulut la faire jouer sur son théâtre particulier par les princes de sa famille. Il obtint même de l’auteur que celui-ci la mît en trois actes en supprimant les rôles de femmes, car les acteurs et surtout les actrices ne se trouvaient pas toujours en nombre. La pièce fut jouée ainsi plusieurs fois sous le nom du Duc d'Alençon, avec un grand succès. Le prince Henri, frère du roi, y montrait un talent dont Voltaire parlait encore avec intérêt longtemps plus tard.
(1) C’est alors que se tournant vers Coucy qui, après tant de bons conseils, lui a rendu un si grand service, Vendôme dit :
« Es-tu content, Coucy ? »
On sait qu’un loustic du parterre répondit . Couçi-Couça, et que cette plaisanterie, dit-on, fit tomber la pièce. Mais ce mot se trouvant à l’avant-dernier vers de la tragédie, il n’était plus temps de faire du tort à l’œuvre de Voltaire, si par ailleurs elle avait eu du succès.
VOLTAIRE
LA MORT DE CÉSAR
Tragédie représentée le 11 août 1735 au collège d'Harcourt1, et le 21 août 7743 au Théâtre Français.
Offre de sa tragédie. Recommandation.
Lettre a M. l’abbé Asselin,
Proviseur du collège d’Harcourt.
Mai 1735.
En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée que j’ai depuis longtemps de vous présenter la Mort de César, pièce de ma façon, toute propre pour un collège, où l’on n’admet point de femmes sur le théâtre. La pièce n’a que trois actes, mais c’est de tous mes ouvrages celui dont j’ai le plus travaillé la versification. Je m’y suis proposé pour modèle votre illustre compatriote 2, et j’ai fait ce que j’ai pu pour imiter-de. loin
« La main' qui crayonna a L’âme du grand Pompée et celle de Cinna. »
11 est vrai que c’est un peu la grenouille qui s’enfle pour être aussi grosse que le bœuf ; mais enfin je vous offre ce que j’ai. Il y a une dernière scène à refondre, et sans cela, il y a longtemps que je vous aurais fait la proposition. En un mot, César, Brutus, Cassius et Antoine sont à votre service quand vous voudrez.
Je suis bien sensible à la bonne volonté que vous voulez bien témoigner pour le petit Champbouin, que je vous ai recommandé. C’est un jeune enfant qui ne demande qu’à travailler, et qui peut, je crois, entrer, tout d’un coup en rhétorique ou en philosophie. Nous sommes bon gentilhomme et bon enfant, mais nous sommes pauvre. Si l’on pouvait se contenter d’une pension modique, cela
(1) Le collège d'Harcourt est aujourd’hui le lycée Saint- Louis.
(2) Corneille. M. Asselin était normand.
LA MORT DE CESAR
nous accommoderait fort : et elle serait au moins payée régulièrement, car les pauvres sont les seuls qui payent bien.
Enfin, monsieur, si vous saviez quelque débouché pour ce jeune homme, je vous aurais une obligation infinie. Je voudrais qu’il fût élevé sous vos yeux, car il aime les bons vers.
Adieu, monsieur ; comptez sur l’amitié, sur l’estime, sur la reconnaissance de V. Point de cérémonie ; je suis quaker avec mes amis. Signez-moi un A.