HISTOIRE POETIQUE DE VIRGILE
Jusqu'ici, la Divine Comédie s'est annoncée comme un monument chrétien : et dès l'entrée nous y avons trouvé le symbolisme dont les images couvrent encore le portail de nos vieilles basiliques. Aux portes des églises on représentait souvent Adam et Eve, l'arbre et le serpent, et les animaux qui personnifiaient les sept péchés : au-dessus le jugement dernier, et plus haut encore les anges prenant pitié de l'homme, les saints patrons du lieu, et la Vierge enfin triomphant de la sévérité des justices divines. — Ainsi Dante dans la forêt rencontre les trois bêtes, symboles des trois concupiscences; la sombre porte de l'enfer où mène le chemin de perdition; et les trois femmes bénies qui assistent le poëte et qui ont résolu de le sauver, Virgile y paraît, mais comme dans le mystère des vierges sages, avec un rôle chrétien. Cependant, il ne faut pas s'y tromper, Virgile représente la science antique que le moyen âge ne réprouva jamais. Il faut qu'elle ait sa place dans le monument. Le souvenir des poètes classiques n'abandonnera pas Dante; il les recherche, il se mesure avec eux, il enrichit son édifice de leurs dépouilles.
Dante reproduit les idées de Virgile. Croit-on que Virgile ne reproduise pas les pensées d'autrui? — Le mérite de l'art n'est pas de trouver des pensées. Les pensées sont, comme l'air et la lumière, le patrimoine de tous. Il y a moins de différences entre les hommes qu'il ne paraît; chez toutes les intelligences se retrouvent ces trois notions : l'âme, le monde, Dieu. L'éducation multiplie encore ces ressemblances. Les mêmes idées circulent, tourbillonnent autour des esprits. Mais le plus grand nombre, distrait, indifférent, les laisse passer en désordre comme des rêves. Les forts les saisissent, les arrêtent, les soumettent, les mettent en ordre, les font servir à leurs desseins.
Les hommes de génie sont comme les rois qui reçoivent de toutes mains. Dieu se montre tout-puissant quand il fait toutes choses de rien. Il ne l'est pas moins quand de toutes choses il fait cette unité harmonieuse qui est le monde.
Nous avons commencé l'étude d'une loi de l'esprit humain peu connue, et qui jette un grand jour sur les obscurités du moyen âge, c'est que les lettres comme les empires ont deux histoires, l'une véritable qui s'adresse à la mémoire des hommes, l'autre fabuleuse qui s'empare des imaginations : la première qui sauve pour ainsi dire le corps et la substance des choses passées, la seconde qui en garde l'âme. La fable c'est l'auréole qui se forme autour d'une tête illustre, c'est cette transfiguration qu'on lui fait subir pour la rapprocher de l'idéal, c'est la gloire.
Nous avons vu naître la tradition fabuleuse dans l'école, Homère, Eschyle, Esope et les sept sages, Démosthènes, Hippocrate, Aristote et Platon. Mais rien n'égale la destinée de Virgile.
Virgile chez les anciens. — 1. Quand Y Enéide eut ravi tous les esprits par ses beautés, les grammairiens qui la commentèrent s'attachèrent à y relever un mérite plus caché, le mérite de la science. Comme on avait voulu reconnaître dans Homère tout le savoir de la Grèce, on voulut que toutes les connaissances de l'antiquité latine fussent rassemblées dans Virgile. Servius l y trouve la théologie des Égyptiens et témoigne qu'on a écrit sur ce livre des traités entiers. Il relève, dans les connaissances de Virgile, la science des cérémonies sacrées. Macrobe, dans ses Saturnales, y admire une profonde étude du droit augurai, et peu s'en faut qu'il ne fasse du poëte un souverain pontife. 11 lui accorde un grand savoir astrologique. 11 déclare que Virgile a su parfaitement toutes les opinions des philosophes et a montré, au sixième livre de l'Enéide^ combien il avait approfondi toutes les sciences divines et humaines. Sénèque (de Brevitate vitœ, ix) dit de Virgile : Divino furore instinctus salutare carmen canit.
Virgile savant, initié, arrivé jusqu'à la magie, n'a plus qu'un pas à faire pour entrer dans le monde surnaturel. Donatus et Phocas, Virgilii vita. Sa mère rêva qu'elle enfantait un laurier ; une branche de peuplier, plantée le jour de sa naissance, dépassa bientôt toutes les branches plantées pour les enfants du même âge; l'enfant ne poussa pas de cris, il jeta sur le monde un regard serein ; la terre poussa pour lui des fleurs et des gazons, et sur ses lèvres un essaim d'abeilles vint poser un rayon de miel.
Il mourut avant la vieillesse, laissant sou œuvre inachevée; il disparut comme ces dieux qui rentrent dans leur nuage. — Culte de Virgile. Silius Italicus vénérait une image de Virgile, célébrait sa naissance et visitait, de même que Stace, son tombeau comme un temple. Alexandre Sévère avait l'image de Virgile dans son laraire et lui rendait les honneurs divins. Le jour de sa naissance, aux ides d'octobre, était compté parmi les fêtes du calendrier romain; Do-
1 In antiquis invenimus opus hoc appellatuin esse non iEneida, sed gesta populi Romani. (Servius, ad lib. VI JEn )
natus (lib. 1) atteste que les femmes allaient en pèlerinage à l'arbre de Virgile, et, selon Jovien, son tombeau resta entouré d'un culte religieux. Sortes Virgilianx consultées par Adrien, Claude II, Alexandre Sévère : ce dernier tomba sur ce passage :
Excudent alii spirantia mollius sera
Tu regere iniperio populos, Romane, mémento.
Virgile chez les chrétiens. — Quand les païens en faisaient un oracle, comment les chrétiens n'en auraient-ils pas fait un prophète?
Virgile est enseigné dans les écoles des chrétiens. Ils ont la même foi à son savoir. Saint Augustin le compte parmi les sages et le loue d'avoir parlé comme un philosophe, comme un platonicien. (De Civit. Dei, lib. IV, X, XIII, XIV). Il s'attache, dans le sermon sur la prise de Rome, à prouver que Virgile n'a point trompé en disant des Romains : Imperium sine fine dedi. Saint Jérôme, si rempli de Virgile, se plaint de ce que les prêtres savent ce poëte par cœur. Fulgentius Planciades (de Allegoria librorim Virgilii) suppose que Virgile lui apparaît et lui explique comment Y Enéide est l'histoire allégorique de l'homme depuis sa naissance représentée par le naufrage. Dès le premier vers, Arma virumque cano Trojx qui •primas ab oris; Arma, c'est la force, le monde corporel; virum, c'est la sagesse, le monde spirituel; yrimus, c'est le nombre, c'est le monde artificiel : ainsi trois choses, avoir, régir et orner ; la natiwe, la science et le bonheur. Fulgentius remarque le rapport de cette doctrine avec l'Écriture sainte. Virgile en est ravi.
Virgile prophète dans la quatrième églogue. — Discours prêté par Eusèbe à Constantin devant les Pères de Nicée. Traduction grecque de la quatrième églogue :
StxsAloeg Moverat, ppyahjv tpâxw -j^vio-w^îv Uv.zi icapB&tOi c/ZOl;, xyivt' £(oaTÔv p a n ù:r, a.
« Quelle est cette vierge, si ce n'est celle qui conçut de l'Esprit saint? Nous croyons que ces paroles, sous le voile de l'allégo:ie, ont
à la fois leur clarté et leur obscurité. Je pense que le poëte connut le mystère bienheureux de notre Sauveur, mais pour éviter la cruauté des hommes, il a tourné les esprits vers des idées qui leur étaient familières en les exhortant à dresser des autels au nouveau-né. »
Lactance (Instit. vu, 24) voit dans la même pièce l'annonce du règne de mille ans : Cedet et ipse mari vector.
Mais saint Jérôme condamne ces interprétations. (Ep. LUI, ad Paulin.) « Comme si nous n'avions pas lu des centons d'Homère et des centons de Virgile, et qu'il fallût faire de Virgile un chrétien sans le Christ pour avoir dit :
Jam redit et Yirgo, redeunt Saturnia re<ma . »
Virgile au moyen âge. — Nous avons vu comment Virgile arrivait aux portes du moyen âge avec un double cortège : d'un côté les païens en faisaient l'interprète de toute la science antique, un pontife et un demi-dieu. Les chrétiens croyaient reconnaître en lui la saine philosophie, les pressentiments de la révélation, l'oracle qui avait annoncé la naissance de l'Enfant divin. Ils lui jetaient sur les épaules le manteau de prophète et. l'introduisaient dans leurs écoles. Mais il n'y était pas accueilli sans scrupules.
Au sixième siècle Virgile et le Code théodosien font le texte de l'enseignement. (Greg. Tur., IV, 47.) — Les faux Virgile de l'école de Toulouse. Saint Didier de Vienne explique Virgile à ses élèves. Mais saint Grégoire le Grand s'en effraye, et saint Ouen proteste contre les labiés des poètes criminels. (Prxfat. ad vit. sancti Eligii.) Saint Rémi a des scrupules. Sigulfa explique Virgile en cachette. Songe de saint Odon de'Cluny. (Mabillon, Act. SS. Ord. S. Benedicti> sxc. v, p. 154.) Comme il avait désiré lire les vers de Virgile, il lui fut montré en songe un vase très-beau à l'extérieur, mais tout rempli de serpents... et à son réveil il comprit que les serpents figuraient la doctrine des poètes, et le vase où ils étaient cachés le livre de Virgile.
Cependant Virgile l'emporte. A la fin du dixième siècle on lit dans un poème de Walther, de Vita sancti Christophori :
Omnibus excellens docuit nos musa Mnronis.
Virgile est. accepté non-seulement comme poète, mais comme philosophe. — Commentaire de Bernard de Chartres sur le sixième livre de Y Enéide. « Nous trouvons que, dans le texte unique de Y Enéide, Virgile a porté la préoccupation d'une double doctrine. Tel est le témoignage de Macrobe, qui a montré la vérité philosophique du poème et qui n'a point oublié l'exposition de la fable poétique. Voyons donc maintenant le sens philosophique de ces fictions. Virgile en tant que philosophe a voulu décrire la condition de la vie humaine... ce que souffre une âme placée temporairement dans un corps mortel. Enée est l'âme, les sept vaisseaux les sept volontés, le corps c'est l'enfer. »
Virgile dans l'Eglise. — Virgile ne serait jamais arrivé à cette fortune, il n'aurait pas triomphé des résistances sans ce renom de prophète et de précurseur du Christ. Le génie bienveillant du moyen âge est disposé à reconnaître des pressentiments chrétiens dans toute l'antiquité, il acceptait les oracles des Sibylles.
Dans le mystère de Noël, à Rouen, Virgile vient immédiatement après les prophètes l. Maro, Maro, vaste gentilium, da Christo lestimonium. Virgilius in juvenili habitu bene ornatus respondeat :
Ecce polo demissa solo nova progenies est.
Une prose de Mantoue, citée par Bettinelli, suppose une visite de saint Paul au tombeau de Virgile :
Ad Maronis mausolseum Ductus, fudit super euni Pise rorem lacrymre.
Quem te, inquit, reddidissem, Si te viyum invenissem, Poetarum maxime.
Virgile da>s la Fable. — Virgile a paru sur la scène populaire des mystères, il faudra qu'il subisse toutes les conséquences de la
1 Ducange, Glossarium ad script, med. et inftm. Minitalis, 111. 255, éd. Hciischtl.
popularité. Virgile trompe le diable et s'empare de sou livre. (Chronique hollandaise et Guerre de la Wartburg.)
Virgile à Rome. Saint Paul vient à Rome où il apprend la mort de Virgile. 11 se n et en quête de ses livres. Ils sont dans un lieu profond où l'on ne peut pénétrer qu'au milieu des tonnerres. Au fond est l'image de Virgile, assise sur une grande chaire et autour de lui ses livres par monceaux. Deux cierges à droite et à gauche. Un archer visant vers la lampe. Mais saint Paul ne peut entrer à cause de deux hommes de cuivre qui frappent avec de lourds marteaux. (Image du monde, citée par Edelestand du Méril.)
Virgile à Babylone, où il enlève la fille du Soudan. Virgile à Tolède, où le roi le retient prisonnier sept ans, après quoi l'archevêque le marie à donalsabel.
Virgile à Naples. Il contient les éruptions du Vésuve. Il perce le Pausilippe. — Son école et la fenêtre par où il entendait la messe l.
Virgile dans la Divine Comédie. — Dante l'appelle le sage fameux qui sut toutes choses ; celui qui honore tout art et toute science ; le profond docteur ; le soleil qui guérit toute vue troublée ; celui qui lui apprend tout ce que la raison peut voir.
Raphaël place Virgile dans la dispute du Saint-Sacrement. Le moyen âge est plus équitable que les modernes qui vont sans cesse de l'un à l'autre de ces excès, ou de tout accorder à la philosophie ou de ne lui accorder rien.
Terc. 4. — Hugues de Saint-Victor. Annotationes in Ecclesiast, Homil. I, p. 76 et suiv. (Thèse de M. Weiss, p 45.) « Comme d'abord le feu prend difficilement au bois vert, mais quand il est excité par un souffle puissant et qu'il commence à dévorer l'aliment qu'on lui présente, nous voyons s'élever des tourbillons de fumée, à travers lesquels à peine s'échappent quelques étincelles, jusqu'à ce que l'embrasement s' accroissant et toute vapeur étant épuisée, la fumée se dissipe et la flamme éclate dans toute sa splendeur... Ainsi un cœur charnel, comme un bois vert et encore tout imprégné de l'humeur de la concupiscence, s'il a reçu quel-
1 Chronique hollandaise, citée par Edelestand du Méril.
que étincelle de la crainte ou de l'amour de Dieu, commence par jeter la fumée de ses passions et de ses désirs mauvais qui résistent. Puis l'âme s' affermissant, quand la flamme de l'amour vient à brûler avec plus d'ardeur et à resplendir avec plus d'éclat, bientôt toute l'obscurité des passions se dissipe, et l'esprit purifié s'élance à la contemplation du vrai. »
M entre che gli occhi per la fronda verde Ficcava io cosi, corne far suole Chi dietro ail' uccellin sua vita perde ;
Lo più che padre mi dicea : Figliuole,
Vienne oramai, chè M tempo che c è imposto Più utilmente compartir si vuole.
I' volsi '1 viso e il passo non men tosto Appresso a' savi, che parlavan sie, Che Y andar mi facén di nullo costo.
Ed ecco pianger e cantar s' udie, Labia mea, Domine, per modo Tal, che diletto e doglia parturie.
0 dolce Padre, che è quel ch' i' odo?
Comincia' io : ed egli : Ombre che vanno, Forse di lor dover solvendo il nodo.
Si corne i peregrin pensosi fanno,
Giugnendo per cammin gente non nota, Che si volgono ad essa e non ristanno;
Tandis que je plongeais les yeux dans le vert feuillage, comme a coutume de faire un homme qui perd son temps à la poursuite du petit oiseau,
Celui qui pour moi fut plus qu'un père me disait : « Mon fils, viens maintenant, car le temps qu'on nous octroie veut être plus utilement employé. »
Je tournai mes regards et tout aussitôt mes pas vers les deux sages qui parlaient, de telle sorte qu'avec eux la marche ne me coûtait rien .
Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter ces mots : Labia mca, Domine, d'un accent qui enfantait à la fois plaisir et douleur.
« 0 mon doux père, commençai-je, qu'est-ce que j'entends?» Et lui : c< Des ombres peut-êlre qui vont dénouant le nœud de leur dette. »
Comme fonl des pèlerins pensifs, qui rejoignent en chemin un groupe d'inconnus, se tournent vers eux et ne s'arrêtent pas ;
7 Gosi diretro a noi, più tosto mota,
Venendo e trapassando, ci ammirava D' anime turba tacita e devota.
8 Negli occhi era ciascuna oscura e cava,
Pallida nella faccia, e tanto scema, Che dair ossa la pelle s' informava.
9 Non credo che cosi a buccia strema
Erisiton si fusse fatto secco,
Per digiunar, quando più n' ebbe tema.
10 Io dicea, fra me stesso pensando : Ecco La gente che perde Gerusalemme, Quando Maria nel figlio diè di becco.
il Parean 1' occhiaie anella senza gemme : Chi nel viso degli uomini legge omo} Ben avria quivi conosciuto 1' emme.
12 Chi crederebbe che Y odor d' un porno
Si governasse, generando brama,
E quel d' un' acqua, non sappiendo como?
13 Già era in ammirar che si gli affama,
Per la cagione ancor non manifesta Di lor magrezza e di lor trista squama;
14 Ed ecco del profondo délia testa
Volse a me gli occhi un' ombra, e guardô fiso; Poi gridô forte : Quai grazia m' è questa?
15 Mai non Y avrei riconosciuto al viso;
Ma nella voce sua mi fu palese
Ciô che T aspetto in se avea conquiso,
16 Questa favilla tutta mi raccese
Ainsi, venue derrière nous, mais nous dépassant d'une marche plus rapide, nous admirait une troupe d'âmes, muette et pieuse.
Chacune de ces âmes avait les yeux caves et éteints, la face pâle, et toute sa personne si amaigrie, que la peau prenait la forme des os.
Je ne crois pas qu'Erisichthon fut ainsi desséché par le jeûne jusqu'à la dernière écorce, même quand il ressentit les suprêmes terreurs de la faim.
Je disais, pensant en moi-même : Tel était le peuple qui perdit Jérusalem, quand la juive Marie mit la dent sur son propre fils.
Le cercle de leurs yeux semblait un anneau sans pierre. Ceux qui sur le visage de l'homme lisent [^V^| auraient ici bien reconnu FM.
Qui croirait que l'odeur d'un fruit et la fraîcheur d'une eau, en excitant le désir, dussent réduire des figures à ce point? Qui le croirait s'il ne savait comment?
Déjà je me demandais avec étonnement pourquoi ils étaient si affamés; car j'ignorais encore la cause de leur maigreur, la hideuse écaille qui les couvre.
Et voici que des profondeurs de sa tête une ombre tourna les yeux vers moi et me regarda fixement. Puis elle cria d'une voix forte: « Quelle grâce m'est donnée ! »
Jamais je ne l'eusse reconnue à son visage ; mais sa voix me découvrit ce que son aspect m'avait caché.
Cette étincelle ralluma dans moi toute la connais-
Mia conoscenza alla cambiala labbia, • E ravvisai la faccia di Forese.
17 Deh non contendere ail' asciutta scabbia,
Che mi scolora, pregava, la pelle, Ne a difetto di carne che io abbia:
18 Ma dimmi il ver di te, e chi son quelle
Due anime che là ti fanno scorla ; Non rimaner che tu non mi favelle.
19 La faccia tua, ch' io lagrimai già morta.
Mi dà di pianger mo non minor doglia, Risposi lui, veggendola si torta.
20 Perô mi di, per Dio, che si vi sfoglia;
Non mi far dir mentr' io mi maraviglio, Chè mal puô dir chi è pien d' altra voglia,
21 Ed egli a me : Dell' eterno consiglio
Cade virtù nell' acqua, e nella pianta Rimasa addietro, ond' io si mi sottiglio.
22 Tutta esta genteche piangendo canla,
Per seguitar la gola oltre misura, In famé e in sete qui si rifà santa.
25 Di bere e di mangiar n' accende cura
L' odor ch' esce del porno, e dello sprazzo Che si distende su per la verdura,
24 E non pur una volta, questo spazzo Girando, si rinfresca nostra pena; Io dico pena, e dovre' dir sollazzo;
r Chè quella voglia ail' arbore ci mena,
sance de ces traits défigurés, et je revis la face de Forèse.
«Ah! ne t'arrête pas, suppliait-il, à la lèpre qui me décolore la peau, ni à ce qui me manque de chair ;
« Mais dis-moi la vérité sur toi, et qui sont ces deux âmes que je vois te faire cortège. Ne me fais pas attendre ta parole. »
— Ta figure qu'autrefois je pleurais morte, lui répondis-je, ne me donne pas un moins douloureux sujet de larmes, maintenant que je la vois si déformée.
« Dis-moi cependant, au nom de Dieu, qui donc vous effeuille ainsi. Ne me fais point parler tandis que je m'étonne, car celui-là ne saurait bien dire, qui est plein d'un autre souci. »
Et lui me repartit : «Du conseil éternel émane une puissance qui se répand dans l'eau et dans la plante restée derrière nous et qui m'exténue comme tu vois.
« Tout ce peuple qui chante au milieu de ses pleurs, pour avoir suivi outre mesure l'appétit de la bouche, passe ici par la faim et par la soif, afin de retrouver la sainteté.
« Le désir de boire et de mangers'allume en nous aux exhalaisons du fruit et de la cascade qui s'élend là-haut sur le vert feuillage.
« Et plus d'une fois, faisant le tour de ce chemin, nous sentons se renouveler notre peine, je dis peine et je devrais dire consolation ;
« Car le désir qui nous pousse vers cet arbre est le
Che menô Cristo lieto a dire Eli Quando ne liberô con la sua vena.
20 Ed io a lui : Forese, da quel di'
Nel quai mutasti mondo a miglior vita, Cinqu' anni non son volti insino a qui.
27 Se prima fu la possa in te finita
Di peccar più, che sorvenisse Y ora Del buon dolor ch' a Dio ne rimarita,
28 Corne se' tu quassù venulo? Ancora
Io ti credea trovar laggiù di sotto, Dove tempo per tempo si ristora.
29 Ed egli a me : Si tosto m' ha condotto
A ber lo dolce assenzio de' martiri La Nella mia col suo pianger dirotto, •)0 Con suoi prieghi devoti e con sospiri
Tratto m' ha délia costa ove s' aspetta, E libéra to m' ha degli altri giri.
31 Tant' è a Dio più cara e più diletta
La vedovella mia, che tanto amai, Quanto in bene operare è più soletta;
32 Chè la Barbagia di Sardigna assai
Nelle femmine sue è più pudica Che la Barbagia dov' io la lasciai.
53 0 dolce frate, che vuoi tu ch' io dica? Tempo futuro m' è già nel cospetto, Cui non sarà quest' ora molto antica,
34 Nel quai sarà in pergamo interdetto
Aile sfacciate donne florentine
L' andar mostrando con le poppe il petto,
35 Quai Barbare fur mai, quai Saracine,
même qui conduisit le Christ avec joie jusqu'à crier Éli ! lorsqu'il nous racheta par le sang de ses veines. »
Et je lui repondis : «Forèse, depuis le jour où tu échangeas le monde contre une meilleure vie, cinq an ne se sont pas encore écoulés.
«Si le pouvoir de pécher finit dans toi, avant que survînt l'heure de la douleur bienfaisante qui rend l'âme à Dieu son époux,
« Comment donc es-tu venu si haut? Je pensais te trouver encore là-bas sous nos pieds, où le temps par le temps se répare.»
Et lui à moi : c< Celle qui m'a mené sitôt boire la douce absinthe des souffrances, c'est Nella ma bien-aiméeavec le déluge de ses larmes.
«Ses dévotes prières et ses soupirs m'ont tiré de la côte où l'on attend et m'ont délivré des autres cercles.
« Elle est d'autant plus chère et agréable à Dieu, ma jeune veuve si aimée de moi, qu'elle est plus seule à bien faire ;
«Car la Barbagia de Sardaigne est plus chaste que le pays barbare où je l'ai laissée.
«0 mon doux frère, que me fais-tu dire? Un temps futur est déjà devant mes yeux, et pour lui cette heure ne sera pas encore bien loin.
«Un temps où du haut de la chaire on interdira aux effrontées Florentines d'aller montrant leur sein nu.
« Quelles barbares vit-on jamais, quelles Sarrasines ,
Cui bisognasse, per farle ir coverte, 0 spiritali o altre discipline !
30 Ma se le svergognate fosser certe
Di quel che il ciel veloce loro ammanna, Già per urlare avrian le bocche aperte.
37 Che, se 1' antiveder qui non m* inganna, •
Prima fien triste, che le guance impeli Colui che mo si consola con nanna.
38 Deh, frate, or fa che più non mi ti celi;
Vedi che non pur io, ma questa gente Tutta rimira là dove il Sol veli.
39 Perch' io a lui : Se ti riduci a mente
Quai fosti meco e quale io teco fui, Ancor fia grave il memorar présente.
40 Di quella vita mi volse costui
Che mi va innanzi, V altr' ier, quando tonda Vi si mostrô la suora di colui
41 (E il Sol mostrai). Costui per la profonda
Notte menato m' ha de' veri morti, Con questa vera carne che il seconda.
42 Indi m' han tratlo su gli suoi eonforti,
Salendo e rigirando la montagna, Che drizza voi che il mondo fece torti.
43 Tanto dice di farmi sua compagna,
Ch' io sarô là dove fia Béatrice :
Ouivi convien che senza lui rimagna
auxquelles il fallut, pour les faire aller couvertes, des peines spirituelles ou d'autres encore.
« Mais si les déhontées savaient ce que le ciel leur prépare dans peu , déjà elles auraient la bouche ouverte pour jeter des hurlements ;
«Car si le don de prévoir ne m'abuse point ici, elles seront tristes avant que le poil ait couvert les joues de l'enfant qui aujourd'hui se console aux chansons de sa nourrice.
« Et maintenant, de grâce, frère, fais en sorte de ne plus te cacher à moi : vois que non point moi seul, mais toute cette troupe, nous regardons du côté où tu voiles les rayons du soleil. »
C'est pourquoi je repartis : «Si tu rappelles à ta mémoire quel avec moi tu fus, quel je fus avec toi, encore maintenant il te sera pénible d'en renouveler le souvenir.
« De cette vie je fus détourné par Celui qui marche devant moi. 11 m'en retira avant-hier, au moment où se montrait à vous dans toute sa rondeur la sœur de celui-ci.
« (Et je montrai le soleil.) C'est lui qui, à travers la profonde nuit des véritables morts, m'a conduit avec cette chair véritable qui suit ses pas.
«De là ses encouragements m'ont fait mon 1er, gravissant et tournant la montagne où vous redevenez droits, vous que le monde a déformés.
« 11 dit qu'il méfait compagnie jusqu'au moment où je serai auprès de Béatrix. Là il faut que je reste sans lui. »
44 Virgilio è questi clie cosi mi dice
(E addita'lo), e quest' altro è quell' ombra, Per cui scosse dianzi ogni pendice
45 Lo vostro regno cbe da se la sgombra.
ce Virgile est celui qui me parla de la sorte (et je le montrai du doigt). Et cet au Ire est l'ombre au départ de laquelle tout à l'heure tressaillirent tous les flancs de votre royaume. »
Terc. 16. — Forèse, frère de Corso Donati, chef de la iactiou des Noirs, homme délicat et qui aimait les bons morceaux. Ami de Dante et son allié; plus tard les discordes civiles les rendirent ennemis ; Forèse s' étant attaché au parti des Noirs et Dante à celui des Blancs. (Falso Boccacio.) — Annella, femme pudique et sobre, qui vécut dans la tempérance avec ce gourmand, pour qui il lui fallait préparer des mets délicats, en quoi sa vertu ne lit que briller davantage. (Benveuuto.) — Piccarda, sœur de Corso et de Forèse, qui étant très-belle jeune fille, tourna son esprit vers Dieu, fit profession de virginité, et entra dans le monastère de sainte Claire. Mais comme ses frères l'avaient promise à un gentilhomme florentin, appelé Bossellino délia Tosa, Corso Donati qui était podestat de Bologne, vint l'enlever de force au monastère, la donna malgré elle à cet époux qu'elle détestait. Incontinent elle tomba malade, et passa dans les bras de l'Époux céleste à qui elle s'était vouée. (OU. Corn.)
Dante parle peu de sa famille. Parcourez la Divine Comédie. Béatrix la remplit de ses rayons; mais jamais le poëte ne nous entretient ni de Gemma Donati sa femme, ni de ses fils, qui cependant semblent n'avoir pas été indignes de leur glorieux père, puisque deux d'entre eux, Pierre et Jacques, devinrent ses commentateurs. C'est donc avec un plaisir inattendu qu'on trouve dans un coin du Purgatoire une scène d'intérieur, un souvenir des premiers jours, où Dante, nouvel époux, trouvait dans la maison de sa femme de fraternelles affections, avant que la guerre civile fût venue détruire ce fragile bonheur.
31 . — La Barbagia de Sardaigne. — Un pays de montagnes, habité par une race barbare qui vint s'y réfugier quand les Bomains s'emparèrent de la Barbarie. Celte race n'a ni lois, ni coutumes comme
les autres nations, leurs femmes sont si déshonnêtes qu'on n'y connaît pas le mariage. (Falso Bocc.) A cause de l'extrême chaleur, elles sont vêtues d'un vêtement de lin qui ne couvre pas leur poitrine. (Benvenuto.) Le glossateur du Mont-Cassin ajoute : « Quand les Génois tirèrent cette île des mains des infidèles, ils ne purent prendre possession de cette montagne où habite un peuple barbare et sans aucune civilisation. Leurs femmes sont vêtues d'une sorte de fdet qui ne les couvre pas. »
Terc. 53. — Les peines spirituelles et'd'autres encore, selon Ben venuto. Jadis saint Grégoire avait réglé le costume des Romaines: Sub quo honeste latent. Le statut de la commune de Florence défend aux femmes de porter des vêtements trop échancrés au cou. UOttimo ajoute que les peines spirituelles contre l'immodestie, furent renouvelées en 1351, sous l'épiscopat d'Agnolo Acciaioli.
36. — La Prédiction. Bataille de Monte Catini. Les Florentins et le roi Robert forment la ligue guelfe. Le prince de Tarente, frère de Robert, vient à Florence avec 500 cavaliers. Uguccione délia Faggiola, chef du parti gibelin, seigneur de Pise et de Lucques, aidé de l'évêque d'Arezzo, des comtes de Santafiore, des Gibelins toscans, de Maffio Yisconti qui lui avait envoyé des auxiliaires et de vieilles bandes allemandes qui combattaient aussi sous ses drapeaux, assiégeait Monte Catini dans le val de Niévole. Les Florentins se mirent en route pour faire lever le siège. Uguccione, inférieur en force, veut éviter la bataille. Contraint de l'accepter, il mit les Florentins en déroute. Ils laissèrent 2,000 morts et 1,500 prisonniers. Il en resta de toutes les grandes familles nobles et des maisons plébéiennes enrichies, au nombre de 114 citoyens notables. Plusieurs périrent dans la fuite et se noyèrent dans les marais de la Guisciana. C'était le 29 août, jour de saint Jean décollé. (Villani.)