CÉSAR, BRUTUS
CÉSAR
Rome demande un maître. 789 Un jour à tes dépens tu l’apprendras peut-être.
Tu vois nos citoyens plus puissants que des rois :
Nos mœurs changent, Brutus ; il faut changer nos lois.
La liberté n’est plus que le droit de se nuire :
Rome, qui détruit tout, semble enfin se détruire.
Ce colosse effrayant, dont le monde est foulé, 795
En pressant l’univers, est lui-même ébranlé. /
Il penche vers sa chute, et contre la tempête,
Il demande mon bras pour soutenir sa tête.
Enfin depuis S y lia nos antiques vertus,
Les lois, Rome, l’État, sont des noms superflus. 800
Dans nos temps corrompus, pleins de guerres civiles,
Tu parles comme au temps des Décès, des Émiles.
Caton t’a trop séduit, mon cher fils ; je prévoi Que ta triste vertu perdra l’État et toi.
Fais céder, si tu peux, ta raison détrompée 805
Au vainqueur de Caton, au vainqueur de Pompée,
A ton père qui t’aime, et qui plaint ton erreur.
Sois mon fils en effet, Brutus ; rends-moi ton cœur, Prends d’autres sentiments, ma bonté t’en conjure;
Ne force point ton âme à vaincre la nature. 810
Tu ne me réponds rien? Tu détournes les yeux?
BRUTUS
Je ne te connais plus. Tonnez sur moi, grands dieux ! César...
CÉSAR
Quoi! tu t’émeus? Ton âme est amollie?
Ah ! mon fils...
BRUTUS
Sais-tu bien qu’il y va de ta vie?
Sais-tu que le Sénat n’a point de vrai Romain Qui n’aspire en secret à te percer le sein?
LÀ MORT DE CÉSAR
Que le salut de Rome et que le tien te touche !
Ton génie 1 alarmé te parle par ma bouche ;
Il me pousse, il me presse, il me jette à tes pieds.
(Il se jette à ses genoux.)
César, au nom des dieux, dans ton cœur oubliés ; 820
Au nom de tes vertus, de Rome et de toi-mème,
— Dirai-je au nom d’un fils qui frémit et qui t’aime,
Qui te préfère au monde, et Rome seule à toi? —
Ne me rebute pas !
CÉSAR
Malheureux, laisse-moi.
Que me veux-tu?
BRUTUS
Crois-moi, ne sois point insensible. 825
CÉSAR
L’univers peut changer; mon âme est inflexible.
BRUTUS
Voilà donc ta réponse?
CÉSAR
Oui, tout est résolu.
Rome doit obéir, quand César a voulu.
BRUTUS, dun air consterné.
Adieu, César!
CÉSAR
Eh quoi ! d’où viennent tes alarmes ?
Demeure encor, mon fils. Quoi ! tu verses des larmes ! 830 Quoi ! Brutus peut pleurer ! Est-ce d’avoir un roi ? Pleures-tu les Romains?
BRUTUS
Je ne pleure que toi.
Adieu, te dis-je.
CÉSAR
O Rome ! ô rigueur héroïque !
Queue puis-je à ce point aimer ma république!
On vient prévenir César que le Sénat est assemblé et le trône élevé. On n’attend plus que lui, mais les présages sont inquiétants. Dolabella le supplie de remettre le grand événement. César repousse avec dédain ces appréhensions : il aime mieux « mourir que
(1) Génie V. Lex.
VOLTAIRE
de craindre la mort ». Il entre donc an Sénat. Bientôt on entend des clameurs, des cris de mort derrière le théâtre. Puis Cassius parait un poignard à la main. Il annonce que César vient de périr. Dolabella s'efforce d’exciter contre les meurtriers la colère du peuple, mais cjelui-ci donne raison à Cassius. SurvienLAntoine, qui par ses pleurs, par son attitude, par son langage habile s’impose peu à peu à l’attention de la foule, d’abord prévenue contre lui. Il rappelle la bonté de César, ses libéralités, il fait connaître le testament dans lequel il lègue ses biens au peuple. Le fond du théâtre s’ouvre : on apporte le corps de César, couvert de sa robe sanglante. Antoine descend delà tribune, se jette à genoux auprès du corps et montre aux Romains les blessures du dictateur. Il rapporte le dernier mot que César a prononcé. A Brutus qui le frappait, il pardonnait en l’appelant : « O mon fils ! » Alors le peuple complètement retourné, profère contre les meurtriers des cris de vengeance. Antoine entend bien profiter de cette colère pour succéder à César.
ALZIRE