ET AVEC LES ANNÉES JULIENNE ET ALEXANDRINE
Scaliger(t), Bainbridge (2), Pelau (3), Frérel (4) et d'autres savants chronologistes (5), quoique en dissidence surd^autres points, se sont accordés à présumer que les Égyptiens avaient eu deux sortes d'années : Vannée vague ou civtie, à laquelle les fêtes étaient liées; Vannée fixe ou naturelle, qui commençait avec le lever héliaque de Sirius, et qui réglait les travaux de Tagriculture ainsi que les impôts.
L'emploi d'une année fixe paraît indispensable dans un pays essentiellement agricole, comme l'Egypte, où les vicissitudes des saisons devaient être, de toute nécessité, marquées par des points invariables ou qu'on supposait tels ; et, ainsi qu'on l'a vu, elle était amenée tout naturellement par la tétraétéride caniculaire.
L'opinion de ces savants chronologistes semble donc être la plus conforme à la vraisemblance. Mais, en des questions pareilles, la vraisemblance ne suffit pas; il faut, comme je l'ai dit (6), une base historique; il faut des preuves directes, tirées de textes positifs, ou tout au moins des inductions légitimes.
Les textes ne manquent pas ; mais on a cherché, par diverses
(1) De entend, temp,, III, p. 195, 196. — Isagog. Canon,, p. 243-244.
(2) Caniculariûy p. 26, 27.
(3) DUserl, varix, V, S, p. 202 c.
(4) Défense de la chronologie, Nouv, obs,, p, 393 sq.
(5) Cf. Âdîiot» ad HorapolLf l, v, p. 141 sqq. Leeiuaus. (€) Premier mémoire, p. 6 [p. 130].
i64 RECHERCHES SUR LE CALENDRIER
Taisons plausibles, à en diminuer la force et à en affaiblir les conséquences. ^
On a fait contre Texistencc d'une année fixe des objections qui s'appliquent à l'année alexandrine et à celle qui se fonde sur la tétraétéride caniculaire.
Je ne dois pas en dissimuler la g-ravité.
On a dit : « Si une telle année avait existé, intercalaire tous les quatre ans, elle eût été presque identique et avec Tannée julienne, dont elle n'eût différé que par la place du jour intercalaire, et avec Tannée alexandrine, introduite Tan 23 avant notre ère. Comment donc alors expliquer les passages des auteurs qui donnent Jules César comme Vinvenieur de cette année, qui parlent de la peine que lui a donnée cette invention, de la coopération laborieuse des plus habiles astronomes de son temps (1)? D'un autre côté, lorsque, à Alexandrie, on voulut rendre fixe Tannée vague en usage jusqu'alors, comment n'aurait-on pas pris de préférence celle qui existait déjà, au lieu d'en former une différente? Enfin, si cette année eût existé, les astronomes du Musée s'en seraient servis, tant elle leur* aurait paru commode. Nous voyons, au contraire, que Timocharis employait la période de Callippe; Denys, Tère plus incommode encore de son invention ; et Ilipparque, tantôt Tannée vague égyptienne, et tantôt Tère de Philippe (2). »
Voilà des objections dont il ne servirait à rien de nier ou de dissimuler la gravité.
Avant de prendre la peine de les discuter, il faut commencer par bien établir la l'éalité de Tannée fixe contre laquelle elles ont été élevées.
§ I. — Pi^euves de fexistefice (Time année fixe dafis r ancienne Egypte ; son rapport avec F année vague.
Ces objections ont paru tellement fortes, que l'idée de celte
(1) Fréret, Mémoires de VAcad. des inscr,^ t. XVI, p. 314-317. — Ideler, Untersuch.y p. 113-119. — Unndb,, I, p. 140 et 167-171 ; U, p. 117-130.
(2) Idelcr, Vniers.y p. 118-120.
année fixe a été presque généralement abandonnée, et, à l'heure qu'il est, je ne lui vois plus un seul partisan.
Pourtant l'existence de cette année est réelle ; non seulement on peut l'établir avec une complète certitude, mais elle est le moyen unique d'expliquer une foule de difficultés regar* dées jusqu'ici comme insolubles.
Je vais commencer par en prouver la réalité; je répondrai ensuite à toutes les objections que je viens de rappeler, sans en négliger aucune.
Tout le monde convient que les Égyptiens se servaient d'une année de 365 jours. On convient aussi que la période des levers héiiaques de Sirius avait dû leur donner de bonne heure la connaissance d'une année de 365 jours 4/4 (1). C'est accorder en même temps qu'ils ont reconnu la rétrogradation d'un jour en quatre ans, et, par conséquent, la nécessité d'ajouter un jour à chaque quatrième année, pour ramener les saisons en concordance avec les mois. L'ont-ils fait réellement? C'est là ce qu'il s'agit de décider.
Diodore de Sicile écrivait soixante ans avant l'ère vulgaire, avant qu'il fût question de la réforme julienne, à plus forte raison de la réforme alexandrine; il dit : « Les prêtres thébains comptent les joure non pas selon la lune, mais selon le soleil; faisant chaque mois de 30 jours, ils ajoutent 5 jours 1/4 aux douze mois, et, de cette manière, ils complètent le cercle annuel (2). »
Ces paroles ne peuvent se rapporter qu'à une année fixe, analogue à celle qui, depuis, fut introduite par Jules César;
(1) Ideler, Handà,^ I, p. 140 et p. 172 aq. — Ueber das julian, Jahr der Moi^ genlimder, p. 54.
(2) Diodore, I, l. — M. Ideler {Unters,, p. 103) cherche à infirmer l'autorité de Diodore sur ce qu*il parait n'avoir pas sa que les Thébains n'étaient pas les seuls Égyptiens qui comptassent les jours par le soleil et non par la lune. La remarque de Diodore est prise du point de vue grec; c'est pour les Grecs que Diodore ajoute que les Thébains ne se servaient pas de la lune. Mais rien ne dit qu'il ait cru que les Thébains fussent les seuls dans ce cas. C'est par la même raison que Strabon a dit : » Ils ont ainsi l'usage de compter les jours, non d'après la lune, mais d*après le soleil. » Il n'y a pas pins d'erreur d'un côté que de l'autre. Diodore et Strabon savaient bien, ainsi qu'Hérodote, que les Égyptiens se servaient uniquement d'une anaéc solaire.
car il est évident que les prêtres thébains réservaient les six heures chaque année pour en former une année de 366 jours tous les quatre ans, et obtenir ce que Géminus appelle une période qui renfermait un nombre exact de jours, de mois et d'années (1). Quel usage faisaient-ils de cette année fixe? Comment marchait-elle avec Tannée vague? Nous le verrons plus bas; mais ce qui importe et ce qui suffit, c'est de constater qu'ils en faisaient un usage quelconque, et qu'elle leur servait au moins à déterminer, quand ils le voulaient, la place du 1" thoth vague, relativement à des points fixes d'une année naturelle.
Strabon, comme Diodore, attribue ce même usage aux prêtres thébains (2) : « Ils ont aussi, dit-il, Tusage de régler le tjemps non d'après la révolution de la lune, mais d'après colle du soleil; aux douze mois de 30 jours chacun ils ajoutent S jours tous les ans. » Voilà Tannée vague. Strabon ajoute : Comme il reste encore, pour compléter tannée, une portion de jours, ils composent une période de jours entiers et d'aimées entières, autant qu'il en faut pour que les parties excédantes additionnées fassent un jour. Ils attribuent à Hermès toute cette science (3). »
La connaissance et Temploi quelconque de cette année n'étaient pas propres aux prêtres de Thèbcs. Strabon l'attribue également à ceux d'Héliopolis dans un passage non moins
(1) Xp6vo; ^c nept£xei oXac T|(i.épa;, xa\ SXouc |AY}vac, xoi 8Xou; èviauxoOc. (Gemiû., c. vi, p. 32, A.)
(2) Strabon, XVH, p. 816.
(3) Théodore de Gaza a exprimé le même fait dans des termes analogues en disant : « Les Égyptiens passent pour être les premiers qui se soient servis de douze mois de trente jours et pour y avoir ajouté cinq jours chaque année. Quant à la partie de jour excédante, nécessaire au complément de Tannée, on réunissant celle de plusieurs années, ils en formaient un jour ^, » La pensée est également fort claire et il n'y manque que l'énoncé du nombre. Ces por^ tions excédantes, qui, après un nombre rond de jours et d^années^ font un jour entier^ ne peuvent être, comme dans le passage de Diodore, que la période de 4 années p/ein^s et de 1,461 jours pleins, c'est-à-dire la tétraétéride caniculaire composée d'un nombre entier d'années et de jours.
* T6 T6 si«Tp£^ov (i6piov TTiCT)|Aépac «c exitXTQpciïffiv ToO ôXou EvtauToO, £x nXeiivbiv etûv àtioXaôivTeç, (ruvOédOat |itav Y)^pav. {^DeAfens., c. w, op. Petav. in Ur<tnol.^ p. 292 B.)
DBS ANCIENS ÉGYPTIENS. 167
remarquable que le précédent. « Platon et Eudoxe, dit-il, étant venus ensemble à Heliopolis, y passèrent, selon quelques auteurs, treize ou trois années dans le commerce des prêtres. Avec le temps, et à force de précautions et d'égards, ils obtinrent de ces prêtres, très instruits en astronomie, mais fort mystérieux et peu communicatifs, la connaissance de quelques théorèmes. Ces prêtres ajoutaient amsi les parties excédantes du jour et de la nuit aux 365 jours pour le complément de Tannée (1). »
Il était, en effet, difficile de ne pas croire que les prêtres d'Héliopolis, aussi bien que ceux de Thèbes et des autres villes, connussent la période de quatre ans^ ainsi que le moyen de faire concorder cette année avec Tannée civile. Cette connaissance a dû être commune à tous les collèges.
« Les prêtres, nous dit Strabon, font remonter jusqu'à Hermès toute cette science. » Cette courte phrase a une grande importigice historique, et Ton n*y a pas fait une attention suffisante : elle nous apprend non pas Topinion de Strabon, qui aurait peu d*autorité pour un fait de cette nature, mais celle des prêtres égyptiens. Hermès était censé le père de la science égyptienne. Toute connaissance lui était attribuée, quand elle était trop ancienne pour qu'on en connût Tauteur.
De cette simple observation résulte Tépoque pour ainsi dire antéhistorique de Tannée de 365 jours 1/4 (2).
Strabon continue en ces termes : « Et cependant cette année (celle de 365 jours 1/4 avec intercalation) fut inconnue chez les Grecs, ainsi que beaucoup d'autres choses, jusqu'à ce que les astronomes récents en eussent pris la connaissance dans la traduction des mémoires sacerdotaux. » Ces traductions ne peuvent guère dater que du règne des deux premiers Ptolémées.
Strabon est ici dans Terreur, car les Grecs ont certainement
(1) XVII, p. 806.
(2) Lorsque, en 1817, j'ai traduit le XVII« livre de Strabon, les textes si concordants des deux auteurs grecs ne m'avaient pas permis d'hésiter sur le fait de Texistence, chez les Égyptiens, d'une année fixe avec intercalation quadriennale. Je n'ignorais pas les difficultés historiques qui pouvaient en résulter; mais les témoignages de ces deux écrivains me semblaient trop précis pour qu'il me fût possible de m'en écarter, et je me prononçai formellement à cet égard. (Tome V, p. 424, note, de la traduction de Strabon publiée par
168 RECHERCHES SUR LE CALExNDRIER
connu^ bien avant cette époque, Tannée de 365 jours 1/4 et la période intercalaire. Il faut bien que les prêtres égyptiens n'aient pas été aussi mystérieux à cet égard que le croyait cet auteur. Nous ne savons pas, il est vrai, si Platon connut la période, puisqu'il n'en reste aucune trace dans ceux de ses écrits qui subsistent; mais il est difficile qu'il l'ait ignorée, puisqu'on ne peut douter qu'Eudoxe, son compagnon de voyage en •Egypte, de même que Démocrite, quarante ou cinquante ans auparavant, en aient eu une connaissance complète.
En effet, j'ai déjà cité, dans le Premier Mémoire (1), les passages de Columelle et de Pline qui prouvent qu'Eudoxe a connu la période quadriennale dont le renouvellement coïncidait avec le lever de la canicule, ce qui lui donne un caractère tout égyptien, et ne permet aucun doute sur la source d'où cet astronome l'avait tirée. Ces passages confirment les témoignages de Strabon et de Diodore, et achèvent de démontrer Texistence et l'usage de cette tétraétéride en Egypte.
Personne ne pourra s'étonner qu'Eudoxe, connaissant un mode d'année si simple et une période si régulière, n'ait pas essayé, dès lors, de faire ce que Jules César exécuta dans la suite. Quand il l'aurait voulu, il n'aurait pas eu pouvoir de le faire. Les Grecs tenaient beaucoup trop à marquer les mois et les jours d'après la lune pour renoncer au calendrier lunisolaire, dont les oracles leur faisaient une loi (2). Remarquons de plus que cette période quadriennale était incompatible avec Voctaétéride grecque, qui se composait de 8 années communes de 3S4 jours, auxquels on ajoutait trois mois de 30 joure; ce qui fournit un total de 2,922 jours, précisément égal à huit années de 363 jours 1/4 chacune, ou à 2 tétraétérides égyptiennes. Mais le mode d'intercalation empêchait de la couper en deux tétraétérides, et, conséquemmcnt, d'y adapter le mode égyptien. Il est facile de le faire comprendre.
wdre du Gouvernement.) Cette opinion a été l'objet de quelques critiques, ftur lesquelles je dois d'autant moins revenir que la suite va prouver qu'elles n'étaient nullement fondées.
(1) Premier Mémoire, p. 24 [p. 145].
(2) Gemin., c. vi, p. 32 A.
DES A^NCIEiNS ÉGYPTIENS. 169
Selon Topinion la plus répandue dans Tantiquité, Eudoxe était Tauteur de roclaétéride. Censorin le dit expressément : Hanc oxTaeTTjpfêa vulgo creditum est ab Eudoxo Cnidio institutam (1). D'autres, cependant, Taltribuaient à Cléostrate de Ténédos, qui ilorissait probablement vers la 82* olympiade (2) (452 av. J.-C). Qu*Eudoxe en ait eu la première idée, cela est peu vraîseinblable, puisqu'il vivait un demi-siècle plus tard que Méton et Euctémon, qui Tavaient connue (3). Mais on sait que cette octaétéride avait été bien des fois remaniée par les astronomes anciens, au nombre desquels Censorin compte Harpalus, Nausitélès, Mnésistrate et Dosithée (4). A ce dernier, dit Censorin, on attribuait roctaétéride d'Eudoxe : cujus maxime oy-TasTYipl; Eudoxi inscribitur* Ératosthène, plus de cent ans après Eudoxe, avait encore écrit un livre surToctaétéride, preuve qu'on n'y avait pas encore renoncé, malgré l'introduction de la période de Callippe.
On ignore, et Ton ignorera peut-être toujours, ce que ces astronomes changèrent à Tancienne octaétéride* On devine pourtant que leurs diverses corrections durent porter principalement sur la place assignée, dans la série de huit années, à chacun des trois mois intercalaires. Les uns les reportèrent tous les trois à la fin de l'octaétéride (5), les autres mettaient ces mois à la fin de la troisième, de la cinquième et de la huitième année. C'est l'ordre indiqué par Géminus (6).
D'après un passage du papyrus grec dont je vais parler dans l'instant, on peut croire qu'Eudoxe plaçait le deuxième mois après la sixème année. Aucune de ces combinaisons ne faisait concorder les mois avec le cours de la lune et du soleil, ce qui était pourtant l'objet de tous les efforts des astronomes grecs. Mais ce but, ils ne réussirent jamais à l'atteindre complètement. On sent que, quelle que soit la place assignée,
(1) Chap. xviii, p. 93. Haverc.
(2) Ideler, Handbuckf I, p. 305, et II, p. 605, est moins affirmatif encore. (3} Id, I, p. 297 sq. et 304 sq.
(4) Gensor., ibid,
(5) Solin, Polyh, c. i, et Macrobe, Satum.^ I, xiii, p. 273, Zeun.
(6) Chap. VI, p. 35 CD, p. 263.
dans roctaétéride, aux trois mois intercalaires, il est impossible de les répartir de manière à pouvoir la couper en deux parties égales, en deux tétraétérides, et, par conséquent, d'y adapter la tétraétéride égyptienne de 1,461 jours. Pour y parvenir, il aurait fallu, de ces 3 mois de 30 jours, mettre un mois et demi, c'est-à-dire 45 jours dans chacune des deux moitiés, et dès lors les quatre années de chaque tétraétéride n'auraient plus été des années lunaires, composées d'un nombre entier de mois lunaires.
Ces observations expliquent comment la tétraétéride égyptienne resta stérile dans la main d'Ëudoxe, pour l'amélioration du calendrier grec, et pourquoi il dut se borner à en faire, comme nous l'avons vu, une période météorologique, peutêtre un calendrier, comme ceux de Géminus et de Denys. Tout au plus admettra-t-on qu'il s'en sera servi pour donner à l'octaétéride une durée tout à fait égale à 2,922 jours, ou 8 fois 368 jours 1/4, en supposant qu'avant lui elle avait un peu plus ou un peu moins.
On sait que l'année de Méton était plus longue d'environ 18' (=368 jours ^). Cette erreur fut corrigée par la période de Callippe, qui eut pour objet de ramener Tannée métonienne à la durée de 365 jours 1/4, la plus exacte que les calendriers anciens aient employée. Peut-être Callippe suivit-il en cela les errements d'Eudoxe.
Le lustrum de cet astronome est donc tout justement la période de quatre années de 365 jours 1/4, introduite trois siècles après par Jules César, et il est bien probable que Lucain fait allusion à cette circonstance lorsqu'il met ces paroles dans la bouche de César :
I^ec meus Eudoxi vincetur fastibus annus (1).
Cette période caniculaire de 4 années, qui suppose une année fixe de 365 jours 1/4, présente une remarquable symétrie avec la grande période caniculaire. Elle se compose, en effet,
(1) Pharsal, X, 187. - Cf. Ideler, Ueber Eudoxus, p. 40,
de 4 années de 365 jours, o'est-à-dire de i,460 jours, auxquels on ajoutait 1 jour, ce qui faisait i,461 jours. La grande période, celle qui ramenait le premier thoth au lever héliaque, se composait de 4 fois 365 années, ou de i,460 années, auxquelles on ajoutait i année, ce qui complétait le nombre de 1,461 années. Les deux périodes offrent donc même nombre de jours dans la petite, d'années dans la grande.
Ainsi, dans Tune,
4 années de 365 jours, qui font 1,460 jours;
Dans l'autre,
4 fois 365 années, qui font 1,460 années.
La petite était contenue juste 363 fois dans la grande. L'année était à la grande ce que le jour était à la petite.
J*attache peu d'importance aux pures combinaisons de nombre ; mais ici ils ne dérivent point du calcul : ils sont donnés par Thistoire elle-même, ou ils résultent de ceux que rhistoire a donnés. Je ne puis m'empêchcr de voir une combinaison dans cette parfaite symétrie. Ces deux périodes semblent inséparables Tune de l'autre, et tout indique qu'elles tiennent à un système conçu d'un seul jet. Les deux périodes doivent être de la même époque et avoir été établies en même temps à Memphis, lieu où fut institué le système du calendrier. C'est, du reste, ce qui résultera avec certitude de considérations d'un autre genre, qui seront présentées plus bas.
Aux faits que je viens d'indiquer et qui prouvent l'existence et l'usage de l'année fixe avec intercalation quadriennale, analogue à l'année julienne, on peut encore ajouter trois textes qui auraient depuis longtemps décidé la question, si on les avait pris dans leur vrai sens.
On voit, en effet, que Macrobe était bien informé quand il disait que Jules César, dans rétablissement de son année nouvelle , avait imité les Égyptiens : « C. Caesar imitatus iEgyptios . . . ad numerum solis, qui diebus tricenis sexaginta quinque et quadrante cursum conficit, annum dirigere contendit (1). »
(l) Satum., I, XIV, p. 277.— Ideler, Handb,, I, 140-168.
L'année julienne, en effet, est identique avec l'année fixe égyptienne, quant à la longueur et au système d'intercalation ; la seule différence consiste dans la durée inégale des mois et la place du jour intercalaire. César, qui résida assez longtemps à Alexandrie, puisa en Egypte la connaissance dos mouvements célestes, sur lesquels il écrivit des livres non dépourvus de science : « Nam J. Caesar... siderum motus, do quibus non indoctos libros reliquit, ab iEgyptiis disciplinis hausit (1). » César a donc certainement connu et imité celte année de 365 jours 1/4, etMacrobene s'est nullement trompé, comme on l'a cru (2), lorsqu'il fait entendre que, de tout temps, les Égyptiens possédaient une telle année. Le.lémoignage de cet écrivain si instruit trouve maintenant une confirmation complète. L'année que cet auteur désigne n'est point Tannée alexandrine, comme le pensait La Nauze, et c'est là son erreur fondamentale ainsi que celle de Golius, mais bien Tannée égyptienne, telle qu'elle vient d'être indiquée.
C'est également à cette année que se réfère Dion Cassius dans un passage qu'on a voulu également écarter. Cet historien rapporte que Jules César, pendant son séjour à Alexandrie, avait pris la connaissance de Tannée qu'il adopta, et il ajoute : « César, lui aussi (xal auTcç), introduisit l'usage do compter, tous les cinq ans, un jour composé des quatre quarts (3). » Ce texte, bien traduit par La Nauze, qui en abusa comme des autres, en preuve de l'existence antérieure do Tannée alexandrine, a été mal compris par Fréret, qu'il jetait dans une grande perplexité. Ce passage, tant débattu, indique évidemment que Jules César avait pris en Egypte son année de 365 jours 1/4.
Enfin un troisième texte, dont ni Fréret ni M. Ideler n'ont tenu compte, ou, du moins, qu'ils n'ont pas cité, est celui d'Appien ; il est pourtant bien formel : « Jules César. . . chan-
(1) Macrobe, Sat,, I, xvi, p. 292.
(2) Ideler, Untersuch,, pages 115, 116. — Handb,, I, p. 169.
(3) Ty)v |AêvTOi (jLiav Tr,v ex téov T£tapT)QpLop{fa>v a\>iJLnXripou(jLévY]v $ià nlvts xai avToç êxôv eiai^Yaye (XLHI, xxvi). Ce sont les mots xa\ «wtoc EÎ(TinY«Ye» ^^^^ ^^ sens est précis, que Fréret a mal compris.
gea l'ancienne année en une année solaire y telle que la comptaient les Égyptiens, «iç JÇy^v AtY'jirctot (1). »
Ainsi se trouve résolue une difficulté qui a été, on peut le dire, la croix des chronologistes. La Nauze avait raison de voir dans ces passages l'indication d'une année fixe antérieure à J. César; mais il avait tort d'y chercher Tannée alexandrine. Fréret avait raison en soutenant que Tannée alexandrine n'existait pas avant Auguste; mais il avait tort en donnant aux passages allégués par La Nauze un sens contraire à Texislence de Tannée fixe. Tous deux avaient à la fois tort et raison; tout s'explique par l'existence d'une année fixe différente de Tannée alexandrine.
Diodore, Strabon, Macrobe et Appien, tous parlent du même fait ; nous pouvons prendre leurs textes sans y rien changer.
Tel est le point où la question de Tannée fixe égyptienne pouvait être amenée à Taide de textes depuis longtemps connus, et dont le sens n'offre aucune difficulté réelle.
Ils établissent Texistence de cette année de la manière la plus satisfaisante, et, si les hommes les plus habiles ont pu se méprendre sur un tel fait, c'est qu'ils ont cédé à des idées préconçues, ou préféré certaines raisons de convenance, qui ne sont que des préjugés, et ne sauraient, en tout cas, balancer des textes positifs. Malgré ces textes et d'autres encore qu'on y aurait pu joindre, une des personnes qui ont le plus étudié cette question n'en a pas moins avancé qu'il n^existe dans Tantiquité, à sa connaissance, aucune preuve de cette année fixe, intercalée tous les quatre ans, comme Tannée julienne.
Une telle assertion ne saurait tenir devant les preuves historiques qui viennent d'être exposées ; mais, à plus forte raison, devant une autorité nouvelle, inconnue jusqu'ici, qui, en confirmant tous les témoignages déjà recueillis, y ajoute une circonstance du plus haut intérêt.
Un papyrus grec du Musée du Louvre contient une partie d'un Traité élémentaire d'astronomie (ojpavtôç 8'.SaT/.a)sfa), ayant
(1) BelL Cit., n, Liv.
pour auteur un certain Leptitie, qui ne peut être, ainsi que je le prouve dans mon travail sur ce papyrus, le Leptine devin ou astf'ologue, qui, selon Valère Maxime, vivait à la cour de Séleucus Nicator (1).
L'époque n'en peut, du reste, être déterminée avec certitude. Je présume que les rois (gaffiXerç) pour lesquels a été écrit cet abrégé sont les fils de Ptolémée Épiphane, à savoir, Ptolémée Philométor et Évergètc. Mais ce qu'il y a de certain, et ce qui importe surtout, c'est que le traité est antérieur à llipparque, qui n'y est pas nommé, et dont les doctrines ne s'y montrent sur aucun point. Il ne nous offre qu'un extrait de la Science d'Eudoxe, EiSoÇ^u t^x^tq, comme l'indique une pièce de douze vers acrostiches, qui en forment en quelque sorte le titre.
L'époque où le papyrus a été écrit ne peut pas être non plus fltVterminée avec précision; mais il a pu l'être au moins cent quinze ans avant notre ère, c'est-à-dire plus de soixante ans avant l'établissement de l'année julienne.
Il était de la plus grande importance de fixer une limite inférieure à l'époque où ce papyrus a été écrit. Sans cela, on aurait pu soupçonner que le scribe, sinon l'auteur, avait subi l'influence d'un temps où l'année julienne était en vigueur, ce qui aurait ôté au passage toute son importance. Heureusement il ne peut y avoir aucun doute à cet égard.
L'ouvrage est terminé par une courte indication des distances des astres, 5ta<jn^{jLaTa aorpwv, indiquant le nombre de jours qui sépare leur lever de lem' coucher; puis vient l'énoncé de l'intervalle en joui^s qui sépare les solstices des équinoxes, selon les anciens astronomes, Démocrite, Eucté-
(!) Ce précieux document est le premier du recueil des Papyrus grecs des noHections du Louvre et de la Bibliothèque impétnalej dont la publication, pré- |mrée par M. Letronne, sera due à M. Brunet de Presle, qui en a été chargé par l'Académie, et auquel elle a récemment adjoint M. Egger. On le trouvera bientôt dans le tome XVIII, 2" partie, des Notices et extraits des manuscrits^ formé en entier de ce recueil, aux pages 2o-76 du texte, et sur les planches i à X des fac-similé qui y sont joints. La question de la date du papyrus, reprise en opposition avec une note venant de M. Letronne, a été résolue par M. Brunet de Presle au sens de l'époque soupçonnée ici pour la composition du Traité. (Note de Véditeur.)
mon, Eudoxe etCallippe, les seuls qui soient cités ; on ne peut voir là que les fragments d'un parapegme analogue à ceux de Géminus et de Ptolémée. Seulement il indique une astronomie bien moins perfectionnée, et il atteste, ce qu'on soupçon- ^nait déjà (1), combien était imparfaite, au temps d'Eudoxe, la théorie de Tinégalité du mouvement solaire. C'est là qu'on lit ce court passage : « Selon Eudoxe et Démocrite, le tropique d'hiver (a lieu) en athyr, tantôt le 20, tantôt le 19. » E*j3i^6}, Ar,{Jisxp{T(i>, 5(£t[xepival Tpcrai, aOupt, Sre [t,h x.', Sts Se t8'.
Le sens des mots est clair, et l'interprétation de la phrase ne peut être douteuse. D'abord, que la date soit rapportée au calendrier égyptien, c'est ce que prouve le mois d^at/ii/r, qui est le troisième de Tannée égyptienne.
En second lieu, que ce calendrier ne soit pas le calendrier vague ^ c'est ce qui s'établit avec la dernière évidence par deux caractères qui n'offrent ni doute ni incertitude.
Le premier, c'est la correspondance du solstice d'hiver avec le 20 ou le 19 athyr ; cette correspondance est impossible au temps d'Eudoxe comme de Démocrite.
En effet, Eudoxe, contemporain de Platon et son ami, selon d'autres son disciple, a voyagé en Egypte avec lui, à une époque qu'on ne peut déterminer avec précision, mais qui ne saurait être antérieure à la 99* olympiade (380) ni postérieure àlal02«(370).
Le 1*" thoth vague tombait alors le 26 et le 23 novembre ; par conséquent, le 1*" athyr répondait au 23 ou au 22 janvier, et le 19 athyr au 12 ou au 9 février, c'est-à-dire cinquante jours au moins après le solstice d'hiver. La différence serait encore plus grande de douze jours environ pour l'époque de Démocrite, dont le voyage en Egypte ne peut être placé que Tannée 420, pendant laquelle le 19 athyr répondit au 20 février.
Outre ce défaut de coïncidence, qui repousse entièrement l'année vague, elle est exclue par une autre considération non moins puissante.
(1) IJelcr, ïlandb,, I, p. 335.
Puisque Démocrite, quarante ans avant Eudoxe, avait appris, comme ce dernier, et marqué dans son parapegine, que le solstice arrivait tantôt le 20, tantôt le 19 athyr, c'est une preuve manifeste que cette date était fixe, au moins pendant une longue suite d'années.
Le solstice ne pouvait être indiqué, pendant quarante ans, tantôt le 20, tantôt le 19 d'un même mois, que dans une année fixe, comme Tannée julienne, où Tintercalation établit entre les années intercalaires et les communes un jour de différence, comme il est marqué ici, tantôt le-20, tantôt le 19, et comme on s'exprimerait pour l'année fixe alexandrine, où le !«' thoth avait lieu tantôt le 30, tantôt le 29 août. .
Ce passage confirme donc tout ce qui résulte des passages cités plus haut, de Diodore, de Strabon, de Pline, de Dion Cassius, de Macrobe et d'Appien, à savoir que les Égyptiens avaient une année fixe, intercalée au moyen de l'addition d*un jour tous les quatre ans, comme l'année julienne et Tannée alexandrine.
C'est là cette période caniculaire quadriennale, le lustrum Eiidoxiy dont le caractère a été fixé par Pline et Columelle.
Le passage de Leptine, qui confirme toutes les données de Thistoire, y ajoute un fait qu'on pouvait d'ailleurs naturellement présumer, c'est que cette année fixe était en 12 mois, les mêmes que ceux de Tannée vague.
Le jour du solstice d'hiver, étant placé au 20 ou au 19 d'athyr, nous donne immédiatement la concordance de chaque jour de Tannée fixe égyptienne avec Tannée julienne proleptique.Je prendrai pour époque une année moyenne entre le voyage de Démocrite et celui d'Eudoxe, par exemple. Tan 400. Alors le solstice d'été arrivait le 26 juin proleptique ; Téquinoxe d'automne, le 27 septembre ; le solstice d'hiver, le 26 décembre, et Téquinoxe du printemps le 25 mars. En construisant Tannée sur ces bases, on voit que le 1«' thoth ou le premier jour de Tannée fixe égyptienne devait tomber vers le 9 octobre. Cette coïncidence nécessaire, puisqu'elle résulte d'un simple calcul arithmétique, et que je me contente d'indi-
quer, tient à une cause dont il sera parlé dans la suite de ce travail.
Si, à côté de cette année fixe, on place Tannée vague, dressée pour celte même époque 400, dans laquelle le 1" thoth vague est tombé le l®"" décembre, on a la concordance des deux années.
Cette concordance montre que ce n'est pas sans motifs que les Égyptiens avaient conservé à Tannée fixe la diviâion en 12 mois de 30 jours avec les épagomënes. De cette manière, la concordance avec Tannée vague civile s'établissait facilement jour par jour. Grâce à la complète régularité, à la symétrie parfaite de Tune et de Tautre, on savait, à point nommé, quel jour de Tannée fixe répondait à tel jour de Tannée vague. Ainsi, en 400, le 1*' thoth vague, tombant au {"décembre, répondait au 24 phaophi fixe. Il y avait donc 53 jours entre les deux thoths, et le l**" de chacun des mois vagues correspondait au 24 du mois suivant fixe. Quatre ans après, la diiïéronce était de 54 jours, et ainsi de suite.
On avait aussi le moyen de savoir Vkge de la période sothiaque, c'est-à-dire à quelle distance on était du point où le l^^ thoth avait été et redeviendrait héliaque. Cet âge était donné par le jour où tombait le lever de Sinus ; car il n'y avait qu'à multiplier par 4 le nombre de jours qui séparait ce lever du 1®' thoth. Par exemple, dans Tannée 398, le lever héliaque de Sirius tombait le 22 pharmuthi vague, qui était le 232* jour de Tannée. C'était l'âge du cycle ; il était donc commencé depuis (232 X 4) 928 années, et il restait encore 532 ans à courir. Celte double année n'amenait aucune complication, et, avec deux colonnes parallèles, on avait un calendrier perpétuel d'une extrême simplicité.
Rien ne nous empêche même de savoir à quelle année avant notre ère tombait la bissextile de cette année fixe. Comme il est certain qu'elle était mise à la quatrième année de la tétraétéride caniculaire, dès que nous savons que Tan 139 de notre ère fut l'époque du renouvellement de la période sothiaque, et, par conséquent, une de ces années intercalaires, nous
voyons que la bissextile égyptienne tombait, depuis Tère chrétienne, sur Tannée 3 et sur toutes les années exprimées par (les nombres qui, divisés par 4, donnent 3 pour reste; et qu'avant Tère chrétienne cette bissextile tombait, suivant la manière de compter des chronologistes, sur Tannée 2 et sur toutes les années exprimées par des nombres qui, divisés par 4, donnent 2 pour reste, ou, suivant la manière des astronomes, qui comptent une année 0, sur Tannée 1. et sur toutes les années exprimées par des nombres qui, divisés par 4, donnent i pour reste.
Un calendrier formé ainsi d'une double année n'a rien que de naturel. J'ai déjà dit que, dans un pays agricole surtout comme Tétait TÉgyp te, il était impossible de se passer d'une année fixe à côté de Tannée vague. On retrouve cette double supputation dans le calendrier turc et dans celui des Arabes et des Persans, au moins depuis la fondation de Tislamisme.
Tant que les Arabes, avant Mahomet, restèrent dans leur vaste péninsule, ces nomades, étrangers aux soins de Tagiûculture, purent se contenter de leur primitive année lunaire de 334 jours environ, à peu près fixe par rapport à la lune, mais vague par rapport à Tannée solaire dans laquelle elle roulait, et revenant au même point en 33 ans environ. S'ils la quittèrent quelque temps pour un cycle luni-solaire, ils la reprirent bientôt.
Mais, lorsque, par suite des conquêtes de Tislamisme, ils se trouvèrent en contact avec TÉgypte et avec les peuples de TAsie occidentale, qui se servaient de Tannée julienne, ils sentirent le besoin de coordonner leur année primitive avec cette année fixé ; les uns prirent les mois égyptiens, sous le nom de schohour el-kebt; les autres, les mois syriens-macédbnieiis, qu'ils appelèrent5cAo^owre/-roe/m, mois des Romains(l).
Dans tous leurs calendriers combinés, les dates de Tannée lunaire arabe sont rapportées à celles des Coptes ou des Syriens ; mais la première reste toujours Tannée civile et reli-
(1) Ideler, Handb., H, p. 503-509.
DES ANCiEiNS ÉGYPTIENS. i>9
giense, comme, chez les Égyptiens, Tannée solaire vague; la seconde ne sert qu*àla concordance.
M. Ideler a montré chez les Persans; jusqu'au xi» siècle de notre ère, Tusage d'une double année : Tannée lunaire, propre à tous les mahométans, et une année solaire vague de 365 jours, dans laquelle il parait que seulement les fêtes religieuses fai* saient un saut d'un mois tous les 120 ans, pour ne pas trop s'écarter de Tannée fixe de 365 jours 1/4 (1).
Le calendrier turc est, dans son essence, aussi simple que celui des Arabes. On y emploie un comput artistement combiné de Tannée lunaire et de Tannée julienne ; mais la première est toujours la seule année civile et religieuse.
Le besoin d'une année fixe n*avait pas manqué de se faire sentir également des anciens Égyptiens : les circonstances si constantes de l'inondation du Nil leur en firent de bonne heure une nécessité, et le lever de Sirius vint leur foiu'nir une durée de cette année suffisamment exacte.
Mais ce calendrier mixte était bien plus simple que celui des Orientaux, que je viens de citer, et cela par la raison que le cours de la lune, qui est incommensurable avec celui du soleil, y resta tout k fait étranger. L'année vague de 365 jours et celle de 365 jours 1/4 se touchaient par des rapports simples toujours facilement comparables. Les mois étaient de même •durée, avaient même dénomination ; dans toutes les deux un signe suffisait pour faire distinguer le mois fixe du mois vague ; aucune confusion n'était possible, et la concordance des deux années n'entraînait aucune de ces complications qui embarrassaient le Rottz-nameh ou calendrier pei-pétuel des Orientaux, que M. Navoni (2) n'a pu débrouiller qu'à Taide de beaucoup dé sagacité et d'une connaissance parfaite de la matière.
Un calendrier perpétuel égyptien, ne se composant que de ces deux années, serait assurément le plus simple et le plus facile qui soit au monde.
(1) Ideler, H, 539-550.
(2) Dans les Fundgruben des Orients, U IV, p. 38, 127 et 233* Cf. Ideler, Handlu^ n^ p. 562 318.
iëO RECHERCHES SUR LE CALENDRIER
De cet énoncé il résulte, comme conséquence rigoureuse, les faits suivants :
lo Du temps de Démocrite et d*£udoxe, on avait, en Egypte, Tusage d'une année de 365 jours 1/4, comme Tindiquent si clairement les textes anciens, discutés plus haut, de Diodore, de Strabon, de Pline et de Columelle ;
2o Cette année était fixe au moy^n d'une intercalation .d*un jour tous les quatre ans, ce qui résultait déjà des mêmes textes, notamment de celui qui concerne le lustrum ou la tétraetértde d'Eudoxe. Rien n'indique, il est vi'âi, comment se faisait cette intercalation ; mais on ne peut hésiter à croire qu'elle ne s'opérât par l'addition d'un sixième jour épagomène au bout de quatre ans, seul mode d'intercalation que pût comporter la régularité des mois égyptiens.
Cette année était donc identique, quant à son principe et à sa durée, avec Tannée julienne et Tannée alexandrine ; car le solstice ne pouvait être constamment rapporté au 20 ou 19 d'athyr que parce que ce mois était fixe dans Tannée, comme tous les autres mois qui la composaient. Ainsi ce mois d'athyr était précédé des mois de phaophi et de thoth, comme il était suivi de ceux de choïak, tybi, méchir, etc.
Maintenant que cette année fixe' est bien établie et son caractère bien déterminé , il faudrait rechercher les traces historiques de son emploi dans la détermination de certaines fêtes nécessairement tirées de Tannée agricole. Mais, avant de compléter nos recherches, il faut concilier Texistence de ]*année fixe égyptienne avec les circonstances de Tétablissemcnt des années julienne et alexandrine, et répondre aux graves objections historiques que j'ai indiquées plus haut.
Je me flatte non seulement de résoudre ces difficultés, mais encore d'en tirer de nouvelles preuves de Texistence de Tannée fixe égyptienne.
§ II. — Examen des objections.
1* L'année fixe égyptienne dans son rapport avec Tannée julienne.
Pour essayer de démontrer l'incompatibililé du fait de l'établissement de Tannée julienne avec la préexistence d'une année fixe dans l'ancienne Egypte, on a principalement insisté sur ce passage de Plutarque, dans la Vie de César : « La disposition du calendrier et la correction do l'anomalie (1) de l'année furent mises à fin par Jules César à l'aide de méditations et de profonds calculs (2). » On a dit que Plutarque ne se serait pas exprimé de cette manière, si Jules César n'avait fait qu'imiter et transporter à Rome une année employée en Egypte dans l'usage civil (3). Cette objection, qui s'adresse surtout à l'hypothèse de La Nauze, sur l'emploi de Tannée alexandrine avant Auguste, perd beaucoup de sa force, appliquée à notre année égyptienne, qui n'a jamais été d^usage civil. Il y a, d'ailleurs, un peu plus bas, dans un autre passage, un membre de phrase très caractéristique, auquel on n'a pas fait attention.
Après avoir parlé des dérangements du calendrier romain et de la nécessité d'y remédier, Plutarque ajoute : « César, ayant proposé le problème aux meilleurs astronomes et mathématiciens, enseigna, d'après des méthodes déjà connues^ un moyen de correction particulier et fort exact, dont les Romains se servent encore de nos jours (4), »
Les mots ix tc^v 6xoxec{Aév<i)v f^r^ [jLeOsScdv S3et;sv montrent hien que, si la réforme julienne fut une correction particulière au calendrier romain, elle fut tirée ou imitée de méthodes déjà employées. Ainsi Plutarque lui-même doit être compté
(1) 'Avcki(taXia, c^est ce qu'il 8*en faut à Tannée pour être exacte. Plutarque emploie le même mot en ce sens dans la Vie deNuma, § 18.
(2) /. Ctesar, § 59, tome IV» page 273, Reiske.
(a) Fréret, Mém. de VAcad, des inscr,, XVI, p. 316. — Ideler, Untet^s,, p. 119.
(4) /. CMsar, § 59, t. IV, p. 274. Plutarque ajoute : « Il se trompait moins que d'autres sur la vraie durée de l'année. » Le moins que d*auii*es ne peut ^nère s'appliquer aux Grecs, non plus qu à tous les peuples soumis à Teropirc romain, qui tons, au temps de Plutarque, employaient une forme d année julienne. Quels sont donc les autres qu'il désigne? II parait avoir en vue Tancien calendrier grec, à moins qu'il n'ait pas su que la réiorme julienne se fût étendue partout.
parmi les auteurs qui ont dit que César avait imité une année déjà employée ailleurs. On peut dire que l'année julienne du calendrier romain différa de toutes les autres années de 365 jours 1/4 qui pouvaient être en usage ailleurs.
On a cité encore le passage où Pline parle en termes très forts, qui seront rappelés plus bas, des peines infinies que se donna Sosigëne pour venir à bout de Tentreprise dont Jules César Tavait chargé. On a trouvé ces passages inexplicables dans l'hypothèse où César n'aurait fait qu'imiter une année employée quelque part, ce qui n'eût offert aucune difficulté et n'eût pas mérité de si grands éloges.
Mais on n'a pas fait attention que la difficulté de cette réforme n'a pas consisté seulement à substituer une année régulière de 365 jours 1/4 à cette année imparfaite, arbitrairement intercalée, dont Rome faisait usage auparavant. Rien, assurément, n'eiU été plus facile qu'une telle opération.
Avec une année aussi simple que celle de 365 jours 1/4, an moyen d'une intercalation quadriennale, il suffisait de prendre un point de départ dans le calendrier i*omain, et de la laisser ensuite courir régulièrement. Mais les entraves que s'imposa le réformateur compliquèrent extrêmement l'opération.
L'embarras commença avec l'introduction du cycle de dixneuf ans, dont il crut ne pouvoir se passer. Il altéra de plus la simplicité de son calendrier, en mettant le l®*" janvier quelques jours après le solstice {bruma), et non au solstice même; c'est qu'il voulut commencer l'année avec la nouvelle lune, par égard pour les institutions de Numa (1),
Dès l'origine, ce respect pour l'antiquité compliqua et gâta son œuvre. Mais était-il libre de faire autrement ? On peut en douter ; Jules César ne pouvait vouloir une réforme radicale. Grand pontife, il devait améliorer, non détruire, le calendrier établi ; il ne pouvait se dispenser de conserver tous les rapports du calendrier avec la religion et avec les travaux agricoles (2). Il fallait donc assigner à tous les jours de l'année le
(1) Plutarque, Vie de Numa, § 18.
(2) Dodwel, Cycl.y p. 437.
caractère qui leur appartenait dans Tusagc civil, politique et religieux. Il fallait, de plus, y rapporter Tapparition des astres; car il est certain qu un parapegme ou table astronomique était joint à ce calendrier. Un bon mot de Cicéron sur le lever par ordre, de la constellation de la Lyre, le prouve clairement (1). Ainsi que Tindique un passage de Pline, il s'y trouvait aussi des prédictions météorologiques, dont un calendrier grec ou romain ne pouvait se passer. C'est, je n'en doute pas, à cette source que Ptolémée a pris les indications, au nombre de trente, qui, dans son livre des Apparitions des fixes, ont César pour autorité. Delambre dit qu'on ignore quel est ce César (2). C'est tout simplement Jules César, le réformateur du calendrier romain.
Censorin nous apprend que ce César avait soigneusement veillé à ce que les fêtes ne fussent point dérangées de la place qui leur était assignée dans chaque mois, ne religiojies sui eujusque mensis a loco submoverentur (3).
11 se trouve, en effet, une preuve bien frappante de ces intentions dans le mode d'intercalation qu'il adopta.
L'intercalation égyptienne est assurément ce qu'il y a de plus simple et de plus régulier; placer le jour intercalaire après les cinq épagomènes, à la quatrième année, était un procédé tout naturel, appelé par l'essence même de la composition de ce calendrier. Mais ce mode ne pouvait s'introduire dans le calendrier romain sans y apporter une perturbation totale. L'usage des mois inégaux y était inhérent, comme au calendrier grec ; rendre les mois égaux, reporter à la fin de Tannée les cinq jours qui causent cette inégalité, c'était déranger toute l'économie des fêtes, toutes les habitudes nationales, toutes 4es susceptibilités religieuses. César avait trop d'habileté pour se créer ainsi inutilement des obstacles ; il ménagea tant qu'il put l'ordre établi, et il poussa le scrupule jusqu'à conserver l'ancien usage dans la place du jour intercalaire.
11} Pliil. in Cemre, % 59.
i2) Hist. deVastron. anc, I, p. 213.
(3) /)iprfï> natal., c. xx, p. 109 Haverc.
i84 RECHERCHES SUR LE CALENDRIER
On s'est quelquefois demandé pourquoi il a mis ce jour entre le 23 et le 24 février, avant le 6 des calendes de mars, entre les deux fêtes dites les terminalia et le regifugium. Cette place pardt, en effet, très bizarre ; mais il s'en faut qu elle soit arbitraire : c'est une ancienne place, soigneusement conservée. Auparavant, le mois embolismique de 22 ou 23 jours était inséré tous les deux ans, entre les terminalia et le regifugium^ avant le 24 février, justement à la même place. Ce mois coupait donc février d'une manière bien étrange, puisque, après rexpii*ation de ce mois intercalaire, il restait encore les six derniers jours de février. Le regifugium ét^it encore célébré, comme si le mois embolismique n'avait point existé. Ceci tenait à un usage religieux qui voulait que février [Xb dernier mois de Tannée, ne fût pas séparé de mars ; c'est ce que dit Macrobe : « Credo vetere religionis suœ more, ut Februarium omni modo Martius consequeretur (1). » Ou trouvait, dans cet arrangement, trois avantages : 1« le mois embolismique était placé à la fin de l'année ; 2^ le dernier mois n'était pas séparé du premier de l'année suivante ; 3** Tordre des fêtes n'était point interrompu, car les terminalia s'étaient célébrés le 23 février, et le regifugium se retrouvait au 24, comme si le mois intercalaire n'avait pas existé.
C'est pourtant cette disposition bizarre, mais consacrée par l'usage et par la religion, que César maintint avec le plus grand soin. Il eût été plus naturelde porter le jour intercaltdre à la fin de décembre, devenu alors le dernier mois de Tannée, tandis que février n'en étfidtplus que le second ; mais il voulut, même en ce point, se conformer à Tusage religieux ; il mit le jour intercalaire avant le 24 février, la veille du 6 des calendes, et, donnant à ce jour le nom de double-six [dies bissexttis), il conserva intact Tordre des jours de Tannée.
Ce seul trait suffit pour nous montrer l'esprit de la réforme de Jules César. On peut dire que César fut conservateur autant qu'un réformateur peut Têtre. C'était la condition de son
(I) Sat, I, XIII, p. 274 fin Zeun.
DES ANCIENS ÉGYPTIENS. i8o
succès. En agissant autrement, il aurait soulevé d'invincibles oppositions. On en juge par les obstacles que rencontra son innovation, malgré la prudence qu'il avait gardée. On calomnia son institution, on cria à la t3rrannie. Gicéron lui-même se joignit aux mécontents, et Plutarque nous a conservé un mot qui montre la répugnance de ce grand orateur, de ce philosophe si éclairé, contre une innovation dont Futilité devait lui paraître incontestable, à lui, traducteur d'Aratus, et qui s'était plusieurs fois plaint des capricieuses intercalations faites par les pontifes. Mais les innovations les meilleures rencontrent des obstacles de la part même des hommes éclairés qui en sentent le mieux Futilité. C'est que souvent la force manque aux esprits et aux cœurs les plus droits pour s'élever au-dessus d'une antipathie accidentelle; une bonne chose, qu'on aurait accueillie en d'autres temps avec reconnaissance, on la repousse dans la crainte de donner à son adversaire d'un moment la satisfaction d'un succès. Quant aux pontifes, ils affectèrent de ne rien comprendre au nouveau calendrier. Car on ne peut attribuer uniquement à leur ignorance la confusion qu'ils remirent dans l'année, en faisant l'intercalation triennale, au lieu de quadrtennaiey que César avait établie.
On peut, à bon droit, soupçonner qu'ils introduisirent à dessein ce désordre dans l'année nouvelle. Il fallut qu'Auguste, trente-trois ans après, en 746, rétablit l'ordre, et décidât que douze années de suite seraient communes, et qu'on retrancherait les bissextiles aux années 749, 753, 757 (1).
Ce ne fut donc qu'à partir de l'an 761 que le calendrier julien put marcher avec une régularité que rien n'altéra plus désormais.
D'après les obstacles que rencontra cette réforme, malgré la réserve de son auteur, on juge de ceux qu'il aurait eu à vaincre, s'il.avait voulu faire une réforme radicale^ comme, par exemple, transporter l'année égyptienne avec son intercalation dans le calendrier romain. Ainsi, la connaissance de
(1) Idelcr, Unlersuch.^ p. 143-143 et p. 369. ^ Handb., IT, p. 130-13i.
Tannée intercalaire, que César avait prise en Egypte, ne diminue point le mérite de son œuvre ; car c'est dans Tapplication de ce calendrier au calendrier romain que consistait toute la difficulté.
Il en a été de même de la réforme grégorienne. Certes, lorsque, après les plaintes de Sacrobosco, du cardinal de Cusa et d'autres personnes instruites, on se résolut à rétablir la place de la Pâque, rien n'était plus facile que de ramener Téquinoxe du 11 au 21 mars, parle retranchement de 10 jours, et de prévenir le retour d'une semblable erreur par la suppression de 3 bissextiles en 400 ans. Car c'est là tout le fond de la réforme exécutée sous Grégoire XIII, d'après les conseils de Luigi Lilio. Si elle eût consisté dans ces deux seules opérations, rien n'eût été plus simple. Mais on ne s'en tint pas là. On voulait éviter de se rencontrer avec les Juifs ou avec les hérétiques quartodécimam. De plus, il fallait que Pâques fût un dimanche, et qu'il suivît l'équinoxe du 14* de la lune moyenne. Pour remplir toutes ces conditions, il fallut tâcher de concilier trois périodes incommensurables : l'année tropique, le mois lunaire et la semaine. De là cette extrême complication du calendrier grégorien, chef-d'œuvre d'adresse et de dextérité, qui fait le plus grand honneur à l'astronome de Grégoire XIII (1).
De même, pour l'établissement en apparence si simple de son calendrier, Jules César n'eut pas trop des lumières des meilleurs astronomes (2), entre autres de l'Alexandrin Sosigène, habile mathématicien de cette époque, qui, selon le rapport do Pline (3), s'y reprit à trois fois, composa trois traités sur la matière, se corrigeant toujours avant d'être définitivement fixé.
Il s'ensuit que rien, dans l'établissement du calendrier julien, ne s'oppose à ce que Jules César ait mis à profit une
(1) Delambre, Hist. de Vastr. mod., I, p. 3 et suiv.
(2) Plut, in Cjfsarey § 59. ^Kataap tk toîç àpiVroïc tôv çiXov^çcùv xat jiaOr.jjia-
TIXWV X. T. X.
(.3) XVTIT, XXV. tt Sofligenes ipse, tribus comnientationibus, quanquam diligentior eseet ciPteris, non ce»f<avit addubitapo, îp?c somet corrlgendo. »
DES ANCIENS Éf.YPTIENS. J87
année déjà connue, tandis qu'au contraire Texistence d*une telle année peut seule expliquer les textes positifs de Diodore, de Strabon, de Macrobe, d'Appien et de Dion Cassius, rapportés dans le paragraphe précédent.
29 L'année fixe égyptienne dans son rapport avec l'année alexandrine.
On comprend maintenant fort bien pourquoi Jules César ne prit de l'année égyptienne que sa durée et son intercalation, en conservant la forme du calendrier romain. Mais les raisons que nous avons données ne sont point applicables à Tannée fixe alexandrine; celle-ci, étant de 365 jours 1/4, divisés en 12 mois de 30 jours chacun, avec 5 épagomènes et un 6' tous les quatre ans, est absolument semblable à Tannée égyptienne. Elle n'en diffère que par la place du point initial. On pourrait donc s'étonner que les Alexandrins, lors du changement de Tannée vague en une année fixe, ne se soient pas contentés de prendre celle qui existait déjà en Egypte, en concordance avec la première, d'autant plus qu'Ëudoxe en avait fait déjà une sorte d'application, au moyen de son lusirum de quatre ans. Dans ce cas, n'a-t-on pas raison de dire que, si cette année eût réellement existé en Egypte, ils l'auraient choisie de préférence?
Je croiB qu'ils ont eu d'aussi lionnes raisons que Jules César pour agir ainsi qu'ils Tout fait; seulement elles ne sont pas les mêmes. Qu'est-ce, en effet, que Vannée fixe alexandrine? Ce n'est autre chose que Tannée vague continuée avec Tintercalation quadriennale. A Tépoque où elle a été instituée, le !•' thoth vague tombait à un jour déterminé. On ne fit autre chose que de prendre ce jour pour le 1®"^ thoth; on le rendit fixe en insérant un jour à la 4*» année, et Ton a continué Tordre des jours comme auparavant.
C'était donc, à vrai dire, Tancien calendrier civil continué, sauf une légère modification. Mais ce calendrier, établi d'une manière si simple et si naturelle, avait des avantages qu'aucun autre ne pouvait offrir.
D'abord, le 1^' thoth se trouvant placé le 29 ou le 30 août, il s'ensuivait qu'à un ou deux jours près le mois de thoth correspondait tout entier au mois de septembre, et tous les mois égyptiens répondaient ainsi exactement à un mois romain, ce qui établissait une concordance très commode entre les deux calendriers. Aussi voyons-nous, dans le livre des Apparitions de Ptolémée, dans les Scholies d'Aratus, le Périple de la mer Erythrée, que les mois des deux calendriers sont censés se correspondre exactement, et leurs noms pris poiu" synonymes. Thoth répond à septembre, phaophi à octobre, alhyr à novembre, choîak à décembre, et ainsi de suite.
En second lieu, par la rencontre fortuite du 1*^' thoth au 29 ou 30 août, les équinoxes et les solstices répondaient à peu près au commencement d'un mois. L'an 25 avant Jésus- Christ, Téquinoxe du printemps (23 mars) tombait trois jours seulement avant le l*'^ pharmuthi ; le solstice d'été (25 juin) tombait juste le 1" épiphi; l'équinoxe d'automne (25 septembre) tombait à 2 jours du 1" phaophr; et le solstice d'hiver (23 décembre) tombait à 3 jours du 1*' tybi. En outre, l'inondation coïncidait avec les première jours d'épiphi, et le lever de Sirius avait lieu 4 jours seulement avant le l"mésori. De cette manière, l'année alexandrine, comme l'année romaine, était divisée facilement en quatre trimestres, répondant, à peu de jours près, aux quatre grandes divisions astronomiques de Tannée. Tous ces avantages expliquent parfaitement l'adoption de ce calendrier de préférence à tout autre.
En outre, chacun des douze mois de Tannée alexandrine coïncidait à très peu près avec l'un des signes du zodiaque rationnel, avec Tune de ses dodécatémories. Cette correspondance liait d'une manière approximative Tannée civile et Tannée astronomique. Elle rendait la première tout à fait analogue à celle que Ton trouve dans le parapegme de Géminus et à celle qui résulte du calendrier de Tastronome Denys, laquelle est la même que celle des Chaldéens (1).
(I) CeUe analogie et ceUe identité ont été démontrée» par M. Letronne dans
DES AiNCIENS ÉGYPTIENS. 180
Ainsi, pour faire de Tannée alekandrine une année commençant par unéquinoxe ou un solstice» il n'y avait qu'à prendre un autre mois que celui de thoth pour mois initial do Tannée. Nous le voyons par V Hémérologe , qui est une table compa* rative donnant la concordance des mois en usage dans TAsie Mineure et en Syrie, après que Tannée julienne y eut été introduite j(l). Dans celle lable, le premier mois de Tannée alexandrine est indiqué comme étant celui de tybi^ qui commençait le 23 décembre, à un jour près du solstice. Cela donne une année qui, allant d*un solstice à Tautre, devient comp^raUe à toutes les autres années, qui, presque toutes, ont leur point initial à Téquinoxe d'automne, le 24 septembre.
Une table horaire, trouvée à Tehfa, en Nubie, et que j'ai expliquée ailleurs (2), présente la longueur des ombres pour les douze mois de Tannée. Cette table était divisée en deux parties, contenant chacune un semestre. Une seule des deux parties est conservée ; mais il est facile de deviner la composition de Tautre.
On y voit que le semestre, au lieu de partir de thoth et de comprendre les mois de thoth à méchir, commence au deuxième moisy kphaophi, et finit kphaménoth. L'autre semestre devait comprendre depuis pharmuthi jusqu'à thothj ce qui donne justement une année diyisée par les équinoxes.
Cette table, qui est de Tépoque chrétienne, avait été tracée sous le pronaos du temple de Tehfa {Taphis), alors converti en église. La division par les équinoxes, et commençant par pharmuthij se retrouve justement dans un calendrier agricole égyptien que nous a conservé le moine Cosmas (3), et que j'ai déjà cité. Ce calendrier est divisé en douze mois, dont chacun
90D quatrième article sur le Mémoire de M. Ideler touchaot Y Origine du zodiaque, {Voir Journ. des Savants, 1839, p. 651660.) {Note de Véditeur,) [T. I, p. 509.]
(i) Vuir cet Hémérologe, publié par Saiate-Crolx, Académie des inscriptioîis , ancienne série, l. XLVII, p. 66-84. {Note de Cédit,)
(2) Inscriptions grecques de l'Egypte. — Mémoire destiné au tome III de ce recueil interrompu par la mort de Tauleur; il Tavait communiqué d'avance aux Nouvelles annales des voyages, t. XVII, p. 3jS, avec deux plauclica. {Note de Fédit,) [T. I, p. 77.]
(3) Topograph, ciirist,^ ap. Moulf. Collect. ?iov., 1. 11, p. 338.
iOO RtrCHKRCHES SUR LE CALEiNDRlER
correspond à une production naturelle. Pharmuthi est le premier mois, comme dans la table horaire, et phaménoth le dernier. Je pense que celte division est ecclésiastique et fondée sur les Jejunia quatuor tempomim^ répartis aux équinoxes et aux solstices sur le 1", le 4«, le T et le 10® mois de Tannée. Mais elle n'en montre pas moins la facilité de diviser ainsi l'année fixe alexandrine.
La correspondance que nous donne VUémérologe peut, je crois, servir à nous indiquer l'époque encore inconnue où l'année julienne s'est uniformément introduite dans les calendriers des peuples orientaux soumis à l'empire romain. Cette introduction s'est faite en conservant les noms des mois employés chez chacun d'eux. Sur quinze de ces calendriers, il n'y en a qu'un qui commence à l'équinoxe du printemps, celui des Arabes; un seul qui commence après l'équinoxe d'automne (le 28 octobre), celui de Gaza et d'Ascalon; un seul qui commence plus irrégulièrement encore (le 12 décembre), celui des Cappadociens; mais les douze autres commencent uniformément le 23 et le 24 septembre. En prescrivant à ces divers peuples d'employer l'année julienne de 365 jours 1/4, les Romains leur permirent à tous de garder les mois dont ils se servaient depuis la fondation des monarchies macédoniennes, et à quelques-uns de ne rien déranger au point initial de leur année civile.
C'est inconlestablement ce que firent aussi les Alexandrins : non seulement ils conservèrent les douze mois égaux égyptiens de 30 jours et les épagomènes, mais même le point initial resta toujours le 1" thoth, placé au jour précis où il tombait fortuitement l'an 2S avant Jésus-Christ, par suite de la révolution de l'année vague.
Cette année devint, comme toutes les autres, facilement comparable avec Tannée julienne. Or la constance des rapports des provinces avec Rome, ainsi que Tassiette des impôts, rendaient cette facile concordance nécessaire.
On a ignoré jusqu'à présent à qui est dû ce grand bienfait de la domination romaine, et à quelle époque s'établit l'année
de 36S jours 1/4 dans TOrient. Usserius en reportait Torigine jusqu'au siècle d'Alexandre. M. Ideler a détruit cette opinion par une remarque fine et ingénieuse : c'est que le point initial de la plupart de ces années est placé le 24 septembre, c'est-àdire le jour même où César a mis l'équinoxe d*automne ; ce qui prouve assez clairement qu'elle dérive de Tannée julienne (!). Ce savant chronologiste, de son côté, pense qu'elle a été portée en Asie par les proconsuls romains, sous les premiers empereurs. On peut maintenant affirmer qu'elle est l'œuvre d*Auguste. L'époque connue de la réforme alexandrine me parait devoir donner celle de ces divers calendriers.
Jules César eut bien assez à faire pour introduire l'année julienne à Rome ; quand il aurait dès lors pensé à Tinti'oduire dans tout le monde romain, ce que nous ignorons, sa mort, arrivée l'année suivante, aurait interrompu l'exécution de ce projet.
La réforme de Tannée vague, à Alexandrie, Tan v d'Auguste, vingt ans après Tintroduction à Rome de Tannée julienne, est un fait qui ne peut pas avoir été isolé et qui doit tenir à un parti pris de simplifier tous les calendriers des peuples soumis à Rome. D'ailleurs, l'uniformité de ces divers changements, le principe constant qui paraît y avoir présidé, tout aniionce un grand plan, une pensée unique.
Or une réforme de ce genre ne s'introduit pas définitivement partout à la même époque. 11 y avait des répugnances à vaincre, des obstacles à surmonter. La plus ancienne date alcxandrine que j*aie pu reconnaître est celle de l'inscription du propylon de Dendérah, laquelle est de Tan xxxi. d'Auguste, Tan I" de Tère vulgaire (2).
J'ai déjà parlé des efforts de ce prince pour rendre à Tannée julienne la régularité que lui avait ôtée l'ignorance ou le mauvais vouloir des pontifes, comme il le fit Tan 746 de Rome ou huit ans avant Tère chrétienne. Ceci annonce, de sa part, le ferme propos xl'assurer l'œuvre de César. Or n'était-ce pas
(1) Weler, Vntersuch., p. 240, 241.
(2) Hechei'c/tes pour servir à l" histoire de VKgypte, p. 162 et siiiv.
là un moixient bien choisi pour en étendre le bienfait dans tout l'empire romain? L'entreprise avait été commencée dixsept ans plus tôt ; mais on peut croire que c'est à cette seconde époque seulement qu'elle fut consommée en Egypte, comme dans le reste des provinces asiatiques de l'empire.
J'ai indiqué toutes les raisons qui ont fait prendre aux Alexandrins la forme d'année qu'ils ont choisie de préférence à l'année égyptienne. Celle-ci non seulement ne présentait pas les mêmes avantages ; mais elle se trouvait en désaccord complet avec l'année julienne de Rome, avec les années juliennes des villes de Syrie et d'Asie Mineure ainsi qu'avec l'année agricole en Egypte.
En effet, on a vu (1) que le 1" thoth de l'année sothiaque tombait sur le 9 octobre de l'année julienne ; d'où il suit que le lever héliaquc de Sirius répondait, au 45 de payni ou du 10° mois; que les équinoxes et les solstices répondaient. du 19 au 20 des 2% S*, 8« et 11® mois, sans parler d'une autre grave difficulté qui sera indiquée dans le dernier mémoire.
Cette discordance complète et avec l'année julienne et avec les diversds circonstances de l'année naturelle, en Egypte, aurait été d'un grand embarras dans la pratique. Cela suffit pour expliquer ce qui fait que les Alexandrins n'ont point adopté l'année fixe égyptienne. Toute difficulté historique étant résolue à ce sujet, on va comprendre pourquoi les astronomes du Musée rie l'ont pas adoptée davantage.
A la vérité, on ne peut pas tirer de là une objection bien forte; autant vaudrait-il élever une difficulté contre l'existence de l'année alexandrine, de ce que Ptolémée, cent soixante et dix ans après son établissement, ne s'en est jamais servi.
On comprend la raison de sa préférence pour l'année vague ; les calculs des astronomes plus anciens étant rapportés à la foiTOe d'année qui subsistait toujours dans l'intérieur de TÉgypte, l'ère deNabonassar, calculée d'après cette même année, lui faisait une loi d'en continuer l'usage (2).
(1) p. 61 ci-dc3sus [p. 176].
(2) Au ivo eiccle, à Alcxaudrie, Théou emploie coucurremuieot TauDétt
Nous n'aurions pas trouvé cette raison, que le faît n'en serait pas moins certain, et Tannée alexandrine moins réelle.
il en serait de même des astronomes qui ont observé avant rintroductiou de Tannée alexandrine. Nous pourrions ignorer les motifs qui les ont guidés, que Texistencc de Tannée fixe n'en serait pas moins certaine.
Je crois pouvoir cependant en trouver une raison toute naturelle : c'est qu'ils ont eu besoin de lier leurs observations à celles de leurs prédécesseurs, qui étaient rapportées soit à des années de l'usage civil, soit à des périodes rattachées à ces années. Cqja devient évident par la date de ces diverses observations (1). En supposant qu'ils eussent connu Tannée fixe égyptienne, comme elle n'était point d'usage civil, ils pouvaient difficilement la préférer au calendrier usité par les Grecs ou par les Alexandrins, auxquels leurs travaux étaient destinés (2). Ainsi les neuf observations d'équinoxes de printemps et d'automne (3), celle d'une éclipse de lune (4), et trois observations lunaires, faites par Hipparque (5), sont toutes marquées d'après Tannée vague égyptienne, mais rapportées, soit à la période de Callippe, soit à Tère de Philippe Aridée. Les Égyptiens n'avaient point d'ère ; Hipparque devait donc prendre ou celle de Callippe ou celle de Philippe Aridée, dont les Grecs avaient Tusage.
Par la même raison, des éclipses, dès lors observées à Alexandrie, ont été marquées en dates égyptiennes et en années de la deuxième période de Callippe. Les occultations d'étoiles observées par Timocharis, à Alexandrie, ont été rapportées par lui à des mois attiques et égyptiens et à la période de Callippe (6).
vague égypUeDae et lanaée fixe alexandrine, rapportées toutes deux & lero de Nabonassar. {Commentaire sur VAlmag., VI, x, p. 332.) Au vi« siècle, Thiu», à Athènes, emploie l'année fixe alexandrine, rapportée ù l'ère de Dioclétien. (Voirie texte grec de cet auteur dana VAstronomia philolaica de Bouiliiaud, et comparer Ideler, Untersuch., p. 14.) {Addition et rectification de V éditeur,)
(1) D'après M. Ideler, Untersuch., p. 11-14.
(2) Ideler, Untersuch,, p. 273.
(3) Almag., III, ii, t. I, p. 153 sq. Halma.
(4) Id., VI, VI, t. I, p. 390.
(5) W., V, III et V, t. I, p. 293, 299 sq. et 304.
(6) Id., Vn, III, t. II, p. 26.
lui KECHERGHES SUR LE CALENDRIER
Je viens de passer en revue toutes les difficultés historiques qu'on avait élevées contre Texistence d'une année fixe égyptienne, et je pense qu'elles paraîtront résolues d'une manière satisfaisante. Il ne reste donc plus d'objection qui puisse infirmer un fait établi, d*ailleurs, précédemment, par des preuves positives. C'est le moment de reprendre l'histoire de celle année fixe, reconnue propre à Tancienne Egypte, d'en déterminer l'usage, et de montrer qu'elle se maintint jusqu'à la chute du paganisme.
§ m. — Usage de r année fixe égyptienne, son* caractère ~ et son histoire.
Reconnaissons d'abord comme constant que Tannée fixe, chez les Égyptiens, est restée étrangère à l'usage civil. La véritable année civile a toujours été l'année vague, comme, chez les musulmans. Tannée lunaire. Les fêtes et les cérémonies y étaient attachées et passaient successivement, ainsi que le 1" thoth, dans tous les jours de Tannée naturelle. C'est en cet état que Tannée civile fut trouvée par les Ptolémées. Fidèles à leur constante politique, de respecter les usages du pays, surtout ceux que la religion avait consacrés , ils adoptèrent Tannée vague, même pour les actes émanés de la cour et de l'administration. Seulement ils la mirent quelquefois en concordance avec le calendrier macédonien, pour la commodilé des rapports mutuels entre les deux peuples. De là celte double date qu'on trouve dans l'inscription de Rosette. Je n'ai rencontré, dans tous les monuments qui me sont connus, que six exemples de pareilles concordances contre un nombre considérable de dates simples, lesquelles sont toutes en style égyptien, même lorsque les actes émanent directement d'Alexandrie, ce qui prouve Tinfluence presque exclusive qu'avait acquise Tannée vague, même parmi les Grecs. Quant à Tannée fixe sothiaque, elle ne paraît nulle part. Mais il n'est pas douteux qu'elle dut servir, au moins dans les collèges de prêtres, à marquer constamment la concordance de Tannée
civile et religieuse avec Tannée naturelle, dont le commencement était invariablement fixé au lever héliaque de Sirius.
L'administration se servait-elle aussi de cette année comme moyen de concordance, pour rétablissement des impôts, au moins dans Tintérieur du pays? C'est là ce que nous ignorons encore, mais ce qui me paraît fort vraisemblable. La perception des impôts devait se régler sur les époques des cultures et des récoltes. D fallait donc les rapporter à certains points fixes de l'année naturelle, qui, aux yeux des Égyptiens, se confondait avec celle de 368 jours 1/4.
Dans un papyrus du Musée du Louvre, dont Tépoque précise ne m'est pas connue, mais qui est démonstrativement de l'époque ptolémaïque, et très probablement du temps de Philométor, Je trouve qu'un certain impôt (Tij; 5'j^->îp«ç) doit être perçu par semestre^ mais en comptant les mois du semestre d'hiver à 35 jours, et ceux du semestre d'été à 25 jours, ce qui équivaut à dire que les deux semestres seront, l'un de 210 jours ou de 7 mois, l'autre de 150 jours ou 5 mois (1). Ceci paraît -^
annoncer un règlement d'impôt établi sur une année fixe. Ce passage est curieux surtout parce qu'il se lie parfaitement avec un autre de Cosmas Indicopleustès, moine égyptien, qui écrivit sous les règnes de Justin et de Justinion, au vi® siècle de notre ère. Il nous fait connaître une espèce de calendrier rural divisé en douze mois, chacun d'eux désigné par son nom égyptien et par celui de la production principale de la teiTc en ce mois (2). Ce calendrier est en même temps divisé en quatre saisons, marquées par les solstices et les équinoxes, èapivr;, 66p'.vt;, jjLêTcxwp'.vif;, XstiiepivTQ. Le printemps contient les trois mois de phaménoth^ pharmtUhi et pachon; l'été, les deux suivants; l'automne, quatre; et l'hiver, trois : ce qui donne, pour la première moitié de l'année, celle de l'été, 5 mois; pour la seconde, celle de l'hiver, 7 mois. Il y a donc parité complète entre les deux divisions.
Sans insister plus qu'il ne convient sur ce rapprochement
11) On trouvera ce papyrus, sous le numéro 62, dans l'édition des Papyrus ffreci de C Egypte, annoncée ci-dessus» [p. 174], {Note de V éditeur,) (2) Topogr. christ, ni Collect. nova, t. H, p. 338.
curieux, il m'a paru, toutefois, qu il y a quelque chose d'assez frappant dans cette identité de divisions, à deux époques distantes de sept ou huit siècles ; Tune, où Tannée vague était seule usitée dans Tusage civil, Tautre, où, depuis environ six siècles, tout était placé sous Tempire du calendrier fixe. Ne peut- on pas en tirer un indice que, à Tune comme à l'autre époque, la perception des impôts était établie sur des points fixes de Tannée, subordonnée aux travaux agricoles ? Mais il faudrait, je Tavoue, des faits plus concluants pour démontrer qu'il en était ainsi. Ce n'est donc qu'une de ces indications qu'il faut au moins signaler, en attendant qu'elles trouvent leur place dans Tensemble des faits.
J'ai déjà montré que la connaissance de cette année fixe, ainsi que du mode d'intercalation tétraétérique, n'avait pas été tenue aussi secrète par les Égyptiens que Strabon le pensait. Pline nous a appris qu'Eudoxe l'avait obtenue, puisque son lustman n'est que la tétraétéride sothiaque. Notre papyrus confirme ce précieux renseignement. Non seulement Eudoxe, mais Démocrite, quarante ou cinquante ans plus tôt, ont connu cette particularité du calendrier. Ils Tavaient consignée dans leurs parapegmes ; et même l'indication toute sommaire qui en était donnée montre assez qu'ils n'ont pas regardé ce renseignement comme quelque chose d'insolite et de mystérieux. On n'annonce de cette manière qu'une chose ordinaire ou, du moins, qui n'est pas éloignée de Tusage.
11 semble donc que Tannée fixe a été, chez les anciens Égyptiens, d'un emploi moins restreint que Strabon ne Ta cru. Des voyageurs qui, comme lui et Dîodore, n'ont fait que passer en Egypte, ont pu ignorer un fait qui, étant étranger au calendrier usuel, ne se révélait qu'à ceux qui, comme Eudoxe et Démocrite, restaient longtemps dans le pays, ou s'occupaient spécialement d'astronomie et de calendrier. Sans avoir jamais empiété sur le rôle de Tannée vague dans Tusage civil et religieux. Tannée fixe a toujours été prescrite dans les collèges de prêtres et dans Tadministration, de manière à fournir une concordanrce perpétuelle.
Ceci nous explique plusieurs faits in ternissants, qui, jusqu'ici, sont restés d<îs énigmes. On conçoit, en effet, que Tusage de faire parcourir aux fêtes et aux cérémonies religieuses successivement tous les jours de Tannée sothiaque a dû subir quelques exceptions; et, par exemple, s'il y avait des fêtes qui, par la nature même de leur institution, fussent liées à des points fixes, tels que les solstices et les équinoxes, ou bien à des circonstances agricoles, il était impossible de n'en pas conserver au moins la commémoration à Tépoque fixe à laquelle elles se rapportaient, dans le cas même od elles seraient restées attachées d'ailleurs aux jours de Tannée vague. Ce n'est là qu'une conjecture, pourtant fort probable, puisqu'elle semble une suite naturelle de Texistence d'une année divisée en mois. Cette conjecture est confirmée par une observation qui n'est pas sans importance.
Il est naturel de se demander pourquoi l'auteur de l'ouvrage contenu dans notre manuscrit (1), ouvrage à Tusage des Grecs, au milieu de renseignements qui n'ont rien d'égyptien, avait consigné la date égyptiemie du solstice d'hiver, et pourquoi il donne cette date seule, d'après Eudoxe et Démocrite, à Texclusion des trois autres points, à savoir le solstice d'été et les deux équinoxes. En voici la raison : ces deux observateurs,^ ayant appris en Egypte quel était le point auquel les Égyptiens rapportaient le solstice d'hiver, dans la tétraétéride fixe, ont pris soin de le marquer comme un moyen de déterminer les autres points de Tannée, par l'intervalle qu'ils attribuaient aux quatre saisons ; c'est ce qu'on voit par tout ce qui accompagne l'indication dans cet endroit du papyrus.
Quant au choix qu'ils ont fait du solstice d'hiver, placé au 19 ou au 20 d'athyr, de préférence à tout autre point, il s'explique par l'importance particulière que les Égyptiens attachaient à ce jour, en raison de la grande fête (Tlsis, et ici se trouve une coïncidence remarquable entre le texte de Géminus et celui de notre manuscrit. Géminus est le plus ancien auteur
(1] Voir § I de ce seeond Mémoire, p. 174-176 ci-dessns.
qui nous ait fait connaître cette' particularité. Après avoir exposé la nature de Tannée vague et la rétrogradation de i jour en 4 ans, de dix jours en 40 ans, et de 1 mois en 120 ans; ainsi que le déplacement qui en résulte pour les fêtes, il ajoute (1) : « Voilà ce qui cause Terreur répandue chez les Grecs depuis de longues années, erreur qui s*est maintenue en crédit jusqu'à notre temps. La plupart des Grecs croient que le solstice d'hiver a lieu en même temps que les Isia (fêtes dlsis), suivant les Égyptiens et Eudoxe ; ce qui est complètement faux, car ces fêtes sont maintenant séparées du solstice de tout un mois. » Il dit encore plus bas : « C'est le comble de Tignorance que d'admettre que le solstice d'hiver annve pendant les fêtes, suivant les Égyptiens et Eudoxe. »
Dans ce passage, qu'on n'a jamais pu comprendre, Géminus oppose sa propre opinion à celle de la plupart des GrecSy qui attachaient les Isia au solstice, malgré Teffet de Tannée vague, et il nous apprend, ce qui est bien singulier, que Terreur qu'il attaque est celle des Égyptiens et à! Eudoxe. Quand on admettrait qu'Eudoxe se fût trompé, il est bien difficile de croire que les Égyptiens eux-mêmes eussent partagé cette erreur capitale sur une circonstance si grave de leur propre religion. On ne peut, en vérité, donner à Géminus raison contre tout le monde. Il a dû faire ici confusion, faute d'avoir remarqué le double caractère, /îa:e et vague ^ de certaines fêtes.
Celles d'Isis étaient certainement dans ce cas; elles se célébraient au mois A'athyr fixe (du 19 au 20), à l'époque du solstice, et, en même temps, du 17 au 20 du mois à'athyr vague. C'est là ce qui Ta trompé. Géminus vivait à une époque où le jour vague de la célébration des Isiaques tombait à un mois du solstice, ce qui répond à Tan 70 avant notre ère (2). Il a cru que les Égyptiens, Eudoxe et beaucoup de Grecs, se trompaient en attachant cette fête à im point fixe ; mais c'est do son côté qu'est Terreur.
Tout ce qui ressort pour nous de son témoignage, c'est que
(1) Gemin., Isagog., c. vi, p. 33-34 (Petav. Uranol.).
(2) PeUv. in VranoL, p. 4H, A.
les Égyptiens el Eudoxe admettaient cette fixité, ainsi que la coïncidence du mois d'athyr fixe avec la célébration des fêtes dlsis. Cela nous explique, delà manière la plus satisfaisante, pourquoi, dans notre papyrus, c'est la date égyptienne du solstice d'hiver, et non pas une autre, qui est donnée. Elle était en effet, la plus importante de toutes, étant marquée par la plus grande fêle de l'année (1).
Le nom d'Eudoxe, cité par Géminus en cette occasion; montre que cet astronome avait parlé dans son ouvrage et du solstice d'hiver et de la fête dlsis. Ce n'est donc pas sans raison que l'auteur de notre manuscrit Ta cité pour le même fait.
Les rapprochements qui précèdent suffisent déjà pour établir la double célébration des fêtes isiaques ; elle est démontrée par ceux qui suivent.
L'auteur du Traité sur Isis et Osiris, attribué à Plutarque, vivait dans le n« siècle de notre ère, un siècle et demi après l'établissement du calendrier fixe alexandrin. Aussi toutes les dates qu'il donne se rapportent-elles à ce calendrier. Cependant, comme tous les compilateurs, il a fait plus d'une confusion. Ainsi il parle de la Triacas du mois épiphi (2), pendant laquelle le soleil et la lune sont sur une même droite, comme si les mois égyptiens étaient lunaires; ailleurs (3) il dit que les Égyptiens placent la mort d'Osiris le 47 du mois d'athyr, où la lune est dans son plein.
De ces deux passages et d'un troisième (4), La Nauze avait conclu l'usage d'une année lunaire en Egypte, où cette espèce d'année est toujours restée inconnue (3). La nature du calen-
(1) M. Bœckh, dans un ouvrage récent el profond [Ueber die vierjsehrigen Sonnenkreise der AUen, Berlin, 1863), donne au passage de Géminus une interprétation qui le justifierait de toute erreur ] il est loin, d'un autre côté, d'accorder au papyrus astronomique l'autorité que lui reconnait M. Letronne, en ce qui concerne l'existence d'une année dite sothiaque, commençant du 9 au Id octobre julien, et distincte de la véritable année sothiaque ^ dont le point initial était marqué par le lever héliaque de Sirius. {Note de Véditeur.)
(2) De Isid. et Osif\, c. lu, p. 467, Reisice.
(3) C. xui, p. 450.
(4) C. xii, p. 368.
(5) Acad. des inscr., XVI. p. 195, 196.
drier employé dans les notions qu'a recueillies l'auteur du Traité ressort cependant de quelques indications. Ainsi il dit que le soleil quitte le tropique d'hiver, pour s'avancer vers celui de Tété, dans le septième mois de Tannée (1). En effet, selon le calendrier alexandrin fixe, le solstice d'hiver avait lieu dans le mois de phaménoth, 'qui est le septième mois.
Les fêtes d'Isis étaient en même temps une commémoration de la mort d'Osiris et de la découverte de son corps par Isis. L'auteur les met au H d'athyi- (2), ou plutôt du 17 au 20(3). Il ajoute que, dans ce mois, le soleil parcourt le Scorpion, ce qui est parfaitement exact, car le soleil entrait dans ce signe vers les derniers jouçs de phaophi, et employait à le parcourir les vingt premiers jours d'athyr.
A ce mois <îonvient encore ce qu'il dit ailleurs, qu'on faisait les semailles en athyr, qu'il appelle [jltjv axépijjioç (4), et que les vents étésiens ayant cessé, le Nil se retire et la terre se découvre, circonstances qui s'appliquent bien au mois de novembre, auquel répond Tathyr du calendrier alexandrin. Mais il revient, sans s'en douter, à l'ancien athyr de Tannée sothiaque, quand il dit que, la nuit étant allongée et Tobscurité augmentée, les prêtres sacrifient, en l'honneur d'Osiris, un bœuf dont les cornes sont dorées et le corps couvert d'un vêtement noir. Ici il s'agit de la fête d'Osiris, fixée au solstice d'hiver. •
Il confond donc les deux athyrs : les Égyptiens continuaient de fêter Isis et Osiris à l'époque du solstice, ce qui n'avait lieu au mois d'athyr que dans Tannée sothiaque ; car, dans le calendrier fixe alexandrin, la fête répondait au milieu de choïak.
Qu'il en fût réellement ainsi, cela est prouvé par les deux rapprochements qui suivent :
Achille Tatius, qui florissait au commencement du v* siècle
(1) G. LU, p. 467.
(2) C. xLii, p. 450. — G. XLii, p. 405, avec la note de Reiske sur le premier passage.
(3) G. XXXIX, p. 446.
(4) C. Lxix, p. 489.
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de notre ère^ affirme que les fêles dlsis se célébraient encore de son temps à l'époque du solstice (1).
Son témoignage est confirmé par une inscription de Philes, qui fait mention de la venue des prêtres dans cette île, pour célébrer la fête dlsis, entre le 15 et le 23 de choïak, Fan 169 de Dioctétien, ce qui répond au 11 et 19 décembre de Tan 4S3 de J.-C. (2). Le 23 choïak est le jour du solstice qui répondait alors au 20 décembre, comme Téquinoxe du printemps au 20 mars, mais que Ton pouvait, dans Tusage, mettre au 19 de ce mois. C*est, en effet, au 19 mars qu'Anatolius, cité par Eusëbe, plaçait Téquinoxe du printemps.
Ainsi, soixante ans après l'édit de Théodose, Tancien usage de célébrer les fêtes dlsis à Tépoque du solstice subsistait toujours. D'un point fixe de Tancicn calendrier elles avaient été transportées à un point fixe du calendrier nouveau. En effet, il est évident que, si les fêtes dlsis avaient été placées seulement au 17 ou au 20 d'athyr vague, elles se seraient retrouvées à ce jour vague,* au moment où le calendrier alexandrin fut établi, et nous les retrouverions à ce même jour dans les dates alexandrines , qui représentent celles, de Tannée vague, au moment où elle fut rendue fixe. Au contraire, nous les voyons rapportées au mois de choïak, qui est celui dans lequel le solstice a lieu ; donc elles y ont été transportées pour maintenir la date fixe de leur célébration.
N'est-ce pas encore là un indice bien frappant de la persistance des usages religieux, chez les Égyptiens, que de voir l'époque d'une fête traverser ainsi toutes les vicissitudes du calendrier pour se retrouver, au milieu du v° siècle de notre ère, au même point où elle avait été placée à l'époque si reculée de son institution ? Nous en avons montré d'autres exemples, surtout dans le § IV du Premier Mémoire.
La grande fête d'Isis était-elle la seule qui fût dans ce cas? Les monuments nous manquent pour décider la question ; mais toutes les probabilités sont pour la négative.
(1) Ach. Tat, Isag. in Phxnom,, p. 146 C, où il faut traduire incidit, .
(2) MatétHatixpoiir servir à Vhist. du christianisme, ip.l2, 73 (1" séiie,t. I, p. 63 j.
Il est, en effet, naturel de croire qu'il en fut ainsi de toutes celles qui, par elles-mêmes, n'avaient de sens que rapportées à Tannée agricole. C'est, du reste, une question pour laquelle il faut attendre des renseignements ultérieurs (1).
J'ai délerminé, autant qu'il m'a été possible de le faire, quant à présent, quel était le vrai caractère de Tannée fixe égyptienne. Son usage dans les temples, au moins comme moyen de concordance, est un point assez clairement établi. Il reste encore à savoir si cet usage, comme je le pense, s'étendait à certaines parties de l'administration.
Dans tous les cas, cette année, évidemment, n'a pas été tenue aussi secrète par les Égyptiens qu'on pourrait le croire. Démocrite et Eudoxe l'ont connue ; d'autres Grecs ont pu la connaître, tout au moins apprendre vaguement que les Égyptiens avaient une année qui ramenait les saisons au même point. Par exemple, je pense qu'Hérodote a pu en entendre parler. C'est du moins ainsi qu'on explique assez naturellement un passage de cet historien, qui a toujours embarrassé les conimentateurs. Au second livre (2), il fait mention de Tannée égyptienne de 365 jours, et il lui donne pour caractère particulier de ramener les saisons au même point. Mais il est impossible que personne, en Egypte, ait dit pareille chose à Hérodote de Tannée vague, dont Teffet était justement le déplacement des saisons. Il faut donc que cet historien ait appliqué à Tannée vague ce que les prêtres lui auront dit de Tannée de 363 jours 1/4. La première, étant Tannée civile cl usuelle, a pu être la seule qu'Hérodote ait connue. Il aura donc joint deux idées distinctes par ignorance du sujet.
(1) Ces renseigoemenls n'ont pas fait défaut, si, comme le pense M. Lepsius, qui connaissait les opinions de M. Letronne sur ce point, et qui les partageait, les inscriptions hiéroglyphiques de l'ancien empire indiquent des jours de sacrifices rapportés aux dates de l'année naturelle; si surtout celles du tombeau de Num-Hotep, à Beni-Hassan, entendent par la fête du commencement de Vannée solaire celle qui avait son point initial uu lever héliaque de Sirius^, et par la fête de la grande année celle qui solennisait la période quadriennale d'intercalation, Vïxo^ xax' AlyvTiTiov; TeTTotpcijv eviavTwv d'Horapollon (H, lxxxix), dont chaque quart (tixapTov, 1, v) est l'année lixe. (Voy. Lepslus, ChronoL der JEgypter, Einleit., t. I, p. 148-156.) {Note de Véditeiir.)