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CHAPITRE IX

Extraits de la Correspondance de Voltaire, (1735-1740.)

Rien ne fait mieux revivre Voltaire, dans le charme spirituel de sa conversation et dans l’étonnante fécondité de son labeur, que de parcourir sa correspondance. Pendant ces années de 1735 à 1740, qui représentent la première partie de la période de Cirey, nous le voyons successivement avec son ami Thiériot, le paresseux,^ le viveur qu’il faut injurier, mais que l’on peut aussi mettre à contribution pour lui demander des anecdotes sur le siècle de Louis XIV; avec l’abbé'Moussinot, « l’aimable facteur », le factotum infatigable, chargé de ravitailler Voltaire en livres et en instruments de physique comme en objets de toilette, ayant mission de lui envoyer de l’argent et d’abord de lui en trouver, en relançant les débiteurs plus ou moins haut placés; avec l’abbé d’OIivet, ancien jésuite et académicien, dont on ne veut pas se laisser oublier, auquel on tient à donner une bonne opinion de Mme du Châtelet (elle goûte si bien Cicéron en latin et même en français, dans la traduction de l’abbé d Olivet), mais qu’il s’agit de gagner un peu à la philosophie nouvelle, celle de Locke, puisque celle de Platon est si pitoyable. Un coup de théâtre se produit quand, parmi les correspondants de l’exilé de Cirey, vient prendre place le Prince Royal de Prusse. C’est lui qui a fait les premières avances. Il prend l’auteur de Zaïre pour son professeur de français, de rhétorique et de poésie, de philosophie tout autant. Il faut faire tête à cet admirateur inattendu, qui annonce un très grand prince et par-dessus tout un prince affranchi des préjugés. Comment n’être pas flatté et comment ne pas mettre en un tel disciple les plus folles espérances ? Aussi sur quel ton lui sera-t-il écrit !

Certaines lettres, sous leur forme aimable ou émue, sont de vérPa-

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blés démarches diplomatiques. L’abbé Dubos est un historien, on lui demandera des conseils pour écrire le Siècle de Louis XIV, on le prendra modestement pour guide, on lui exposera le plan de l’ouvrage en préparation, on y intéressera le plus possible un homme qui est le secrétaire perpétuel de l’Académie française. On n’oubliera pas non plus que l’on a eu pour maître autrefois, le R. P. Tournemine Sachant bien que l’appui d*un jésuite si éminent n’est pas à négliger pour entrera l’Académie, on lui écrira pour lui souhaiter la bonne année et lui insinuer en même temps que, si l’on a adopté la philosophie de Locke, c’est parce qu’on a pensé « qu'on ne pouvait trop étendre la toute-puissance du Créateur», pour lui protester aussi qu’on est prêt à corriger tous ses ouvrages, s’il s’y trouve quelque chose qui puisse scandaliser, « quelque innocent qu’il Soit dans le fond ».

On ne se laissera pas non plus oublier du marquis d’Argenson, qui est en passe d’être ministre ; on s’applaudira de ce que les premiers chapitres du Siècle de Louis XIV ne lui aient pas déplu, on lui déclarera que pour mener à bien cet ouvrage, il faut être à la source, c’est-à-dire à Paris, il faut pouvoir consulter le marquis d’Argenson.

La lettre ^^Vlilord Hervey s’adresse moins à un homme qu’à l’opinion européenne et à la postérité. C’est une éloquente apologie du grand roi et une démonstration persuasive des obligations de l’humanité envers lui. C’est la belle et fière préface du chef d'œuvre.

Voltaire secoue la paresse de Thiériot et cherche à le mettre à contribution.

A. M. ïhiéhiot1, à Paris .

Lunéville, le 12 juin 173à.

Oui, je vous injurierai jusqu’à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de la Popelinière2 ; je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l’homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n’avez d’existence que depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures après minuit. Il n’y a soupeur qui se couche, ni bégueule 3 qui se lève plus tard

(1) Thiériot (1696-1772), un des meilleurs amis de Voltaire, à qui il fallait faire souvent des remontrances, notamment sur sa paresse, mais qui, d’ailleurs, a rendu des services au grand écrivain. (V. plus haut, p. 8, 49, 51, ët plus loin, p. 333, etc.)

(2) Riche financier, dont Thiériot était le. protégé ou le parasite. Plus loin, Voltaire l’appelle Pollion, à cause de ses libéralités envers les gens de lettres. Pollion était un des protecteurs de Virgile.

(3) Bégueule. V. Lex.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

que vous. Vous restez dans votre trou jusqu’à l’heure des spectacles, à dissiper les fumées du souper de la veille; ainsi vous n’avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu’une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre, et vous avez encore la bonté de vous faire illusion, au point d’imaginer que vous serez capable d’un emploi et de faire quelque fortune, vous qui n’ètes pas capable seulement de vous faire, dans votre cabinet, une occupation suivie, et qui n’avez jamais pu prendre sur vous d’écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous me rabâchez de seigneurs et de dames les plus titrés: qu’est-ce que cela veut dire? Vous avez passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux et infirme : voilà à quoi il faut que vous songiez. 11 faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une consolation pour vous de dire : « J’ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? -^ Songez qu’une bouteille qui a été fêtée, quand elle était pleine d’eau des Barbades 4, est jetée dans, un coin, dès qu’elle est cassée, et qu’elle reste en Paorceaux dans la poussière; que voilà ce qui arrive & tous ceux qui n’ont songé qu’à être admis à quelque^ soupers, et que la fin d’un vieil inutile1 2, infirme, est une chose bien pitoyable. Si cela 11e vous donne pas un peu de courage et ne vous excite pas à secouer l’engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup.

Cela posé, songez doue à vous, et puis songez à vos amis; buvez du vin de Champagne avec des gens aimables ; mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. N’oubliez, point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire

(1) Liqueur provenant des Antilles. La Barbade est une colonie anglaise.

(2) Vieil inutile. V. Notes gramra., p. 983, III, 1° a.

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un mot. Il n’est point question d’écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n’est question que de deux ou trois mots d’amitié, et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines A, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Il ne faut pour cela que se mettre un demi-quart d’heure vis-à-vis son écritoire. Est-ce donc là un effort si pénible? J’ai d’autant plus d’envie d’avoir c^vec vous un commerce régulier que votre lettre m’a fait un plaisir extrême. Je pourrai vous demander de temps en temps des anecdotes sur le siècle de Louis XIV. Comptez qu’un jour cela peut vous être utile, et que cet ouvrage vous vaudrait vingt volumes de Lettres philosophiques 1 2.

Écrivez-moi, et aimez toute votre vie un homme vrai qui n’a jamais changé.

P.-S. Qu’est que c’est qu’un portrait de moi en quatre pages, qui a couru ? Quel est le barbouilleur? Envoyez-moi cette enseigne à bière 3.

Quelles anecdotes Voltaire demande»

/ A M. Thiériot.

A Paris, le 15 juillet 1735.

Je n’ai point été intempérant, mon cher Thiériot, et cependant j’i?i été malade. Je suis un juste à qui la grâce a manqué4. Je vous exhorte à vous tenir ferme, car je crois être encore au temps où nous étions si unis, que vous aviez le frisson quand j’avais la fièvre...

Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siecle de Louis XIV, c’est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J’aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux,, sur Quinault, Lulli, Molière,

(1) C'est-à-dire la politique, l’histoire de demain.

(2) Voir ce qui a été dit (p. 197) sur la participation de Thiériot à la publication des Lettres 'philosophiques.

(3) Il en parlera encore dans la lettre suivante. On ne sait quel es^ ce portrait.

(4) Allusion aux discussions sur le jansénisme.

EXTRAITS de la correspondance

Le Brun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons ; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données1; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les relations de campagne : vous savez que chez moi les grands hommes sont les premiers et les héros les derniers. J’appelle grands hommes tous ceux qui •ont excellé dans Futile ou dans l’agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros. Voici une lettre d’un homme moitié héros, moitié grand homme, que j’ai été bien étonné de recevoir et que je vous envoie. Vous savez que je n’avais pas prétendu m’attirer des remerciements de personne, quand j’ai écrit V Histoire de Charles XII ; mais je vous assure que je suis aussi sensible aux remerciements du cardinal Alberoni2 qu’il Fa pu être à la petite louange très méritée que je lui ai donnée dans cette histoire. Il a vu apparemment la traduction italienne qu’on en a faite à Venise. Je ne serais pas fâché que M. le garde des sceaux vît cette lettre 3, et qu’il sût que, si je suis persécuté dans ma patrie, j’ai quelque considération dans les pays étrangers. Il fait tout ce qu’il peut pour que je ne sois pas prophète chez moi.

(1) Voltaire fait ici trop bon marché de la gloire militaire. Il n’est pas si indifférent au genre humain, même pour sa prospérité matérielle, que tel peuple sur tel champ de bataille ait été vainqueur ou vaincu.

(2) Alberoni (1664-1752), diplomate italien qui devint ministre du roi d’Espagne, Philippe V. 11 conçut alors des projets ambitieux, qui tendaient à bouleverser toute 1 Europe et que l’opposition du Régent, appuyé de l'Angleterre et de l’Autriche, fit échouer. — Voltaire avait écrit en parlant d’Albèroni : « puissant génie qui a gouverné l’Espagne assez longtemps pour sa gloire, et trop peu pour la grandeur de cet État >' (Charles xii, 1. vin.)

(3) Ce désir de Voltaire nous montre l’habile diplomate qui doublait en lui l’homme de lettres. Le garde des sceaux était le marquis de Chauvelin (V. plus haut, p .256), qui avait fait poursuivre Voltaire, lors de la publication des Lettres 'philosophiques.

Continuez, je vous en prie, à faire ma cour aux gens de bien qui peuvent se souvenir de moi. Je voudrais bien que Pollion de la Popelinière pensât de moi plutôt comme les étrangers que comme les Français,

On m a dit que ce Portrait 1 est imprimé. Je suis persuadé que les calomnies dont il est plein seront crues quelque temps, et je suis encore plus sûr que le temps les détruira.

Adieu, je vous embrasse tendrement. Le temps ne détruira jamais mon amitié pour vous.

Mme du Châtelet et les « Tusculanes » ; la philosophie des anciens.

À M. l’abbé d’Olivet 1 2.

A Cirey, le 12 février 1736.

Si vous avez eu la goutte, dans votre séjour du tumulte et de l’inquiétude, j’ai eu la fièvre, mon cher abbé, dans l’asile de la tranquillité. Mais il faut absolument que je vous apprenne que, pendant mon indisposition, Mme la marquise du Châtelet daignait me lire, au chevet de mon lit. Vous allez croire peut-être qu’elle me lisait quelque chant de l’Arioste3 4, ou quelqu’un de nos romans. Non; elle me lisait Jes TuscalanesA de Cicéron; et, après avoir goûté

(1) Le Portrait dont il est question déjà dans la lettre du 12 juin. Dans une lettre à M. Berger (4 août 1735), Voltaire écrivait : « J’ai beaucoup plus de défauts qu’on ne m'en* reproché dans cet ouvrage et je n’ai pas les talents qu’on m’y attribue; mais je suis bien certain que je ne mérite point les reproches d’insensibilité et d’avarice que l'on méfait. Mon amitié pour vous me justifie de l’un et mon bien prodigué à mes amis me met à couvert de l’autre. »

(2) Joseph Thoulier. abbé d' Olive t (1682-1768), avait été d'abord ^lans la société de Jésus et avait compté Voltaire parmi ses élèves. Traducteur de plusieurs ouvrages de Cicéron, il était entré à l’Académie en 1723. Il écrivit même une histoire de ce corps, depuis sa fondation jusqu'en 1700.

(3) Grand poète italien (1474-1533), auteur du Roland furieux , œuvre d’une imagination féconde et extrêmement variée.

(4) Les Tusculanes , titre d’un ouvrage de Cicéron, dans lequel il traite de la mort et de l’immortalité.

ar Le Vasseur.

L’Abbé d’Oliyet

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tous les charmes de cette belle latinité, elle examinait votre traduction, et s’étonnait d’avoir du plaisir en français. il est vrai qu’en admirant l’éloquence de ce grand homme, cette beauté de génie, et ce caractère vrai de vertu et d’élévation qui règne dans cet ouvrage, et qui échauffe le cœur, sans briller d’un vain éclat; après,, dis-je, avoir rendu justice à cette belle âme de Cicéron, et au mérite comme à la difficulté d’une traduction si noble, elle ne pouvait s’empêcher de plaindre le siècle des Cicéron, des Lucrèce, des Hortensius, des Yarron, d’avoir une physique si fausse et si méprisable; et malheureusement ils raisonnaient en métaphysique tout aussi faussement qu’en physique. C’est une chose pitoyable que toutes ces prétendues preuves de l’immortalité de l’âme alléguées par Platon1. Ce qu’il y a de plus pitoyable peut-être est la confiance avec laquelle Cicéron les rapporte. Vous avez vous-même, dans vos notes, osé faire sentir le faible de quelques-unes de ces preuves; et si vous n’en avez pas dit davantage, nous nous en prenons à votre discrétion. Enfin le résultat de cette lecture était d’estimer le traducteur autant que nous méprisons les raisonnements delà philosophie ancienne. Mon lecteur ne pouvait se lasser d’admirer la morale de Cicéron et de blâmer ses raisonnements. Il faut avouer, mon cher abbé, que quelqu’un qui a lu Locke, ou plutôt qui est son Locke à soi-même, doit trouver les Platon des discoureurs, et rien de plus. J’avoue qu’en fait de philosophie un chapitre de Locke ou de Clarke2 est, par rapport au bavardage de l’antiquité, ce que l’optique de Newton est par rapport à celle de Descartes. Enfin vous en penserez ce qu’il vous plaira : mais j’ai cédé au désir de vous dire ce qu’en pense une femme conduite par les lumières d’une raison que l’amour-propre

(1) Si l’argumentation de Platon déconcerte quelquefois un esprit moderne, soit par sa subtilité, soit par sa liberté, on trouvera néanmoins que ce jugement sur le grand philosophe grec et sur ses preuves de l’immortalité de l’âme est inacceptable.

(2) Clarke (1675-1729), théologien et philosophe anglais, auteur d’un Traité de l'existence de Dieu et de la religion naturelle et révélée. Il s’est aussi beaucoup occupé de physique.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

n’égare point, qui connaît les philosophes anciens et modernes, et qui n’aime que la vérité. J’ai cru que c’était une chose flatteuse et rare pour vous d’ètre estimé d’une Française presque seule capable de connaître votre original.

Avez-vous lu la traduction de YEssai de Pope sur V homme ? C’est un beau poème, en anglais, quoique mêlé d’idées bien fausses sur le bonheur. Adieu, augmentez mon bonheur en m’écrivant.

J’ai bien des anecdotes sur Corneille et sur Racine et sur la littérature du beau siècle passé. Vous devriez augmenter mon magasin.

Réponse aux premières avances de Frédéric.

Au PRINCE ROYAL DE PRUSSE1.

A Paris, le 26 août 1736.

Monseigneur, il faudrait être insensible pour n’ètre pas infiniment touché de la lettre2 dont Voire Altesse Royale a daigné m’honorer. Mon amour-propre en a élé trop flatté; mais l’amour du genre humain, que j’ai toujours eu dans le cœur, et qui, j’ose dire, fait mon caractère, m’a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j’ai vu qu’il y

(1) Ce prince devait régner de 1740 à 1786 sous le nom de Frédéric II. « ... Comme son père lui accordait peu de part aux affaires, et que même il n’y avait point d'affaires dans ce pays où tout consistait en revues, il employa son loisir à écrire aux hommes de lettres de. France qui étaient un peu connus dans le monde; le principal fardeau tomba sur moi. C'étaient des lettres en vers, des traités de mét physique, d’histoire, de politique. 11 me traitait d’homme divin; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient pas. On a imprimé quelques-unes de ces fadaises dans le recueil de mes œuvres, et heureusement, on n’en a pas imprimé la trentième partie... » (Extrait des Mémoires de Voltaire sur Frédéric.)

(2) Le prince avait écrit une longue et laborieuse lettre, dans un français encore fort incorrect : « Je suis à présent à faire traduire le Traité de Dieu; je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes ses propositions, qui ^e suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres. » Aux flatteries du prince, Voltaire répond à sa manière, avec finesse, mais avec une déférence profonde.

VOLTAIRE

a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra leS hommes heureux.

Souffrez que je vous dise qu’il n’y a point d’homme-sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver, par la saine philosophie, une âme née pour commander. Croyez qu’il n’y a eu de véritablement hons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s’instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n’y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l’âge d’or dans ses États. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur; c’est que presque tous songent plus à la royauté qu’à l'humanité : vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que, si, un jour, le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n’altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.

L’illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent Vous chercher. ,

Puissiez-vous "n’ètre jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants! Vous voyez, monseigneur, par les’ choses que vous daignez me mander, qu’ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes, lis sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, * aussi cruels; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l’école, c’est que ces derniers sont plus ridicules.

Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté qu'elle a eue de m’envoyer le petit livre concernant M. Wolff1. Je regarde ses idées métaphysiques comme des

(1) Wolff (1679-1754), philosophe allemand, auteur d'un Traité de Dieu , de l'ame et du monde, dont il est question plus loin, p. 345, n° 1. Le

EXTRAITS DE E A CORRESPONDANCE

choses qui font honneur à l’esprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d’uné nuit profonde; c’est tout ce qu’on peut espérer, je crois, de la métaphysique. 11 n’y a pas d’apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d’un bâtiment immense ne savent ni si ce' bâtiment est éternel, ni quel en est l’architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti1. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris ; et le divin architecte qui a bâti cet univers n’a pas encore, que je sache, dit sou secret à aucun de nous. Si quelqu’un peut prétendre à deviner juste, c’est M. Wolif. On peut le combattre, mais il faut l’estimer : sa philosophie est bien loin d’è-tre pernicieuse; y a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur d’être athées ?

La protection qu’il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l’humanité de vos sentiments.

Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m’envoyer le Traité de Dieu, de Vâme et du monde. Quel présent, monseigneur, el quel commerce ! L’héritier d’une monarchie daigne, du sein de son palais, envoyer des instructions à *ujli solitaire ! Daignez me faire ce présent, monseigneur ; mon amour extrême pour le vrai est la seule chose qui m’en rende digne. La plupart des princes craignent d’entendre la vérité, et ce sera vous qui l’enseignerez.

A l’égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi sensément que sur tout le reste. Les vers qui n’apprennent pas aux hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d’être lus. Vous sentez qu’il n’y aurait rien de plus méprisable que de passer sa vie à ren~

prince s’intéressait alors à la métaphysique. Voltaire était très sceptique à l’égard de ces questions.

(1) Y. l’analyse du 6e Discours sur V Homme, p. 303.

VOLTAIRE

fermer dans des rimes des lieux communs usés, qui ne méritent pas le nom de pensées. S’il y a quelque chose de plus vil, c'est de n’ètre que poète satirique, et de n’écrire que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent contre ceux qui écrivent des choses.

Si la Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j’en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire pour les factieux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les rebelles. C’est l’ouvrage d’un honnête homme; il devait trouver grâce devant un prince philosophe.

Vous m’ordonnez de vous envoyer mes autres ouvrages; je vous obéirai, monseigneur ; vous serez mon juge, et vous me tiendrez lieu du public. Je vous soumettrai ce que j’ai hasardé en philosophie; vos lumières seront ma récompense : c’est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis sûr de votre secret; votre vertu doit égaler vos connaissances.

Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage : c’est une rareté plus merveilleuse. Mais l’amitié, qui me retient dans la retraite où je suis, ne me permet pas d’en sorjjr. Vous pensez sans doute, comme Julien1, ce grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent être préférés aux rois.

Dans quelque coin du monde que j’achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, que je ferai continuellement des vœux pour vous, c’est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets; votre gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours à vous-même, et que les autres rois vous

(1) Julien, né en 331, empereur de 360 à 363, prince très intelligent, mais très hostile au christianisme. Voltaire parle de lui avec une grande sympathie.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

ressemblent A Je suis avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très humble, etc.

Doutes scientifiques; demandes de renseignements.

A M. l’abbé Moussinot1 2.

Juin 1737.

Armez-vous de courage, mon cher et aimable facteur, car aujourd’hui je serai bien importun. Voici une négociation de savant où il faut, s’il vous plaît, que vous réussissiez et que je ne sois point deviné. Visite à M. de Fontenelle, et longue explication sur ce qu’on entend par la propagation du feu.

Les raisonneurs, au nombre desquels je m’avise quelquefois de me fourrer, disputent si le feu est pesant ou non. M. Lémery, dont vous m’avez envoyé la Chimie 3, prétend, chapitre V, qu’après avoir calciné vingt livres de piomh, il les a trouvées, en les pesant après la calcination, augmentées de cinq livres ; il ne dit point s’il a pesé la terrine dans laquelle cette calcination a été faite, s’il est entré du charbon dans son plomb ; il suppose tout simplement, ou plutôt tout hardiment, que le plomb s’est pénétré des particules de feu qui ont augmenté son poids. Cinq livres de feu ! cinq livres de lumière ! cela est admirable, et si admirable que je ne Je crois pas.

D’autres savants ont fait des expériences dans la vue de peser le feu ; ils ont mis de la limaille de cuivre et de la limaille d’étain dans des retortes4 de verre bouchées hermé-

(1) Voltaire, dans cette lettre, dépasse souvent la mesure, en l’ait de courtisanerie.

(2) L’abbé Moussinot, trésorier du chapitre de Saint-Merry à Paris, était un homme sûr, obligeant, spirituel. Voltaire, comme on le voit, l’appréciait extrêmement et le lui prouvait, en l’accablant de commissions. Le plus piquant, c’est que l'abbé Moussinot, homme de confiance de son chapitre et de Voltaire, l’était aussi et en même temps, des jésuites et des jansénistes.

(3) Lémery (Nicolas), chimiste né à Rouen "(1645-1715), avait en effet publié un Cours de chimie en 1675.

(4) Retorte. V. Lex.

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tiquement; ils ont calciné cette limaille et ils l’ont trouvée augmentée de poids ; une once1 de cuivre a acquis quaranteneuf grains et une once d’étain quatre grains. L’antimoine calciné aux rayons du soleil par le verre ardent, a aussi augmenté de poids entre les mains du chimiste Homberg2.

Je veux que toutes ces expériences soient vraies ; je veux que les matières dans lesquelles on tenait les métaux en calcination n’aient pas contribué à augmenter le poids de ces métaux; mais moi qui vous parle, j’ai pesé plus d’un millier3 de fer tout rouge et tout enflammé et je l’ai ensuite^ pesé refroidi, je n’ai pas trouvé un grain de différence. Or, il serait bien singulier que vingt livres de plomb calciné pesassent cinq livres de plus et qu’un millier de fer ardent n’acquît pas un grain de pesanteur.

Voilà, mon cher abbé, des difficultés qui, depuis un mois, fatiguent la tête peu physique de votre ami, et le rendent incertain en chimie, comme d’autres difficultés d’un ordre différent le rendent chancelant sur quelques points peu importants de la théologie scolastique. Dans chaque science on cherche de bonne foi la vérité, et, quand on croit la tenir, on n’einbràsse souvent qu’une erreur.

Voici maintenant la grâce que je vous demande. Entrez chez votre voisin, le sieur Geoffroi, apothicaire, de l’Académie des sciences ; liez conversation avec lui, au moyen d’une demi-livre de quinquina, que vous lui achèterez, et que vous m’enverrez. Interrogez-le sur les expériences de Lémery et de Homberg, et sur les miennes. Vous êtes un négociateur très habile : vous saurez aisé ment ce que M. Geoffroi pense de tout cela et vous m’en direz des nouvelles, le tout sans me commettre 4.

Je suis, comme vous voyez, mon cher ami, fort occupé

(1) Il fallait soixante-douze grains pour faire un gros , huit gros pour faire une once , et douze onces pour faire une livre.

(2) Guillaume Homberg (1652-1715), chimiste allemand attiré en France par Colbert, agrégé à l’Académie des Sciences, auteur d’utiles découvertes, entre autres de l’acide borique, qu’on appelait sel sédatif de Homberg.

(3) Un millier , c’est-à-dire mille livres .

(4) Commettre. V. Lex.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

de physique ; mais je n’oublie pas ce superflu qu’on nomme nécessaire i. J’espère qu’Hébert ne tardera pas à le finir et qu’il n’épargnera rien pour le goût et pour la magnificence.

Les débiteurs de Voltaire, sa curiosité scientifique, son besoin de confort.

A M. l’abbé Moussinot.

Novembre 1737.

Votre patience, mon cher abbé, va être mise à une étrange question2: je tremble qu’elle n’en puisse soutenir l’épreuve. J’espère tout de votre amitié. Affaires temporelles, affaires spirituelles, ce sont là les deux grands sujets du long bavardage que je vais vous faire.

M. de Lézeau3 me doit trois ans, il faut le presser sans trop l’importuner. Une lettre au prince de Guise ; cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les d’Auneuil doivent deux années ; il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à l’égard de leurs créanciers. 11 faut aussi terminer avec M. de Richelieu, et en passer par où l’on voudra. J’aurais de grandes objections à faire sur ce que l’on me propose; mais j’aime encore mieux une conclusion qu’une objection. Concluez donc, mon cher ami ; je m’en rapporte aveuglément à vos lumières, qui me sont très utiles.

Prault 4 doit donner cinquante francs à monsieur votre frère. Je le veux ; c’est un petit pot de vin, une petite bagatelle qui est entrée dans mon marché 5 ; et, quand cette

(1) Rappel d’un vers du Mondain :

« Le superflu, chose très nécessaire. » V. p. 29t.

Voltaire paraît jouer sur le mot nécessaire et désigner ici un coffret commandé à Hébert.

(2) Question , au sens de torture.

(3) Ici commence le défilé des débiteurs de Voltaire. Il avait placé une grande partie de sa fortune en rentes viagères. Ses apparences maladives lui avaient facilité les placements.

(4) C’est le nom d’un libraire.

(5) Le marché relatif à sa comédie de l'Enfant prodigue.

VOLTAIRE

bagatelle sera payée, monsieur voire frère grondera de ma part le négligent Prault, qui, dans les envois dés livres que je veux, met toujours des retards qui m’impatientent cruellement ; rien de tout ce qu’il m’expédie n’arrive à point nommé.

Monsieur votre frère demandera ensuite à ce libraire, ou à tel autre qu’il voudra, un Pufendorf la Chimie de Boërhaave1 2la plus complète; une Lettre sur la divisibilité de la matière , chez Jombert ; la Table des trente premiers tomes de VHistoire de V Académie des Sciences ; Mariotte3, De la nature de VAir; idem, Du Froid et du Chaud; Boyle4, De ratione inter ignem et ftammam 4, difficile à trouver ; c’est 1’afFaire de monsieur votre frère.

Autres commissions. Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres : le tout papier de Hollande ; douze datons de cire d’Espagne à ' l’esprit-de-vin, une sphère copernicienne, un verre ardent5 des plus grands; mes estampes du Luxembourg, deux globes avec leurs pieds, deux thermomètres, deux baromètres (les plus longs sont les meilleurs); deux planches bien graduées, des terrines, des retortes. En fait d’achat, mon ami, qu’on préfère toujours le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûteux.

Voilà pour le bel esprit qui cherche à s'instruire à la suite des Fontenelle, des Boyle, des Boërhaave, et autres savants. Ce qui suit est pour l’homme matériel, qui digère fort mal, qui a besoin de faire, à ce qu’on lui dit, de grands exercices, et qui, outre ce besoin de nécessité, a d’autres besoins de société. Je vous prie, en consé-

(1) Pufendorf (1632-1694), jurisconsulte et historien allemand, a publié divers ouvrages en latin, en particulier un Traité du Droit de la nature et des gens et une Introduction à l'histoire des Etats européens.

(2) Bocrhaave (1668-1738), médecin et chimiste hollandais.

(3) Mariotte (1620-1684), célèbre physicien français, a découvert la loi d'après laquelle le volume d'une masse de gaz varie en raison inverse de la pression qu’elle supporte.

(4) « Du rapport entre le feu et la flamme. » — Boyle (1626-1691), savant irlandais.

(5) Verre ardent. V. Lex.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

quence, de lui faire acheter un bon fusil, une jolie gibecière avec appartenances, marteaux d’armes, tire-bourre ; et grandes boucles de diamants pour souliers, autres boucles à diamants pour jarretières ; vingt livres de poudre à poudrer, dix livres de poudre de senteur, une bouteille d’essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la fleur d’orange, deux houppes à poudrer, un très bon couteau, trois éponges fines, trois balais pour secrétaire, quatre paquets de plumes, deux pinces de toilette très propres, une paire de ciseaux de poche très bons, deux brosses à frotter, enfin trois paires de pantoufles bien fourrées ; et puis, je ne me souviens de rien de plus.

De tout cela on fera un ballot, deux s’il le faut, trois même s’ils sont nécessaires. Votre emballeur est excellent. Envoyez le tout par Joinville, non à mon adresse, car je suis en Angleterre (je vous prie de vous en souvenir), mais à l’adresse de Mme de Champbonin.

Tout cela coûte, me direz-vous ; et où prendre de l’argent? Où vous voudrez, mon cher abbé. On a des actions, on en fond. 11 ne faut jamais rien négliger de son plaisir, parce que la vie est courte. Je serai tout à vous pendant cette courte vie.

Lettre de justification. L’étude des sciences ne nuit point chez Voltaire à la poésie.

A M. d’abbé d’Olivet.

A Girey, ce 20 octobre 1788.

Quoique je sois en commerce avec Newton-Maupertuis1 et avec Dcscartes-Mairan, cela n’empêche pas que Quintilien-

(1) Mau pertuis (1698-1759), savant géomètre français, que Voltaire devait retrouver plus tard à Berlin. (V. p. 482, n. 2 et p. 498.) En attendant, il avait contribué à conquérir notre écrivain au système de Newton. — Mairan (1678-1771), mathématicien et physicien, qui fut après Fontenelle, en 1740. secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Mairan y défendait la physique de Descartes, contre celle de Newton.

Voltaire.

VOLTAIRE

d’Olivet ne soit toujours dans mon cœur, et que je ne Je regarde comme mon maître et mon ami ? In domo patris mei mansiones multæ surit1 , et je peux encore dire, in domo mea. Je passe ma vie, mon cher abbé, avec une dame qui fait travailler trois cents ouvriers, qui entend Newton, Virgile et, le Tasse, et qui ne dédaigne pas de jouer aü piquet. Voilà l’exemple que je tâche de suivre, quoique de très loin. Je vous avoue, mon cher maître, que je ne vois pas pourquoi l’étude de la physique écraserait les fleurs de la poésie. La vérité est-elle si malheureuse qu’elle ne puisse souffrir les ornements? L’art de bien penser, de parler avec éloquence, de sentir vivement et de s’exprimer de même serait-il donc l’ennemi de la philosophie ? Non, sans doute ; ce serait penser en barbare. Malebr anche, diton, et Pascal avaient l’esprit bouché pour les vers ; tant pis pour eux : je les regarde comme des hommes bien formés, d’ailleurs, mais qui auraient eu le malheur de manquer d’un des cinq sens.

Je sais qu’on s’est étonné, et qu’on m’a même fait l’honneur de me haïr de ce qu’ayant commencé par la poésie, je m’étais ensuite attaché à l’histoire et que je finissais par la philosophie. xWais, s’il vous plaît, que faisais-je au collège quand vous aviez la bonté de former mon esprit? Que me faisiez-vous lire et apprendre par cœur, à moi et aux autres ? Des poètes, des historiens, des philosophes. Il est plaisant qu’on n’ose pas exiger de nous, dans le monde, ce 'qu’on a exigé dans le collège, et qu’on n’osé pas attendre d’un esprit fait les mêmes choses auxquelles on exerça son enfance.

Je sais fort bien et je sens encore mieux, que l’esprit de l’homme est très borné ; mais c’est par cette raison-là même qu’il faut tâcher d’étendre les frontières de ce petit État, en combattant contre l’oisiveté et l’ignorance naturelle avec laquelle nous sommes nés. Je n’irai pas un jour faire le plan d’une tragédie et des expériences de phy-

(1) « U y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père. » Texte évangélique (Jean, xiv, 2), que Voltaire affectionnait et qu’il s’appropriait comme l’expression d’une large tolérance

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE 323

sique ; sed omnia tempus habent ; f, et quand j’ai passé trois mois dans les épines des mathématiques, je suis fort aise de. retrouver des fleurs.

Je trouve même fort mauvais que le P. Castel1 2 ait dit dans un extrait des Éléments de Newton que je passais du frivole au solide. S’il savait ce que c’ëst que le travail d’une tragédie et d’un poème épique, si sciret donum Dei 3 4, il n’aurait pas lâché cette parole. La Henriade m’a coûté dix ans ; les Éléments de Newton m’ont coûté six mois, et ce qu’il y a de pis, c’est que la Henriade n’est pas encore faite, j’y travaille encore quand le dieu qui me l’a fait faire m’ordonne de la corriger ; car, comme vous savez :

Est deas in nobis ; agitante calescimus illo A.

Et pour vous prouver que je sacrifie encore aux autels de ce dieu, c’est que M. Thiériot doit vous faire lire une Mérope de ma façon, une tragédie française où, sans amour, sans le secours de la religion, une mère fournit cinq actes entiers. Je vous prie de m’en dire votre sentiment tout aussi naïvement que vous l’avez dit à Rousseau sur les Aïeux chimériques 5.

Je sais que non seulement vous m’aimez, mais que vous aimez la gloire des lettres et celle de votre siècle. Vous êtes bien loin de ressembler à tant d’académiciens, soit de votre tripot6, soit de celui des inscriptions qui, n’ayant jamais rien produit, sont les mortels ennemis de tout homme de génie et de talent, qui se donneront bien garde d’avouer que, de leur vivant, la France a eu un poète épique, qui loueront jusqu’à Camoens7 pour me rabaisser,

(1) Ecclésiaste, m, 1. « Iiy â temps pour tout *

(2) Le P. Castêl, savant jésuite (1688-1757),- qui, dans un Traité de la Pesanteur universelle , en 1724, expliquait tous les phénomènes de la nature par deux principes : la gravité des corps et l'activité des esprits.

(3) « S’il connaissait le don de Dieu. « Saint Jean, iv, 10. C’est la troisième citation des livres sacrés.

(4) « Il y a un dieu en nous ; c'est son action qui nous enflamme. » Ovide, Fastes, iv.

(5) Comédie de Jean-Baptiste Rousseau, qui n'avait pas été représentée et venait de paraître dans l’édition de ses Œuvres.

(6) Tripot. V. Lex.

(7) Luis de Camoens, célèbre poète portugais, mort en 1579, après une

* VOLTAIRE

et qui, me lisant en secret, affecteront en public de garder le silence sur ce qu’ils estiment malgré eux. Peut-être

... exstinctus amabitur idem 1.

Vous êtes trop au-dessus de ces lâches cabales formées par les esprits médiocres, vous encouragez trop les arts ' par vos excellents préceptes, pour ne pas chérir un homme qui a été formé par eux. Je ne sais pourquoi vous m’appelez pauvre ermite si vous aviez vu mon ermitage, vous seriez bien loin de me plaindre. Gardez-vous de confondre le tonneau de Diogène avec le palais d’Aristippc 2. Notre première philosophie est ici de jouir de tous les agréments qu’on peut se procurer. Nous saurions très bien nous en passer, mais nous savons aussi en faire usage ; et peutêtre, si vous veniez à Girey, préféreriez-vous la douceur de ce séjour à toutes les infâmes cabales des gens de lettres, au brigandage des journaux, aux jalousies, aux querelles, aux calomnies qui infestent la littérature. 11 y a des tètes couronnées,' mon cher abbé, qui ont envoyé dans cet ermitage de Mme du Châtelet leurs favoris 3 pour venir l’admirer, et qui voudraient y venir eux-mêmes ; et, si vous y veniez, nous en serions tout aussi flattés. La visite du sage vaut celle dès princes.

Adieu, je ne vous écris point de ma main, je suis malade, je vous embrasse tendrement. Adieu, mon ami et mon maître.

vie de misère et de persécutions. Il est l’auteur des Lusiades, épopée en l'honneur des marins de Vasco de Gama.

(1) « Le même homme sera adoré après sa mort,» Horace, Epître Ire du livre II, v. 14.

(2) Diogène (413-324 av. J. -G.), philosophe cynique, qui affectait de se passer de tout et vivait dans un tonneau. — Aristippe (né vers 435 av. J. -G.), enseignait, un siècle avant Epicure, que la recherche du plaisir est le but unique de la vie. Lui-même passait ses jours à la cour de Denys le Tyran, dans le luxe et dans les fêles.

(3) Allusion à la visite du baron de Kaiserling à Girey, en 1737. Il avait apporté à Voltaire un portrait de Frédéric et avait cherché à préparer le philosophe à l’idée d’un séjour à Berlin.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

Première forme du « Siècle de Louis XI Vr ».

A M. l’abbé Dubos 1.

A Cirey, le 30 octobre 1738.

Il y a déjà longtemps, monsieur, que je vous suis attaché par la plus forte estime; je vais l’être par la reconnaissance. Je ne vous répéterai point ici que vos livres doivent être le bréviaire des gens de lettres, que vous êtes l’écrivain le plus utile et le plus judicieux que je connaisse; je suis si charmé de voir que vous êtes le plus obligeant, que je suis tout occupé de cette dernière idée.

Il y a longtemps que j’ai assemblé quelques matériaux pour faire l’histoire du siècle de Louis XIV. Ce n'est point seulement la vie de ce prince que j’écris, ce ne sont point les annales de son règne, c'est plutôt l’histoire de l’esprit humain, puisée dans le siècle le plus glorieux à l’esprit humain.

Cet ouvrage est divisé en chapitres; il y en a vingt environ destinés à l’histoire générale 2 : ce sont vingt tableaux des grands événements du temps. Les principaux personnages sont sur le devant de la toile; la foule est dans renfoncement. Malheur aux détails ! la postérité les néglige tous; c’est une vermine qui tue les grands ouvrages. Ce qui caractérise le siècle, ce qui sera important dans cent années, c’est là ce que je veux écrire aujourd’hui.

Il y a un chapitre pour la vie privée de Louis XIV ; deux pour les grands changements faits dans la police du royaume, dans le commerce, dans les finances; deux pour le gouvernement ecclésiaslique, dans lequel la révocation de l’édit de Nantes et l’affaire de la Régale sont com-

(1) L'abbé Dubos (1670-1742) avait débuté avec succès dans la diplomatie, qu’il abandonna pour les lettres et l’histoire. Il a donné, entre autres: Histoire de la Ligue de Connbrai (1709). Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719). Histoire critique de l'établissement de lo. \ monarchie française dans les Gaules (1734). Il était secrétaire perpétuel de l’Académie française. V. la notice p. 306.

(2) V. plus loin, p. 338, la lettre à Milord Hervey et le chapitre sur le Siècle de Louis XIV, p. 511.

VOLTAIRE

prises; cinq ou six pour l’histoire des arts, à commencer par Descartes et à finir par Rameau.

Je n'ai d’autres mémoires, pour l’histoire générale, qu’environ deux cents volumes de mémoires imprimés

que tout le monde connaît; il ne s’agit que déformer un corps bien proportionné de tous ces membres épars, et de peindre avec des couleurs vraies, mais d’un trait, ce que Larrey 1, Limiers, Lamberti, Roussel, etc., etc., falsifient et délaient dans des volumes.

(1) Larrey (1638-1719), historien français calviniste, qui vécut en Hollande et à Berlin, a laissé entre autres une Histoire de France sous

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

J’ai, pour la" vie privée de Louis XIV, les Mémoires du marquis de Dangeau 1 , eu quarante volumes, dont j’ai extrait quarante pages ; j’ai ce que j’ai entendu dire à de vieux courtisans, valets, grands seigneurs et autres, et je rapporte les faits dans lesquels ils s’accordent. J’abandonne le reste aux faiseurs de conversations et d’anecdotes. J’ai un extrait de la fameuse lettre du roi au sujet de M. de Barbézieux2, dont il marque tous les défauts auxquels il pardonne en faveur des services du père : ce qui caractérise Louis XIV bien mieux que les flatteries de Pellisson.

Je suis assez instruit de l’aventure de l'homme au masque dejerz , mort à la Bas tille, j’ai parlé à des gens qui l’ont servi .

Il y a une espèce de mémorial4, écrit de la main de Louis XIV, qui doit être dans le cabinet de Louis XV. M. Hardion5 le connaît sans doute; mais je n’ose en demander communication.

Sur les affaires de l’Église, j’ai tout le fatras des injures de parti, et je tâcherai d’extraire une once de miel de l’absinthe des Jurieu, des Quesnel, des Doucin6, etc.

Louis XIV. — Limiers (Henri-Philippe), mort en 1725 à Utrecht, historien hollandais d’origine française, a laissé une histoire du règne de Louis XlV (1717). — Lamberti ? probablement Guillaume de Lamberty, diplomate suisse, né vers 1660, mort en 1742, auteur de Mémoires, rédigea pendant quelques mois YEsprit clés cours de l'Europe , journal publié à La Haye. — Roussel? probablement Rousset de Missy(1686- 1762), publiciste et écrivain, avait entrepris en 1723 la rédaction du Mercure historique et politique, qui obtint une grande vogue.

(1) Le marquis de Dangeau (1638-1720), célèbre courtisan, auquel Boileau dédia sa satire Sur la noblesse , avait laissé en manuscrit un volumineux Journal de la cour de Louis XIV .

(2) Letellier, marquis de Barbézieux, fils de Louvois (1668-1701).

(3) Voir le chapitre xxvdu Siècle de Louis XlV (p. 533), Voltaire, plus tard, laissera entendre que la victime inconnue cachée sous ce nom ne serait autre qu'un fils illégitime d’Anne d’Autriche. Mais on n’a pour se prononcer sur ce mystère de l’histoire que de simples conjectures.

(4) Sans doute ce que les éditeurs des Œuvres de Louis XIV (1806, 6 vol. n-8°) ont appelé Mémoires historiques. (Beuchot.)

(5) Hardion (Jacques) (1686-1766), conservateur adjoint au cabinet du roi. Il avait été secrétaire aux départements de la Marine et des Affaires étrangères. Il fut plus tard précepteur des filles de Louis XV. Il était membre de l’Académie, des Inscriptions et de l’Académie française.

(6) Pierre Jijrieu (1637-1713), célèbre théologien et controversiste pro-

VOLTAIRE

Pour le dedans du royaume, j’examine les mémoires des intendants, et les bons livres qu’on a sur cette matière. M. l'abbé de Saint-Pierre1 a fait un journal politique de Louis XIV que je voudrais bien qu’il me confiât. Je ne sais s’il fera cet acte de bienfaisance pour gagner le Paradis.

A l’égard des arts et des sciences, il n’est question, je crois, que de tracer la marche de l’esprit humain en philosophie, en éloquence, en poésie, en critique; de marquer les progrès de la peinture, de la sculpture, de la musique, de l’orfèvrerie, des manufactures de tapisserie, de glaces, d’étoffes d’or, de l’horlogerie. Je ne veux que peindre, chemin faisant, les génies qui ont excellé dans ces parties. Dieu me préserve d’employer trois cents pages à l’histoire de Gassendi2! La vie est trop courte, le tempsf trop précieux pour dire des choses inutiles.

En un mot, monsieur, vous voyez mou plan mieux que je ne pourrais vous le dessiner. Je ne me presse point d’élever mon bâtiment :

« .... Pendent opéra interrupta,* minæque a Murorum ingentes 3 »

Si vous daignez me conduire, je pourrai dire alors :

« .... Equataque machina cælo4. »

Voyez ce que vous pouvez faire pour moi, pour la vérité, pour un siècle qui vous compte parmi ses ornements.

A qui daignerez-vous communiquer vos lumières, si ce n’est à un homme qui aime sa patrie et la vérité, et qui ne cherche à écrire l’histoire ni en flatteur, ni en panégyriste,

testant. — Le P. Quesnel(1634-1719), oratorien janséniste. — LoP. Doucin (1652-1726), jésuite, auxiliaire des PP. Le Tellier et Daniel dans leurs luttes contre les jansénistes.

(1) L’abbé de Saint-Pierre, v. plus haut,'p. 304

(2) Gassendi (1592-1655), philosophe, adversaire de Descartes, étudia et chercha à réhabiliter la doctrine d’Épicure. Molière suivit ses leçons

(3) Virgile (Æn., IV, 88). « On voit pendre au-dessus de sa tête ces travaux interrompus, ces murs énormes qui menacent ruine. >»

(4) « La machine monte jusqu’au ciel. » (Ibid.).

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

ni en gazetier, mais en philosophe? Celui qui a si bien débrouillé le chaos de l’origine des Français m’aidera sans doute à répandre la lumière sur les plus beaux jours de la France. Songez, monsieur, que vous rendrez service à votre disciple et à votre admirateur.

Je serai toute ma vie, avec autant de reconnaissance que d’estime, etc.

Humble déclaration d’orthodoxie.

Au R. P. Tourn i:\iiNE L

Décembre 1738.

Mon très cher et très révérend père, est-il vrai que ma Mérope vous ait plu ? Y avez-vous reconnu quelques-uns de ces sentiments généreux que vous m’avez inspirés dans mon enfance? si placet , taum est1 2; ce que je dis toujours en parlant de vous et du P. Porée. Je vous souhaite la bonne année et une vie aussi longue que vous la méritez. Aimez-moi toujours un peu malgré mon goût pour Locke et pour Newton. Ce goût n’est point un enthousiasme qui s’opiniâtre contre des vérités :

w Nullius addictus jurare in verba magistri 3. »

J’avoue que Locke m’avait bien séduit par cette idée que Dieu peut joindre, quand il voudra, le don le plus sublime de penser à la matière en apparence la plus informe. 11 me semblait qu’on ne pouvait trop étendre la toute-puissance du Créateur. « Qui sommes-nous, disais-je, pour la borner? » Ce qui me confirmait dans ce sentiment, c’est qu’il semblait s’accorder à merveille avec l’immortalité de

(1) Savant jésuite (1661-1739), dirigea le Journal de Trévoux de 1702 à 1736. — Voltaire, qui songeait à l’Académie, s’efforce, dans cette lettre, de rassurer sur ses sentiments ses anciens maîtres, dont il veut s’as surer l’appui.

(2) « Si mon ouvrage plaît, c’est à vous qu’il ie doit. «(Horace, Odes. IV, 3).

(3) « Résolu à ne jurer sur la foi d'aucun maître. » (Horace, Ep. \, v. 14)

VOLTAIRE

nos âmes. Car, la matière ne périssant pas, qui pourrait empêcher la toute-puissance divine de conserver le don éternel de la pensée à une portion de matière qu’il ferait subsister éternellement ? Je n’apercevais pas l’incompatibilité, et c’est en cela probablement que je me trompais.

Les lectures assidues que j’ai faites de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz, de Wolff et du modeste Locke, n’ont servi toutes qu’à me faire voir combien la nature de mon âme m’était incompréhensible, combien nous devons admirer la sagesse de cet Etre suprême qui nous a fait tant de présents dont nous jouissons sans les connaître et qui a daigné y ajouter encore la faculté d’oser parler de lui. Je me suis toujours tenu dans les bornes où Locke se renferme, n’assurant rien sur notre âme, mais croyant que Dieu peut tout. Si pourtant ce sentiment a des suites dangereuses, je l’abandonne à jamais de tout mon cœur.

Vous savez si le poème de la Henriade , dont j’espère vous présenter bientôt une édition très corrigée, respire autre chose que l’amour des lois et l’obéissance au souverain. Ce poème enfin est la conversion d’un roi protestant à la religion catholique. Si dans quelques autres ouvrages qui sont échappés à ma jeunesse (ce temps de fautes), qui n’étaient pas faits pour être publics, que l’on a tronqués, que l’on a falsifiés, que je n’ai jamais approuvés, il se trouve des propositions dont on puisse se plaindre, ma réponse sera bien courte : c’est que je suis prêt d’effaccr sans miséricorde tout ce qui peut scandaliser, quelque innocent qu’il soit dans le fond. Il ne m’en coûte point de me corriger. Je réforme encore ma Henriacle ; je retouche toutes mes tragédies; je refonds Y Histoire de Charles XII. Pourquoi, en prenant tant de peines pour corriger des mots, n’en prendrais- je pas pour corriger des choses essentielles, quand il suffit d’un trait de plume?

Ce que je n’aurai jamais à corriger, ce sont les senliments de mon cœur pour vous et pour ceux qui m’ont élevé ; les mêmes amis que j’avais dans votre collège, je

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

les ai conservés tous i. Ma respectueuse tendresse pour mes maîtres est la même. Adieu, mon révérend père ; je suis pour toute ma vie, etc.

Envoi d'une écritoire.

A Frédéric, prince royal de Prusse.

Décembre 1738.

Monseigneur, il nous arrive dans ce moment une écritoire que Mme du Châtelet et moi, indigne, comptions avoir l’honneur de présenter à Votre Altesse Royale pour vos étrennes. Le ministre qui, selon votre très bonne plaisanterie, est prêt à vous prendre souvent pour un bastion ou pour une contrescarpe, vous offrirait une coulevrine ou un mortier ; mais nous autres pensants, nous présentons en toute humilité à notre chef l’instrument avec lequel on communique ses pensées. Je l’ai adressée à Anvers; elle part aujourd’hui, et d’Anvers elle doit aller à Vesel à l’adresse de M. le baron de Borck, ou, à son défaut, au commandant de la place, pour être remise à Votre Altesse Royale. Ce qui m’encourage à prendre cette liberté, c’est que ce petit hommage de vôtre sujet, ayant été fait à Paris, imite et surpasse la laque de la Chine. C’est un art tout nouveau en Europe, et tous les arts vous doivent des tributs. Pardonnez-moi donc, monseigneur, cet excès de témérité.

Je suis avec la plus tendre reconnaissance, l’estime et l’attachement le plus inviolable, et le plus profond respect, monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.

(1) En effet, Voltaire est resté fidèle à ses' camarades et amis de collège, d’Argcntal, Cideville, les frères d’Argenson, Fyot de la Marche, etc..

VOLTAIRE

Commission^!» et affaires.

A M. l’abbé Moussinot.

A Cirey, le 2 janvier 1739.

Une compote de marrons glacés, de cachou, de pastilles et de louis d’or est arrivée avec tant de mélange, de bruit et de sassements 1 continuels, que la boîte a crevé. Tout ce qui n’est pas or est en canelle, et cinq louis se sont échappés dans les batailles; ils ont fui si loin qu’on ne sait où ils sont. Bon voyage à ces messieurs! Quand vous m’enverrez les cinquante suivants, mon cher ami, mettez-les à part bien cachetés, à l’abri des culbutes.

Je vous recommande toujours les Lézeau2, les d’Auneuil, Villars, d’Essaing, Clément, Arouet, et autres; il est bon de les accoutumer à un paiement exact, et ne pas leur laisser contracter de mauvaises habitudes. — Je vous demande pardon, mon cher ami, mais ma délégation3 est un droit, et ce serait l’infirmer que de la soumettre au prince de Guise. Point de politesses dangereuses, même envers les Altesses.

Au chevalier de Moulu, encore cent francs et mille excuses; encore deux cents et deux mille excuses à Prault fils. Un louis d’or à d’Arnaud sur-le-champ.

J’ai pardonné à Demoulin, je pardonne encore à Jore; le premier est repentant, le second a donné son désistement; il a avoué ce que j’avais deviné. Il est pauvre, je ferai quelque chose pour lui. Je suis un peu malade, mais je vous aime comme si je me portais bien.

(1) Sassement. V. Lex.

(2) V. plus haut, p. 319.

(3) Délégation. V. Lex

EXTRAITS DE LA CORRESPOND ANCE

Lettre de réprimande pour un mauvais procédé.

A. M. Thiériot.

Après la Voltairomanie de Desfontaines 4.

19 janvier 1739.

Je suis malade, je ne peux vous écrire moi-même. Je n’avais pas le temps hier de vous dire tout; mais je ne dois vous laisser rien ignorer et un ami a bien des droits. Croyez-moi, mon cher Thiériot, croyez-moi, je vous aime et je ne vous trompe point. Mme du Châtelet ne peut qu’être irritée tant que vous ne réparerez point, par des choses qui partent du cœur, la politique, l’inutile, l’outrageante lettre que je vous ai renvoyée par son ordre. Tout ce que vous m’avez écrit du 14 pour mal justifier cette lettre ostensible1 2 et ce long et injurieux silence qui l'avait suivie, l’a indignée bien davantage; on n’écrit qu’à ses ennemis de ces lettres ostensibles où l’on craint de s’expliquer, où l’on parle à demi, où Ton élude, où Ton est froid.

Examinez vous-même la chose, je vous en conjure, et voyez combien il est indécent que vous paraissiez faire le politique avec Mme du Châtelet, quand elle vous écrit simplement et avec amitié. Vous me mettez en presse3 ; vous me réduisez à la nécessité de combattre ici pour vous contre ses ressentiments. Elle croit que vous me trahissez ; il faut que je lui jure le contraire. Elle se fâche, ses amis prennent son parti ; tout cela me rend malade, et un mot de vous eût prévenu tous ces combats.

Est-il possible, encore une fois, que quand noüs avons ici dix lettres anciennes de vous qui expliquent, qui détaillent tout le fait, toute l’horreur connue de l’abbé Des-

(1) La Voltairomanie venait de paraître, libelle anonyme attribué à l’abbé Desfontaines, qui faisait usage contre Voltaire d'allégations de Thiériot. Celui-ci, qui était en relations avec les deux rivaux, avait hésité à se déclarer pour Voltaire et à rompre avec son adversaire.

(2) Ostensible. V. Lex.

(3) Presse. V Lex

VOLTAIRE

fontaines, vous affectiez aujourd’hui du mystère ? Où diable avez-vous pris d’écrire une lettre ostensible h Mme du Châtelet ? une lettre publique ? La compromettre à ce point î Montrer, dites-vous, votre lettre à deux cents personnes ! à des gens de cour î Vous faire dire qu’il y a de la dignité dans cettre lettre ! Vous, de la dignité ! à Mme du Châtelet ! Sentez-vous bien la force de ce terme ? Je vous parle vrai, parce que je suis votre ami. Votre lettre ostensible, dont on ne voulait point, votre long silence, vos excuses sont autant d’outrages à la bienséance, à l’amitié et à Mme du Châtelet. Est-il possible que dans cette occasion vous ayez pu consulter autre chose que votre cœur ? Voyez que de malentendus votre silence a causés ! Enfin tout ceci était bien simple. Vous avez été cité 1 avec raison, et, comme j’en ai droit, dans une lettre publique; vous vous trouvez entre votre ami et un monstre qui vous a mordu. Voudrez-vous fuir à la fois votre ami et ce monstre, de peur d’être mordu encore? Je suis un homme de lettres et vous un amateur; j’ai de la réputation par mes travaux et vous par votre goût ; l’abbé Desfontaines .nous a souvent attaqués l’un et l’autre ; il est clair qu’il y aurait la plus extraordinaire lâcheté à l’un de nous deux d’abandonner l’autre, de tergiverser, de craindre un scélérat qui offense un ami; il est clair qu’un silence de seize jours, en pareille occasion, est un outrage plus grand de la part d’un ami, qu’un libelle n’est offensant de la part d’un coquin méprisé.

Voilà le point essentiel, voilà toute l’affaire, voilà ce qui a pensé faire prendre des résolutions extrêmes; et enfin, quand au bout de seize jours vous m’écrivez, que voulez-vous qu’on pense, sinon que vous avez attendu que l’exécration publique contre Desfontaines vous forçât enfin de revenir à l’amitié ? C’est ce que je ne peux ôter de la tête de tout ce qui est ici, et il y a beaucoup de monde ; mais c’est ce que je ne pens.c point. Je vous l’ai dit, je

(1) Voltaire, dans sa polémique avec Deslontaines, avait invoqué le témoignage de Thièriot ; mais celui-ci venait de démentir ce que soi* ami lui faisait dire.

EXTRAITS DE LA CO RRESPO N DANCE H35

vous l’ai redit, je vous,- aime et je compte sur vous; et c’est parce que je vous aime tendrement que je vous gronde très sévèrement, et que je vous prie d’écrire comme par le passé, de rendre compte des petites commissions, de parler avec naïveté à Mme du Châtelet qui peut vous servir infiniment auprès du prince i. L’affaire des souscriptions, si elle dure encore, est essentielle2; et votre honneur, votre devoir, je dis le devoir le plus sacré, est de les payer de mon argent, s’il s’en trouve. Gela a paru si essentiel à M. et Mme du Châtelet, que vous les outrageriez en faisant sur cela la moindre représentation. Il ne faut rougir ni de faire son devoir, ni de promettre de le faire, surtout quand ce devoir est si aisé.

A l’égard de la lettre que M. du Châtelet exige de vous, il sera très piqué si vous ne l’écrivez pas; ilia faut écrire; pour moi, je la trouve inutile. Je vous la renverrai et n’en ferai point usage; mais il faut contenter M. et Mme du Châtelet. ^

Tout le monde est indigné ici de l’exemple de dom Prévost3, que vous citez toujours. Quand quelque dom Prévost aura refusé dix mille livres de pension d’un prince souverain, quand il aura donné quelquefois et partagé souvent le profit de ses ouvrages, quand il aura donné des pensions à plusieurs gens de lettres, quand il aura fait des ingrats et la Iienriade, alors vous pourrez me citer dom Prévost. N’en parlons plus. Une lettre d’attachement à Mme du Châtelet, de la vigueur et des lettres fréquentes à votre intime ami Voltaire et tout est effacé, tout est oublié. Mais plus de politique; elle n’est faite ni pour vous ni pour moi, et je ne connais et n’aime que la franchise. Voilà tout ce que je veux et comptez que mon

(1) Le prince royal de Prusse, Frédéric.

(2) Il s'agit des souscripteurs de la Henriade. Desfontaines prétendait, d’après Thiériot, que Voltaire les avait volés.

(3) L’abbé Prévost (1697-1763), écrivain fécond, auteur de plusieurs romans, dont le plus célèbre est Manon Lescaut , avait pris quelque temps l'habit de bénédictin. C'est pourquoi Voltaire l’appelle ici dom Prévost. Il a fait paraître, pendant quinze ans, un journal, le Pour et Contre- (1725-1740).

VOLTAIRE

cœur est à vous pour jamais. 11 est vrai, il est tendre, vous le connaissez; adieu.

P. -S. Jai dicté tout cela bien à la hâte; j’ajoute qu’on nous écrit, dans ce moment, que votre malheureuse lettre à Mme du Châtelet va être publique dans le Pour et Contre. Ah! mon ami, serait-il vrai? Ce serait le plus cruel outrage à Mme du Châtelet et à toute sa famille. De quoi vous êtes-vous avisé ? Quelle malheureuse lettre ! Qui vous la demandait? Pourquoi l’écrire? Pourquoi la montrer ?

S’il en est temps, volez chez le Pour et Contre , brûlez la feuille, payez les frais; maiè je ne crois pas que cela soit vrai. Voilà ce que c’est de garder le silence dans de telles occasions. Il fallait écrire toutes les postes. Je vous embrasse.

Lettre de recommandation.

A M. le Marquis d’Argensoîl

A Cirey, le 7 mars 1739.

Que direz-vous de moi, monsieur ? Vous me faites sentir vos bontés de la manière la plus bienfaisante, vous ne semblez me laisser de sentiments que ceux de la reconnaissance, et il faut, avec cela, que je vous importune encore. Non, ne me croyez pas assez hardi ; mais voici le fait. Un grand garçon bien fait, aimant les vers, ayant de l’esprit, ne sachant que faire, s’avise de se faire présenter, je ne sais comment, à Cirey. Il m’entend parler de vous comme de mon ange gardien. « Oh, oh ! dit-il, s’il vous fait du bien, il m’en fera donc; écrivez-lui en ma faveur. — Mais, monsieur, considérez que j’abuserais... — Eh bien ! abusez, dit-il ; je voudrais être à lui, s’il va en ambassade ; je ne demande rien, je le servirai à tout ce qu’il voudra : je suis diligent, je suis bon garçon, je suis de fatigue;

(1) René-Louis, marquis d’Argenson (1694-1757), conseiller d’Ètat, intendant du Hainaut et du Cambrésis, plus tard (1744 1747) ministre des Affaires étrangères, avait été (ainsi que son frère le comte d’Argenson), condisciple de Voltaire au collège.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

enfin donnez-moi une lettre pour lui. » Moi qui suis bon homme, je lui donne la lettre. Dès qu’il la tient, il se croit trop heureux. « Je verrai M. d’Argenson ! » Et voilà mon grand garçon qui vole à Paris.

J’ai donc, monsieur, l’honneur de vous en avertir. Il se présentera à vous avec une belle mine et une chétive recommandation. Pardonnez-moi, je vous en conjure, cette importupité ; ce n’est pas ma faute. Je n’ai pu résister au plaisir de me vanter de vos bontés, et un passant a dit : « J’en retiens part ».

S’il arrivait, en effet, que ce jeune homme fût sage, serviable, instruit, et qu’allant en ambassade, vous eussiez par hasard besoin de lui, informez-vous en au noviciat des jésuites. 11 a été deux ans novice, malgré lui. Son père, congréganiste de la congrégation des Messieurs (vous connaissez cela), voulait en faire un saint de la compagnie de Jésus; mais il vaut mieux vivre à votre suite que dans cette compagnie.

Pour moi, je vivrai pour vous être à jamais attaché avec la plus respectueuse et la plus tendre reconnaissance.

Après communication des premiers chapitres du a Siècle de Louis XIV ». Vues sur l’histoire.

A M. le Marquis d’Argenson.

A Bruxelles, le 26 janvier 1740.

Les infamies de tant de gens de lettres ne m’empêchent point du tout d’aimer la littérature. Je suis comme les vrai$ dévots, qui aiment toujours la religion, malgré les crimes des hypocrites. Je vous avoue que, si je suivais entièrement mon goût, je me livrerais tout entier à Y Histoire du siècle de Louis XIV , puisque le* commencement ne vous en a pas déplu ; mais je n’y travaillerai point tant que je serai à Bruxelles ; il faut être à la source pour puiser ce dont j’ai besoin ; il faut vous consulter souvent. Je n’ai point assez de matériaux pour bâtir mon édifice hors de France. Je vais donc m’enfoncer dans la métaphy-

sique et dans les épines delà géométrie, tant que durera le malheureux procès de Mme du Châtelet1.

J’ai fait ce que j’ai pu pour mettre Mahomet dans son cadre avant de quitter la poésie ; mais j’ai peur que dans cette pièce l’attention à ne pas dire tout ce qu’on pourrait' dire n’ait un peu éteint mon feu. La circonspection est une belle chose, mais en vers elle est bien triste. Etre raisonnable et froid, c’est presque tout un, ; cela n’est pas à l’honneur de la raison. Si j’avais de la santé et si je pouvais me flatter de vivre je voudrais écrire une histoire de Erance à ma mode. J’ai une drôle d’idée dans ma tête : c’est qu’il n’y a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare. Mézeray et Daniel 2 m’ennuient ; c’est qu’ils ne savent ni peindre ni remuer les passions. Il faut dans une histoire, comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénouement.

Encore une autre idée. On n’a fait que l’histoire des rois, mais on n’a point fait celle de la nation. Il semble que pendant quatorze cents ans, il n’y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux ; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sontils donc rien ?

Adieu, monsieur; respect et reconnaissance.

justification du titre de a Siècle de Louis XIV » donné au XVIIe siècle.

À Milord Uervey3, garde des sceaux d’ Angleterre.

Ne jugez point, je vous prie, de mon Essai sur le'siecle

(1) Mme du Châtelet plaidait à Bruxelles, au sujet de terres qui venaient de lui être cédées en Allemagne, entre Trêves et Juliers, par un parent.

(2) Mézeray (1610-1683), auteur d’une Histoire de France en trois volumes in-f°, qui s’étend jusqu’à Louis XIII et publiée de 1643 à 1651. — Le P. Daniel (1649-1728) donna lui aussi une Histoire de France qui, plus encore que celle de Mézeray, mérite le reproche faitici par Voltaire.

(3) Hervey (1696-1743) était un des hommes politiques que Voltaire avait connus en Angleterre.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

de Louis XIV par les deux chapitres imprimés eu Hollande avec tant de fautes qui rendent mon ouvrage inintelligible. Surtout, soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j’appelle le siècle dernier le siècle de Louis XIV . Je sais bien que Louis XIV n’a pas eu l’honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d’un llayle, d’un Newton, d’un Halley 4, d’un Addison, d’un Drydeiï; mais dans le siècle qu’on nomme de Léon X, ce pape Léon X 1 2 avait-il tout fait ? N’y avait-il pas d’autres princes qui contribuèrent à polir et à. éclairer le genre humain? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu’il encouragea les arts plus qu’aucun autre. Eh! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l’humanité que Louis XIV ? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s’est signalé par de plus beaux établissements ? Il n’a pas fait tout ce qu’il pouvait faire, sans doute, parce qu’il était homme ; mais il a fait plus qu’aucun autre, parce qu’il était un grand homme : ma plus forte raison pour l’estimer beaucoup, c’est qu’avec des fautes connues il a plus de réputation qu’aucun de ses contemporains ; c’est que, malgré un million d’hommes 3 dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l’estime et e met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.

Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d’étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l’Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d’en être connus.

« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur; il m’a

(1) Halley (1656-1742), astronome anglais. — Bayle, p.192, n,4. — Newton, p. 219, n. 2. — Addison, p. 235, n. 1. — Dryden, p. 242, n. 4.

(2) Léon X, Jean de Médicis, né en 1475, pape de 1513 à 1521, encouragea Michel-Ange, Raphaël, les artistes, les lettrés, les savants, et prit la plus grande part à la Renaissance en Italie.

(3) Allusion aux Protestants, que la révocation de l’Édit de Nantes fit passer à l’étranger, par centaines de mille ; mais le chiffre d’un million est exagéré-

VOLTAIRE

commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Danois1, recevaient de ces lettres datées de Versailles. Guglielmini 2 bâtit une maison à Florence des bienfaits de Louis XIV ; il mit le nom de ce roi sur le frontispice; et vous ne voulez pas qu'il soit à la tète du siècle dont je parle !

Ce qu’il a fait dans son royaume doit servir à jamais d’exemple. Il chargea de l’éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l’Europe. Il eut l’attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l’autre dans l’Eglise3; il excita le mérite naissant de Racine par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et, quand ce génie se fut perfectionné, ces talents qui souvent sont l’exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que la fortune, il eut la faveur, et quelquefois la familiarité d’un maître dont un regarcLétait tm bienfait ; il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marty tant brigués par les courtisans; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefs-d’œuvre d’éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.

Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l’émulation et qui échauffe les grands génies ; c’est beaucoup de faire des fondations, c’est quelque chose de les soutenir ; mais s’en tenir à ces établissements, c’est souvent préparer les memes asiles pour l’homme inutile et pour le grand homme, c’est recevoir dans la même ruche l’abeille et le frelon.

(1) Rœmer (1644-1710), astronome danois, amené en France par Picard en 1672 et chargé d’enseigner au Dauphin les mathématiques ; membre de l’Académie des sciences en 1674, auteur d’utiles découvertes.

(2) Guglielmini (1655-1710), mathématicien et savant italien. V. plus haut, p. 164, n. 1. Comme Voltaire ledit dans le Siècle de Louis XIV, c’est Viviani, et non Guglielmini; qui bâtit une maison dans ces conditions .

(3) De ces trois fils de Corneille, l’un, Pierre, fut capitaine de cavalerie, un autre, Charles, fut tué au siège de Grave en Hollande (1672), lé roisième, Thomas, tut abbé d’Aiguevives..

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

Louis XIV songeait à tout ; il protégeait les Académies, et distinguait cèux qui se signalaient. 11 ne prodiguait point ses faveurs à un genre de mérite, à l’exclusion des autres, comme-tant de princes qui favorisent, non ct^qui est bon, mais ce qui leur plaît ; la physique et l’étude de l’antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas ûiême dans les guerres qu’il soutenait contre l’Europe; car, en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l’Observatoire,, et tracer une méridienne d’un bout du royaume à l’autre, ouvrage unique dans le monde. 11 faisait imprimer dans son palais les traductions des auteurs grecs et latins ; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l’Afrique et de l’Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, milord, que, sans le voyage et les expériences de ceux qu’il envoya à Cayenne, en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n’eut fait ses découvertes sur l’attraction. Regardez, je vous prie, un Gassini et un Huygens A, qui renoncent tous deux à leur patrie qu’ils honorent, pour venir en France jouir de l’estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d’obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût. Les bons auteurs de Louis XIV n’ont-ils pas été vos modèles? N’est -ce pas d’eux que votre sage Addison, l’homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L’évêque Burnet 2 avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu’à la chaire, malgré la différence de nos religions; tant la saine raison a partout d’empire ! Dites-moi si les bons livres de ce temps n’ont pas servi à l’éducation de tous les princes

(1 )Cassini, V. p. 164, note 1. — Huygens (1629-1695), savant hollandais, appelé en France en 1665, y resta vingt ans, jusqu'à la révocation de l’Édit de Nantes, et se signala par des découvertes astronomiques.

(2) Gilbert Burnet (1643-1715), disgracié sous Charles II et Jacques II, élevé par Guillaume III à l'évêché de Salisbury ; auteur d’une Histoire de la Réformation en Angleterre ,

VOLTAIRE

de l’empire. Dans quelles cours de l’Allemagne n’a-t-on pas vu des- théâtres français? Quel prince ne tâchait pas d’imiter Louis XIV? Quelle nation ne suivait pas alors les mocjes de la France ?

Vous m’apportez, milord, l’exemple du czar Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d’une nation nouvelle ; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l’Europe le siècle, du czar Pierre ; vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le siècle de Louis XIV. Il me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s’est instruit chez les autres peuples ; il a porté leurs arts chez lui ; mais Louis XIV a instruit les nations ; tout, jusqu’à ses fautes, leur a été utile. Des protestants, qui ont quitté ses États, ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux ? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.

Enfin la langue française, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? Étaitelle aussi étendue du temps de Henri IV ? Non, sans doute ; on ne connaissait que l’italien et l’espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains ? C’était M. Colbert, me direz-vous; je l’avoue et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu’eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n’aimait rien, sous le roi d’Espagne Charles II l, sous tant d’autres souverains?

Croiriez-vous bien, milord, que Louis X1Y a réformé Je goût de sa cour en plus d’un genre? Il choisit Lulli 2 pour son musicien, et ôta le privilège à Cambert3, parce que

(1) Charles II, roi d’Espagne (1665-1700), ne fut en effet qu’un fantôme de roi.

(2) Lulli (1633-1687), célèbre musicien, composa de nombreux opéras, collabora avec Molière pour la musique de plusieurs comédies. Il se distingua aussi dans la musique religieuse.

(3) Cambert (1628-1677) avait été surintendant de la musique de

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

Cambert était un homme médiocre, et Luili un homme supérieur. 11 savait distinguer l’esprit du génie; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras; il dirigeait les peintures de Le Brun; il soutenait Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts et toujours en connaissance de cause ; il prêtait de l’argent à Van Robais 1 pour établir ses manufactures; il avançait des millions à la compagnie des Indes, qu’il avait formée ; il donnait des pensions aux savants et aux braves officiers. Non seulement il s’est fait de grandes choses sous son règne, mais c’est lui qui les faisait. Souffrez donc, milord, que je tâche d’élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l’utilité du genre humain.

Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu’il a fait du bien aux Français, mais parce qu’il a fait du bien aux hommes; c’est comme homme, et non comme sujet, que j’écris ; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il u’est question que des aventures d’un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n’existât que par rapport à lui ; en un mot, c’est encore plus d’un grand siècle que d’un grand roi que j’écris l’histoire2.

Pellissou eût écrit plus éloquemment que moi ; mais il était courtisan, et il était payé. Je ne suis ni l’un ni l’autre ; c’est à moi qu’il appartient de dire la vérité.

J’espère que, dans cet ouvrage, vous trouverez, milord, quelques-uns de vos sentiments; plus je penserai comme vous, plus j’aurai droit d’espérer l’approbation publique.

la reine Anne d’Autriche; il fit jouer en 1671,1e premier opéra français.

(1) Josse Van Robais (1630-1685), habile manufacturier de Middelbourg (Hollande), vint à Abbeville en 1665, avec cinquante ouvriers de son pays. pour y établir une fabrique de draps fins, qui répandit bientôt son nom dans toute l’Europe. Louis XIV lui accorda toutes sortes de facilités et de privilèges. Van Robais occupa jusqu'à douze cents ouvriers.

(2) V. p.338, la fin de la lettre au marquis d’Argenson.

On a vu plus haut (p. 331) en quels termes Voltaire écrivait au Prince Royal de Prusse; mais, avec un pareil correspondant, on ne pouvait guère être quitte en prose, et, d’ailleurs, comment exprimer autrement qu’en vers les sentimenls qu’inspirait un tel prince 1 Nous avons cru devoir citer ici quelques-unes des premières pièces que Voltaire lui adressa.

Épitre au Prince Royal de Prusse.

Octobre 1736.

rince, il est peu de rois que les muses

[instruisent,

Peu savent éclairer les peuples qu'ils conduisent.

Le sang des Antonins sur la terre est tari ; Car, depuis ce héros de Rome si chéri, Abrégé de l'histoire Ce philosophe-roi, ce divin Marc-Aurèle 1 * * 4, universelle , !7o3. j)es prjnces> des guerriers, des savants le

[modèle,

Quel roi, sous un tel joug osant se 'captiver,

Dans les sources du vrai sut jamais s’abreuver ?

Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans Phistoire,

Du nom de philosophe ont mérité la gloire ; 10

Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois,

Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois Fardeaux de la nature ou fléaux de la terre,

Endormis sur le trône ou lançant le tonnerre.

Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux jour; 15 Qui sait régner sait tout, si l’on en croit la cour.

Mais quel est en effet ce grand art politique,

Ce talent si vanté dans un roi despotique ?

Tranquille sur le trône, il parle, on obéit ;

S’il sourit, tout est gai ; s’il est triste, on frémit-* 20

Quoi ! régir d’un coup d’œil une foule servile,

Est-ce un poids si pesant, un art si difficile?

(1) Marc-Aurèle, empereur romain, régna de 161 à 180; se distingua

par sa modération et sa sagesse, cependant il laissa persécuter les

chrétiens. Marc-Aurèle était stoïcien ; on a de lui sous ce titre : A moi-

même, des pensées qui sont d’un haut caractère.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

Non : mais fouler aux pieds la coupe de l’erreur,

Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur,

Des prélats courtisans confondre l’artifice, 25

Aux organes des lois enseigner la justice ;

Du séjour doctoral chassant l’absurdité,

Dans son sein ténébreux placer la vérité.

Éclairer le savant et soutenir le sage,

Aoilà ce que j’admire, et c’est là votre ouvrage. 50

L’ignorance, en un mot, flétrit toute grandeur...

Épitre au Roi de Prusse, Frédéric-le-grand.

En réponse à une lettre dont il honora l’auteur à son avènement à la couronne#

Quoi ! vous êtes monarque, et vous m’aimez encore !

Quoi ! le premier moment de cette heureuse aurore Qui promet à la terre un jour si lumineux,

Marqué par vos bontés, met le comble à mes vœux !

0 cœur toujours sensible ! âme toujours égale ! 5

Vos mains du trône à moi remplissent l’intervalle.

Citoyen couronné, des préjugés vainqueur,

Vous m’écrivez en homme et parlez à mon cœur.

Cet écrit vertueux, ces divins caractères,

Du bonheur des humains sont les gages sincères. 10 Ah, prince ! ah, digne espoir de nos cœurs captivés,

Ab ! régnez à jamais comme vous écrivez.

Poursuivez, remplissez des vœux si magnanimes :

Tout roi jure aux autels de réprimer les crimes ;

Et vous, plus digne roi, vous jurez dans mes mains 15 De protéger les arts, et d’aimer les humains.

Et toi1 dont la vertu brilla persécutée,

Toi qui prouvas un Dieu, mais qu’on nommait athée,

(l) Le professeur Wolff(V. 314, n. 1) persécuté comme athée par les théologiens de l'universite de Hall, chassé par le roi, sous peine d'être pendu, et fait chancelier de la même université, à l'avènement de Frédéric II.

VOLTAIRE

Martyr de la raison, que l’Envie en fureur Chassa de son pays par les mains de l’erreur, 20

Reviens, il n’est plus rien qu’un philosophe craigne ; Socrate est sur le trône, et la Vérité règne.

Ëpitre au roi de Prusse.

20 avril 1741.

Eh bien ! mauvais plaisants, critiques obstinés,

Prétendus beaux esprits, à médire acharnés Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance,

Mettez légèrement les rois dans la balance,

Qui d’un ton décisif, aussi hardi que faux, 5

Assurez qu’un savant ne peut être un héros ;

Ennemis de la gloire et de la poésie,

Grands critiques des rois, allez en Silésie 1 ;

Voyez cent bataillons près de Neiss2 écrasés :

C’est là qu’est mon héros. Venez, si vous l’osez. 40

Le voilà, ce savant que la -gloife environne,

Qui préside aux combats, qui commande à Beïlone,

Qui du fier Charles douze égalant le grand cœur,

Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur.

C’est lui-même, c’est lui, dont l’âme universelle 45

Courut de tous les arts la carrière immortelle ;

Lui qui de la nature a vu les profondeurs,

Des charlatans dévots confondit les erreurs;

Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaires,

Passait les ignorants dans l’art heureux de plaire ; 20

Qui sait tout, qui fait tout, qui s’élance à grands pas Du Parnasse à l’Olympe, et des jeux aux combats*

(1) Frédéric, désireux d’agrandir ses états, profita des embarras où se trouvait 1 impératrice d'Autriche, pour envahir la Silésie et la cônquèrir en 1741 ; puis il abandonna la France, son alliée, parle traité de Breslau (1742) « En fait de royaume, écrivait-il, on prend quand on peut, et l’on n'a jamais tort, quand on n’est pas obligé de rendre. •

(2 ) Neisse, sur la Neisse, affluent de l Oder,* ville de Silésie où Frè-' déric battit les Autrichiens.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE

Je sais que Charles douze, et Gustave et Turenne N’ont point bu dans les eaux qu’épanclic PHippocrène : Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants, 25

En étant moins polis, n’en étaient pas plus grands.

Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire.

Quand il n’est point Achille, il sait être un Homère 1

Frédéric II.

D'après le portrait peint par Antoine Pesne (16S3-1757) et gravé par Wille.

Tour à tour la terreur de l’Autriche et des sots;

Fertile en grands projets, aussi bien qu’en bons mots ; 30 En riant à la fois de Genève et de Rome,

11 parle, agit, combat, écrit, règne, en grand homme.

O vous qui prodiguez l’esprit et les vertus,

Reposez-vous, mon prince, et ne m’effrayez plus ;

Et quoique vous sachiez tout penser et tout faire, 35 Songez que les boulets ne vous respectent guère,

(1) On trouvera sans doute que tous ces éloges manquent de mesure et de propriété dans les termes.

VOLTAIRE

Et qu’un plomb dans un tube entassé par des sots Peut casser d'un seul coup la tête d'un héros,

Lorsque multipliant son poids par sa vitesse,

Il fend l’air qui résiste, et pousse autant qu’il presse. 40 Alors privé de vie, et chargé d’un grand nom,

Sur un lit de parade étendu tout du long,

Vous iriez tristement revoir votre patrie.

O ciel ! que ferait-on dans votre académie ?

Un dur anatomiste, élève d’Atropos, 45

Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros.

« La voilà, dirait-il, cette cervelle unique,

Si belle, si féconde, et si philosophique. »

11 montrerait aux yeux les fibres de ce cœur Généreux, bienfaisant, juste, plein de grandeur. 50

Il couperait... mais non, ces horribles images Ne doivent point souiller les lignes de nos pages. Conservez, ô mes dieux ! l’aimable Frédéric,

Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public. Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre, 55 Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre,

Théodoric l, Ulric, Genséric, Alaric,

Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic.

Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire, Augmenté vos états, ainsi que votre gloire, 60

Daignez vous souvenir que ma tremblante voix,

Eu chantant vos vertus, présagea vos exploits.

Songez bien qu’en dépit de la grandeur suprême,

Votre main mille fois m’écrivait : Je vous aime.

Adieu, grand politique, et rapide vainqueur ! 65

Trente états subjugués ne valent point un cœur.

(I) Théodoric, roi des Ostrogoths, mort * en 526, fondateur d'un royaumè bientôt florissant dans ITtalie du Nord. — Ulric, gouverneur de Bohême au quinzième siècle, adversaire de Hunvade. — Genséric, roi des Vandales, envahit ITtalie et prit Rome en 455. — Alaric, roi des Visigoths, avait déjà pillé cette j^ille en 410. La comparaison avec ces personnages n’est qu à moitié flatteuse.

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