‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 19 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

1881. sans chausses* y il entra dans une barque, aeoompagné de quelques chevaliers, et fit ramer vers Taulre bord, où il y avait déjà pins de dix mille hommes venus du camp de Black-Heath. Quand ils virent approcher la barque, ils commencèrent tous à jeter des cris et à faire des mouvements qui eflVayèrent si fort les chevaliers de Tescorte du roi qu'ils le conjurèrent de ne pas descendre à terre, et firent promener la barque sur la rivière deçà et delà, a Que voulez-vous? dit a le roi aux insurgés ; me voilà venu pour vous parler. — Que tu a viennes à terre ; et nous te dirons et montrerons plus faoilement « ce qu'il nous faut, d Alors le comte de Salisbury, répondant pour le roi, leur cria : « Seigneurs, vous n'êtes point en ordonnance, ni a en accoutrement convenable pour que le roi vienne à vous. » Et U barque retourna vers la Tour. Ceux des insurgés qui étaient venus jusqu'à la Tamise s'en allèrent alors à Bl^ck-Heath dire aux autres <^ qui venait d'arriver, et il n'y eut parmi eux qu'un seul cri : cr Allons à a Londres! marchons sur Londres I à Londres! à Londres^. »

Ils marchèrent , en effet , vers la ville , détruisant sor leur route plusieurs manoirs, mais ne pillant et n'enlevant rien : arrivés au pont de Londres, qui était fermé par une porte, ils demandèrent qu'on la leur ouvrit , et qu'on ne les contraignit pas à user de violence. Le maire William Walworth, homme d'origine anglaise, comme son nom semble l'indiquer, voulant se faire valoir auprès du roi et des gentilshommes, songea d'abord à tenir la porte fermée et à poster des gens armés sur le pont pour arrêter les paysans ; mais il y eut parmi les bourgeois, surtout parmi ceux de la classe moyenne et inférieure, assez d'opposition à ce projet, pour que le maire y renonçât. « Pourquoi , disaient-ils , ne laisserait-on pas entrer ces « bonnes gens? ce sont nos gens, et tout ce qu'ils font, c'est pour a nous^. B La porte fut ouverte, et les insurgés, parcourant la viUe , se distribuèrent dans les maisons pour y prendre des rafralchisâements, chacun s'empressant de leur servir à boire et à mander, les uns par amitié, les autres par crainte.

Les (N^emiers rassassiés se rendirent en foule à un hMel du due de

> Dicentes nequaquam debere regem adiré Ulet dlveaUgatoi ritnJdOi.(Tlioi»» Walsingham Bfst angl.; Gamden, AnKlica, hibernica, etc. p. 348.) ' Froisparl, vol. Il, chap lixti, p. 137. 3 Ibid.

Lancaster, appelé la Savoie, et y mirent le feu par haine de ce sei- 1391 . gneur, qui avait eu récemment une grande part à Tadministration des affaires publiques. Ds brûlèrent les meubles les plus précieux , sans en rien détourner ; et môme un des leurs, qu'on surprit emportant quelque chose, fut jeté dans le feu par ses compagnons ^

Excités par le même sentiment de vengeance politique, sans mélange d'aucune autre passion, ils mirent à mort, avec un appareil bizarre et un simulacre des formes judiciaires, plusieurs des ofîBciers du roi ; puis , faisant sortir des prisons d'État quelques détenus de distinction, ils les décapitèrent en cérémonie. As ne firent aucun mal aux hommes de la classe bourgeoise et marchande , de quelque opinion qu'ils fussent , excepté aux Lombards et aux Flamands, qui faisaient la banque à Londres sous la protection de la cour, et dont plusieurs , en prenant à ferme les taxes , s'étaient rendus complices des vexations exercées contre les pauvres gens. Le soir, ils se réunirent en grand nombre sur la place de Sainte-Catherine , près de la Tour, disant qu'ils ne sortiraient pas de là que le roi ne leur eût accordé ce qu'ils voulaient : ils y .passèrent toute la nuit , poussant de temps en temps de grands cris qui effrayaient le roi et les seigneurs enfermés dans la Tour. Ces derniers tim'ent conseil avec le maire de Londres sur ce qu'il y avait à faire dans un danger si pressant : le maire, qui s'était signalé au ressentiment populaire comme ennemi de l'insurrection, proposait des moyens violents; il voulait qu'on attaquât dans la nuit même , avec des forces régulières , ces gens qui couraient en désordre à travers les places et les rues, et dont à peine im seul sur dix était bien armé« Son avis ne prévalut pas , et le roi écouta ceux qui lui disaient : a Si vous pouvez apaiser ces gens « par de belles paroles, ce sera le meilleur et le plus profitable : a car si nous commençons chose que nous ne puissions achever , « il n'y a plus moyen de nous en remettre janiais*.»

Quand vint le matin, les gens qui avaient passé la nuit en face de la Tour commencèrent à s'agiter et à crier que, si le roi ne venait

1 FroiBsart, toI. Il, chap. LiTti, p. t37. — Proclflmapi fecerunt, sub pcena derola- Uoais, ne quia prsaumeret aliquid Tel aliqua ibidem rapertaad proprios uauB seryanda contingere. (Thom. Waiaingham Hist. angl.; Camden, Anglica, bibernica»fat>., p. M9 )

' Froissart, toI. II, chap. i.xxti, p. 138.

1381. pas, ils prendraient la Tour d* assaut, et mettraient à mort tous ceux qui étaient dedans. Le roi leur fit dire alors qu'ils n'avaient qu'à se transporter hors de la ville, dans un lieu appelé Miles-End , et que lui-niéme irait sans faute les y trouver. Il sortit, en effet, accompagné de ses deux frères , des comtes de Salisbury , de Warwick , d'Oxford , et de plusieurs autres barons. Dès qu'ils eurent quitté la Tour, ceux des insurgés qui étaient restés dans la ville y entrèrent de force, et, courant de chamln*e en chambre, saisirent Tarcbevéque de Canterbury , le trésorier du roi, et deux autres personnes qu'ils massacrèrent , et dont ils promenèrent les têtes au bout de leurs piques. Les autres, au nombre de cinquante mille, se trouvaient réunis à Miles-End , quand le roi y arriva. A la vue des paysans armés, ses deux frères et plusieurs barons eurent peur, et rabandonnèrent; mais lui, tout jeune qu'il était , s'avança avec assurance ; et, s'adressant aux paysans en langue anglaise : a Bonnes « gens , leur « dit-il, je suis votre roi et votre sire; que vous faut-il? que me a voulez-vous?» Ceux qui étaient à portée de l'entendre répondirent: a Nous voulons que tu nous affranchisses à tout jamais, nous, nos a enrants et nos biens , et que nous ne soyons plus appelés serfs , ni a tenus en servage. —Je vous l'accorde, dit le roi ; retirez-vous en vos « maisons par villages , comme vous êtes venus, et laissez seule- « ment après vous deux ou trois hommes de chaque lieu. Je vais a tantôt faire écrire et sceller de mon sceau des lettres qu'ils empora teront avec eux , et qui vous assureront franchement tout ce que a vous demandez ; et je vous pardonne ce que vous avez fait jusqu'à a présent; mais que vous retourniez chacun dans vos maisons, e comme je l'ai dit*. »

Ces gens simples reçurent avec grande joie les paroles du jeune roi , ne songeant aucunement qu'il pût avou* envie de les trompr : ils promirent de partir séparés, et se séparèrent en effet, sortant de Londres par différents chemins. Durant tout le jour, plus de trente clercs de la chancellerie royale furent occupés à écrire et à sceller des lettres d'affranchissement et de pardon ; ils les remet taient aux commissaires des insurgés , qui partaient aussitôt après les avoir reçues. Ces lettres étaient en latin, et contenaient les passages suivants :

* Froiftsart, Toi. Il, chap. lxztii, p. 139.

CONCLUSION. :i89

a Sachez que, de notre spéciale grâce, nous avons affranchi tous tssi. « nos liges et sujets du comté de Kent et des autres comtés du « royaume, et déchargé et acquitté tous et chacun d'eux de tout bon- « dage et servage.

a Et qu'en outre nous avons pardonné à ces mêmes liges et sujets « toutes les offenses qu'ils ont faites contre nous, en chevauchant et « allant par divers lieux avec des hommes d'armes, archers et autres, « à force armée, bannières et pennons déployés *.... 0

Les chefs, et surtout Wat-Tyler et John Bail, plus clairvoyants que les autres , n'eurent point la même confiance dans les paroles et les chartes du roi. Ils firent ce qu'ils purent pour arrêter le départ et là dispersion des gens qui les avaient suivis , et parvinrent à rallier quelques milliers d'hommes, avec lesquels ils restèrent à Londres, déclarant qu'ils n'en sortiraient point avant d'avoir obtenu des concessions plus expresses, et des garanties de ces concessions. Leur fermeté imposa aux seigneurs de la cour , qui , n'osant encore employer la force , conseillèrent au roi d'avoir avec les chefs de la révolte une entrevue à Smithfield , lieu où se tenait alors le marché aux bestiaux. Les paysans, ayant reçu cette réponse, s'y rendirent pour attendre le roi, qui. vint escorté du maire, des aldermen de Londres , et de plusieurs courtisans et chevaliers. II s'arrêta à une certaine distance, et envoya un officier dire aux insurgés qu'il était là, et que celui de leurs chefs qui devait porter la parole n'avait qu'à s'avancer pour présenter sa requête. « C'est moi , » répondit Wat- Tyler; et sans songer au péril auquel il s'exposait, il fit signe aux gens de sa troupe de ne pas le suivre, et piqua des deux vers le roi. n l'aborda librement , poussant son cheval tout près du sien , et lui fit, sans formules obséquieuses, la demande précise de certains droits qui devaient être la conséquence naturelle de l'affranchissement du peuple, savoir : le droit d'acheter et de vendre librement dans les villes et hors des villes , et le droit de chasse en forêts et en plaines , que les hommes de race anglaise avaient pei^du à la conquête ^.

■ Quod DOS univeraoa iigeos et subdiios noBtros... el ipsoft el eorum qiiemlibel ab omni bondagio el semtio exuimus... Acetiam quod perdonavimus eisdem ligeis... (Rymer, Fœdera, convenUonea, lilterœ , t. lli, p. IM, éd. de La Daye.)

> In aqufs et stagnU, piscarlis et boscis et foreslis feras capere, in campis lepores fugare... ' Henrici Knyghton, De evenU angl., lib. v, apud hist. angl. Script., t. Il, col. 9636 et 9687.)

«381- Le roi hésitait à répondre d'une manière positive; et, pendant ce temps, Wat-Tyler, soit par impatience , soit pour montrer par ses gestes qu'il n'était pas intimidé , jouait avec une courte épée qu*îl tenait à la main, et la faisait tourner en Tair au-dessus de sa tête*. Le maire de Londres , William Walworth , se trouvait alors à côté du roi ; et, soit qu'il crût voir une menace dans le geste de Wat-Tyl^, soit qu'il ne pût résister à un violent accès de colère contre lui, il le frappa sur la tête d'un coup de masse d'armes, et le renversa de cheval. Les gens de la suite du roi l'entourèrent pour cacher un moment aux insurgés ce qui se passait : et un écuyer de naissance normande, nommé Philipot, descendant de cheval, enfonça son épée dans la poitrine du couvreur en tuiles , et le tua d'un seul coup. Les insurgés, s'apercevant que leur chef n'étaii plus à cheval, commencèrent à se mettre en mouvement et à crier : « Ils ont tué notre a capitaine ! Allons ! allons ! tuons tout ! » Et ceux qui avaient des arcs les bandèrent, pour tirer sur le roi et sur sa compagnie ^.

Alors le roi Richard fit un acte de courage extraordinaire. Il se sépara de ceux qui l'accompagnaient, en leur disant : a Demeurez, « que personne ne me suive ; 0 et il alla seul au«devant des paysans, qui se rangeaient en bataille. «Seigneurs, leur dit>>il, que vous faut-il? « vous n'avez d'autre capitaine que moi ; je suis votre roi ; tenez- (( vous en paix, suivez-moi aux champs, et je vous donnerai ce que « vous demandez '. » L'étonnenient que leur causa cette démarche ^ et l'impression que produit toujours sur la masse des honmies celui qui possède le souverain pouvoir, firent que le gros de la troupe se mit en marche , et suivit le roi par un instinct machinal. Pendant que Richard s'éloignait en parlant avec eux , le maire courut à Londres , et fit sonner l'alarme et crier dans les rues : a On tue le a roi ! on lue le roi ! » Comme il n'y avait plus d'insurgés dans la ville y les gentilshommes anglais ou étrangers, et les riches boui^eois qui étaient du parti des nobles , et qui s'étaient tenus armés dans leurs maisons, avec leurs gens, de crainte du pillage, sortirent tous,

' Et cullellum eraginatum... de manu in manum jecil quasi puerlliler ludens. (Henrici Knyghton, De event. angl., lib- v, apu4 hUt. angi. Script, t. Il, col. 9696 ei 2637.)

3 Froi»»irl, vol. II, chap. lxiyii, p. 142.

* Rex veiitcr, ego capitaneus et ductor vester ; sequimini ma in eampum habiluri ornnia quapcumque vos petere delectabit (Thom. WaltfnghamHial. angl. ; Ganudeii . Anglica, hibernica, etc., p. 953.)

et se dirigèrent, au nombre de dix nulle, la plupart à cheval et coni- «ati. plétement armés, vers la plaine où les insurgés marchaient en désordre , ne s'atlendant point à être attaqués. Dès que le roi vit venir les gens d'armes , il galopa vers eux , se mit dans leurs rangs , et aussitôt ils conmiencèrent le combat eu bon ordre contre les paysans, qui, surpris de cette attaque imprévue et saisis d'une teiTeur panique, s enfuirent de côté et d'autre, la plupart en jetant leurs armes. On en fit un grand carnage, et plusieurs des fuyards, rentrant dans Londres, se cachèrent chez leurs amis ^

l^es gens armés qui , sans grand péril , les avaient mis en déroute, revinrent en triomphe, et Iç jeune roi alla recevoir les félicitations de sa mère, qui lui dit en langue française : a Holà , beau fils. J'ai eu « aujourd'hui grande peine et angoisse pour vous. — Certes, madame, a je le crois bien, répondit le roi^ mais à présent réjouissez-vous et a louez Dieu , car il est heure de le louer puisque j'ai aujourd'hui «recouvré mon héritage et le royaume d'Angleterre que j'avais « perdus. » On fit des chevaliers dans cette journée , comme dans les grandes batailles du temps, et les premiers que Richard II honora de cette distinction furent le maire Walworth et l'écuyer Philipot, qui avaient assassiné WatrTyler. Le jour même , un ban fut crié de rue en rue, de par le roi, portant que tous ceux qui n'étaient pas natifs de Londres, ou n'y habitaient pas depuis un an, eussent à partir sans délai, et que, si quelqu'un d'entre eux y était vu ou trouvé le lendemain matin , il aurait la tête tranchée comme traître au roi et au royaume ^. Ce qui restait des gens venus avec les insurgés s'en alla par toutes les routes et à la débandade. John Bail et Jack Straw, prévoyant qu'on les guetterait à leur départ, demeurèrent cachés; mais ils furent bientôt découverts, et conduits devant les justiciers royaux, qui les firent décapiter et couper en quartiers. Ces nouvelles, répandues autour de Londres, arrêtèrent dans sa marche un second ban de serfs révoltés qui venaient des provinces éloignées et n'avaient pu arriver aussi promptement que les autres : ils n'osèrent aller plus avant, rebroussèrent chemin et se débandèrent '.

Pendant que ces choses se passaient , toutes les provinces de T An-

* Frolssarl, vol. Il, chap. lxxtu, p. U2 et 143.

' Thom. Walsingham Hist angl.; Gamden, Anglica, hibernica, et4;., p. i54.

^ Froiatart , vol. 11, chap. lxivii, p. 143.

i3st. gleterre étaient en agitation. Aui environs de Norwieh , les possesseurs de grandes terres , les gentikhonunes et les chevaliers se cachèrent; plusieurs comtes et barons qui se trouvaient raasemblés dans le port de Plyniouth , prêts à s'embarquer pour une expédition en Portugal ^ craignant que les paysans du voisinage ne vinssent leur courir sus , montèrent sur leurs vaisseaux, et, quoique le temps fût mauvais, se mirent à Tancre en pleine mer. Dans les comtés du nord, dix mille insurgés se levèrent, et le duc de Lancaster, qui faisait alors la guerre sur la frontière d'Ecosse , s'empressa de conclure une trêve avec les Écossais, et chercha un asile dans leur pays. Mais le bruit des événements de Londres rendit bientôt le courage aux gentilshommes ; de toutes parts ils se mirent en campagne contre les gens de village, mal armés et sans moyens de retraite, tandis qu'eux-mêmes avaient leurs châteaux forts, dont il suffisait l'e hausser le pont-levis pour être en sûreté. La chancellerie royale écrivit en grande hftte aux châtelains des cités, des villes et des bourgs, de garder leurs forteresses et de n'y laisser entrer personne , sur leur tête. En même temps on répandit partout la nouvelle que le roi donnait des lettres d'affranchissement à tont serf qui se tenait paisible , ce qui diminua, l'effervescence et l'énergie du peuple . et le rendit moins confiant envers ses chefs. Ceux-ci furent arrêtés en différents lieux , sans qu'il y eût beaucoup de résistance et de tumulte pour les sauver. Tous étaient des gens de métier, et n'avaient la plupart pour nom de famille que le nom même de leur profession, comme Thomas Baker ou le boulanger, Jack Milner ou le meunier, Jack Carter ou le charretier*.

Lorsque la conjuration des paysans eut été complètement dissoute, tant par leurs défaites partielles et Temprisonnement des chefs que par le relâchement du lien moral qui les avait réunis, une proclamation fut publiée à son de cor dans les villes et les villages, en vertu d'une lettre adressée par le Doi à tous ses sheriffs, maires et baillis du royaume, et ainsi conçue :

a Faites proclamer sans délai dans chaque cité, bourg et ville a marchande, que tous et chacun des tenanciers, libres et natifs, a fassent sans aucune résistance, difficulté ou retard, les ouvrages,

' Henrici Knyghlon , De event angl. , lib. t, apud bist. angl. ^cript., t. Il, eol. 9837.

« services y aides et corvées qu'ils dcÛTent à leurs seigneurs , d'après *^* « TancieDue coutume y et qu'ils avaient l'habitude de faire avant les « troubles survenus dans les difierents comtés du royaume.

« Et faîtes-leur défense rigoureuse de retarder plus longtemps que « par le passé lesdits services et ouvrages, et d'exiger, revendiquer « ou prétendre quelque liberté ou privilège dont ils n'auraient pas « joui avant lesdits troubles.

« Et bien qu'à l'instance et importunité des insurgés , certaines « lettres patentes de nous leur aient été octroyéè's , portant affran- « chissement de tout bondage et servage pour tous nos liges et sujets, a comme aussi le pardon des offenses commises conbre nous par ces « mêmes liges et sujets ;

(c Pour ce que lesdites lettres ont émané de notre cour sans mûre <r délibération , et considérant que la concession desdites lettres tena dâit manifestement à notre grand préjudice, à celui de notre cou« a ronne, ainsi qu'à l'expropriation de nous, des prélats, seigneurs et a barons de notre royaume, et de la trè&«ainte Église;

« De l'avis de notre conseil et par la teneur des présentes , nous « avons révoqué , cassé et annulé lesdites lettres, ordonnant en outre « que ceux qui ont en leur pouvoir nos chartes d'affranchissement et a de pardon les remettent et les restituent à nous et à notre conseil , « sous la f:A et allégeance qu'ils nous doivent, et sous peine de fora faiture de tout ce qu'ils peuvent forfaire envers nous *. »

Aussitôt après cette proclamation , un corps de cavalerie fut rassemblé à Londres, et partit en colonne mobile pour parcourir dans tous les sens les comtés d'où étaient venus les insurgés qui avaient obtenu des chartes. Un juge du banc du roi , nommé Robert Tresilyan , accompagna les soldats et fit avec eux une tournée dans tous les villages , faisant publier sur sa route que tous ceux qui avaient emporté des lettres d'affi anchissement et de pardon eussent à les lui remettre sans délai , sous peine d'exécution militaire contre tous les habitants en masse. Toutes les chartes qu'on lui apporta furent lacérées et brûlées devant le peuple ; mais il ne se contenta pas de ces mesures, et recherchant ceux qui avaient été les premiers fauteurs de l'insurrection, il les fit périr par des supplices atroces, ordonnant

> Rymer, Fcedera, convenUones, litters, t III, pan ni. p. I2«, éd. de La Haye.

ZH COXCLUSIOX.

i3ti qu*OD pendH les uns quatre fois aux quatre coins des villes, rais«ni éventrer les autres et jeter leurs entrailles au feu , pendant qu ils respiraient encore * . En suite les archevêques, évéques, abbés et ba« rons du royaume, ainsi que deux chevaliers de chaque comté et deux bottiigeois de chaque ville marchande , furent convoqués en pariement par lettres du roi Richard ^. Le roi exposa devant cette assemblée les motifs de la révocation provisoire des chartes d'afranchissement , ajoutant que c'était à elle de décider si les paysans devaient être affiranchis ou ilon. « Dieu nous garde, répondirent les barons et « les chevaliers, de souscrire à de telles chartes, dussions-nous périr a tous en un seul jour; car nous aimerions mieux perdre la vie que a nos héritages ! d

L'acte du parlement qui ratifiait les mesures déjà prises fut rédigé en langue française , après avoir été probablement discuté dans cette langue '. L'on ne sait queUe part les députés des villes prirent à' ce débat, ni même s'ils y assistèrent; car bien qu'ils fussent convoqués dans les mêmes formes que les chevaliers des comtés, souvent ils s*assen)blaient séparément, ou bien ne restaient dans la salle commune que pendant la discussion de l'impôt sur les marchandises et le commerce. Au reste, quel qu'ait été le rôle joué dans le parlement de 1384 par les envoyés des villes, raffection de la classe bourgeoise pour la cause des insurgés n'est pas douteuse. En beaucoup de lieux, elle répéta le propos des habitants de Londres : a Ce sont nos gens, « et tout ce qu'ils font c'est pour nous. » Tous ceux qui , n'étant pas nobles et titrés, blâmèrent l'insurrection, furent mal notés dans l'opinion publique, et cette opinion se prononça même assez fortement pour qu'un poète contemporain , nommé Gower , qui s'était enrichi en faisant des vers français pour la cour, ait cru faire un trait de courage en publiant une satire où les insurgés étaient poursuivis par l'odieux et le ridicule^. Il déclare que cette cause a des partisans nombreux et considérables, dont la haine peut être dangereuse, mais

I Kl alios quideni decapUari prœcepil, alios autcm suspendi , alioft vcro trahi per civitates et suspend 1 per quatuor parles ci vltatum, alios autem eviscerarl... { RMirid KnyghloD, De evcot. angl , llb. t« apud hisl. angl. Script, t II, ooi. 9543 et SSU, ed Selden.)

* Duos milites de unoquoque oomitatu et duos burgenses de unaquaque Tilla mereatoria.(lbid.)

* Voyez Hallam's Europe in middle âges.

* Bile était écrite en latin« sous le titre de Vos elamantu.

qu'il aime mieux s'y exposer que de ne pas dire la vérité. Ainsi il est «ssi. probable que y si la rébellion oommencée par des paysans et des ribauûs sans chausses n'eût pas été si t^ vaincue , des personnes d'une classe phis relevée en auraient pris la conduite , et , avec plus de moyens de succès, l'auraient poussée jusqu'à son dernier terme. Peut^e qu'en peu de temps , selon l'expression d'un historien de l'époque, toute, noblesse et gentillesse eùl disparu de l'Angleterre '.

Au lieu de cela, les choses restèrent dans l'ordre anciennement issi établi par la conquête, et les serfs, après leur défaite , continuèrent ^^ d'être traités selon les termes des proclamations, qui disaient, en s'adressant à eux-mêmes : « Vilains vous étiez, et Têtes encore, et en « bondage vous resterez'. « Malgré le mauvais succès de la tentative qu'ils avaient faite pour sortir tous à la fois de servitude et détruire la distinction d'état qui avait succédé à la distinction de race, le mouvement naturel qui tendait à rendre graduellement cette distinction moins tranchée ne s'en continua pas moins , et les affiranchissements individuels, qui avaient commencé bien avant cette époque, devinrent dès lors plus fréquents. L'idée de l'injustice de la servitude en elle-même, et quelle que fût son origine, soit ancienne, soit récente, cette grande idée, qui avait été le lien de la conspiration de 1381, et à laquelle l'instinct de la liberté avait élevé les paysans avant les gentilshcmmes, gagna jusqu'à ces derniers.

Dans les moments de la vie où la réflexion devient plus calme et plus {»x>fonde , où l'intérêt et l'avarice parlent moins haut que la raison, dans les instants de chagrin domestique, de maladie et de péril de mort, les nobles se repentirent de posséder des serfs, comme d'une chose peu agréable à Dieu , qui avait créé tous les hommes à son image. Un grand nombre d'actes d'affranchissement, rédigés au xiv* et au xv« siècle , portent le préambule suivant : a Comme « ainsi soit que Dieu . dès le commencement, a fait tous les hommes a libres par nature, et qu'ensuite le droit des gens a constitué certains tf d'entre eux sous le joug de servitude , nous croyons que ce serait « chose pieuse et méritoire auprès de Dieu , que de délivrer telles « personnes à nous sujettes en villenage, et de les affranchir entière-

I ProlMart, Ht. ii, oh. cluitiii. - Voyes Turner't History or the Anglo-Nornwns, t II.

* RusUei quidem hitaUs etwU* , et in kondiigio permanebiU*. (Thomas Walitngbam.)

•*|* « ment de pareils services. Sachez donc que nous avons affi*anchi 1410. a et délivré de tout joug de servitude tels et tels, nos natifs de tel « manoir, eux et leurs enfants nés et à naître ' . »

Ces sortes d'actes, qui furent très-fréquents durant le xv< siècle, et dont on ne trouve aucun exemple dans les temps antérieurs, indiquent la naissance d'un nouvel esprit public, contraire aux résultats violents de la conquête , et qui parait s'être développé à la fois chez les fils des Normands et chez ceux des Anglais, à Tépoque où fut efiacée, dans Tesprit des uns et des autres , toute tradition claire de Torigine historique de leur situation respective. Ainsi la grande insurrection des vilains , en 1381 , semble être le dernier terme de la série des révoltes saxonnes, et le premier d'un tout autre ordre de mouvements politiques. Les rébellions de paysans qu'on vit éclater par la suite n'eurent plus le même caractère de simplicité dans leurs motifs, et de précision dans leur objet. La conviction de l'injustice absolue de la servitude et de l'illégitimité du pouvoir seigneurial ne fut point leur unique mobile; mais des intérêts ou des opinions du moment y eurent une part plus ou moins forte. Jack Gade, qui joua, en 1448, le même rdle que Wat-Tyler en 1381 , ne se fit pas , comme ce dernier, le représentant des droits du commun peuple contre les gentilshommes; mais, rattachant sa cause et la cause populaire aux factions aristocratiques qui divisaient alors l'Angleterre, il alla jusqu'à se donner pour un membre de la famille royale injustement exclu de la succession ali trône. L'influence qu'eut cette imposture sur l'esprit du peuple , dans les provinces du nord et dans cette même province de Kent , qui , soixante-dix ans auparavant , avait pris pour capitaines des couvreurs en tuiles, des boulangers et des charretiers, prouve qu'une fusion rapide s'opérait entre les intérêts politiques des différentes classes de la nation, et que tel ordre d'idées et de sympathies n'était plus attaché d'une manière fixe à telle condition sociale.

Vers la même époque , et sous l'empire des mêmes circonstances , le parlement d'Angleterre prit la forme sous laquelle il est devenu célèbre dans nos temps modernes , et se divisa d'une manière per-

* Cùm «b IniUo omnes homines natura llberaverit Deus et postea Jus genUum quosdam sub Jugo aenrituUa constituit, nos pium, etc. (Rymer, Foxlera, oonventtones , littanB , passim.) ~ Seialis igilur nos manumisiase... naUvot nostros. ( Ibid.)

luanente en deux assemblées ^ Tune composée du haut clergé, des isbi comtes et des barons convoqués par lettres spéciales du roi; Tautre , i^go. des petits feudataires ou chevaliers des comtés , réunis à des bourgeois des villes, élus par leurs pairs, ou convoqués arbitrah^ment par les sheriffs. Cette nouvelle combinaison, qui rapprochait les com-' merçants, presque tous d'origine anglaise , des tenanciers féodaux, Normands de naissance, ou présumés tels par la possession de leurs fiefs et par leurs titres militaires, était un grand pas vers la destruction de Tancienne distinction par races et rétablissement d'un ordre de choses où toutes les familles seraient classées uniquement d'aprè^^ leur importance politique et leur richesse territoriale. Toutefois, malgré Tespèce d'égalité que la réunion des bourgeois et des chevaliers dans une assemblée particulière semblait établir entre ces deux classes d'hommes, celle qui était anciennement inférieure garda quelque temps encore le signe de son infériorité. Elle assistait aux délibérations sur les matières politiques, sur la paix et la guerre, sans y prendre aucune pail, ou bien elle se retirait durant ces discussions, et n'intervenait que pour le vote des taillages et des subsides exigés par le roi sur la propriété mobilière.

L'assise de ces sortes d'impôts avait été, dans les temps antérieurs. Tunique motif de la convocation des bourgeois de race anglaise auprès des rois anglo-normands ; ceux qu'on savait être riches parmi eux, comme parmi les juifs, étaient plutôt sommés qu'invités à comparaître devant leur seigneur. Ils recevaient l'ordre de se rendre auprès du roi à Londres, et le rencontraient où ils pouvaient, dans son hôtel, en pleine rue, ou hors de la ville, au milieu d'une partie de chasse. Mais les barons et les chevaliers que le roi assemblait pour le conseiller et pour traiter, conjointement avec lui, des affaires qui regardaient la communauté, ou, comme on disait, la comminalié du royaume , étaient accueillis d'une tout autre manière, et avec un cérémonial aussi différent que l'était le motif de leur convocation. Us trouvaient à la cour tout préparé pour les recevoir : de la courtoisie, des fêtes, l'appareil chevaleresque et les pompes de la royauté. Après les fêtes, ils avaient avec le roi, selon l'expression des anciens auteurs, de graves entretiens sur Tétat du pays ' ; tandis que le rôle

• Graves sermonet hobueninl de har terra. ( Chron. saxon., éd. Gibson, passtim.)

f ^ des envoyés de la boufgeoîsie se boroait à donner l'adhésion la plus 1490. brève possible aui cahiers dMmpositiiHi qne leur ]M«senlait un des barons de réehîquier.

L'habitude que prirent peu à peu les roîs de convoquer les vilains de leurs cités et de leurs bourgs, non plus d*une manière irrégulière, selon le besom du oioment^ mais à des époques fixes et périodiques, lorsqu'ils tenaient leur cour trois fois Tannée, ne changea que faiblement cette andeiine pratique , dont le lecteur a vu plus haut , à répoque de Henri H , un exemple assez remarquable. Les formes employées à l'égard des bourgeois devinrent, il est vrai, moins acerbes , lorsqu'ils ne furent plus convoqués auprès du roi seul , mais en plein parlement, au milieu des prélats, des barons et des chevaliers. Cependant Tobjet de leur admission dans cette assemblée, dont ils occupaient les derniers rangs, était toujours un simple vote d'argent; et toujours les impôts, qu'on exigeait d'eux, surpassaient, même lorsqu'il s'agissait d'une contribution générale, ceux du clergé et des feudataires. Par exemple, lorsque les chevaliers octroyaient un vingtième ou un quinzième de leurs biens meubles, l'octroi des bourgeois était d'un dixième ou d'un septième. Cette dififêrence s'observait,, soit que les députés des bourgs fussent assemblés à part , dans la vil^ où se tenait le parlement , soit qu'on les eût convoqués dans une autre ville, soit enfin que, selon l'usage qoî prévalut, on les eût réunis aux chevaliers des comtés, élus connue eux collectivement, tandis que les hauts barons recevaient perscmneHement du roi leurs lettres de convocation ^ Aussi les membres de la bourgeoisie, au xv* siècle, étaient-ils peu jaloux de vemr au parlement j les villes elles-mêmes, loin de regarder comme un droit précieux leur faculté électorale, en sollicitaient souvent l'exemption. Le recueil des actes publics d'Angleterre contient plusieurs réclamations de ce genre, ainsi que plusieurs chartes royales en fisveur de certains bourgs malicietisement contraints, disent ces chartes, à envoyer des hommes au parlement ^.

Le rôle des chevaliers et celui des bourgeois., siégeant dans la même enceinte , difiëraient donc en raison de l'origine et de la con-

■ Voyez Hillani's Europe in middie âges.

> MaJitiose con«tricl08 ad mlttendum homiiiesad parliamenta.C Rymer, Charta Edward! III.)

dition sociale des une et des antres. Le champ de la diseiissioii poli- f 3si tique était sans bornes pour les premiers; el, pour les seconds, il ,^ était limité aux matières d'impôts sur le commerce et les marchandises importées ou exportées. Mais Textension que prirent, au XV* siècle , les mesures commerciales et financières augmenta naturellement rimportance parlementaire des bourgeois; ils acquirent par degrés en matière de finances , une plus gi*aAde participation aux aiiûres que la portion titrée de la Chambre basse , ou même que la Chambre haute du parlement. Cette révolution, due aux |Mt)grès généraux de Tindustrie et du commerce , en amena promptement une autre; elle bannit de la Chambre basse, qu'on appelait Chambre de la coi^munauté ou des Communes, la langue française, que les boui^eois n'entendaient et ne parlaient que très imparfaitement.

Le firançais était encore en Angleterre , à la fin du xiv« âècle, rîdiome officiel de tous les corps politiques; le roi, les évéques et les juges, les comtes et les barons, le parlaient, et c'était le langage que les enfants des nobles apprenaient au sortir du berceau ^ Conservé depuis trois siècles et demi au milieu d'un peuple qui parlait une autre langue, ce langage de l'aristocratie anglaise était resté en arrière ^ des progrès faits , à la môme épqjque , par le français du continent. Il avait quelque chose d'antique et d'incorrect, on y employait certaines locutions propres au dialecte provincial de Normandie, et la manière de l'articuler, autant qu'on peut en juger par TiNrthofpraphe des anciens actes, était fort ressemblante à ce qu'est aujourd'hui Taccent bas-normand. De plus, cet accent, porté en Angleterre, s'y était empreint à la longue d'une certaine couleur de pronoacîation saxonne. Le parler des Anglo-Normands différait de celui de Normandie par une articulation plus forte de certaines syllabes , et surtoirt des consonnes finales.

Une cause de déclin rapide pour la langue ei surtout pour la poésie firançaise, en Angleterre , fut la séparation totale de ce pays et de la Normandie, par la conquête ^e Philippe -Auguste. L'émigration des

1 Pilli nobllium ab ipsis cunabulonim crepundiis ad gallicum Idioma iiirormantur. (Radui|»lL. HyKdan. Polychroii., «pud ler. aiiglic. Scri^. p. Siti, éd. Gaie.; 3 Freioahe use Uiia genUlman ,

Ac evericb li^iishe can.

( liitroducUon du i:>oinan d'ArUiur et Merlin, cité par Waller St'ott; Sir Triftlram, intnMliMlioii , p. xii.)

43(H littérateurs et des poètes de la langue d*oui à la cour des rois anglo- 1450. normands devint, depuis cet événement, moins facile et moins fréquente. N*étant plus soutenus par l'exemple et l'imitation de ceux qui venaient du continent leur apprendre les nouvelles formes du beau tangage , les poètes normands demeurés en Angleterre perdirent, durant le xiu* siècle, une partie de leur ancienne grâce et de leur facilité de travail. Les nobles et les courtisans se plaisant fort à la poé^e, mais dédaignant de faire des vers et de composer des livres, les trouvères, qui chantaient pour la cour et les châteaux, ne pouvaient former d'élèves que parmi les fils des marchands et les membres du clergé inférieur, gens d'origine anglaise , et parlant anglais dans leur conversation habituelle. L'effort que ces hommes devaient faire pour exprimer leurs idées et leurs sentiments dans un langage qui n'était pas celui de leur enfance nuisit à la perfection de leurs ouvrages, et les rendit en môme temps moins nombreux. Dès la fin du xin" siècle, la plupart des hommes qui soit dans les villes, soit dans les cloîtres, se sentaient du goût et du talent pour la littérature, essayèrent de traiter en langue anglaise les sujets historiques ou d'imagination , qui jusque-là ne l'avaient été qu'en langue normande.

Un grand nombre d'essais de ce genre parurent successivement dans la première moitié du xiv* siècle. Une partie des poètes de cette époqne, ceux principalement qui possédaient ou recherchaient la faveur des hautes classes de la société, faisaient des vers français ; d'autres, se contentant de l'approbation de la classe moyenne, travaillaient pour elle dans sa langue; d'autres enfin, associant les deux langues dans la même pièce de vers, en changeaient alternativement à chaque couplet, et quelquefois même à chaque vers*. Peu à peu la disette de bons livres français composés en Angleterre devint telle , que la haute société fut obligée de tirer de France les romans ou les contes en vers dont elle se divertissait dans les longues soirées, et les ballades qui égayaient ses festins et ^ses cours. Mais la guerre de rivalité qui, à la même époque , s'éleva entre la France et l'Angle-

* On en relroure un exemple dans le prologue d'un pottme poltUque écrit sous le règne d'Edouard 11, et dans lequel les vers français et anglais se suivent et riment ensemble aussi bien que peuvent s'accorder les consonnances des deux langues :

« On peut faire et défaire comc fait il trop souvent ;

T'is rather weil ne faire therefore England is ketii. »

terre , inspirant à la noblesse des deux nations une aversion mutuelle^ <8ti diminua, pour les Anglo^Normands , Tattrait de la littérature impor- i48o. tée de France , et contraignit les gentilshommes, délicats sur le point d'honneur national , à se contenter de la lecture des ouvrages indigènes. Ceux qui habitaient Londres et fréquentaient la cour trouvaient encore de quoi satisfaire leur goût pour la poésie et la langue de leurs ancêtres; mais les seigneurs et les chevaliers qui vivaient retirés dans leurs châteaux furent obligés, sous peine d'ennui , de donner accès aux conteurs d'historiettes et aux chanteurs de ballades anglaises, jusque-là dédaignés comme n'étant bons qu'à égayer la bourgeoisie et les vilains ^

Ces auteurs bourgeois se distinguaient de ceux qui, à la même époque , travaillaient pour la haute noblesse, par une estime toute particulière pour la classe des gens de campagne , fermiers, meuniers ou hôteliers. Les écrivains en langue française traitaient ordinairement cette classe d'hommes avec le dernier mépris ; ils ne leur accordaient aucune place dans leurs récits poétiques, où tout se passait entre des personnages d'un rang élevé , puissants barons et nobles dames , damoiselles et gentils chevaliers. Au contraire, les poètes anglais prenaient pour sujets de leurs merry taies , ou contes joyeux , des aventures plébéiennes , telles que celle de Peter Ploughman, ou Pierre le garçon de charrue, et les historiettes du même genre qui se trouvent en si grand nombre dans les ouvrages de Ghaucer. Un autre caractère commun à presque tous ces poètes, c'est une sorte de dégoût national pour la langue de la conquête : c n faut entendre l'anglais, dit l'un d'entre eux, lorsqu'on est natif « d'Angleterre '. » Chaûcer, un des hommes les plus spirituels de son temps, met de la finesse dans cette critique; il oppose au dialecte anglo-normand, vieilli et incorrect, le français poli de la cour de France ; et, faisant le portrait d'une abbesse de haut parage : « elle

> Mani noble I hâve y-seighe.

That no freynBche couUi seye.

Bigin I chfU for her love

On inglishe tel my taie.

(Introduction da roman d'Arthur et Merlin, cité par Walltr Scott; sir Trlstrem , introduction , p. m ) a Bight is that inglishe » Inglishe underBtond ,

Tliat was bom in Englond.

i3st « pariait français, ditril, parfaitement et correctement, comme on 1400. « renseigne à Fécole de Stratford-Atiibow ; mais le français de « Paris, elle ne le savait pas*. »

Tout mauvais qu'il était, le français des nobles d'Angleterre avait au moins Tavantage d'être parié et prononcé d'une manière uniforme, tandis que la nouvelle langue anglaise, composée de mots et d'idîotismes normands et saxons joints au hasard, variait d'une province et quelquefois d'une ville à l'autre*. Cette langue, qui avait commencé à se former en Angleterre dès les premières années de la conquête, s'était enrichie successivement de tous les barbarismes français proférés par les Anglais, et de tous 1rs barbarismes saxons proférés par les Normands, qui cherchaient à s'entendre les uns les autres. Chaque individu , selon sa fantaisie ou le degré de connaissance qu'il avait des deux idiomes , leur empruntait des locutions, et joignait ensemble arbitrairement les premiers mots qui lui venaient à la bouche. En général , chacun cherchait à mettre dans sa conversation tout le français qu'il avait pu retenir , afin d'imiter les grands et de paraître un personnage distingué*. Cette manie , qui, si l'on en croit un auteur du xvi* siècle, avait gagné jusqu'aux paysans, rendait l'anglais de cette époque difficile à écrire d'une manière généralement intelligible. Malgré le mérite de ses poésies, Chaucer paraît avoir craint que la multiplicité des dialectes provinciaux ne les empêchât d'être goûtées hors de Londres; il prie Dieu de faire à son livre la grâce d'être compris de tous ceux qui le liront*.

II y avait déjà plusieurs années qu'un statut d'Edouard m avait, non pas ordonné, comme plusieurs historiens l'ont écrit, mais simplement permis de plaider en anglais devant les tribunaux civils.

> And french she spake fui Cayre and felisly

A fier the svole of Stralford-atte-Bowe ; For french of Paris, waa to bir un-know.

( Prologue to the Ganterbury talea.)

« Ubi nempe mirandun videtur quomodo oativa propria Anglomm lintnia— pn>nuntiatione ipAasll lam di versa, cùm taoïen normauuica iingua, quœ adveutitia est, uniTOca maneat penea cunctos. (aanulpb. Bygden. Polyehron., apud rer. anglic Script, p. 810, éd. Gale.)

' Qoibu* (uobiiibus) profecto rurales homines a«imilari volentes ut pcr hoc spectabl Mores videantur frandgenari sataguut omni nisu.

(U»id.) * Read where so thou be or elles sung

That thou beest undei-slood God I beseech.

CONCLUSION. i03

La multiplicité toujours croissante des affaires commerciales et des I881 procès qui en résultaient avait rendu ce changement plus nécessaire ^^ sous ce règne que sous les précédents, où les parties, lorsqu'elles n'entendaient pas la langue française , étaient forcées de demeurer étrangères aux débats. Mais, dans les procès intentés à des gentilshommes devant la haute cour du parlement, qui jugeait les crimes de trahison, ou devant les cours de chevalerie, qui décidaient dans les afiiEiires d'honneur, l'ancienne langue officielle continua d'être employée. De plus, l'usage se conserva, dans tous les tribunaux, de prononcer les arrêts en langue française, et de rédiger dans la même langue les registres qu'on appelait records. En général, c'était l'habitude ou la manie des gens de loi, de tous les ordres, même lorsqu'ils parlaient anglais , d'employer à tout propos des paroles et des phrases françaises, comme Ahf sire j je vous jure; Ah! de par Dieu! A eefassentej et d'autres exclamations dont Chaucer ne manque jamais de bigarrer leurs discours, lorsqu'il en met quelqu'un en scène.

C'estdurant la première moitié du xv* siècle que l'anglais , prenant par degrés plus de faveur, comme langue littéraire, finit par remplacer entièrement le français, excepté pour les plus grands seigneurs, qui, av^nt d'abandonner tout à fait l'idiome de leurs ancêtres, se plurent également aux ouvrages écrits dans les deux langues. Le signe de cette égalité à laquelle venait de s'élever la langue des bourgeois se trouve dans les actes publics , qui, depuis l'année 1400 ou environ, paraissent alternativement et indifféremment rédigés en français et en anglais. Le premier acte en langue anglaise de la Chambre basse du pariement porte la date de 1425; on ne sait si la Chambre haute conserva plus longtemps l'idiome de l'aristocratie et de la ccmquête ; mais, depuis 1450, on ne rencontre plus de 1450 pièces françaises dans la collection imprimée des actes publics ^^g^ d'Angleterre. Cependant quelques lettres écrites en français par des nobles, et quelques épitaphes françaises , sont postérieures à cette époque. Certains passages des historiens prouvent aussi que, sur la fin du xv« siècle , les rois d'Angleterre et les seigneurs de leur cour savaient et parlaient bien le français * ; mais , depuis lors, cette con-

* Voyei Bymer, Fœdera, conventiones , liilene. — Monasticon anglicanuin. — Mémoires de Philippe de Gomines.

1450 naissance ne fut plus qu'un mérite individuel y et non une sorte de 4M5. nécessité attachée à la naissance. Le français ne fut plus la première langue bégayée parles enfants des nobles ; il devint simplement pour euxy comme les langues anciennes et celles du continent^ Tobjet d'une étude de choix et le complément d'une éducation distinguée.

C'est ainsi qu'environ quatre siècles après la conquête de TAnc^eterre par les Normands, disparut la différence de langage, qui, avec l'inégalité de condition sociale, avait marqué la séparation des familles issues de l'une ou de l'autre race. Cette fusion complète des deux idiomes primitifs, signe certain du mélange des races, fut peutêtre accélérée au xv« siècle par la longue et sanglante guerre civile des maisons d'York et d& Lancaster. En ruinant l'existence d'un grand nombre de familles nobles , en créant entre elles des haines politiques et des rivalités héréditaires , en les forçant de faire des alliances de parti avec les gens de condition inférieure , cette guerre contribua puissamment à dissoudre la société aristocratique que la conquête avait fondée. Durant près d'un siècle , la mortalité fut immense parmi les hommes qui portaient des noms normands, et les vides qu'ils laissaient furent nécessairement remplis par leurs vassaux, leurs serviteurs et les fils des bourgeois de l'autre race. Les nombreux prétendants à la royauté, et les rois créés par un parti, et traités d'usurpateurs par l'autre, dans leur empressement à trouver des amis , n'avaient pas le loisir d'être difficiles sur le choix , et de maintenir entre les hommes les vieilles distinctions de naissance et d'état. Les grands domaines territoriaux, fondés par l'invasion et perpétués dans les familles normandes , passèrent ainsi en d*autres mains, par confiscation ou par achat, tandis que les anciens possesseurs, expropriés et bannis, allaient chercher un reiîige et mendier leur pain dans les cours étrangères, en France en Bourgogne, en Flandre , dans tous les pays d'où leurs ancêtres étaient partis autrefois pour aller à la conquête de l'Angleterre *. 1485. ^n peut fixer au règne de Henri VU l'époque où la distinction des rangs cessa de correspondre d'une manière générale à celle des races, et le commencement de la société actuellement existante en An^e-

■ Mémoires de Philippe de Comines, p. 97.

terre. Cette société , composée d'éléments nouveaux y a cependant imb. conservé en grande partie les formes de l'ancienne; les titres nor- . mands ont subsisté, et, ce qui est plus bizarre, les noms propres de plusieurs familles éteintes sont devenus euxHfnémes des titres conférés par lettres patentes du roi avec celui de comte ou de baron. Le successeur de Henri VIT est le dernier roi qui ait placé en tète de ses ordonnances Tancienne fcurmule : a Henri , huitième du nom depuis la conquête * ; » mais, jusqu'à ce jour, les rois d'Angleterre ont conservé la coutume d'employer, quand ils sanctionnent ou rejettent les décisions du parlement, quelques mots de la vieille langue normande : a le roy le veult; le roy s'advisera; le roy mercie ses loyaux sub- € jets. I» Ces formules, qui semblent rattacher, après sept cents ans, la royauté d'Angleterre à son origine étrangère, n'ont cependant paru odieuses à personne depuis le xvi* siècle. îl en est de même des généalogies et des titres qui font remonter l'existence de certaines familles nobles à l'invasion de Guillaume le Bâtard, et la grande propriété territoriale au partage fait à cette époque

Aucune tradition populaire relative à la division des habitants de l'Angleterre en deux peuples ennemis , et à la distinction des deux éléments dont s'est formé le langage actuel , n'existant plus , aucune passion politique ne se rattache à ces faits oubliés. Il n'y a plus de Normands ni de Saxons que dans l'histoire ; et , comme ces derniers n'y jouent pas le rôle brillant, la masse des lecteurs anglais, peu versés dans les antiquités nationales, aime à se faire illusion sur son origine, et prend les soixante mille compagnons de Guillaume le Conquérant pour les ancêtres communs de tous les habitants cle l'Angleterre. Ainsi un boutiquier de Londres et un fermier de TYorksUre disent : a Nos aïeux normands , » comme feraient un Percy, un Darcy, un Bagot ou un Byron. Les noms normands , poitevins ou gascons, ne sont plus exclusivement , comme au xiv* siècle , le signe du rang , de la puissance et de la grande propriété, et il serait déraisonnable d'appliquer au temps 'présent les anciens vers cités à l'épigraphe de cet ouvrage. Cependant un fait certain et facile à vérifier,

I Anno regnorum Henrici régis Anglias et Franciœ octavi a conquestu octavo... {Madox, Formulare anglicanum, p. 935.) - Dai» les anciens actes ft>ançais, on datait à la fois de l'ère chrétienne et de l'année de la conquête : L'an d^el incarnacion 4S83, de/ conqu9$t de EngUierre centisme sexante seiime.

U85. c'est que sur un nombre égal de noms de famille pris d'un cdté dans * la classe des nobles , et de ceux qu'on appelle en anglais eountry squires et gentlemen bomy et de Fautre dans celle des mardiands, artisans et gens de la campagne , les noms à physicmomie Grançaise se trouvent les premiers dans une proportion beaucoup plus grande. Voilà tout ce qu'on remarque aujourd'hui de l'ancienne séparation des races, et avec quelle restriction peuvent être reproduites les paroles du vieux chroniqueur de Glocesteî* :

a Des Normands descendent les hauts personnages de ce pays, et a les hommes de basse condition sont fils des Saxons. >

riN DU TOME DEUXIEME.

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