‹ Œuvres chooises de A.-J. LetronneChapitre 19 sur 43 · OF CYRUS · texte numérisé non relu

OF CYRUS

PAR JACQUES RENNELL

L'histoire de l'expédition de Cyrus le jeune et de la retraite des dix mille Grecs qui raccompagnèrent, est un des monuments les plus curieux que le temps nous ait conservés. Si on le considère simplement sous le rapport de la géographie, on peut même l'appeler un monument unique. Où trouver en effet, dans les autres ouvrages des anciens, un itinéraire détaillé de deux des principales routes de TAsie occidentale, offrant un développement de 1,000 lieues et dressé, il y a vingt-deux siècles, par un voyageur attentif, par un militaire instruit?

Cet important itinéraire n'a point été négligé des géographes modernes. Après Duval d'Abbeville, qui publia en 1653 une carte de l'expédition de Cyrus, Guillaume de Tlsle donna un mémoire fort court, mais très bon pour le temps, sur cette expédition (2). La carte de d'Anville pour Thistoire ancienne de RoUin, la carte de TAsie Mineure, son mémoire sur le Tigre et TEuphrate, offrent de nombreux exemples d'un emploi méthodique du récit de Xénophon. La dissertation de Forster jointe à la traduction anglaise de Spelman est fort recomman-

f(l) Journ. des Sai\, 1818, p. 4-18.]

(2) Mémoire sur détendue et la situât, des patjs trav. par le jeune Cyrus j ap. Àc. des Sciences, 1721, p. î36-63.

272 SUR L'EXPÉDITION DK CYRLS.

dable sous le rapport de l'érudition ; mais Tautcur ne paraît pas avoir été très versé dans la géographie. Une carte de M. Barbie du Bocage, dressée en 1796, publiée par M. le comte de Fortia (i) et reproduite par M.Gail dans son édition de Xénophon, contient d'heureuses applications des renseignements géographiques contenus dans XAjiabase : le mémoire que M. Barbie a joint à sa carte n'a presque pour objet que d'expliquer la bataille de Cunaxa ; ce n'est qu'un extrait fort succinct d'un mémoire plus étendu resté manuscrit.

Ces différents travaux laissaient évidemment à désirer encore une analyse complète de l'expédition de Cyrus ; c'est ce que vient d'exécuter le major Renncll, qui se livre depuis longtemps à des recherches approfondies sur la géographie des contrées situées entre l'Inde et l'Europe, le grand théâtre de l'histoire ancienne de l'Asie (2). Le premier fruit de ses recherches a été le Système géographique d'Hérodote (in4«, Londres, 1800), ouvrage qui â pris un rang élevé parmi les productions les plus importantes de la critique moderne. Après Hérodote, Xénophon devait nécessairement occuper toute l'attention de ce savant géographe ; car c'est à l'explication complète de l'expédition et de la retraite des Dix Mille qu'est attachée la solution des principales difficultés qu'offre la géographie ancienne de l'Asie : aussi M. Rennell en a-t-îl fait l'objet d'une étude* spéciale, dont il a publié le résultat dans les Éclaircissements géographiques que nous annonçons ; ils forment en quelque sorte la seconde partie du grand travail qu'il a entrepris avec courage et qu'il poursuit avec constance.

Ces recherches sont divisées en seize chapitres, qui embrassent toute l'histoire de l'expédition ; en voici les titres : L Observations préliminaires ; IL Roule de Sardes à Iconium; III. Dlconium à Myriandrus ; IV. De Myriandrus à Pylœ ; V. De P} la? à Sitace ; VI. Observations sur la route de Myriandrus à Sitace, et sur la bataille de Cunaxa; VIL Route de Sitace au Zabatus; Vni, IX et X. Retraite des Dix Mille jusqu'aux montagnes

(1) Dans ses MéL de géog,t (Thist, et d« chron.f p. 50-69..

(2) Geogr, System* ofUerod., préf., p. 1.

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des Carduques. XI, XII ci XIII. Retraite depuis ces montagnes jusqu'à rilarpasus ; XIV. De THarpasus à Trébizonde; XV. De Trébizonde à Byzance; XVI. Nombre des Grecs auxiliaires employés dans l'expédition ; date des événements.

M. Rennell nous prévient, en plusieurs endroits de son ouvrage, que le système de géographie qui lui a servi pour expliquer et éclaircir la route des Dix Mille, est développé dans son travail inédit sur la géographie comparative de TAsie occidentale ; d'où est résultée une carte entièrement neuve (prcf., p. xm), dont les trois caries qui accompagnent son ouvrage donnent une idée. Elles lui semblent si exactes, que ce n'est pas Titinérnire de Xénophon qu'il emploie à les rectifier ou à les compléter : c'est au contraire d'après elles qu'il juge do Texactitudo ou de Tinexactilude de l'auteur grec : toutes les fois qu'il se rencontre quelque difficulté à faire concorder le texte de Xénophon avec la géographie moderne, c'est toujours Tauteur grec qui se trompe. M. R. ne semble pas soupçonner que la carte elle-même pourrait bien être quelquefois en défaut.

Cette méthode a une influence très marquée sur tout le travail de M. R. ; et comme l'autorité d'un si grand maître pourrait donner l'idée d'en faire l'application à d'autres auteurs anciens, nous croyons utile d'exposer ici les inconvénients qu'elle nous a paru présenter.

Elle suppose nécessairement que Ton connaît avec précision deux éléments principaux : 1® le module des mesures dans lesquelles Xéqophon a exprimé les distances qui séparent les diverses stations de sa route ; 2» la géographie positive des pays qu'il a parcourus ; car il est clair que si l'on ne possédait que Vun de ces deux éléments, il serait tout à fait impossible de savoir quand cet auteur se trompe. Que serait-ce donc si l'on n'avait de notions suffisamment précises ni sur l'un ni sur Tautre? Or c'est à peu près là le cas où l'on se trouve dans cotte importante question •

Commençons par les mesures. On sait que les distances, dans Xénophon, sont exprimées de deux manières : en statkmes,

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OU journées do marche, et en parasanges^ que cet auteur évalue uniformément à 30 stades. Depuis Sardes jusqu'à Cunaxa, lieu de la bataille, les deux évaluations sont mises à chaque distance, et cette moitié de la route est, par cette raison, digne de toute l'attention du géographe ; mais, dans le cours de la retraite, on trouve environ la moitié des distances qui ne sont exprimées qu'en journées de marche ; aussi, pour cette partie, est-on le plus souvent obligé d'abandonner le calcul de la route, et de recourir à des indications tirées des circonstances qu'offrent les localités. La première difficulté consiste donc à savoir quelle longueur avait la parasange, et conséquemment le stade, qui en était la 30* partie. On a des raisons de croire, d'après la comparaison du texte de Xénophon avec l'Itinéraire de Jérusalem, dans deux points (1), que la parasange, en Asie Mineure, répondait à 3 milles romains [= 2* milles géographiques (2)] ; qu'ainsi le stade qui en dérive était d'environ 0,08 du mille géographique, ou de 148" à peu près près. Mais est-on bien certain que dans toute l'étendue des contrées traversées par les Dix Mille, la parasange fût la même ? N'y eut-il pas plusieurs parasanges, comme il y a maintenant plusieurs farsatigs? n suffirait déjà de la probabilité du fait pour jeter du doute sur la réalité des erreurs dont on voudrait accuser Xénophon ; mais ce fait n'est pas seulement probable, il est certain ; et quand on n'aurait point à cet égard les témoignages précis de Strabon, de Pline et d'Agathias (3), il ne faudrait, pour s'en convaincre, que faire un rapprochement qui, tout simple ot décisif qu'il est, n'est encore venu, que je sache, dans l'idée de personne. Selon Xénophon, la route de Sardes jusqu'au lieu de la bataille était de 521 parasanges ; en y joignant 12 parasanges entre ce lieu et Babylone (4), on a pour la route de Sardes à Babylone S33 par.

(i) ReuneU's Geogr, syst. ofllerod.^ p. 21.

(2) Je rappelle que le mille géographique est de 60 au degré; ce n'est autri* chose que la minute de l'échelle des latitudes = 1851^'^ mètres ou 950' 2P 5P.

(3) Strab., Xm, p. 788, B. — Plin., VI, 26, p. 332, 1. 16. — Agat, II, p. 59 D. éd. Paris.

(4) Xenoph., Anab.t U, 2, § 6.

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Selon Hérodote (v, 53), la route royale entre Sardes et Suse

était de 450 par.

(Et la discussion du texte d'Hérodote prouve qu'il ne peut y avoir d'erreur dans ce total.)

Il est clair que si la parasange dont se sont servis les deux historiens est la même mesure, il faut que le chemin de Sardes à Babylono soit plus long que celui de Sardes à Suse en raison des nombres 533 et 450, ou de 7 et 5. Or le contraire a lieu; et notez que la position de ces quatre points est suffisamment bien connue : la route de Sardes à Suse est plus longue à peu près en raison de 9 et H , d'où résulte la preuve manifeste que la parasange de.Xénophon n'est pas la même que celle dans laquelle sont exprimées les distances de la route royale. Le même résultat s'obtient par un autre rapprochement : les 450 parasanges sont partagées en lH stathmes ou jours de marche ; les 521 parasanges entre Sardes et Cunaxa furent parcourues en 93 marches : c'est donc pour la journée de marche, dans le premier cas, 4"^ parasanges ; dans le second, 5'* parasanges. Encore ici la parasange d'Hérodote paraît plus courte que celle de Xénophon ; et ce qu'il y a de fort remarquable, c'est que les nombres 450X9 = 4050 et 533 XI 1 = 5863 sont, à très peu près, entre eux comme les deux autres nombres 4°* et 5'\

M. R. a senti combien il était difficile de croire que la même mesure itinéraire fût en usage dans toute l'étendue de l'Asie occidentale ; il n'en suit pas moins l'hypothèse que la parasange de Xénophon est de 3 milles romains. On s'assure, dit-il, qu'elle a cotte longueur dans l'application des distances au terrain {p. -4).

Nous voici donc ramenés au second élément; car on voit que la question se réduit maintenant à savoir si la géographie de l'Asie occidentale est assez avancée pour qu'on se croie autorisé à taxer Xénophon d'erreur toutes les fois qu'il ne s'accordera pas avec nos cartes. Or il n'est pas nécessaire d'être très versé dans l'histoire de la géographie pour prononcer négativement, même après avoir lu le détail des renseignements nouveaux que le major R. s'est procurés. Ces renseîgncmentiS Bont : 1® une carte manuscrite d'une route à travers les parties

méridionales de TAsie Mineure; elle fut envoyée en 1792 par le célèbre Niebuhr, qui Tavait dressée d'après ses propres observations; 2*» le journal des observations faites en 4781 par sir John Sullivan, le long de la rive orientale du Tigre, de Jésirah ibn-Omar à Mosul, sur la même route qu'ont suivie les Dix Mille, entre le Zabatus et Mespila ; 3* quelques renseignements partiels ; 4® des extraits d'écrivains orientaux, et entre autres d'Abubelo* ben Behram et Hadji Khalifah, qui lui ont été fournis par M. do Ilammer; 5® la carte des côtes de la Caramanie, levée par le capitaine Beaufort ; 6° les observations de Beauchamp sur la côte méridionale de la mer Noire ; celles-ci ne sont point nouvelles : elles ont 26 à 27 ans de date, et depuis bien longtemps elles ont servi à rectifier les fausses idées que d'Anville s'était faites sur la largeur de Tisthme de l'Asie Mineure.

On voit par ces considérations que le major R. n*a pu se procurer rien de nouveau et de positif sur Tintérieur de l'Asie Mineure, sur la traversée d'Issus à Thapsaque, sur le cours de TEuphrate à Babylone, enfin sur l'intervalle des monts Carduques à Trébizonde, c'est-à-dire sur la plus grande et la plus importante partie du chemin parcouru par les Grecs. Il reste donc toujours certaiu que le nombre dos notions positives sur l'Asie est extrêmement circonscrit ; on ne saurait trop répéter qu'abstraction faite de quelques points de la côte du Ponl- Euxin et de la Méditerranée, il n'y a dans toute la Turquie d'Asie que trois positions déterminées astronomiquement : Alep,,Bagdad et Diarbekir ; encore la longitude des deux dernières est-elle fort peu certaine. Celle de Bagdad a été observée par Beauchamp et reste encore un peu douteuse ; celle de Diarbekir n'est pas sûre, à la précision de 10 ou 12' (1); en sorte qu'il est vrai de dire qu'en exceptant deux positions, il

(1) Les Connaissances des temps antérieures à 1811 donnent, pour la loDgilude de Diarbekir, 37o; à partir de 4812, elles donnent 37o33'30'. Cepen<iaiit l'observoUon calculée parMéchain fournit 37« 44' 48' : c*e3t celle qu'ont snivie M. Barbie, dans la carte des marches d'Alexandre; M. Lapie, dans sa carte de lii Perse et de la Turquie d'Asie pour les voyages de C3iardiu, et M. Kenoeli {hng. E. Greenw., 40» 4' — 2o 20' = 37« 44', E. Paris).

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n y en a aucune sur toute la route des Dix Mille dans Tintérieur des terres, qui soit connue à 5 ou 6 lieues près.

Il s'ensuit qu'à considérer la géographie positive de ces contrées-, il est impossible de ne pas convenir qu'on est fort loin de posséder des connaissances suffisantes pour dresser une carte qui offre, dans les détails, autre chose que des approximations. Tdute la sagacité d'un d'Anvillc, d'un- Rennoll, n'y peut rien ; ainsi, quels que soient le savoir et Thabilelé de ce dernier géographe, sa carte sera exacte sur un pclit nombre de points seulement, fautive sur une multitude d'autres, conjecturale sur tout le reste.

Ces réflexions nous paraissent propres, en fixant l'état actuel do nos connaissances, à montrer combien il faut se tenir en garde contre l'envie de corriger les distances données par les anciens, et surtout par Xénophon ; le major R. nous semble donc avoir été trop peu réservé à l'égard de cet auteur, soit parce qu'il accorde à la carte qu'il a dressée une autorité que nous croyons trop grande, soit parce qu'il a fait une application un peu fréquente d'une autre base nécessairement fort incertaine ; je veux parler de la journée moyenne de route. Cet habile géographe, sentant lui-même l'incertitude de quelquesunes des données qu'il avait h mettre en œuvre, a tâché ingénieusement de se fournir un autre point de comparaison : il a rassemblé plusieurs renseignements sur de longues routes parcourues par de grandes armées, et il en a conclu, en terme moyen, que la marche des armées était de H milles géographiques pour deux ou trois jours, et de 10 1/2 milles pour une plus longue route {p. iS). Toutefois, il est ulile d'observer que ce terme moyen est plus faible que celui qui se tire de la route des Dix Mille, dans la supposition que la parasange est de 3 milles romains. D'Éphèsc à Cunaxa, Xénophon compte 93 marches et 53S parasanges ; ce qui donne, pour la journée de marche, 5'^ parasanges, ou 17* milles romains, ou 14' milles géogi'aphiques. De Cunaxa à Cotyora, les 620 parasanges, divisées par les 122 marches (1), donnent S°' paraît) Xenoph., A^iab., VU, 8, fin.

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sanges ou 15** milles romains ou 12^ milles géographiques ; terme moyen des deux routes, 13^* milles géographiques. Et dès lors il est naturel de se faire cette question : les Dix Mille ont-ils fait de plus longues marches qu'on n'en fait de nos jours? ou la parasange était-elle quelquefois plus courte que 3 milles romains ? Quoi qu'il en soit, en appliquant ce terme moyen au calcul des jours de marche, dans l'expédition des Dix Mille, le major R. trouve une erreur presque toutes les fois que chaque cas particulier excède le terme moyen : or il nous semble que, comme une moyenne est nécessairement tirée des nombres plus forts et plus faibles, c'est déti*uire cette moyenne elle-même que de vouloir ensuite exclure chacun des nombres en excès qui forment un de ses éléments.

Suivons maintenant le major R. dans Tapplication de sa méthode.

De Sardes, l'armée dé Cyrus se rendit à Colossae en 4 marches, et fit 30 parasanges (1) ou 7' parasanges=18 milles géographiques (2) par marche ; c'est un tiers en sus du taux moyen. M. le major R. en conclut qu'il y a erreur dans les nombres {p. 33), Il en est de même, selon lui, de la distance suivante entre Colossal et Celœn^e, marquée de 20 parasanges en 3 marches (3) = 16 milles géographiques par jour de marche. Il faudrait donc voir aussi une erreur dans une indication particulière de l'intervalle qui sépare du Méandre la ville de Colossai, lequel est de 8 parasanges et d'une marche ; car il en résulte 19 milles géographi(fues pour la longueur de cette journée de route. Je pense, au contraire, d'après l'accord dans la longueur des marches qui résulte de ces trois premières distances, qu'il n'y a erreur dans aucune. Est-il donc bien étonnant que les premières marches de l'armée aient été un peu plus longues que les autres ?

La même méthode conduit l'auteur à trouver fausses plu* sieurs des distances qui suiyent. Ainsi Xénophon compte

(1) Anab., 1,2, §5.

(2) Toujours dans l'hypothèse que la parasange est de 3 milles romaios. (;») Aiiab,,], 2, n.

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30 pnrasangcs et trois jours de marche entre Ceramonagora et Cayslropedium (1) ; l'auteur lit 5 ou 6 marches {p, 36), parce qu'une marche de 10 parasanges(= 24 milles géographiques) est trop longue. Plus loin, Thistorien met 20 parasanges, parcourues en 3 jours, entre Tyriaeum et Iconium (2) ; le major R. veut lire 15 ou 16 au lieu de 20, parce que le Ceramonagora de Xénopbon parait être le même lieu que Gotyaeium, qui est le Kutaiah des modernes, et que la distance corrigée convient mieux à la distance de ce lieu moderne {p. S8). D'abord il est plus qu'incertain que le Ceramonagora soit le Cotyaeium des autres géographes ; et quand cela serait, il resterait à savoir si l'on est sûr de la position de Kutaiah, à quelques lieues près.

Ces exemples, auxquels nous en ajouterons plus bas quelques autres, donnent une idée de la méthode du major R. Mais ces erreurs qu'il trouve dans le texte de Xénophon, viennent-elles des copistes ou de Thistorien lui-même ? Il est évident qu'on a fort peu de reproches à faire aux copistes, parce que le total de la route s'accorde assez bien avec les distances particulières, comme il me serait facile de le montrer.

Elles viendraient donc de Xénophon lui-même ! Mais comment cet auteur aurait-il pu se tromper si souvent ? C'est, disent Forster (3) et le major R., qu'il a écrit cette histoire postérieurement à l'expédition» d'après les notes qu'il avait recueillies au hasard sur les lieux. Sans doute Xénophon a rédigé son ouvrage après son retour, puisqu'il y parle dans un endroit de la bataille de Coronée et de sa retraite à Scyllonte (4): mais on ne saurait se refuser à croire que cette rédaction a été faite d'après un journal très détaillé, dont Xénophon aura pris grand soin de ne dénaturer aucune circonstance. Je ne prétends pas toutefois soutenir que cet auteur, en rédigeant son ouvrage, n'a pas pu faire quelque transposition de nombres, quelques erreurs dans renonciation des distances ; je dis seu-

(1) Anab,, I, 2, § li.

(2) Id, ib., § 19.

(3) Forster's Geogr, dissert, on the Anabasisy p. 336. [i) Anah., V, 3, § 6.

lement que ces erreurs doivent être extrêmement rares, el que, dans ions les cas, il n*est possible de les reconn^trc qu'an moyen de caractères certains, tout à fait indépendants de la carte moderne. Je crois, par exemple, que M. R. s csl très heureusement tire d'une difficulté qui avait embarrassé d^Ânville (1) quant à la position de Thapsaque, lieu qui joue un si grand rôle dans toute la géographie ancienne de TAsie. D'Anville, et après lui M. Gossellin (2) et M. R., placent celte ville à Elder, tandis qu'un autre géographe, d'après le texte actuel de Xénophon, la reporte à Racca (3) ; cette dernière position se soutiendrait difficilement. Racca est, sans contredit, sur l'emplacement de Nicephorium, qui fut fondée ou peutêtre rétablie par Alexandre ; or Pline, au même endroit où il parle de Nicephorium (4), nous apprend que Thapsaque s'appelait de son temps Amphipolis, nom qu'elle avait reçu de Séleucus Nicator(5); donc Thapsaque ne peut être à Racca. D'ailleurs la latitude de Thapsaque est, dans Ptolémée, do 35« 6' ; selon les modernes, Elder est à 35° 18', latitude qui no saurait être sûre à 2 ou 3' près. Si aux 35^^ 6' vous ajoutez 13' pour le demi-diamètre du soleil, dont les anciens ne tenaient pas compte, vous aurez 3o* 21' pour la latitude de Thapsaque: cette coïncidence est trop précieuse pour qu'on la néglige. Sans entrer dans tous ces rapprochements, M. R., sentant qu Elder convenait à Thapsaque, n'a fait qu'une légère transposition.

Le texte donne, Marches. Para«uig«.

des Portes Syriennes à Myriandrus . . 1 00

de Myriandrus au Chalus 4 20

du Chalus au Daradax 5 30

du Daradax à Thapsaque 3 15

de Thapsaque à l'Araxe 9 SO

Total. 22 ÏÏ5

(1) D'Anville, CEuphrate et le Tigre,]}. 23; Géog.xinc,, II, 14i.

(2) GoBseUln, Recherches, 1, 57-59; II, 70-72.

(3) Barbie du Bocage, Anal, de ta carte des marches et de l'empire d Alexandre, dans ï Examen crit, des hist, d'Alex», p. 810.

(4) Plin., VI, 26, p. 331, 1. 7. — /d., V, 24, p. 238, 1. 16.

(5) Steph. Byz. voce 'AiiçficoXi; ; cf, U. Rochctte, Hist, des colon, grecq., IV, 243.

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M. R. lit, Marche». Parasangoi.

du Daradax à Thapsaque 9 SO

de Thapsaque à TAraxe 3 15

'Un rapprocHement tiré de Diodore de Sicile montre combien cette correction est sûre» D'après le texte, il ny* aurait eu entre les Portes Syriennes et Thapsaque que ! + 4 -f- 5 + 3 = 13 marches ; d'après la correction, le nombre des marches serait de l+4 + 5-f9 = 19 : or Diodore de Sicile dit que Cyrus le jeune se rendit des Portes Syriennes à Thapsaque on 20 jours de marche (1). Ainsi Xénophon se trouve concilié avec Diodore de Sicile et Ptolémée.

L'auteur reconnaît la rivière de Daradax dans la fontaine de Fay ; il trouve que la distance de 30 parasanges entre le Chalus et le Daradax est trop grande ; il veut encore la corriger {p, 68) : mais rien ne dit que le Daradax soit la fontaine de Fay, dont la position a'est d'ailleurs que très vaguement indiquée, par les deux marchands anglais qui l'ont reconnue en 1691 (2); il est au contuaire bien peu probable que cette fontaine et le mince courant qui en sort puissent être assimilés à la rivière de Daradax, dont la largeur, selon Xénophon, était de 100 pieds. Je pencherais plutôt à croire que cette rivière est un torrent alors grossi par quelque orage.

Après avoir traversé l'Euphrate à Thapsaque, ensuite TAraxe (le Chaborrhas des écrivains plus récents et le Khabour des modernes), Parmée parcourt le long de l'Euphrate 125 parasanges ou 18 marches (6®'' parasanges pour une marche). M. R. trouve encore ici le nombre des parasanges trop grand et l'abandonne, pour s'en tenir à celui des marches, qui s'accorde mieux avec la distance {p, 71 et 73). D'abord, nous ne pouvons connaître cette distance exactement, parce que les détours de l'Euphrate n'ont jamais été mesurés, et que nous ne savons pas s'il s'agit toujours de la même parasange ; et ensuite doit-on s'étonner de la longueur des stathmes,

(1) XIV, § 21. *Oooiiiopii^(Taç 8' Tjiiilpac ei'xoai, tiOL^tyt^rfiri npbç 0a<)/axov noXiv, ï) «Wai icapà tov Tcorai^bv Evfpà'criV.

(2) Philos, transacL, for tho year 1695, p. 154, 155.

puisque, selon la remarque de l'auteur grec, précisément en cet endroit les stathmes étaient longs (4)? Cyrus, nous dit-il, se hâtait dans Tespoir que plus il presserait la marche, moins il trouverait son frère disposé à le recevoir.

Je dois me contenter d'indiquer ici les discussions savantes dans lesquelles entre M. R. sur différents points de la route; par exemple sur les passages de TAmanus, sur la position de Myriaridrus, sur les canaux de la Babylonie, sur la bataille de Cunaxa ; et je me hâte de passer à la retraite des Grecs après la mort de Cyrus le jeune.

Aussitôt que la mort de ce prince fut connue, les Grecs, pour éviter de repasser sur une route épuisée de vivres, résolurent de gagner le Tigre et de remonter ce fleuve. Une difficulté géographique assez grande se présente : il s'agit do savoir à quel endroit les Grecs ont passé le Tigre ; et c'est ici que l'application de la parasange de trois milles romains conduit à un résultat qui semble contraire au bon sena. Le lieu du passage fut à Sitace, ville située à IS stades du Tigre (2). Pour en déterminer la position, M. R. suit la méthode de d'Anville : il va chercher au nord un point connu, savoir, l'embouchure du Zabatus dans le Tigre, et portant le compas le long du fleuve, il descend jusqu'à ce qu'il ait pai'couru 210 milles romains, supposés équivalents aux 70 parasan^es que Xénophon compte entre le Zabatus et Sitace ; il place cette ville à l'extrémité de la distance. Cette manière de procéder est savante ; et il ne resterait aucun doute sur la position*do Sitace si, d'une part, on connaissait bien le cours du Tigre, et si, de l'autre, il était certain que la parasange fût dans cette partie de 3 milles romains ; on est obligé de supposer connus ces deux éléments. Or qu'en arrive-t-il? C'est que Sitace se trouve portée, comme dans la carte de d'Anville (3), au sud de Bagdad et environ à 50 milles au midi de Cunaxa. Il en résul-

(1) Anab^j I, 5, § 7. 'lïv 6à tovtwv tÔv ortaOïJL&v oO; «àvu jiaxpoiç tJXouvsv, %, t. X. — /d.,î6., §9.

(2) Xénoph., II, 4, § 13.

(3) Cf, d'Anv., l*Eupht\ et le Tigre, p. 100, et sa carte.

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teraH que les Grecs, après s'être retirés vers le camp qu'ils avaient quitté la veille du combat, s'être ensuite avancés au nord, se seraient tout à coup détournés vers le sud, et se seraient enfoncés dans la Babylonie : cela est bien peu probable. Tout prouve qu*ils continuèrent de marcher au nord. Sitace deNTait donc se trouver au nord^ et non pas au midi de Conaxa (1) : c'est une condition qui semble indisj>cnsable, et qu aucune considération tirée des mesures ne peut remplacer. La carte de M. Barbie du Bocage y satisfait pleinement (2).

C'est après le passage du Tigre à Sitace que les Grecs s'élèvent directement au nord, le long du Tigre. En 4 marches ils arrivent au Physcus, sur les bords duquel était située la ville d'Opis (3), si souvent nommée dans les géographes alexandrins. La position de Sitace a forcé M. R. de placer celle ville dans un endroit où il n'y a point de rivière qui se jette dans le Tigre ; ce qui rend cette position fort douteuse. Encore ici nous croyons que M. Barbie du Bocage a rencontré plus juste en portant cette position plus au nord. Nous pensons, contre Topinion de d'Anville, de AL Rennell et d'autres géographes, que l'Opis de Xénophon est une ville tout à fait distincte de celle d'Hérodote et de Strabon (4), qui a dû être située plus au midi. ^

Au delà du Zabatus, qui est sans contredit le Grand Zab, les Grecs firent 3 marches, environ H parasanges, et arrivèrent sur le sol d'une ancienne ville ruinée, nommée Mcspila, dont les murs épais de 50 pieds et hauts de ISO, avaient 6 parasanges ou 180 stades de tour. M. R. conjecture qu'il y a encore une fois transposition dans les distances, et que Xénophon amrait dû placer Mespila après la 5°, et non après la 3« marche. Au moyen de cette transposition, il reporte cette ville sur le sol même de Ninive, qui serait alors la même que la Mespila de Xénophon. Ainsi s'expliquerait, dit M. R., le

(1) Cf. Barbie du Bocage, ina/^^e de la carte des marches d'Alex,, etc., p. 812.

13) Id„ H, 4, § 23.

(4) Herod., 1, 189. — Strab., H, p. 134, C. ; XL p. 802, A; XVI, p. 1074, G.

silence que Fauteur grec a gardé sur Ninive. Cette conjecture ingénieuse n'est pas nouvelle (i), mais elle offre des difficultés : 1^ indépendamment de la nouvelle erreur qu'il faudrait imputer à laulcur grec, il nous paraît bien difficile de croire que l'ancien nom si célèbre de Ninive eût entièrement disparu pour faire place à celui de Mespila, tout à fail inconnu d'ailleurs, quand ce même nom, au rapport de Tacite et d'Ammien Marcellin (2), était encore, après Tère "Vulgaire, celui d'une ville qui ne peut être que Ninive rétablie (3), et quand on le retrouve à présent même dans le nom de Nunia ou Ninoa que porte le village bâti sur les ruines de Ninive (4) ; 2" M. R. propose de lire Mesula, et trouve dans ce nom une grande analogie avec celui de Mosul, qui signifie, dit-il, passage; mais Mosul est sur l'autre rive du fleuve; 3** Ninive fut détruite par les Mèdes; or Mespila, dit Xénophon (III, 4, § 10) l'avait été par les Perses lorsqu'ils envahirent l'empire des Mèdes, et Fréret a déjà fait voir que cet événement se rapporte à la guerre de Cyrus contre Astyage (5) ; 4** enfin la circonférence de Mespila était de 180 stades, celle de Ninive de 480 (6). Mespila est donc une ville distincte de Ninive ; elle fleurit sans doute postérieurement à la ruine de cette cité fameuse. Quant à la difficulté qu'on a tirée de ce que Xénophon n'a point parlé de Ninive, il nous semble qu'elle disparaît, si l'on fait attention que les Grecs ne suivaient pas exactement le cours du Tigre, et qu'ils s'en éloignaient au contraire de temps en temps, soit pour éviter les obstacles que pouvait présenter la rive gauche du fleuve, soit pour traverser des cantons oii ils trouveraient des vivres : on en a la preuve dans cette phrase de Xénophon (III, 4, § 7) : « Après avoir marché le reste du jour, ils arrivèrent au Tigre, sur le bord duquel est située Làrisse » , ville qui précède immédiate-

(1) De Fortia, Dict, géogr. de Xénophon^ p. 160.

(2) Tac, A7inal., XII, § 13. — Amm. Marc, XXIIÏ, § 6.

(3) Wesseling, ad Diodor., I, 142.

(4) Macdonald Kinneir's Memoir on Persia, p. 25S.

(5) Âcad. des Inscr., t. VIII, Mém„ p. 456, 457.

(6) Diod. Sic, II, § 3.

PAR J. RENNELL. 285

ment Mc§pila. Et en eiïet on voit, par la narration qui suit immédiatement, que les Grecs marchaient presque toujours loin du fleuve et sur les hauteurs, sans doute pour éviter d'être enveloppés dans la plaine par les Perses, qui les poursuivaient. Il s'ensuit que les Grecs ont pu passer à quelque distance sur la droite de Ninive ; inquiétés par les troupes de Tissapherne, ils ont pu ne point faire attention qu'ils étaient dans le voisinage de cette ville.

De Mespila jusqu'aux montagnes des Carduques, le journal de sir John Sullivan et celui de Tabbé Sestini, qui accompagnait ce voyageur anglais, fournissent quelques renseigne^ ments au major R. A l'endroit où les Grecs abandonnèrent le bord du Tigre pour s'enfoncer dans les montagnes, toute notion positive disparaît, et l'on ne peut plus se diriger qu au hasard, d'après les lueurs incertaines de la géographie historique ; ' toutefois, les éclaircissements que M. R. donne sur la route jusqu'aux montagnes, et sur ces montagnes elles-mêmes, renferment tout ce qu'il est possible de savoir à cet égard.

Une fois arrivés au Centriles (1), que M . R. conjecture être le Kamib de Sestini (c'est le Khabour de la carte de Beauchamp), les Grecs se trouvent dans la plaine de l'Arménie, oii ils commencent à se dédommager de tous les maux qu'ils avaient soufferts en traversant le pays des Carduques : ils dépassent les sources du Tigre et traversent le Teleboas (2), qui, selon M. R. {p. 207)^ est l'Arsanias de Plutarque (3); il faut ajouter, de Pline, de Tacite, de Dion Cassius (4) : cette opinion est bien phis vraisemblable que celle de d'Anville, qui reporte l'Arsanias évidemment trop à l'ouest. Enfin les Grecs arrivent à la branche orientale de l'Euphrate ; ils se trouvent dans le canton appelé Khanoos par Hadji-Khalifa, et que M. R. reconnaît pour être le pays habité par les Xis». de Diodore de Sicile (XIV, § 29) : il en résulterait que la corrcc-

(1) Ânah,, IV, 3, § !.

(2) /d., IV, 4, §3.

(3) Plut, m Artax.f p. 513.

(4) Plin., V, 23, p. 267, il ; VI, 27, p. 333, 9. — Tacit., AnnaL, XV, § 13. - Dio Cass., LXII, § 21.

286 SUR L'EXPÉDITIOiN DE CYRUS,

lion Taoi au lieu de Xaci, proposée par Hutchinson ^t Wesseling, serait inutile. Cette opinion de M^ R. n'offrirait aucun inconvénient si, dans Diodore, les Xdto»., dont le nom est joint à celui des Phasiani, n'étaient point placés loin de FEuphrate, au delà du Phase. M. R. est lui-même obligé de supposer que Diodore a déplacé les noms; hypothèse certainement plus difficile à admettre que le changement d une lettre de la pari des copistes. On sait en effet que les Tâoques, ToLiyci, s appelaient aussi Tioî : c'était l'orthographe de Sophénète de Stymphale, un des Dix Mille (1), auteur d'une histoire de leur expédition, souvent citée par Etienne de Byzance, et que Diodore de Sicile paraît avoir consultée (2).

M. R. observe lui-même qu'il est moralement impossible, dans l'état actuel de nos connaissances, de déterminer la route errante des Dix Mille à travers l'Arménie, après la perle de leur guide. Nous ne le suivrons donc pas dans les discussions où il cherche à tirer parti du peu de notions que Ton possède à ce sujet. Ce savant géographe nous semble expliquer d'une manière très satisfaisante pourquoi les Grecs s'enfoncèrent à l'orient dans l'Arménie, au lieu de tourner droit au nord pour gagner Trébizonde {p. SàO-SàS).

Ce fut à 8 marches de cette ville que les Grecs, parvenus au sommet do la montagne Thechès, aperçurent pour la première fois le Pont-Euxin (3). Encore ici, selon M. R., Xénophon s'est trompé (/?. Sâ9), On ne peut croire, dit-il, que les Grecs, à partir de cette montagne, aient mis S jours à faire 17 parasangcs; leur impatience d'atteindre la mer était trop grande pour qu'ils ne se pressassent pas davarttage. Au lieu do cmy, il lit trois jours, temps indiqué, selon lui, par Diodore de Sicile; mais il ne paraît pas s'être souvenu que, précisément entre la montagne et Trébizonde, la marche des Grecs fut ralentie par les combats opiniâtres qu'ils furent obligés de soutenir contre les Colques, et par la maladie que

(1) Stopb. Byz., voce Taoyoï. — Cf. Anal,, 1, 2, § 11 ; V, 3, § 1 ; 8, § 1.

(2) M't'FSC'liiig, ad. Dkd, Sic, L L

(3) Anab., IV, 7, § 21. ^

PAR J. RENNELL. 287

causèrent les gâteaux de miel dont r^rméc mangea en trop grande abondance, dans le pays des Macrons. « Les soldais, après trois ou quatre jours, se sentirent fatigués, comme s^ils avaient usé d'un remède violent (1). » En faut-il davantage pour expliquer le ralentissement de leur marche? Quant à Diodore de Sicile, dont M. R. invoque ici le témoignage, cet historien confirme au contraire celui de Xénophon ; car s'il compte /rots jours de route jusqu'à Trébizonde, c'est à partir du moment où F armée fut rétablie (2) : la route totale fut donc de plus de trois jours.

Je dois encore, avant de finir, défendre Xénophon de deux autres erreurs qui lui sont imputées. Entre Trébizonde et Cerasonte, cet auteur compte trois marches (3). M. R. croit devoir lire six au lieu de trois (p, S57). Sur sa carte, la distance est de 60 milles géographiques ; c'est 20 milles (8 lieues) par marche; or cela n'a rien de surprenant, parce que les soldats venaient de jouir d'un mois de repos. Entre Cérasonte et Cotyora, Xénophon compte H marches ; M. R. trouve le nombre trop fort, et pense que Xénophon n'aurait dû compter que 8 ou 9 marches {p. 358) ; mais, comme sur ces H marches il y CD eut 8 à travers le pays des Mosynèques (4), qui opposèrent aux Grecs une résistance opiniâtre, on trouve encore ici la cause de la brièveté des marches, et un motif suffisant pour ne point soupçonner l'historien d'inexactitude.

M. R. termine son ouvrage par une discussion chronologique dans laquelle il s'efforce de fixer la date des principaux événements de l'expédition ; elle n'est pas un des moindres ornements de son ouvrage, et nous croyons faire plaisir au lecteur que do lui en présenter le résultat dans le tableau suivant :

(4) Anab., !V, 8, § 21.

(2) *û; 5' ôvlXgcgov lauToù; Iv Tpi<j\v Y||xlpa'.; eicopsjOrjdat; et; TpairsÇoOvti. ï)iod. Sic, XIV, § 30.

(3) Âmb,, V, 3, § 4.

Départ d'Epbèse

» de Sardes

Arrivée à Celœnœ

» au Ca yslre

» à Tarse

» à Myriandrus

Passage de l'Euphrate à Thapsaque

Bataille de Cunaxa

Passage du Tigre à Sitace

Massacre des généraux au Zabate

Entrée dans les montagnes des Carduques . .

Passage de l'Eupiirate en Arménie

Arrivée à THarpasus

» à Trébizonde

» à Cotyora, où les Grecs s'embarquent

7 février 6 mars 20 »

ic' mai 6 jain

6 juillet 5 aoû^

7 septemb.

11 octobre 29 »

20 novemb.

16 décemb.

19 janvier 13 février 13 avril

Anu. 401av.J.C.

Février.

Année 400.

Ici se terminera celte analyse, dont la longueur sera, nous Tespérons, excusée par l'importance de Touvrage et le mérile de l'auteur. Quoique nous ayons cru devoir, dans rintérêt de la science et de la vérité, présenter au savant géographe, dont personne plus que nous ne respecte les lumières, quelques doutes sur l'emploi de sa méthode et sur l'application qu'il en a faite au texte de Xénophon, nous n'en rendons pas moins justice au profond savoir, au talent de discussion, à la critique judicieuse, qu'il y a développés de nouveau et dont il avait déjà donné d'éclatantes preuves dans son Système géographique d Hérodote,

Il nous a paru important de faire sortir de notre analyse une vérité que nous croyons incontestable ; c'est que si la géographie de l'Asie occidentale est suffisamment connue pour qu'on ne puisse se tromper que légèrement sur la direction de la route des Dix Mille et sur la position de plusieurs points, elle est encore trop peu avancée pour que nos cartes modernes servent à décider que Xénophon se trompe dans quelque partie que ce soit de sa route. Je n'en voudrais d'autre preuve que l'excellent morceau de géographie que M. R. a rejeté dans l'appendice de son ouvrage, et qui est intitulé : De la meilleure méthode de perfectionner la géographie de rAnabase;cn don-

PAR J. RENNELL. 289

naol de précieux conseils aux voyageurs qui parcourronl les pays compris entre le bassin de la Méditerranée et le Tigre, il montre lui-même, avec autant de savoir que de raison, combien sont bornées les connaissances des modernes à cet égard.

Sans doute il se pourrait que toutes les corrections que ce savant géographe a proposé de faire au texte do Xénophon, fussent confirmées par la suite. Mais jusqu'à ce que Texpérience nous fasse changer de sentiment, nous demeurerons convaincu qu'il en sera de Xénophon comme il en a été d'Hérodote pour l'Egypte : mieux les ïnodernes connaîtront l'Asie occidentale, plus ils verront diminuer le nombre des erreurs dont ils se hâtent un peu trop d'accuser cet historien.

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