‹ Œuvres choisiesChapitre 82 sur 228 · ISMÉNIE · texte numérisé non relu

ISMÉNIE

O ciel! que faites-vous?

POLYPHONTE

Quoi ! vos regards sur lui se tournent sans courroux ? Vous tremblez à sa vue, et vos yeux s’attendrissent?

Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent?

MÉROPE

Je ne les cache point, ils paraissent assez. 955

La cause en est trop juste, et vous la connaissez.

POLYPHONTE

Pour en tarir la source il est temps qu’il expire.

Qu’on l’immole, soldats !

MÉROPE, s’avançant.

Cruel ! qu’osez-vous dire ?

4 ÉGISTHE

Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis!

y barbare ! il elï mon fils

Méropc (acte lV,^cçne nJ.

Figure de Moreau le Jeune pour l’édition de Kehl (1785-1789),

VOLTAIRE

Qu’il meure !

Il est...

POLYPHONTE

MÉROPE

POLYPHONTE

Frappez.

MÉROPE

Moi ! votre fils ?

se jetant entre Kgisthe et les soldats.

Barbare I il est mon fils. 960

ÉGISTHE

MÉROPE, en l’embrassant.

Tu l’es, et ce ciel que j’atteste,

Ce ciel qui t’a formé dans un sein si funeste,

Et qui trop tard, hélas ! a dessillé mes yeux,

Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.

ÉGISTHE [965

Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre I

POLYPHONTE

Une telle imposture a de quoi me surprendre.

Vous, sa nière ? qui? vous, qui demandiez sa mort?

ÉGISTHE

Ah ! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort.

MÉROPE

Je suis sa mère. Hélas ! mon amour m’a trahie.

Oui, tu tiens dans tes mains le secret de ma vie ; 970

Tu tiens le fils des dieux 1 enchaîné devant toi,

L’héritier de Cresphonte, et ton maître, et ton roi.

Tu peux, si tu le veux, m’accuser d’imposture.

Ce n’est pas aux tyrans à sentir la nature ;

Ton cœur, nourri de sang, n’en peut être frappé. 975 Oui, c’est mon fils, te dis-je, au carnage échappé. polypiionte

Que prétendez-vous dire ? et sur quelles alarmes... ?

(1) Cresphonte, roi de Méssénie, était un des Iléraclides, descendants d'Hercule, fils de Jupiter.

MÉROPE 379

ÉGIST11E

Va, je me crois son fils ; mes preuves sont ses larmes, Mes sentiments, mon cœur par la gloire animé,

Mon bras qui t’eût puni, s’il n’était désarmé. 980

POLYPHONTE

Ta rage auparavant sera seule punie.

C’est trop.

MÉROPE, se jetant à ses genoux.

Commencez donc par m’arracher la vie ;

Ayez pitié des pleurs dont mes yeux sont noyés.

Que vous faut-il de plus ? Mérope est à vos pieds ;

Mérope les embrasse et craint votre colère. 985

A cet effort affreux jugez si je suis mère,

Jugez de mes tourments ; ma détestable erreur,

Ce matin, de mon fils allait percer le cœur.

Je pleure à vos genoux mon crime involontaire.

Cruel ! vous qui vouliez lui tenir lieu de père, 990

Qui deviez protéger ses jours infortunés,

Le voilà devant vous, et vous l’assassinez !

Son père est mort, hélas î par un crime funeste ;

Sauvez le fils : je puis oublier tout le reste ;

Sauvez le sang des dieux et de vos souverains ; 995

Il est seul, sans défense, il est entre vos mains.

Qu’il vive, et c’est assez. Heureuse en mes misères, .

Lui seul il me rendra mon époux et ses frères l.

Vous voyez avec moi ses aïeux à genoux,

Votre roi dans les fers.

ÉGISTHE

O reine! levez^vous, 1000

Et daignez me prouver que Cresphonte est mon père,

En cessant d’avilir et sa veuve et ma mère.

Je sais peu de mes droits quelle est la dignité;

Mais le ciel m’a fait naître avec trop de fierté,

Avec un cœur trop haut pour qu’un tyran l’abaisse. 1005 De mon premier état j’ai bravé la bassesse,

Et mes yeux du présent ne sont point éblouis.

(1) Réminiscence &' Andromaque, Acte I, sc. vi, v. 279

VOLTAIRE

Je me sens né des rois, je me sens votre fils.

Hercule ainsi que moi commença sa carrière,

Il sentit l’infortuné en ouvrant la paupière ; 1010

Et les dieux Tout conduit à l’immortalité,

Pour avoir, comme moi, vaincu l’adversité.

S’il m’a transmis spn sang, j’en aurai le courage.

Mourir digne de vous, voilà mon héritage.

Cessez de le prier, cessez de démentir 101a

Le sang des demi-dieux dont on me fait sortir.

POLYPHONIE, à Mérope.

Eh bien ! il faut ici nous expliquer sans feinte.

Je prends partiaux douleurs dont vous êtes atteinte;

Son courage me plaît ; je l’estime, et je crois

Qu’il mérite en effet d’être du sang des rois. 1020

Mais une vérité d’une telle importance

N’est pas de ces secrets qu’on croit sans évidence.

Je le prends sous ma garde, il m’est déjà remis ;

Et, s’il est né de vous, je l’adopte pour fils.

ÉGISTHE

Vous, m’adopter ?

Hélas !

MÉROPE

POLYPHONTE

Réglez sa destinée. 1025

Vous achetiez sa mort avec mon hyménée1.

La vengeance à ce point a pu vous captiver ;

L’amour fera-t-il moins quand il faut le sauver?

MÉROPE

Quoi, barbare !

POLYPHONTE

Madame, il y va de sa vie.

Voire ame en sa faveur paraît trop attendrie 1030

Pour vouloir exposer à mes justes rigueurs,

Par d’imprudents refus, l’objet de tant de pleurs.

(1) C'est-à-dire : Vous consentiez à m èpouser pour assurer la^vengeance de votre fils.

MÉROPE

MÉROPE

Seigneur, que de son sort il soit du moins le maître. Daignez...

polyphonie

p’est votre fils, madame, ou c’est un traître^

Je dois m’unir à vous pour lui servir d’appui, 1035

Ou je dois me venger et de vous et de lui.

C’est à vous d’ordonner sa grâce ou son Supplice.

Vous êtes en un mot sa mère, ou sa complice.

Choisissez; mais sachez qu’au sortir de ces lieux Je ne vous en croirai qu’en présence des dieux. 1040 Vous, soldats, qu’on le garde; et vous, que l’on me suive, (A Mérope.)

Je vous attends ; voyez si vous voulez qu’il vive ; Déterminez d’un mot mon esprit incertain ;

Confirmez sa naissance en me donnant la main.

Votre seule réponse ou le sauve ou l’opprime. 1045

Voilà mon fils, madame, ou voilà ma victime.

Adieu.

MÉROPE

Ne m’ôtez pas la douceur de le voir ;

Rendez-le à mon amour, à mon vain désespoir.

POLYPHONTE

Vous le verrez au temple.

ÉGISTHE, que les soldats emmènent.

O reine auguste et chère !

O vous que j’ose à peine encor nommer ma mère ! 1050

Ne faites rien d’indigne et de vous et de moi :

Si je suis votre fils, je sais mourir en roi.

« Ma Mérope, dit Voltaire dans sa note (étudiée plus loin) au marquis Maffei, fut achevée au commencement de 1736, à peu près telle qu’elle est aujourd’hui. D autres études m’empêchèrent de la donner au théâtre; mais la raison qui m’en éloignait le plus était la crainte de la faire paraître après d’autres pièces heureuses, dans lesquelles on avait vu depuis peu le même sujet sous des noms différents. »

Le sujet de Mérope avait été traité plusieurs fois avant Voltaire *, (1) « Le Cresphonte d’Euripide est perdu : M. de Voltaire nous le

VOLTAIRE

soit en France, soit à l’étranger; en particulier en Italie par le marquis Maffei. Voltaire a fait précéder son œuvre d’une longue et flatteuse lettre A M . le marquis Scipion Maffei, auteur de la Mérope italienne et de beaucoup d'autres ouvrages célèbres. Il lui fait hommage de sa Mérope et, après l’avoir félicité d’avoir le premier donné une tragédie sans galanterie, il vante le sujet de cette pièce, qu’il met au-dessus de celui d'Athalie.

« Le précepteur d’Alexandre (et il faut de tels précepteurs aux rois), Aristote, cet esprit si étendu, si juste et si éclairé dans les choses qui étaient alors à la portée de l’esprit humain. Aristote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas à dire que la reconnaissance de Mérope et de son fils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. Il donnait à ce coup de théâtre, la préféreiice sur tous les autres. Plutarque dit que les Grecs, ce peuple si sensible, frémissaient de crainte que le vieillard qui devait arrêter le bras de Mérope n’arrivât pas assez tôt. Cette pièce, qu’on jouait de son temps et dont il nous reste très peu de fragments, lui paraissait la plus touchante de toutes les tragédies d’Euripide.. . »

Après avoir rappelé les différents auteurs qui, soit sous le nom de Mérope, soit sous un autre nom, ont traité en France le même sujet S il ajoute que de toutes ces pièces il n’y en avait. pas une « qui ne 'fut chargée d’un petit épisode d’amour ou plutôt de galanterie ; car il faut que tout se plie au goût dominant ».

A ce propos, avec beaucoup de justesse, montre que c’est Corneille, et non pas Racine qui est responsab J<chez nous de cette introduction de la galanterie au théâtre « Ne croyez pas, monsieur, que cette malheureuse coutume d’accabler nos tragédies d'un épisode inutile de galanterie soit due à Racine, comme on le lui reproche en Italie; c’est lui, au contraire, qui a fait ce qu’il a pu pour réformer en cela le goût de la nation. Jamais chez lui la passion de l’amour n’est épisodique, elle est le fondement de toutes ses pièces; elle en forme le principal intérêt C’est la passion la plus théâtrale de toutes, la plus fertile en sentiments, la plus variée : elle doit être l’âme d’un ouvrage de théâtre, ou en être entièrement bannie. Si l’amour n’est pas tragique, il est insipide; et s’il est tragique, il doit régner seul : il n’est pas fait pour la seconde place. C’est Rotrou, c’est le grand Corneille même, il le faut avouer, qui, en créant notre théâtre, l’ont presque toujours défiguré par ces amours de commande, par ces intrigues galantes qui, n’étant point de vraies passions, ne sont point dignes du théâtre; et, si vous

rend », lit-on dans la lettre du P. Tournemine au P. Brumoy, que Voltaire a mise en tête de Sa pièce, avec cette épigraphe : Hoc legite, austeri , crirnén amoris abest. (Lisez cette pièce, esprits austères, elle est exempte du reproche d’amour.)

(1) Le cardinal de Richelieu, en 1641, « fit jouer une Mérope sous le nom de Téléphonte. Le plan est, à ce qu’on croit, entièrement de lui. Il y avait une centaine de vers de sa façon; le reste était de Colletet, de Boisrobert, de Desmarets et de Chapelain; mais toute la puissance du cardinal Richelieu ne pouvait donner à ces écrivains le génie qui leur manquait. Il n’avait peut-être pas lui-même celui du théâtre, quoiqu’il en eût le goût, et tout ce qu'il pouvait et devait faire, c'était d’encourager le grand Corneille. »

MEROPE

demandez pourquoi on joue si peu de pièces de Pierre Corneille, n’en cherchez point ailleurs la raison; c’est que, dans la tragédie d'Othon,

Othon à la princesse a fait un compliment Plus en homme de cour qu’en véritable amant.. .

11 suivait pas à pas un effort de mémoire,

Qu’il était plus aisé d’admirer que de croire1.

Camille semblait même assez de cet avis; [et 37)

Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis... (II, 1, v. 27 Dis-moi donc, lorsqu’Othon s’est offert à Camille,

A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile? (II, 1, v. 1)*

C’est que, dans Pompée , l’inutile Cléopâtre dit que César

Lui trace des soupirs, et, d’un style plaintif,

Dans son champ de victoire il se dit son captif; (II, 1).

C’est que César demande à Antoine

S’il a vu cette reine adorable; et qu’Antoine répond :

Oui, seigneur, je l’ai vue, elle est incomparable ; (III, 3).

C’est que, dans Sertorius, le vieux Sertorius même est amoureux à la fois par politique et par goût, et dit :

J’aime ailleurs : à mon âge il sied si mal d’aimer,

Que je le cache même à qui m’a su charmer.... (I, 2.)

Et que d’un front ridé les replis jaunissants

Ne sont pas un grand charme à captiver les sens; (II, 1 )

C’est que, dans Œdipe , Thésée débute par dire à Circé :

Quelque ravage affreux qu’étale ici la peste, (1, 1).

L’absence aux vrais amants est encor plus funeste;

Enfin, c’est que jamais un tel amour ne fait verser de larmes; et, quand l'amour n'émeut pas, il refroidit. »

Voltaire arrive à la Mérope de Maffei « qui, dit-il, a évité tous les écueils de ses prédécesseurs et qui a donné l’exemple d’une tragédie simple et intéressante. »

« J’en fus saisi dès que je la lus : mon amour pour la patrie ne m’a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers; au contraire, plus je. suis bon ntoyen. plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire2 votre Mérope redoubla lorsque j’eus l’honneur de vous connaître à Paris en 1733 ; je m’aperçus qu’en aimant l’auteur, je me sentais encore plus d'inclination pour l’ouvrage: mais quand je voulus y travailler, je vis qu’il était absolument impossible de la faire passer sur notre théâtre français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des sybarites plongés dans le luxe, qui ne pou-

(1) Corneille, Othon , II. 1.

(2) Voltaire ne s’était d’abord proposé que de traduire la Mérope italienne ; il avait même commencé cette traduction, dont il reste les premiers vers.

VOLTATRE

vons supporter cet air naïf et rustique, ces détails de la vie champêtre que vous avez imités du théâtre grec. »

Pour le prouver, Voltaire cite, en les traduisant en vers blancs, plusieurs passages de la pièce de Maffei et il ajoute :

« Ces familiarités naturelles eussent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes; mais Paris et notre parterre veulent une /autre espèce de simplicité. Notre ville pourrait même se vanter d’avoir un goût plus cultivé qu’on ne l’avait dans Athènes; car enfin il me semble qu’on ne représentait d’ordinaire des pièces de théâtre, dans cette première ville de la Grèce, que dans quatre fêtes solennelles, et Paris a plus d’un spectacle tous les jours de l’année. On ne comptait dans Athènes que dix mille citoyens, et notre ville est peuplée de près de huit cent mille habitants, parmi lesquels je crois qu’on peut compter trente mille juges des ouvrages dramatiques et qui jugent presque tous les jours. »

« .... Je fus obligé, à regret, d’écrire tine Méropc nouvelle; je l’ai donc faite différemment, mais je suis bien loin de croire l’avoir mieux faite. Je me regarde avec vous comme un voyageur à qui un roi d’Orient aurait fait présent des plus riches étoffes : ce roi devrait permettre que le voyageur s'en fit habiller à la mode de son pays... »

« Si la Mérope française a eu le même succès que la Mérope italienne, c’est à vous, monsieur, que je le dois. »

Cette lettre si flatteuse et si courtoise est suivie d’une Lettre de M. de La Lindelle à Voltaire , qui démontre en quinze articles, et avec la plus grande vivacité, que la Mérope italienne ne vaut rien.

Or, la Lettre de M. de La Lindelle a été écrite par Voltaire luimême.

On y lit. entre autres, que certaine partie du dialogue « n’est digne que du théâtre d’Arlèquin » ; ailleurs, que Mérope « parle en cannibale plus encore qu’en mère affligée »; plus loin : « Ce sont des scènes d’écoliers », ou encore : « Tout cela est bas, déplacé et ridi- * cule au dernier point », etc.

« En un mot, monsieur, l’ouvrage de Maffei est un très beau sujet et une très mauvaise pièce. Tout le monde convient, à Paris, que la représentation n’en serait pas achevée, et tous les gens sensés d’Italie en font très peu de cas. C’est très vainement que l’auteur, dans ses voyages, n’a rien négligé pour engager les plus mauvais écrivains à traduire sa tragédie : il lui était bien plus aisé de payer un traducteur que de rendre sa pièce bonne. »

Dans la Réponse à M. de La Lindelle , Voltaire écrit sans rire :

« La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, monsieur, doit vous valoir le nom d’hypercritique, qu’on donnait à Scaliger. Vous me paraissez bien redoutable; et, si vous traitez ainsi M. Maffei, que n ai je point à craindre de vous ? J’avoue que vous avez trop raison sur bien des points... »

Après cela, Voltaire peut impunément jeter à Maffei quelques vagues éloges : « Vous vous êtes donné la peine de ramasser beaucoup de ronces et d’épines, dit-il à M de La Lindelle, mais pourquoi ne vous êtes-vous pas donné le plaisir de cueillir les fleurs? Il y en a sans doute dans la pièce de M. Maffei et que j’ose croire immortelles... On ne peut être. parfait ; mais qu’il est beau de toucher avec ses imperfections !... Si jamais les Italiens avaient un théâtre régulier, je crois qu’ils iraient plus loin que nous. »

Page 1