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CHAPITRE II

Les débuts de Voltaire sous la Régence (1715-1719). Œdipe (18 novembre 1718).

Le Ier septembre 1715, Louis XIV mourait, âgé de soixantedix-sept ans. Sa disparition fut le signal d’une véritable effervescence des esprits et des mœurs. Dans cette orgie, les fêtes du Temple battaient leur plein et Voltaire y tenait joyeusement sa place. / \

Exil à Sully-sur-Loire. — Parmi les nombreuses pièces satiriques lancées contre le Régent, dont les mœurs prêtaient à la médisance une riche matière, deux petites pièces coururent sous le nom d’Arouet l. Le duc d’Orléans aurait volontiers laissé dire. On lui fit comprendre la nécessité de sévir. Tl se contenta d'éloigner le poète de Paris. Sa première intention fut de le reléguer à Tulle, mais il accorda à la demande du père que son fils fût exilé à Sully-sur-Loire, « où il a, dit l’ordonnance, quelques parents dont les instructions et les exemples pourront corriger son imprudence et tempérer sa vivacité 2 ».

Arouet fut l’hôte du duc de Sully lui-même. Ce seigneur était un habitué de la société du Temple, où il avait été introduit par son oncle l’abbé Servien, et où il avait pu apprécier nôtres jeune poète. « M. de Sully, dit le président Ilénault 3, était un homme aimable qui se ressentait d’avoir vécu avec des gens.

(1) Il les a toujours répudiées, mais son amiCideville ne les lui attribue pas moins. Elles ont été réunies à ses œuvres. ( Yoltairei éd. Beuchot, t. XIV, pp. 317, 318.)

(2) Revue rétrospective , 1834 (t. II, p. 123), citée par Desnqiïustçfures*

« La Jeunesse de Voltaire ».

(3) Mémoires, p. 86.

d’esprit, comme un flacon où il y a eu de l’eau de Luce s’en ressent. » Il avait su s’arracher à la frivolité de son milieu pour ligurer brillamment aux combats de Victoria, de Luzzara, de Cassano, pendant la guerre de la Succession d’Espagne. En 1712, parla mort de son frère aîné, il héritait, à quarante-trois ans, du nom et des grands biens de la famille. Pour le moment il ne songeait qu’à se divertir.

Arouet ne s’ennuya pas à Sully, où il payait son écot en petits vers, en saillies, en bonne humeur, sans préjudice de la correspondance avec ses. amis. Les lettres suivantes le montrent faisant les honneurs de son esprit soit aux dames, soit aux poètes à la mode, qu’il proclame ses maîtres.

Un exil agréable.

À Mme la marquise de Mimeure L

a II serait délicieux pour moi de rester à Sully, s’il m’était permis d’eu sortir. M. le duc de Sully est le plus aimable des hommes et celui à qui j’ai le plus d’obligation. Son château est dans la plus belle situation du monde, il y a un bois magnifique.,.

<( Il est bien juste qu’on m’ait donné un exil agréable, puisque j’étais absolument innocent des indignes chansons qu’on m’imputait ; vous seriez peut-être bien étonnée si je vous disais que danscebcau bois nous avons des nuits blanches comme à Sceaux. Mme de La Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire tapage avec Mme de Listenai, fut bien surprise d’ètre dans une grande salle d’armes, éclairée d’une infinité de lampions, et d’y voir une magnifique collation servie au son des instruments et suivie d’un bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons 1 2 superbes. Les deux sœurs trouvèrent des vers sur leur assiette ; on assure qu’ils sont de l’abbé Courtin. Je vous les envoie ; vous verrez de qui ils sont 3. »

(1) La marquise de Mimeure, mariée à un maréchal de camp, recevait les gens de lettres dans son hôtel de la rue des Saints-Pères.

(2) Guenillon. V. Lex.

(3) Us étaient de Voltaire et sont reproduits dans ses poésies mêlées (Nuit blanche à Sully).

VOLTAIRE

Un disciple à son maître.

A m. l’abbé de chaulieu 1

De Sully, 20 juin 1716.

Monsieur, vous avez beau vous défendre d’être mon maître, vous le serez, quoi que vous en disiez. Je sens trop le besoin que j’ai de vos conseils ; d’ailleurs, les maîtres ont toujours aimé leurs disciples, et ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’engagent à être le vôtre. Je sens qu’on ne peut guère réussir dans les grands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité. Je me souviens bien des critiques que M. le grand prieur 2 et vous me fîtes dans un certain souper, chez M. l’abbé de Bussy 3. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie4 ; et je crois qu’il me suffirait pour faire un bon ouvrage de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit, et vous les donnez à table ; cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes.

Je vous remercie infiniment de celles que vous m’avez données sur mon épître à M. le Régent ; et quoique vous me conseilliez de louer, je ne laisserai pas de vous obéir.

Malgré le penchant de mon cœur,

A vos conseils je m’abandonne.

Quoi ! je vais devenir flatteur !

Et c’est Chaulieu qui me l’ordonne I

Je ne puis vous en dire davantage, car cela me saisit. Je suis, avec une reconnaissance infinie, etc. . .

Sur La Motte et sur J. -B. Rousseau.

A M. DE LA FaYE 5

La Faye, ami de tout le monde,

Qui savez le secret charmant

(!) Voir plus haut, p. 6.

(2) Le prince de Vendôme, grand prieur de France.

(3) Fils du célèbre Bussy-Rabutin, fut évêque de Luçon et membre de l’Académie française.

(4) Œdipe, qui devait être joué en 1718.

(5) La Faye (1674-17301, poète aimable, avait écrit une épître sur les

De réjouir également Le philosophe, l’ignorant,

Le galant à perruque blonde ;

Vous qui rimez comme Ferrand,

Des madrigaux, des épigrammes,

Qui chantez d’amoureuses flammes Sur votre luth tendre et galant ;

Et qui même assez hardiment Osâtes prendre votre place Auprès de Malherbe et d’Horace,

Quand vous alliez sur le Parnasse Par le café de la Laurent l.

Je voudrais bien aller aussi au Parnasse, moi qui vous parle; j’aime les vers à la fureur; mais j’ai un petit malheur, c’est que j’en fais de détestables ; et j’ai le plaisir de jeter tous les soirs au feu tout ce que j’ai barbouillé dans la journée.

Parfois je lis une belle strophe de votre ami M. de La Motte2, et puis je me dis tout bas : « Petit misérable, quand feras-tu quelque chose d’aussi bien? » Le moment d’après, c’est une strophe peu harmonieuse et un peu obscure, et je me dis : « Garde-toi d’en faire autant. » Je tombe sur un psaume ou sur une épigramme ordurière de Rousseau3 ; cela éveille mon odorat ; je veux lire ses autres ouvrages, mais le livre me tombe des mains. Je vois des comédies à la glace, des opéras fort au-dessous de ceux de l’abbé Pic, une épître au comte d’Ayen qui est à faire vomir, un petit voyage de Rouen fort insipide, une ode à M. Duché fort au-dessous de tout cela; mais, ce qui me révolte et ce qui m’indigne, c’est le mauvais cœur qui perce à chaque ligne. J’ai lu son épître à Marot, où il y a de très beaux morceaux ; mais je crois y voir plutôt un enragé qu’un

Avantages de la \ rime , en réponse à Houdard de La Motte, qui avait prétendu que la tragédie gagnerait à s’exprimer en prose.

(1) Café où se réunissaient gens de lettres et artistes, rue Dauphine, au coin de la rue Christine.

(2) Houdard de La Motte, V. 575, n. 3.

(3) Qn verra un peu plus loin, p. 44, en quels termes bien différents le jeune Arouet s’adresse à Rousseau lui-même.

VOLTAIRE

poète. Il n’est pas inspiré, il est possédé : il reproche à l’un sa prison ; à l’autre, sa vieillesse ; il appelle celui-ci athée ; celui-là maroufle. Où donc e^t le mérite de dire en vers de cinq pieds des injures si grossières? Ce n’était pas ainsi qu’en usait M. Despréaux, quand il se jouait aux dépens des mauvais auteurs : aussi son style était doux et coulant; mais celui de Rousseau me paraît inégal, recherché, plus violent que vif, et teint, si j’ose m’exprimer ainsi, de la bile qui le dévore...

Enfin voulez-vous que je vous dise franchement mon petit sentiment sur MM. de La Motte et Rousseau? M. de La Motte pense beaucoup, et ne travaille pas assez ses vers; Rousseau ne pense guère, mais il travaille ses vers beaucoup mieux. Le point serait de trouver un poète qui pensât comme La Motte et qui écrivît comme Rousseau (quand Rousseau écrit bien, s*entend) ; mais

« Pauci, quos æquus amavit (( Juppiter, aut ardens erexit ad æthera virtus,

« Dis geniti, potuere1... »

J’ai bien envie de revenir bientôt souper avec vous et raisonner de belles-lettres : je commence à m’ennuyer beaucoup ici.

L’exil d’Àrouet à Sully prit fin dès les premiers jours de 1717. Le Régent se laissa présenter le jeune poète et pardonna, sans paraître fort persuadé de son innocence. De son côté, Arouet conservait contre le prince une sourde animosité.

Arouet à la Bastille, 1717. — On lui attribua bientôt la satire des J'ai vu 2, qui n’était pas de lui, mais d’un poète appelé Le

• (1) Virgile, VI, 129 sqq. : « Peu d’hommes qui étaient aimés de Jupiter ou élevés jusqu’au ciel par un mérite extraordinaire, d’ailleurs fils des dieux, ont eu ce privilège... »

<2) Voici quelques vers qui donneront une idée suffisante de cette pièce :

Tristes et lugubres objets,

J’ai vu la Bastille et Vincennes, '

Le Châtelet, Bicêtre et mille prisons pleines De braves citoyens., de fidèles sujets...

J’ai vu même l’erreur en tous lieux triomphante, La vérité trahie et la foi chancelante,

Bran, comme il fut prouvé plus tard. Mais Arouct avait composé contre le Régent une petite épigramme en latin (Puero régnante), dont il avait eu môme l’imprudence de se vanter auprès de faux amis.

On raconte que le Régënt, qui se promenait dans le jardin du Palais-Royal, vit passer Àrouet et le fit approcher. « Monsieur Arouel, lui dit-il, je gage vous faire voir une chose que vous n’avez jamais vue. — Quoi? demanda le jeune homme. — La Bastille. — Ah! Monseigneur, je la tiens pour vue. » Le lendemain, le duc d’Orléans écrivait à M. de la Vrillière :

« L’intention de S. A. R. est que le siaur Arouet lils soit arrêté et conduit à la Bastille.

« Philippe d’Orléans. »

Ce 16 mai 1717 L

Arouet nous a laissé lui-même un récit de son incarcération. La pièce est gaie malgré les circonstances; on y retrouve, avec une note personnelle, le souvenir de Marot, qui lui aussi s’empressait de rire des infortunes dont il aurait pu pleurer.

La Bastille.

Or, ce fut donc par un matin, sans faute,

En beau printemps, un jour de Pentecôte,

Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla...

Le poète voit alors paraître « au bout de sa ruelle » les gens de là police, « vingt corbeaux de rapine affamés, monstres crochus que que l’enfer a formés. »

L’un près de moi s’avance en syxophante;

Un maintien doux, une démarche lente,

Un ton cafard, un compliment flatteur,

Cachent le fiel qui lui ronge le cœur;

J’ai yu Le lieu saint avili.

J’ai vu Port-Royal démoli...

J’ai vu l’h)-pocrite honoré,

J’ai vu, c’est dire tout, le jésuite adoré.

J’ai vu ees maux sous le règne funeste U’un prince que jadis la colère céleste Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents ;

J’ai vu ces maux et je n’ai pas vingt ans.

yl ) Revue rétrospective , 1834 (t. Il, p. 124), citée par Despèoireterres.

VOLTAIRE

« Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites, On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers et vos galants écrits;

Et comme ici tout travail a son prix,

Le roi, mon fils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense Et vous accorde, en dépit des rivaux,

Un logement dans un de ses châteaux^

Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect vous serviront d’escorte ;

Et moi, mon fils, je viens de par le roi Pour m’acquitter de mon petit emploi 1

J’eus beau prêcher et j’eus beau m’en défendre,

Tous ces messieurs d’un air doux et bénin Obligeamment me prirent par la main :

« Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre, Fallut partir. Je fus bientôt conduit En coche clos vers le royal réduit Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères Par Charles Cinq. O gens de bien, mes frères,

Que Dieu vous gard’ d’un pareil logement 2 !

J’arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant avec douce manière Du nouveau gîte exaltait les beautés,

Perfection, aises, commodités, a Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière De ses rayons n’y porta la lumière ;

Voyez ces murs de dix pieds d’épaisseur,

Vous y serez avec plus de fraîcheur;

Puis me faisant admirer la clôture, *

Triple la porte, et triple la serrure,

Grilles, verrous, barreaux de tout côté,

C’est, .me dit-il, pour votre sûreté. »

(1) Cet huissier est le fils ou le petit-fils de M. Loyal, qui opère dans Tartuffe. L’imitation est ici flagrante.

(2) Ici, le souvenir de Marot est plus sensible. La pièce tout entière, d’ailleurs, est dans le genre marotique.

Vue de la Bastille, dessinée et gravée par Rigaud.

VOLTAIRE

Midi sonnant, un chaudeau 1 l’on m’apporte ;

La chère n’est délicate ni forte :

De ce beau mets je n’étais pas tenté ;

Mais on me dit : a C’est pour votre santé;

Mangez en paix, ici rien ne vous presse2. »

Après avoir occupé d'abord un logement provisoire, Arouet fut transféré dans la tour de la Basinière, où, assure-t-on, il composa plus de la moitié du poème de la Ligue.

On ne lui laissait ni plume ni encre, mais l’obstacle rend ingénieux et le poète, privé de papier, en fut quitte pour transcrire ses vers entre les lignes d’un livre, avec un crayon. C’est le président Hénault ( Mémoires , p. 33) qui nous donne ces détails : il les tenait de Voltaire. D’un autre côté, Voltaire a assuré (à Wagnière) qu’il avait composé le second chant de la Henriade endormant, qu’il le retint par cœur et qu’il n’a jamais rien trouvé à y changer.

Bien des fables circulèrent siir la captivité du jeune auteur, qu’on disait très rigoureuse. Le marquis de Baufremont, qui fit une rapide apparition à la Bastille, put rassurer les amis du poète, il avait peu quitté Arouet, les deux jours qu’il s’était trouvé l’hôte forcé du gouverneur, à la table duquel il avait même dîné avec Arouet (Baufremont fut à la Bastille du 2 au 4 avril 1718).

L’emprisonnement d’Arouet dura onze mois (mai 1717-avril 1718).

Sortie de la Bastille, 1748. — L’exil était le complément obligatoire du séjour dans une prison d’Etat : Arouet fut envoyé... à Châtenay ! (11 avril 1718).

Son père avait là une belle habitation, avec ferme à côté3.

(1) Chaudeau. V. Lex.

(2) Sur une petite note écrite cinq jours après son arrestation, Arouet spécifie quelques objets dont la privation l’importune le plus et dont il sent davantage le besoin. Ce sont deux mouchoirs d’indienne; un petit bonnet; deux cravates; une coiffe de nuit ; une petite bouteilie d’essence de girofle.

Il serait injuste d’omettre deux livres d’Homère, latin et grec, qui figuraient môme en tête de la liste et qu’il ne considérait pas comme lui étant moins indispensables que le reste. Virgile et Homère ne le quittaient guère alors. « Ces deux auteurs sont mes dieux domestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. »

Lettre à Thiériot citée dans les Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 5.

(3) Cette maison est indiquée par Beuchot comme étant rue des Vignes, n° 70. Elle appartenait, au milieu du dix-neuvième siècle, à M. Roland-Gosselin, ancien agent de change, mais elle n’a rien gardé de son premier aspect. — Châtenay est situé à 2 kilomètres de Sceaux.

ŒDIPE

Il écrit au comte de Maurepas (2 mai 1718). « L’unique grâce que j’ose vous demander, c’est de vouloir bien assurer S. A. R. que je lui ai autant d’obligation de ma prison que de ma liberté et que j’ai beaucoup profité de l’une et que je n’abuserai jamais de l’autre.» Et il proteste qu’il n’est pour rien dans l’inscription qui lui a été attribuée comme dans les chansons faites contre la Cour.

Au bout d’un mois, on permettait à Arouet, sur sa demande, de venir passer à Paris deux heures seulement, le temps qu’il lui faudrait pour se justifier (19 mai).

Le 4 juillet, il écrivait au comte de Maurepas : «Vous concevez bien ce que c’est que le supplice d’un homme qui voit Paris de sa maison de campagne et qui n’a pas la liberté d’y aller », et il demandait trois jours. On lui en accordait huit (11 juillet)4.

Bientôt après c était tout un mois (23 juillet), permission qu’on renouvelait le 8 août pour un mois encore. Enfin le 12 octobre, permission de venir à Paris quand bon lui semblera.

ŒDIPE

La représentation d’« Œdipe». — La présence d’ Arouet à Paris était indispensable pour les répétitions d 'Œdipe, que les comédiens s’étaient décidés à jouer.

Arouet avait commencé cette tragédie dès l’âge de dix-neuf ans. On a vu plus haut, (p. 12, dans une lettre de 1716 à Chaulieu,) qu'il recueillait sur cette œuvre les jugements de ses amis.

La pièce était prête depuis longtemps, mais il avait fallu à l’auteur bien des efforts de diplomatie pour forcer tous les obstacles. Les comédiens lui avaient fait essuyer mille tribulations1 2. Les lectures qu’il avait faites dans le monde avaient aplani les voies et crée en sa faveur un préjugé favorable.

Dès le 20 avril 1717, Brossette écrivait à J. -B. Rousseau : « On attend avec impatience la tragédie d'Œdipe par M. Arouet, dont on dit par avance beaucoup de bien »,et Rousseau répondait : « Il y a longtemps que j’entends dire merveille de l'Œdipe du petit Arouet. J’ai fort bonne opinion de ce jeune homme... >} (18 mai 1717).

Enfin la pièce fut représentée pour la première fois le 18 novembre 1718, et elle obtint un succès prodigieux (quarante-cinq représentations consécutives, ce -qui était inouï à cette époque)

Analyse « d’Œdipe ». — Même sans tenir compte de l’âge de l’auteur, on doit reconnaître que cette pièce est une œuvre de grand

(1) C’était le baron de Rfeteuil (père de Mme du Châtelet) qui obtenait cette faveur.

(2) Y. page 80, la lettre au P. Porée.

VOLTAIRE

mérite. Le nouvel Œdipe, très supérieur à celui de Corneille, doit beaucoup à YŒdipe de Sophocle, qu’il suit plus fidèlement que Corneille n’avait fait ; cependant il est original et se recommande par une facture aisée et brillante, par un sens instinctif de la scène et par des traits étincelants qui répondent, et quelquefois trop, à l’esprit du temps.

Acte I. — Arouet a imaginé le personnage épisodique de Philoctète et son amour pour Jocaste. Selon lui, ce* héros aimait dès l’enfance Jocaste, qui fut mariée de force à Laïus. Philoctète, désespéré, s’est éloigné, s’attachant aux pas d’Hercule. Quand il revient à Thèbes, après une absence de longues années, il trouve la ville en proie à la peste. Sa première parole est pour demander ce que devient la reine. On lui apprend qu elle vit et que Laïus est mort : son cœur s’ouvre un moment à l’espérance. Cependant on lui raconte les malheurs de Thèbes, l’apparition du « monstre à voix humaine » et sa terrible énigme, l’arrivée d’OEdipe et son rôle libérateur.

« Œdipe, héritier du sceptre de Corinthe,

Jeune et dans l’âge heureux qui méconnaît la crainte,

Guidé par la Fortune en ces lieux pleins d’effroi,

Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit1 et fut roi. »

Mais il ne règne plus que sur des mourants, car, après la mort du sphinx, les dieux ont accablé Thèbes de maux. La famine a fait place à la peste. Philoctète raconte de son côté ce qu’il est devenu à la suite d’Hercule « le plus grand des humains », qu’il a mis sur le bûcher et dont il rapporte les cendres.

Un coup terrible frappe Philoctète à la fin de la scène. Il apprend, comme Sévère dans Polyeucte, que celle qu’il a aimée si longtemps et qu’il vient chercher de si loin, est mariée: elle a épousé OEdipe.

La porte du temple s’ouvre et le grand prêtre paraît au milieu du peuple. — Voltaire a substitué au devin Tirésias ce personnage un peu vague du grand prêtre. Peut-être ce pontife investi d’un ministère reconnu, ce fonctionnaire sacré, lui a-t-il semblé plus acceptable que le devin grec, indépendant, inspiré, mystique. — Quoi qu’il en soit, OEdipe s’incline devant ce grand prêtre, qu’il interroge sur les dispositions des dieux.

Car un roi n'est qu’un homme en ce commun danger.

Le pontife répond que les dieux exigent le châtiment du meurtrier de Laïus. OEdipe s’indigne que l’on n’ait pas encore vengé cette mort, puis il lance contre le coupable inconnu de terribles imprécations, qui retomberont sur lui-même.

Acte II. — Le peuple accuse Philoctète du meurtre de Laïus et réclame son supplice. Il est vrai qu’il y a des raisons de se méfier de lui, à cause de sa rivalité avec Laïus. Dans une trop longue scène avec sa confidente, Jocaste, dont la situation ressemble à celle de Pauline dans Polyeucte , rappelle son amour combattu pour Philoctète, sa répulsion pour Laïus, les visions effrayantes qui accompagnèrent son hymen. Philoctète paraît devant Jocaste. Il parle de son amour et de sa loyauté. Elle lui apprend les

(1) L'entendit. V. Lex.

ŒDIPE

soupçons qui pèsent sur lui. Il proteste avec dignité. Jocaste, persuadée de sa parfaite innocence, l’engage néanmoins à s’éloigner. OEdipe et Philoctète se trouvent l'un en face de l’autre. OEdipe l’invite à se défendre. Philoctète refuse de s’abaisser à se justifier. Il se conténte de nier qu’il soit coupable, sans rien prouver. II fait remarquer que cest OEdipe, et non pas lui, qui a profité du crime :

« Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras,

C’est vous qui recueillez le fruit de son trépas. »

OEdipe déclare qu’il a peine à croire Philoctète coupable, mais il lui demande de rester à Thèbes pour être soumis à un jugement.

Acte III. — Deuxième entrevue de Jocaste et de Philoctète : la reine voudrait que le héros s’éloignât par prudence. Il refuse en alléguant sa parole donnée à OEdipe. D’ailleurs, loin de craindre la mort, il serait heureux d’offrir son sang pour Thèbes et pour Jocaste. OEdipe s’en remet au jugement du grand prêtre. Celui-ci refuse d’abord de parler, malgré les prières instantes d’OEdipe et du peuple, puis, poussé à bout par les injures du roi, il lui déclare que c’est lui, OEdipe, le coupable. On lira plus loin (p. 22), cette scène (III, îv), admirable écho de la scène de Sophocle. On remarquera l’attitude généreuse de Philoctète, qui, bien loin d’abuser contre OEdipe des paroles terribles du grand prêtre, prend parti pour le roi contre le pontife.

Acte IV. — OEdipe, après les accusations lancées contre lui, n’est plus aussi rassuré sur son innocence. Il questionne Jocaste sur les circonstances du meurtre de Laïus, il revient lui-même sur son propre passé et sur la tragique aventure qui a précédé son arrivée à Thèbes : c’est la scène de la double confidence , si heureusement imitée de Sophocle et qu’on lira plus loin (p. 28).

Phorbas est introduit devant OEdipe, qu’il n’a pas revu depuis la fatale rencontre. Il reconnaît le meurtrier de son maître et ne cache pas la vérité. OEdipe, convaincu, présente son épée à Jocaste comme Rodrigue présente la sienne à Chimène, et demande la mort.

« J’ai tué votre époux.

— Mais vous êtes le mien.

— Je le suis par le crime.

— Il est involontaire.

— N’importe,. il est commis.

— O comble de misère !

— O trop funeste hymen ! O feux jadis si doux !

Ils ne Sont point éteints ; vous êtes mon époux. >»

Cependant OEdipe et Jocaste ne connaissent encore qu’une partie de l’affreuse vérité : OEdipe sait qu’il a tué Laïus, mais il ignore que c’était son père; Jocaste a appris qu’elle avait épousé le meurtrier (fe son premier mari, mais elle ne soupçonne pas l’inceste qui l’unit à son propre fils.

On apprend, à la fin du quatrième acte, qu’un étranger qui arrive de Corinthe demande à voir OEdipe.

Acte V. — OEdipe quitte le trône en monarque, désignant Philoctète pour son successeur. L’étranger qui a demandé à le voir est Icare, favori du roi de Corinthe, Polybe, et il apprend à OEdipe que ce prince est mort. OEdipe triomphede cette nouvelle pour accuser d’imposture

VOLTAIRE

les oracles qui avaient prédit qu'il tuerait son père. Mais Icare révèle à OEdipe le secret de sa naissance. Il n’est pas le fils de Polybe, comme il le croit. Né à Thèbes, il a été exposé sur le mont Cithéron. La confrontation d'Icare et de Phorbas achève de découvrir la vérité : c'est de Phorbas qu’autrefois Icare avait reçu l’enfant à sa naissance. OEdipe, désespéré, s'emporte contre les dieux. Jocaste survient pour s’entendre dire ces paroles foudroyantes d 'OEdipe :

« Laïus était mon père et je suis votre fils. «

On annonce bientôt qu 'Œdipe s’est percé les yeux avec son épce Jocaste se frappe à son tour et dit en expirant” :

« J’ai vécu vertueuse et je meurs sans remords,

J’ai fait rougir les dieux qui m’ont forcée au crime. »

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