‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 18 sur 41 · II. Si · texte numérisé non relu

II. Si

490S étrangère, et à forcer le roi Jean de revenir à ses anciens amis et

, is,5, aux hommes de sa nation.

Ainsi y dès le commencement de son règne , Jean se trouva dans une situation à peu près semblable à celle du roi saxon Edward à son retour de Normandie *. Il menaçait les grands et les riches d'Angleterre, ou du moins leur donnait lieu de se croire menacés d'une sorte de conquête opérée, sans violence apparente, au profit d'étrangers dont la présence blessait leur orgueil national en même temps que leurs intérêts '. Dans ces circonstances, les barons d'Angleterre prirent contre les courtisans venus du Poitou et de la Guyenne , et contre le roi qui les préférait à ses anciens hommes-liges , le même parti que les Anglo-Saxons avaient pris autrefois contre Edward et ses favoris normands, celui de la révolte et de la guerre. Après avoir signifié à Jean , comme une espèce d'ultimatum , une charte de Henri !«', qui déterminait les limites de la prérogative royale, sur son refus de se renfermer dans les bornes légales que ses prédécesseurs avaient reconnues , les barons renoncèrent solennellement à leur serment de féauté, et défièrent le roi : ce qui était alors la manière de déclarer la guerre à outi'ance. Ils élurent pour chef Robert , fils de Gauthier, qui prit le titré de maréchal de V armée de Dieu et delà sainte église^ et joua dans cette insurrection le même rôle que le Saxon Godwin dans celle de d052 '.

La crainte de voir s'opérer graduellement au profit de clercs poitevins les destitutions ecclésiastiques dont la conquête normande «vait frappé d'un seul coup tout le clergé de race anglaise , et en même temps une sorte d'enthousiasme patriotique, rallia les évêques et les prêtres anglo-normands au parti des barons contre le rm Jean, quoique ce roi fût alors en grande amitié avec le pape. Il avait renouvelé envers le saint-siége la profession publique de vasselage faite par

II4S. Henri II après le meurtre de Thomas Beket. Mais cet acte d'humilité, loin d'être aussi utile à la cause de Jean qu'il l'avait été autrefœs à celle de son père , ne servit qu'à lui attirer le mépris puUic et les re-

« Voyei livre m , 1. 1, p. US et suiT.

3 Quod sœpius gravaU videbant alienigenas sais bonis saginari. (Matth. Parla, t. Il, p. 4*5.)

s Gonstiluemnt Robeiium fllium Walteri principem miliUœ sus, appellantes eam maieàchallum exercitus Dei et eccJesiœ sancls. (Matth. Paris, 1. 1, p. S54. }. ~ Vojrei livre m, t. 1, p. 444 el suiv.

proches du clergé luHnéme , qui se sentait atteint dans le plus ch^ ^^^ de ses intérêts , la stabilité de ses offices et de ses possessions. Abandonné par tous les hommes d'origine normande , le roi Jean n'eut point y comme Henri V^^ Fart de gagner et de soulever en sa faveur les Anglais d'origine, qui, d'ailleurs, ne formaient plus alors un corps de nation capable de servir en masse d'auxiliaire à l'un ou à l'autre parti. Les bourgeois et les serfs relevant immédiatement des barons étaient en bien plus grand nombre que ceux du roi ; et , quant aux habitants des grandes villes , bien que jouissant d'immunités et de franchises accordées par le pouvoir royal, «me sympathie naturelle devait les attirer du c6té où se trouvait la majeure partie de leurs compatriotes. La ville de Londres se déclara pour ceux qui levaient bannière contr^ les favoris étrangers ; et le roi fut réduit presque en un moment à n'avoir pour soutien, dans sa cause , que des hommes fiés hors de l'Angleterre, des Poitevins, des Gascons et des Flamands commandés par Savari de Mauléon, Geofifroi de Bouteville et Gauthier deBuck^

Jean , intimidé de voir dans le parti de ses adversaires tous les hommes zélés pour l'indépendance du pays, soit conune fils des conquérants , soit comnMî Anglais indigènes , souscrivit aux conditions exigées par les barons en révolte. La conférence eut lieu dans une graiide plaine , entre Staines et Windsor , où campèrent les deux années; les demandes des révoltés furent débattues, et le roi Jean y fit droit par une charte scellée de son sceau. L'objet spécial de cette charte était de dessaisir le roi de la partie de son pouvoir au moyen de laqueUe il avait élevé et enrichi les hommes de naissance étrangère , aux dépens des Anglo-Normands. La population de race anglaise ne ftit pas oubliée dans le traité de paix que ces alliés de l'autre race firent avec le roi. Plusieurs fois, durant la guerre civile, on avait vu la vieille demande populaire , celle des bonnes lois du roi Edward , figurer dans les manifestes qui réclamaient , au nom du baronnage d'Angleterre, le mamtien des libertés féodales ^; mais ce

* MaUh. Paris., t. I, p. 968. — Bt aliamm regiooum transmarinarun oiniMS qui alienia inhiabant, veapertiiionet et exules «xoommuDdeaU, houiddœ quibui patria fu&t e&iliom non refagtum. ( Ibid.)

* Orta est diseordia inter regem Angliœ et barones, bifi exigentibus ab eo leges Edward! et aliorum subsequentium regum Ubertales etliberas consueludines. (Annal. WaTerleienses, apud hwi angl. Script., t. II, p. 180, éd. Gale )

Il», ne furent point, comme sous Henri I^% les lois saxonnes que la charte du roi normand vint garantir aux descendants des Saxons, n semble au contraire que les rédacteurs de cet acte célèbre aient voulu mettre fin légalement à la distinction des deux races y et ne voir sur le sol anglais que des classes diverses , devant toutes, jusqu'à la dernière , trouver justice et protection sous la loi commune du pays.

La cbarte du roi Jean, depuis nommée Ta grande charte, sanctionna les droits de liberté et de propriété des classes d'origine normande , et, en même temps, elle établit le droit des classes d'origine saxcmne à la jouissance des anciennes coutumes qui leur étaient favorables. Elle garantit à la ville de Londres et à toutes les villes du royaume leurs franchises municipales; elle modéra les corvées royales et seigneuriales pour la réparation des châteaux, des routes jet des ponts; elle couvrit les marchands d'une protection spéciale, et interdit, en cas de poursuites judiciaires contre un paysan , la saisie des récoltes et des instruments de labour '.

L'article principal, sinon quant à ses résultats ultérieurs, au moins quant à l'intérêt du moment, fut celui par lequel le roi s'engageait à renvoyer hors du royaume tous les étrangers qu'il avait rappelés ou accueillis et ses soldats venus d'outre-mer '. Cet article paraît avoir été reçu avec une joie extrême par tous les habitants de l'Angleterre, sans distinction d'origine; et peut-être les Anglais de race y attachèrent-ils un plus grand prix qu'à tous les autres. La haine de la domination étrangère , qui depuis un siècle et demi fermentait inutilement dans les âmes , impuissante contre l'ordre de choses établi par la conquête normande , se déploya contre les nouveaux venus que le roi Jean avait enrichis et comblés d'honneurs. Du moment que leur expulsion fut légalement prononcée, tout Saxon se mit à prêter main-forte à l'exécution de cet arrêt; on assiégea les plus connus d'entre eux dans leurs maisons , et, après les avoir con-

I Etcivitas Londoniensifl habeat omnes antiquas liberlates et omnea librras oorsueludi nés suas... Prœterea volumus quod omnes aliecivilates et burgi et ville... (àrti' euU magne charte liberiaium^ apud Matlh. Paris., t. I, p. 341 et suiv. ; apud Blakaton, Ih» great charter, in-4o, I7S9.)— Liber homo non amercietur pro panro dellcto, niai secundum modum ipsius delicti, et pro magno deliclo, secundum maguiludinem dellcli, aalvo contenemento auo; et mercator eodem modo saUa marchandlaa sua, et villanuB eodem modo amercietur, salvo wainaglo 8ao.( Ibid.)

' Et nos amovebimus omnes alienigenas a terra... et ruptarios qui suntad nocunwntum regni. (MatUi. Paris., 1. 1, p. 361.)

traintsde s'enfuir, on pilla leurs domaines ^ Les paysans arrêtaient ^^• sur les routes tous ceux que le bruit public, soit à raison, soit à tort, désignait comme étrangers. Ds leur faisaient prononcer des mots anglais ou quelques paroles du langage mixte qu'employaient les nobles pour communiquer avec la population inférieure; et lorsque le suspect était convaincu de ne parler ni saxon ni anglo-normand, ou de prononcer ces deux langues avec Taccent du midi de la Gaule, on le maltraitait, on le dépouillait et on Femprisonnait sans scrupule, qu'il fûit chevalier, moine ou prêtre^. « C'était chose « triste, dit un auteur du temps, pour les amis des étrangers, que de c voir leur confusion et Tignominie dont on les accablait '. »

Après avoir accordé, malgré lui, et signé de mauvaise foi sa charte^ le roi Jean se retira dans File de Wight, pour y attendre en sûreté le moment de recommencer la guerre* Il demanda au pape, et obtint de lui une dispense du serment qu'il avait prêté aux barons, et Texcommunication de ceux qui resteraient armés pour le contraindre à tenir sa parole. Mais aucun évéque, en Angleterre^ ne consentit à promulguer cette sentence , qui demeura sans effet. Le roi , avec ce qui lui restait d'argent, se procura une nouvelle recrue de Brabançons, qui trouvèrent moyen d'aborder sur la côte du sud, et qui, grâce à leur tactique et à leur discipline militaire , eurent d'abord quelque avantage sur l'armée irrégulière des barons et des bourgeois confédérés. Les premiers , craignant de perdre tout le fruit de leur victoire, résolurent de se faire appuyer, comme le roi, par des secours venus de l'étranger: ils s'adressèrent au roi de France, Philippe-Auguste , et offrirent de donner à son fils Louis la couronne d'Angleterre, pourvu qu'il vint les trouver à la tête d'une bonne armée. Ce traité fut conclu; et le jeune Louis arriva en Angleterre ««6. avec des forces suffisantes pour contre-balancer celles du roi Jean.

L'entière conformité de langage qui existait alors entre les Français et les barons anglo-normands devait diminuer, pour ces derniers,

I Dcprœdationibufl ac rapinis super alienigenas misère debacchati sunt... Unde coniigit ut muiti tam religiosi quam alii nationis extranesB, exeutites per clandestins fugœ praesidium , mortis supplicium seu dispendiosum captivationis periculum metuenles, fugerunta regno... (Halth. Paris, p. 383.)

3 Nam quicumque anglicum idioma loqui nesciret vilipenderetur a vulgo et despectui haberetur. (Ibid.)

' Tune erat triste œmulis alienigenarum videre confusionem eorum. (Ibid.)

<9i<. la défiance et l'éloignement qu'inspre toujours un chef étranger; mais il n'en était pas de môme pour la masse du peuple , qui , sous le rapport de Vidiome, n'avait pas plus d'affinité avecles Fïrançais qu'avec les Poitevins. Cette dissonnance, j(»nte à l'esprit de jalousie qui ne tarda pas à éclater entre les Normands et leurs auxiliaires , rendit l'appui du roi de France plus préjudiciable qu'utile au parti des barons. Des germes de dissolution conunençaient à se développer dans ce parti , lorsque le roi Jean mourut , chargé de la haine publique et d'un mépris que ressentaient à la fois tous les hommes nés dans le pays , sans distinction de race ni d'état. Aussi les historiens de l'époque, moines ou clercs séculiers, ne tiennent-ils aucun compte ^ Jean de sa constante soumission envers le Saint-Siège : ils ne lui épargnent , dans le récit de sa vie , aucune épithète injurieuse; et , après avoir raconté sa mort, ils composent ou transcrivent des épitaphes du genre de celle*ci : « Qui est-ce qui pleure ou a pleuré la « mort du roi Jean?... L'enfer, avec sa saleté , est sali par l'âme de a Jean*.»

Louis, fils de Philippe-Auguste, avait, d'après le vœu des barons, pris le titre de roi d'Angleterre; mais les Français qui étaient venus avec lui ne tardèrent pas à se conduire comme en pays conquis. A mesure qu'il y eut, de la part des Anglais, plus de résistance à leurs vexations, ils devinrent plus durs et plus avides; et l'accusation si fatale au roi Jean se renouvela contre Louis de France; on disait qu'il avait formé le projet, d'accord avec son père, d'exterminer ou de bannir tous les riches d'Angleterre , et de les remplacer par des étrangers. Soulevés par l'intérêt national , tous les partis se réunirent alors en faveur du prince Henri , fils de Jean; et les Français, demeurés seuls, ou presque seuls, acceptèrent une capitulation qui leur accordait la vie sauve , à condition de s'embarquer sans délai.

La royauté d'Angleterre étant ainsi revenue aux mains d'un Anglo- Normand, la charte de Jean fut confirmée ; et une autre , dite des forêts , qui rendait le droit de chasse aux possesseurs de fiefs , fut

I Quis dolet aud doluft de régis morte Johannls ?...

(Script, rer. anglic.)

Sordida fœdatur, fœdaiile Johanne, gehenna. (Matth. Pariait. 1, p.

accordée par Henri III aux hommes de naissance normande. Mais le ^^*<^nouveau roi, fils d'une femme poitevine qui s'était remariée dans son pays, fit venir ou accueillit, après quelques années, ses frères utérins, et beaucoup d'autres qui vinrent, comme au temps du roi Jean , chercher fortune en Angleterre. Les affections de parenté, et Thuîneur agréable et facile des nouveaux émigrés du Poitou, agirent sur Henri III comme sur son prédécesseur 3 on vit encore les grands *s<7 offices de la cour et les dignités civiles , militai^s et ecclésiastiques, i^s», prodigués à des honmies nés sur le continent ^ A la suite des Poitevins affluèrent les Provençaux , parce que le roi Henri avait épousé une fille du comte de Provence; et, après eux, des Savoyards, des Piémontais et des Italiens, parents éloignés, ou protégés de la reine, vinrent, attirés par l'espérance d'être enrichis et avancés. La plupart le furent, et l'alarme d'une nouvelle invasion d'étrangers se répandit d'une manière aussi vive, et souleva autant de passions que sous le règne précédent. On répétait, dans les plaintes publiques, les termes employés jadis par les écrivains saxons après la conquête ; on disait que, pour obtenir de la faveur et de la fortune en Angleterre, il suffisait de n'être pas Anglais ^.

Un Poitevin, nommé Pierre Desroches, était le ministre favori et le confident du roi; et lorsqu'on s'adressait à lui pour réclamer l'observation de la charte de Jean et des lois d'Angleterre : a Je ne suis « pas Anglais, répondait-il, pour connaître ces chartes et ces lois ^. » La confédération des barons et des bourgeois se renouvela dans une assemblée tenue à Londres : les principaux habitants de la ville y firent serment de vouloir tout ce que voudraient les barons, et d'adhérer fermement à leurs statuts. Peu de temps après, la plupart des évéques, comtes, barons et chevaliers d'Angleterre, ayant tenu conseil à Oxford, se liguèrent ensemble pour l'exécution des chartes et l'expulsion des étrangers, par un traité solennel qui était rédigé en français et contenait les passages suivants : a Faisons savoir à a toutes gens que nous avons juré sur saints évangiles, et sommes

I Initium habuit dissensio , propler quam orta est contentio inter regem et barones saoB a rctentione alienigenarum quos ipse rex longo tempore manu lenuerat et fovcral contra commodum regiii sui et voluntalem Indigenarum. ( M'atlh. Paris, t. Il, p. 437]

' Pictavenses, provinciales eljam Hispani et Romani quotidie succressentibus ditantur redditibus et repuisis Anglicis honoribus 8ablimantur.(Ibid., p. 914.)

* Voyex les Essais de M. Guizot sur rHisloire de France, p. 43S.

*^*7 a tenus ensemble par ce serinent , et promettons en bonne foi que

4958. ce chacun de nous et tous ensemble nous entr'aiderons contre toutes

a gens, droit faisant et rien prenant. Et, si aucun va encontre ce,

d nous le tiendrons à ennemi morteP »

1958 Une chose bizarre, c*est que cette fois l'armée réunie pour détruire 1334. Tinfluence étrangère fut commandée par un étranger, Simon de Montfort, Français de naissance et beau«frère du roi ^. Son père avait acquis une grande réputation militaire et d'immenses richesses à la croisade contre les Albigeois, et lui-même ne manquait ni de talent ni d'habileté politique. Comme il arrive presque toujours aux hommes qui se jettent dans un parti d'où leur intérêt et leur situation sembleraient naturellement les exclure, il déploya plus d'activité et de constance dans la lutte contre Henri III, que n'en avait montré le Normand Robert, fils de Gauthier, dans la première guerre civile. Étranger à l'aristocratie anglo-normande, il parait avoir eu beaucoup moins de répugnance qu'elle à fraterniser avec les hommes de descendance anglaise; et ce fut lui qui , pour la première fois depuis la conquête, appela les bourgeois à délibérer régulièrement sur les affaires publiques avec les évêques, les barons et les chevaliers d'Angleterre. La guerre commença donc encore une fois entre les hommes nés sur le sol anglais et les étrangers qui y occupaient des emplois et des seigneuries : les Poitevins et les Provençaux furent ceux dont on poursuivit l'expulsion avec le plus d'acharnement. C'était surtout contre les parents du roi et de la reine, comme Guillaume de Valence et Pierre de Savoie, que se dirigeait la haine de toutes les classes de la population ' -, car les Anglais de race embrassèrent avec une nouvelle ardeur la cause des barons , et un singulier monument de cette alliance subsiste dans une chanson populaire sur la prise de Richard, fSM. frère du roi, empereur désigné des Allemands. Cette ballade est le premier document historique qui office le mélange de la langue saxonne et de la langue française; mais ce mélange est une sorte de bigarrure, et non une véritable fusion comme celle qui s'est

■ Annales monaat. bartpniensis^apud rer. angllc. ScripU^p. 443, éd. Gale.

> Ralth. Paru., Gontinuatio , t. II. p. 99S.

3 In multls opprimebatur Anglia dominatione Pictaveniium el Romanoriim et pr;rclpue Eimeri wintoniensis electi , Willielmi de Valentia , fratris régis uterini, et Pétri de Sabaudia, avuncuH rcginœ. (Matth. Paris., Continuatio, t. U, p. 989.)

opérée plus tard eUji donné naissance à Tanglais moderne '. «mi: Après plusieurs victoires remportées sur le parti du roi, Simon de is». Montfort fiit tué dans une bataille, et Tancienne superstition patriotique du peuple anglais se réveilla en sa faveur. Conune ennemi des étrangers et, selon les paroles d'un contemporain, défenseur des droits de la propriété légitime, il fut honoré du même titre que la reconnaissance populaire avait décerné à ceux qui, au temps de Finvasion normande , Vêtaient dévoués pour la défense du pays. On donnait à Simon, comme à eux, le nom de défenseur des indigènes; Ton disait que c'était mensonge de l'appeler traître et rebelle ^, et on le proclamait saint et martyr, aussi bien que Thomas Beket'. Le chef de Tarmée des barons contre Henri III fut le dernier homme en faveur duquel se manifesta cette disposition à confondre ensemble les deux enthousiasmes de la religion et de la {lolitique, disposition particulière à la race anglaise, et que ne partageaient point les Anglo- Normands. Car, bien que Simon de Montfort eût fait beaucoup plus pour eux que pour les bourgeois et les serfs d'Angleterre, ils ne soutinrent pas la réputation de sainteté que ces derniers essayaient de lui faire , et laissèrent les. pauvres gens et les femmes de village visiter seuls le tombeau du nouveau martyr pour en obtenir des miracles^. Ces miracles ne manquèrent pas, et il y en a plusieurs légendes; mais le peu d'encouragement donné par l'aristocratie à la superstition populaire les fit bientôt tomber dans l'oubli ^.

Malgré l'estime que, durant sa vie, Simon de Montfort avait témoi- liss gnée aux hommes d'origine saxonne, une distance énorme continuait 1391. d'exister entre eux et les fils des Normands. Le chapelain en chef de l'armée des barons, Robert Grosse-Téte, évêque de Lincoln, l'un des

■ Bn Toici le refrain :

Richard, that thou be ever trichard Tricthen thall thou never more.

^ Warlon*s History of english poeiry, 1 1, p. 47.) s BtBciendum quod nemo sani capitis débet censere neque appel lare Si monein nomine proditoris ; non enim fuit proditor, sed regni Anglorum defcnsor el alienigenarum inimicus et expulsor, quamvis unu8 esset ex illls. (Matth. Paris.)

* Quod non minus oceubuil Simon pro justa ratione legillmarum possessionum Anglise, quam Thomas pro légitima ralioiie ecclesiarum AnglisB olim oceubuerat. (Chron. de Mailros , apud rer. anglic. Script., 1. 1, p. 338, éd. Gale.)

* Propler Justissimam causam Indigenaram Anglisquam manu susceperatdefendendam , adiré tumulum pjus... ( Ibid.)

^£ed numquid... Deus dereliquit Simonem sine miraculis? Non; et idciroo dedu* camus... miracuia divinitus per ipsum facta. ( Ibid., p. S39.)

4M plus ardents promoteurs de la guerre contre jp roi , ne comptait en 4asi. Angleterre que deux langages, le latin pour les gens lettrés, et le français pour les ignorants; c'est dans cette langue qu'il écrivit sur ses vieux jours des livres de piété à Vusage des laïques, négligeant la langue anglaise et ceux qui la parlaient*. Les poètes de la même époque, même Anglais de naissance, composaient leurs vers en français , lorsqu'ils désiraient en tirer honneur et profit. Il n'y avait que les chanteurs de ballades et de romances pour les bourgeois et les paysans, qui fissent usage de l'anglais pur ou du langage mêlé de français et d'anglais , qui était le moyen habituel de communication entre les hautes et les basses classes.

Cet idiome intermédiaire, dont la formation graduelle fut un résultat nécessaire de la conquête, eut d'abord cours dans les villes où la population des deux races était plus mêlée et où l'inégalité des conditions était moins grande que dans les campagnes. Il y rem* plaça insensiblement la langue saxonne, qui, n'étant plus parlée que par la partie de la nation la plus pauvre et la plus grossière, tomba autant au-dessous du nouvel idiome anglo-normand , que celui-ci était au-dessous du français, langage de la cour , du baronnage et de quiconque prétendait au bon ton et aux belles manières ^. Les riches bourgeois des grandes villes , et surtout ceux de Londres, cherchaient, en francisant leur langage d'une manière plus ou moins adroite , à imiter les nobles ou à se rapprocher d'eux par intérêt ou par vanité; ils prirent ainsi de bonne heure l'habitude de se saluer entre eux par le nom de sire et même de s'intituler barons comme les châtelains du plat pays. Les citoyens de Douvres, Romney, Sandwich, Hithe et Hastings , villes de grand commerce , et qu'on appelait alors par excellence les cinq ports d'Angleterre', s'arrogèrent , à l'imitation de ceux de Londres , le titi*e de la noblesse normande, le prenant en commun dans leurs actes municipaux , et individuellement dans leurs relations privées. Mais les vrais barons normands trouvaient cette prétention outrecuidente : a C'est a à faire vomir, disaient-ils, que d'entendre un villain se qualifier de

• Mémoires de la Société des Antiquairee de Londres, t. XIII, p. s«8.

> L'oraison dominicale , sous le règne de Henri III, ne contenait pas encore un bcui mot normand.

> On dit encore ai^ourd'hui, en anglais, the cinque poru.

« baron '. » Lorsque les lils des bourgeois s'avisaient de faire entre «M eux une joute ou un tournoi à cheval dans quelque prairie hors des 4S84. faubourgs , les seigneurs envoyaient leurs valets et leurs éeuyers les assaillir et leur orier que les expertises d'armes ne convenaient pas à des villains , à des savonniers et à Ae^fariniers comme eux'.

Malgré oette indignation des fils des conquérants contre le mouvement irrésistible qui tendait à rapprocher d'eux la partie la plus riche de la population vaincue, ce mouvement se manifesta d'une manière sensible, durant le xiv* siècle , dans les villes auxquelles les chartes royales avaient accordé le droit de remplacer par des magistrats électifs les vicomtes et les baillis seigneuriaux. Dans ces villes qu'on appelait ctï^A' incorporées ^ les membres de la bourgeoisie , forts de leur organisation municipale, parvinrent à se faire respecter beaucoup plus que les habitants des petites villes et des hameaux , qui demeuraient immédiatement soumis à l'autorité royale; mais il s'écoula encore un long temps avant que cette autorité eût, pour les boui^eois pris individuellement, la même considération et les mêmes égards que pour le corps dont ils étaient membres. Les magisti'ats de la cité de Londres, sous le règne d'Edouard III, admis à prendre place dans les festins royaux, avaient déjà part à ce respect pour les autorités établies par lequel se distinguait la race anglo-normande) mais le même roi qui avait fait manger à la troisième table, après la sienne , le maire et les aldermen , traitait presque en serf de la conquête tout citoyen de Londres qui, n'étant ni chevalier ni écuyer, exerçait un métier ou un art quelconque.

Si, par exemple, il prenait envie à ce roi d'embellir son hôtel ou de se signaler par la décoration d'une église, au lieu de faire engager les meilleurs peintres de la ville à venir travailler pour un salaire convenu , il adressait à son maître architecte une commission dans les termes suivants ; o Sachez que nous avons chargé notre amé a Guillaume de Walsingham de prendre dans notre ville de Londres « autant de peintres qu'il en sera besoin , et de les mettre à l'ou- « vrage à nos gages ; et de les y faire rester tant que besoin sera ; s'il « en trouve quelqu'un de rebelle, il les arrêtera et tiendra dans tios a prisons pour y demeurer jusqu'à ce qu'il en soit ordonné autre-

' Rusiici londonienNs qui te barones vocantad nauseam. (Script, rer. anglic.) ' RusUci, furfurarii et saponarii. ( MaUb. Paris.)

iitt « ment*. » Quand le même roi voulait se procurer le plaisir d'enissi. tendre jouer des instruments et chanter des ballades après son repas» il chargeait semblablement les huissiers de son hôtel de prendre, tant dans la banlieue de Londres qu'au dehors, tel nombre de jeunes gens de figure agréable, chantant bien et bons ménétriers*. Enfin, au moment de partir pour les guerres de France , lorsqu'il s'agissait de réparer les machines de guerre ou d'en construire de nouvelles y le roi Edouard taxait son maître ingénieur à douze cents boulets de pieire pour ses engins, l'autorisant à prendre, partout où il en trouverait , des tailleurs de pierre et d'autres ouvriers pour les mettre à l'ouvrage dans les carrières, sous peine d'emprisonnement*.

Telle était encore , à la fin du xiv* siècle , la condition de ceux que plusieurs écrivains du temps appellent les villains de Londres * ; et, quant aux villains de la campagne, que les Normands , francisant d'anciens noms saxons, appelaient bondes, coiiers ou cotagers', leurs souffrances individuelles étaient bien plus grandes que celles des bourgeois, et sans aucune compensation; car ils n'avaient point de magistrats de leur choix, et parmi eux il ne se trouvait personne à qui on donnât le titre de sire ou de lord*. A la différence àe» habitants des villes , leur servitude s'était a^^avée par la régularisation de leurs rapports avec les seigneurs des manoirs auxquels ils étaient attachés; l'ancien droit de conquête s'était subdivisé en une foule de droits moins violents en apparence, mais qui entouraient d'entraves sans nombre la classe d'hommes qui s'y trouvait soumise. Les voyageurs du xiv* siècle s'étonnaient du grand nombre de serfs qu'ils voyaient en Angleterre, et de l'excessive dureté de leur condition dans ce pays^, comparativement à ce qu'elle était

* Sciatis quod assignavimus... ad totpiclores in civilate nostra Londoniie... eapiendum... etad otnnes quoB... Inveneiit vel rebelles, aresUndum... (Rymer, Fœdera, oonTentiones, litter», t. III , pars ii , p. 79, éd. de La Haye )

3 Ad quosdam pueros bene cantantes et membrts dégantes et in arte ministnli instructoB ubicumque invenire poterit capiendum. (Ibid.^

> Ad quarrerarioB et omnes alios... operarios capiendum et in quarreriis... ponendum^ ( Ibid.. p. <»6.)

* Froissart, vol. Il, chap. lixiy, p. 133. ^ Cotf en anglo-saxon, signifle cabane.

* At sessions ther was be lord and sire...

( Ghaucer'B Ganierbury laies.) ' Froissart, vol. II, chap. lxxiv, p. 138.

sur le confinent et même en France. Le mot bandage exprimait alors ^^ le dernier degré de la misère sociale 3 pourtant ce mot, auquel la lasi. conquête avait donné une pareille signification , n*était qu'un simple dérivé de l*anglo-danois bondj qui, avant l'invasion des Normands, désignait un cultivateur libre et un père de famille vivant à la campagne, et c'est dans ce sens- qu'on le joignait au mot saxon hvsy pour désigner un chef de maison, [hnsbondy ou husbandf selon Forthographe de l'anglais moderne*.

Vers Tan 1381 , tous les hommes qu'on appelait bondes en Angleterre, c'estrà-dire tous les cultivateurs, étaient serfs de corps et de biens, obligés de payer de grosses aides pour la petite portion de terre qui nourrissait leur famille, et ne pouvaient abandonner cette portion de terre sans l'aveu des seigneurs, dont ils étaient obligés de faire gratuitement le labourage , le jardinage et les charrois de toute espèce. Le seigneur pouvait les vendre avec leur maison, leurs bœufs et leurs outils de labour, leurs enfants et leur postérité ; ce que les actes d'Angleterre exprimaient de la manière suivante : a Sachez que j'ai vendu un tel , mon naf/*, et toute sa séquelle,

a née ou à naître' » Le ressentiment du mal causé par l'oppres^

sion des familles nobles , joint à un oubli presque total des événements d'où provenait l'élévation de ces familles , dont les membres ne se qualifiaient plus de Normands, mais de gentilshommes, avait conduit les paysans d'Angleterre à l'idée de l'injustice de la servitude en elle-même , et indépendamment de son origine historique.

Dans les provinces du sud , où la population était plus nombreuse, et surtout dans celle de Kent, dont les habitants avaient conservé la tradition vague d'un traité conclu entre eux et Guillaume le Conquérant pour le maintien de leurs anciennes franchises, de grands symptômes d'agitations populaires parurent au commencement du règne de Richard H. C'était un temps de dépense excessive pour la cour et pour tous les gentilshommes , à cause des guerres de France, où chacun se rendait à ses fixais, et cherchait à briller par la magnificence de son train et de ses armes. Les propriétaires de seigneuries et de manoirs accablaient de tailles et d'exactions leurs fermiers et

* Quidam liber homo bondo. (Domesday-book, passim.}

s Nativum nieum cum tota sequela sua procreata et procreaiida. (Madox, Formulare Anglican., passim.)

1^ leurs sèrb ^ prétextant^ à chaque nouvelle denDEoide» la nécessité où 1381. ils étaient d'aller combattre les Fhuiçais chez eut, pour left empêcher de descendre en Angletelro. Mais les paysans disaient : « On nous a taille, nous autres, pour aider les chevaliers et les écuyêrs du pays «à défendre leurs héritages; nous suitames leurs valets et les béteé «dont ils tondent la laine; et, à tout cxmsidérer^ si T Angleterre <e «perdait, nous perdrions bien moins qu'eux*. »

A ces propos tenus au retour des champs , lorsque les ser& du même domaine, ou de domaines voisins Tun de Tautre, se rencôn- Mient et cheminaient ebsemble, suocédèlrent des discours pluB graves prononcés dans des espèces de clubs où l'on se réunissait le soir après Theure du travail*. Quelques-uns des orateurs de ces réunions étaient prêtres , et ils tiraient de la Bible et des Écritures leurs aiguments contre Tordre social de Tépoque. « Bonnes gens, a disaientnls , les choses ne peuvent aller «n Angleterre , et n'iront a pas jusqu'à ce qu'il n'y ait ni villains, ni gentilshommes, que nous « soyons tous égaux, et que les seigneurs ne soient pai plus maîtres a que nous. Gomment l'ont^ls mérité , <et pourquoi nous tiennent-ils a en servage? car nous sommes tous venus des mêmes père et a mère, Adam et Eve. Ds sont vêtus de velours et de cramoisi, « fourrés de vair et de gris; ils ont les viandes , les épices et les bons « vins , et nous avons la peine et le travail, la plnie et le vent aux «champs'....» Là-dessus, toute l'assemblée en tumulte , s'écridt: « Il ne faut plus qu'il y ait de serfs; noustie voulons plus être trailés « comme des bétes; et si nous travaillons pour les seigneurs , il faut « que ce soit avec salaire ^ »

Ces réunions, formées dans plusieurs lieux des provinces de Kent et d'Essex , se régulairisèrent secrètement , et (snvoyètont des députés dttis les provinces voisines, pour s'entendre avec les gens de ta même classe et de la même opinion*. Ainsi s'oi^anisa nnegranée

* l^rolBurt, vol. II, <chap. ixiir à Lx^ii, p. ISS vi sfiir.

s Gongregatlones et conventioula iincihi. (i^ymer, Ftedera, oonreRUoiMà, iUlero, t. m, pars III, p tas. éd. de La Haye.)

s Proiuart, vol. II, tihap. LXiiy à lx'xix.

« Ibid.

& Bl sic miserunt unusquisque ad amicoB et cognâtes suos et 8ic ulterios de yilla in viUam et de patria in patriam rogantcs el p<3tenteâ consilium eorum etauxiliuni. (Hen. rîcl KnyghtOD,I]ie event. angl., lib. t, apud hlsl. angl Script., t. Il, col. 96S3, éd. Selden.)

association , dans le but de forcer les gentilshommes à renoncer à **^ leurs privilé-ges. Une chose plus remarquable encore, c'est quMl cir- lasi. culait dans les villages de petits écrits , sous forme de lettres, où Ton recommandait aux associés la persévérance et la discrétion, en termes mystérieux et proverbiaux. Ces écrits, dont un auteur du temps nous a conservé quelques-uns , sont composés dans un anglais plus pur, c'est-à-dire moins mélangé de français que ne le sont d'autres pièces de la même époque, destinées à Tamusement des riches bourgeois des villes. Ces pamphlets du xiv« siècle n'ont d'ailleurs rien de curieux que leur existence même, et le plus significatif de tous, qui est une lettre adressée au peuple des campagnes par un prêtre nommé John Bail , contient les passages suivants : a John Bail vous « salue tous, et vous fait savoir qu'il a sonné votre cloche. Or donc , à « l'ouvrage ; prudence et constance , eflfort et accord; que Dieu donne « hâte aux paresseux. Tenez-vous bravement ensemble, et secourez- « vous fidèlement : quand la fin est boime , tout est bien ^ »

Malgré la distance qui séparait alors la condition des paysans de celle des bourgeois, et surtout des boui^eois de Londres, ces derniers entrèrent, à ce quil parait, en relation intime avec les serfs de la province d'Essex , et promirent même de leur ouvrir les portes de la ville et de les laisser entrer sans aucune opposition, s'ils voulaient venir en masse faire leur demande au roi Richard *. Ce roi entrait dans sa seizième année , et les paysans , dans leur bonne foi, et dans la conviction où ils étaient de la justice de leur cause , espéraient qu'il les affranchirait tous d'une manière légale, et sans qu'ils eussent besoin de recourir à la violence. Aussi le mot habituel des serfs, dans leurs conversations et leurs conciliabules politiques, était : « Allons « au roi, qui est jeune , et remontrons-lui notre servitude ; allons-y a ensemble, et, quand il nous verra, nous en obtiendrons quelque « chose de bonne grâce , ou bien nous userons d'autre remède '. » L'association formée autour de Londres s'étendait de proche en

* Jon Balle grelylh yow wele aile and doth yow to underslande, be halh rungen yoare belle. Nowe rlgt and mygt, wylle and skylle. God spede erery y dele... stonde manlyche toge dyrin trewtheand helpeg... if tbe ende be wele, ihan Is aile wele. ( Hem ici Knyghlon, Be event angl., llb. y, apud hisi. angl. Script., t. II, col. 9637 et 1638, éd. Selden.) •

' Londonicnses de eorum adventu longo ante tempore inlelleierant (Ibid., col. a63«.)

3 Froissart, toI. II, cliap. lxxit, p 133.

^^ proche avec rapidité y lorsqu*un accident imprévu , en contraignant

1SM. les affiliés d*agir avant qu'ils eussent acquis une assez grande force

et une organisation assez complète , détruisit les espérances qu'ils

I avaient conçues, et remit aux progrès de la civilisation européenne

Tabolition graduelle de la servitude en Angleterre. isM. En Tannée 1381 y les besoins du gouvernement pour la guerre et pour les dépenses de luxe lui Grent décréter une taxe de douze sous

I par personne; de quelque condition qu'elle fût; qui aurait passé Tâge

de quinze ans. La levée de cet impôt n'ayant pas rendu tout ce qu'on

I en avait espéré, des commissaires furent envoyés pour s'enquérir de

la régularité du paiement ^ Dans leurs recherches auprès des nobles et des riches, ils mirent des égards et de la courtoisie; mais ils furent, pour le bas peuple, d'une dureté et d'une insolence excessives. Dans plusieurs villages du comté d'Essex, ils allèrent jusqu'à vouloir s'assurer d'une manière indécente de l'âge des jeunes filles'. L'indignation causée par ces injures occasionna un soulèvement, à la tète duquel se mit un couvreur en luiles appelé Walter, ou familièrement Wat, et surnommé, à cause de sa profession, Tyler, c'est-à-dire le Tuilier. Ce mouvement en détermina de seniblables dans les comtés de Sussex et de Bedfort , et dans celui de Kent , dont le prêtre John Bail et un certain Jacques Straw , ou Jean la Paille, furent nommés chefs et capitaines'. Les trois chefs et leur bande, qui se grossissait en route de tout ce qu'elle rencontrait^e laboureurs et d'artisans serfs, se dirigèrent du côté de Londres, poiv aller voir le roi, comme disaient les plus simples d'entre les insurges qui attendaient tout de celte seule entrevue. Ils marchaient armés de bâtons ferrés, de haches et d'épées rouillées, en désordre, mais sans fureur, et chantant des chansons politiques dont deux vers ont été conservés :

a Quand Adam bêchait, quand Eve filait, où était alors le gentila homme *? »

* Unde quidam Johannes Leg cum tribus aliig sibi aasociaUs impetravit a rege < mfMionemad inquirendum de collectoribus hujus taiœ in Ganeia...(HenridKoygbtOD, De eTent. angl., lib. v, apud hist angl. Script, t. Il, col. 283^, éd. Seldeo.)

> Ibid.

s Ibid.

* J'ai cité le texte de ce dicton, Wvn tii, 1. 1, p. 407, note I.

Us ne pillaient point sur leur route, mais au contraire, payaient *wi* scrupuleusement ce dont ils avaient besoin * . Ceux du comté de Kent allèrent d'abord à Kenterbury pour s'emparer de Tarchevèque, qui était en même temps chancelier d'Angleterre; et, ne Ty trouvant pas, ils continuèrent leur route , détruisant les maisons des gens de cour et celles des légistes qui avaient soutenu des procès intentés aux serfs par les nobles. Ils enlevèrent aussi plusieurs personnes qu'ils gardèrent comme otages , entre autres un chevalier et ses deux enfants; ils firent halte à quatre milles environ de Londres, dans une grande plaine nommée Black-Heath , où ils se retranchèrent comme dans une espèce de camp. Ils proposèrent alors au chevalier qu'ils avaient amené avec eux de se rendre en parlementaire auprès du roi, qui , à la nouvelle de l'insurrection , s'était retiré dans la Tour de Londres. Le chevalier n'osa jefuser; prenant une barque, il vint à la Tour, et, se mettant à genoux devant le roi : a Très-redouté seia gneur, lui dit-il , veuillez ne pas prendre à déplaisir le message « que je suis obligé de faire : car, cher sire, c'est par force que je a suis venu si avant. — Dites ce dont vous êtes chargé, répondit le a roi , et je vous tiens pour excusé. — Sire, les gens des communes « de votre royaume m'envoient pour vous prier de venir leur parler; « ils ne désirent voir personne que vous ; et n'ayez aucune crainte a pour votre sûreté, car ils ne vous feront aucun mal, et vous tiena dront toujours pour roi; ils vous montreront, disent-ils, plusieurs « choses qui vous seront fort nécessaires à entendre , et qu'ils ne « m'ont pas chargé de vous dire ; mais, cher sire, veuillez me donner e réponse, afin qu'ils sachent gue vraiment j'ai été vers vous, car « ils ont mes enfants en otages. » Le roi prit conseil, et répondit que si le lendemain matin les paysans avançaient jusqu'à la Tamise , luimême irait leur parler. Cette réponse leur causa une grande joie. Ils passèrent la nuit en plein champ, du mieux qu'ils purent, car ils étaient près de soixante mille, et une grande partie jeûna, faute de vivres '.

Le lendemain , qui était jour du Saint-Sacrement, le roi entendit la messe dans la Tour ; et malgré les discours de l'archevêque de Kenterbury, qui lui conseillait de ne se point commettre avec des ribauds

< Proieiari, toI. II, chap. lixit, p. 133. 3 Froissart, vol. II, chap. lxxvi, p. 137.

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