‹ uvres complètesChapitre 10 sur 30 · IMAM' I · texte numérisé non relu

IMAM' I

a De Marcia, la bien aimée, qui semble te prier encore, ô sainle Ame, de la tenir pour ta compagne. Au nom de son amour, laisse-toi fléchir pour nous.

u Laisse-nous aller au travers de tes sept royaumes. Je me louerai de toi auprès d'elle, si tu ne dédaignes point que ton nom soit prononcé là-bas. »

Alors il répondit : « Marcia fut si agréable à mes yeux tant (pie j'habitai de l'autre côté de la terre, qu'autant de grâces elle voulut de moi, autant elle en obtint.

« Maintenant qu'elle demeure au delà du fleuve maudit, elle ne saurait plus me toucher, en vertu de la loi qui fut faite quand je sortis des limbes.

« Mais si une dame du ciel te pousse et te conduit, comme tu l'assures, il n'est pas besoin de discours flatteurs, c'est assez que tu réclames mon aide en son nom.

ce Va donc, et fais en sorte de ceindre celui-ci d'un roseau sans feuille et de lui laver le visage, de manière à effacer toute souillure.

« Car il ne conviendrait pas de se présenter, l'œil encore couvert de quelque nuage, devant le premier des ministres que tu vas voir, qui est un des habitants du paradis.

« Cette petite île qui nous environne là-bas, là-bas, vers cette humble plage que battent les ondes, porte des roseaux sur son humide limon.

« r\ulle plante qui donne des feuilles ou dont la tige s'endurcisse ne peut y prendre vie, parce qu'elle ne plierait pas sous le choc des flots.

« Ensuite que votre retour ne se fasse point de ce côté; le soleil, qui maintenant se lève, vous montrera où vous

Premier il monte a più lieve salita.

31 Cosi spari; ed io su mi levai

Senza parlare, e lutto mi ritrassi

Al Duca mio, e gli occhi a lui drizzai.

38 Ei comincio : Figliuol, segui i miei passi : Yolgianci indietro, chè di qua diehina Questa pianura a' suoi termini bassi.

V alba vinceva l'ôra maitulina, Che fuggia innanzi, si che di lontano Conobbi il tremolar délia marina.

w Noi andavam per lo solingo piano

Corn' uom che torna alla smarrita strada, Che infino ad essa li par ire invano.

M Quando noi fummo -dove la rugiada

Pugna col Sole, e per cssere in parte Ove adorezza, poco si dirada;

ï2 xVmbo le mani in su i' erbetta sparte Soavemente il mio Maestro pose; Ond' io che fui accorto di su' arte, Porsi ver lui le guance lagrimose :

Quivi mi fece tutto discoperto Quel col or che Tlnferno mi nascose.

ii Venimmo poi in sul lito diserto,

Che mai non vide navicar sue acque Uom, che di ritornar sia poscia esperto.

45 Quivi mi cince, si corne altrui piacque : 0 maraviglia ! che quai egli scelse L' u mile pian ta, cotai si rinacque 16 Subitamentc là onde la svelse.

pourrez attaquer la montagne par unepcnleplusdouce.»

A ces mots il disparut, et moi je me levai en silence et je me serrai contre mon guide et je fixai mes yeux sur lui.

11 commença : « Mon iils, suis mes pas, retournons en arrière, car de ce côté la plage s'incline doucement jusqu'à sa dernière extrémité. »

Déjà l'aube chassait l'heure de matines qui fuyait devant elle, en sorte que de loin je reconnus le frémissement de la mer.

Nous cheminions sur la plage solitaire, comme un homme retourne au chemin qu'il a perdu, etcroit perdre ses pas jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. .

Quand nous fûmes à l'endroit où la rosée résiste au soleil et, protégée par l'ombre, s'évapore peu,

Mon maître posa doucement ses deux mains étendues sur l'herbe fraîche, et moi je m'avisai de son dessein.

Je lui présentai mes joues baignées de larmes, et il y fit reparaître les couleurs que la fumée de l'enfer avait radiées.

Nous arrivâmes ensuite sur le rivage désert qui ne vit jamais naviguer sur ses eaux un homme capable d'en revenir.

Là il me fit une guirlande comme on l'avait voulu. 0 merveille! telle il avait cueilli l'humble plante, telle une autre renaquit soudain au lieu même où il lavait arrachée.

J'ai donc entrepris de commenter la Divine Comédie. C'est un travail effrayant et qui voudra plusieurs années. — Mais rien de plus conforme aux besoins et aux habitudes de l'enseignement. Pour cela, deux méthodes. — Méthodehistorique, les lois de l'esprithumain, vues généralessur chaque sièclelitléraire, l'étude descirconstances qui réveillèrent, qui provoquèrent le génie, des inspirations qui visitèrent les grands hommes. — Méthodeexégétique, la critique des textes, nécessaire pour compléter, pour vérifier les aperçus de l'histoire. C'est le seul moyen de connaître les procédés du génie. L'inspiration est fréquente, mais souvent elle expire devant les difficultés de l'exécution, elle s'éteint dans la lutte contre les obstacles, elle se perd dans les détails. Le propre du génie, c'est de conserver l'inspiration au milieu des difficultés, des luttes et jusqu'au fond des derniers détails. Son triomphe, c'est de forcer l'instrument et la matière rebelle, et de faire passer l'idée dans le marbre, dans la toile ou dans le mot. Il faut donc étudier les mots. Voilà pourquoi renseignement s'est fait par voie de commentaire. Homère dans l'antiquité, Virgile au moyen âge, Dante à la renaissance. Voilà les livres qui ont attaché sur eux des milliers de scoliastes, d'interprètes, de commentateurs; ce sont ceux aussi qui ont fait des révolu-

tions, fondé dos Etats et des écoles, tenu en haleine l'esprit des peuples; d'où sont sorties toutes les connaissances humaines, théologie, jurisprudence, philosophie, littérature.

Commentaires minutieux, recherches, critique des textes, discussion des variantes; rien n'est plus glorieux que ce respect. Comme ces monuments, la cathédrale de Strasbourg, par exemple, qui nourrissent toute une trihu d'ouvriers employés à leur entrelien, ainsi ces grands ouvrages ont besoin d'être conservés pièce à pièce.

C'est l'honneur de ces écrivains immortels d'être pour ainsi dire chargés de faire exécuter la loi du travail, de ne pas permettre à l'esprit humain de s'endormir, de lui poser des questions qui le tourmentent; et, en le faisant penser d'après autrui, de le forcer à penser d'après lui-même. Le commentaire, c'est la méditation. Comme il faut la parole pour exciter l'attention de l'enfant, de même il faut un enseignement qui commence l'éducation des intelligences, qui les féconde. Socrate inspire llalon, Homère fait Virgile et Virgile a fait Dante.

Dante était destiné à cette gloire de prendre place parmi les maîtres qui l'avaient précédé, d'exercer la magistrature de la pensée, d'avoir des disciples, d'être commenté à son tour. — Voici comment Benvenuto entend l'explication de ce poème : « Lumière qui éclaira l'Italie, % (rites voilées sous la fiction, doctrine cachée sous des sens divers; car j'y découvre l'histoire et la poésie, la science de la nature et celle des mœurs, l'antiquité et les temps modernes, tout ce qu'il y a de plus grand et de

plus familier, et pour tout dire, en un mot, tout l'ensemble des choses divines et humaines. » (Benvenut. Proœm.) En Italie, la chaire de Dante est tombée avec la liberté. Il est juste qu'elle se relève en France, sur une terre libre, dans cette université de Paris dont Dante fut l'élève, en réparation de l'exil qui fut prononcé contre lui au nom d'un prince français.

Mais, si le commentaire se fait à la manière de Benvenuto, s'il embrasse toutes les choses divines et humaines, s'il dure dix ans, il est à craindre que peu d'auditeurs l'accompagnent jusqu'au bout l. — Mais Danfe est tout entier dans chaque partie de son poëme. Ses passions, son savoir, son génie, le suivent partout. On ne lit pas trois chants de suite sans y trouver toutes les ressources de ce puissant esprit.

Amoureux de la clarté, nous nous défions des livres qui ont besoin de commentateurs. Il est faux que les livres soient faits pour être lus. 11 y a d'abord les livres faits pour n'être pas lus, et ce sont les mauvais. Il y a ceux qui sont faits pour être lus seulement : ce sont les médiocres. Les grands livres, les beaux livres, sont faits pour être médités, étudiés, commentés : ce sont ceux qui tiennent plus qu'ils ne promettent, dont chaque parole porte une lumière, une inspiration, un enseignement, Homère, Virgile; parmi les modernes, Bossuel, Racine. — En philosophie, Aristote et Platon. — L'Écriture sainte même a besoin de ce commentaire perpétuel qui est la tradition de l'Eglise ; et ceux qui la rejettent

1 Benvcnuto d'imola mit dix ans à commenter la Divine Comédie. Boccace mourut au dix-.-eptième chant.

COMMENTAIRE Hl" CHANT I. 35

sont condamnes au désordre de leurs interprétations

arbitraires. — C'est assez de grands exemples pour justi lier la Divine Comédie.

Rien de plus injuste que le dédain pour les commentateurs. — Les plus beaux génies se sont formés de la sorte. Voyez Bossuet : quand il prend un texte, il l'entoure de lumières, elles deviennent des éclairs, des foudres; il semble que la parole de Dieu retentisse encore du haut duSinal parmi les tonnerres. Ce ne serait pas hop d'une vie consacrée à commenter Dante, à faire comprendre, à faire aimer ce grand homme et les choses plus grandes que lui qu'il aima et qu'il chanta. Toute l'éducation du moyen âge se fondait sur ces principes : les professeurs étaient lecteurs. — Le 5 octobre 1373, dans une assemblée nombreuse réunie à l'église Saint-Etienne, près du Ponte-Vecchio, à Florence, on vit monter en chaire un homme célèbre par beaucoup d'écrits, Boccace, engagé pour cent florins. Par un décret du 9 août, la république florentine avait ordonné que Dante serait lu et expliqué publiquement. C'était une tardive réparation. Ravenne n'avait pas voulu rendre les ossements du poète. On lisait ces mots sur sa tombe :

llic claudor Dantes, patriis extorris ab aris, Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

Boccace commença en ces termes : « La nature humaine, encore qu'enrichie de tant de privilèges par le Créateur, est néanmoins si faible, qu'elle ne saurait faire nulle chose, si petite qu'elle soit, sans la grâce divine.

ôj LE PURGATOIRE.

Ce que voyant, les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes nous engagent à demander simplement cette grâce et à la solliciter de tout l'effort de notre dévotion, au moins au commencement de nos actes... Au moment donc où je me charge d'un poids beaucoup plus lourd qu'il ne convient à mes épaules, c'est-à-dire d'expliquer le texte, savant, la multitude des histoires et l'élévation des pensées cachées sous le voile de la Comédie de notre Dante, et particulièrement devant des hommes d'une haute intelligence et d'une admirable perspicacité comme vous l'êtes en général, Seigneurs florentins, certes je sens plus que jamais le besoin d'un tel secours. A ces causes, afin que mes paroles tournent à l'honneur età la gloire du très-saint nom de Dieu, à la consolation et à l'utilité de mes auditeurs, avant d'aller plus loin, j'entends invoquer aussi humblement que je puis l'assistance de Dieu, me fiant beaucoup plus en sa bonté qu'en mon mérite. » — Rien n'est plus touchant, que cette émotion. Justice à rendre à un grand homme. — Nous avons à rendre justice à un grand siècle : c'est un ouvrage nouveau que nous tentons.

Dans la chaiie de Florence, Philippe Villani, Filelle, Landino. L'auditoire grossissant, il fallut aller dans l'église du Dôme. — La chaire de Dante finit au seizième siècle avec la liberté.

(Commentaires traditionnels du quatorzième siècle.) Pierre et Jacques, fiïs de Dante. —A Bologne, 1375, Benvenutu d'Imola; à Pise, 1386, Francescoda Buti. Venise, Gahriello Squarro. Plaisance, Philippe de Beggio, 1 399. — Matthieu Yisconti , archevêque de Milan, réunit deux théologiens, deux philosophes, deux citoyens de Florence.

Les chaires ne suffisent pas. — Anonyme appelé l'Ottimo, 1334.

Jacopo délia Lana, et le Falso Boccaeio. (Commentaires érudits des quinzième et seizième siècles.) Au concile de Constance, 1410, Jean de Serravalle, évêque deFernio, commente la Divine Comédie pour le cardinal de Saluées et deux évoques anglais. (Commentaires du seizième siècle.) Vellutello Danielle, le Tasse, Galilée, Bellarmin. Aux deux siècles suivants, l'étude de Dante est négligée; elle se ranime à la lin du siècle dernier. (Commentaires littéraires, philologiques du dix-neuvième siècle.) Alfieri, Monti, Foscolo, Tommasco, Pellico. Toute cette génération nouvelle soit de l'étude de la Divine Comédie.

Les ails s'inspirent de la Divine Comédie : Orcagna reproduit YEnfer à Piseet à Santa-Maria-Novella. Luea Signorelli, à Orvieto. Michel-Ange, à la Sixtme. Raphaël, au Vatican, place Dante dans la Dispute du saint -sacrement. — Nous pouvons commenter Dante en si lu «une compagnie.

Terc. h. — Paganisme de l'ixvocation, souvenir d'Ovide :

Picrus lias genuit Pellseis dives in agris Raucaque garrulitas studiumque immane loquendi.

Ce n'est pas une distraction de Dante, il en fait système. Son enfer est peuplé des habitants de l'enfer païen. Il invoque Apollon à l'entrée du paradis, et appelle le Christ : 0 sGinmo Giove, che fosti per noi crocefisso. On a reproché la môme confusion au Tasse dans son enfer; à Rfflton qui fait danser les Heures et les Nymphes au paradis terrestre; à Camoéns supposant un conseil des dieux Bacchus, Vénus, Téthys. — On a coutume d'expliquer cette erreur par les excès de la Benaissanee. Celte explication est insuffisante.

Dante est nourri des poètes latins, Virgile, Lucain, Ovide, Stace, qui sont sa société familière. Tous les poëtes latins dans renseignement scolastique. Chaires pour l'interprétation d'Ovide. Les écoles bénédictines d'Allemagne au dixième siècle. — Boswitha, et son admiration pour Tércnce. — Poèmes sur Troie, sur Dédale, sur Œdipe.

Riais le paganisme n'est pas seulement chez les savants. Au huitième siècle, les Lupercales sont célébrées à Borne. Au neuvième, temple de Jupiter sur le Saint-Bernard, statue d'Hercule à Milan,

statue de Mars à Florence, culte d'Anténor àPadoue. Poésie popului te latine. Chant de Modène, 924. Après une invocation du Christ, on trouve ces vers :

Et dum Hector vigil exstilit in Troja, Non eam cepit Jïaudulenta Grsecia; Vigile voci avis anser candida Fugavit Gatlos ex aice Romulea.

Il y a toute une tradition elassique au moyen âge. Elle l'honore. C'est une preuve de sa tolérance, qui ne s'effraye pas; c'est un des secrets de son génie, qui ne recule pas devant l'étude.

Nécessité du travail pour féconder le génie, et de la foi pour féconder le travail. La volonté, c'est le plus grand maître du génie. — Quemanque-t-il aux hommes de nos jours? — Ils ont beaucoup de velléités, beaucoup de pensées généreuses, pas de résolutions; jamais peut-être il n'y eut plus de grands talents, pas même au dix-septième siècle ; mais cette indécision, ce vague, cette mollesse de cœur, trahissent nos destinées et ne nous laissent pas aller jusqu'au bout.

.... Nec ultra Esse sinunt

Dante a fait comme Michel-Ange. Au commencement dtrseizième siècle, Rome était encore pleine de ruines; le pape chargea Michel-Ange Buonarotti de les utiliser. 11 y avait à l'orient de Rome des thermes élevés par Dioclétien, dont les colonnades et les murs inutiles faisaient l'admiration de tout le monde. Le grand architecte lia ces constructions par d'autres;. il employa ces fondations solides, ces colonnes qui gardaient la trace

du ciseau grec; il en fil Sainte-Marie-des-Anges, une des plus belles églises de la ville éternelle. Aujourd'hui ceux qui la visilenl regrettent quelquefois que les ruines antiques ne soient point restées comme le temps les avait . faites, sans que les hommes y portassent les mains. Tour moi, quand je les parcourais, il me semblait qu'on n'avait pu rien faire de plus pour ces ouvrages admirables que de leur rendre ce que veulent tous les monuments, une destination; de leur faire supporter un toit, abriter un autel, accueillir des pèlerins et des prières, de les ranimer en quelque sorte et de les ressusciter. Dante a agi de même; il a trouvé dans Boèce, dans Virgile, dans Aristote, de beaux fragments d'antiquité; il les a relevés de la poussière pour en faire "des colonnes de son édifice.

§. Les quatre étoiles. — Dante se représente la montagne du purgatoire dans l'hémisphère austral, aux antipodes. Le paradis terrestre la couronne et s'élève jusqu'à la sphère du feu.

Conformité de cette opinion avec celle du moyen âge. La croyance aux antipodes n'était point une hérésie. Géographie poétique. Le paradis terrestre placé dans l'hémisphère inconnu, et touchant au ciel. G st l'opinion de saint, Avitus, saint Isidore, saint Jean.Damascène. Légende de saint Brandan et de saint Amaro, allant à la recherche du paradis terrestre. Influence de ces légendes sur les navigations du quinzième siècle. L'île Saint-Brandan au traité d'Evora1. Christophe Colomb croit toucher au paradis terrestre.

i. i plus belle constellation de l'hémisphère austral est la Croix du Sud. On la voit de Méroé et de tous les lieux à moins de quatorze degrés de la Ligne ; elle est décrite dans le catalogue de Ptolémée. Elle figure dans un globe construit par l'Égyptien Abou-Cassem en 1225.

1 L'ile supposée de S;iint-Brandan est citée clans le traité d'Évora, conclu, entre l'Espagne et le Portugal, pour le partage éventuel des terres à découvrir. G. A II.

Améric Vespuce écrit à Pierre-François de Médicis : « Il me semble que dans ses vers Dante a en l'intention de décrire par les quatre étoiles le pôle de l'autre hémisphère. Et jusqu'ici je n'ai nul doute qu'il n'en soit ainsi ; parce qu'en effet je vis quatre étoiles qui figuraient une amande, et qui avaient peu de mouvement. » — Voyage de Marco Polo; de retour en 1295. 11 a visité les îles de la Sonde et dit de celle de Sumatra : a Je vous dirai une chose qui semblera merveilleuse à tout homme, c'est que cette île est si loin vers le sud, qu'on n'y voit l'étoile polaire, ni peu ni beaucoup. » Opinion conforme de M. de llumboldt. (Histoire de la géographie du nouveau continent.)

8-U . — Caton, gardien du purgatoire, les quatre étoiles, symbole des quatre vertus cardinales qui se reflètent sur lui. Est-ce un caprice du poëte, ou un dessein arrêté?

C'est d'abord une imitation de Virgile. Au huitième chant de Y Enéide, bouclier d'Enée. Enfers peuplés de souvenirs romains; Catilina suspendu à un rocher menaçant

Secretosque pios, his dantem jura Catonem.

Ce point touche d'ailleurs à tout l'ensemble des idées politiques, philosophiques et poétiques de Dante.

Traité De Monarchia. — La civilisation est le but du genre humain dans le temps. Il n'y peut arriver que par l'unité de gouvernement, toute l'histoire travaille à procurer l'unité politique du monde. L'empire, ou le droit de réunir le monde sous une seule loi, déféré par la Providence aux Piomains. Les Romains en étaient les plus dignes. Sénat, peuple et grands, citoyens, tous n'ont travaillé qu'au bien général de l'univers. « Ne faut-il pas dire qu'ils ne songèrent qu'au bien général, tous ceux qui, par leurs sueurs, par la pauvreté, par l'exil, par la perte volontaire de leurs enfants, de leurs membres, de leur vie, ont travaillé à la félicité publique? » Cincinnatus, Fab'.icius, Camille, les Décins. Laissez-moi citer encore cet ineffable sacrifice du très-sévère défenseur de la liberté, Marais Caton, qui, pour embraser le monde de l'amour de la liberté, montra à quel prix il l'estimait en aimant mieux sortir libre de la vie qu'y demeurer esclave !

Convito, trattato IV, cap. iv et v. — Il reprend la même thèse.

COMMENTAIRE OU CHAKT I. 41

11 montre comment la Providence divine présida aux destinées de Rome, en lui suscitant à chaque âge les héros dont elle eut besoin. Les sepl rois, Brutus, Fahricius, Cnrius, Torquatus, Régulus. « Cœur très-saint de Caton, qui osera parler de toi? 0 sacratissimo petto di Catone, chi présumera di te parlare ? Certes on ne saurait mieux te louer qu'en se taisant et en imitant saint Jérôme, qui, dans la préface de la Bible, arrivé à l'endroit où il faut nommer saint Paul, déclare que mieux vaut se taire que d'en dire trop peu! »

Cap. 28. Il traite de la noblesse. Il énumère les vertus des quatre âges. Adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse. Il a tiré pour les trois âges précédents ses exemples des poètes. Il continue ainsi : « Je trouve l'exemple des vertus de cet âge dans le grand poète Lucain, au IIe chant de la Pharsale, lorsqu'il raconte comment Marcia revint trouver Caton et le pria de la reprendre dans sa vieillesse. Par Marcia, j'entends l'âme noble, et nous pouvons ainsi ramener la figure à la réalité. Marcia fut d'abord vierge, et à cet âge elle représente l'adolescence. Ensuite elle devint l'épouse de Caton, et en cet état elle signifie la jeunesse ; elle eut de lui des enfants par lesquels j'entends les vertus du secoud âge. Caton la donna en mariage à Hortensius, ce qui veut dire qu'elle passa de la jeunesse à la maturité, et elle en eut encore des fils, qui signifient les vertus de la troisième saison. Marcia devient veuve, ce veuvage représente la vieil- I sa Elle retourne à Caton, ce qui exprime que l'âme noble, dès le déclin de ses jours, doit retourner vers Dieu! Et quel homme terrestre est plus digne de représenter Dieu que Caton? »

Pédantisme de ce fragment, inégalité des grands hommes. C'est une mauvaise critique, celle qui, de l'infériorité d'un passage ou d'un livre, conclut contre son authenticité. Il faut ces faiblesses, non pour humilier la nature humaine, mais pour l'enhardir. Si ces grands esprits étaient toujours à la même hauteur, on croirait que ce sont des dieux, il faut qu'ils s'abaissent afin de nous faire voir qu'ils sont bien hommes. Il faut qu'ils descendent pour nous apprendre que nous pouvons monter.

25, — Comment Dante glorifie le suicide de Caton. — Dante condamne le suicide. Au XIe chant de Y Enfer, il range les suicidés parmi les violents. Au XIIIe, Pierre des Vignes explique le supplice des suicidés, condamnés à prendre la forme de buissons dans la

forêt infernale. Après la résurrection, chaque corps sera suspendu à son arbre.

Chc non è giusto aver ciô ch1 uom si toglie1.

Martial a jugé sévèrement le suicide de Cal on :

Sit Cato duni vivit sanc vel Caosare major Dum moritur numquid major Otlione fuit?

Dante paraît s'être an été aux jugements portés par les philosophes

romains. Cicéron {■De Officiis) déclare que le suicide, qui ne convenait pas aux mœurs légères des autres partisans de Pompée, était le seul parti digne de l'opiniâtre vertu de Caton. De même Sénèque, dans ses lettres à Lucilius : « Catonem autem certius exempter veri sapientis nobis deos dédisse; » et ailleurs : a Catonem vivam imaginem virtutis et perconsequens honestatis. » Mais Dante est surtout entraîné par Lucain, pour lequel il professe avec tout son siècle nue admiration si passionnée.

Passage de Pietro sur Caton : « Chrisliis eum liberavit a limbo ; eum possibile sit et verisimile Deum, qui fecit eum tantum virtiiosum, inspirasse ei credulitatem Christi filii venturi et contritum decessisse, et sic salvatum. » Admirable tolérance.

Dante fidèle a l'esprit de son siècle. — Toute l'ambition du moyen âge est de continuer les Romains. Doctrine de saint Augustin sur les vertus temporelles des Romains, fondement de leur empire. Saint Thomas d'Aquin, traité De Reijimine principum 'l ; les héros de Rome y sont glorifiés dans les mêmes termes que chez Dante.

Admiration du moyen âge pour Lucain, lu, expliqué dans toutes les écoles.

Dante, aux Champs-Elysées, retiouvc ensemble Homère, Virgile, Horace, Ovide, Lucain.

52. — Le roseau, symbole de l'humilité. — Ottimo Commenta. L'auteur met ici une allégorie dans son chant ; et la pensée est celle-ci, que l'homme qui veut s'éloigner du péché et parvenir par la purification à l'état de grâce a besoin de . s'humilier. Cette humilité est le commencement de la pénitence, et c'est pourquoi, sans

1 In fer., XIII.

- Liv. III, cap. iv.

elle, l'homme ne ueul être pénitent. Le roseau e>l une plante qui n'a ni troue ni feuilles, pour montrer que t'humble ne doit pas vouloir fleurir temporellement ; c'est-à-dire que qui veut faire un tel voyage doit être exempt de toute roideur et mondanité qui aurait sa racine dans l'appétit concupiscible. Si le roseau renaît, c'est que la grâce de Ken ne se diminue point en se communiquant, et autant il en c>t donné, autant il s'en renouvelle.

Mêmes interprétations chez les autres commentateurs anciens.

Comment Da^te imite l'amiqie. — En enfer le myrte de Polydore. {Enéide, 111.) Ici le rameau d'or de Proserpine. (Enéide, VI.)

Latet arbore opaca Ainviis et foliiset lento vimine ramus.

Hoc sibi puléhra suum ferri Proserpina munus Institiiit : primo ayulso non déficit aller Aur< us. et simili frondescit virga métallo.

Le rameaii d'or pouvait avoir un sens dans les liturgies, dans les mvlliologies païennes ; mais ce sens est perdu pour nous. 11 semble que Proserpine, la déesse des morts, n'ait que faire de ce riche métal, elle qui voit descendre tous les jours dans les enfers tant de riches et de rois. Au contraire, le roseau de Dante est le sym- I» >le de l'humilité. Rien n'est pins humble que l'image, rien de plus élevé que le sens.

Dante ne copie pas, il s'approprie, il transforme, il ajoute un sens moral. Les grands poètes imitent toujours, Virgile, Dante, le Tasse, Milton. Ils n'ont garde <lc négliger ces trésors de poésie que la tradition roule avec elle comme un fleuve roule des paillettes d'or. L'originalité n'est pas ignorante; il n'y a point de plagiat, le beau est la chose de tous. Mais en même temps ils en font une œuvre nouvelle qui porte leur sceau. Ils ne vont pas cueillir les fleurs d'autrui pour les emporter toutes lances et sans parfum; ils savent en trouver la semence et les faire germer nouvelles et fraîches dans leur jardin.

Dans la dernière leçon, j'ai dit que Dante n'avait pas besoin de cette fausse louange qu'on lui donne souvent d'avoir créé- la langue italienne; qu'il l'avait trouvée toute vivante, parlée, non par le peuple seulement, mais par les historiens et les poètes. J'ai dit, mais je n'ai pas prouvé que l'idiome de la Divine Comédie avait déjà traversé plusieurs siècles et rassemblé, pour ainsi dire, sur sa route, les pierres dont il fallait construire ce monument. Cette assertion a besoin de preuves, et, sans vouloir faire des origines de la langue italienne une étude qui à elle seule occupa pendant toute une année dans cette chaire mon savant et regrettable maître, M. Fauriel, je ferai connaître brièvement le dernier état de la science sur un point si intéressant, enjoignant aux observations de mes devanciers le petit nombre de faits qu'il m'a été permis de glaner à leur suite.

Rien de plus controverse que les origines il aliennes. On a fait descendre la langue de Dante du celtique, du flamand, du suédois. — Hypothèse de Bembo : l'italien antérieur au latin. — Deux principes dans les langues : 1° Principe d'ordre, d'autorité, lois logiques et euphoniques, grammaire, langue savante. - - 2° Principe de liberté, d'irrégularité, le peuple prononce mal, construit mal, langue populaire. A Rome, langue latine savante, origine orientale, éducation grecque, forme synthétique ; mais tendance perpétuelle du peuple à la corrompre, à la décomposer. Auguste emploie les particules, et Gicéron les auxiliaires : Satis habeo dictum. Mots populaires : Minare, battuere, etc.

Circonstances qui hâtent la décomposition du latin. — Persistance des anciens dialectes liguriens, étrusques, celtiques. Celtique dans le Milanais, grec dans l'Italie méridionale et la Sicile. Invasion des barbares plus ancienne qu'on ne pense; esclaves affranchis: Tota theatra exclamasse barbare. La grande invasion achève le désordre, détruit les classes lettrées, jette des écrivains barbares dans

COMMENTAIRE DU CHAKT I. 45

les lettres. Dans les diplômes lombards du huitième siècle, plus de syntaxe. — Le christianisme innove dans la pensée, par conséquent dans la langue, hébraïsmes de la Vulgate, héllénismes des Pères, barbarismes des catacombes. Dans les hymnes du Vatican, plus de prosodie, plus de construction grammaticale.

0 bone pastor, Flaviane sacer Protège plèbe tibique coinmissa ÀthletasDei.

C'est le latin de l'Église qui fait l'éducation des langues modernes : naïveté et énergie.

Mais l'esprit humain ne peut s'accommoder longtemps de ce désordre. Les lois de la pensée se font jour dans la confusion du langage. Un idiome nouveau se constitue : épitaphe de Grégoire V.

Usus francigena, vulgari, et voce latina Edocuit populos eloquio triplici.

Premières traces de la langue italienne dans les recettes de mosaïstes du septième siècle ; litanies carolines au huitième. Au neuvième, l'italien s'introduit dans les affaires, formule de serment dans un jugement d'Arichis, juge de Capoue. Un peu plus tard il parait sur les monuments. En 1186, inscriptions sur les portes du Dôme de Montréal. Vers le même temps, inscription d'un tombeau à Pise, imité de l'antiquité, strié avec deux tètes de lions dévorant des chevreaux : Hove vai per via. — Pregando deW anima mia. — Siccome tu sei ego fui. — Sicu sum ego ta dei essere. Et au-dessus, Biduimis maister. Une inscription sur l'architrave de la giandc porte de l'église de Saint-Cassiano à Pise, atteste que Biduino vivait en 1180. Vers la fin du même siècle parait Ciullo d'Alcamo, et à sa suite toute l'école sicilienne, toute l'école ombrienne, toute l'école toscane. On ne diminue point la gloire de Dante eu lui donnant des prédécesseurs, en montrant tous les siècles à l'œuvre [tour ce grand ouvrage.

Poema sacro Al quale ha posto niano tïelo e terra.

(Parad., XXV.)

i Già era il Sole ail' orrjzonte giunlo, Lo cui meridian cercbio coverchia Jérusalem col suo più alto punto :

2 E la notte che opposita a lui cerchia, Uscia di Gange fuor colle bilance, Che la caggion di man quando soverchia ;

7, Si che le bianche e le vermiglie gua ce, Là dove io era, délia bella Àurora, Per troppa etate divenivan rance.

\ Noi eravam lunghesso '1 mare ancora, Corne gente che pensa suo cammino, Che va col core, e col corpo dimora :

5 Ed ecco quai, su '1 presso del mattino,

Per li grossi vapor Marte rosseggia Giù nel ponente sopra '1 suol marino ;

6 Cotai m' apparye, s' io ancor lo veggia,

Un lumc per lo mar venir si ratto,

Che '1 mover suo nessun volar pareggia ;

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