CÉSAR, BRUTUS
CÉSAR
Demeure, c’est ici que tu dois m’écouter. 528
Où vas-tu, malheureux?
BRUTUS
Loin de la tyrannie.
CÉSAR
Licteurs, qu’on le retienne.
BRUTUS
Achève et prends ma vie 2. 530
CÉSAR
Brutus, si ma colère en voulait à tes jours,
Je n’aurais qu’à parler, j’aurais fini leur cours,
(1) Servilie, mère de Brutus.
(2) Hémistiche emprunté au CTd-
VOLTAIRE
Tu l’as trop mérité. Ta fière ingratitude Se fait de m’offenser une farouche étude.
Je te retrouve encore avec ceux tes Romains 535
Dont j’ai plus soupçonné les perfides desseins ;
Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire, *
Ont blâmé ma conduite, ont bravé ma colère.
BRU TUS
Ils parlaient en Romains, César, et leurs avis,
Si les dieux t’inspiraient, seraient encor suivis. 540
CÉSAR
Je souffre ton audace, et consens à t’entendre :
De mon rang avec toi je me plais à descendre.
Que me reproches-tu ?
br u tu s
Le monde ravagé,
Le sang des nations, ton pays saccagé,
Ton pouvoir, tes vertus, qui font tes injustices, 545
Qui de tes attentats sont en loi les complices,
Ta funeste bonté, qui fait aimer tes fers,
Et qui n’est qu’un appât pour tromper l’univers.
CÉSAR
Ah ! c’est ce qu’il fallait reprocher à Pompée.
Par sa feinte vertu la tienne fut trompée. 550
Ce citoyen superbe, à Rome plus fatal,
N’a lias même voulu César pour son égal.
Crois-tu, s’il m’eût vaincu, que cette âme hautaine Eût laissé respirer la liberté romaine ?
Sous un joug despotique il l’aurait accablé. . 555
Qu’eût fait Brutus, alors ?
BRUTJUS
Brutus l’eût immolé.
CÉSAR
Voilà donc ce qu’enfin ton grand cœur me destine î Ju ne t'en défends point. Tu vis pour ma ruine,
Brutus !
LA MORT DE CESAR
BRUTUS
Si tu le crois, préviens donc ma fureur.
Qui peut te retenir?
CESAU, lai présentant la lettre de Servilie,
La nature et mon cœur. 500
Lis, ingrat, lis ; connais le sang que tu m’opposes1 ;
Vois qui tu peux haïr, et poursuis si tu l’oses. *
BRUTUS
Où suis-je? Qu’ai-je lu ? me trompez-vous, mes yeux ?
CÉSAR
Eh bien ! Brutus, mon fils !
BRUTUS
Lui, mon père ! grands dieux !
CÉSAR
Oui, je le suis, ingrat! Quel silence farouche ! 505
Que dis-je ? Quels sanglots échappent de ta bouche ?
Mon fils... quoi ! je te tiens muet entre mes bras !
La nature t’étonne et ne t’attendrit pas !
BRUTUS
O sort épouvantable, et qui me désespère !
O serments ! ô patrie ! ô Rome toujours chère ! 570
César!... ah ! malheureux ! j’ai trop longtemps vécu.
CÉSAR
Parle. Quoi ! d’un remords ton cœur est combattu !
Ne me déguise rien. Tu gardes le silence ;
Tu crains d’ètre mon fils ; ce nom sacré t’offense :
Tu crains de me chérir, de partager mon rang ; 575
C’est un malheur pour loi d’ètre né de mon sang!
Ah ! ce sceptre du monde, et ce pouvoir suprême,
Ce César que tu hais les voulait pour toi-même.
Je voulais partager avec Octave et toi
Le prix de cent combats et le titre de roi. 580
(1) C’est-à-dire : reconnais dexquel sang tu es, toi qui t’opposes à moi.
Ah ! dieux !
BRUTUS
CÉSAR
Tu veux parler, et te retiens à peine!
Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine ? Quel est donc le secret qui semble t’accabler ?
César...
B ru tu s
CÉSAR
Eh bien! mon fils ?
BRUTUS
Je ne puis lui parler
CÉSAR
Tu n’oses me nommer du tendre nom de père ? 585
BRUTUS
Si tu l’es, je te fais une unique prière.
césar
Parle : en te l’accordant, je croirai tout gagner.
BRUTUS
Fais-moi mourir sur l’heure, ou cesse de régner.
CÉSAR
Ah! barbare ennemi, tigre que je caresse!
Ah ! cœur dénaturé qu’endurcit ma tendresse ! 590
Va, tu n’es plus mon fils. Va, cruel citoyen,
Mon cœur désespéré prend l’exemple du tien :
Ce cœur à qui tu fais cette effroyable injure,
Saura bien comme toi vaincre enfin la nature.
Va, César rie st pas fait pour te prier en vain ; 595
J’apprendrai de Brutus à cesser d’être humain ;
Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance,
Je n’écouterai plus une injuste clémence.
Tranquille, à mon courroux je vais m’abandonner ;
Mon cœur trop indulgent est las de pardonner, 600
J’imiterai Sylla, mais dans ses violences ;
Vous tremblerez, ingrats, au bruit de ma vengeance,
LA MORT DE CESAR
Va, cruel, va trouver tes indignes amis :
Tous m’ont osé déplaire, ils seront tous punis.
On «sait ce que je puis, on verra ce que j’ose : 605
Je deviendrai barbare, et toi seul en ès cause.
BRUTUS
Ah ! ne le quittons point dans ses cruels desseins Et sauvons, s’il se peut, César et les Romains.
Acte III. — Brütus réparait devant les conjurés qui l’attendent. Son air abattu leur fait croire que la conjuration est découverte. Il leur apprend qu’il est le fils de César et leur demande conseil.
« Est-il quelqu’un de vous d’un esprit assez fo-rt,
Assez stoïque, assez au-dessus du vulgaire,
Pour oser décider ce que Brutus doit faire ?
Je m’en remets à vous. »
Cassius et ses amis répondent qu’il ne doit pas hésiter entre un homme et sa patrie. D’ailleurs
« En t’avouant pour fils, en est-il moins coupable?
En es-tu moins Brutus ? en es-tu moins romain ?
...Né dans nos murs sacrés, nourri par Scipion,
Elève de Pompée, adopté par Caton,
Ami de Cassius, que veux-tu davantage ?
...Caton forma tes mœurs. Caton seul est ton père ;
Tu lui dois ta vertu, ton âme est toute à lui Brise l’indigne nœud que l’on t’offre aujourd’hui.
Qu’à nos serments communs ta fermeté réponde;
Et tu n’as de parents que les vengeurs du monde. »
Cependant Brutus est ébranlé. Il l’avoue, ses yeux ont pleuré. Il a hésité.
« Je vous dirai bien plus : sachez que je l’estime,
Son grand cœur me séduit, au sein même du crime ;
Et si sur les Romains quelqu’un pouvait régner,
Il est le seul tyran que l’on dût épargner. »
Il veut encore l’entretenir, et faire un dernier effort pour « L’attendrir, le changer, sauver l’Etat et lui. »
Mais s’il n’obtient rien, il invite ses complices à frapper César. Brutus obtient donc de César ün moment d’audience. Il le supplie de rendre à Rome la liberté, lui citant l’exemple de Sylla ; il lui promet de redevenir un fils pour lui, si lui-même redevient citoyen. Mais César oppose à ces raisons l’intérêt de Rome. (Scène 4).
VOLTAlKË