LES FEMMES
On pourrait croire que Danle cède au penchant qu'ont eu tous les poètes satiriques à médire des femmes. C'est pourquoi il est
Ô86 DEL TURGATORIO.
bon d'entendre sur ce passage le commentaire de Benvenuto d'Imola : « Il n'est pas d'artistes dans le monde qui aient autant d'engins, d'instruments divers et de subtiles industries pour l'exercice de leur art, que les femmes florentines pour le soin de leur personne. Car non contentes de leur beauté, elles s'efforcent d'y ajouter toujours, et elles s'armentd'un art incroyable contre les défectuosités de la nature. Car elles relèvent leur petite taille en exhaussant leurs chaussures. Si elles ont une carnation trop noire, elles la blanchissent; trop pâle, elles savent lui prêter des couleurs. Elles savent se donner des cheveux blonds, des dents d'ivoire, un corsage élégant, et pour parler brièvement, elles mettent de l'artifice dans tous leurs membres. »
Le pape Grégoire X au concile de Lyon, 1274, entre autres constitutions, interdit l'excès du luxe dans les vêtements des femmes par toute la république chrétienne. — Statut de Modène, 1327 \. « Défense aux femmes de compagnie, servantes et autres d'humble condition déporter des vêtements qui touchent la terre. Item de porter dans leur chevelure des tresses de soie. Item ordonne qu'aucune femme mariée ou non mariée ne puisse porter dans la maison ou hors de la maison, aucune robe, mante ou fourrure, ou vêtement quelconque, dont la queue traîne à terre de plus d'une brasse, mesurée à la mesure de la commune, taillée dans la pierre sur la place publique. Défense d'avoir aucune couronne ou guirlande, aucun cercle ou fil de perle, d'or, d'argent, de pierreries, de quelque sorte que ce soit, ni aucune tresse d'or ou d'argent, ni aucune ceinture qui vaille plus de dix livres deModène, ni aucune bourse qui vaille plus de cinquante sous. »
Satire de FraJacopone. 0 femine guardate aile mortal fende. Les Romans de la Table ronde. Lancelot. Galeotto fu libro, e chi lo scrisse. Tristan et les aventures du roi Marc. Immoralité des premiers troubadours, des trouvères et du roman de la Rose.
Le moyen âge ne fut pas ce qu'on pense. L'empire du mal y fut grand. Restes de paganisme, restes de barbarie. Violence des passions de la chair. Mais le moyen âge eut le mérite de détester le mal, de le flétrir. Il ne connut point les délicatesses. On ne craignait pas de diminuer le respect en publiant les vices des grands. Les prédica-
1 Ricord. Malesp., cap. c.xc.ix.
teurs s'armaient du fouet pour chasser les vendeurs du temple. Les lois étaient sévères quoique mal exécutées. Le mérite du moyen âge n'est pas d'avoir triomphé, mais d'avoir combattu, de n'avoir pas connu ces capitulations misérables dont s'accommodent les siècles faibles.
Ne il dir Y andar, ne Y andar lui più lento Facea; ma ragionando andavam forte, Si corne nave pinta da buon vento.
E Y ombre, che parean cose rimorte, Per le fosse degli occhi ammirazione Traén di me, di mio vivere accorte.
Ed io, continuando il mio sermone, Dissi : Ella sen va su forse più tarda Che non farebbe, per 1' altrui cagione.
Ma dimmi, se tu sai, dov' è Piccarda; Dimmi s' io veggio da notar persona Tra questa gente che si mi riguarda.
La mia sorella, che tra bella e buona Non so quai fosse più, trionfa lieta Nell' alto Olimpo già di sua corona.
Si disse prima; e poi : Qui non si vieta Di nominar ciascun, da ch' è si munta Nos tra sembla nza via per la dieta.
La parole ne ralentissait point la marche, et la marche ne ralentissait point la parole, mais, tout en discourant, nous allions rapidement comme un navire quele bon vent pousse.
Et les ombres, qui paraissaient deux fois mortes, ouvraient avec ctonnement les fosses de leurs yeux, apprenant que je vivais.
Et moi, continuant mon discours : «Cette âme, dis-je, à cause d'autrui s'en va peut-être plus lentement vers le ciel. »
« — Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda. Dismoi si je vois quelque personne digne de remarque, parmi ce peuple qui me regarde ainsi? »
« Ma sœur, toute belle et toute bonne (je ne saurais dire ce qu'elle fut le plus), triomphe joyeuse et couronnée sur les hauteurs de l'Olympe. »
Ainsi parla d'abord Forèse; puis il ajouta : c< Rien ne défend ici de donner à chacun son nom, tant nos traits sont défigurés par une diète salutaire. »
7 Questi (e mostrô col dîto) è Buonagiunta ; Buonagiunta da Lucca : e quella faccia Di là da lui, più che 1' altre trapunta,
s Ebbe la Santa Chiesa in le sue braccia : Dal Torso fu, e purga per digiuno L' anguille di Bolsena e la vernaccia.
9 Molti altri mi mostrô ad uno ad uno; E nel nomar parean tutti contenti, Si ch' io perô non vidi un atto bruno. lo Vidi per famé a vuo'to usar li denti Ubaldin dalla Pila, e Bonifazio Che pasturô col rocco moite genti.
h Yidi messer Marchese, ch' ebbe spazio
Già di bere a Forl'i con men secchezza, E si fu tal che non si senti sazio.
12 Ma, corne fachi guarda, e poi fa prezza
Più d' un che d' altro, fe' io a quel da Lucca, Che più parea di me voler contezza.
13 Ei mormorava; e non so che Gentucca
Sentiva io là ov' el sentia la piaga Délia giustizia che si gli pilucca.
u 0 anima, diss' io, che par si vaga
Di parlar meco, fa si ch' io t' intenda, E te e me col tuo parlare appaga.
15 Femmina è nata, e non porta ancor benda,
Cominciô ei, che ti farà piacere
La miacittà, corne ch' uom la riprenda.
16 Tu te n' andrai con questo antivedere :
« Celui-ci, et du doigt il le montra. C'est Buonagiunta de Lucques, et au delà de lui ce visage plus amaigri que les autres
h Eut la sainte Église dans ses bras. Il était de Tours, et il expie par le jeûne ses anguilles de Bolsena et son vin doux.»
Il m'en nomma beaucoup d'autres, un à un, et tous paraissaient contents d'être nommés, si bien que je ne vis pas un seul visage se rembrunir.
Je vis, réduits par la faim, à fatiguer leurs dents à vide, Ubaldino délia Pila et Boni face, qui rangea sous sous son bâton pastoral un grand peuple.
Je vis Messer Marcliese, qui jadis à Forli eut le gosier moins sec et tout le loisir de boire. Il fut tel cependant qu'il ne se sentit jamais désaltéré.
Mais, comme un homme qui regarde et ensuite fait plus d'estime de l'un que de l'autre, ainsi j'en montrai davantage à l'habitant de Lucques, lequel semblait me connaître mieux.
Il murmurait, et j'entendais le nom de je ne sais quelle Gentucca sortir de cette bouche, où il sentait les coups de la justice divine qui émonde ainsi les pécheurs.
ce 0 âme, dis-je, qui semble si désireuse de converser avec moi, fais en sorte que je t'entende, et que ta parole nous satisfasse tous deux. »
« — Une femme est née, qui ne porte pas encore de bandeau , commença-t-il, et qui te fera aimer ma patrie, encore qu'on en médise;
« Tu t'en iras avec cette connaissance de l'avenir. Si
Se nel mio mormorar prendesti errore, Dichiareranti ancor le cose vere.
17 Ma di s' io veggio qui colui che fuore
Trasse le nuove rime, cominciando :
Donue, cli avete intell eAto dJ amore.
18 Ed io a lui : F mi son un che, quando
Amore spira, noto, ed a quel modo Che detta dentro, vo significando.
19 0 frate, issa yegg' io, diss' egli, il nodo
Che il Notaio, e Guitlone, e me ritenne Di qua dal dolce stil nuovo ch' i' odo.
20 Io veggio ben corne le vostre penne
Diretro al dittator sen vanno strelte, Che délie nostre certo non avvenne.
ai E quai più a guardare oltre si mette,
Non vede più dall' uno ail' altro stilo : E quasi contenlato si tacette.
22 Corne gli augei che vernan lungo il Nilo,
Alcuna volta di lor fanno schiera, Poi volan più in fretta e vanno in fîlo ;
23 Cosi tutta la gente che li era,
Volgendo il viso, raffreltô suo passo, E per magrezza e per voler leggiera.
24 E corne 1' uom che di trottare è lasso,
Lascia andar li compagni, e si passeggia Fin che si sfoghi F affollar del casso;
25 Si lasciô trapassar la santa greggia
Forese, e dietro meco sen veniva, Dicendo : Quando fia ch' i' ti riveggia? i Mon so, risposi lui. quant' io mi viva;
CHANT XXÏV. 303
les mots que je murmure t'ont trompé, l'événement te le fera voir.
a Mais dis si je vois celui qui mit au jour les vers nouveaux commençant par ces mots : Dames qui de l'amour avez l'intelligence! »
Et moi, je repartis : « Je suis un homme qui écris quand l'amour m'inspire, et qui vais exprimant ce qu'il dicte au dedans de moi. »
« 0 frère, répliqua-t-il, je vois maintenant le nœud qui nous a retenus, le notaire et Guittone et moi, loin du nouveau style dont mes oreilles goûtent la douceur.
« Je vois bien comme vos plumes suivent de près celui qui vous dicte, et certes il n'en fut pas ainsi des nôtres.
« Et celui qui pour plaire veut aller au delà ne voit plus de différence entre les deux styles ; » et comme s'il eût été satisfait, il se tut.
Ainsi que les oiseaux qui vont hiverner vers le Nil quelquefois se forment en bataillon, puis pressent leur vol, ils s'en vont à la file ;
Ainsi toutes les ombres qui étaient là, tournant vers moi leurs regards, hâtèrent le pas, devenues légères par leur maigreur et parleur volonté.
Et comme un' homme fatigué de courir laisse aller ses compagnons, et marche jusqu'à ce qu'il ait déchargé le souffle de sa poitrine ;
Ainsi Forèse laissa passer le saint troupeau, et il venait derrière moi disant : a Quand sera-ce que je te reverrai ? »
a — Je ne sais, lui répondis-je, combien je vivrai; mais
Ma già non fia '1 tornar mio tanto tosto, Ch' io non sia col voler prima alla riva.
27 Perocchè il luogo, u' fui a viver posto,
Di giorno 'n giorno più di ben si spolpa, E a trîsta ruina par disposto.
28 Or va, diss' ei, chè quei che più n' ha colpa
Negg1 io a coda d' una bestia tratto Verso la valle, ove mai non si scolpa.
29 La bestia ad ogni passo va più ratto
Crescendo sempre, infin ch' ella il percuote, E lascia il corpo vilmente disfatto.
30 Non hanno molto a volger quelle ruote
(E drizzô gli occhi al ciel), ch' a te fia chiaro Ciô che '1 mio dir più dichiarar non puote.
31 Tu ti rimani ornai, chè '1 tempo è caro
In questo regno si, ch' io perdo troppo Venendo teco si a paro a paro.
32 Quai esce alcuna volta di galoppo
Lo cavalier di schiera che cavalchi, E va per farsi onor del primo intoppo ;
33 Tal si parti da noi con maggior valchi ;
Ed io rimasi in via con esso i due, Che fur del mondo si gran maliscalchi.
34 E quando innanzi a noi si entrato fue,
Che gli occhi miei si fero a lui seguaci, Corne la mente aile parole sue;
35 Parvermi i rami gravidi e vivaci
D' un altro porno, e non molto lontani, Per esser pur allora volto in laci.
36 Vidi gente sott' esso alzar le mani,
CHANT XXIV. 5(jr>
mon retour ne sera pas si prompt que mon désir ne le devance sur votre rive;
« Car le lieu où je fus placé pour vivre de jour en jour se dépouille de bien, et semble réservé à quelque triste ruine. »
« — Ya donc, dit-il, car je vois celui qui en porte surtout la faute traîné à la queue d'une bête vers la vallée où jamais le crime ne s'absout.
« La bête, à chaque pas, va plus rapide, toujours se hâtant, jusqu'à ce qu'elle le frappe, et laisse son corps misérablement défiguré.
« Ces sphères n'ont pas beaucoup à tourner (et il leva les yeux au ciel), avant que te devienne clair ce que ma parole ne peut t'éclaircir davantage.
« Je te laisse maintenant, car dans ce royaume le temps est si précieux, que j'en perds trop en marchant ainsi d'un pas égal avec toi. »
Comme on voit quelquefois un cavalier se détacher au galop d'une troupe qui chevauche, et courir pour se faire honneur du premier coup;
Tel Forèse se sépare de nous en pressant sa marche, et je restai sur la route avec ces deux, qui furent pour le monde de si grands capitaines.
Et quand il fut si loin devant nous que mes yeux le suivirent à peine, comme mon intelligence suivait ses paroles,
Alors m'apparurent les rameaux d'un autre arbre, vivants et chargés de fruits, et peu éloignés de moi, car je venais seulement de me tourner de ce côté.
Au-dessous je vis une foule qui levait les mains et qui
E gridar non so che verso le fronde, Quasi bramosi fantolini e vani,
37 Che pregano, e il pregato non risponde ;
Ma per fare esser ben lor voglia acuta, Tien alto lor disio, e nol nasconde.
38 Poi si parti si come ricredula ;
E noi venimmo al grande arbore adesso, Che tanti prieghi e lagrime rifîula.
39 Trapassate oltre senza farvi presso ;
Legno è più su che fu morso da Eva, E questa pianta si levé da esso.
40 Si tra le frasche non so chi diceva ;
Perché Virgilio e Stazio ed io ristretti, Oltre andavam dal lato che si leva.
41 Ricordivi, dicea, de' maledetti
Ne' nuvoli formati, che satolli Teseo combattér co' doppj petti :
42 E degli Ebrei ch' al ber si mostrar molli,
Per che non gli ebbe Gedeon compagni, Quando in ver Madian discese i colli.
43 Si, accostati ail' un de' duo vivagni,
Passammo, udendo colpe délia gola, Seguite già da miseri guadagni.
44 Poi, rallargati per la strada sola,
Ben mille passi e più ci portammo oltre, Contemplando ciascun senza parola.
45 Che andate pensando si voi sol tre ?
Subita voce disse; ond' io mi scossi, Come fan besde spaventate e poltre,
poussait je ne sais quels cris vers le feuillage, comme de petits enfants presses de vains désirs,
Qui prient, et celui qu'ils prient ne répond pas, et, pour faire que leur convoitise s'aiguise encore, il tient au-dessus d'eux l'objet désiré, et ne le cache point.
Puis cette troupe s'éloigna comme détrompée, et aussitôt nous vînmes auprès du grand arbre qui repousse tant de prières et de larmes.
« — Passez outre sans approcher. Plus haut est le bois duquel Eve mordit le fruit. Et cette plante en est un rejeton. »
Ainsi disait entre les branches je ne sais quelle voix. C'est pourquoi Virgile, Stace et moi, nous passâmes outre en nous serrant du côté de la hauteur.
« — - Souvenez-vous, disait la voix, de ces maudits qui naquirent des nuages, et qui dans leur ivresse combattirent Thésée avec une double poitrine,
« Et des Hébreux qui, au moment de boire, montrèrent leur mollesse. C'est pourquoi Gédéon ne les voulut pas pour compagnons d'armes, quand du haut des collines il fondit sur Madian. »
Ainsi nous tenant près de l'un des deux bords, nous passâmes, entendant raconter des péchés de gourmandise, suivis jadis d'un misérable retour.
Puis, nous mettant au large dans la route solitaire, nous marchâmes bien mille pas et plus, chacun de nous méditant et sans parole.
« Où allez-vous pensant de la sorte tous les trois seuls? » Ainsi dit une voix soudaine ; et moi je tressaiJ comme font des betes ombrageuses et mal domptées.
46 Drizzai la testa per veder chi fossi;
E giammai non si videro in fornace
Vetri o metalli si lucenti e rossi, m Gom' io vidi un che dicea : S' a voi piace
Montare in su, qui si convien dar vol ta;
Quinci si va chi vuole andar per pace.
48 L' aspetto suo m' avea la vista tolta :
Perch' io mi volsi indietro a' miei dottori, Com' uom che va secondo ch' egli ascolta.
49 E quale, annunziatrice degli albori,
L' aura di maggio movesi ed olezza, Tutta impregnata dall' erba e da' fiori;
50 Tal mi senti' un vento dar per mezza
La fronte, e ben senti' mover la piuma, Che fe sentir d' ambrosia 1' orezza;
si E senti' dir : Beati cui alluma
Tanto di grazia, che 1' amor del gusto Nel petto lor troppo disir non fuma,
52 Esuriendo sempre quanto è giusto.
Je relevai la lèle pour voir qui parlait, et jamais on ne vit dans une fournaise des verres ou des mélaux aussi rouges et resplendissants,
Qu'un personnage qui m'apparul, disant : «S'il vous plaît de monter, il faut tourner ici ; par ici l'on passe, quand on va chercher la paix. »
Son aspect m'avait ôté la vue: c'est pourquoi je me retournai vers mes maîtres, comme un homme qui va selon la parole qu'il entend.
Et comme messagère des premières blancheurs du jour, la brise de mai passe et embaume, tout imprégnée du parfum de l'herbe et des fleurs ;
Ainsi je sentis un souffle me toucher au milieu du front, et le battement de l'aile qui me parfuma d'ambroisie.
Et j'entendis ces mots : «Heureux ceux qu'embrase assez la grâce pour que la passion du goût ne jette pas trop de fumée dans leur cœur, et qui ont toujours faim de la justice. »
La rencontre de Forèse a réveillé dans la mémoire de Dante les plus chers souvenirs de sa jeunesse. 11 retourne par sa pensée aux jours où il ne connaissait pas l'exil et l'amertume du pain de l'étranger. Il revoit la maison des Donati qui lui donna une épouse; le chef de cette famille puissante, Corso Donati, l'âme de la faction noire dont il prédit la mort, les deux nobles femmes Ânnella et Piccarda dont les douces figures tempèrent le sombre tableau des mœurs florentines. En même temps il se rappelle le chaste amour qui le fît poëte, et met sur les lèvres de l'un de ses interlocuteurs le premier chant où son génie se révéla : Donne ch1 avete intellelto d1 amore. Cet interlocuteur est un poëte, Buonagiunta degf Urbicciani ; et Dante trouve l'occasion de l'envelopper avec le notaire de Lentino et Guittone d'Arezzo dans un même jugement qui jette une lumière inattendue sur les commencements de la poésie italienne. Enfin lui-même livre le secret de son art, et donne en peu de mots une admirable définition de l'inspiration poétique, il en donne en même temps l'exemple par la beauté des comparaisons qu'il emprunte à toute la nature, aux oiseaux et aux fleurs.
8. — Le pape Martin IV (1281-1285), né à Montpince en Brie, trésoiier de la cathédrale de Tours (Benvenuto) : Vir bonus et pru-
dens, nimis tamen splendide vivens. Nam quum haberct curiam in Jtalia,in civitate V Herbu, faciebut sufibcari anguillas optimas illius lacus in vino optimo Vernaccino.
1 0. — Bonilace, archevêque de Ravenne. Benventito. Quum eœteri pastores habeant virgam pastoralem retortam, isle habet totam virgam rectam, et in summitate rotundam ad modum calculi sive Roccbi. Même explication de Pietro di Dante.
il. — Marchese. Benvenuto : Quum semel adjuraret pincernam suum ut sibi diceret quid diceretur de eo, etillo respondente trépide : « Domine, dicitur quod nunquam facilis nisi bibere, dixit ridenfer : Et quare nunquam dicunt quod semper sitio. »
12. — Buonagiunta de Urbisanis, luculentus orator in lingua materna et facilis inventer rhythmonun, sed facilîor vinorum, qui noverat auctorem in vita sua et aliquando scripserat sibi (Benvenuto, confirmé par le Falso Boccacio).
14. — Dante à Lucques. Au moment où Dante accomplit son pèlerinage, Lucques est dans la ligue des noirs. Aussi la traite-t-il sévèrement au vingt et unième chant de son Enfer où un diable apportant sur ses épaules un des anciens de Sainte-Zita déclare que dans cette ville tout le monde est concussionnaire, excepte Bonturo. Mais en 1314, le 14 juin, Uguccione, capitaine des Gibelins et seigneur de Pise, s'empare de Lucques, d'où il chasse les Guelfes, alors seulement Dante put la visiter et connaître Gentucca la jeune fille, qui le rendit moins sévère pour la belle et coupable cité.
Terc. 17. — Caractère, vie et mort de Corso Dokati. — Dino Compagni. Portrait de Corso Donati. — « 11 y avait un cavalier du caractère de Catilina romain, mais plus cruel ; noble de sang, bien lait de corps, beau parleur, orné d'agréables manières, subtil desprit, toujours attentif â mal faire. Beaucoup de gens d'épée s'attachaient à lui; il avait une grande sui le, par laquelle il fit faire un grand nombre <le pillages et d'incendies, et beaucoup de tort à ses ennemis. Il y
gagna un grand avoir et monta à une grande élévation. Tel était mes sire Corso Donati, qui à cause de son orgueil fut appelé le baron : si bien que lorsqu'il passait par la ville, beaucoup criaient : « Vive le baron » et il semblait que la ville fut à lui. »
Corso Donati, rival deYieri de' Cerchi. Lutte des noirs et des blancs. Août 1500. Dante était prieur, les chefs des deux partis sont exilés. Corso Donati rompt son ban et se rend à Rome. Après le passage de Charles de Valois à Florence, Corso Donati et les siens restent maîtres des affaires. Violence du parti vainqueur; six cents citoyens envoyés en exil. Le feu prit à un oratoire de la Vierge à Orto-San-Michele ; il s'étendit jusqu'à Pou te- Vecchio, plu» de dix-neuf cents maisons furent brûlées. Les voleurs emportaient publiquement ce qui leur plaisait, et qui voyait emporter son bien n'osait le réclamer, tant le pays était mal gouverné en toute chose. (Dino.)
Enfin le parti noir se divise, comme tous les partis victorieux. Rosso délia Tosa et Pazzino de'Pazzi s'élèvent contre Corso Donati, et travaillent à l'exclure du pouvoir. Corso rallie autour de lui les 'nobles mécontents et se recompose imparti. 11 va chercher des alliés à Lucques (probablement auprès d'Uguccione délia Faggiuola, son gendre). De retour à Florence, il donne rendez-vous à ses partisans pour aller en armes au palais de la Seigneurie déclarer qu'ils veulent un autre gouvernement. Mais le parti contraire les prévient. Un dimanche matin, les magistrats convoquent le conseil et citent à comparaître Corso, ses fils et ses adhérents. Sur leur refus on les met au ban, et le peuple va donner l'assaut à leurs maisons.
Corso, goutteux et hors d'état de porter les armes , excite les siens du geste et de la voix. Le petit nombre des siens se défend avec vigueur en attendant le secours des conjurés. Ceux-ci ne paraissant pas, les assiégés rompent les chaînes et s'échappent. Corso moule à cheval et s'enfuit vers l'abbaye de San-Salvi. Une troupe de soldais du parti opposé le rejoint et le tue. Renvenuto d'Imola raconte que se voyant pris, et dans l'impossibilité de se défendre, pour éviter les ignominies que lui réservaient ses ennemis, il se laissa tomber de cheval, ou qu'il tomba involontairement. Mais son pied resta engagé dans l'étrier, et après que la bête l'eut traîné quelque temps, un soldai le tua d'un coup de lance. C'était le 15 seplembre 1 307 .
Ihno Compagni conclut en ces termes: « Telle est la condition de notre cité affligée, ainsi se gouvernent nos citoyens obstinés à mal
faire, et ce qui se lait un jour est blâmé l'autre. Les hommes sages avaient coutume de dire : « Le sage ne fait chose dont il ait à se re pentir.» Et dans cette ville et par les mains de ce peuple il ne se fait aucune chose si louable qui ne soit jugée au rebours et blâmée. On y tue les hommes, le mal n'y est point puni par la loi. Mais selon que le malfaiteur a (\es amis ou peut débourser de l'argent, il est absous de ses crimes. »
1 Ora era che '1 salir non volea storpio,
Chè '1 Sole avea lo cerchio di merigge Lasciato al Tauro, e la Nolte allô Scorpio.
2 Per che, come fa Y uom che non s' affigge,
Ma vassi alla via sua, checchè gli appaia, Se di bisogno stimolo il traligge;
3 Cosi entrammo noi per la callaia,
Uno innanzi altro, prendendo la scala Che per artezza i salitor dispaia.
4 E quale il cicognin che leva 1' ala
Per voglia di volaref e non s' attenta D' abbandonar lo nido, e giù la cala;
5 Tal era io, con voglia accesa e spenta
Di dimandar, venendo infino ail' atto Che fa colui ch' a dicer s' argomenta.
6 Non lasciô, per Y andar che fosse ratio,
Lo dolce Padre mio, ma disse : Scocca
L' arco del dir, che msino al ferro bai tratto
L'heure était venue où notre montée ne souffrait plus de retard ; car le soleil avait laissé le méridien au Taureau et la nuit le laissait au Scorpion.
C'est pourquoi, comme fait l'homme qui ne s'arrête pas, mais qui va son chemin , quoiqu'il voie si l'aiguillon du besoin le blesse;
Ainsi nous entrâmes par la brèche l'un devant l'autre, prenant l'étroit escalier qui ne permet pas aux voyageurs de monter deux à deux.
Et tel que le petit de la cigogne, tenté de voler, lève ses ailes, et, ne s'aventurant point à quitter son nid, les replie,
Tel j'étais avec un désir d'interroger, qui tour à tour en moi s'allumait et s'éteignait, et qui me conduisait jusqu'au mouvement d'un homme prêt à parler.
Si rapide que fût sa marche, mon doux père ne laissa pas de dire : « Lâche l'arc de ta parole que tu as bandé jusqu'au fer. »
i Âllor sicuramente aprii la bocca,
E cominciai : Come si puo far magro Là dove 1' uopo di nutrir non tocca?
s Se t' ammentassi come Meleagro
Si consumé al consumar d' un tizzo, Non fora, disse, questo a te si agro :
9 E, se pensassi come al vostro guizzo
Guizza dentro allô specchio vostra image, Ciô che par duro ti parrebbe vizzo.
îo Ma perche dentro a tuo voler t' adage,
Ecco qui Stazio, ed io lui chiamo e prego, Che sia or sanator délie tue piage.
u Se la veduta eterna gli dispiego, Rispose Stazio, laddove tu sie, Discolpi me non polert' io far niego.
12 Poi cominciô : Se le parole mie,
Figlio, la mente tua guarda e riceve, Lume ti fîeno al come che tu die.
i") Sangue perfetlo, che mai non si beve Dali' assetate vene, e si rimane Quasi alimento che di mensa levé,
14 Prend e nel cuore a tutte membra umane
Virtute informativa, come quello Gh' a farsi quelle per le vene vane.
15 Ancor digesto scende ov' è più bello
ïacer che dire ; c quindi poscia geme Sovr' altrui sangue in natural vasello.
io Ivi s' accoglie 1' uno e 1' altro insieme,
CHANT XXV. i07
Alors, rassuré, j'ouvris la bouche et je commençai : «Comment peut-on devenir maigre, là où Ton n'est point touché du besoin de se nourrir? »
a — Si tu te rappelais, dit-il, comment Méléagre se consuma à mesure que se consumait un tison, ceci ne te serait point si épineux.
« Et si tu pensais comme à vos tressaillements, votre image tressaille aussi dans le miroir, ce qui te semble dur te semblerait facile.
« Mais, pour que tu pénètres ce point selon ton gré, voici Stace, et je l'invoque et le prie d'être maintenant le médecin de tes plaies. »
« — Si je lui ouvre les yeux aux choses éternelles, quand tu es là, répondit Stace, que mon excuse soit de ne pouvoir te refuser rien. »
Puis il commença : « Mon fils, si tu reçois et garde mes paroles, elles porteront la lumière sur la question que tu fais.
«Un sang plus parfait que les veines altérées ne boivent pas, et qui reste comme un mets qu'on relève de la table,
« Prend dans le cœur une puissance capable de former tous les membres du corps humain ; car c'est pour se changer en eux qu'il court à travers les veines.
« Encore épuré, il descend en un lieu qu'il est plus beau de taire que de nommer, et de là il s'épanche sur le sang d'autrui dans le vase que la nature lui a destiné.
« Là, tous deux se recueillent ensemble, l'un disposé
L' un disposto a patire e 1' altro a fare, Per lo perfetto luogo onde si preme ;
17 E giunto lui, comincia ad operare,
Coagulando prima, e poi avviva Ciô che per sua materia fe constare.
18 Anima fatta la virtute attiva,
Quai d' una pianta, in tanto différente, Che quest' è in via, e quella è già a riva,
19 Tanto ovra poi, che già si muove e sente,
Corne fungo marino; ed ivi imprende Ad organar le posse ond' è semente.
20 Or si spiega, figliuolo, or si distende
La \irtù ch' è dal cuor del générante, Dove natura a tutte membra in tende.
21 Ma, corne d' animal divegna fante,
Non vedi tu ancor : quest' è tal punto Che più savio di te già fece errante;
22 Si che, per sua dottrina, fe disgiunio
Dali' anima il possibile intelletto, Perché da lui non vide organo assunto.
23 Apri alla verità che viene il petto,
E sappi che, si tosto com' al feto L' articolar del cerebro è perfetto,
24 Lo Motor primo a lui si volge lielo,
Sovra tant' arte di natura, e spira Spirito nuovo di virtù repleto,
25 Che ciô che truova attivo quivi tira
In sua sustanzia, e fassi un' aima sola, Che vive e sente, e se in se rigira.
à subir l'action, l'autre à l'exercer à cause de la source plus parfaite dont il émane ;
« Et arrivé là, il commence son œuvre, d'abord en coagulant la matière qu'il s'est cherché, ensuite en la vivifiant quand il lui a donné sa consistance.
« La puissance active devient une âme pareille à celle d'une plante, avec cette différence qu'elle est en chemin, et que l'âme de la plante est à son terme.
« Puis, elle travaille de telle sorte que déjà elle se meut et sent comme un mollusque de mer; et ensuite elle commence à organiser les puissances dont elle est le germe,
« Tantôt se replie, mon fils, et tantôt se dilate, la vertu qui vient du cœur du père, où la nature s'applique à former tous les membres.
« Mais comment d'animal elle devient raisonnable, tu ne le vois point encore, et telle est cette difficulté, qu'elle a jeté dans l'erreur plus sage que toi ;
« Si bien que dans sa doctrine il a séparé de l'âme l'intellect possible, parce qu'il ne vit pas d'organe qui lui fût approprié.
« Ouvre ton cœur à la vérité qui le vient, et sache qu'aussitôt que l'organisation du cerveau est parfaite,
« Le premier moteur se tourne joyeux vers l'enfant, et, se penchant sur un si bel ouvrage de la nature, il y souffle un esprit nouveau et puissant,
« Qui attire en sa substance tout ce qu'il trouve d'actif en ce lieu, et il s'en forme une seule âme qui vit, qui sent et qui se réfléchit sur elle-même ;
26 E perché meno ammiri la parola,
Guarda il calor del Sol che si fa vino, Giunto ail' umor che délia vite cola.
27 E quando Lachesis non ha più lino,
Solvesi dalla carne, ed in virtute Seco ne porta e 1- umano e il divino.
28 L' allre potenzie tutle quante mute;
Memoria, intelligenzia, e volontade, In atto, molto più. che prima, acute.
29 Senza ristarsi, per se stessa cade
Mirabilmente ail' una délie rive; Quivi conosce prima le sue strade.
30 Tosto che luogo li la circonscrive,
La virtù formativa raggia intôrno, Cosi e quanlo nelle membra vive,
31 E corne Y aère, quand' è ben piorno,
Per Y altrui raggio che in se si riflette, Di diversi color si mostra adorno;
32 Cosi Y aer vicin quivi si mette
In quella forma, che in lui suggella Virtualmente Y aima che ristette :
33 E simigliante poi. alla fiammella
Che segue il fuoco là 'vunque si muta, Segue allô spirto sua forma novella.
34 Perocchè quindi ha poscia sua paruta,
È chiamat' ombra; e quindi organa poj Ciascun sentire insino alla veduta.
35 Quindi parliamo, e quindi ridiam noi,
CHANT a\V. Ul
« Et pour que ma parole t'étonne moins, considère la chaleur du soleil qui se change en vin, jointe à la sève qui coule de la vigne.
« Lorsque Lachcsis n'a plus de lin, l'âme se détache de la chair, et emporte en sa puissance l'humain et le divin ;
a Toutes les autres facultés comme inactives, la mémoire, l'intelligence et la volonté, plus subtiles qu'auparavant dans leur action.
« Sans s'arrêter, elle tombe d'elle-même et d'une manière merveilleuse à l'une des deux rives; c'est là que pour la première fois ses voies lui sont montrées.
« Aussitôt arrivée là, un lien la circonscrit; la puissance formatrice rayonne tout autour de la même manière et avec la même proportion que dans les membres où elle vivait.
« Et comme l'air, quand il est bien pénétré d'eau, si le rayon de soleil vient s'y réfléchir ? se montre orné de diverses couleurs,
« Ainsi l'air environnant prend la forme que lui imprime par sa puissance l'âme arrêtée là ;
« Et pareille ensuite à la flamme qui suit le feu quelque part qu'il se transporte, la forme nouvelle suit l'esprit à qui elle s'attache;
« Et parce qu'il se rend visible par elle, on le nomme ombre, et c'est par là que l'esprit organise tous ses sens jusqu'à celui de la vue.
« C'est par là que nous parlons et par là que nous
412 DEL PURGATORÏO.
Quindi facciam le lagrime e i sospiri Che per lo monte aver sentiti puoi.
30 Secondo çhe ci affigon li disiri
E gli altri affetti, 1' ombra si figura, E questa è la cagion di che tu miri.
37 E già venuto ail' ultima tortura
S' era per noi, e volto alla man destra, Ed eravamo attenti ad altra cura.
38 Ouivi la. ripa iiamma in fuor balestra,
E la comice spira fiato in suso,
Che là reflette, e via da lei séquestra.
39 Ond' ir ne convenia dal lato schiuso
Ad uno ad uno7 ed io temevn il fuoco Quinci, e quindi temeva il cader gîuso. m Lo Duca mio dicea : per questo loco
Si vuol tenere a gli occhi stretto il freno, Perocch' errar potrebbesi per poco.
41 Sumrnx Deus clementise, nel seno
Del grand' ardore allora udi' cantando, Che di volger mi fe caler non meno.
42 E vidi spirti per la fiamma andando ;
Perch' io guardava ai loro ed a' miei passi, Compartendo la vista a quando a quando.
43 Appresso in fine ch' a quell' inno fassi,
Gridavan alto : Virum non cognosco ; Indi ricominciavan l' inno bassi.
44 Finitolo, anche gridavano : Al bosco
Si tenne Diana, ed Elice caccionne, Che di Venere avea senti to il tosco.
45 Indi al cantar tornavano; indi donne
CHANT x\v. §13
rions ; par là nous avons les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus en gravissant la montagne;
a Selon que nous pénètrent les désirs et les autres affections, l'ombre en prend la figure, et là est la raison de ce qui fait ton étonnement. »
Et déjà nous étions arrivés à la dernière expiation, et, tournant à droite, nous donnions notre attention à d'autres soins.
Ici, le flanc de la montagne darde des flammes, et, du bord de l'abîme, souffle en haut un vent qui la repousse et la chasse du chemin,
De sorte qu'il fallait aller un à un du côté découvert, et d'une part je craignais le feu, de l'autre je craignais de tomber dans le précipice.
Mon guide me disait : « Dans ce passage, il faut tenir serré le frein de ses yeux, car on pourrait aisément s'y tromper.
« Smnmx Deus clementiœ ; ce chant, que j'entendis alors dans le sein du grand embrasement, me força néanmoins de me retourner.
Et je vis des esprits cheminant par la flamme; c'est pourquoi je regardais leurs pas et les .miens, partageant mes regards par intervalles.
Après les mots qui terminèrent ce chant, ils criaient à haute voix : Virum non cognosco; puis ils recommençaient l'hymne à voix basse.
L'hymne fini, ils criaient encore : «Diane resta dans le bois, et elle en bannit Hélice qui avait goûté le poison de Vénus.
Puis ils retournaient à leurs chants, ensuite ils criaient
Gridavano, e marili che fur casti, Corne virlute e matrimonio imponne.
4G E questo modo credo che lor basti
Per tulto il tempo che '1 fuoco gli abbrucia : Con tal cura conviene e con tai pasti
47 Che la piaga dassezzo si ricucia.
les noms dos femmes et des maris qui furent chastes comme l'imposent la vertu et la loi du mariage.
Et je crois que cette alternative leur suffit pour tout le temps que le feu les brûle : c'est par de tels remèdes et par de tels aliments que leur plaie, la dernière de toutes, doit se fermer.
À mesure que nous avançons dans l'élude de la Divine Comédie, nous pénétrons dans la connaissance de la société contemporaine, et peu à peu le commentaire du poëme nous fait visiter les points les plus curieux de l'histoire du moyen âge. Ainsi la rencontre de Dante et de Hugues Capet nous font connaître l'origine des Capétiens, les progrès de leur race, la maison d'Anjou en Italie et la chute des Templiers ; l'entrevue de Dante et de Forèse, les mœurs de Florence et ses di visions intestines. Quand Virgile et Stace se reconnaissent, nous retrouvons les traditions qui se rattachaient aux grands poètes, et, pour les lettres comme pour les empires, une histoire fabuleuse à côté de l'histoire véridique. Aujourd'hui nous abordons un de ces passages où, sous la couronne du poëte, le philosophe se découvre; où Dante aime à traiter une de ces questions qui agitaient l'école et divisaient les docteurs. Dans le supplice des gourmands il monlre comment les âmes peuvent souffrir de la faim, et quelle est la condition de l'âme après la mort, le rapport du corps et de l'âme, en un mot, tout le mystère de la destinée humaine; non la psychologie seulement, mais l'anthropologie. Varchi, commentant ce XXVe chant du Purgatoire ^ dit : « Ce chapitre seul que je juge plus utile et
COMMENTAIRE DU CHANT XXV. il 7
« plus difficile que les autres, peut montrer amplement « eommenl Dante fut à la fois excellent médecin, cx- « cellent philosophe, excellent théologien, ce qui n'ar- « rive peut-être à aucun autre poëte grec ni latin; et « pour moi, non-seulement je vous confesse, mais ence core je vous jure qu'autant de fois je L'ai lu, et je l'ai « lu jour et nuit plus de mille fois, toujours j'ai senti « s'augmenter l'étonnement, la stupeur, croyant y « trouver de nouveaux enseignements, et par conséa quent aussi des beautés nouvelles. » (Cité par Biagioli.)
Le soleil est dans le Bélier et le Taureau est au méridien, c'est que tout le signe du Bélier en est sorti. Or le zodiaque mettant vingt-quatre heures à passer par le méridien, chaque signe y met deux heures, c'est-àdire qu'il était deux heures après midi. De même la nuit devait être dans le signe de la Balance, et la Balance ayant quitté le point opposé du méridien, devait avoir laissé la place au Scorpion.
Tous les poètes ont aimé ces souvenirs astronomiques :• serait-ce une habitude des premiers âges du monde où les hommes lisaient dans les étoiles, ou bien la poésie ne peut-elle se détacher du ciel d'où elle est descendue1?
Toute cette doctrine physiologique est péripatéticienne. La doctrine psychologique est celle de saint Thomas2. Mais le poète n'aurait pas interrompu ses visions s'il n'était poussé par un grand intérêt, par un
1 Rapprochement avec le Convilo, lil>. IV, '21.
2 Summ., 1% quacst. 70, 118.
grand devoir. Il s'agit d'une question qui partage les esprits et qui menace d'ébranler les fondements du christianisme.
La nature de l'âme, le lien qui la rattache d'un côté à Dieu, de l'autre «nu corps, sa destinée quand le lien corporel est rompu, voilà les problèmes qui n'ont jamais laissé de repos à la pensée. La sagesse des Indiens, ne reconnaissant d'être véritable qu'en Dieu, le regardent comme l'âme suprême, paramatma, en qui seule réside la connaissance éternelle et dont se détache comme une étincelle l'âme individuelle, djivalma, qui est le principe vital des corps. Tout l'effort de la contemplation est de ramener l'âme individuelle à sa source et de perdre la personnalité humaine dans l'immensité divine.
Aristote considère l'âme comme la forme du corps, et dans l'âme deux intellects, l'un actif, l'autre passif; mais comme la forme ne peut subsister sans sa matière, l'âme, quoique différente du corps, ne peut exister sans
lui. Aoxe? [X'/its àvev (jây.ctTOç etvat, pfre <7cof/.a n ^vyri.
Cependant cette intelligence par laquelle nous concevons les principes ne peut être périssable, et c'est pourquoi Aristote la fait venir du dehors, par conséquent de Dieu ; en sorte que l'âme périt, mais que l'intellect divin qui s'était prêté à elle se retire et subsiste.
Averrhoès, en commentant Aristote (Saint Thomas, contr. Avcrrh.), s'efforce d'établir que l'intellect qu'Aristote appelle possible est une substance séparée du corps quant à l'être, et qui lui est unie quant à la forme, et de plus que l'intellect possible est unique
pour tous. Or, étant détruite la diversité de l'intellect possible qui est seul immortel, il s'ensuit qu'après la mort il ne reste rien des âmes humaines que l'unité de l'intellect, et ainsi on supprime les peines et les récompenses. Albert le Grand ajoute que, distinguant l'âme sensible de l'âme intellectuelle, les péripatéticiens font naître la première du sang du père; mais l'âme intellectuelle, ils la conçoivent séparée et rayonnant sur l'âme sensible comme le soleil sur le milieu transparent, et de même que si l'on ôte les objets illuminés il ne reste que la lumière du soleil, de même, les hommes périssant, il ne reste qu'une seule intelligence perpétuelle et impérissable.
Propagation de ces doctrines en Italie. — 1215, les épicuriens à Florence; les petits-fils d' Averrhoès à la cour de Frédéric IL Ses écrits, traduits par Ermangard de Biais, se propagent par toute l'Italie. Saint Thomas et Egidius Colonna s'appliquent à le réfuter. Tiiomphe de saint Thomas, peint par Traïni, à Sainte-Catherine de Pise, où, entouré des évangélistes, des docteurs, de Platon et d'Aristote, il terrasse Averrhoès. Cependant le règne d'Averrhoès continue. Dante, au IVe chant de YEnfer, le range parmi les sages du paganisme, le cile dans le Convito (IV, 5); le combat au XXIIe chant du Purgatoire. Le combat ne finit point. Frère Urbain de Bologne explique, en 1334, le commentaire d1 Averrhoès sur la physique d'Aristote *. Pétrarque raconte comment il était harcelé à Venise par ceux qui, selon la coutume des philosophes modernes, pensent n'avoir rien fait s'ils n'aboient contre le Christ et sa doctrine surhumaine. Pétrarque cite saint Paul, on lui répond : « Tiens-t'en à la religion chrétienne, je n'en crois pas un mot. Ton Paul, ton Augustin et tous les autres ne furent que des radoteurs; si tu pouvais seulement supporter la lecture d' Averrhoès, tu verrais combien il
Mirjbuschi, 10, 89. — Sur l'Averrhoïsme, voir le commentaire de Piclro di Dante.
l'emporte sur ces jongleurs. » Pétrarque met l'interlocuteur à la porte. Quatre averrhoïstes, après l'avoir inutilement pressé, décident qu'il est : sine litteris bonum virum. — Conclusion de Pétrarque : « Pour moi, plus j'entends parler contre la foi du Christ, plus j'aime le Christ, et plus je me confirme dans la loi du Christ; et il m'arrive comme à un fils en qui s'est refroidie la piété filiale, unis qui, entendant mal parler de son père, s'il est vraiment fils, sent se rallumer dans son cœur cet amour qui d'ahord semhlait éteint. »
Pourquoi Stace porte la parole. Pielro di Dante : Unde cum sit hoc, videtur passus potins fidei et moralitatis quam humanx rationis. Ideo Virgiiius, id est philosophia rationalisa committit hoc Statio poetx christiano vel philosophix morali ut hoc décidât.
Nous avons vu comment Dante se trouva conduit par le dessein de son poëme et par les controverses de son temps à traiter cette formidable question de la nature et de l'immortalité des âmes. Chose merveilleuse, l'homme a la passion de l'immortalité, et il en a peur; il veut, il poursuit l'immortalité de son nom qui doit mourir, et il doute de la durée de son âme. Lutte des religions et des philosophies. Les religions enseignent les peines et les récompenses; la philosophie indienne ramène toutes les âmes à l'âme suprême pour les y perdre.
Argumentation de saint Thomas {Contra Gentiles, lib. IT, cap. 73.)
1 . L'intelligence est unie au corps comme la forme à la matière. Or, il est impossible qu'il y ait une seule forme pour plusieurs matières, parce que tout acte suppose une puissance propre qui lui soit proportionnée. Donc, on ne peut admettre une seule intelligence pou;- tous les hommes.
2. Chaque moteur veut un instrument qui lui soit propre. Autre est l'instrument du joueur de flûte, autre celui de l'architecte. Or, l'intelligence est le moteur du corps, comme l'établit Aristote. Donc f architecte ne peut user de l'instrument du joueur de flûte; ainsi il est impossible que l'intellect d'un homme soit celui d'un autre homme.
5. L'intellect possible est celui par lequel l'homme conçoit selon Arislote. Or, si L'intellect possible est un pour tous, il faut qu'il contienne les notions intelligibles de tout ce que les hommes ont jamais su. Donc, chacun de nous ne concevant rien que par l'intellect possible, chacun concevra tout ce qui a élé conçu par chaque homme depuis le commencement; ce qui est manifestement faux.
Dante, en interrompant le récit de son pèlerinage au monde invisible pour exposer tout un système de métaphysique chrétienne, imite encore Virgile, qui au VIe livre de Y Enéide, met dans la bouche du vieil Anchise toule la doctiine des néopythagoriciens
Principio cœlum ac terras camposque liquentes...