LES FEMMES DE FLORENCE
Nous avons vu quel rang tenaient les femmes dans la société italienne, telle que le moyen âge l'avait faite; nous les avons trouvées, comme sainte Glaire, prêtant leur faible main aux réformes de l'Eglise; comme la comtesse Mathilde, couvrant d'une vaillante épée le berceau des libertés publiques; comme Nina la Sicilienne, mêlant leur voix aux premiers chants des poëtes italiens. 11 nous reste à considérer de plus près, et dans Florence même, ces mœurs polies, délicates, ingénieuses, qui purent inspirer et justifier l'apothéose de Béatrix.
La vieille Florence. — Si nous étudions Florence avant le treizième siècle, nous n'y trouvons rien que de sévère et d'imposant. Cette colonie romaine, jetée sur une terre étrusque, a gardé le caractère de Rome et de l'Étrurie. Son ambition est de rappeler Rome,
sa métropole, par le circuit de ses murs, par ses places et ses églises. De distance eu distance s'élèvent les habitations féodales, crénelées et menaçantes, avec leurs tours. Les nobles qui les occupent se donnent pour les descendants des Romains, quelques-uns font remonter leur lignée jusqu'à Troie. Les Uberti descendaient de Catilina, les Infangati de Sextus et les Lamberti de Sarpédon.
Simplicité des mœurs domestiques. — Alors les Florentins vivaient sobrement de mets grossiers à peu de frais, et ils s'habillaient eux et leurs femmes de grossières étoffes. Les dames de Florence ne portaient aucun ornement, et les plus grandes se contentaient d'une robe d'écarlate d'Ypres, avec un manteau fourré de vair, dont le capuchon se rabattait sur la tête; et cent livres étaient la dot ordinaire des femmes, et deux cents, trois cents livres étaient alors considérées comme une dot exorbitante; mais, sous ces vêtements, avec ces costumes simples, les Florentins étaient de bonne foi, loyaux entre eux et fidèles à leur commune1.
« Florence, dans l'antique enceinte où elle entend encore sonner les heures, vivait en paix, sobre et pudique. On n'y voyait pas de riches colliers, de couronnes, de femmes surchargées de parures. En naissant, la tille n'effrayait pas encore son père ; car le temps du mariage et la somme de la dot n'avaient pas encore passé toutes les mesures. J'ai vu Bellincione Berti marcher avec un baudrier de cuir, et sa femme quitter le miroir sans s'être fardé le visage; j'ai vu les tils de Nerli et ceux de Vecchio se contenter d'un habit de peau, et leurs femmes à leur fuseau et à leur quenouille. Heureuses! Chacune d'elles savait le lieu où elle aurait sa sépulture, et mille ne pleurait délaissée dans le lit nuptial... L'une veillait au soin du berceau, et, pour consoler l'enfant, employait ce doux parler qui fait la joie des parents; l'autre, en tirant la chevelure de sa quenouille, devisait avec sa famille des Troyens, de Fiésole et de Rome2. »
Ces femmes si simples et si pudiques étaient capables d'actions courageuses. Quand l'empereur Othon IV vint en Italie, il alla visiter Florence comme la plus florissante cité de l'empire. Et comme un jour on célébrait à Florence une fête solennelle, l'empereur s'y rendit avec quelques nobles de la ville; et, pendant qu'il était dans la
* Villani, 1. VI, c. lxxi.
- Dante, Paradiso, XV.
rue regardant passer les jeunes filles qui dans cette ville sont nombreuses et très-belles, voici qu'il vit venir entre autres une vierge d'une beauté achevée. Et l'empereur, touché de tant d'attraits, se retourna vers un vieux chevalier d'une valeur et d'une loyauté re-. connues, dont le nom était messire Bellincione (c'était le père de la jeune tille), il lui demanda quelle était cette personne dont il remarquait la noble démarche et le gracieux visage. Bellincione répondit : « Gracieux seigneur, c'est la fille d'un homme qui, s'il le voulait, pourrait vous la faire baiser sur-le-champ. » La jeune fille, qui prêtait l'oreille en passant, entendit la réponse de son père, se tourna vers lui et lui dit avec liberté et pudeur : « En vérité, mon père, que votre révérence me pardonne, mais personne ne me baisera jamais que mon légitime époux. » L'empereur, entendant une si noble réplique et apprenant que c'était la fille de Bellincione, voulut que quelqu'un pût la baiser honnêtement, et dit au père de l'appeler a lui. Ensuite il appela un vaillant chevalier de son cortège, qui fut nommé plus tard Guido l'Ancien, et lui ayant prêté son anneau, il voulut qu'il fiançât la demoiselle, et lui donna en dot le comté du Casentino, qui depuis fut pendant longtemps dans la famille des comtes Guidi. Et c'est du comte Guido l'Ancien et de cette dame que tous les comtes Guidi descendirent.
La part des Florentines dans l'émancipation de la commune de Florence. — Domination des ducs ou marquis de Toscane alliés avec les évêques simoniaques ; vers 1066, l'évêque Pierre de Pavie et le duc Godefroy. — Soulèvement des moines et des clercs. — Le duc Godefroy menace de mort les récalcitrants. Le premier samedi de carême, les officiers impériaux jettent hors de l'église de Saint-Pierre- Scheraggio les clercs insoumis. Grand concours de femmes qui arrachent les voiles de leurs têtes, « échevelées, tout en pleurs, elles « se frappaient la poitrine et gémissaient avec de grands cris : Omal- « heur! malheur! ô Christ, on nous chasse d'ici. Et maintenant, « comment nous laissez-vous ici seules, inconsolées? On ne souffre « point que vous habitiez parmi nous. Comment sans vous resterions- (( nous ici? Nous savons bien que vous vouliez demeurer avec votre « peuple, mais voilà que vous nous quittez. Simon le magicien vous « met en fuite. » Touchés de ces cris, les clercs ferment les églises, cessent de sonner les cloches et de chanter les offices. Le pape Alexandre Il s'émeut, l'évêque est déposé. En 1078, les Florentins, qui
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ont fait l'épreuve de leur liberté, agrandissent leurs murs. Chaque quartier a ses enseignes; et lorsqu'en 1(181 Henri IV vient assiéger Florence, qui tient pour Grégoire VII, après plusieurs combats, voyant la ville forte, bien murée et les citoyens très-unis, il lève le siège.
Flore>ce a la fin du treizième siècle. — La civilisation du treizième siècle vint adoucir les vieilles mœurs. Ce siècle de guerre avait vu fleurir les traditions chevaleresques, la culture des sentiments délicats, les plaisirs de l'esprit et de l'oreille. Le souffle poétique qui échauffa la Normandie et la Provence, la Souabe et la Sicile, commençait à réveiller la Toscane. Les cours d'amour, tenues dans toute l'Italie, paraissent à Florence. (Villani, ad ann., 1283, 1289.) Aux mois de mai et de juin se formaient de nobles compagnies. Toutes vêtues de blanc, sous la conduite d'un jeune homme qu'on nommait le seigneur d'amour, les dames et demoiselles allaient couronnées de fleurs, accompagnées de chevaliers, avec des trompettes et des instruments; elles prenaient place sur de-; estrades richement drapées, d'où elles considéraient les danses publiques.
Les femmes faisaient l'ornement de ces fêtes, elles prenaient part à ce réveil des imaginations, elles écoutaient des chants, elles en inspiraient. Ces nouveaux plaisirs n'étaient pas sans danger. Relâchement des mœurs, iectures dangereuses. Le roman de Lancelot. Le luxe. Les ceintures plus belles que la personne. Les engins des dames florentines. Le temps allait venir où il faudrait du haut de la chaire leur défendre de se montrer nues.
Le gouvernement et les mœurs des dames, par Francisco de Barberino. — Au moment où l'ancienne pureté règne encore, où l'élégance des mœurs nouvelles règne déjà, c'est dans ce temps si court qui réalise l'idéal du moyen âge, c'est pour fixer cet idéal et lui donner de la durée, qu'un jurisconsulte florentin, nommé Francesco de Barberino, écrit son livre Del regimento e costumi délie donne.
Ce livre, Franceso ne le compose pas, il l'écrit pour obéir à la dame de ses pensées : une dame voilée, mystérieuse et toute divine : elle s'est entretenue avec plusieurs autres dames : Honnêteté, Industrie, Courtoisie, Sapience, Éloquence, pour donner aux femmes une
règle parfaite; seulement.,* ces hautes personnes ont besoin d'un scribe qui écrive leur doctrine dans le langage des hommes. Francesco en accepte la charge. 11 est très-simple, mais très-fidèle; il n'a pas besoin de finesse; il sera simple, point rimé; il mêlera à ses vers des nouvelles qu'il apprit surtout clans ses voyages de Fiance. — 11 écrira dans le dialecte toscan.
Les âges. — L'enfant. — L'innocence menace de la quitter... Qu'elle ne quitte jamais sa mère ou ses femmes, qu'elle ne lève pas les yeux et ne parle guère. Je veux bien qu'elle aime à être ornée; si elle porte une guirlande, je la veux élégante et petite, et plus l'enfant est belle, plus petite sera la guirlande. — S'il faut lui apprendre à lire?
La jeune fille. — Virginité lui offre la main pour la conduire au paradis. Dangers de cet âge. Ne paraître plus ni à la fenêtre, ni au balcon, ni même à l'église. Qu'elle chante peu ou point; pour récréation quelque musique, la harpe ou la viole.
Les noces. — Les trompes sonnent. Voici les chants joyeux, la terre jonchée de feuillage; les tables chargées d'or et d'argent; sur les balcons, sous les portiques, nombre de cavaliers, de belles dames. Les dames ont de beaux épagneuls, les perroquets voltigent sous les lambris. L'époux vient : que l'épouse montre plus de crainte que de joie; qu'elle soit caressante pour ses compagnes. Il ne lui sied point de parler de son époux. La noce congédiée, qu'elle soit toute à sa nouvelle condition : Dieu au premier rang dans son cœur; au second, son mari. S'il est violent, qu'elle apaise ses colères, désarme ses vengeances; s'il a des prisonniers, qu'elle les secoure. S'il va à la guerre, qu'elle l'engage doucement à ne pas exposer sa personne, mais qu'elle l'encourage et. se montre sûre de la victoire. Qu'elle fasse l'aumône pour qu'à son mari, à elle-même et à toute sa maison, Dieu fasse la grâce de bien dire et de bien faire.
Les plaisirs. — La fête d'amour. — Questions d'amour. Si Dieu aime comme nous? Qu'est-ce que l'amour universel? l'amour licite ou illicite? Quelle différence entre amour et aimer? Plaidoyer de la dame et du cavalier. La Justice prononce. L'homme est plus grand, mais plus coupable. La femme est créée pour l'obéissance, mais honorée par la Vierge Marie. Tous deux sont nécessaires au monde.
COMMENTAIRE GÉNÉRAL DES HUIT DERNIERS CHANTS. 575 l.i s devoirs. — Quelle femme est désirable? De qui doit-elle se garder? Des pèlerins, des médecins, des juges. « Dames qui allez souvent trouver les devins, c'est péché de vous épargner le bàlon. » Ce qui me frappe, c'est que ces habitudes d'esprit si élevées et si délicates, écloses d'abord dans des pays aristocratiques, en Provence, en Souabe, se transplantent si heureusement et prennent si bien racine dans une ville plébéienne où dominent les gens de métier. C'est que la pureté, le respect des femmes, la poésie, ne sont pas des fleurs du sol féodal, ni qui aient besoin de l'abri des châteaux. Ce sont des fleurs du paradis dont parlait Dante au XXVII I' chant, et que sème sur la terre le vent de la civilisation chrétienne.
DANTE ET BÉATR1X.
Si Dante n'a pas cru que ce fût trop de toutes les allégories de l'Ancien et du Nouveau Testament, de toutes ces vertus personnifiées sous les traits d'autant de femmes pour introduire et précéder le triomphe de Béatrix, nous avions droit de réveiller aussi les souvenirs de l'amour antique et de l'amour chrétien, de rappeler les femmes illustres de la vieille Italie, pour éclairer la destinée de cette belle et pieuse Florentine qui inspira le plus fier génie du moyen âge.
Au milieu de cette ville belliqueuse, et charmante, passionnée pour la liberté et pour la beauté, où la violence des mœurs publiques était si merveilleusement tempérée par la délicatesse des esprits, il arriva que le iei' mai de l'an 1274, Folco Portinari, citoyen riche et respecté, le fondateur de l'hospice de Sainte-Marie-Nouvelle, invita ceux de son voisinage. Alighieri y fut invité avec Dante, son fils, âgé de neuf ans. L'enfant y vit une autre enfant, Bice, qui venait d'achever sa huitième année. Vêtue de rouge, gracieuse, aimable dans ses manières, belle de figure, et dans ses paroles plus grave que ne l'exigeait son jeune âge. Le jeune garçon fut ému, tous ses esprits tressaillirent. Souvent l'amour le pousse à aller revoir ce jeune ange, il lui trouva des façons si nobles et si louables qu'on pouvait bien dire d'elle ce que dit Homère : elle ne semblait point fil le d'un homme mais d'un dieu. Et quoique cette image qui ne le quittait plus le dominât avec tout l'empire de l'amour, toute-
lois la vertu en était si grande qu'elle ne souffrit jamais que l'amour le gouvernât sans le fidèle conseil déjà raison.
Neuf ans plus tard, dans ces fêtes décrites par Villani, un jour vers la neuvième heure, Dante voit passer Béatrix vêtue de blanC; elle le salue; il se retire enivré. La nuit suivante, il eût une vision qu'il décrit dans un sonnet. — Trois réponses de Dante de Majano, Cino da Pistoia et Guido-Cavalcanti.
Il maigrit, change de visage, ne peut plus cacher son amour, il feint d'aimer ailleurs. 11 compose le sirvente aux soixante noms ; mais son secret lui échappe. On le conduit à une noce où avant d'avoir vu Béatrix, il se sent mal, s'appuie contre une peinture, voit Béatrix et va s'évanouir quand un ami remmène.
Sévérité de Béatrix, elle croit Dante épris de la dame qu'il feignait d'aimer, elle lui refuse son salut. Il va pleurer dans sa chambre. Mais il ne l'aime que davantage : c est alors qu'il compose Donne di avete intelletto (ïamore, et le sonnet : Tanto gentile et tanto onesta pare.
« Si noble et si pure paraît la dame de mes pensées quand elle salue, que toute langue tremble et devient muette, et que les yeux n'osent point la regarder.
« Elle s'entend louer, s'en va toute vêtue de pudeur, et l'on dirait une chose venue du ciel pour montrer à la terre un miracle.
« Elle se montre si aimable à qui la contemple, que les yeux en communiquent au cœur un charme qu'on ne peut comprendre si on ne l'éprouve pas.
« Et il semble que de ses lèvres s'exhale un doux esprit tout plein d'amour qui va disant à l'âme : soupire. »
Présages funestes — 1286. Béatrix est mariée à Simone deBardi. Dante tombe malade. Il se met à penser que Béatrix doit mourir un jour. 11 a un songe et se voit mort entouré d'horribles figures. On lui annonce la mort de sa Dame, il voit une nuée accompagnée d'anges monter au ciel. Il se réveille tout en larmes. 11 commence une canzone : « Quand le Seigneur appela vers lui cette jeune sainte, -pour la faire briller dans sa gloire sous les enseignes de la bienheureuse reine Marie dont elle avait toujours vénéré le nom. » Elle mourut le 9 juin 1290. — Lettre aux princes de la terre : Quomodo sedet sola civitas plcna populo. Ses pleurs finissent par épuiser sa
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Mie; peu à peu il retrouve quelque inspiration. Sonnet xOltre la spera.
i Après ce sonnet m apparut une admirable vision... » Vita Nliova. Chute rt Réparation. — Il semble qu'à la suite de Réatrix toutes les pensas du poète devaient prendre le chemin du eiel. Elles le prirent d'abord. Mais si les pensées du poète ont les ailes de l'oiseau elles en ont aussi l'inconstance, et comme lui elles finissent par se poser à terre. Nous verrons la chute de Dante, mais nous saurons aussi comment il se releva et par quelle réparation humble et glorieuse il immortalisa le souvenir de son amour, de sa faute et de ses remords.
La Chute. — Depuis quelque temps Dante s'épuisait de larmes quand il s'aperçut des ravages que la douleur faisait dans toute sa personne. En levant les yeux pour voir si quelque autre s'en apercevait comme lui, il remarqua une noble dame jeune et très-belle qui d'une fenêtre le regardait d'un air compatissant, si bien que toute la pitié possible semblait exprimée dans son visage. Et alors il sentit que ses yeux commençaient à pleurer, et il se retira en se disant : u II ne peut pas se faire que l'amour le plus noble n'accompagne pas cette compatissante dame ; » et sur ce sentiment il composa un sonnet. — Et il arriva qu'il y pensait souvent comme à une chose (pii lui plaisait trop. Et il se le reprochait en disant : « Quelle est cette odieuse pensée qui me veut consoler et qui ne me laisse pas le souvenir de ma douleur? » Combat violent. Réatrix occupait encore la citadelle de l'âme, mais Dante laisse voir que le nouvel amour l'emporta.
En 1295, Dante épousa Gemma Donati dont il eut sept enfants. Les souvenirs des premiers temps de cette union se retrouvent au XXIIIe et au XXIVe du Purgatoire, avec les noms de Forese, d'Annella, etde Piccarda. Les passions politiques rompent ces doux liens. Gemma reste à Florence; les cœurs les plus fermes ne se trouvent pas sans danger hors de ce sanctuaire de la famille qui conserve les vertus faibles. — Mauvais propos de Roccace : « Dans cette àmc si pleine de savoir, la luxure trouva une grande place, non-seulement dans sa jeunesse, mais jusqu'à sa maturité. »
Dangers de l'exil. — Vers 1310 lettre à MoroclloMalaspina. Malheureusement il a des chants pour ces nouvelles amours. La Pargoleita. (Ballotta ix.) Vers 1314 séjour à Lue/pie-. Geritucca.
« Je suis une enfant jeune et belle et je viens me montrer à vous : le lieu d'où je sors est le séjour de la beauté1.
« Je sors du ciel et j'y retournerai pour réjouir d'autres yeux de ma lumière, et qui me voit sans s'éprendre n'aura jamais l'intelligence de l'amour;
K Puisqu'il n'a point trouvé de plaisir dans mon entretien, quand la nature me demanda à celui qui voulut, mesdames, me faire votre compagne.
« Chaque étoile fait pleuvoir dans mes yeux ses clartés et ses vertus. Mes beautés sont nouvelles pour le monde. Car elles sont, venues de là-haut et ne peuvent être connues que de l'homme en qui se met l'amour pour le plaisir d'autrui.
« Ces paroles se lisent sur le visage d'un petit ange qui nous est apparu. Et moi qui la regardais en face dans l'espoir de lui échapper j'en suis au risque de perdre la vie. Si grande est la blessure que j'ai reçue d'un Dieu caché dans ses yeux, que je vais pleurant et je n'ai plus trouvé de repos. »
On" s'afflige de trouver les mêmes images, les mêmes fleurs, les mêmes étoiles au service de ces amours profanées. Mais au moins il ne rencontra plus la même inspiration, l'amour sensuel le laisse au rang de ses contemporains. Il aurait compté parmi les esprits ingénieux, les rimeurs élégants; il n'aurait jamais été grand, s'il ne s'élait repenti.
Là Réparation, — Dante se débattit contre ces séductions : plusieurs fois il put croire qu'il en avait triomphé : la belle consolatrice estd'abord vaincue par le souvenir de Béatrix. — Le jubilé. Dante va à Borne, et, agenouillé devant le pouvoir des clefs, il reçoit l'absolution de ses fautes et, dans cette angoisse d'une conversion disputée, naît le poëme. Enfin Dante parait s'être arraché aux dernières tentations après son séjour de Lucques, 1514 [Purgat. XXIV), et lorsqu'il acheva son Purgatoire, au septième degré il tiouve les flammes destinées à punir les impurs. Il hésite, au nom de Béatrix il se résout, il traverse l'incendie et arrive au lieu où il entend : Venite, benedicti Patris mei. C'est le symbole de sa pénilence.
1 lo mi son pargolelta bella e nova
E son venula per moslrarnii a \ui :
Délie Bcllezze e loco donu" io fui.
Il faut que celle pénitence soit publique. Et c'est pourquoi dans ce lieu élevé et ouvert à tous les regards, au sommet du Purgatoire, en présence des anges qu'il fait apparaître et des hommes qui l'écoulent, il se fait reprocher publiquement son péché et publiquement il le confesse. Lui, ce grand homme, il se représente la tète basse, comme l'enfant qu'on châtie. Il s'est souvenu de l'Évangile : « Yous n'entrerez point dans le royaume, si vous n'êtes semblables à des enfants. » Il nesongepas à se faipe de ses passions un sujet de gloire, à se créer des doctrines pour la justification de ses fautes. Tant d'humilité me touche et je comprends que Béatrix pardonne à celui qui l'a aimée jusqu'à ce point de s'humilier devant tous les siècles. Celui qui s'humilie sera élevé. Et c'est pourquoi Dante trouve dans son repentir toute l'inspiration de son génie.
Voilà donc toute l'inspiration du poëme sacré auquel le ciel et la terre mettront la main. La science y était, l'art y était, il fallait qu'un grand feu vînt tout animer; ce feu c'était celui de la douleur : c'était le feu d'un sacrifice. C'est un amour qui ne jouit pas, un amour qui se consume, qui se purifie. Béatrix n'est montée au ciel que pour accuser Dante et en même temps pour le sauver.