‹ uvres complètesChapitre 11 sur 30 · CITANT · texte numérisé non relu

CITANT

Déjà le soleil était arrivé à l'horizon dont le méridien a son point le plus élevé au-dessus de Jérusalem;

Et la nuit qui tourne à l'opposite sorlait du Gange avec les balances qui lui tombent des mains quand elle remporte;

En sorte qu'au lieu où j'étais les joues blanches et vermeilles de la belle Aurore commençaient à prendre en mûrissant les couleurs de l'orange;

Nous étions encore tout au bord de la mer, comme des gens qui pensent à leur route; ils cheminent déjà par la pensée, mais leurs pieds demeurent.

Et voici que, pareille à la planète de Mars, qui aux approches du matin, voilée d'épaisses vapeurs, se montre comme un point rouge à l'occident suspendu sur la plaine des mers,

Une lumière m'apparut (ainsi puissé-je la revoir!) glissant sur la mer d'un mouvement si rapide, qu'il n'y a pas de vol capable de l'égaler;

1 DEL PURGATOIUO.

7 Dal quai com'io un poco ebbi ritratto

L' occhio per dimandar lo Ducamio, Rividil più lucente e mnggior fatto.

8 Poi d' ogni lato ad esso m' appario

Un non sapea che biarico, e di sotto A poco a poco un altro a lui n' uscio.

9 Lo mio Maestro ancor non fece motto

Menlre che i primi bianchi apparscr ali.

Allor che ben conobbe il galeotto, îo Gridô : Fa, fa che le ginocchia cali;

Ecco T Angel di Dio : pièga le mani :

Ornai vedrai di si fatti uficiali.

n Yedi che sdegna gli argomenti umani,

Si che remo non vuol, ne altro vélo

Che 1' aie sue, ira liti si lontani.

12 Yedi corne 1' ha dritte verso 1 cielo,

Traltando 1' aère con l'eterne penne ,

Che non si mutan corne mortal pelo.

13 Poi corne più e più verso noi venne

L' uccel divino, più chiaro appariva ; Perché V occhio da presso nol sostenne,

14 Ma chinail giuso ; e quei sen venne a riva

Con un vasello snelleto e leggiero, Tanto che Y acqua nulla ne inghiottiva.

15 Da poppa stavail celestial nocchiero,

Tal, che parea beato periscripto; E più di cento spirti enlro sediero.

ig In exitu Israël de /Egypto

Cantavan tutti insieme ad una voce,

Con quanto di quel salmo è poscia scriplo.

Et après que j'eus un peu détourné les yeux pour interroger mon guide, je la revis plus vive et plus grande.

Puis de chaque côté réapparaissait je ne sais quoi de blanc, et au-dessous peu à peu se découvrait une autre blancheur.

Mon maître d'abord ne dit mot, jusqu'à ce que les premières formes blanches se dessinassent comme des ailes, alors reconnaissant bien le pilote,

11 s'écria : «Hâte-toi, hâte-toi de plier les genoux. Voici l'ange de Dieu. Joins les mains. Tels sont les ministres que tu verras désormais.

u Vois comme il dédaigne les moyens humains; si bien qu'entre des rivages si éloignés, il ne veut ni rames ni d'autres voiles que ses ailes.

« Vois comme il les tient dressées vers le ciel, battant l'air de ses plumes éternelles, qui ne se renouvellent point comme celles des êtres périssables. »

Ensuite, plu? approchait de nous l'oiseau divin, plus il paraissait resplendissant; en sorte que de près mes yeux ne soutenaient plus son éclat.

Je les baissai donc; et lui vint toucher au bord avec une nacelle si agile elsi légère que l'eau n'en atteignait pas les flancs.

À la poupe se tenait debout le céleste nocher, tel que la béatitude semblait écrite sur son front; et plus de cent esprits étaient assis au dedans.

lu cri! a Israël de jEgypto, c'était le chant qu'ils répétaient tous ensemble d'une seule voix, en y ajoutant li suite du psaume autant qu'il y en a dans le livre.

17 Poi fece il segno lor di santa croce ;

Ond' ei si gitlar tutli in sulla piaggia, Ed ei sen gi, corne venne,-veloce.

18 La turba cherimase li, selvaggia

Parea de! loco, rimirando intorno.

Corne colui che nuoye cose assaggia.

19 Da tulte parti saettava il giorno

Lo Sol, cb' avea colle saette conte

Di mezzo '1 ciel cacciato il Capricorne) ;

20 Quando la nova gente alzo la fronte

Yer noi, dicendo a noi : Se voi sapote, Mostratene la via di gire al monte.

21 E Virgilio rispose : Yoi credete

Forse cbe siamo sperli d' esto loco ; Ma noi sem peregrin, corne voi sete.

22 Dianzi venimmo, innanzi a voi un poco,

Per àltra via, che fu si aspra e forte, Cbe lo salire ornai ne parrà gioco.

23 L7 anime cbe si fur di me accorte,

Per lo spirar, cbe io era an cor vivo, Maravigliando diventaro smorte ;

24 E corne a messaggier, cbe porta olivo,

Tragge la gente per udir novelle, E di calcar nessun si mostra scbivo;

25 Cosi al viso mio s'afiisar quelle

Anime fortunate tulte quante, Quasi obbliando d' ire a farsi belle.

26 lo vidi una di lor trarresi a vante

Per abbracciarmi con si grande affetio, Che mosse me a far lo somigiiante.

Puis Tango leur lit le signe de la sainte croix; alors jetèrent tous sur la plage. Et lui s'en retourna rapide comme, il était venu.

La troupe qui resta semblait effarouchée de se trouver en ce lieu : elle regardait tout autour comme quand on examine des choses nouvelles.

De toutes parts le soleil dardait le jour, et ses flèches lumineuses avaient chassé le Capricorne de la moitié du ciel.

Quand la nouvelle troupe leva les yeux vers nous en in m s disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui conduit à la montagne. »

El Virgile répondit : « Vous croyez peut-être que nous connaissons ces lieux, mais nous sommes comme vous étrangers.

« Nous venons d'y arriver un peu avant vous, par un autre chemin si âpre et si escarpé que la montée désormais ne jîous paraîtra plus qu'un jeu. »

Les âmes qui s'aperçurent à ma respiration que je vivais encore devinrent pâles de surprise.

Et, comme autour d'un messager portant la branche d'olivier, la multitude court pour entendre les nouvelles, et personne ne semble craindre la presse;

Ainsi se suspendirent à mon regard ces âmes fortunées, autant qu'il y en avait, comme si elles oubliaient de s'aller faire belles.

J'en vis une se détacher des autres et s'avancer avec tant d'affection qu'elle m'entraîna a faire de même.

27 0 ombre vane, fuor che nell' aspelto ! Tre volte dielro a lei le mani avvinsi, E tante mi tornai con esse al petto,

23 Di maraviglia, credo, mi dipinsi;

Perche l'ombra sorrise e si ritrasse, Ed io, seguendo lei, oltre mi pinsi.

s 2D Soavemenle disse, ch' io posasse : Allor conobbi chi era, e pregai Che per parlarmi un poco s' arrestasse.

r>o Risposemi : Cosi com 'io t' amai

Nel mortal corpo, cosi t7 amo sciolta ; Perô m' arresto : ma tu perché vai?

:>i Casella mio, per tornare altra vol ta

Laddove io son, fo io questo viaggio, Diss' io ; ma a te corne tant' ora è tolta?

r/2 Ed egli a me : Nessun m' c fatto oltraggio,

Se quei, che leva e quando e cui gli piace, Più volte m' ha negato esto passaggio ;

33 Ghè di giusto voler lo suo si face.

Yeramente da tre mesi egli ha tolto Chi a voluto entrar con tutta pace.

34 Ond' io che er' ora alla marina volto,

Dove l'acqua di Tevere s' insala, Benignamente fui da lui ricolto.

:»:> A quella foce ha egli or dritla l'ala; Perocchè semprc quivi si raccoglie, Quai \erso d'Àcheronte non si cala.

36 Ed io : Se nuova legge non ti toglie Memoria o uso ail' amoroso canto, Che mi solea quetar tutte mie voglie,

0 ombres vaincs, et qui n'ont de vérité que par la vue, trois Ibis j'enlaçai mes mains derrière elle, et trois fois je les ramenai vides sur mon cœur!

l/élonnement se peignit, je crois, sur mon visage : c'est pourquoi l'ombre sourit et se retira, et moi je m'avançai pour la suivre.

Elle m'invita doucement à me tenir en repos; alors je connus qui elle était, et je la priai de s'arrêter un peu pour converser avec moi.

Elle me répondit : «Comme je t'aimai dans mon corps mortel, ainsi je t'aime libre de ses liens. Je m'arrête donc; mais toi, pourquoi viens-tu?

« Casella, mon bien-aimé, c'est pour revenir une autre fois au lieu où me voici que je fais ce voyage. Mais toi, comment donc as-tu perdu tant d'heures. »

Et lui : « Aucune injure ne m'est faite, si l'ange qui nous passe dans le temps et dans l'ordre qui lui plaît m'a refusé plusieurs fois le passage;

« Car une volonté juste règle la sienne. 11 est vrai que depuis trois mois, il a reçu en toute paix quiconque voulait entrer.

« Ainsi moi qui attendais alors sur la plage, où l'eau du Tibre se mêle aux flots amers, je fus accueilli de lui avec bonté.

« C'est vers cette embouchure qu'il dirige maintenant ses ailes; car c'est là que se rassemblent toujours ceux qui ne descendent point vers l'Achéron.»

Et moi : « Si une loi nouvelle ne t'enlève point la mémoire ou l'usage de ces chants amoureux, qui avaient coutume d'apaiser tous mes désirs;

57 Di ciô ti piaccia consolare alquanto

L'anima mia, che, con la sua persona Venendo qui, è affannala tanto.

58 Amor che nella mente mi ragiona,

Cominciô cgli allor si dolcemente, Che la dolcezza ancor dcntro mi suona.

59 Lo mio Maestro, ed io, c quella gente

Ch'eran con lui, parevan si contenu, Com'a nessun toccasse altro la mente.

40 Noi eravam tutti fissi ed attenti

Aile sue note, ed ecco il veglio onesto, Gridando : Che è ciô, spiriti lenti?

41 Quai negligenza, quale stare è questo?

Correte al monte a spogliarvi lo scoglio, Ch' esser non lascia a voi Dio manifesto.

m Corne quando, cogliendo biada o loglio, Gli colombi adunati alla pastura, Queti, senza mostrar l'usato orgoglio,

iô Se cosa appare ond1 elli abbian paîtra, Subitamente lasciano star l'esca, Perche assaliti son da maggior cura ;

u Cosi vid' io quella masnada fresca -

Lasciar il canto, e fnggir ver la costa, Com' nom che va, ne sa dove riesca :

45 Ne la nostra parti ta fu men tosta.

« Qu'il le plaise de donner eette consolation à mon âme, qui en venant ici avec son corps a tant souffert, a

Alors il commença : « Amer che nella mente mi ragwaa » avec tant de charme, que sa douce voix chante encore dans mon cœur.

Mon maître et moi, et toute cette foule qui était avec le chanteur, nous paraissions si contents que nul autre soin ne semblait nous toucher.

Tous nous restions immobiles et attentifs à ses accents. Et voilà que l'austère vieillard nous crie : « Qu'est ceci, esprits paresseux !

c< Quelle est cette négligence, et pourquoi ce retard ? courez à la montagne et dépouillez vos yeux des écailles qui ne vous laissent pas voir Dieu. »

Telles des colombes becquetant le blé ou l'ivraie, mangent ensemble, paisibles et sans faire entendre leur roucoulement accoutumé;

Si quelque chose survient dont elles aient peur, elles abandonnent soudain leur pâture, parce qu'un soin plus grand vient les assaillir.

Ainsi je vis cette bande nouvelle venue abandonner le chant et s'acheminer vers la montée, comme un homme va sans savoir où il doit arriver : et notre fuite ne fut pas moins prompte.

Dans les vers que nous expliquions ensemble, il y a huit jours, Dante nous donnait deux leçons qui contiennent pour ainsi dire tout l'art poétique et qui répondent à toutes les fausses doctrines littéraires : il nous montrait comment l'art doit imiter l'antique et s'attacher à la tradition; comment il doit imiter la nature et s'attacher à la réalité. En effet, c'est la destinée de l'art de chercher l'idéal et de le chercher dans le réel. L'idéal est connu par la tradition, par cette longue suite de poètes qui l'ont poursuivi depuis Homère, qui ont poursuivi le rêve d'une beauté parfaite, d'une beauté qui ne se montre jamais tout entière dans les choses terrestres. Dante n'a garde de négliger cet exemple de ses devanciers, il a les yeux sur l'antiquité classique, il se serre contre son maître Virgile, il l'étudié, il l'imite; mais le génie n'imite qu'en faisant une œuvre nouvelle : du rameau d'or de Proserpine il fait le roseau qui doit ceindre le pèlerin du purgatoire; l'image est plus simple et le sens plus élevé. C'est toute la différence du paganisme au christianisme.

Comment Dante imite la nature.— Aux lueurs blanchissantes de l'aube, il reconnaît le frémissement de la mer. Ce charme du matin, ces premières clartés tremblantes sur les eaux, c'est bien la nature prise sur le fait.

Conobbi il tremolar délia ma ri nu. Tous ceux qui ont passé quelques heures sur mer ont admiré ces jeux de la lumière el des eaux; penché au bord du navire, on voîl se succéder les ilôts qui viennent de loin, roulent, s'approchent jusqu'à l'endroit où le soleil donne et redescendent ensuite pour faire place au flot qui suit. C'est l'image de nos vies: elles viennent ainsi, se poussant jusqu'à ce moment unique où un rayon de bonheur les louche, et retombent ensuite où Dieu a voulu.

Dante sait bien que l'idéal ne peut être cherché que dans la réalité; que cette beauté rôvée par les poëtcs, ils ne l'ont entrevue que dans la nature, qui ne la laisse pns voir sans voile; qui la cache, mais qui la possède. Cet homme savant, ce disciple des écoles, a étudié la création ailleurs que dans la physique d'Aristote, ailleurs que chez les naturalistes et les poètes. 11 est allé la chercher hors des villes, loin de tout ce qui rétrécit l'horizon. C'est une grâce d'état que la Providence lui a faite de l'exiler, de le faire sortir de cette Florence si belle, de le forcer d'errer de province en province, sans repos, de 1500 à 1521.

Florence est bien belle, il semble qu'entre les murs de ses palais, sous les dômes de ses églises, rien ne puisse manquer à l'inspiration : montez cependant sur les hauteurs de Fiesole, la ville diminue, elle ne me semble plus qu'un ouvrage d'ivoire dans une corbeille de verdure. L'ouvrage qui est de la main des hommes est beau, mais j'aime mieux la nature qui est de Dieu.

Comme Camoëns, Dante est un poëte voyageur; et pour le commenter il faudrait voyager sur ses traces.

Ce voyage dantesque, M. J. J. Ampère l'a fait et l'a raconté dans un livre charmant : la Grèce, Borne et Dante, On y suit le poëte d'un bout à l'autre de cette Italie, qu'on a le tort de se figurer toujours comme une molle et grasse contrée, comme l'Italie des Eglogues de Virgile. C'est qu'on n'a pas gravi les laves de l'Etna, longé le lac sombre de Bolsena, traversé la forêt de pins de Ravenne et remonté ces côtes des Alpes qui dominent les plaines de la Lombardie comme une menace éternelle. Toute la nature était là pour instruire le poète avec toutes ses grâces et toutes ses horreurs. Aussi n'est-ii pas un disciple indocile : il n'y a pas de spectacle terrible ou charmant dont il n'emporte le souvenir. S'il traverse la vallée de l'Adige, il y trouve des collines éboulées, un chaos de rochers; il la comparera à la pente rapide qu'il descend pour arriver au cercle où les violents sont punis. Il a monté et redescendu dans les jours cruels de son exil les passages difficiles de l'Apennin; il s'en souvient en gravissant la montagne du Purgatoire :

Vassi in Sanleo, e discendesi in Noli

.Montasi su Bismantova in cacume

lion esso i piè; ma qui convien ch1 uom voli1.

S'il a erré sur les vertes collines du Casentin, il n'en oublie plus les mille ruisseaux qui descendent dans l'Arno en portant la fraîcheur et l'humidité sur leurs bords :

Li ruscelletli, clic de1 verdi colli Del Casentin discendon giuso in Arno, Facendo i lor canali freddi e molli 2.

' Pur g., IV, 9.

In fer h , XXX, 22.

11 n'est pas moins frappé des ouvrages des hommes. Au neuvième chant de Y Enfer, il décrit les sépultures d'Arles. Au dix-huitième, les perfides, divisés en deux bandes qui vont en sens contraire, lui rappellent le pont Saint-Ange au jubilé. Les moindres tableaux, ceux que le reste des hommes néglige, ne lui échappent pas. Les brebis qui sortent du parc, le faucon qui sort de sa cage et vole vers le fauconnier, les oiseaux de passage, le chevrier.

« Telles les chèvres qui tout à l'heure étaient si agiles el si hardies sur les pointes des rochers avant d'être repues, se tiennent tranquilles en ruminant et demeurent silencieuses à l'ombre, pendant que le soleil flamboie, gardées par le pâtre qui s'appuie sur sa houlette.»

Tacite ail1 ombra, mentre che '1 sol ferve,

uuardatc dal paslor, che in su la verga Poggiato s' è, e lor di posa serve1.

Ce ne sont point chez Dante d'heureux instincts; c'est une doctrine: au onzième chant àe, Y Enfer, parmi les violents contre Dieu, il range ceux qui attaquent la nature et l'art. La nature est l'art de Dieu reproduit par l'homme.

Si che voslr arte a Dio quasi è nipote 2.

Cette opinion que le poëte a de son art, n'est ni un lieu commun ni une ambition déréglée. Depuis Homère, qui commence par ces mots : « Muses, chantez la colère d'Achille,» jusqu'à Byron, poêle du désespoir qui presse

1 l'uni \XVII, 27.

- Infern.. \l 35.

convulsivement sa plume sous l'empire de la fatalité qu'il croit acharnée à sa suite, aucun homme n'a jamais voulu faire au sérieux ce métier de poète, ce métier dont on sue, dont on pleure, dont on finit par mourir, sans croire qu'il obéissait à quelque chose de plus qu'humain. Derrière chaque inspiration de Dante il y a un principe, derrière. chaque beauté une doctrine.

Terc. 10. — Les anges de dante. — C'est une des prédilections de la poésie de Dante, et c'est un de ses charmes que ces figures d'anges dont il peuple pour ainsi dire la Divine Comédie. .

Ce que Dante trouvait dans la théologie. — Au-dessous de Dieu, esprit pur et infini, sont les anges, esprits purs, mais finis, placés au-dessus de l'homme, esprit fini et uni au corps. C'est l'ordre dans la création. — Chute des anges. — L'humanité destinée à réparer le vide du ciel. L'ange est l'idéal de la nature humaine.

Ce qu'il trouvait dans son cœur. — Lui aussi il avait poursuivi un idéal de beauté chrétienne, Béatrix, son ange envolé.

Passage de la Vita Nuova. « Le jour qui achevait Tannée, depuis que cette dame avait pris rang parmi les citoyens du paradis, j'étais assis en un lieu où me souvenant d'elle, je dessinais un ange sur des tablettes, et pendant que je dessinais, je levai les yeux et je vis des hommes auxquels il convenait de faire honneur et qui regardaient ce que je faisais; et, selon ce qui me fut dit ensuite, ils étaient là depuis un moment sans que je m'en aperçusse. Quand je les vis, je me levai, et les sa-

luanl. je leur dis : «Une autre personne était naguère a avec moi et c'est à elle que je pensais. » Ils s'éloignèreut, et reprenant mon ouvrage, je recommençai à dessinerdes ligures d'anges, et cependant la pensée me vint de dire des paroles en vers comme pour l'anniversaire de celle que je pleurais. » Toute la pensée de Dante est là. Voilà pourquoi il ne se lasse point de dessiner des

an^es1

Dante est fidèle aux habitudes de l'art contemporain. L'art chrétien représente les anges par des jeunes gens ailés. La jeunesse, c'est-à-dire la force et la grâce, est le plus beau moment de la nature. Les ailes, c'est-à-dire l'idéal, la spiritualité, l'immortalité. Les anges des mosaïques. — Les beaux anges des fresques florentines. — Cimabue, Fra Angelico, Pérugin. Quand les hommes étaient si violents, où donc les peintres allaient-ils prendre ces têtes charmantes et radieuses? Les anges après eux sont changés en amours. Dante a donné la parole aux anges de Giotto, Giotto a saisi les anges de Dante, et les a fixés par le crayon et la couleur pour qu'ils ne s'envolassent plus.

Ainsi ce poëte qui trouve son commentaire dans la nature, le trouve aussi dans les monuments. Cette même

1 Au IX' île Y Enfer. Cité de Dite. L'ange chassant l'air, l'épée dans la main

gauche, la verge dans la droite. Aux VIIIe et IXe du Purg., l'ange à la nacelle;

l'ange à la porte. Les âmes dans la vallée. L'hymne du soir. Les deux anges

gardiens. Vêtements verts comme les feuilles nouvelles. Glaives enflammés.

de la pénitence; vêlement cendré, glaive et clefs. Les sept anges qui

?ept |c''cliés.

Paradis, X\XI\ La rose blanche. Les anges au visage de flamme, ailes d'or, les vêtements blancs; comme un essaim d'abeilles descendant dans la fleur pour y porter l'ardeur et la paix, et remontant vers Dieu pour y porter la lou inee.

m M PURGATOIRE.

Italie qui offre l'interprétation éternelle de la Divine Comédie dans ses montagnes, ses lacs et ses vallées, la commente aussi par les fresques de ses palais et de ses églises. 11 n'y a pas une pierre qui ne soit sacrée, puisqu'il n'y en a pas une qui ne soit la glose de quelque livre immortel.

On a coutume de se représenter Dante sous ces traits un peu durs que lui avaient donnés l'âge, le malheur et la colère. Dante, dans la Dispute du saint Sacrement, par Raphaël, c'est le pèlerin de l'enfer et le chantre d'Ugolin. Une autre image, peinte à Florence par Giollo dans la chapelle de l'ancien palais du Bargello, le montre au paradis avec plusieurs citoyens de Florence, une grenade à la main, jeune, plein de grâce, ouvert à l'amour de Béatrix, aux souffles les plus doux de la poésie, aux visions du purgatoire et du ciel.

Nous l'avons vu lié avec les peintres de son temps, donnant des conseils à Giotto et dessinant des anges. Nous le trouvons ami du musicien Casella. ^ Il prit un souverain plaisir aux chants et au jeu des instruments, et séduit par ce plaisir, il composa un grand nombre de poèmes auxquels il faisait ensuite ajouter des airs agréables ' . »

Lui-même, au livre II du Convito, dit : « La musique enlève aussi les esprits des hommes, de façon à ne leur plus laisser aucun emploi, tant l'âme est attentive. » Au moyen âge point de vers sans chant, Ja musique élait la moitié du charme : Amor che nella mente mi ragiona.

1 Boccace.

u L'amour qui dans mon cœur devise tendrement avec moi «le ma noble dame, m'en dit souvent des choses si hautes que Ja pensée s'y égare. » Et cependant ses paroles ont un accent si doux que l'âme qui l'écoute et l'entend s'écrie: «Ah! pauvrette, que ne puis-je dire de ma dame ce que j'en entends! Assurément si je veux répéter ce que j'apprends d'elle, force m'est de laisser d'abord ce que mon entendement ne comprend pas, et de ce qu'il comprend une grande partie que je ne saurais redire! Si donc il y a quelque défaut dans les vers dont ji' ferai le tissu de ses louanges, qu'on en fasse le reproche à notre faible intelligence, à notre langage, qui n'a pas le pouvoir de reproduire tout ce que dicte l'amour. »

Avvegnachè la subitana fuga

Dispergesse color per la campagna, Rivolli al monte, ove ragion ne fruga;

lo mi ristrinsi alla fida compagna :

E corne sare' io senza lui corso?

Chi m' avria tralto su per la monlagna?

Ei mi parea da se stesso rimorso :

0 dignitosa coscienza e nella, Corne t' è picciol fallo amaro morso !

Ouando li piedi suoi lasciar la fretta, Che 1' onestade ad ogni atlo dismaga, La mente mia, che prima era ristretta,

Lo intento rallargo, si corne vaga,

E diedi il viso mio incontro al poggio, Che in verso il ciel più alto si dislaga.

Lo Sol, che dielro liammeggiava roggio, Rolto m' era dinanzi, alla figura Ch' aveva in me de' suoi raggi 1' appoggio.

CIIAÏST 111

Pendant qu'une fuite soudaine dispersait à travers la campagne ces âmes qui se dirigeaient vers le mont où la loi divine nous châtie :

Je me serrai contre mon eompagnon fidèle; et comment sans lui aurais-je hâté ma course? Qui m'aurait traîné le long de la montagne?

11 me semhlait pressé de remords. Conscience digne « ! pure, comme une petite faute te devient une morsure cruelle !

Quand ses pieds quittèrent cette marche précipitée qui ùleà l'attitude toute nohlesse, mon intelligence, d'abord fixée sur un point,

Etendit son effort comme ses désirs, et je portai mes yeux sur ce mont, le plus élevé de tous, qui sort des eaux et touche au ciel.

Le soleil, dont la rouge lumière flamboyait derrière moi, n'éclairait point la terre devant ma figure; car mon corps faisait obstacle à ses rayons.

60 DEL PURGATORÏO.

7 lo mi volsi da lato con paura

D' essere abbandonato, quando i' vidi Solo dinanzi a me la terra oscura :

8 E '1 mio Conforto : Perche pur cliffidi,

À dir mi comincio tutto rivolto; Non credi tu me teco, e ch' io li guidi? g Vespero è già cola, dov' è sepollo

Lo corpo, dentro al quale io facev' ombra Napoli 1' ha, e da Brandizio è tollo.

io Ora, se innanzi a me nulla s' adombra, Non ti maravigliar più che de' cieli, Che 1' uno ail' altro raggio non ingombra.

h A sofferir tormenti e caldi e gieli Simili corpi la Virtù dispone, Che corne fa non vuol ch' a noi si sveli.

12 Matto è chi spera che noslra ragione Possa trascorrer la in fini ta via, Che tiene una sustanzia in tre persone.

15 State contenti, umana gente, al quia; Chè se potuto avesle veder tutto, Meslier non era parlorir Maria;

14 E disiar vedeste senza frutto

Tai, che sarebbe lor disio quêta lo, Ch' eternalmente è dalo lor per lutto.

ib Io dico d' Aristolile e di Plato,

E di molti altri. E qui chino la fronte; E più non disse, e rimase turbato.

ig Noi divenimmo intanto appiè del monte :

Je me tournai de côté, avec la crainte d'être abandonné, quand je vis que devant moi seulement la terre était obscure;

Kl mon consolateur commença en ces mots : « Pourquoi craindre encore et le retourner ainsi? Ne me croistu point avec toi et venu pour te guider?

a II est déjà l'beure du soir au lieu où repose le corps, dans lequel je projetais une ombre : Naples l'a recueilli, et Ta enlevé à Brindes.

«Maintenant, si rien ne s'obscurcit devant moi, ne l'en étonne pas pins que de la construction descieux, superposés sans que l'un intercepte à l'autre les rayons des astres.

« La vertu divine nous forme les corps que tu vois, capables de souffrir les tourments, la chaleur et la froidure; mais comment elle le fait, elle ne veut pas le révéler.

« Insensé, qui espère que notre raison puisse suivre jusqu'au bout les voies mystérieuses de Celui qui est une substance unique en trois personnes.

« Sachez vous contenir, race humaine, quand il s'agit du pourquoi; car, si vous aviez pu tout voir, il n'était pas besoin que Marie enfantât.

« Et vous avez vu tels désirer inutilement qui auraient eu leur désir apaisé, et qui l'ont maintenant pour éternel regret.

« Je parle d'Àrislote et de Platon et de plusieurs autres, » et là il baissa la tête, n'en dit pas davantage et demeura troublé.

Nous arrivâmes cependant au pied de la montagne :

Quivi trovammo la roccia si erta, Che indarno ri sarien le gambe pronte.

n Tra Lerici e Turbia, la più diserla, La più rotta ruina è una scala, Verso di quella, agevole ed aperta.

18 Or chi sa da quai man la costa cala,

Disse '1 Maestro mio fermandô il passo, Si che possa salir chi va senz' ala?

19 E mentre che, tenendo il viso basso,

Esaminava del cammin la mente, Ed io mirava suso intorno al sasso,

20 Da man sinistra m' appari una gente

D' anime, che movieno i piè ver noi, E non pareva, si venivan lente.

21 Leva, dissi al Maestro, gli occhi tuoi :

Ecco di qua chi ne darà consiglio, Se tu da te medesmo aver nol puoi.

22 Guardommi allora, e con libero piglio

Rispose : Andiamo in là, ch' ei vengon piano; E tu ferma la speme, dolce figlio.

23 Ancora era quel popol di Ion ta no,

F dico dopo i nostri mille passi,

Quanto un buon gittator trarria con mano;

24 Quando si strinser tutti a' duri massi

Dell' al ta ripa, e stetter fermi e stretti, Corne a guardar, chi va dubbiando, stassi.

25 0 ben finiti, o già spiritti eletti,

Virgilio incominciô, per quella pace Ch' io credo che per voi tutti s' aspetti,

là nous trouvâmes la roche si escarpée que l'agilité des jambes n'y pourraient rien.

Entre Lerici et Turbia, le sentier le plus désert, le plus sauvage, est auprès de cet endroit-ci un escalier facile et large.

« Maintenant qui sait, dit mon maître en arrêtant le I as, qui sait de quel côté la pente s'incline, de façon à laisser accès à qui chemine sans ailes? »

Et pendant qu'il tenait les yeux baissés, interrogeant sa pensée sur le chemin qu'il fallait tenir, je regardais en haut tout autour du rocher.

A ma main gauche m'apparut une troupe d'âmes qui portaient leurs pas vers nous. Et à peine y paraissait-il tant elles venaient lentement.

« Lève, dis-je a mon maître, lève les yeux; vois de ce côté qui nous donnera conseil, si tu ne peux le prendre toi-même. »

Alors il me regarda, et, d'un air rassuré, il répondit : « Allons, car elles viennent à pas lents, et toi, fixe l'espérance dans ton cœur, mon doux fils. »

Cette troupe était encore loin de nous, et après que nous eûmes fait mille pas, elle se trouvait à la distance qu'une main forte atteindrait d'un jet de pierre.

Quand toutes les âmes se pressèrent contre les âpres rochers de la côte escarpée, et se tinrent immobiles et serrées, comme on s'arrête incertain pour regarder qui vient,

Virgile commença : «Ovous qui avez bien fini, esprits déjà sûrs de votre élection, au nom de cette paix que je crois attendue de vous tous,

20 Ditene dove la montagna giace,

Si clie possibil sia 1' andare in suso;

Chè '1 perder tempo a ehi più sa più spiace.

27 Come le pecorelle escon del ehiuso

Ad una, a due, a tre, 'e 1' altre stanno Timidette atterrando 1' occhio e '1 muso,

28 E ciô che fa la prima, e 1' altre fanno,

Addossandosi a lei s' ella s' arresta, Semplici e quête, e lo 'mperehè non sanno

29 Si vid' io mover, a venir, la testa

Di quella mandria fortunata allotta, Pudica in faccia, e nelP andare onesta.

30 Corne color dinanzi vider rotla

La lu ce in terra dal mio destro canto, Si che 1' ombra era da me alla grotta, 51 Ristaro, e trasser se indietro alquanto; E tutti gli altri che venieno appresso, Non sappiendo il perché, fero altrettanfo.

32 Senza vostra dimanda io vi confesso,

Che quesli è corpo uman che voi vedete, Per che il 1 urne del sole in terra è fesso.

33 Non vi maravigliate; ma credete,

Che, non senza virtù che dal ciel vegna, Cerca di soverchiar questa parete.

34 Cosi '1 Maestro. E quella gente degna,

Tornate, disse, intrale innanzi dunque, Co' dossi délie man facendo iusegna.

35 Ed un di loro incominciô : Chiunque

Tu se', cosi andando vol^i il viso, Pon mente, se di là mi vedesti unque.

« Dites-nous où la montagne s'incline, de façon qu'il soit possible de la gravir, car la perte du lemps est plus déplaisante à qui sait davantage. »

Comme les brebis sortent du parc une à une, deux à deux, trois à trois, el les autres se tiennent toutes timides, haissanl vers la terre l'œil et le museau.

El ce que fait la première lesaulres le font, montant sur son dos si elle s'arrête, simples et tranquilles, et sans savoir pourquoi;

Ainsi je vis s'avancer et venir à nous les premiers rangs de ce troupeau bienheureux; leur visage était pudique et leur démarche modeste.

Quand ils virent devant eux la lumière interrompue, à ma droite, sur la terre, par l'effet de mon ombre qui se portait sur le rocher;

Ils s'arrêtèrent et se retirèrent un peu en arrière, el tous les autres qui venaient ensuite, sans savoir pourquoi, en firent autant.

« Sans attendre votre demande, je vous confesse que vous voyez un corps humain, c'est pourquoi le reflet du soleil s'interrompt sur la terre.

« Ne vous étonnez pas ; mais croyez que ce n'est pas sans une vertu venue du ciel qu'il cherche à franchir cette muraille. »

Ainsi dit le maître, et cette troupe respectable répondit : «Retournez sur vos pas et marchez devant nous. » El du revers de la main ils nous montraient la route;

Et l'un d'eux commença : « Qui que tu sois, tout en cheminant, porte sur moi les yeux, et cherche dans ta mémoire si là-bas tu me vis jamais. »

n DEL PURGATORIO.

se Io mi volsi ver lui, e guardail iiso :

Biondo era e bello, e di genlile aspetlo; Ma P un de' cigli un colpo avea diviso.

r>7 Quand' i' mi fui umilmente disdetto

D' averlo vislo mai, ei disse : Or vedi : E moslrommi una piaga a sommo il petto.

r>s Poi disse sorridendo : Y son Manfredi, Nipote di Goslanza imperadrice :

Ond' io ti prego che quando tu riedi,

:>o Vadi a mia bella ûglia, génitrice

Dell' onor di Cicilia e à! Aragona, E dichi a lei il ver, s' allro si dice.

40 Poscia ch' i' ebbi rotta la persona

Di due punte morlali, io mi rendei Piangendo a Quei ché volentier perdona.

41 Orribil furon li peccati miei;

Ma la bonlà infinila ha si gran braccia, Che prende cio che si rivolve a lei.

42 Se '1 pastor di Cosenza, ch' alla caccia

Di me fu messo per Clémente, allora Avesse in Dio ben letta questa faccia, 45 L' ossa del corpo mio sarieno ancora

In co' del ponte presso a Benevento, Sotto la guar lia délia grave mora.

44 Or le bagna la pioggia e move il vento

Di fuor dal lîegno, quasi lungo il Verde, Ove le trasmuto a lume spento.

45 Per lor maladizion si non si perde,

Che non possa tornar Y eterno amore, Mentre che la speranza ha fior del verde.

Je mo tournai vers lui et le regardai fixement : il était blond el beau, et d'un noble aspect; mais une blessure avait Fendu l'un de ses sourcils.

Quand je me fus humblement excusé de l'avoir jamais vu, il me dit : « Vois, maintenant,» et il me montra une plaie au haut de sa poitrine;

Puis avec un sourire, il ajouta : « Je suis Manfrcd, petit-fils de l'impératrice Constance, et c'est pourquoi je te prie, quand tu retourneras sur la terre,

a D'aller trouver ma gracieuse fille, mère des deux rois qui sont l'honneur de la Sicile et de l'Aragon, et dislui la vérité si on dit le contraire.

c< Après que mon corps eut été percé de deux coups mortels, je me rendis en pleurante celui qui volontiers pardonne.

« Mes péchés furent horribles; mais la bonté infinie a les bras si grands qu'elle prend tous ceux qui se tournent vers elle.

« Si l'évoque de Cosenza, qui fut mis à la chasse de mes restes par le pape Clément, avait bien lu cette page dans la parole de Dieu,

a Mes os reposeraient encore à la tête du pont, près de Bénévent, sous la garde de lourdes pierres.

((Maintenant la pluie les trempe et le vent les bat, près des bords du Verde, hors du royaume, où le prélat les fit jeter en éteignant les torches.

« Mais leur malédiction ne perd par les âmes, de telle sorte que l'éternel amour ne puisse y descendre pour que l'espérance y reverdisse encore.

\ DEL PÏIRGATOMO.

16 Ver è che quale in conlumacia muore

Di Santa Chiesa, ancor che alfin si pcnla, Star li convien (la questa ripa in fuore

m Per ogni tempo, ch' egli è stato, trenta, In sua presunzion, se lai decreto Più corto per buon priegbi non diventa.

§8 Vedi oramai se tu mi puoi far lieto, Rivelando alla mia buona Gostanza Corne m' hai vislo, ed anco esto divieto;

49 Chè qui per quei di là molto s' avanza .

CHANT in. 75

« Il est vrai que si quelqu'un meurt contumace envers la sainte Église, encore qu'il se repente à la fin, il lui faut rester dehors de cette côte escarpée

« Trente fois autant de temps qu'il a persévéré dans sa présomption, à moins que cet arrêt ne soit abrégé par des prières charitables.

« Vois, maintenant, si tu peuxme consoler en révélant à ma bien-aimée Constance comment tu m'as vu et aussi l'arrêt qui me retient;

« Car ici on obtient beaucoup par les prières de làbas. »

A mesure que nous avançons dans la lecture du poëme, nous entrons plus profondément dans la connaissance du poëte. Nous commençons h pénétrer ce génie mal compris, qui passe pour le plus fougueux des esprits et qui en est le plus réglé. Nous savons tout ce qu'il y a de calcul et d'ordre dans son dessein, d'habileté à réunir et à soutenir jusqu'au bout le sens littéral et le sens allégorique, tout ce qu'il a puisé de science à l'école des anciens et sur les bancs des universités contemporaines, tout ce qu'il y a d'art dans sa manière de composer et d'imiter l'antique, et de reproduire la nature. Le texte que nous expliquâmes dans la dernière séance et celui qui doit nous occuper aujourd'hui nous livreront un autre secret du poëte, une autre source de ses inspirations. Je veux parler de ses croyances religieuses. Dante a eu cette gloire réservée aux plus grands hommes, que la postérité ne l'a pas laissé dormir tranquille dans son tombeau. La réforme qui détruisait toute autorité a voulu s'entourer d'autorités, elle a invoqué celle de Dante et de Pétrarque. Foscolo et Rossetti ont vu dans la Divine Comédie un manifeste antipapal.

Les trois griefs principaux de Dante contre les papes sont: la lutte contre l'Empire, l'intervention de Roniface VIII dans les affaires de Florence, la translation du

Sftint-siége à Avignon. Il s'acharne contre Boniface VIN, dont il montre la place préparée entre les simoniaques1 et saint Pierre maudissant celui qui usurpe sa chaire < ( la déclare vacante. Cependant, voici comment il juge un des actes les plus éclatants et les plus accusés de ce pontificat.

Dante et le jubilé de Boniface VIII. — Par une bulle du 2C2 lévrier 1 500, rappelant que la tradition aecorde de grandes indulgences à ceux qui visitent le tombeau de saint Pierre, « il promet la rémission des péchés à tous ceux qui, vraiment pénitents et confus, vieil «Iront aux basiliques des Saints-À[iôtres, cette année i 500 et chaque année séculaire. » Nombre infini de pèlerins; il en arrive jusqu'à Ironie mille par jour, et Morne ne cessa pas d'en compter deux cent mille à la fois; en tout environ deux millions. Il en vient d'Espagne, d'Angleterre, de Hongrie. Un vieux Savoyard centenaire porté par ses fils. On campa sur les places et dans les rues, et plusieurs furent étouffés dans la foule. Quelques écrivains n'ont vu là qu'une spéculation pécuniaire2. Le cardinal Stefanesehi atteste qu'annuellement les autels des Saints-Apôtres recevaient d'ordinaire trente mille florins, qu'ils en reçurent cette année cinquante mille (à 12 francs le florin selon Cibrario, 600,000 francs), non en or et en argent, mais en petites monnaies, des mains des pauvres, dont beaucoup n'oJfraient rien. Cet argent est affecté à l'entretien des basiliques et du culte sacré; mais Boniface VIII avait des pensées plus hautes.

Utilité des pèlerinages pour réveiller les esprits, les arracher à l'égoïsme de la vie ordinaire, pour rapprocher les peuples, pour resserrer les liens de la chrétienté. Plus de croisades depuis la chute de Ptolémaïs ; le pèlerinage de Rome remplaçait les croisades. On en rapportait l'inspiration qui ose tout.

Ce qu'était encore Rome au treizième siècle. — Il y vient trois pèlerins célèbres. d°Giotto. — Emploi des cinquante mille florins à l'embellissement des basiliques. Peinture de Giotto représentant Bo-

1 Infern., XIX. — Parad... XXVII.

* Le chroniqueur d'Asti : « Papa innumerabilem pecuniam ab ei^'em recelât, quia die ac nocte duo clcrici stabant ad altare saneli Pauli, lenentes in eorum manibus rastellos, rastcllantes pecuniam infinilam. »

niface qui publie le jubilé avec trois clercs dont un tieul la bulle. Autres peintures dans le portique de Saint-Jean de Latran. Mosaïque de la barque, de Pierre, de Gavallini. — 2° Jean Villani « se trouvant tout jeune au bienheureux pèlerinage dans cette ville de Home, au milieu de tant de grandes choses, et considérant les histoires et actions des Romains écrites par Virgile, Saïluste, Lucain, Ti te Live, il résolut d'imiter leur travail et leur slyle. » — 5U Dante dut faire partie d'une des deux ambassades envoyées par les guelfes de Florence au pape, pendant les premiers mois de l'année.

Il représente (Parad., XXXI} l'étonnement des barbares du Nord, découvrant de loin Rome et ses hauts monuments, et le Latran qui s'élève au-dessus des çhos; s humaines : la piété des pèlerins qui se reposent dans le parvis, heureux de redire un jour comment l'église était laite. 11 décrit (/wf., XVIII) l'ordre établi pour que l'armé:' pieuse du jubilé s'écoulât sur le pont, les uns marchant vers Saint- Pierre, les autres vers le Capitule. Il croit à ce pardon : « l'ange a recueilli depuis trois mois dans sa barque quiconque a voulu y entrer1. »

Lui-même en profite. Au IXe chant, il se présente aux pieds de l'ange delà pénitence. Celui-ci a l'épée et les deux ciels qu'il tient de saint Pierre, assis devant la porte sainte sur trois marches de marbre blanc et poli, de pierre rude et sombre, de porphyre sanguin. Dante se jette à ses pieds et frappe trois fois sa poitrine. Ottimo Comment o : « Convertito Pau tore perla illuminazionc délia divina grazia accède il vicaro di Cristo per confessai e le peccata. » — Eii ef.et, il se présente à la porte sainte du jubilé, le jeudi saint 7 avril 1500. Celle pénitence sera féconde Béatrix morte depuis huit ans; il avait promis de la chanter. Désordres de Dante; il se déclare un homme qui vivait charnellement. 11 arrivait cependant à sa Irente-cinquième année. Il fallait un grand événement pour vaincre sa conscience et lui arracher l'accomplissement de son vœu. C'est l'origine de la Divine Comédie.

Terc. 15. — Sur la philosophie et ses limites. — Passion de Dante pour la philosophie, cette fille de l 'empereur de ïiinivers^.

1 Veramento da tre mesi ha tolto chi a voluto entrai- con tutta pace. [Purg., ch. II, 33.) - Convito, IV.

Question du souverain bien. Il compte trois écoles : Épicure, Zenon, Platon ci Aristote. Aristote esl le dernier elfort delà raison; mais il lie peut arriver au tenue. Comme les trois Maries vont au tombeau du Sauveur, les trois écoles vont au tombeau qui est le monde présent, et n'y trouvent pas le Christ, c'est-à-dire le souverain bien ; mais seulement le messager qui leur annonce où il faut le chercher. — Parmi les dix cieux, le huitième est le symbole de la métaphysique et physique, !e neuvième de la morale, le dixième de la théologie. Doctrine de saint Thomas : « Pour la connaissance môme de Dieu, telle que la raison humaine peut l'obtenir, il fut nécessaiie que l'homme lut assisté d'une révélation divine. Parce que la vérité sur Dieu, telle que la raison l'obtient, n'est acquise que pour un petit nombre et au prix de beaucoup de temps, et avec le mélange de beaucoup d'eneurs, et c'est néanmoins de cette vérité que dépend tout le salut de l'homme qui est en Dieu. Afin donc que le salut des hommes fût plus facile et plus assuré, il était nécessaire qu'ils tussent instruits des choses divines par révélation divine; donc il fallait qu'outre les sciences philosophiques, objet de la raison, il y eût une doctrine sacrée que la révélation donnerait1. » — La doctrine du moyen âge n'est pas l'impuissance, mais l'insuffisance de la raison ; c'est la doctrine de Descartes et de Bossuel.

Jean de Serravalle, évêque de Fermo, Sur les études philosophiques de Dante :

l II étudia la théologie tant à Oxford, au royaume d'Angleterre, qu'à Paris, au royaume de France ; et devint bachelier en l'université de Paris, où il expliqua les sentences pour remplir les conditions de la maîtrise II lut aussi la Bible, répondit à tous les docteurs comme c'est l'usage, et fit tous les actes qui doivent être faits pour le doctorat dans la sacrée Théologie. 11 ne restait à faire que la réception, c'est-à-dire le banquet, mais l'argent lui manquant, il retourne à Florence, maître es arts excellent et théologien parfait. Et comme il était de noble n-iissance et doué d'une grande sagesse, on le fit prieur au palais du Peuple florentin, en sorte qu'il s'occupe des affaires du palais, néijli^c l'élude, et ne retourne plus à Paris. »

! Sttiitma, prs. I. art. I.

38. — Manfred1. 1251. — Mort de Frédéric II, grand et mauvais prince, la plus grande figure despotique du moyen âge, protecteur des lettres, législateur couvrant l'Italie de bandes sarrasines. Vaincu par la nouvelle ligue lombarde, il mourut misérablement à Fiorenzuola, étouffé, dit-on, par Manfred.

Il laissait cinq enfants, dont deux légitimes. Manfred, prince de Tarente, résidait en Pouille comme régent du royaume ; il avait vingt et un ans, il était beau, blond, cbcvaleresque dans ses habitudes, il aimait les lettres. A Barletta, il s'en allait le soir chanter avec des joueurs d'instruments et des troubadours. « Ces deux héros illustres, l'empereur Frédéric et son hls^' Manfred, montraient toute la noblesse et la droiture de leur caractère, tant que la fortune leur demeura fidèle, s'attachant aux lettres qui sont l'honneur de l'humanité et dédaignant ce qui est le propre des brutes. C'est pourquoi ceux qui avaient le cœur noble et. qui étaient dotés du don des grâces s'e!forcèrent de s'attacher à des princes si grands, et tout ce qu'il y avait d'excellent parmi les Italiens se produisait à leur cour. Et parce que le trône royal était en Sicile, tout ce que nos prédécesseurs écrivirent en langue vulgaire s'appela sicilien. »

Saba Malaspina. — A la naissance de Manfred, des tempêtes passèrent sur la Toscane, deux fantômes de femmes dont on entendit les noms prononcés comme par une voix de tonnerre : Guelfe et Gibe- .iine. Elles en viennent aux mains et luttent ensemble de l'aurore, jusqu'à l'heure de midi.

Manfred tente d'empoisonner Conradin, répand le binit de sa mort et se fait roi. Il s'entoure de Sarrasins. Garnison sarrasine de Lucéria, Arabes justiciers de toutes les provinces, gouverneurs, chefs des ports. Il ravage la marche d'Ancône, avec neuf mille infidèles, ligué avec Eccelin le Féroce.

Terreur de la papauté et des guelfes. Recours à l'étranger. Urbain IV négocia avec saint Louis, qui refusa la couronne de Sicile pour un de ses fils. Son frère, Charles d'Anjou, comte de Provence, accepte. Bataille de Bénévent, 12 février 1266. Les barons de Pouille abandonnent Manfred sur le champ de bataille. L'aigle d'argent tombe de son casque, il meurt. L'archevêque de Cosenza

1 Saba Malaspina. — Journal de Giovenazzo. — Nicolas de Jnmsilla, elc.

jette ses os. (liai les d'Anjou abuse de la victoire; il prend pour la reine et pour lui les deux tiers du trésor, opprime les Siciliens. Remontrances de Clément IV. Mort de Conradin. Il jette son gant.

Man lied avait marié sa fille Constance à Pierre d'Aragon. Négociations de Jean de Procida avec Pierre d'Aragon. Il était campé devant Rome et simulait une croisade, quand sonnèrent les Vêpres siciliennes, le lundi de Pâques 428-2. Quatre mille Fiançais égorges dans une nuit, les lèmmes éventrées, les religieux égorgés sur les

7 O Do

autels, et un grand nombre dans Je reste de l'île. Pierre d'Aragon descend en Sicile au mois d'août, est couronné roi, il meurt en 1285. Et en 12(.K>, sou (ils Jacques ayant renoncé à la Sicile, Frédéric qui y'commaudait eu devient roi. De là cette séparation des deux Siciles qui devait durer jusqu'à la (in de la dynastie angevine, se prolonger sous les espagnols et éclater encore de nos jouis.

i Quando per dilletlanze ovver per doglie, Che alcuna virtù nostra comprenda, L'anima bene ad essa si raccoglie,

2 Par ch' a nulla potenzia più intenda :

E questo è contra quello error, che crede Che un' anima sovr' altra in noi s' accenda.

3 E perô quando s' ode cosa o vede,

Che tenga forte a se l'anima voila, Vassene il tempo, e l'uom non se n'avvede

4 Ch' altra potenzia è quella che Y ascolta,

E altra è quella che ha F anima intera : Questa è quasi legata, e quella è sciolta.

5 Di ciô ebb' ip esperienzia vera,

Udendo quello spirto, ed ammirando ; Chè ben cinquanta gradi salito era o Lo Sole, ed io non m'era'accorto, quando Venimmo dove quell' anime ad una

Ouand, par l'effet du plaisir ou de la douleur qu'une de nos facultés perçoit, notre âme se recueille tout entière de ce côté ,

11 semble qu'elle ne donne plus d'attention à nulle autre de ses puissances; et ceci est contre l'erreur qui professe qu'en nous une seconde âme s'allume au-dessus de la première.

Et c'est pourquoi si l'on entend ou si l'on voit une chose qui retienne fortement l'âme tournée vers elle, le temps passe et l'homme ne s'en aperçoit point.

Car autre est la puissance qui écoute, autre la puissance de l'âme entière : celle-ci est comme enchaînée, et celle-là reste libre.

C'est de quoi je fis une sûre expérience en .écoutant et en admirant l'esprit qui me parlait; car le soleil était bien monté de cinquante degrés.

Et je ne m'en étais point aperçu, quand nous arrivâmes à un lieu où les âmes mes compagnes nous crie-

Si DEL PURGATORIO.

Gridaro a noi : Qui è vostro dimando.

7 Maggiore aperta moite vol te imprima, Con una forcatella di sue spine, L' uom délia villa quando 1' uva imbruna, s Che non era la calla, onde saline Lo Duca mio ed io appresso soli, Corne da noi la schiera si partine.

9 Vassi in Sanleo, e discendesi in Noli : Montasi su Bismantova in cacume Con esso i piè ; ma qui convien ch' uom voli

io Dico con 1' ali snelle e con le piume

Del gran disio, diretro a quel conclotto, Chesperanza mi dava, e facea lume.

il Noi salevam per entro il sasso rotto,

E d' ogni lato ne stringea lo stremo, E piedi e man voleva il suol di sotto.

12 Quando noi fummo in su 1' orlo supremo

DeU'alta ripa, alla scoperta piaggia, Maestro mio, diss' io, che via faremo?

13 Ed egli a me : Nessun tuo passo caggia ;

Pur suso al monte dietro a me acquista, Fin che n' appaia alcuna scorta saggia.

14 Lo sommo er' alto che vincea la vista,

E la costa superba più assai,

Che da mezzo quadrante a centro lista.

15 Io era lasso, quando comminciai :

0 dolce padre, volgiti e rimira Com' io rimango sol, se non ristai.

rcnt tout d'une voix : «Ici est ce que vous demandez. »

L'homme des champs, quand brunit le raisin, n'a besoin que d'une seule fourchée d'épines pour fermer u m1 ouverture souvent plus large

Que n'était le sentier par où mon guide et moi après lui nous montâmes, tous deux seuls, dès que la troupe des morts se fut séparée de nous.

On monte à San Léo, on descend à Noli, on gravit jusqu'au sommet de Bismantova, on y arrive sur ses pieds; ici il faut voler.

Voler, dis-je, avec les ailes rapides, avec les plumes d'un désir puissant, à la suite du guide qui me donnait l'espérance et me prêtait sa lumière.

Nous montions par le sentier creusé dans le roc, et des deux côtés les parois nous pressaient, et le sol que nous foulions voulait qu'on s'aidât des pieds et des mains.

Quand nous fûmes sur le bord supérieur de la terrasse élevée et dans un lieu découvert : ce Mon maître, dis-je, quel chemin tiendrons-nous?»

Et lui : « Qu'aucun de tes pas ne descende, avance toujours à ma suite vers le haut de la montagne, jusqu'à ce que nous apparaisse quelque sage compagnon de route. »

La cime était si haute qu'elle dépassait la vue, et la côte bien plus escarpée que la ligne qui traverse le milieu du quart de cercle du centre à la circonférence.

J'étais las quand je m'écriai : « 0 mon doux père, tourne-toi et considère comme je reste seul si tu ne t'arrêtes. »

16 0 figliuol, disse, insin quivi ti tira, Àbdilandomi un balzo poco in sue, Che da quel lato, il poggio tutto gira.

n Si mi spronaron le parole sue,

Ch' i' mi sforzai, carpando appresso lui, Tanto che il cinghio sotto i piè mi fue.

18 A seder ci ponemmo ivi ambedui

Volti a levante, ond' eravam saliti, Chè suole a riguardar giovare altrui.

19 Gli occhi prima drizzai a' bassi liti ;

Poscia gli alzai al Soie, ed ammirava Che da sinistra n' eravam feriti.

20 Ben s' avvide il Poeta, che io stava

Stupido tutto al carro délia luce, Ove tra noi ed Aquilone intrava.

2i Ond' egli a me : Se Castore e Polluce

Fossero in compagnia di quello specchio, Che su e giù del suo lume conduce,

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