T O LT AIRE
dans le malheur, dans l'oppression, et dans l'abaudonnement1 qui la suit; et c’est peut-être la seule consolation que je doive implorer, après trente années de tribulations et de calomnies qui ont été le fruit de trente années de travaux.
J’avoue que ce n’est pas ce respect véritable pour la religion chrétienne qui m’inspira de ne faire jamais aucun ouvrage contre la pudeur2; il faut l’attribuer à l’éloignement naturel que j’ai eu, dès mon enfance, pour ces sottises* faciles, pour ces indécences ornées de rimes qui plaisent par le sujet à une jeunesse effrénée. Je fis à dix-neuf ans une tragédie d’après Sophocle, dans laquelle il n'y a pas même d’amour. Je commençai à vingt ans un poème épique dont le sujet est la vertu qui triomphe des hommes et qui se soumet à Dieu. J’ai passé mon temps dans l’obscurité à étudier un peu de physique, à assembler des mémoires pour l’histoire de l’esprit humain 3 4, pour celle d’un siècle Mans lequel l’esprit humain s’est perfectionné. J’y travaille tous les jours, sinon avec succès, au moins avec une assiduité que m’inspire l’amour de J a patrie.
Voilà peut-être, monsieur, ce qui a pu m’attirer, de la part de quelques-uns de vos confrères, des politesses qui auraient pu m’encourager à demander d’être admis dans un corps qui fait la gloire de ce même siècle dont j’écris l’histoire. On m’a flatté que l’Académie trouverait même quelque grandeur à remplacer un cardinal, qui fut un temps l’arbitre de l’Europe, par un simple citoyen qui n'a pour lui que ses études et son zèle.
Mes sentiments véritables* sur ce qui peut regarder l’Etat et la religion, tout inutiles qu’ils sont, étaient bien connus en dernier lieu de feu M. le cardinal de Fleury. 11 m’a fait l’honneur de m’écrire, dans les derniers temps de sa vie, vingt lettres qui prouvent assez que Je fond de mon cœur ne lui déplaisait pas. Il a daigné faire passer jusqu’au
(1) Abandon nement. V. Lex.
(2) Désaveu facile de la Pucelle.
(3) I j Essai sur les mœurs et l'esprit des nations .
(4) Le Siècle de Louis XIV.