PAR ANNIBAL
PAR J.-A. DKLUC FILS COMPTE RENDU (i).
Quand on fait attention à tous les obstacles qii'Annibal devait rencontrer dans son expédition en Italie, on ne peiil s'empêcher de la regarder comme une des entreprises les plus extraordinaires, les plus audacieuses, qu'un général ait jamais tentées. Le passage du Rhône et celui des Alpes, les doux circonstances les plus mémorables de cette expédition, ont surtout excité l'attention des militaires et dos érudits ; elles ont été le sujet d'une multitude de dissertations : après beaucoup de discussions et de recherches, on n'est parvenu à s'accorder que sur un très petit nombre de points ; mais, relativement à la partie des Alpes qu'Annibal a dû traverser, los avis sont demeurés partagés jusqu'ici ; chacun a cru avoir do bonnes raisons pour ne se pas rendre à l'opinion des autros.
La cause d'une telle dissidence dans une question qui semble devoir être résolue à la simple inspection d'une carie, lient au peu d'accord qu'on a cru trouver entre le texte de Polybe et celui de Tile-Lîve, los deux seuls historiens auxquels nous devions des détails sur ce point curieux d'histoire; et, à vrai dire, la discussion de leurs textes présente de graves difficultés. Quelques critiques, pour simplifier la question, ont
[(1) Joum. des Sai'., 1819, p. 22-36 et 748-161*)
pris le parti de choisir Tun dos deux témoignages en négligeant l'autre. Les uns ont préféré Polybe, comme plus véridique et mieux instruit des localités, puisqu'il avait exprès passé les Alpes (1), pour reconnaître la route d'Ânnibal : il en est d'autres, au contraire, qui ont mieux aimé suivre Thisloricn latin ; ils se sont fondés sur ce que les Alpes étaient mieux connues de son temps que du temps de Polybe ; ils ont prétendu que s'il s'est écarté du récit de ce dernier, c'est qu'il a eu de bonnes raisons pour le faire.
Ce choix plus ou moins arbitraire entre les deux autorités principales, et les difficultés que présentent d'ailleurs les textes de Polybe et de Tite-Live, même en les prenant isolément, ont donné naissance à deux opinions principales : ceux qui ont suivi exclusivement Tite-Live, ou qui ont cherché à concilier les deux historiens, font passer Annibal par le mont Genèvre; ceux qui abandonnent tout à fait Tite-Live, placent plus au nord le lieuidu passage.
La première opinion, mise en avant par Folard, est la plus généralement adoptée ; c'est en effet celle qui explique le plus de difficultés. Néanmoins les critiques qui l'adoptent ne sont pas d'accord sur la route qui a conduit Annibal des bords du Rhône au mont Genèvre. Parmi ceux qui font passer Annibal au nord de cette montagne, il en est qui conduisent ce capi-^ taine jusqu'à l'entrée du Valais et lui font franchir le grand Saint-Bernard ; d'autres ont voulu prouver que le mont Cenis est le lieu du passage ; enfin le général écossais Melville, en 1773, crut avoir découvert que le passage s'était effectué par le petit Saint-Bernard : c'est cette dernière opinion que M. Deluc fils a embrassée, après avoir parcouru plusieurs points des Alpes, dans l'intention de s'éclairer à ce sujet.
Cette opinion est certainement fort plausible ; et M. Deluc lils a réuni avec habileté tous les arguments qui pouvaient servir à l'étayer : mais elle est bien loin de satisfaire à des conditions indispensables, dont il ne parait pas avoir senti
(i) Poiyb'., ni, iS,fin. éd. Sch^eigh.
toute la nécessité. Le principal inconvénient qu'elle présente, c'est de mettre ceux quî l'adoptent dans l'obligation de rejeter entièrement le témoignage de Tite-Live. Par ce moyen, on se débarrasse d'une difficulté considérable, celle d'accorder ensemble les deux historiens; on élude ainsi les objections les plus fortes, ce qui est plus facile que d'y répondre : mais une pareille méthode de procéder est arbitraire. Titè-Live, en historien quî vise à l'effet, mêle à son récit, il est vrai, une circonstance évidemment fabuleuse, l'emploi du feu et du vinaigre : toutefois il est douteux que cette fable soit de son invention, comme. on s'est plu à le répéter; c'est probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à l'étonncment dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les esprits : Polybe, en effet, reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante et plus dramatique (1). Appien lui-même ne dédaigne pas de rapporter celte fable (2) : il n'est donc pas surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son Histoire. Mais on n'est pas en droit d'en conclure que cet auteur a bouleversé à dessein la géographie des contrées traversées par Annibal: or on ne peut le soupçonner de l'avoir fait par ignorance, la Gaule étant trop bien connue des Romains dans le premier siècle avant notre ère. Son témoignage mérite donc évidemment beaucoup d'attention ; et c'est ne pas se conformer aux règles d'une saine critique, que de commencer par le mettre tout à fait de côté.
D'après ce premier exposé, il est clair que M. Deluc fils n a pas pris la marche qui devait le conduire à la vérité ; aussi n'a-t-il pu réussir à expliquer complètement Polybe lui-même, et cela par la raison que Polybe et Tite-Live sont nécessaires à l'explication l'un de l'autre. C'est ce que nous allons prouver en examinant l'opinion de M. Deluc fils, ou plutôt du général Melville. Nous verrons que, dans Tite-Live, il n'y a pas un seul mot à changer pour faire coïncider son texte avec celui
(1) Polyb., m, 47, § 6,
(2) Appiao., de Bello ÂJinibal., § 4, éd. Scliweigh.
PAR J.-A. DELIC. 293
do Polybe : nous entreprenons cette discussion, parce qu'il nous parait que plusieurs passages des deux historiens ont élé généralement mal compris.
M. Deluc donne d*abord quelques considérations sur les diirérents passages des Alpes ; et il commence par faire une inadvertance assez singulière, qui influe sur tout le reste de sa dissertation. « Polybe, au rapport de Strabon (c'est M. Deluc qui parle), disait qu'il y avait de son temps quatre chemins pour passer en Italie : 1« par la Ligurie, près de la mer Tyrrhénienne, passant par Gènes, Savone, Monaco, Nice ; 2° par le pays des Taurini^ passant par la vallée d'Exilles, le mont Genèvre, Briançon ; 3<» par le pays des Salassi ou le val d' Aoste, traversant le petit Saint-Bernard ; 4" par les Grisons (p. 19). » Il s'agit maintenant de savoir lequel de ces quatre chemins Annibal avait choisi ; or c'est ce que Polybe a le soin de nous apprendre, dans ce même texte que M. Deluc a cité, mais dont il a oublié de rapporter la circonstance la plus importante. Le voici traduit littéralement par M. Coray : « Polybe nomme quatre passages [des Alpes] ; Tun, par la Ligurie, près de la mer Tyrrhénienne ; un autre, qui est celui par lequel Annibal passa ^ et qui traverse le pays des Taurini {sl-zx ttjv Sii Txjpivwv, V 'Avv(6x^ S'.f>^Ô£v) ; un troisième, qui passe par le pays des Salassi; et un quatrième, par celui des Rhœti (1). » Ainsi Polybe, dans sa Géographie, qui, selon toute apparence, n'est que le Si** livre de son Histoire (2), dit formellement qu' Annibal a passé par le pays des Taurini^ c'est-à-dire, par le mont Genèvre, comme M. Deluc le reconnaît. Concevrait-on maintenant que, dans le corps de l'histoire, il se fût contredit au point de conduire Annibal par le petit Saint-Bernard? On ne dira point que les mots, qui est celui j^ar lequel Annibal passa^ sont une addition de Strabon. D'abord, ce serait une supposition purement gratuite, attendu que, dans tout ce qui précède et ce qui suit, cet auteur ne fait que rapporter les opinions et les propres paroles de Polybe : ensuite on ne gagnerait rien
(1) Slrab., IV, p. 209, éd. Cas. — Trad. franc., t. H, p. 104.
(2) Schweigh ad Pohjb., lib. .\xxiv, t. VIU, p. 105.
par cette supposition ; car cette addition même aurait dû èive prise dans Polybe, que Strabon suit sans restriction pour tout ce qui concerne les Alpes. D'ailleurs, cette circonstance est tout à fait en harmonie avec ce que Polybe raconte plus bas; savoir, que les Taurini furent les premiers peuples qu'Ânnibd rencontra à la descente des Alpes (1). Enfin, selon Tite-Live, rhistorien Cincius Alimentus attestait avoir entendu dire à Annibal lui-même qu'il avait perdu trente-six mille hommes depuis le passage du Rhône jusqu'à son arrivée sur le territoire des Taurini^ la première nation qu'on trouve en descendant dans ritalie (2). Certes, si M. Deluc eût fait attention au passage de Polybe qu'il a cité sans avoir remarqué ce que ce passage offre de caractéristique et de décisif, il aurait, dès Tabord, abandonné Topinion du général Melville, comme insoutenable en bonne critique ; et il aurait été plus disposé à l'indulgence à l'égard de Tite-Live, qui, en conduisant Annibal par le mont Genèvre, est d'accord avec le témoignage si formel de Polybe.
Mais il faut suivre M. Deluc dans le développement de son opinion, et montrer que les deux historiens s'accordent sur tous les points principaux.
On ne conserve plus de doute depuis longtemps sur le lieu où Annibal a passé le Rhône : on convient que c'est un peu au-dessus de Roquemaure, à neuf ou dix mille toises au nord d'Avignon .
Après le passage du Rhône, « Annibal, dit Polybe, marcha le long de ce fleuve^ en s'éloîgnant de la mer ; il s'avançait à pou près vers l'est (3), dans l'intérieur de l'Europe (4)... Après une marche de quatre jours consécutifs (5) depuis le lieu du passage,
(1) Polyb., III, 60, § 8. •
(2) Tit. Liv., XXI, 38.
(3) Il faut se souvenir ici que Polybe faisait couler le Rhône du N.-E. auS.-O. IIpoc Tac ^ei|iepivà; tponàc (III, 47, § 2).
(4) Polyb., lîl, 47, Jl.
(5) C'est là le sens des mots *Avv(êa; 6è iioty;(Ta|icvo; *EZH'S lit\ Térrapa; Tipiépaç TY)v icopeiQ(v. Le mot âÇyjç a été passé par les traducteurs : il importe cependant, parce qu'il montre avec quelle liAte Annibal voulait s'élorjriier dos Romains.
Annibal arriva à ce qu'on appelle rile^ pays peuplé et fertile en blé : il doit son nom [d'île] à ce que le Rhône, d'une part (tij \khi yàp b PsBavo?), l'haras, de l'autre (tjJ 8à h IS'APAS), coulant le long de chacun de ses côtés, lui donnent, par leur réunion, une forme [triangulaire], dont le sommet est à leur confluent (1). H a en effet de la ressemblance, par sa forme et sa grandeur, avec le Delta d'Egypte, excepté que, dans ce dernier, c'est la mer qui forme le côté compris entre les [deux] branches [du Nil]; tandis que ce sont des montagnes très difficiles à traverser, et, pour ainsi dire, presque inaccessibles, qui déterminent un des côtés de l'île. »
Voilà le premier texte de Polybe sur lequel on s'est partagé d'opinion : les uns ont prétendu que la rivière dont parle ici Polybe est la Saône, et que Vile est l'espace compris entre la Saône et le Rhône ; des éditeurs, et Casaubon à leur tète, ont même eu la témérité de porter ^'Apapoçjet Arar dans les textes de Polybe et de Tite-Live ; d'autres, tels que Folard, Cluverius, Mandajors, etc., y ont reconnu l'Isère. Cette opinion est de toute certitude. En effet, l'embouchure de cette rivière est à environ cinquante-six mille cinq cents toises de l'endroit oii Annibal a passé le Rhône; cet intervalle a été parcouru en quatre jours consécutifs; c'est quatorze mille cent toises ou environ cinq lieues et demie par jour ; proportion moyenne qui convient parfaitement et à la promptitude avec laquelle Annibal voulait s'éloigner des Romains, et en même temps à Tobligation où il était de traîner tous ses bagages. En outre, Polybe compte quatorze centsi stades depuis le passage du Rhône jusqu'à la montée des Alpes (2) ; dans un autre endroit,
(1) Cela est encore le sens exact que les interprètes n'ont pas saisi : 'AIIO- K0PT*01'"i]I (To8av6; xe xa\ *I<japac) aOTÎjç (viq<tou) to dx^p^a xaxà ttiv wpbç aAXnXou; «rVitTaxTiv. Polybe veut dire que le dçlta formé par les deux riviôrés a son sommet à leur confluent : ses paroles reviennent à ceci : aùtTjc toO frir^^cLTo^ KOPV*'UN 'AIIOTEAOïrSI (ou «otoOoO *a^« f^^ i«- «• <y- comme il dit ailleurs (II, i4, 8 5).-
(2) Polyb., III, 39, § 10. 'Atcô $è tîjç Sia6â<iea); toO ToSavoO iîopeuo|iévoiç wap* avTov Tov woTajibv w; êic\ Ta; TW)Yà;, ewç «pb; tyjv àvaôoXYiv t<ov "AXtcêcov.... XtXtot Tetpaxovioi. On ne saurait dire combien les mots co; 6ic\ xàç' iriQYac ont trompé les critiques : ils n'ont pas vu que cela signifie simplement en remon^ tant le fleuve, icopçuoiJilvoi; «ap' auTOv tov itoTajxbv wç iicb OaXa(j<TY}c avco.
il dit qu Annibal a parcouru huit cents stades depuis Vile dont il s'agit et la montée des Alpes (i) : c'est donc six cents stades depuis le passage jusqu'à la rivière, ou 75 milles romains, sur le pied de huit stades pour un mille : or, 75 milles romains font environ cinquante-sept mille toises ; c'est à très peu près, la mesure de cinquante-six mille cinq cents toises que la carte donne entre Tembouchure de l'Isère et le lieu où Annibal a passé le Rhône (2).
Il est donc hors de doute, d'après ces rapprochements que M. Deluc fait habilement ressortir, que l'Isère bornait Vile dont parle Polybe. Nous ajouterons à cela que le nom n'en est pas à beaucoup près aussi altéré qu'on se l'imagine. Les variantes donnent Tfj Sa SKÛ'PAS, t^j Sa SK0'PA2, et enfin, dans quatre manuscrits, xij Sa SK'APAS : d'après ces différentes leçons, la phrase serait incorrecte ; il manquerait devant le^ nom de ce flejive , l'article qui est devant o PcSavd^. Aussi Holstenius a-t-il fait voir avec sagacité que SKA'PAS ou CK'APAC est tout simplement un mot mal lu ; c'est la même chose que *0 ICA 'PAG (3) : et M. Schweighœuser, en recevant cette leçon dans le texte de son excellente édition, s'est montré, comme à son ordinaire, fidèle aux règles de la critique la plus rigoureuse.
Quant à ce que Polybe appelle l'îVe, habitée, dit-il, par les AUobroges, on ne peut trouver un canton qui ressemble mieux à la description de cet historien, que la presqu'île comprise entre l'Isère au sud et au sud-est, le Rhône à l'ouest cl au nord : elle a en effet beaucoup de ressemblance avec un deliaf dont le sommet, comme le dit Polybe, est au confluent du Rhône et de l'Isère ; et le côté oriental est formé par la chaîne escarpée où sont placés le chemin des Échelles et la
(1) Polyb., lU, 50, § 1. - Id., HI, 39, § 8.
(2) L'auteur d'une dissertation insérée dans les Annales des faits, elc, militaires (juillet 1818, p. 196), compte 32 lieues du passage du llhône à l'Isère, et trouve eu conséqueDce le chemin trop long pour quatre jours. J'ignore de quelle carte il s'est servi : celle de Cassini donne 56,500 toises au plus, ou 22 3/5 lieues de 20 au degré.
(3) n n'y a rien de si commun que le changement do 0 en C [ï], et réciproquement : ainsi Ton trouve souvent dans les manuscrits ST pour OT.
grande Chartreuse. Cette ilc est donc Vinsula Allohrogum, Quoiqu'elle soit moins étendue que le delta d'Eg^yple, sa grandeur autorise cependant TespL^ce de comparaison que Polybe en fait avec le delta.
Jusqu'ici Polybe n'offre aucune difficulté; et Tile-Livo est d'accord avec lui : Postera die, dit ce dernier, profectm (al provectus) adversa ripa Rhodaiii, mediterranea Gallùe petit : non qtiia rectior ad Alpes via esset, sed. quantum a mari recessissetj minus obvium fore Romanum credem; cum quo, priusquam in Italiam ventum foret, non erat in anima 7nanu$ couserere. Qiiartis castris ad insulam pervetiit : ibi harar Rhodanusqueamnes diversis ex Alpibus decurrentes, agn aliquantum (al. aliquanûdum) amplexi, confluant in tmum; mediis campis iimtlœ nomen inditum (1), etc. On retrouve ici tout Polybe. 1° Ânnibal remonte le long du Rhône, adversd ?*ipd; 2® il arrive à nie en quatre jours de marche, quartis castris; 3" cjîtte île est formée par la réunion du Rhône avec une autre rivière dont le nom varie dans les manuscrits. On y lit pervenit ibi Ara ou ibique Arar, ou ibi Arar, ou enfin Bisarar : de la comparaison de ces leçons avec la dernière, il sort évidemment ibi Isarar ou Isara, qui est la leçon véritable. La seule difficulté consiste dans les mots agtù aliquantum qui sembleraient indiquer un canton plus petit que l'île des AUobroges : cependant, à la rigueur, Tite-Live a fort bien pu désigner par cette expression vague un terrain de quinze lieues en tout sens.
Ainsi donc, jusqu'ici, les deux historiens s'accordent entre eux, ou plutôt Tite-Live ne fait que traduire et extraire Polybe.
C'est à partir de Tîle des AUobroges que commencent les grandes difficultés de la question. On a vu qu' Annibal s'était hAté de s'avancer dans les terres pour éviter les Romains, dans la crainte de s'affaiblir s'il se laissait atteindre, et s'il était forcé de livrer combat ou d'escarmoucher. « Aussi, dit Polybe, le consul Publius, étant arrivé au lieu du passage trois jours après le départ des Carthaginois, fut frappé d'une
(I) TU. Uv., XXI, 3i, in.
surprise extrême de ce qu'Annibal eût osé prendre cette roule pour passer en Italie '(!)... Il se retira en toute hâte à ses vaisseaux... embarqua ses troupes et fit voile pour l'Italie, afin de gagner les ennemis de vitesse... et de se trouver avant eux au pied des Alpes (2). » Annibal, parvenu sur le bord de l'Isère, se trouvait hors de crainte, parce que ses coureurs lui avaient appris rembarquement des Romains. Il n'avait plus aucun motif pour pénétrer dans l'intérieur des terres, et devait commencer à remonter le cours des rivières qui descendaient des Alpes.
M. Deluc fils lui fait prendre une autre route. Selon lui, Annibal traverse llsère, remonte le Rhône jusqu'à Vienne, puis quitte ce fleuve, le rejoint à Saint-Genis, le suit jusqu'à Yenne, d'où il tourne au sud le long du lac du Bourget, pour rejoindre risère à Montmeillan.. Voilà certes un détour bien étrange : car pourquoi Annibal aurait-il fait un si long chemin, quand il pouvait arriver à Montmeillan en suivant l'Isère? Rien ne l'en empêchait, puisque les AUobroges, loin de contrarier alors sa marche, lui fournirent des vivres, des munitions et des vêtements.
M. Deluc, ayant conduit Annibal jusqu'à Montmeillan, n'a plus aucune peine à prouver qu'il a passé par le petit Saint- Bernard, puisqu'on ne saurait prendre une autre route, à moins de traverser l'Isère. L'auteur trouve avec la même facilité les moyens d'appliquer à cette montagne les diverses circonstances mentionnées dans le texte de Polvbe: comme cet historien s'est attaché à décrire les opérations militaires,
(1) Au lieu de s'avancer directement au N.-E. par Carpentras et Sisterou, comme Annibal n'eût pas manqué de le faire, s'il n'avait pas voulu s'éloigner des Romains.
(2) Tite-Live traduit ici Polybe presque littéralement : ad mare ad nares rediit [a^Oiç êii\ xotç vat)c TiiceiyeTo, Polyb.], TUTIUS faciliusque descendenti ab Alpibus AnnibaH occursurus [<T7ïcy3<i>v xaTaTaxYîffai toù; ôwevavTiou;x.x.X. Polyb.). D'après ces mots de Polybe, il me paraît évident que Tite-Live avait écrit CITIVS faciliusque occursurus au lieu de tutius^ adverbe dont le sens n*est pas expriraê dans Polybe, tandis que l'idt'e de vitesse et de promptitude s'y trouve marquée. Les mots tulius et ciiius peuvent d'autant mieux se confondre, que le i et k.c sont figurés de môme dans les manuscrits, et que les copistes oublient ou ajoutent souvent un jambage.
plutôt qu'à peindre les lieux, les différents traits qu'il a marqués sont si vagues, qu'il n y a pas un seul col des Alpes auquel ils ne puissent convenir : aussi les critiques, selon Topinion qu'ils avaient embrassée, les ont-ils retrouvés au mont Genèvre, au mont Cenis, au petil et au grand Saint-Bei> nard. Il y a toutefois une coïncidence découverte par le général Melville, et que M. Deluc regarde comme décisive : ce général reconnaît dans le passage du Saint* Bernard un endroit appelé la Roche blanche; or, Polybe dit qu'Annibal passa la nuit dans le voisinage d'un certain leiicopetron, mot qui signifie pierre blanche : donc le lieu du passage d'Annibal e$t détenniné de la manière la plus précise [p. 1S2]. Assurément il n'existe pas de passage des Alpes où Ton ne trouvAt quelque roche blanche^ puisqu'il y a du gypse blanchâtre sur tous les cols de la chaîne. Mais d'ailleurs il est fâcheux pour cette découverte dû général Melville, que, dans Polybe, le motXejxére-cpdv, qui revient plusieurs fois, soit pris comme le Xewîcéxpa des autres auteurs (1) pour XeToç XCOôç, et ne signifie rien autre chose que roche 7iue, escarpée; c'est ce qui est prouvé surtout par un passage du livre X (2).
Ce n'est pas par de telles raisons qu'on peut se flatter d'éclaircir définitivement un point d'histoire. Mais il y en a do positives auxquelles nous ne voyons pas comment Tauteur pourrait répondre. Sans parler du passage si formel que M. Deluc a négligé, nous demanderions comment Annibal, s'il a descendu le petit Saint-Bernard, a pu trouver les Taurini au pied des Alpes qu'il venait de franchir (3), quand il est constant que ces peuples habitaient au sud de la Doria Ripiiaria; en sorte qu'Annibal n'aurait dû rencontrer que les Salassi, En second lieu, Annibal, selon Polybe, Tite-Live et Appien (4), à la descente des Alpes, a pris la ville de Turin après un siège de trois jours. M. Deluc, qui conduit Annibal par le
{{) Schweîgh ad Polyb. X, 48, § 5; adde Diod. Sic, HI, 15, et ibi Wessel.
(2) Polyb., X, 30, § 5 : OOx f,v àâ'jvatoc tj 5i' a'jxûv Xeur.oiiéTpfc>v àvaSoXiQ, c'cstà dire, 3tà t&v xptifjivôv, mots qui se lisent plus liaut.
(3) Polyb., Hï, 60, g 8.
(4) Appian., de Bell, AmiibaLy^ 5.
val d'Aosle, est obligé de lui faire traverser la Doria Baltea, pour aller au sud chercher Turin : mais comment croire qu'Annibal se serait ainsi amusé à rebrousser chemin, pour consumer trois jours devant une ville qu'il n'avait nul besoin de prendre, au lieu de se hâter d'arriver au Tessin, avant que les Romains vinssent lui en disputer le passage?
Voilà des difficultés véritables. Ces deux circonstances prouvent sans réplique que Polybe, dans le cours de son Histoire, comme dans le passage de sa Géographie cité par Strabon, a fait prendre au général carthaginois le chemin du mont Gcnèvre. Mais il est nécessaire de reprendre la route de ce général à partir de Tlsère, que M. Deluc lui a fait traverser.
Ceci est un point très important, d'où dépend Tintelligence de toute la marche d'Annibal. Si M, Deluc eût examiné avec l'attention convenable le texte de Polybe, il y aurait vu qu'Annibal n'a point passé l'Itère, et qu'il n*a point remonté le Rhône au delà de Tembouchure de cette rivière. En effet, rhistorien dit qu'Annibal arriva à ftle, izpiq ttjv vijdov, et non pas qîi*tl y e7itra : quelques lignes après il dit encore ^rpoç v io'.y.éfxîvoç, étant amvé à l'île ^ et non pas iv fj TrapaYevcjxsvdç, étant entré dans nie. Tite-Live dit de même, ad insulam pervemt. Ni l'un ni l'autre historien ne dit qu'Annibal entra dans File. Qu'en faut-il conclure ? Que le gros de l'armée carthaginoise demeura sur la rive gauche de l'Isère, et que le secours accordé par Annibal à l'un des deux frères, chefs des AUobroges, contre l'autre, consista dans un simple détachement : il n'en fallait pas davantage pour faire pencher la balance en faveur de celui qui avait imploré l'assistance d'Annibal. Le gros de l'armée resta donc sur la rive gauche ; et, en effet, pourquoi Annibal se serait-il donné l'embarras de faire passer encore une fois une rivière large et impétueuse à ses bagages, à sa cavalerie et à ses éléphants, qui lui avaient donné tant de peine lors du passage du Rhône ? Ce n'était pas la crainte des Romains ;. car il n'ignorait pas qu'ils avaient cessé do le poursuivre; qu'ainsi il devenait inutile de mettre une rivière entre eux et son armée.
« Annibal, dit Polybc, marcha pendant dix jours le long du flevve^, Fcspace de huit cents stades, et atteignit la montée des Alpes (I). » Les mots le long du fleuve ne s'accordent pas avec la route qu'a choisie M. Deluc ; car, dans son idée, Annibal a quitté le Rhône à Vienne, et a traversé la plaine duDauphiné, dans l'espace de quinze lieues ; ce qui fait la moitié des huit cents stades : tandis que Polybe dit formellement qu'Annibal a sui\î le fleuve. Ce qui a égaré M. Deluc, c'est qu'il a cru que ;:apiT5v iroiaiJLiv devait s'entendre du Rhône, parce que, dans d'autres passages, on retrouve ces mots appliqués en effet à cette rivière. Mais, dans ces passages, les mots t.%^ tsv 7:5Ta;i.sv suivent immédiatement le nom du Rhône, en sorte qu'il n'y a point de doute à cet égard ; au lieu qu'ici le nom du fleuve qui précède immédiatement est celui A' haras :\ù nom du Rhône n'est point répété dans l'intervalle ; il est donc naturel d'appliquer à l'Isère les mots 7:api tcv zsTajjLsv. C'est ainsi qu'un examen attentif du texte de Polybe concourt, avec Tensemble de tous les genres de probabilités, pour établir qu' Annibal a suivi la rive gauche de l'Isère.
Nous allons voir que c'est le seul moyen d'expliquer le texte de Tite-Live, que M, Deluc amis tout à fait de côté : on trouve dans ce texte quelques faits géographiques que Polybe a passés sous silence. A l'époque où Tile-Live a écrit, la géographie de la Gaule était bien connue ; on avait dressé des cartes où les distances et la disposition des lieux étaient marquées : ainsi il n'est pas probable que l'historien latin ait pu faire de si lourdes bévues qu'on le suppose, dans ce qu'il ajoute au récit de Polybe. Il dit : Sedatis certaminibus Allobrogurriy cum jam Alpes peteret, non recta regione iter instituity sed adlœvam in Tricastinos flexit; inde per extrei7iam oram Vocotitiorum agri tetendit in Tricorios : haud usquam impeditâ via, prius-
(1) 'Avvtêaç 3è êv ;,|iipai; Séxa iropevOe\; IIAP^A T'ON nOTA\rON el; l a-colxociouc OTaôtoy;, f,pÇaTO tyj; irpb; Ta; "AXwstc àvaêoXyjç. Polyb., III, 50, § 1. Le gt'bérai Frédéric-Guillaume, qui u'cntend poiut icapà tov icoxotiiov, veut lire ïcapà ToO KOTajAO'j, à partir du Hhôuc {Uist, des campagnes d' Annibal, t, I, p. 58. Milao, 1812). Si Polybe avait voulu exprimer cette idée, il auiait dit : àno Ttbv xatà TOV icotai&bv toiccav.
quant ad Druentiam flumen pervenit. D'après ce texte, 1« Annibal n'a pas pris le plus court pour gagner les Alpes ; 2«> il s'est détourné à gauche [par rapport à Thistoricn] vers les Tricastins ; 3oil a côtoyé le pays des Vocontiens, traversé celui des Tricoriens, et est arrivé sur le bord de la Durance.
Maintenant, suivons le texte dePolybe, comme si nous n'avions pas celui de Tite-Lîve.
Annibal, arrivé sur le bord de l'Isère, marcha dix jours le long de ce fleuve jusqu'à la montée des Alpes. Annibal était trop habile pour ne pas éviter, autant qu'il était possible, le passage des rivières. Parvenu au confluent de l'Isère avec le Drac (qui, dit-on, avait alors lieu un peu au-dessus de Grenoble, près de Gière), la ligne directe, iter recta regione, eut été de traverser le Drac et de suivre le cours de la Romanche, ou bien de continuer à suivre l'Isère par la vallée de Graisivaudan, ce qui l'aurait conduit au petit Saint-Bernard, ou par l'Arc au mont Genis. Mais, dit Tite-Live, il ne prit point la ligne directe, îion iter recta regione instittiit : il tourna sur la gauche [par rapport à l'historien] : ainsi il ne traversa ni l'Isère, ni le Drac, torrent extrêmement large et impétueux à son embouchure ; il remonta ce torrent, que sa largeur dut lui faire prendre pour la même rivière que l'Isère. Il le suivit jusqu'au dixième jour, dans l'espace de huit cents stades, à compter du point où il avait trouvé l'ile des Allobroges : celle mesure équivaut à 100 milles romains, c'est-à-dire, à 76,000 toises environ ; prise le long de l'Isère et du Drac,. elle porte à Saint-Bonnet, à l'entrée du département des Hautes-Alpes.
Jusque-là , dit Polybc , l'armée s'était trouvée en plaine : alors elle commença à gravir les Alpes. Pour entendre ceci, il faut se rappeler que Polybe (1), de même que Strabon(2), étendait les Alpes jusqu'à Marseille, et donnait ainsi ce nom à toute la contrée montagneuse qui, à partir de la chaîne principale, se prolonge dans les départements de l'Isère, des Basses-Alpes et du Var : ainsi, dans leurs idées, les Alpes
11) Polyb., U, 14, 8 6.
(2) Strab., IV, p. 202.
commençaient où finissait la plaine. Or, à partir de Romans, la route se fait jusqu'à Tentrée du département des Hautes- Alpes, soit en plaine, soit dans des vallées peu profondes et toujours assez larges. A la hauteur de Corps, il entra dans la plaine ou vallée de Champs ; arrivé vers Saint-Bonnet, il quitta la rive du Drac, et prit au sud-est la route. par la montagne : là commence la montée des Alpes. Après avoir franchi la crête qui sépare le bassin du Drac de celui de la Durance, il atteignit cette rivière à peu de distance d'Embrun.. Dans cette route, Tarmée carthaginoise, le long du Drac, côtoya le territoire des Vocontiens, dont le Drac était la limite, et traversa le pays des Tricoriens, qui avaient poiu* capitale Gap. C'est précisément ce que dit Tite-Live : bide per extremam oram Yoconiiorum agri tetendit in Tricorios ; haud usqiiam impedita via, priusquam ad Driie?2tiam /lumen pervenit. Les mots qui précèdent ce texte, présentent seuls deux dificultés contre lesquelles ont échoué tous les critiques, non recta regione iter vistiitiit^ sed ad lœvam in Tricastinos flexit. La première consiste dans les mots ad lœvam, puisqu'il est clair qu'Annibal, en remontant le Drac, a pris à droite, et non pas à gauche. Cela est si évident, qu'au lieu de taxer Tite-Live d'ignorance ou d absurdité, on aurait du sentir que cet historien, en disant flexit adksvaniy parle relativement à sa position en Italie ; ce qui est assez ordinaire aux auteurs anciens. C'est ainsi que Quinte-Curce, décrivant la route d'Alexandre le long du Tigre avec une carte sous les yeux, place ce fleuve à gauche et les monts Gordyœik droite (1), quoique, relativement à Alexandre, ce fût tout le contraire. La seconde difficulté tient au mot m Tricastinos ; en effet, les Tricastins, dont le chef-lieu était à Saint-Paul-trois-Châteaux, ont été recules fort loin au sud, et resserrés entre les Segalauni, au nord, et les Voconiii^'k Test et au nord-est. Nous observerons toutefois que la situation relative de ces peuples nous est donnée par des géographes do temps postérieurs; et qu'au temps de Tite-Live, ou même
(1) Quint. Curt.. IV, 10, g 8. Mais rcxpreasiou de Qumle-Gurcc a cucorc moins de netteté que celle de Tite-Lite;
30i DU PASSAGE DES ALPES PAR ANNIBAL,
de Texpédition d'Annibal, les Tricastini pouvaient s'être étendus davantage vers le nord et dominer les Segalauni; en sorte que rhistorien latin a fort bien pu prolonger leur territoire jusqu'à risère. Il est d'ailleurs Ji remai*quer que Tito-Live, dans une autre partie de son Histoire, racontant l'expédition de Bellovëse en Italie, qu'il conduit, comme Annibal, parle mont Genèvre [Taurviosaltu)^ dit que ce chef gaulois traversa le pays des Tncastini (1); et comme Bellovèse partait de la région moyenne de la France au-dessus de Lyon, il n'a pu passer le Rhône au-dessous de cette ville : ainsi Tile-Live lui fait suivre le même chemin qu'à Annibal, c'est-à-dire, le cours de l'Isère et du Drac. On reconnaît donc beaucoup de consistance dans les idées de cet historien, relativement à la position des Tricastini; et l'on ne peut ainsi douter que leur territoire, au moins dans son opinion, ne s'étendît jusque sur les bords de ces doux rivières. Voilà, nous le pensons, l'explication naturelle de ce passage de Tite-Live, qui est la principale cause de la diversité des opinions sur la route d' Annibal.
En arrivant sur le bord de la Duranco, Annibal fut obligé de passer cette rivière un peu au-dessus d'Embrun, parce que la route suit la rive gauche ; de la passer une seconde fois audessous de Briançon, et une troisième au-dessus. Polybe ne fait pas mention de ces circonstances, parce que la Durance, à cette hauteur, n'est qu'un torrent fort peu large sur lequel les ponts ne devaient pas manquer; c'est sans doute pour la même raison qu'il n'a pas non plus parlé du passage des deux Dona, de l'autre côté des Alpes, Tite-Live, au contraire, dit qu'Annibal fut obligé de passer la Durance ; mais il se liVrc en cet endroit à quelques exagérations, en faisant de la Durance une peinture qui ne convient qu'à ce qu'est cette rivière un peu au-dessus de Cavaillon.
A partir do Briançon, Annibal se trouva siu* la montée du
(1) Tit. Liv., V, 3i. Is (Bellovesus), ^wod ea gens populû abundaùai , BUuriges, ArvenioSf Se7î07ieSt llcduos, AnibafTOS, Camutes, Aulercos excivit^ profecius in TricasUnos vcuit. Alpes iiide oppositœ erant,,. ipsi Tauriuo sollu invias A/pes iranscendetmnt.
PAR J.-A. DELLC. • 305
mont Genèvrc ; à la descente, il suivit la vallée d^Oulx, traversa plusieurs fois la Doria, au-dessous d'Exilles et de Suze, entra dans le territoire des Taurini, passa sur remplacement de Rivoli, et se trouva sous les murs de Turin. Les Taurini s'étant refusés à Talliance qu'il sollicitait, il enveloppa Turin, leur ville principale, et la prit après un siège de trois jours. Cet événement achève de prouver, comme il a déjà été dit, que le mont Genèvre fut le lieu du passage : Turin, placé au confluent de la Doria et du Pô, opposait aux Carthaginois «ne barrière qu'il fallait renverser pour passer outre. La prise de celle ville était donc nécessaire : dans l'hypothèse de M. Deluc, elle est inexplicable.
Il reste une dernière considération à faire valoir, celle des mesures : elles coïncident parfaitement. Polybe dit que, depuis lamentée des Alpes jusqu'à l'endroit où, après avoir franchi ces montagnes, on entre dans les plaines du Pô, on compte douze cents stades (t), qui valent 150 milles romains. Pour ceux qui descendent de la vallée de Suze, la plaine ne commence réellement qu'à Rivoli, dont la position est un peu audessus de la station appelée, dans l'Itinéraire, Fines. L'Itinéraire d'Antonin donne de Fines à Vapincum [Gap], par Segusio [Suze], Brigantio [Briançon], Rame, Ebrodumim [Embrun], Caturigas [Charges], 133 milles romains; de là, jusqu'à Saint- Bonnet, à travers la montagne, la carte de Cassini donne 6 lieues ou 18 milles, lesquels, additionnés avec les 133 milles depuis Fines f font à très peu près les 150 milles ou douze cents stades de Polybe.
L'ensemble du texte de Polybe prouve donc invinciblement, comme celui de Tite-Live, qu'Annibal a passé le mont Genèvre ; et l'évidence est complétée, quand on se rappelle que cet historien le dit formellement dans le fragment conservé par Strabon. Nul doute que M. Deluc fils, qui, dans l'ouvrage dont nous attaquons les résultats, a donné plus d'une preuve de sagacité, ne fût demeuré convaincu, comme nous, de cette
(1) Polyb., ni, 39, J 10. Aoina\ Si al tôv "AXtowv ^icep6oXai, Tiepi SiaxocTiouç xai x«X'Ou;, &ç 6itep6aXX(i>v {f|ji£AXev tjUiv clç xà itepi tov IlàSov iteÔt'a xr,ç 'IxaX^ac^
vérité, s'il avait essayé de concilier les deux historiens anciens, au lieu de se laisser séduire par la prétendue découverte du général Melvillc.
Nous pensons que M. Deluc doit cesser de regarder comme impossible la conciliation de Polybe avec Tite-Live. .
Ce savant termine son ouvrage par un morceau intitulé : De fe/fet des torrents sur les rochers, suivi de quelques réflexions sur les passages étroits des rivières dans les chaînes des montagnes. Son objet est d'établir que la forme et la largeur des vallées et des passages étroits ont été fort peu modifiées par l'action des eaux courantes ; qu'ainsi la disposition des montagnes et des vallées, le lit des torrents et des rivières, sont antérieurs à l'existence même des eaux courantes, et tiennent au dessein de la Providence, qui a voiilu qu'il y cal sur la terre des rivières et des torrents.
Il a paru tout récemment une dissertation ayant pour titre : Dissertation sur le passage des rivières et des montagneSy et particulièrement sur le passage du Rhône et des Alpes par Ajïnibaly etc. ; par M. le comte de F. d'U., in-S*".
L'auteur attaque l'opinion de M. Deluc : il prend contre ce savant la défense de Tite-Livc ; et afin de concilier l'historien latin avec Polybe, il s'efforce de prouver, d'après ces deux auteurs, qu'Annibal n'a point remonté le long du Rhône après le passage de ce fleuve. Il y a dans cette dissertation une idée toute nouvelle (1); mais elle est inadmissible.
On a vu que la difficulté du texte de Tite-Live consiste en ce que, selon cet historien, Ànnibal n'arriva chez les IVicastini qu'après avoir dépassé l'île des AUobroges, et que ce général tourna sur la gauche pour arriver chez les premiers.
Pour expliquer ce fait, l'auteur a imaginé que IHle des AUobroges devait être nécessairement au sud de Saint-Paul-trois- Châteaux ; et il la reconnaît dans une petite île do deux lieues de large sur trois un quart de long, formée près d'Orange par
(1) ELle avait été indiquée par l'auteur dans son ouvrage intitulé Anliquilés et Monuments du département de Vaucltise, etc.t par M. de Fortia d'Urban; Paris, 4808; et dans un article des Annales encyclopédiques, juillet 1818.
ta rivière d'Aiguës ou Eygues, qui, à environ trois lioues de son embouchure dans le Rhône, se partage en deux bras, dont le principal se jette au-dessojus d'Orange, et le plus faible, qui n est qu'une rigole que les enfants franchissent d'un saut, se jette un peu au-dessus de Roquemaure, précisément vis-à-vis de Tendroitoù Annibal a passé le Rhône.
Pour quiconque jettera les yeux sur la carte, cette opinion paraîtra des plus étranges, s'il se souvient, l"" qu' Annibal a remonté le Rhône [adversa ripa) pendant quatre jours consé-tuHfSy avant de rencontrer Tile des AUobroges; 2» que depuis le passage du Rhône jusqu'à cette île, Polybe compte six cents stades^ ou 7S milles romains, ou 25 lieues : tandis que, dans ropinion de M. le G. de F. d'U., ce général se serait trouvé n'avoir à faire qu'wn^ lieue environ, en remontant le Rhône ^ pour rencontrer cette île. Ajouterons-nous combien il serait singulier de voir les deux frères chefs des AUobroges, peuple dont le territoire était à vingt-cinq lieues de là, traverser avec leurs armées le pays des Segalaimi, des Tricastmi, des Toconiiiy pour venir se disputer la couronne {iydp tîJç ^xtj'Jkdaç trcawidtÇârcaç) dans une petite île qui appartenait tiux Cavarest
Il y aurait bien d'autres arguments à faire ; mais c'en est assez pour montrer que cette opinion sur la position de File des AUobroges ne peut soutenir le plus léger examen. M. le G. de F. d'U. fait cette objection contre l'opinion incontestable qui place Vile des AUobroges entre le Rhône et l'Isère, que l'espace compris entre ces deux rivières n'est point une île dans Taccep- Uoû rigoureuse du mot. Qui en doute? Mais Polybe dit précisément que ce n'est point une île ; car il a le soin de prévenir qu'un des côtés est formé par une chaîne de montagnes. Ce n'est certes pas la première fois que le nom d'iVe est employé abusivement : si l'on voulait en rapporter des exemples, on en aurait beaucoup à citer depuis Péloponiièse jusqu'à Ile de France (ancien gouvernement). Quant au nom que la rivière porte dans Tite-Live, il choisit, entre toutes les variantes, celle qui donne pervenit Bisarar^ sans songer que, comme le mot ibi est nécessaire dans la phrase, Bisarar n'est autre chose que
"308 DU PASSAGE DES ALPES PAR ANiNIBAL,
ibi haravy deux mots réunis en un seul par un ignare copiste. Au reste, selon M. le comte de F. d'U., Bisaras est pour Bicartis^ mot composé du latin bis et du celtique car y embouchure; étymologie sur le mérite de laquelle nous n'avons garde de prononcer. ^
Le même auteur oppose encore à l'opinion de ceux qui con* duisent Annibal jusqu'à l'Isère, et à plus forte raison à ceux qui le conduisent au delà, le grand détour qu'ils font faire à Annibal. Cela est vrai : mais ce détour n'est-il pas prouvé par les textes de Polybe et de Tite-Live, qui nous disent qu' Annibal cherchait à fuir les Romains, en sorte qu'il ne s'est rabattu sur la route des Alpes qu'après avoir appris le départ et rembarquement de Tennemi? D'ailleurs, sans ce détour, comment retrouver les 600 stades ou 73 milles romains que Polybe compte entre le passage du Rhône et l'île des AUobroges; puis les 800 stades entre cette île et la montée des Alpes ; enfin les 1 ,200 stades pour le passage de ces montagnes jusqu'à l'entrée des plaines du Pô? Au reste, toutes ces difficultés n'ont point embarrassé l'auteur de la dissertation, car il n'a pas cru nécessaire de les résoudre.