PREMIER DISCOURS
De l’égalité des conditions.
h bien ! jeune Hermotime, en province
[clevé,
Avec un cœur tout neuf à Paris
[arrivé,
Tu ne sais pas encor quel parti tu [dois suivre ?
Tu voudrais des leçons sur le grand [art de vivre ; 11 faut prendre un état. Incertain * [dans tes vœux, 5
Tu veux choisir, dis-tu, le sort le plus heureux:
Mais ce sort, quel est-il ? Tu ne sais. Tu peux être Magistrat, financier, courtisan, guerrier, prêtre.
Ton goût doit décider ; ce n’est pas ton emploi Qui doit* te rendre heureux, ce bonheur est dans toi. 10 Les états sont égaux, mais les hommes diffèrent 1...
Sur les énormes tours de notre Observatoire, 45 Un jour, en consultant leur céleste grimoire,
Des enfants d’Uranie un essaim curieux,
D’un tube de cent pieds braqué contre les cieux, Observait les secrets du monde planétaire.
Un rustre s’écria . « Ces sorciers ont beau faire, 50 Les astres &ont pour nous aussi bien que pour eux. »
On en peut dire autant du secret d’être heureux;
Le simple, l’ignorant, pourvu d’un instinct sage
(1) La forme de ce début a été plusieurs fois remaniée : nous donnons ici la première leçon.
VOLT ATRE
En est tout aussi près au fond de son village
Que le fat important qui pense le tenir, 55
Et le triste savant qui croit le définir.
On dit qu’avant la boîte apportée à Pandore Nous étions tous égaux ; nous le sommes encore. Avoir les 'memes droits à la félicité,
C’est pour nous la parfaite et seule égalité. 60
Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres,
Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main, Fertilisent la terre en déchirant son sein ?
Ils ne sont point formés sur le brillant modèle 65 De ces pasteurs galants qu’a chantés Fontenelle1 :
Ce n’est point Timarette et le tendre Tyrcis,
De roses couronnés, sous des myrtes assis, Entrelaçant leurs noms sur l’écorce des chênes. Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines : 70
C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux; Perrette au point du jour est aux champs lajpremière. Je les vois, haletants et couverts de poussière,
Braver, dans ces travaux chaque jour répétés, 75 Et le froid des hivers, et le feu des étés.
Ils chantent cependant ; leur voix fausse et rustique Gaîmentde Pellegrin détonne un vieux cantique2.
La paix, le doux sommeil, la force, la santé
Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté. 80
Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles,
Sans rien dire à son cœur, assourdit ses oreilles :
Il ne désire point les plaisirs turbulents.
Il ne les conçoit pas ; il regrette ses champs... 3
(1) Allusion au x Eglogues, qui sont la partie la plus faible de l’œuvre de Fontenelle. V. p. 180, n. 1.
(2) L’abbé Pellegrin avait fait sur des airs du Pont-Neuf, des cantiques qui étaient chantés à la campagne et dans des couvents de province. — Détonner. V. Lex.
(3) Cette peinture simple et naturelle des paysans est une heureuse réaction contre les conventionnelles paysanneries du dix-huitième siècle.
POESIES DE VOLTAIRE A CTREY
La joie est passagère et le rire est trompeur. 151 Hélas ! où donc chercher, où trouver le bonheur?
En tous lieux, en tous temps, dans toute la nature, Nulle part tout entier, partout avec mesure,
Et partout passager, hors dans son seul auteur. 155 ...Le Ciel, en nous formant, mélangea notre vie 161 De désirs, de dégoûts, de raison, de folie,
De moments de plaisirs et de jours de tourments :
De notre être imparfait voilà les éléments ; [ce, 165 ils composent tout Fhomme, ils forment son essen- Et Dieu nous pesa tous dans la même balance l.