UN TOURNANT DANS U A VIE DE VOLTAIRE
Surtout il se ruant avec un acharnement furieux contre le rival qu’on venait de lui susciter.
En traitant le sujet de Sémira mis, Voltaire avait mis le pied sur le terrain de Crébillon, qui, trente ans auparavant, avait composé une tragédie du même nom. Les partisans du vieux poète voulurent combattre la pièce nouvelle. A ces « soldats de Corbulon » comme on les appela, Voltaire opposa les siens et dressa cabale contre cabale. 11 s’adressa au lieutenant général de police et lui demanda de placer deux exempts sur la scène pour faire ranger les jeunes seigneurs qui gênaient le jeu des acteurs. Dans Séniiramis, en effet, se souvenant de la liberté et de la hardiesse du théâtre de Shakespeare, il avait voulu, malgré le fâcheux précédent d ’Eriphile, introduire un spectre, l’ombre de Ninus, sur le théâtre. Le premier jour, l’aflluence des spectateurs s’opposa à l’arrivée du fantôme et donna lieu à un incident burlesque1.
Voltaire, provoqué par la cabale de Sémiramis, voulut user de représailles. Crébillon venait de faire représenter, à soixante-douze ans, un Catilina qui faisait violence à l’histoire et injure à Cicéron. Mme de Pompadour, qui soutenait de plus en plus Crébillon, obtint du roi des frais de mise en scène pour la tragédie, mais elle ne réussit pas à lui assurer le succès. Voltaire, encouragé par la duchesse du Maine, entreprit de refaire l’œuvre manquée de son rival. 11 commença un Catilina de sa façon, qui devait être joué plus tard (24 février 1752), sous le nom de Borne sauvée. Mis en goût par cette émulation, il devait aussitôt s’attaquer à Y Electre de Crébillon, et, le 12 juin 1750, il faisait jouer Oreste. Ses lettres à la duchesse du Maine, et à Mlle Clairon que nous citons, pp. 438 et 445, montrent quelle importance il attachait à ces manifestations de sa supériorité scénique.
C’est en se jouant qu’il écrivit pour la duchesse du Maine différents contes, dont le plus célèbre est Zadig. Il créait ainsi le roman philosophique, genre nouveau dans lequel il allait remporter des succès plus grands encore que ceux de la scène.
Cependant le déclin rapide de sa faveur le détachait de son goût si vif pour la vie de cour et même pour la vie de Paris. Ce progrès dans le chemin 'ele la philosophie s’accuse dans YEpitre à Mme Denis , sa nièce, de même que dans VEpître au pré sident Hénaull on retrouve, sous une forme légère et plaisante, quelque chose du dépit inspiré à l’auteur par les attaques dont, il était l’objet.
La mort prématurée et si peu attendue de Mme du Châtelet fut pour Voltaire un coup terrible. 11 perdait en elle une amie, une sage conseillère, qui l’avait sauvé de plus d’un péril etle‘disputait à l’influence de Frédéric. Après cette mort, il ne devait pas tarder à prendre le chemin de Berlin.
(1) V. plus loin, p. 436, n 4.
VOLTAIRE
Voltaire s’est toujours montré très bienveillant et très encourageant pour les jeunes gens qui, à leurs débuts, venaient se ranger sous son patronage. La lettre à d’Alembert, alors âgé de vingt-neuf ans, est la première que Voltaire adressa au futur encyclopédiste. Marmontel n’avait que vingt-cinq ans, quand il reçut la lettre que nous citons, p. 434.
Éloge de Montaigne 4.