SCÈNE VIII. — ZOPIRE, SÉIDE
ZOPIRE
A mes yeux tu te troubles, Séide !
Vois d’un œil plus content le dessein qui me guide; Otage infortuné, que le sort m’a remis, 900
Je te vois à regret parmi mes ennemis.
La trêve a suspendu le moment du carnage;
Ce torrent retenu peut. s’ouvrir un passage :
Je ne t’en dis pas plus ; mais mon cœur, iftalgré moi,
A frémi des dangers assemblés près de toi. 910
Cher Séide, en un mot, dans cette horreur publique, Souffre que ma maison soit ton asile unique.
Je réponds de tes jours ; ils me sont précieux ;
Ne me refuse pas.
SÉIDE
O mon devoir ! ô deux !
Ah ! Zopire ! est-ce vous qui n’avez d’autre envie 915 Que de me protéger, de veiller sur ma vie ?
Prêt à verser son sang, qu’ai-je ouï ? qu’ai-je vu ? Pardonne, Mahomet, tout mon cœur s’est ému.
ZOPIRE
De ma pitié pour toi tu t’étonnes peut-être ;
Mais enfin je suis homme, et c’est assez de l’être 920 Pour aimer à donner des soins compatissants A des cœurs malheureux que l’on croit innocents. Exterminez, grande dieux, de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes !
VOLTAIRE
SÉIDE
Que ce langage est cher à mon cœur combattu ! 925
L’ennemi de mon Dieu connaît donc la vertu !
ZOPIRE
Tu la connais bien peu, puisque tu t’en étonnes,
Mon fils ! à quelle erreur, bêlas ! tu t’abandonnes !
Ton esprit, fasciné par les lois d’un tyran,
Pense que tout est crime hors d’ètre musulman. 930 Cruellement docile aux leçons de ton maître,
Tu m’avais en horreur avant de me connaître;
Avec un joug de fer, un affreux préjugé Tient ton cœur innocent dans le piège engagé.
Je pardonne aux erreurs où Mahomet t’entraîne; 935 Mais peux-tu croire un Dieu qui commande la haine ?
SÉIDE
Ah ! je sens qu’à ce Dieu je vais désobéir;
Non, seigneur, non; mon cœur ne saurait vous haïr.
ZOPIRE, à part.
Hélas! plus je lui parle, et plus il m’intéresse;
Son âge, sa candeur, ont surpris ma tendresse. 940
Se peut-il qu’un soldat de ce monstre imposteur Ait trouvé malgré lui le chemin de mon cœur?
(A Séide.)
Quel es-tu ? de quel sang les dieux t’ont-ils fait naître?
SÉIDE
Je n’ai point de parents, seigneur, je n’ai qu’un maître, Que jusqu’à ce moment j’avais toujours servi, 945
Mais qu’en vous écoutant ma faiblesse a trahi.
ZOPIRE
Quoi ! tu ne connais pas de qui tu tiens la vie ?
SÉIDE
Son camp fut mon berceau; son temple est ma patrie :
Je n’en connais point d’autre1; et, parmi ces enfants Qu’en tribut à mon maître on offre tous les ans, 950
(1) Ce sont presque les propres paroles de Joas, dans Athalie.
Sci devinerai U'Vll loi qui uYa miches
Tu la i>i{iu lû(xvdr à ia H?rsc ?
Mahomet (acte IV, scène iv).
Figure de Moreau le Jeune pour l’édition de Kehl (1785-1789).
VOLTAIRE
Nul n’a plus que Séide éprouvé sa clémence.
ZOPIRE
Je ne puis le blâmer de sa reconnaissance.
Oui, les bienfaits, Séide, ont des droits sur un cœur.
Ciel î pourquoi Mahomet fut-il son bienfaiteur?
Il t’a servi de père, aussi bien qu’à Palmire : 955
D’où vient que tu frémis et que ton cœur soupire ?
Tu détournes de moi ton regard égaré ;
De quelque grand remords tu semblés déchiré.
SÉIDE
Eh ! qui n’en aurait pas dans ce jour effroyable !
ZOPIRE
Si tes remords sont vrais, ton cœur n’est plus coupable! 960 Viens, le sang va couler; je veux sauver le tien.
SÉIDE
Juste ciel î et c’est moi qui répandrais le sien !
O serments ! ô Palmire ! ô vous, Dieu des vengeances !
ZOPIRE
Remets-toi dans mes mains ; tremble, si tu balances ; Pour la dernière fois, viens, ton sort en dépend. 965