PAR LES NORMANDS
Depols la battiUe de PÉtendard jusqu'à rimurreciion des Poitevins et des Bretons contre ie roi Henri U.
'amitib qui , au moment de la conquête de Guillaume , ^^^ s'était formée tout à coup entre le peuple anglo-saxon ^ et celui d'Ecosse , attiédie depuis par plusieurs circonstances, n'avait cependant jamais été entièrement ronn pue. Le jour où Malcolm Kenmore , le beau-frère du roi Edgar, fut contraint de s'avouer vassal du Conquérant, une sorte de barrière morale s'éleva , il est vrai , entre les rois écossais et les Anglais de race; mats Malcolm lui-même et ses successeurs supportèrent impatiemment cette condition de vasselage que la force leur avait imposée. Plus d'une fois , voulant s'y soustraire , ils devinrent agresseurs des Angio- Normands , et descendirent au sud de la Tweed; plus d'une fois aussi, les Normands passèrent ce fleuve par représailles; et le serment de sujétion féodale fut rompu et renouvelé tour à tour, au gré des chances de la guerre. "D'ailleurs, II. 1
1096 jamais les rois d'Ecosse ne mirent au nombre des devoirs qu'ils HS7. avaient contractés en acceptant le titre S hommes4%ges y l'obligation de fermer leur pays aux émigrés anglo-saxons.
La multitude d'hommes de tout rang et de tout état , qui , après une lutte inutile contre les envaliisseurs, s'expatrièrent sur le territoire écossais y vint y augmenter considérablement l'ancienne masse de population germanique établie entre la Tweed et le Forth *. Les rois qui succédèrent à Malcolm ne se montrèrent pas moins généreux que lui envers ces réfugiés. Ils leur donnèrent des terres et des emplois et les admirent dans leur conseil d'État, où peu à peu la vraie langue écossaise , la langue gallique ou erse fut supplantée par le dialecte anglo-danois parlé sur les basses-terres d'Ecosse. Par suite de la même révolution, les rois écossais se défu*ent des surnoms patronymiques qui rappelaient leur origine celtique, et ne gardèrent que de simples noms propres, soit saxons, soit étrangers, comme Edgar, Alexandre, David, etc.
Gette^hospitalitéque les chefs de TËcosse accordaient aux hommes de race saxonne fuyant devant les Normands , ils Toffrirent aussi , comme on l'a déjà vu , aux hopimes de race normande mécontents du lot qui leur était échu dans le partage de la conquête , ou bannis de l'Angleterre par sentence de leurs propres chefs. Ces fils des conquérants vinrent en grand nombre chercher fortune où les vaincus avaient trouvé recours. La plupart étaient des soldats éprouvés. Les rois écossais les prirent à leur service , joyeux d'avoir des chevaliers normands à opposer aux Normands de par-delà la Tweed. Ils les admirent dans leur intimité, leur confièrent de grands comman démenti , et même , pour rendre leur cour plus agréable à ces nouveaux hôtes, ils s'étudièrent à introduire dans le langage teutonique, qu'on y parlait, un grand nombre de mots et d'idiotismes français ^ La mode et l'usage naturalisèrent peu à peu ces locutions exotiques sur tout le pays situé au sud du Forth, et la langue nationale y devint, en assez peu de temps , un composé bizarre de tudesque et de fran* çais presque également mélangés.
' Voyei livre ir, t. I , p. «9 et «30.^
* Les c ai t s âss roiâ d'Ecosse , à la fin du x« siècle, portaient pour suscription : /V. omn\bu9 per regmtm iuum Scoiis et AngUs saluîem. Dans le xii« siècle , elles portèrent : Omnibus fidelibui Francis et Anglis et Scoiit. (llonast. anglic., Dugdale, pasAlm.)
LIVRB VIIL %
Cette langue , qui est encore aujourd'hui le dialecte populaire kmm dee habitants du midi de FÉcosse ne conserva qu'une faible quantité i^^^ de mots celtiques , soit erses , soit bretons , la plupart destinés à représenter des objets propres au pays, tels que les divers accidents d'un sol extrêmement varié. Mais, malgré le peu de figure que toi* saient dans le nouveau langage les débris de l'ancien idiome des plaines écossaises , on pouvait facilement reconnaître , à Tesprit et aux moBurs de la population de ces contrées, que c'était une race celtique , où d'autres races d'hommes étaient venues se fondre , sans la renouveler entièrement. La vivacité d'imagination , le goût pour la musique et la {i^ie, l'habitude de redoubler, en quelque sorte, le lien social par des liens de parenté qui se notent et se réclament jus* qu'au degré le plus éloigné , sont des traits originels qui distinguaient, et distinguent encore , les habitants de la rive gauche de la Tweed, de leurs voisins méridionaux.
A me,sure qu'on avançait vers l'ouest, dans les {daines d'Éeosse , ces traits de physionomie celtique paraissaient marqués plus fortement, parce que le peuple y était plus éloigné de l'influence des villes royales de Scone et d'Edinburgh , û|i a£Ofuait la multitude des émigiants étrangers. Dans la province de GiAoway , par exemple , l'autorité administrative n'était encore regaedée, au xu* siècle, que comme une fiction de l'autorité palemelle ; et nul homme envoyé par le roi pour gouverner cette contrée ne pouvait y exercer en paix le commandement, s'il n'était agréé comme télé de famille ou chef de clan par le peuple qu'il devait régir ^ Si les habitants ne jugeaient pas à propos de décerner ce titre à l'ofilcier du roi, ou si l'ancien chef héréditaire de la tribu ne ne lui cédait pas volontairement son privilège, la tribu ne le reconnaissait point, malgré sa commission royale, et luimême était bientôt forcé de résigner ou de vendre cette commission au chef préféré par le peuple *.
Dans les lieux où les émigrés de l'Angleterre , soit saxons , soit normands , obtenaient des domaines territoriaux, sous condition de foi et de service, ils avaient coutume de bâtir une église , un moulin, une brasserie et quelques maisons pour leur suite , que les Saxons
< Gaput progenlel. ( Ken-Kinneol, Cbarta Alexandri II . apud Granl's Dwcent of the Gaelft^p.378.) * Charta Thoms Flerayns , apud Grant'si Dmoenl of Ihe 6a«to, p 977.
i LIVRE VIII.
1066 appelaient the hirede, et les Normands la ménie. La réunion de tous 1137. ^^ édifices , entourés d'une palissade ou d'un mur y se nommait Venclos , the tun , dans la langue des basses-terres d'Ecosse. Les habitants de cet enclos^ maîtres et valets, propriétaires et fermiers, composaient une sorte de petite cité , unie comme un clan celtique, mais par d'autres liens que la parenté , par le service et le salaire , l'obéissance et le commandement. Le chef, dans sa tour carrée, bâtie au milieu des demeures plus humbles de ses vassaux ou de ses laboureurs, ressemblait en apparence au Normand d'Angleterre, dont le château fort dominait les huttes de ses serfs. Mais entre la condition réelle de l'un et de l'autre la différence était grande. En Ecosse , la subordination du pauvre au riche n'était point servitude : on donnait , il est vrai , à ce dernier le nom de lord en langue teutonique *, et de sire en langue française; mais, comme il n'était ni conquérant, ni fils de conquérant, on ne le haïssait point, et l'on ne tremblait point devant lui. Une sorte de familiarité rapprochait l'habitant de la tour de celui de la cabane; ils savaient que leurs ancêtres ne leur avaient point légué d'injures mortelles à venger l'un sur Tautre.
Quand la guerre les rassemblait en armes, ils ne formaient pas deux peuples séparés , l'un de cavaliers, l'autre de fantassins ; l'un couvert d'armures complètes , l'autre à qui les éperons étaient interdits sous peine de châtiments ignominieux. Chacun armé , selon sa richesse, d'une cotte de mailles ou d'un pourpoint doublé , montait son propre cheval bien ou mal enharnaché. En Ecosse , la condition de laboureur sur le domaine d' autrui n'était point humiliante comme en Angleterre , où le mot normand villain est devenu , dans le langage vulgaire, la plus odieuse des épithètes. Un fermier écossais était appelé communément le bonhomme , the gnàe-man. Son lord n'avait à prétendre de lui que des rentes et des services établis de gré à gré, il n'était point taillé haut et bas comme en pays de conquête ^ : aussi ne vit-on jamais en Ecosse aucune insurrexstion de paysans; le pauvre et le riche sympathisaient ensemble , parce que la pauvreté et la richesse n'avaient point pour cause première la victoire et l'expropriation. Les races d'hommes , comme les différents idiomes , s'é-
> Laird, suivant Torihographe et la prononciation écossaise.
s Walter Scotl's Minstrelsy of the scottish border, voi. 1 , p. 81 et 10».
taient mélangées dans tous les rangs , et la même langue se parlait loae au château , à la ville et dans la chaumière. 1437.
Cette langue, que sa ressemblance avec celle des Ânglo-Saxons faisant nommer anglisc ou anglaise , avait un sort bien différent en Ecosse et en Angleterre. Dans ce dernier pays , elle était Tidiome des serfs, des gens de métier, des gardeurs de troupeaux , et les poètes , qui chantaient pour les hautes classes , ne composaient qu*en pur normand ; mais au nord de la Tweed, Tanglus était la langue favorite des ménestrels attachés à la cour; il était poli, travaillé, gracieux, recherché même, tandis que de l'autre côté du même fleuve, il devenait rude et sans grâce comme les malheureux qui le pariaient. Le petit nombre de poètes populaires qui, au lieu de rimer en français pour les fils des Normands , s*obstinèreht à rimer en anglais pour les Saxons , sentaient cette différence , et se plaignaient de ne pouvoir employer, sous peine de n'être point compris, le beau lang9ge , les tours hardis et la versiBcation compliquée des Écossais méridionaux. «J'ai mis, dit Tun d'eux, dans mon anglais simple, « pour Famour des gens simples , ce que d'autres ont écrit et dit plus «élégamment; car ce n'est point pour orgueil et noblesse que «j'écris, mais pour ceux qui ne sauraient entendre un anglais plus « recherché \ » Dans cet anglais poli des basses-terres d'Ecosse furent habillées les vieilles traditions bretonnes, qui restèrent dans la mémoire des habitants des bords de la Glyde , longtemps après que la langue bretonne eut péri dans ces contrées. Sur. les bassesterres du sud-ouest, Arthur et les autres héros de la nation cambrienne étaient plus populaires que les héros des anciens Scots , que Gaul- Mac-MometFin-Mac-Gaul, ouFingal,* père d'Oshinn*, chantés en langage gallique dans les montagnes et dans les lies '.
■ Al8 thaï haf wryten and sayd
Haf I aile in myn Inglis layd, In symple speche, as I ooaUie.
Bot for the laf of symple men
That strange Inglis can not ken ; Thai sayd it for prid and nobleye.
(Robert of Brunne's prologue I0 his chronicle , p. ictii , éd. Hearne ) > Al. Oislan. La prononciation est la même.
• Waller Scoll** Mlnslrelsy of the scoUish border, t. III, p. î43. — Voyez pirTiistrem ediled by Waller Scott, Edinburgh, 1806.
1005 La population qui parlait ce langage presque entièrement sem- ^1^ blable à celui des indigènes de Tlrlande y était encore , au m* siècle y la plus nombreuse en Ecosse, mais la moins puissante politiquement , depuis que ses propres rois avaient déserté son alliance pour celle des habitants du sud-est. Elle le savait, et se souvenait que les plaines occupées par ces nouveaux venus avaient été jadis la propriété de ses aïeux ; elle les haïssait comme usurpateurs , et ne leur donnait point le nom de Scots, sôus lequel les étrangers les confondaient avec elle , mais celui de Sassenachs , c*estrà-dire Saxons, parce que, de quelque origine qu'ils fussent, tous parlaient la langue anglaise. TiOngtemps les enfants des Galls regardèrent comme de simples représailles les incursions de guerre et de pillage faites sur les basses-terres d'Ecosse : a Nous sommes les héritiers des plaines, a disaient^ls , il est juste que nous reprenions nos biens *• »
Cette hostilité nationale, dont les habitants de la plaine redoutaient vivement les effets, les rendit toujours disposés à provoquer, de 1^ part des rois d'Ecosse , toutes sorte de mesures arbitraires et tjranniques pour ruiner rindépeildance des montagnards. Mais il semble qu'il y ait dans les mœurs , comme dans la langue des populations celtiques, un principe d'éternité qui se joue du temps et des efforts des hommes. Les clans des Oalls se perpétuèrent sous leurs chefs patriarcaux , auxquels les membres du clan , portant tous le même nom , obéissaient comme des fils à leur père. Toute tribu n'ayant point de patriarche et ne vivant point en famille était considérée comme vile; peu d'entre elles encouraient ce déshonneur; et, pour l'éviter, les poètes et les historiens, grands auteurs de généalogies , avaient toujours soin de faire descendre chaque nouveau chef du chef primitif, de l'aïeul commun de toute la tribu ^. Pour signe de cette filiation , qui jamais ne devait s'interrompre , le chef actuel joignait à son nom propre un surnom patronymique que tous ses prédécesseurs avaient porté avant lui, et que ses successeurs devaient prendre de môme. Suivant l'étiquette celtique , ce surnom leur tenait, lieu de titre. Jamais le style féodal des actes publics d'Ecosse n'eut cours dans les montagnes tii dans les lies, et le même homme qui , à
> L«dy orihe Lake, notes, p. i02; Waller ScotVs poeiical works, publisbed by Galignanl. Paris, 4S37. — Johan. de Fordan Seotichronieon, lib. ii, p. 79, éd. Uearne. ' Lady orthe Lake, notes, p. 4M; Wailer ScoU'9 poeticii worka.
la cour des rois , s*intitulait duc ou comte d' Argyle , de retour dans le *^ pays d'Argyle , au sein de sa trihu , redevenait Mac-CallamHaiore y 4437. c*estrà«dire ie fils de Gallam le Grand '.
Toutes les peuplades répandues sur la côte occidentale de TÉcosse, depuis la pointe de Cantire jusqu*au cap du Nord , et dans les lies Rendes, qu*on appelait aussi lies des Galls*, vivaient en sociétés séparées, sous cette autorité patriarcale; mais, au-dessus de tous leurs chefs particuliers, il existait, dans le xii* siècle, un chef suprême que, dans la langue des basses-terres , on appelait le lord, le seigneur, ou le roi des lies. Ce roi de toute la population gallique d^Écosse avait sa résidence à Dunstallhage , sur un rocher de la mer occidentale , ancien séjour des rois scots , avant leur émigration vers Test ; quelquefois aussi il habitait le fort d'Artomish , sur le détroit de Muil , ou bien Tile d*llay, la plus fertile, sinon la plus grande des Hébrides. Là se tenait une haute cour de justice , dont les membres s'asseyaient en cercle sur des sièges taillés dans le roc. On y voyait aussi une pierre de sept pieds carrés, sur laquelle montait le roi des îles , au jour de son couronnement. Debout sur ce piédestal , il jurait de conserver à chacun ses droits , et de faire , en tout temps , bonne justice ; ensuite on hii remettait entre les mains Tépée de son prédécesseur ; révéque d'Aigle et sept prêtres le sacraient, en présence de tous les chefe de tribus des tles et du continent >.
Le pouvoir du roi des lies Hébrides s'étendit quelquefois sur celle de Man, située plus au sud, entre TAngieterre et Tlrlande, et quelquefois cette lie eut un roi à part , issu de race irlandaise, ou fils d'anciens chefs Scandinaves, qui s'y étaient reposés après leurs courses de mer. Les rois des tles de Fouest reconnurent pour suzerains tantôt les rois d'Ecosse et tantôt ceux de Norvège , selon qu'ils y furent engagés par l'intérêt ou contraints par la force ^. L'aversion naturelle des Galls contre les Écossais des basses-terres tendait à maintenir l'indépendance de cette royauté purement gallique, qui existait encore
> Lady of Uie Lake, notes, p. 485 ; Walter Seott's poetical works.
> Inntfl Gall.
> Walter ScoU'b Lord of the Isles, notes, p. 344-316.
' Triginta duaa intulas tenet rex insularum... de rege Norwegis. (KobertuB de Monte lub anno4466, apud Sfript rer. gallic et frande., U XVI, p. 256, in nota ad cale, pag.) '- Rex Mannis et inaulanim. (Cliarta régis Manniœ, apud Vonast. anglic, Dugdale,t.ll,p. 437.)
«<^ dans toute sa plénitude vers le temps où cette histoire est parvenue;
1137. alors le roi des îles traitait de puissance à puissance avec celui d'Ecosse^ son rival en temps ordinaire , mais son allié naturel contre un ennemi commun, par exemple, contre les rois d'Angleterre; car rinstinct de haine nationale , qui avait tant de fois poussé les anciens Scots vers la Bretagne méridionale , n'avait point encore péri chez les montagnards écossais * .
Sur les basses-terres d'Ecosse, une guerre contré les Anglo-Normands ne pouvait manquer d'élre extrêmement populaire; car les Saxons d'origine , qui habitaient ce pays , brûlaient de venger leurs propres malheurs et les malheurs de leurs aïeux, et, par un concours bizarre de circonstances, les Normands réfugiés en Ecosse désiraient eux-mêmes se mesurer avec ceux de leurs compatriotes qui les avaient bannis d'Angleterre^. Le désir de reprendre les domaines qu'ils avaient usurpés autrefois , non moins vif chez eux que n'était dans le cœur des Anglo-Saxons celui de recouvrer leur patrie et leurs biens héréditaires, faisait que , dans le conseil des rois d'Ecosse , où les nouveaux citoyens siégeaient en grand nombre , l'opinion presque universelle était pour la guerre avec les conquérants de l'Angleterre. Galls, Saxons , Normands, hommes des montagnes et de la plaine, quoique par des motifs différents, s'accordaient tous sur ce point; et c'est probablement cet accord unanime , bien connu des Anglais de race, qui encouragea ces derniers à compter sur l'appui de l'Ecosse , dans le grand complot tramé et découvert en Tannée 1137.
1I3S Depuis longtemps il arrivait en foule auprès des rois écossais, neveux du dernier roi anglo-saxon, des émissaires du peuple anglais, les conjurant, par la mémoire d'Edgar leur oncle, de venir au secours de la nation opprimée, dont ils étaient parents. Mais les fils de Malcolm Kenmore étaient rois , et , comme tels , peu disposés à se commettre, sans de puissants motifs d'intérêt personnel, dans une révolte nationale. Us restèrent sourds aux plaintes des Anglais et aux suggestions de leurs propres courtisans, tant que vécut le roi Henri P',
< Insulana sive montana... gens... populo Anglorum et linguie... infesta jugiter e crudells. ( Johan de Fordun Scotichronion, lib. ii, p. 79 , éd. Uearne.)
3 Habnbatrex (Scolorum) 8ecuin,qui eum crebro admonitionu calcare... Btimulabmt, hincniium Roberli de Bathentqna, ejusque collatérales, qui ex Anglia pxulati, sub spe recuperandœ patriœ ad iltum conru^erant... aliosque quam plures qui vel questus gratia... (Gesta Stepbaiii regid, apud Script, rer. noimanti., p. 9d9.)
avec lequel ils avaient aussi quelque lien de parenté par sa femme «las Mathilde, fille de Malcolm. Lorsque Henri fit jurer aux chefs nor- h^. mands de donner, après sa mort, le royaume à la fille qu'il avait eue de Mathilde , David , alors roi d'Ecosse, fut présent à cette assemblée et il y prêta serment comme vassal de Henri !«'; mais après que les seigneurs d'Angleterre, manquant à leur parole . au lieu de Mathilde, eurent choisi Etienne de Blois, le roi d'Ecosse commença à trouver que la cause des Saxons était la meilleure * : il promit de les assister dans leur projet d'exterminer tous les Normands , et peut-être , en récompense de cette promesse vague , slipula-t-il , comme ce fut le bruit du temps, qu'on le ferait roi d'Angleterre si l'entreprise réussissait.
L'affranchissement des Anglais n'eut point lieu , comme on l'a usa. vu plus haut, grâce à la vigilance d'un évéque. Cependant le roi d'Ecosse, qui ne s'était lié à ce peuple que parce qu'il avait, du soncôté , des projets de guerre contre les Anglo-Normands , rassembla une armée et marcha vers le sud. Ce ne fut pas au nom de la race saxonne opprimée qu'il fit son entrée en Angleterre, mais au nom de Mathilde , sa cousine , dépossédée , disait-il , par Etienne de Blois , usurpateur du royaume ^
Le peuple anglais n'avait ^guère plus d'amour pour la femme de Geoffroy d'Anjou que pour le Blaisois Etienne, et cependant les populations les plus voisines des frontières de l'Ecosse , les hommes du Cumberland , du Westmoreland et de toutes les vallées où coulent les rivières qui vont grossir les eaux do la Tweed , poussés par le simple instinct qui nous porte à saisir avidement tous les moyens de salut, reçurent les Écossais comme des amis, et se joignirent à eux '. Ces vallées, d'un accès difficile et à peine soumises par les Normands, étaient , en grande partie , peuplées de Saxons dont les pères avaient
■ Zdoqae JusUtiœ suecensus, tum pro communia sangulnU cognatione, tum pro flde muiieri repromii»aa et débita, regnam Anglis turbare di:4poBuit. (tiesta Stephani régis, apud Script, rer. norm mn., p. 03d.)
2 in uitionem enim imperatricis cui idem rex Adelitalem juraverat. ( Matth. Paris., t i,p. 76.) — Henrici Huntind. Hist., lib. rm, apud rer. angli(!. Script., p. 388, éd. Saviie.
3 Coadaoatus erat... iste exercitus de flormannts,Gprmanis, Anglis, de Nortbymbntnis et Cumbri«, de Ti-swetadala et Lodonea, de Pictis, qui vuIko Galleweieiises dicunlur, et Scottii. (Hisl. Ricardi Hagustaldensis, sub anno Ii38, apud bisl. aiigl. Script., 1. 1, col. 346, éd. Seldcn.)
10 LIVRE Vin.
II8S. été bannis au temps de la conquête '. Ils vinrent au camp des Écossais en grand nombre et sans ordre , sur de petits chevaux de montagne, qui étaient leur seule propriété.
En général , à Texcepiion des cavaliers d'origine normande ou française que menait avec lui le roi d'Ecosse , et qui portaient des armures de mailles complètes et uniformes , le gros de ses troupes oflrait une variété désordonnée d'armes et d'habillements. Les habitants de Test des basses-terres , hommes de descendance danoise ou saxonne , formaient la grosse infanterie ^ armée de cuirasses et de fortes piques; les habitants de l'ouest, et surtout ceux du Galloway, qui conservaient encore une vive empreinte de leur descendance bre* tonne , étaient , comme les anciens Bretons , sans armes défensives , et portaient de longs javelots dont le fer était idgu et le bois uiince et fragile ; enfin , les vrais Écossais de race , montagnards et insulaires, étaient coiffés de bonnets ornés de plumes d'oiseaux sauvages, et avaient de larges manteaux de laine rayée serrés autour du corps par un baudrier de cuir, auquel ils suspendaient une large épée; ils portaient au bras gauche un bouclier rond de bois léger, recouvert d'un cuir épais ; et quelques tribus des tles se servaient de haches à deux mains, à la manière des Scandinaves; l'armure des chefs était la même que celle des hommes du clan ; on ne les distinguait qu'à leurs longs plumets, plus légers et flottant avec plus de grâce.
Les ti-oupes du roi d'Ecosse, nombreuses et en grande partie irrégulières, occupèrent sans résistance tout le pays situé entre la Tweed et la limite septentrionale de la province d'York. Les rois normands n'avaient point encore bâti dans cette contrée les forteresses imposantes qu'ils y élevèrent dans un temps postérieur, et ainsi aucun obstacle n'arrêta le passage desfourrnis écossaises, comme les appelle • un vieil auteur *. Il parait que cette armée commit beaucoup de cruautés dans les lieux qu'elle traversa; les historiens parlent de femmes et de prêtres massacrés, d'enfants jetés en l'air et reçus à la pointe des lances ; mais, comme ils s'expliquent avec peu de précision , on ne sait si ces excès tombèrent seulement sur les hommes de descendance normande et furent les représailles des Anglais de race, ou si l'aversion native de la population galiique contre les habi-
« Walter SeoU'8 Miustrelsy of the BcoUish border, introduction , p. ii. 3 Formicifl scoticis. ( Mattb. Paris., 1. 1, p. 43e.)
LIYRB YIII. 44
tants de PAnf^eterre s'exerça indifféremment sur le serf et le maKre, iias. le Saxon et le i Normand*. Les seigneurs do nord, et surtout Tarchevèque d'York, nommé Totistain, profitèrent du bruit de ces atrocités, répandu vaguement et d'une manière peut-être exagérée, pour prévenir, dans Tesprit des habitants saxons des rives de THumber , rintérét naturel que devait leUr inspirer la cause des ennemis du roi normand '•
Afin de détermitier leurs sujets à marcher avec eux contre le roi d'Ecosse , les barons normands flattèrent avec adresse d'anciennes superstitions locales; ils invoquèrent les noms des saints de race anglaise, qu'eux-mêmes avaient traités autrefois avec tant de mépris; ils les prirent, en quelque façon, pour généralissimes de leur armée, et l'archevêque Toustain leva les bannières de saint Cuthbert de Durham, de saint Jean de Beveriey, et de saint YS^ilfrid de Rippon.
Ces étendards populaires , qui depuis la conquête devaient avoir peu vu le jour, furent tirés de la poussière des églises pour être transportés à l^fer-tun , aujourd'hui Allerion, à trente-deux milles au nord d'York, lieu où les chefs normands résolurent d'attendre l'ennemi. C'étaient Guillaume Piperel et Gaultier Ëspec , du comté de Notthigham , avec Guilbert de Lacy et son frère Gaultier, du comté d'York, qui devaient commander la bataille. L'archevêque ne put s'y rendre pour cause de maladie, et il envoya à sa place Raoul, évéque de Durham, probablement expulsé de son église par l'invasion des Écossais *. Autour des bannières saxonnes élevées dans le camp d'AUerton par les seigneurs de race étrangère, un instinct demi-religieux , demi-patriotique , fit accourir en grand nombre les habitants anglais des villes voisines et du plat pays. lis ne portaient plus la grande hache de combat , l'arme favorite de leurs aïeux , mais étaient armés de grands arcs et de flèches longues de deux coudées. La conquête avait opéré ce changement de deux manières difierentes : d'abord, ceux des indigènes qui s'étaient plies à servir en
* Pueros Miper àcùmina lâncearum Jaciabant/prrabyteros buper altarla dctrunca bant, cruciflioram caplla abcissa super cspsorum corpora ponebant, iiiortuornm vero capita mutantes super crociflxa reponebant (Henrici Huutlnd. Uist, lib. tiii, apud rer. anglie. Seript., k>- ^8, éd. iSavilé.) — Matth. Paris., t. I, p. 76. ^ Chron. normann., apud Script rer. normann-, p. 977. — Johanfi. Hftguktalâehsfl , apud Scripl. rer. gallie. et francic, t. XIII , p. 85.
3 Aiired. Rievan.^Dc bello Standkrdii, apud hist. atigl. Sei'ipt., t. t, coi. 311, éd. Selden. * » IfatU). Paris., 1. 1 , p. 7S.
«88- guerre les rois normands, pour le pain et la solde, avaient dû s'exercer à la tactique normande ; et quant à ceux qui , plus indépendants, s'étaient voués à la vie de partisans sur les routes, et de francs-chasseurs dans les forêts, ils avaient dû pareillement quitter les armes propres au combat de près , pour d'autres plus capables d'atteindre à la course les chevaliers de Normandie et les daims du roi. Les fils des uns et des autres ayant été, dès leur enfance , exercés au tir de l'arc , l'Angleterre était , en moins d'un siècle , devenue le pays des bons achers , comme l'Ecosse était le pays des bonnes lances.
Pendant que Tarmée écossaise passait la rivière de Tees, les barons novmands se préparaient avec activité à recevoir son attaque. Ils dressèrent sur quatre roues un mât de navire, au sommet duquel fut placée une petite boite d'argent qui contenait une hostie consacrée, et autour de la botte furent suspendues les bannières qui devaient exciter les Anglais à bien combattre*. Cet étendard d'une espèce assez commune au moyen âge, occupait le centre de l'armée en bataille. Les chevaliers anglo-normands prirent leur poste à l'entour, après s'être confédérés par la foi et le serment , et avoir [juré de rester unis pour la défense du territoire , à la vie et à la mort ^. Les archers saxons flanquaient le corps de bataille et formaient l'avantgarde. Au bruit de l'approche des Écossais, qui s'avançaient avec rai>idité, le Normand Raoul, évêque de Durham, monta sur une éminence , et parla ainsi en langue française ^ :
a Nobles seigneurs de race normande , vous qui faites trembler la « France et avez conquis l'Angleterre , voici que les Écossais, après « vous avoir fait hommage, entreprennent de vous chasser de vos «t terres *. Mais si nos pères, en petit nombre, ont soumis une grande « partie de la Gaule , ne vaincrons-nous pas ces gens à demi nus , a qui n'opposent à nos lances et à nos épées que la peau de leurs a corps, ou un bouclier de cuir de veau ^ ? Leurs piques sont longues,
1 Fixo apud Avertonam standardo. (MaUh. Pari»., t. I.p. 76)— Ailred. Rievall De bello Standardii« apud bist. angl. Scripi., 1. 1, col. 337, éd. Selden.
2 Gommuni consensu el consilio juramentum... facere ut... résistèrent. ( Florent. WU gom. cbron. continuât., p. 760.)
3 Stans in acie média in loco eminenti. ( Matth. Paris., 1. 1 , p. 76.)
* Procerea Angliœ clarissimi Norinannigenœ... feroxAngliaa vobis capta buccumbll, nunc Scotia... ( Ibid.)
^ ICudum obiciunt corium, pelle vetulina pro scuto utentes. (Ailred. RievalL, De bello Staiidardii , apud bi«t. angl. Script., 1. 1, col. 340, od. Selden.)
LIVKE VIlI. 4S
ff il est vrai, mais le bois en est fragile et le fer de mauvaise trempe * • «w. tf On les a entendus, dans leur jactance, ces habitants du Galloway, u dire que le breuvage le [dus doux était le ^ang d'un Normand, a Faites en sorte que pas un d'eux ne retourne vers les siens se ff vanter d'avoir tué des Normands *. »
L'armée écossaise , ayant pour étendard une simple lance à banderole^ marchait divisée en plusieurs corps. Le jeune Henri, fils du roi d'Ecosse, commandait les hommes des basses-terres et les volontaires anglais du Cumberland et du Northumberland; le roi luimême était à la tète de tous les clans des montagnes et des lies ; et les chevaliers d'origine normande, armés de toutes pièces , formaient sa garde '. L'un d'entre eux, appelé Robert de Brus , honrmie d'un grand ftge , qui tenait pour le roi d'Ecosse , en raison de son fief d'Annandale *, et n'avait d'ailleurs aucun motif personnel d'inimitié contre ses compatriotes d'Angleterre , s'approcha du roi au moment où il allait donner le signal de l'attaque , et lui parlant d'un air triste: « 0 roi, dit-il, songes-tu bien contre qui tu vas combattre? a C'est contre les Normands et les Anglais , qui toujours t'ont si bien « servi de conseils et d'armes, et sont parvenus à te faire obéir de tes a peuples de race gallique ^ Tu te crois donc bien sûr maintenant de et la soumission de ces tribus? tu espères donc les maintenir dans le « devoir avec le seul appui de tes hommes d'armes écossais^? mais c( souviens-toi que c'est nous qui d'abord les avons mis sous ta main, « et que de là vient la haine dont ils sont animés contre nos compa- ' «triotes'. » Ce discours parut faire une grande impression sur le
* Uftnum fragile est, Terrum obtuaum. ( Ailred. Riefall., De bello Standardii, apuU hiat angl. Script « 1. 1, col. 340, éd. Sciden.)
2 Dicenlea «e felicissimos quos in illad tempus fortuna servaveraU quo Gallorum sanguinem bibere possenl... Ecce quoi hodie Gallos sotuB occidi. ( Ibid. et col. 341 )
3 Rex in sua aeie Scotos etiluranenses rctinuit. ( Ibid., col. 343« éd. Selden.) — Circa re^eoi steterunt équestres ordines, militaribus armis iustrucli. (Johan. liuguïtald., apud Script. r(>r. gailic. et francic, t. XIII. p. 89.)
* Kalione terrarum suaruni, scilicet vallis Anandiœ. ( Monast. anglic , nugdale, t. 11, p. 148.)
^ Adversum quos hodie leTaa arma?... adversum Angloscerte et Normannoa... quorum semper etconsitium utile et auiflium promptum... (Ailred. Riuvall., loc. supr. cit.)
* Noya tibi est in Valenaibus ista securitas... quasi soli tlbi sufificiant Scotti eliam contra Seottos. (Ibid.)
' Quicquid odil, quicquid inimicitiarum adversum nos hat)ent Scotti, tui tuorumque est causa, pro quibus contra eos toties dimicavimus. (Ibid., t. Il, col. 844.)
u Livre vin.
4438. roi *. Mais Guillaume, son neveu, s'éeria avec impatience '. « Voilà <c des paroles de traître ^. n Le vieux Normand ne répondit à cet affiront qu'en abjurant, suivant la formule du siècle, «on serinent de foi et d*hommage, et il piqua des deux vers le camp d^s ennemis '. Alors les montagnards qui entouraient le noi d'Ëcoçs^e élevèrent la voix et crièrent Tançien nom de leur pays, Mben! Àlben/ Albanie ! Albanie *, Ce fut le signal dû combat. Les gens du Cumberland et des vallées de Liddelet de Teviot chargèrent d'une manière ferme et rapide le centre de Tarmée normande , et, selon Texpression d'un ancien narrateur, le rompirent comme une toile d'araignée ^; mais, étant mal soutenus par les autres corps écossais, ils n'arrivèrent point jusqu'à l'étendard des Anglo- Normands. Ceux-ci rétablirent leurs rangs et repoussèrent les assaillants avec perte. A une seconde charge, les longs javelots des Écossais du sud-ouest se brisèrent contre, les hauberts de mailles et les écus des Normands*. Alors les montagnards tirèrent leurs grandes épées pour combattre de près; mais tes archers saxons, se déployant sur les côtés, les assaillirent d'une grêle de tiècbes , pendant que les cavaliers normands les chai^eaient de front, en rangs serrés et la lance basse ^. a II faisait beau voir, dit un « contemporain , les mouches piquantes sortir en bourdonnant des a carquois des hommes du sud, et tomber dru comme la pluie*. » Les Galls, hardis et braves, mais peu faits pour les évolutions régulières , se dispersèrent du moment qu'ils se sentirent incapables d'entamer les rangs de l'ennemi *. Toute l'armée d'Ecosse , obligée de faire retraite , rétrograda jusqu'à la Tyne. Les vainqueurs ne la poursuivirent point au delà de ce fleuve, et le pays qui s'était insui^é à l'approche des Écossais demeura, malgré leur défaite, affrai^chi
< R«x... in lacrimas Bolvebatur. (Ailred. Rieyall., De bello Stan(]ardii, apud bi^l. angi. Script., t. I. col. 345, cd. Selden.) .
> Ipsum Rodbeilum... :irguitprodiUoni8.(lbid.) 3 Vinculum fldci... pairio more dissolvena. ( Ibid.)
* Exclamant: Albanil Albaiii! (GbroQ. Johan. Bromlon., ibid.,col. 4097.)
^ Ipsaglobl au!ttrali8 parte instar cassis araneae diseipata. (AUr«d. Rievall., De belle Staudanlii, apud hisl, angl. Script., 1. 1, col. 346, éd. Selden.)
< Ferri... solidiUte, scoticarum lancearum estdelusa fragilitas. (Ibid.j ' Bductis gladiis eomminus deceitare temptabant ( Ibid.)
* Aastrales musc» de oaverais pharetrarum ebullientes, et Instar densissims pluvtœ. (Ibid.j
* Omncs a campe dilapsi sunt (Jehan. Hagustald., apud Script, rer. ^llic. et francic.,t. XlU.p.86.)
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de la domination norauiiide. Durant on assez long espace de temps nsg. après cette journée , le Westmoreland , le Cumberland et le Northumberland firent partie du royaume d'ËIcosse ; le nouvel état de ces trois provinces empécbb resjnrit et le caractère anglo-saxon , àe s'y effacer autant que dans les autres parties de FAngleterre. Les traditions nationales et les chants populaires survécurent et se perpétuèrent au nord de la Tyne * : c'est de là que la poésie anglaise , méprisée et oubliée dans les lieuse qu'habitaient les N€M*mands, redescendit plus tard sur les provinces méridionales.
Pendant que ces choses se passaient au nord de l'Angleterre, la 1437 nation des Gallois, qui avait {H^omis secours aux Saxons dans leur ^^Jg^ grand complot dç délivrance, exécutant sa promesse, malgré le mauvais succès de rentr0prise , commença sur toute la ligne de ses frontières l'attaque des châteaux forts bâtis par les Normands. Les Gambriens, race d'boomies impétueuse et passionnée, se portèrent avec une sorte de fanatisme national à cette agression soudaine; il n'y eut quartier pour aucun homme parlant la langue française : barons , chevaliers et soldats impatronisés sur les terres galloises , prêtres et moines intrus dans les égFises , et dotés sur les terres des Gallois, tous furent tués ou chassés des domaines qu'ils occupaient ^. Les Gambriens se montrèrent cruels dans ces représailles; mais euxmêmes avaient subi des cruautés inouïes de la part des Anglo-Normands. Hugues le Loup et Robert de Maupas avaient presque dépeuplé d'habitants indigènes la contrée de Flint, voisine du comté de Ghester; Robert de Ruddlan les avait enlevés de leurs maisons pour en faire des serfs ; et les historiens du temps disent de Rol)ert de Belesme, comte de Shrewsbury, qu'il avait déchiré lés Gallois avec des ongles de fer ^.
Les conquérants de l'Angleterre , non contents de posséder les terres fertiles de ce pays , avaient de bonne heure envahi avec une égale avidité les marais et les rochers de la Gambrie^ . Geux des
• Jamieson's Popular aongs , vol. 11 , p. 97.
3 Gesla Stephani régis, apud ScripU rer. normanii., p. 980. — Monasl. angUc. Dugdale , t. il , p. 69 et S3.
3 Comminus ut pecudes... occidit... aut indebit» servikati atrociter subjugavit. (Order. Vital. Hiat ecclesiast., lib. viii, apud Script, rer. normann., p. 670.) ^ Ferreis cgus unguHa excoriaU. ( Ibid., p. 768.j
* Poatquain... Normanni bello cornmiMO Anglos sibl subjuganint, (Walloniam) terrain aiyacentem... ( Geata Stephani regia, apud Script, rer. normanri., p. 930.)
1137 chefs de bandes qui s'établirent dans les provinces de Touest sollici- «38. tèrent presque tous du roi Guillaume ou de ses fils , comme une sorte
de supplément de solde , la licence de conquérir sur les Gallois 4138. c'est Fexpression des anciens actes* : beaucoup d'hommes o\^t.ikrent cette permission; d'autres la prirent d'eux-mêmes, et sui6 lettres de marque, coururent sus aux Cambriens, qui résistèrent bravement, et défendb*ent pied à pied leur territoire. Les Normands , s'étaiit rendus maîtres des extrémités orientales du pays de Galles, y bâtirent , suivant leur coutume , une ligne de ch&teaux forts ^.
Celte chaîne de forteresses s'était graduellement resserrée ; et lors qu'en Tannée 1138, les Gallois entreprirent de la rompre, presque tout le sud du pays, les vallées de Glamorgan et de Breknock , et le grand promontoire de Pembrocke , étaient déjà détachés de l'an^ cienne Cambrie. Divers accidents avaient contribué à faciliter ces 4088. conquêtes. D'abord, sous le règne de Guillaume le Roux, une guerre civile entre les Gallois méi^idionaux (événement trop commun chez ce peuple ) introduisit dans le pays de Glamorgan, comme auxiliaires soldés de l'une des parties belligérantes , une compagnie d'aventuriers normands conduits par Robert fils d'Aymon. Ce Robert (le même dont la fille ne voulait point accepter un mari qui n'eût pas deux noms ^ ) , après avoir combattu pour un chef gallois, et reçu sa solde , retournant sur ses domaines de Giocester, se mit à songer à l'effet terrible qu'avaient produit sur les Cambriens ses hommes et ses chevaux vêtus de fer*. Cette réflexion lui suggéra le projet de visiter en conquérant le même chef dont il avait été le 1088 soldat. Il rassembla une bande plus nombreuse , entra dans la vallée 1^*^ de Glamorgan, et s'empara des lieux les plus voisins de la frontière normande^. Les envahisseurs se partagèrent le pays, suivant leurs grades. Robert, fils d'Aymon, eut pour son lot trois villes, et devint comte de toute la terre conquise. Parmi ses principaux compagnons, l'histoire cite Robert de Saint -Quentin, Pierre le Sourd, Jean le
< Conqucsior... dédit ei licenUam conquerendi super Wallcnses. ( Monasi. aiiglic, Dugd&le, t I , p. 7â4 el passim.)
2 Caslelliâ innumuris antiuere... (Gesta Slephaiii régis, apud Script, rer. nornianii., p. 930.)
3 Voyez livre vu , 1 1 , p. 897 et 898.
* Cambriaii biography, p. 107, au mot Eknïon ab .CoUwyn^ et p. 97, au mot lesiyn ab Givrgaut.
^ Cambriaii biography, p. 197.
Flamand y et Richard de Granville ou Grainviliey comme pronon- ^n» çaîent les Normands *. Ds eurent chacun des villages eittiers ou de mo. vastes domain^, et, de pauvres soudoyers qu'ils étaient , ils devinrent, pour la postérité 9 la tige d'une nouveOe race de nobles et puissants barons.
Vers le même temps , Hamlin y fils de Dreux de Balaon , bâtit un chftteau à Abei^avenny ; et un certain Guillaume, qui en éleva un à Monmouthy prit le nom de Guillaume de Monemue , suivant Teuphonie normande * : ce Guillaume , pour le salut de son âme , fit don d'une église galloise aux moines de Saint*Florent de Saumur ; dans le même voisinage , Robert de Gandos ou Ghandos établit et dota des moines venus de Normandie'. Durant les guerres qu'une nombreuse faction de Normands fit à Guillaume le Roux et à Henri I*', en faveur de leur frère aîné Robert, les deux rois appelèrent à leur secours tout ce qu'il y avait de soldats de fortune. Geux qui , de l'autre côté du détroit, se rendirent à cet appel exigèrent, pour la plupart, comme les soldats du Conquérant, la promesse d'un domaine territorial , dont ils firent d'avance hommage aux rois. D'abord on assigna, pour le payement de ces dettes , lès terres à confisquer sur les Normands du parti contraire , et quand elles n'y suffirent plus, on donna aux aventuriers des lettres de marque sur les Gallois *.
Plusieurs capitaines de compagnies franches qui reçurent leurs gages en cette monnaie se distribuèrent, avant même de les avoir conquis, les cantons les plus voisins du territoire de Glamorgan, et en joignirent , selon la mode du siècle, le nom à leur nom propre ; puis , quand le temps de leur service en Angleterre fut expiré , ils firent route vers l'ouest, afin de se mettre , comme ils disaient , en possession de leurs héritages ^. Sous le règne de Guillaume le Roux, Bernard de Neuf-Marché s'empara ainsi du territoire de Breknock , et après sa mort, il le laissa, disent les actes, à sa fille Sibylle en
* Gaiabiian biography, p. 4M.
2 Monast. anglic, Dugdale , 1. 1 , p. SB6 et 600.
* Et post dictum coDquestum... RobertuB... fundavlt prioratum de GoldclyvejQ proprio solo... per eum conqueslo. (Ibid., t. II, p. 904.)
* Invadendœ Gambris racultatem peUverunt, qua conceesa... (Glrald. Cambrent. Itlnenir. Cambriie.)
^ Ataignant «ibl proTincias quai invadere oonsUtuunt, pro quibun se régi fldelitatiit i3cramenlo aditrlnguni. ( Ibid.)
Il i
1110. I^itime propriété \ Au temps du roi Henri, un certain Richafd, Normand de naissance , et comte d'Eu , en Normandie , concpiit la province galloise de Divet ou de Pembrocke, avec une petite armée de Brabançons y de Normands, jet même d'Anglais, que les maux de la concpiéte dans leur patrie réduisaient au métier d'aventuriers et de conquérants du pays d' autrui. Richard d'Eu reçut, dans cette campagne , de ses Flamands et de ses Anglais, le surnom teutonique de Strongboghe , c'estrà-dire fort tireur d'arc , et , par un hasard singulier, ce sobriquet, inintelligible pour les Normands, demeura héréditaire dans la famille du comte normand^. 1110 Le Fort-Tireur et ses compagnons d'armes se rendirent par mer à 1138. I^ pointe la plus occidentale du pays de Divet, et refoulèrent vers l'est la population cambrienne des côtes, massacrant tout ce qui leur résistait. Les Brabançons étaient alors la meilleure infanterie de toute l'Europe, et le pays, peu montagneux', leur permettait de se prévaloir avec avantage de leur forte et pesante armure'. Ils le conquirent rapidement, s'en partagèrent les villes, les maisons et les domaines , et bâtirent des châteaux pour se garantir des incursions des vaincus. Les Flamands et les Normands, qui tenaient le premier rang dans l'armée conquérante , furent les mieux favorisés dans le partage, et leur postérité' forma la race des nouveaux riches et des nouveaux nobles du pays. Plusieurs siècles après, ces nobles et ces riches se faisaient encore remarquer par leurs noms à tournure française , précédés de la particule de ou dn mot Jils ou JiU) selon la vieille orthographe*. Les descendants des Anglais, enrôlés dans cette expédition , composèrent la classe moyenne des petits propriétaires et des fermiers libres ; leur langue devint la langue vulgaire du territoire conquis, et en bannit l'idiome gallois, circonstance qui fit donner au pays de Pembrocke le nom de petite Angleterre^. Un monument curieux de cette conquête subsista longtemps dans le pays : c'était une grande route tracée le long de la crête des montagnes; cette route, construite par les envahisseurs, pour faciliter leur marche et assurer leurs communications,
I Monast anglic, Dugdale , 1. 1 , p. S9K).
i Ibid., p. 7U.
s Girald. Cambrens., De lllaudabilibua Waliiœ, cap. tiii ; Anglia saera, 1. 11, p. 481.
* Cambrian regiater, for 1796, p. 68.
» Anglia transvalllana. LiUle England beyond Walea. (Ibid., p. 63.)
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gtrda durant plnaeun siècles le nom de chemin des Flamands *. «mo EDCouragée p«r l'exemple de Richard Stnmghoghfj comte de nss Pembrocke , d*autres aventuriers dsordèrent par mer dans la baie de Cardigan ^ et un certain Martin de Timrs y ou des Tours, envahit le territoire de Kejtûes, avec Guy de Brionne et Guérin du Mont- Génis , qu'on appelait en normand Mont CAensey^. Martin de Tours prit le titre de seigneur de Keymes , comme administrateur souverain de la contrée où ses hommes d'armes s'établirent*. U y ouvrit un asile pour tous les hommes, français , flamands et même Anglais de naissance , qui voudraient venir augmenter sa colonie , lui Jurer foi et hommage coaire les Gallois , et recevoir des terres sous condition de service, avec le titre d'hôtes libres de Keymes *. La ville que ces aventuriers fondèrent fut appelée le Bour^f neuf; et le lieu où le chef de guerre, devenu seigneur du pays, bâtit sa principale demeure , s'appela longtemps Château-Martin , suivant le génie de la vieille langue française^. Pour sanctifier son invasion , Martin bâtit une église et un prieuré qu'il peupla de clercs , appelés à grands frais de l'abbaye de Saint-Martin de Tours. 11 les préféra, soit parce que la ville de Tours était son lieu natal, soit parce que le nom de ce lieu faisait allusion à son propre nom*. A sa mort, on l'ensevelit dans un tombeau de marbre , au milieu du choeur de la nouvelle église, et les clercs tourangeaux de la seigneurie de Keymes recommandèrent aux bénédictions de tout chrétien la mémoire de leur patron, qui, disaient-ils, avait ravivé dans ce pays, par son pieux sèle , la foi chancelante des Gallois '.
Cette accusation , dont les prélats normands n'avaient pas manqué de se prévaloir pour autoriser leur intrusion et la dépossession de tout le clergé de race anglaise , fut renouvelée contre les Cambriens par tous ceux à qui les conquéralits du pays de Galles don-
* Sieat tU FUndrensica ducU per MWiiiiitateni montU. (Vêtu» ebarU, apud Gambrian regUter, for 4796, p. 4S4.)
' Gambrian register, for 479e, p. 4S4.
3 MafUnus turonoMis (a/, de turribiu), doainui de Kemeys. (Ibid., p. 4S8.)
* Omne» liberoa hospites »uob de Keiiieyt. (ibid., p. 466 )
^ Villaro... de Novo Burgo... Caslrum Martini; en anglais moderne, Caxfic-irarifn. (Ibid^p. IM)
* Monast. anglie.. Dugdale, 1. 1 , p. 4M et 445.
^ GonauetaiD gentia illii»... rabiem, effirmatam, insolentem eircumq«iaque ditcurrendl audaciam et chritilann fldei magna ex parte ignoranliam. (lbid,l. Il,p. 6S.)
4^40 nèrent des églises ou des abbayes. Afin de colorer par jine sorte de 1138. prétexte l'expulsion violente des anciens évoques et prêtres de ce paysy ils les déclaraient*en masse hérétiques et faux chrétiens '. Cependant il y avait déjà longtemps que les évéques de la Gambrie s'étaient réconciliés avec Téglise romaine, qu'ils étaient rentrés » comme on disait alors , dans l'unité catholique , et que l'un d'eux, celui de Saint-David , avait reçu le pallium ^. Ils se plaignirent vive, ment au pape de l'usurpation de leurs églises par des hommes de race étrangère et nullement religieux'. Mais le pape ne les écouta point y regardant ceux qui avaient rétabli l'impôt du denier de saint Pierre comme d'assez bons juges de ce qui convenait au bien des âmes. Après cet appel inutile, les Gallois, poussés à bout, se firent eux-mêmes justice , et chassèrent en plusieurs lieux , à main armée, les clercs étrangers qui avaient expulsé leurs prêtres et disposé" des biens des églises comme d'un patrimoine privé *.
Ces actes de vengeance nationale furent plus fréquents dans les contrées maritimes , lieux plus éloignés du centre de la puissance anglo-normande. Sur la côte située en face de l'ile d'Anglesey, et conquise en même temps que cette lie par les gens d'armes du comte de Chester, se trouve une ville épiscopale nommée Bangor, où le roi Henri I«' avait établi un prélat normand appelé Hervé. Pour remplir au gré du roi ses fonctions pastorales , au milieu d'une contrée à peine soumise , Hervé , dit un ancien auteur, tira le glaive à deux tranchants*, et lança des anathèmes journaliers contre les Cambriens , pendant qu'il leur faisait la guerre à la tête d'une troupe de soldats ^. Les Gallois ne se laissèrent pas excommunier et massacrer sans résistance; ils défirent l'armée de l'évêque, tuèrent un de ses frères et plusieurs de ses gens, et le contraignirent à prendre la
< Tantam in moribus eorum penrenitatem. (Seldeni note ad Badmeri Hist. nov., p. 909.) — > Ibid., p. 146.
' ilfleccccle8ta...annichnata... inyaBloneBuperyenientfBgentisnormannicie... maxima cleri parte... deleta... (Historiolade primo statu Landavensis eccletis; Angiia sacra, l. II. p. 678.)
^ Ipse enim Godefridus episcopatum auum deseniit... Wallenfllum infentatione cornpuisuB. (Roger, de Hoved. Annal., pars poBter., apud rer. anglic. Script, p. 844, éd. Savile.)
& Gladium bis aculum ad eos domandos exercuit. (Ex Hiat. eliensi mss.; Selden nots ad Eadmeri Hist. nov., p. 909.)
< Nunc crebro anathemate, nunc propinquonim et aliorum hominum eot coberoenB inulUtudine.(lbid.)
faite*. Hervé retourna en Angleterre auprès du roi Henri , qui le ««o félicita d'avoir souffert pour la foi^ et lui promit récompense'; le uss. pape régnant y Pascal II , écrivit de sa propre main au roi , pour lui recommander cette victime de ce qu'il appelait la persécution et la férocité des barbares '.
Pourtant la nation galloise était alors , en Europe , l'une de celles qui méritaient le moins le nom de barbares. Malgré le mal que les Anglo-Normands lui faisaient chaque jour, ceux qui venaient la visiter sans armes, comme simples voyageurs, étaient accueillis et fêtés partout avec empressement; on les admettait, dès le premier abord, dans rintimité des familles, on leur faisait partager le plus grand plaisir du pays , qui était la musique et le chant. « Ceux qui arri- «r vent aux heures du matin, dit un auteur du xii« siècle, sont amusés a jusqu'au soir par la conversation des jeunes fenimes et par le son « de la harpe ^. » Il y avait une harpe dans chaque maison, si pauvre qu'elle fût; et la compagnie assise en rond autour du musicien, chantait alternativement des stances quelquefois improvisées; on se donnait des défis pour l'improvisation et le chant, d'homme à homme, et quelquefois de village à village ^.
Là vivacité d'esprit naturelle aux races celtiques se manifestait en outre chez les Gambriens par leur goût excessif pour la conversation et par la pomptitude de leurs répliques, a Tous les Gallois, sans « exception , même dans les rangs les plus bas , dit l'ancien auteur tf déjà cité, ont reçu de la nature une grande volubilité de langue et a une extrême assurance à répondre devant les princes et les grands; tf les Italiens et les Français paraissent avoir la même faculté ; mais « on ne la trouve ni chez les Anglais de race , ni chez les Saxons de tf laGermanFe, ni chez les Allemands*. On alléguera sans doute, tf pour cause du manque de hardiesse des Anglais , leur servitude
1 Née minor fuit eorum contre eum rebelllo. (Ex. Hlit. eliensi rnss ; Seldeni notœ ad Badmeri HisL no?., p. 909.) 3 Religlosiepiicopi. (Ibid.)
* Il imia barbarorum ferocla et pereecutione. (Ibfd.. p. 910.)
* Qui matutihift... horisadvenlunt, puellarum afflitibus et cytberarum modulis usque ad vesperam delectantar. (Giraidi CambreoBia Cambris deacHptio; Camden , Angllca, Hiberniea, etc., p. 888.)
^ Pennant's Tour in Walea.
* Loquendi audaciam et reapondendi fiduciam coraro principibus et magnai ibus (Ibid., p.891.)
n LIVRE vin.
4440 <!( actuelle; mais telle n'est point la vraie raison de ces diflërences, 1138. « car les Saxons du continent sont libres, et Ton remarque en eux le a même défaut *. d
Les Gallois , qui n'entreprirent jamais d'invasions hors de leur pays, à la manière des peuples germaniques, et qui, suivant un de leurs proverbes nationaux, souhaitaient que chaque rayon du soleil fût un poignard pour percer Fami de la guerre ^, ne faisaient jamais de paix avec Fétranger, tant qu'il occupait leur territoire , y f&t^l cantonné depuis longues années, y eût-il des châteaux, des bourgs et des villes. Le jour où Tun dé ces chAteaux était détruit de fond en comble était un jour de joie universelle où, selon les paroles d'un écrivain gallois, le père privé d'un fils unique oubliait son malheur'. 4438. Dans la grande prise d'armes qui eut lieu en l'année 1138, les Normands , attaqués sur toute la ligne de leurs marches, depuis le golfe de la Dée jusqu'à la Saveme, perdirent plusieurs postes, et, pour quelque temps , forent obligés de prendre à leur tour une attitude dé* fensive^. Mais l'avantage obtenu par les Cambrîens ne pouvait être d'une grande importance , parce qu'ils ne poursuivaient point la guerre au delà des limites de leurs montagnes et de leurs vallées. Leur attaque , quelque vive qu'elle fût , donna ainsi moins d'alarmes aux conquérants de l'Angleterre q«ie l'invasion du roi d'Ecosse , et fut encore moins utile au peuple saxon, qui avait mis en elle son es- I péranoe'.
I Le roifitienne n'eut pas besoin de quitter sa résidence du sud pour
' marcher à la rencontre , soit des Écossais , soii des Gattoîs. Mais,
peu de temps après, les partisans normands de Mathilde , fille de Henri V , lui donnèrent plus d'inquiétude. Appelée en Angleterre 1189. par ses anus , Mathilde débarqpa le 32 septembre de l'unée 1139, se jeta dans le chÀte§u d' Arondeli sur la côte de Sussex , et de là gagna celui de Bristol , que tenait son frère Robert, comte de Glo-
• SI... senritutem cauBaiis In Anglis, et hune eis Inde defectum aislgnai in SiXonibiM et Germannis, qui et libertate gaudent, et eodem tamen vitio Yezantur, raUo aon pro- I venlt (Giraldi Cambrensis Cam^riiD descriptlo; Canden. Aoglioa, Hlberniea, etc.,
' p.SM.)
3 Cambro-briton « voL II » p. 41* I » lbfd.,vo1.1,p. 487.
' * Gesta Stephani régis, apud Script rer. normann., p. «s«. — Florent. Wigorn.
chron. continuât., p. 666.
^ Order. Vital. Hisi. eoclesiast, iib. xiii, apud Script, rer. normann., p. 918.
ce8ler^ Au bruit de ranrivée de la prétendante, beaucoup de mé- usa. contentements et d'intrigues secrètes se dévoilèrent. La plupart des chefs du nord. et de Touest firent leur renonciation solennelle à rhoramage et à Fcbéissance d'Etienne de Blois , et renouvelèrent le serment qulls avaient prêté à la fille du roi Henri '. Toute la race normande d'Angleterre parut divisée en deux factions qui s'observaient avec défiance avant d'en venir aux mais. « Le voisin, disent « les historiens du temps, soupçonnait son voisin , l'ami son ami, « le firère son frère *. »
De nouvelles bandes de soldats Inbançons, engagés, soit par *^^ l'un, soit par l'autre des deux partis rivaux, vinrent, avec armes ii4o. et bagages, par difiérents ports et diverses routes, aux rendez-vous assignés par le roî et par Mathilde * : de part et d'autre , on leur avait promis pour solde les terres de la faction ennemie. Afin de soutenir les firais de cette guerre civile , les fils des Normands se mirent à vendre et à revendre leurs domaines, leurs villages et leurs bourgs d'Angleterre , avec les habitants , corps et biens '. Plusieurs firent des incursions sur les domaines de leurs adversaires , et y enlevèrent les chevaux, lea bœufs, les moutons et les hommes de race anglaise, qu'on saisissait jusque dans les villes et qu'on emmenait garrottés *. La terreur était telle parmi eux, que, si les habitants de quelque cité ou de quelque bourg voyaient approcher de loin seulement trois ou quatre cavaliers, ils prenaient aussitôt la ftiite ^.
Cet eflroi exagéré provenait des bruits sinistres qui couraient sur le sort des hommes que les Normands avaient saisis et enfermés dans leurs chAteaux*. «Car ils enlevaient, dit une chronique saxonne, « tous ceux qui leur paraissaient avoir quelque bien, hommes et
1 Genras. Canluar chron., apud hist. angl. Scripl. , col. 1319, éd. Selden.
* Ab obaequfo régis reeeMeruut, et pristinis fldei sacramentis iniiOTatis... ( Ibtd.)
' Nec vicfnuB In proximo, née amlcus in amico, nec ft'ater in fratre potuit fidem habere.(lbid., col. 1350)
* Flandrenseï igitur... relleto natali boIo... catenratim in Angliam confluunt. (Ibid., col. 1849.)
* Qulbui in Btipendium dantur et venduntur vicorum et villarum cultores atque habitalores, cum rebuB^sulB universii ac sabstantiii. (Florent Wigorn. chron. continuât., p. 67S.)
* Per vicos etiplateas capiunlur, et Telut in copula canom oonstiinguntur. (Ibid., p. «s.)
' Si duo aut très équités appropinquarent alicui oppido', omnes oppidani fugeruot. ( Chron. saxon , éd. Gibson , p. 988 )
* Deoules and yTele men. (ibid., p. 9^8.)
iiM « femmes, de jour comme de nuit; et quand ils les tenaient empri* 1140. a sonnés , pour en tirer de Tor et de Taisent , ils leur infligeaient des a tortures comme jamais martyr n'en éprouva* . Les uns étaient a suspendus par les pieds, la tète au-dessus de la fumée ; d'autres a étaient pendus par les pouces , avec du feu s^us les pieds ; à quela ques-uns ils serraient la tète avec une courroie , jusqu'au point « d'enfoncer le crâne ; d'autres étaient jetés dans des fosses rem- « plies de serpents, de crapauds et de toutes sortes de reptiles; a d'autres étaient placés dans la chambre à crueir : c'est ainsi qu'on a appelait (en langue normande) une espèce de cofire court, étroit, « peu profond , garni de cailloux pointus, et où le patient était tenu a serré jusqu'à la dislocation des membres '. j»
a Dans la plupart des châteaux il y avait un trousseau de chaînes a d'un poids si lourd, que deux ou trois hommes pouvaient à peine a le soulever'; le malheureux qu'on en chargeait était tenu debout ff par un collier de fer scellé dans un poteau , et ne pouvait ni s'asa seoir, ni se coucher, ni dormir. Ils tuèrent par la faim plusieurs a milliers de personnes ^. Us imposèrent tributs sur tributs aux bouigs ff et aux villes, et (dans leur langue) ils appelaient cela tenserie*, « Lorsque les bourgeois n'avaient plus rien à leur donner , ils pila laient et incendiaient la ville*. On eût pu voyager tout un jour sans a trouver une âme dans les bourgs, ni à la campagne un champ cula tivé. Les pauvres mouraient de faim, et ceux qui autrefois avaient a eu quelque chose mendiaient leur pain de porte en. porte''. Quia conque put s'expatrier abandonna le pays. Jamais plus de douleurs a et de maux ne fondirent sur cette terre , et les païens , dans leurs cf invasions, en avaient moins fait qu'eux '. Ils n'épargnaient ni les
< Adeo ul nulii unquam martyres talia senserint. (Ghron. saxon, éd. Gibson, p. U8.) 3 Alios injecerunt In crucetumCcrucet-hus), id est, cislem qu8B erat brevis et ao-
gusta et depressa. ( Ibid. ) — Cruclr^ en Tieux français signifie torturer. ' In compluribus easteilorum erat horridum quiddam ac detestandum scilicet «a-
ehen-tegeê. (Ghron. saxon., éd. Gibson , p. 339.) — 5ac, al. «aeA«, signifie proeèi ou
question judiciaire^ lis, qusBstio Judlciaria; tege, teag, signifie lien. Voyez le Glossaire
saxon d'Edward Lye.
* Multa millia famé oociderunt. (Ghron. saxon., éd. Gibson, p. S39.)
^ lihposuerunt tributa oppidls valde fréquenter, et illud Tocarunt Tenserie, (Ibid. ) — Teneer ou tanter, en Tleux français , veut dire ehdiier.
* Vastaverunt et incenderunt omnia oppida ( Ibid. ) ' Oétiatim viclum pelebanl. (Ibid.)
* Neque unquam pagani plus mali quam hi fecerunt. ( Ibid. )
« oioietières ni les églises , prenaient tout ce qu1l y avait à prendre, *|^ « et puis mettaient le feu à Féglise. C*était en vain qu'on labourait ii4o. « la terre ; autant eût valu labourer le sable y et Ton disait tout haut « que le Christ et ses saints étaient endormis K »
C'était. aux environs de Bristol , où Vemperesse Mathilde et ses Angevins, avaient établi leur quartier général, que régnait la plus grande terreur. Tout le jour on voyait amener à la ville des hommes liés et bâillonnés , soit avec un bâton , soit avec un mors de fer ^. Il en sortait incessamment des troupes de soldats déguisés , qui , sous rhabit anglais, cachant leurs armes et leur langage, se répandaient dans les lieux populeux., se mêlaient à la foule, dans les marchés et dans les rues, puis tout à coup s'emparaient de ceux dont l'aspect semblait annoncer quelque aisance, et les conduisaient à leur quartier pour les y mettre à rançon '• Ce fut contre Bristol que le roi Etienne dirigea d'abord son armée. Cette ville forte et bien défendue résista , et les soldats royaux s'en vengèrent en dévastant et brûlant les environs \ Le roi attaqua ensuite, un à un , avec plus de succès, les châteaux normands situés sur la frontière du pays de Galles, dont presque tous les seigneurs s'étaient déclarés contre lui.
Pendant qu'il était occupé de cette guerre longue et pénible, l'in- iiio. surrection éclata du c6\é de l'est; les terres marécageuses d'Ély , qui avaient servi de refuge aux derniers des Saxons libres , devinrent un camp pour les Normands de la faction angevine. Baudoin de Reviers et Lenoir, évéque d'Ély, élevèrent contre le roi Etienne des retranchements de pierre et de ciment aux lieux mêmes où Hereward avait bâti un fort de bois ^. Ces lieux , toujours considérés comme redoutables par l'autorité normande , à cause des facilités qu'ils ofraient pour s'y réunû* et s'y défendre , avaient été mis par Henri I^' sous le pouvoir d'un évéque dont la surveillance devait se joindre à
* Dixeruiit etiam aiMrtequod Christui dormi vil ejuique saneli. (Chroq. saxon., ed GitMon,p.tl0.)
' Ore... obdarato, vel eam maasa aliqua illic urgenter împresaa, tiU ctim machinula ad forraam asperi freni eapisirata et dentata. (Gesta Stephani rpgis, apud Script, rer. normann., p.944.)
^ la die perlritam et populoaam vlam; nuDc hue, nunc illiie itinerare nomen auum, personaset officium mentiri, oon arma, non notabiiem liabituiD.(lbid.>
* Qus in circuitu et quasi sub manu eorum erant, in perditionis barathrum redacta. ( Ibid. j
^ Bx lapide et casmenlo. (Tbomœ Bliensis HisU eliensis; Anglla sacra, 1. 1 , p. 010.)
«6 LIVRB VIII.
«♦*•. celle du comte et du vicomte de la province^. Le premier évèque du nouveau diocèse d'Ély (ut ce même Hervé que les Gallois avaient expulsé de Bangor ; le second fut Lenoir, qui découvrit et dénonça la grande conspiration des Anglùs^ en Tannée 4137. Ce ne fut point par zèle personnel pour le roi Etienne, mais par patriotisme, comme Normand , qu'il servit alors ce roi contre les Saxons ; et dès que les Normands se furent déclarés contre Etienne , Lenoir se joignit à eux, et entreprit de faire des lies de son diocèse un rendez-vous pour les amis de Mathilde '.
Etienne attaqua ses adversaires dans ce camp de la même manière que Guillaume le Conquérant y avait autrefois attaqué les réfugiés saxons. Il construisit des ponts de bateaux , sur lesquels passa la (Cavalerie , et mit en pleine déroute les troupes de Baudoin de Reviers et de révoque Lenoir •. L'évéque s'enfuit vers Glocester , où se trouvait alors la fille de Henri I*' avec les principaux de ses partisans. Tous ceux qu'elle avait dans Touest , encouragés par l'absence du roi, réparaient les brèches de leurs châteaux , ou , transformant en forteresses les clochers des grandes églises , les garnissaient de machines de guerre; ils creusaient a l'entour des fossés; dans le terrain même des cimetières , de façon que les cadavres étaient mis à découvert et les ossements dispersés *. Les prélats normands ne se fusaient aucun scrupule de prendre part à ces opérations militaires , et n'étaient pas les moins actifs ni les moins occupés à torturer les Anglais pour leur faire donner rançon. On les voyait, comme dans les premiers temps de la conquête , montés sur des chevaux de bataille , couverts d'armes, la lance on le bâton au poing, diriger les travaux et les attaques j ou tirer le butin au sort ^.
L'évèque de Chester et celui de Lincoln se faisaient remar(j[uer
■ Ceraens Insulam helyenBem locum periculoêlMimum si qua aeditio in regno ori relur... , itoduit.. loeam... Kulb nde «piseopH appltctrê. (Peiri Blcsemli Ingutfl GonUnuai., apud rer. anglic. Script. , t. I , p. 117, éd. Gale.^
s Gomiderata... mira et iniup^ablli loei munitlone. (Gesta Stephani régis, 8pud Script rer. normann., p. 949.)
s ibid., p. 950. ^ Thoms Bilemis Hist. eliensii; Anglia sacra , t. I , p. 6M.
* CimHerium in oaitelli sustotlelMitvr vatlura parentumqae et oognatorum oorptfra, aJia aeiniputretoeta, alla reoentlialine humata, crodele tpeetamilam, ab imo... retraeU. ( Gesta Stephani régis , loe. supr. dt)
^ Ipsi episcopi... ferro accincti... eum patrisB penreraoribus superbissiinfs iiiYebi equiSfPnâd» partldpari... pecuniosos... cruciatibui exponere. (Ibid., p. 96a.)
LlYRE Vîll. «7
parmi ks plus betticpieux. Ce dernier ralUa les troupes battues au mm. camp d'Ëly , et recomposa, sur la cMe de Feit ^ une armée que le roi Ëtiemie vint attaquer, mais avec moins de succès que la première fois; ses troupes, victorieuses à Ély, se débandèrent près de Lincoln : abandonné dé ceux qui Tentouraient, le roi se défendit seul quelque temps; mais , à la fin , obligé de se rendre , il Ait conduit à Glocester , aux quartiers de la comtesse d'Ai^ou, qui , de Tavis de son ccHiseil de guerre, renferma au donjon de BristoP. Cette défaite ruina la cause royale. Les Normands du parti d'Etienne, le voyant vaincu et captif, passèrent en foule du côté de Matliiide ^. Son propre frère , Henri , évéque de Winchester , se déclara pour la faction victorieuse; et les paysans saxons, qui baissaient également les deux partis , profitant du désastre des vaincus pour les dépouiller et les maltraiter dans leur déroute '.
La petile-fille de Guillaume le Conquérant fit son entrée triomphale dans la cité de Winchester : Tévèque Henri la reçut aux portes, à la tête du eleigé de toutes les églises. Elle se mit en possession des ornements royaux, ainsi que du trésor d'Etienne^, et convoqua un grand conseil de prélats, de comtes, de barons et de chevaliers. L'assemblée décida que Mathilde prendrait le titre de reine, et révé«* que qui la présidait prononça la formule suivante : « Ayant invoqué « premièrement, et comme il convient, Taide de Dieu tout-puissant, « nous élisons pour dame de F Angleterre et de la Normandie la fille « du glorieux , riche , bon et pacifique roi Henri, et lui promettons « foi et soutien*.» Mais Theureuse fortune de la reine Mathilde la rendit bientôt dédaigneuse et arrogante ; elle cessa de prendre conseil de ses anciens amis, et traila peu gracieusement ceux d'entre ses adversaires qui voulaient se rapprocher d'elle*. Les auteurs de son élévation , s'ils lui faisaient quelque demande , essuyaient souvent des refiis , et quand ils s'inclinaient devant eue , dit un vieil historien ,
* Commuai consilio... in lurri Bristoensi. (GeBUStpphmi rugis, a^d Seripi. rer. nonnan., p. 9St.)
* SpoDte... a0 eomitiaue imperium convenii. (Ibid., p. SSt.).
3 A simplici nistloorum plelie... in malum illiui conjurante .. ( Ibid.)
* Regif^w cuMIo al r«âni eor^uab.. tbeMuriique. ( Ibid. , p. 96*.)
* InvaeatA primo, ut par wt, in aulHui» Divinilata lliam... ia Aagli» normannnBque dominam eliKimas, et ei Adam at raanutaoemantum pramiUimuB. (Acte odncilti winton., apud Wllkina Concilia magme Brila&n., 1. 1 , p. 4iO. )
« Gesta Stephani régis, ap«d Seripi. rer. norminn., p. 964.
lui. elle ne se levait point pour eux *. Cette conduite refroidit le zèle de ses plus dévoués partisans, et la plupart, s'éloignant d'elle, sans pourtant se déclarer pour le roi détrôné , attendirent en repos Tévénement .
De Winchester , la nouvelle reine se rendit à Londres. Elle était fille d'une Saxonne ; les bourgeois saxons , par une sorte de sympathie nationale , la virent plus volontiers dans leur ville que le roi de pure race étrangère ^; mais Tempressement de ces serfs de la conquête toucha peu le cœur altier de l'épouse du comte d'Anjou , et la première parole qu'elle fit adresser aux gens de Londres fut la demande d'un énorme taillage *. Les bourgeois,* que les dévasta* tions de la guerre et les exactions d'Etienne avaient réduits à un tel point de détresse , qu'ils craignaient une famine prochaine , supplié* rent la reine d'avoir pitié d'eux, et d'attendre , pour imposer de nouveaux tributs, qu'ils fussent relevés de leur misère présente '. a Le a roi ne nous a rien laissé » , lui dirent d'un ton soumis les députés des citoyens. — « J'entends , reprit avec dédain la fille de Henri I'^. <r Vous avez tout donné à mon adversaire: vous avez conspiré avec « lui contre moi ; et vous voulez que je vous épargne *....?» Obligés de payer le taillage , les bourgeois de Londres saisirent cette occasion pour présenter à la reine une humble requête : a Noble dame , a lui dirent-ils , qu'il nous soit permis de suivre les bonnes lois du a roi Edward , ton grand-oncle , au lieu de celles de ton père le roi 0 Henri, qui sont mauvaises et trop dures pour nous ^ d Mais , comme si elle eût rougi de ses aïeux maternels et renié sa descendance anglosaxonne , Mathilde s'irrita de cette requête , traita d'insolents ceux qui osaient la lui adresser, et proféra contre eux de grandes menaces. Blessés au fond du cœur, mais dissimulant leur peine, les bourgeois
* Non ipBis ante se inclinanlibus reverenter ut decuit assurgere. (Gesta Stephani rettis, apud Serf pt rer. normann., p* 9S4. )
* Ad quem flnem cœpta deventrent taciti obaervabant. ( Ibid.,p. 9S4.) > Se ilii supplices obtulerunl. ( Ibid.)
< Inflnitfle copie pecuniam... ore imperioso... exegit. ( Ibld.)
* QuaUnuB calamitalis et oppressionis sus miserta.., vel poeo tempore parce re ( Ibid.)
' Torva ocuios, crispata in rugnm fh>ntem... inqalens, Londonienses... diTiUaa suas ad euffl ( Stephanum ) roborandum , se autem imbecillandum largissime prorogasse , cum adYersariis suis in malum suum dudum conspirasse. ( Ibid.)
"* Ul loges eis régis Bdwardi observare lioeret, quia oplimas erant, non patris sut Henrici, quia graves eranU (Florent Wigoriu' chroo. oonUnual., p. 677.)
LIVtlB VIII. i9
retournèrent à leur salle dé conseil', où les Normands, devenus M83. moins ombrageux, leur permettaient alors de s'assembler pour faire entre eux , de gré à gré , la répartition des tailles; car le gouvernement avait pris la coutume d'imposer les villes en masse , sans s'occuper de la manière dont Fimpôt serait rempli par les contributions individuelles.
La reine Mathilde attendait eh pleine sécurité , soit dans la tour du Conquérant , soit dans le nouveau palais de Guillaume le Roux , à Westminster, que les députés des habitants vinssent lui offrir à genoux les sacs d'or qu'elle avait demandés , quand tout à coup les cloches de la ville sonnèrent l'alarme : une grande foule se répandit dans les rues et sur les places^. De chaque maison sortait un homme armé du premier instrument de combat qu'il avait trouvé sous sa main. Un ancien auteur compare la multitude qui s'amassait en tumulte aux abeilles sortant de la ruche '. La reine et ses barons normands et angevins, se voyant surpris et n'osant risquer, dans des rues étroites et tortueuses , un combat où la supériorité de l'armure et la science militaire ne pouvaient être d'aucun usage, montèrent promptement à cheval et s'enfuirent *. Ils avaient à peine passé les dernières maisons du faubou]^ , qu'une troupe d'Anglais , accourus vers leurs logements, en brisa les portes, et , ne les y trouvant point, pilla tout ce qu'ils avaient laissée La reine galopait sur la route d'Oxford avec ses barons et ses chevaliers; de distance en distance, quelqu'un d'entre eux se détachait du cortège pour s'enfuir plus sûrement tout seul par des chemins de traverse et des sentiers détournés'; elle entra dans Oxford avec son frère, le comte de Glocester, et le petit nombre de ceux qui avaient choisi cette route comme la plus sûre , ou qui avaient oublié leur propre danger pour le sien ^.
En réalité, ce danger était peu de chose; car les habitants de Lon-
* Tristes et ineiaudiU ad sua disceuere. (Gesta Stephani régis, apud Script, rer. normanD., p. WM.)
> Cum ergo eomitissa... prestolaretur, omnis dvilas sonantibus ubique campanis... ( Ibid., p. «55.J
> Quasi ft'Gquentissiiiia ex apium alveariis examina. (Ibid.)
* CursatUes ascensi equoe... (Ibid.)
* Vix antemuraiea civitatis domos fugiendo liquissenL ( Ibid.)
* Variarumque Tlarum divereielinia subeuntes. ( Ibid.)
^ Aliisque baronibus perpaucis quibus prœcipue fugiendi opporlunltas illo aptius di« rigebatur.(lbid.)
lui. di^9 satisfaits d*avoir chassé de leurs mura la nouyelle reine d* Angleterre, ne se mirent point à. la poursuivre. Leur soulèvement , né d'un accès d'indignation, sans projet conçu d'avance, sans liaison avec d'autres mouvements , n'était point le premier acte d'une insurlui reotion nationale. L'expulsion de Mathilde et de ses adhérents ne IU9. ^u>^ft P<)in^ &u profit du peuple anglais, mais des partisans du roi Etienne. Ceux-ci rentrèrent bientôt à Londres , occupèrent la Cité et la garnirent de leurs troupes , sous couleur d'alliance avec les citoyens * . L'épouse du roi prisonnier se rendit à Londres et y établit ses quartiers; tout ce qu'obtinrent alors les bourgeois, ce fut d'être enrégimentés au nombre de mille hommes , portant le casque et le haubert, parmi les troupes qui se rassemblèrent au nom d'Etienne, et de servir, comme auxiliaires des Normands, sous Guillaume et Roger de la Chesnaye ^.
L'évéqué de Winchester , voyant le parti de son frère reprendre ainsi quelque force , déserta le parti contraire , et se déclara de nouveau pour le prisonnier de Bristol ; il arbora la bannière du roi sur le chAteau de Winchester et sur sa maison épiscopale , qu'il avait fortifiée et crénelée comme un château ^ Robert de Glocester et les partisans de Mathilde vinrent en faire le siège. La garnison du chAteau , bftti au ifnilieu de la ville , mit le feu aux maisons pour gêner les assiégeants ; et , pendant ce temps, l'armée de Londres, attaquant ces derniers à l'improviste , les obligea de se retrancher dans les églises, qu'on incendia pour les en faire sortir^. Robert de Glocester fut fait prisonnier , et ceux qui le suivaient se dispersèrent. Barons et chevaliers jetèrent leurs armes , et , marchant à pied pour n'être point reconnus, traversèrent, sous de faux noms, les villes et les villages ^. Mais , outre les partistms du roi qui les serraient de près, ils trouvèrent sur leur chemin d'autres ennemis, les paysans saxons, acharnés contre eux dans leur déroute, comme naguère ils l'avaient été contre la faction opposée*; ils arrêtaient ces fiers Normands,
* GesU Stopbani régis, apud Script, rer. normann, p. «54.
> Mille cum galels et loriciB ornatftftfme instrueti. ( Ibid., p. 9MI.)
3 Domum... quam ad iQBlar âistelli fortiter et inexpugnabiliter ArmarAt. ( Ibid.)
* Ibid.
» Omnibus militandi.abjecUsiiMignlii, podites et fnhonori nomen suom et fugam mentiebantur. ( Ibid., p. 0S7.)
* In iiianus rusticorum iocidentea. (Ibid.)
LIVBB VIII. 34
que, malgré leurs efforts pour se déguiser, on reconnsÀasait au lan- mi gage, et les faisaieni courir devant eux à grands coups de fouet *. ^^^ Uarchevéque de Canterbury , d'autres évéques et nombre de sei* gneurs, furent maltraités de la aorte et dépouillés de tous leurs habits '. Ainsi , cette guerre fut à la fois pour les Anglais de race un sujet de misère et de joie , de cette joie frénétique qu'on éprouve au milieu de la souffrance , en rendant le mal pour le mal. Le peti^Als d'un homme mort à Hastings se voyait maître de là vie d'un baron ou d'un prélat normand , et les Anglaises qui tournaient le fuseau au service des hautes dames normandes, riaient d'entendre raconter les souffrances de la reine Mathilde à son départ d'Oxford, comment elle s'était enfuie avec trois chevaliers, la nuit , à pied, par la neige, et comment elle avait passé, en grande alarme , près des postes ennemis , tremblante au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou à la voix des sentinelles'.
Peu de temps après que le frère de Mathilde , Robert, comte de Glocester. eut été fait prisonnier, les deux partis conclurent un accord , par lequel le roi et le comte furent rendus l'un pour l'autre , de manière que la dispute revint à ses premiers termes \ Etienne i us. sortit de la tour de Bristol , et reprit l'exercice de la royauté ; son gouvernement s'étendit alors sur la portion du pays où dominaient ses partisans , c'est-à-dire sur les provinces du centre et de Test de TAngleterre. Quant à la Normandie, aucun de ses ordres n'y parvint; car, durant sa captivité, tout le pays s'était rendu au comte Geoffroi, mari de Mathilde, lequel, peu de temps a^»^, du consentement des Nonnands , céda à son fils atné Henri le titre de duc de Nonnandie '. Le parti d'Etienne perdit ainsi l'espérance de se recru- <«m. ter outre-mer; mais comme il était maître des côtes, il eut le moyen d'empêcher que de semblables renforts ne parvinssent à ses adversaires, resserrés dans la contrée de l'ouest. Leur seule ressource fîit
* Dirissimift flagrit atterebantur. (6«bU Stepbani régis, apud Seript. rer. Dormann.,
' Bquit quoque et vntibus ab isUs captis, ab Uliii horrende abstraclia. ( Ibfd.)
* Tribus prudeuUs Ingenil se comltantibus mililibus, c castello noclu egrcdiiur, perque nivem et gela., hinc oornicinom stridore, inde ululantlum io altom clamore... (Ibid., p. 9W.)
* Ad prlorem disaensloiiis panclam. ( Ibid.)
* Guilielm. Neubrig., De.reb. aoglic., p. 96, éd. Heame.
H 48. de solder des corps de Gallois , qui y bien que mal armés , arrêtèrent quelque temps pai* leur bravoure et leur tactique bizarre ia marche des partisans du roi ^
1153. Pendant que la lutte se prolongeait assez mollement de part et d'autre , Henri, fils de Mathilde, parti de Normandie avec une petite armée , réussit à débarquer en Angleterre. Au premier bruit de son arrivée , beaucoup de gens commencèrent à abandonner la cause d'Etienne; mais, dès qu'ils apprirent que Henri n'avait que peu de monde et peu d'argent , beaucoup revinrent au roi , et la désertion s'arrêta ^. La guerre se poursuivit sous le même aspect qu'auparavant ; il y eut des châteaux pris et repris, des villes pillées et brûlées. Les Anglais, fuyant de leurs maisons par force ou par crainte, allaient b&tir de petites cabanes sous lés murs des églises; mais ils ne tardaient pas à en être expulsés par l'un ou l'autre parti , qui transformait l'église en forteresse , crénelait le haut des tours et y braquait ses machines de guerre ^.
Le fils unique du roi Etienne , nommé Eustache , qui s'était plus d'une fois signalé par son couri^e, mourut, après avoir pillé un domaine consacré à saint Edmund, roi et martyr ; sa mort fut , selon les Anglais de naissance, la suite de l'outrage qu'Eustache avait osé faire à ce saint de race anglaise \ Etienne, n'ayant plus de fils auquel il pût désirer de transmettre la royauté , fit alors proposer à Henri d'Anjou , son rival , de terminer la guerre par un accord ; il demandait que les Normands d'Angleterre et du continent le laissassent régner en paix durant sa vie, à condition qu'après lui le fils de Mathilde serait roi. Les Normands y consentirent, et la paix iîit rétablie. La teneur du traité, juré par les êvêques, les comtes, les barons et les chevaliers des deux partis , s'ofire sous deux faces très-diflërentes dans les historiens du temps, selon la faction qu'ils favorisent. Les uns disent que le roi Etienne adopta Henri pour son fils, et
< Crudelemque et indomUum pedeslris multitudinii , Walenslum Bcilicet... aggregavit exerciluin. (Gesta SU'phanI régis, apud Script rer. normann., p. 905.)
> Ibid., p. 973. — Gervaa. Cantuar. chron., apud hisi. angl. Script, t II , coi. 4SG0, éd. Selden.
3 Alii circa templa, ipe videiicet se oontutandi, haimilla conteiente» tuguria... (Gesta Stephani régis, apud Script rer. normann., p. 961.) — De turri unde dulces et imbellea audierant tintinnabulorum roonitus, nunc tudistas erlgi... <lbld., p. 954.)
* Chron. normann., apud Script rer. normann., p. 969.
qu'en vertu de cet acte préalable, les seigneurs jurèrent de donner en i tss. héritage au fils adoptif le royaume d^ son père * ; d'autres , au contraire, prétendent que le roi reconnut positivement le droit héréditaire du iils de Mathilde sur le royaume , et qu'en retour ce dernier lui octroya bénévolement de régner le reste de sa vie '. Ainsi des contemporains, également dignes de foi , font provenir de deux principes entièrement opposés la légitimité qu'ils accordent au petit-fils de Henri I*'. Lesquels doit-on croire en cela? Ni les uns, ni les autres; et la vérité est que les mêmes barons qui avaient élu Etienne malgré le serment prêté à Mathilde , qui ensuite élurent Mathilde ma^p^ le serment prêté à Etienne par un nouvel acte de volonté, désignèrent, pour succéder à Etienne, le iils de Mathilde, et non sa mère : de cette volonté toute-puissante dérivait la légitimité royale '.
Peu de -temps avant son expédition en Angleterre, Henri avait pris pour femme Tépouse divorcée du roi de France , Éléonore ou 4188 Aliénor , ou plus familièrement Aanor, fille de Guillaume, comte de 1153, Poitou et duc d'Aquitaine , c'est-à-dire souverain de toute la côte occidentale de la Gaule , depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au pied des Pyrénées*. Suivant les usages de ce pays, Eléonore y jouissait de tout le pouvoir qu'avait exercé son père; et, de plus, son mari, quoique étranger, pouvait entrer avec elle en partage de la souveraineté. Le roi Louis YII eut ce privilège tant qu'il resta uni à la fille du comte Guillaume, et il entretint des officiers et des garnisons dans les villes de l'Aquitaine; mais, aus^tôt qu'il l'eut répudiée, il lui fallut rappeler ses sénéchaux et ses hommes d'armes' . Ce fut ^n Palestine, où Éléonore avait suivi son mari partant pour la croisade, que leur mésintelligence éclata. Persuadé, soil à tort, soit
1 Et rex quidem ducem adoptans in ûliQtn, eum solemnlter «uceessorem proprium declaravit. ( Guiliero. Neubrig., De reb. anglic, p. 40S , éd. Bearne.)
> Bex... recognoviL.. heredilarium jus quod dux Henricus habebat in regno Ant^iœ, et dux bénigne conccsftit ut rex tola vila sua , si vellet, regnum teneret (Ghrou. normami., apud Script, rer.'normann., p. 989.) '
' Sciatis quod ego rex Stephanus Henri cum duccm Normaoniae post me auccessorem regni Anglioe, et baeredem meum jure hœrcditario constitui, et sic ei et iiieredibus suis regnum Angliœdonavi et conflrmaTi.(In8lrumenlum pacis; Citron. Johan. Bromton , apud hist. angl. Script., 1 1 , col. 1037, éd. Selden.)
* Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 105, éd. Uearue. — Script, rer. gallic. et francic, t. XIV, p. 41 , note a, ad cale. pag.
& Muniliones removet, gentes suas exindo reducit. (Ciiron. turon. , apud Script, rer. gallic. et francic, t. XH , p. 474.)
34 LIVRE Vin.
1199 à raison, que la reine le trompait pour un jeune Sarrasin , Louis solitss. licita et obtint te divorce refusé par l'Église aux gens du peuple, mais souvent accordé aux princes * .
U se tint, à Beaugency-sur-Loire , un concile devant lequel la reine de France fut obligée de comparaître. L'évêque qui portait la parole conune accusateur annonça que le roi demandait le divorce, a parce « qu'il ne se fiait point en sa femme , et jamais ne serait assuré de a la lignée qui viendrait d'elle ^. » Le concile passa outre sur cette scandaleuse requête, et déclara le mariage nul sous prétexte de parenté, s'apercevant un peu tard qu'Éléonore était cousine de son mari à Tun des degrés prohibés'. L'épouse répudiée se mit en route pour retourner dans son payS| et s'arrêta quelque temps à Blors. Durant son séjour dans cette ville, Thibaut, .comte de Blois, tâcha de lui plaire et d'obtenir sa main. Indigné du refus qu'il essuya, le comte résolut de retenir en prison dans son château la duchesse d'Aquitaine *f et même de l'y épouser de force, comme s'exprime un vieil historien^. Elle soupçonna ce mauvais dessein, et, partant de nuit, descendit la Loire jusqu'à Tours, ville qui faisait alors partie du comté d'Anjou. Au bruit de son arrivée, le second fils du comte d'Anjou et de l'impératrice Mathilde , nommé Geoffroy, épris du même désir que Thibaut de Blois, vint se placer en embuscade à un port de la Creuse, qu'on appelait le Port de Piles, sur la limite commune du Poitou et de la Touraine, pour arrêter le cortège de la duchesse, l'enlever elle-même et l'épouser*; mais Éléonore, dit l'historien , en fut avertie par son bon ange , et prit subitement un autre chemin pour aller à Poitiers ^.
C'est là que Henri , fils aîné de Mathilde et du comte d*Ai\jou , plus courtois que son frère, se rendit pour solliciter l'amour delà fille des ducs d'Aquitaine. Il fut agréé, conduisit sa nouvelle épouse en
« NoluHeam... ulterius uxorem babere. (HisU Ludovici VII , ibid., p. l«7.) ^ tJxorem suam répudiai. ( Chron. turon., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 474.) 3 De Potter, TEsprit de TÉglise , t. VI , p. 33.
* Quod in ter ipsum et reginam Alienoridem... linea consanguinitatii erat (Hiat. Ludovici VU , apud Script, rer. gallic. et francic. , t. XII , p. 137.}
* Chron. turon , ibid., p. 474.
' Eam per Tim nubere Bibi volente. ( Ibid.)
* Cùm... Ipeam in uxoreoi ducere et apud portum de Pile* rapere voluisset. (Chron. turon.» apud Script, rer. gallic. etfrancic, t. Xll, p. 474.
' Ipsa ammonila ab angelis suis, per aliam viam reversa est. (Ibid.)
Normandie , et envoya dans les cites de la Gaule méridionale des ««m baillis, des justiciers et des hommes d'armes normands. Au titre de ms. duc de Normandie H joignit dès lors ceux de duc d'Aquitaine et de comte de Pmtou^ ; et , son père ayant déjà T Anjou et la Touraine, leur souverûneté s'étendait sur toute la partie occidentale de la Gaule, entre la Somme et les Pyrénées, à Texception de la pointe de Bretagne. Les terres du roi de France, bornées par la Loire, la SaAne et la Meuse , étaient loin d'avoir une pareille étendue. Ce roi s'alarma de voir s'accroître à un tel point la puissance normande, rivale de la sienne depuis sa naissance , et encore plus depuis la conquête de FAngleterre. Il avait fait de grands efforts pour prévenir l'union du jeune Henri avec Éléonore d'Aquitaine, et l'avait sommé, comme son vassal pour le duché de Normandie, de ne point contracter mariage sans l'aveu de son seigneur suzerain^. Mais les obligations de l'honmie^lge envers le suzerain , même quand les deux partis les avaient expressément avouées et consenties, n'avaient guère de valeur entre gens d'égale puissance. Henri ne tint nul compte de la défense de se marier, et Louis VU fut obligé de se contenter des nouveaux serments d'hommage que lui prêta le futur roi d'Angleterre pour le comté de Poitou et le duché d'Aquitaine '.
Des serments de ce genre , vagues dans leur teneur, prêtés de ' mauvaise grâce et en quelque sorte pour la forme, étaient depuis longtemps le seul lien qui existât entre les successeurs des anciens rois franks et les chefs souverains du pays compris entre la Loire et les deux mers ; car la domination /ranke n'avait pu prendre racine dans ces contrées aussi fortement que dans celle qui était voisine de la Germanie. Au vn* siècle, les peuple3 de l'Europe qui entretenaient quelques relations avec la Gaule , avaient déjà coutume de la déy signer tout entière par le nom de France , mais au sein même du territoire gaulcHs , ce nom était loin d'avoir une pareille universalité. Le cours de la Loire formait la limite méridionale de la Gaule franke, ou du pays français; et au delà se trouvait le pays romain, différent de l'autre par la langue et les mœurs, surtout par la civilisation^. .
1 Chron. turon. , apud Script, rer. gallic. eifirancic, t. XII, p. 174. — OuiUelm. Ifeobrig., De reb. anglic, p. 405, éd. Bcarne. ^ GhroD. turon., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 474. * Gisleboti Hannoniœ Chron., apud Script rer. gallic. et francic. , t. XIII, p. MS. ' Ibid., t. XIIMVIII , paMfm.
36 LIVRE VIIL
MO Dans la contrée du sud, les habitants > grands ou petits, riches 750. ^^ pauvres /étaient presque entièrement de pure race gauloise , ou du moins la descendance germanique n'y était point accompagnée de la même supériorité de condition sociale qui s'y attachait dans le nord. Les hommes de race franke qui étaient venus dans la Gaule méridionale , soit en conquérants , soit comme agents et commissaires des conquérants , établis au nord de la Loire , ne réussirent point à se propager comme nation distincte au sein d'une population nombreuse et réunie dans de grandes villes : aussi les habitants de la France et de la Bourgogne employaient-ils d'ordinaire le nom de Romains pour désigner ceux du Midi < .
Plusieurs des successeurs de Chlodowig ajoutèrent à leur titre de roi des Franks celui de prince du peuple romain *; au déclin de cette première dynastie , la population de l'Aquitaine et de la Provence prit dans son propre sein des ducs et des comtes indigènes, ou, ce qui est plus remarquable , contraignit les descendants de ses gouverneurs de race tudesque à se révolter avec elle. Mais cet afiranchis- ' sèment de la Gaule méridionale était à peine accompli , que l'avéne- .ment d'une seconde race de rois vint rendre à la nation franke son ancienne énergie, et la pousser de nouveau à la conquête du Midi. 780 Redevenus maîtres de ces belles contrées, les Gallo-Franks y 814. placèrent des gouverneurs et des juges ^ qui enlevaient , sous forme de tribut, tout l'argent du pays ; mais, à la première occasion favorable , les Méridionaux refusaient de payer, se soulevaient et chassaient les étrangers. Alors les .Franks descendaient du Nord pour revendiquer leur droit de conquête ; ils venaient sur les bords de la Loire , soit à Orléans', soit à Tours , soit à Nevers , tenir leur champ de mai en armes*. La guerre commençait entre eux et les habitsints du Limousin ou de l'Auvergne , qui étaient l'avant-garde de la population gallo-romaine. Si les Romains (pour parler le langage de l'époque) se sentaient trop faibles , ils proposaient au chef des gens de France de lui payer l'impôt chaque année, en conservant d'ailleurs
^ Fredegarii Gbrou.. apud Script, rer. gallic. et francic, t. II , p. M8 et pauim.
3 Rex Dagobertus Francorum et romani populi priDCeps. (Vila S. Martini Verla?., apud hist. franc. Script., 1. 1, p. 655, éd. Du Clieane.)
3 Suis judidbus conalituit. ( Frcdeg. Chron. continuai^ apud Script rer. gallic. et francic, t. II, p. 456.)
* Cumomni exercilu... cum Francis et proceribus suis, placitum suum caoïpo madio tcnens; postea Ligere transacto .. ( Ibid. , t. V, p. 6 et 7.)
rindéi)endance politique *. Le prince frank soumettait cette proposa 7M tion à ses leudes ^j dans leur assemblée, teniR en plein air; si cette su assemblée votait contre la paix, Tarmée continuait sa marche, arrachant les vignes et les arbres à fruit, enlevant les hommes, le bétail et les chevaux ^. Quand la cause du Midi avait été complètement vaincue , les juges , grafs et skepen franks * se réinstallaient dans les villes , et , pour un temps plus ou moins long , en tête des actes publics figuraient les formules suivantes : a Sous le règne du cr glorieux roi Pépin ; sous le règne de Tillustre .empereur Karle. » Karle, ou Charlemage, établit roi en Aquitaine, du consentement de tous les seigneurs franks , son fils Lodewig, que les Gaulois nommaient Louis '. Ce Louis devint , à son tour, empereur ou keisar des Franks, et, sous ce titre, régna à la fois en Gernianie, en Italie et en Gaule. De son vivant, il voulut faire jouir ses fils de cette autorité immense, et le partage inégal qu'il établit excita entre eux la discorde. Les Gaulois méridionaux s'empressèrent de prendre parti dans ces querelles, pour les envenimer et contribuer à Taffaiblissement de leurs maîtres. En attendant le moment de s'insui^er sous su des chefs de leur race et de leur langue , ils donnèrent la royauté g,,. de leur pays à des membres de la famille impériale, mais à ceux que ni Tempereur ni l'assemblée souveraine des Franks ne voulaient y voir régner * ; il en résulta de longues guerres et de nouvelles dévas- ^^ tations pour les villes de TAquitaine. La grande lutte pour la royauté, sm. qui s'éleva sur la fin du tx« siècle, et se prolongea durant cent ans , donna quelque relâche aux Aquitains. Indifférents aux deux partis rivaux, n*ayant nul intérêt commun ni avec la famille de Chariemagne ni avec les rois de nouvelle race , ils se tinrent à l'écart, et profitèrent de la dispute conune d'un prétexte pour résister également au pouvoir des uns et des autres. Lorsque les Gallo - Franks ,
* Tributa vel mtinera quœ... reges Francorum de Aquitania proirincla exigere conaueterant. (Fredeg. Chron. continuât., apud Script, rer. gallic. et franeic, t II, p. 456.)
* Uod, lied, fiel» Uute, peuple , gens...
3 Sed tioc rex per consilium Francorum... facere contemsit.. totam regionem vastaflt... cum prffida, equitlbus... captivis, thesauris, Christo duce... reversuslest fn Pranciam. (Ibid.fP. 3-7.)
* Voyez livre ii , 1 1, p. 101, noie 3.
* Script, rer. gallic. et rrancic, t. V, passim.
* Nithardi Hlst., lib. ii, cap. ?iii, apud Script, rer. gallic et francie. , t. VII, p. 19 et 20.
«••. renonçant à Tobéissance de l'Austrasien Karle, dit le Gros, eurent fait roi le Neustrien Eudes, comte de Paris, on vit s'élever en Aquitaine un roi national , appelé Ranulf , qui , peu de temps après, sous les titres plus modestes de duc des Aquitains et de comte des Poitevins , régna , en toute souveraineté , [depuis la Loire jusqu^aux Pyrénées. Le roi Eudes partitjde France pour aller soumettre TAqmtaine ; mais il n'y réussit pas. A leur résistance matérielle les habitants du Midi joignaient une sorte d'opposition morale ; ils se faisaient en apparence- les défenseurs des droits de la vieille famille dépossédée , par la seule raison que les Français ne voulaient plus reconnaître ces droits.
Presque tous les chefs indépendants de l'Aquitaine, du Poitou et
933. de la Provence, imaginèrent dès lors de se prétendre issus de Charlemagne par les femmes , et firent grand bruit de cette descendance hypothétique , pour s'autoriser à donner aux rois de la troisième
936. dynastie la qualification d'usurpateurs*. Après que Charles le Simple ■, héritier légitime de Charlemagne , eut été emprisonné à Péronne, son nom fut mis en tête des actes publics en Aquitaine, comme s'il eût toujours régné -y puis , quand son fils eut recouvré le pouvoir^ les Aquitains ne souffrirent pas qu'il exerçât sur eux , soit directement , soit indirectement, la moindre autorité.
987. La victoire des Français sur la seconde et dernière dynastie germanique fut décidée à perpétuité par l'élection de Hugues , surnommé Capeton Chapet dans la langue romane d'outre-Loire'. Les Méridionaux ne prirent aucune part à cette élection , et ne reconnurent point le roi Hugues : celui-ci, à la tôte de son peuple d'entre Meuse et Loire, fit la guerre àFAquitaine; mais, après beaucoup d'efforts, il ne parvint qu'à établir sa suzeraineté sur les provinces les plus voisines de la Loire , sur le Berry, la Touraine et l'Anjou^.
«M- Pour prix de son adhésion , le comte de ce dernier pays obtint le titre héréditaire de sénéchal du royaume dé France; et, dans» le» festins solennels , il eut la charge de servir à cheval les mets de la table du roi. Mais l'attrait de pareils honneurs ne séduisit point les
< D. VaiSBette, Histoire générale du Languedoc, t. II, liv. ii. » Voyez livre ii , 1. 1 , p. 407, noie 3.
* Hue Chapet (Chroniques de Saint-Denis; Recueil des historiens de la France, t. X p. 303.)
* D. Vailsette, Histoire générale du Languedoc,* t. Il, livre m.
comtes ni les ducs des ten*itoires plus méridionaux ; ils soutinrent ms le combat, et la grande masse de population qui parlait le langage un. d'oc ne reconnut, ni en fait ni en apparence, Tautorité des rois de la contrée où Ton disait oui. Le midi de la Gaule, partagé en diverses principautés , suivant les divisions naturelles du territoire ou Tancienne circonscription des provinces romaines, parut ainsi, vers le xi"* siècle , afiranchi de tout reste de la sujétion que les Franks lui avaient imposée, et le peuple d* Aquitaine n'eut dès lors pour souve^ rains que des hommes de sa race et de son langage.
Il est vrai qu'au nord de la Loire , depuis la fin du x« siècle , une même langue était aussi commune aux rois , aux seigneurs et au peuple; mais dans ce pays, où la conquête n'avait jamais été démentie, les seigneurs n'aimaient point le peuple ; ils sentaient au dedans d'eux-mêmes, sans peut-être s'en rendre cmnpte, que leur rang et leur puissance provenaient d'une source étrangère. Quoique détachés pour jamais de leur vieille souche tudesque, ils n'avaient point re^ nonce aux mœurs de la conquête reux seuls jouissaient, dans le royaume , de la propriété territoriale et de la franchise personnelle. Au contraire, dans les petites souverainetés méridionales , quoiqu'il y eût des rangs parmi les hommes ^ quoiqu'il y eût des classés élevées et des classes inférieures, des châteaux et des chaumières, de l'insolence dans la richesse et de la tyrannie dans le pouvoir, le sol appartenait au corps du peuple, et nul ne lui en contestait la pleine propriété, le franc-ateUy comme on disait au moyen âge. C'était la masse populaire qui avait, à plusieurs reprises , reconquis ce sol sur les envahisseurs d'outre-Loire. Les duchés, les comtés, les vicomtes, toutes les seigneuries étaient plus ou moins nationales : la plupart s'étaient élevées dans des temps de révolte contre la puissance étrangère , et avaient été légitimées par l'adhésion du peuple.
Mais, inférieur aux pays méridionaux en organisation sociale, en liberté civile et en traditions de gouvernement, le royaume de France était puissant pai* son étendue et formidable au dehors; aucun des États qui se partageaient avec lui l'ancien territoire gaulois ne l'égalait en force , et ses chefs faisaient souvent trembler les ducs et les comtes du Midi au milieu de leurs grandes cités, enrichies par les arts et le commerce; souvent, pour s'assurer une plus longue paix avec la France, ils offraient leurs filles en mariage, et par une fausse
44^9. politique donnaient aux princes français entrée chez eux à titre de parents et d'alliés. C'est ainsi que Tunion de la fille du due Guillaume avec le roi Louis VII ouvrit, conune on Ta vu, les villes de F Aquitaine et du Poitou à des garnisons étrangères. Lorsque , après le divorce d'Éléonore , les Français se furent retirés, son second mariage amena des Angevins et des Normands , qui disaient comme les Français oui et nenntj, au lieu d'oc et no '. Peut-être y avait^il entre les Angevins et les Méridionaux un peu plus de sympathie qu'entre ces derniers et les Français , parce que la civilisation croissait en Gaule à mesure qu'on avançait v^s le sud. Mais la différence de langage, et surtout d'accentuation, devait rappeler sans cesse aux Aquitains que Henri, fils de Matfailde, leur nouveau seigneur, était encore un étranger.
Peu de temps après le mariage qui le fit duc d'Aquitaine , Henri devint comte d'Anjou , par la mort de son père, mais sous la condition expresse de remettre cette province à son jeune frère le jour où lui-même deviendrait roi. Il en prêta le serment avec un appareil lugubre sur le cadavre du mort; mais ce serment fut violé, et Henri garda le comté d'Anjou, lorsque les barons normands, plus fidèles que lui à leur parole , l'eurent appelé en Angleterre pour succéder au 1155. roi Etienne'. Dès qu'il eut pris possession de la royauté, il qualifia Etienne d'usurpateur , et s'occupa d'abolir tout ce qui s'était fait de son vivant'. Il chassa d'Angleterre les Brabançons qui s'y étaient établis après avoir servi la cause royale contre Mathilde. Il confisqua les terres que ces hommes avaient reçues en solde, démolit leurs châteaux forts et ceux des partisans du dernier roi, voulant, disait-il, en réduire le nombre à ce qu'il était sous le roi Henri, son aïeul*. Les compagnies d'auxiliaires étrangers, venues en Angleterre durant la guerre civile , avaient commis beaucoup de pillages sur les Normands du parti contraire à celui qu'elles servaient; leurs chefs avaient enlevé des domaines et des maisons , et les avaient ensuite
* Voyez Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours, t. IV, pas9im.
s A principibus Angli» vocatus. (Gervas. Cantuar. cliron. , apud hist. angl. Script., t. Il , col. 1S76, éd. Selden.)
3 Tempore Stephani ablaloris mai. (Cliarla Henrici II.) -~ Invasorls... (Ghron. Johan. Bromton., apud hist. angl. Script, 1. 1 , col. 4(U6, éd. Selden.)
* Gastella nova quœ in diebus avi sui... extiterant praîcepit citius complnnari. ( Ibid., col. 4043.)
fortifiés contre les seigneurs normands dépossédés , imitant les pères *i<^'* de ces derniers , qui avaient de même fortifié leurs habitations conquises sur les Anglais*. L'expulsion des Flamands fiit pour toute la . l'ace anglo-normande un sujet de joie égal à ce que sa propre expul* sion eût été pour les Saxons : « Nous les vîmes tous , dit un auteur c du iûècle, passer la mer pour retourner du camp à la charrue, et 0 redevenir serfs, après avoir été maîtres^. »
Quiconque , vers Tannée liiU), à Tinvitation du roi Etienne , avait dételé ses bœufs pour passer le détroit et venir à la bataille de Lincoln y était ainsi traité d'usurpateur par ceux dont les ancêtres avaient dételé, en 1066 , pour suivre Guillaume le Bâtard. Les conquérants de r Angleterre se regardaient déjà comme possesseurs légitimes; ils avaient efiacé de leur esprit tout souvenir de leur usurpation violente et de leur ancienne fortune, s'imaginant que leurs nobles familles n'avaî^it jamais exercé d'autre emploi que celui de gouverner les hommes. Mais les Saxons avaient plus de mémoire; et, dans les plaintes que leur arrachait la «dureté de leurs seigneurs, ils disaient de plus d'un comte et de plus d*un prélat de race normande : a II nous a harcèle et nous pique comme son aïeul piquait les bœufs de Tautre oc6tédelamer^. »
Malgré cette conscience de sa propre situation et de Torigine de **^ son gouvernement, la race saxonne, fatiguée par la souffrance, se use. laissait aller à une résignation apathique. Le peu de sang anglais que rimpératrice Mathilde avait transmis à Henri 11 était, disait-on, un gage assuré de sa bienveillance pour le peuple ^, et Ton oubliait comment cette même Mathilde, plus Saxonne pourtant que son fils, avait traité les bourgeois de Londres. Des écrivains , soit simples et de bonne foi, soit payés pour préconiser d'avance le nouveau règne, publièrent que TAngleterre possédait enfin un roi anglais de nation;
> Castella passimlper Angliam. . œdiflcata.t(6erva8. Canluar. Chron. apud hist. angl. Seript., 1. 1, eol. 1043, éd. Sclden.)
* Acastrisadaraira, atentoriis ad ergasleria... revocabuntur, et quas nostratibus opéras indixenint , dominis suis ex neceseilate pcrsolvent. (Radulphi de Diceto Imag. histor., apad hist. angl. Scripl., 1. 1, col. 538, éd. Selden )
' Aciileo puogebaBtur quem dominuv prse manibus habebat, memor piee recordationis avi sui... qui aralrum ducereet boves ca«tigare consueverat (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rcr. anglic Script. , p. 703 , éd. Savilc.)
* llattb.Paris., t. I,p.9i.
42 LIVRE Vin.
1185 qu'elle avait des évéques , des abbés , des barons et des chevaliers im issus de Tune et de l'autre race , et qu'ainsi la haine nationale étail ' désormais sans motif ^ Nul doute, en effet, que les femmes saxonnes, enlevées et mariées de force, soit après la bataille de Hastings, soit après les déroules d'York et d'Ély, n'eussent, au milieu du désespoir, donné des fils à leurs maîtres; mais ces fils de pères étrangers se croyaient-ils les frères des bourgeois et des serfs du pays? et le désir d'effacer auprès des Normands de race pure la tache de leur naissance ne devait-il pas, au contraire, les rendre plus oi^ueiileux envers leurs compatriotes maternels? Il était vrai aussi que, dans les premiers temps de l'invasion , Guillaume le Conquérant avait offert des femmes de sa nation et même de sa famille à des chefs saxons encore libres; mais ces sortes d'unions furent peu nombreuses, et, dès que la conquête parut achevée, nul Anglais. ne se trouva plus assez noble pour qu'une Normande l'honorât de son lit. D'ailleurs , quand U eût été constant que beaucoup d'Anglais de naissance , en reniant la cause de leur pays , en désapprenant leur langue , en jouant le rêle de flatteurs et de parasites , se fussent élevés aux privilèges des hommes de race étrangère, cette fortune individuelle n'atténuait point, pour la masse des vaincus , les tristes effets de la conquête.
Peut-être même le mélange des races était-il alors en Angleterre plus favorable aux oppresseurs qu'aux opprimés; car, à mesure que les premiers perdaient, si l'on peut s'exprimer ainsi , leur caractère d'étrangeté, le penchant à la résistance s'affaiblissait dans le cœur des autres. Une réaction violente , seul recours efficace contre les injustices de la conquête , devenaient moins possible. Aux chaînes de la domination usurpée se joignaient des liens moraux , le respect des hommes pour leur propre sang , et ces affections bienveillantes qui nous rendent si patients à supporter le despotisme domestique. Aussi Henri II vit -il sans déplaisir des moines saxons , dans la dédicace de leurs livres, lui étaler sa généalogie anglaise, et, sans faire mention ni de son aïeul Henri P% ni de son bisaïeul le Conquérant, le louer d'être issu du roi Alfred. « Tu es fils , lui disaient-ils , de la très-glo-
^ Habct nunc certe de génère Anglorum Anglia regem ; habet de eadem gente episeopo8 et abbates ; habet et principeB milites eiiam optimos qui ex utriuaque seminis cotijunctlone procréât!... (Ailred. RIevall., De vlta Edwardi confess., apud hist. angl. Script.. 1. 1, coi. 401, éd. Selden.)
LIVRB VIII. 43
c rieuse impératrice Mathilde , dont la mère Ait Mathilde , fille de hii a Marguerite, reine d'Ecosse, dont le père fut Edward, fils du roi 441^. a Edmund Gôte-de-Fer, rarrière-petit-fils du noble roi Alfred '. »
Soit par hasard , soit à dessein , il circulait aussi dans le même temps de fausses prédictions qui annonçaient le règne de Henri d'Anjou conmie une époque de soulagement, et, en quelque sorte , de résurrection pour le peuple anglais. L'une de ces prophéties était attribuée au roi Edward à son lit de mort; et Ton disait qu'il l'avait prononcée afin de rassurer ceux qui craignaient alors pour l'Angleterre les projets ambitieux du duo de Normandie *. o Quand l'arbre € vert, leur avait-il dit, après avoir été coupé au pied et éloigné de « sa racine à la distance de trois arpents , s'en rapprochera de lui- -même, fleurira et portera des fruits, alors un meilleur temps «viendra'.» Cette allégorie, faite après coup, s'interprétait sans grande peine. L'arbre coupé, c'était la famille d'Edward, qui avait perdu la royauté à l'élection de Harold ; après Harold étaient venus Guillaume le Ck)nquérant et son fils Guillaume le Roux : ce qui complétait le nombre de trois rois étrangers à l'ancienne famille ; car.il faut remarquer qu'on supprimait le roi Edgar, parce qu'il avait encore des parents en Angleterre ou en Ecosse , et qu'en fait de descendance du noble roi Alfred , l'Angevin Henri leur eût paru fort inférieur. L'arbre s'était rapproché de sa racine quand Mathilde avait épousé Henri I*; il avait fleuri par la naissance de l'impératrice Mathilde, et enfin porté des fruits par celle de Henri IL... Ces misérables contes ne sont dignes de figurer dans l'histoire qu'à cause de l'efiet moral qu'ils ont pu produire sur les hommes d'autrefois. Us avaient pour but de détourner de la personne du roi la haine que les Saxons nourrissaient contre tous les Normands; mais rien ne pouvait faire que Henri II ne fût pas le représentant de la conquête , et l'on avait beau le surnommer mystiquement la pierre angulaire où s'unis-
' FilIuB es gloriosissimae imperatricifl MatildU... (Allnd. Blevall., Ocnealog. reg. Angi., apud taist angl. Script. 1 1, col. S90, éd. Selden.)
> Vojei livre m , 1 1 , p. 166 et «07.
* Arbor... TiridiB a suo truDCO dectaa ad trium jugerum spaltum a radice propria separetur, qum cum nulla manu hominis cogente... ad suum truncum reversa, in antiqûam radicem sese receperit.. rursum floruerit et fruclum fecerit .- tune sperandum es| allquod in hac tribulatione aolatium. (Ailred. Rievall., De vtta Bdwardi Conress., apud hist angl. Script., 1 1, col. 402, éd. Selden.)
HSK saient les deux murailles, c'est-à-dire les deux races*, il n'y avait 1IS6. poi"^ d'union possible au milieu d'une telle inégalité de droits , de biens et de puissance.
Quelque difficile qu'il fût déjà pour un Anglo-Saxon du xn** siècle ^ de reconnaître comme successeur naturel des rois de race anglaise un homme qui ne savait pas même comment on disait roi en anglais^, les conciliateurs obstinés des Saxons avec les Normands mirent en avant des assertions beaucoup plus extraordinaires : ils entreprirent d'ériger le Conquérant lui-même en héritier légitime du roi Alfred. Une très-vieille chronique ^ citée par un auteur déjà ancien , raconte que Guillaume le Bâtard était le propre petitrfils du roi Edmund Gôtede-Fer'. «Edmund, dit cette chronique, eut deux fils, Edwin et <x Edward, et de plus, une fille unique dont l'histoire tait le nom , à (c cause de sa mauvaise vie; car elle entretint un commerce illicite « avec le pelletier du roi. » Le roi , courroucé , bannit d'Angleterre son pelletier, avec sa fille, qui alors était enceinte^. Tous deux passèrent en Normandie , où , vivant de la charité publique, ils eurent successivement trois filles. Un jour qu'ils étaient venus mendier à Falaise , à la porte du duc Robert , le duc , frappé de la beauté de la femme et de ses trois enfants, lui demanda qui elle était, a Je suis, «dit-elle, Anglaise et de sang royaP. » A cette réponse, le duc la traita honorablement, prit le pelletier à son service, et fit élever dans son hôtel une de leurs filles, qui devint sa maîtresse et la mère de Guillaume, dit le Bâtard, lequel, pour plus de vraisemblance, demeurait toujours le petit-fils d'un pelletier de Falaise, bien que, par sa mère, il fût Saxon et issu des rois saxons ^. 1156. La violation du serment que Henri II avait, comme on Ta vu plus haut, prêté à son frère Geoflroy , lui attira , peu de temps après son arrivée en Angleterre , une guerre sur le continent. A l'aide des par-
< In quem , velut in lapidem angularem anglfci generis et normannici gaaâemus duos parietes convenisse. (Ailred. Riovall., Genealog. reg. Angl., apud hist. angl. ScripU. 1. 1 , col. 370, éd. Selden.)
2 Voyez plus bas livre xi.
3 Ut reperi in quadam vetustissima chronica. (Thomœ Rudhorae, Hist. major, winton. ; Anglia sacra , 1. 1 , p. 346.)
* Ut agnovit fliiam suam illégitime imprœgnatam . tam vinim quam concubinam exlegavit. ( Ibid.) ^ Se in Anglia exortam et de regali gencre. (Ibid.) « Certe et ista erit nutrlta in palatio meo. (Ibid.)
tisans de ses droits sur le comté d'Anjou , Geoffroy s'était mis en hm. possession de. plusieurs places fortes. Henri envoya contre lui une armée d'hommes de race anglaise. Les Anglais, par suite de Tantipathie qu'ils nourrissaient depuis la conquête contre les populations de la Gaule, poursuivirent vivement la guerre, et firent triompher en peu de temps le frère ambitieux et injuste '. Geoffroy vaincu fut contraint d'accepter , en échange de ses terres et de son titre de comte , une pension de mille livres anglaises et de deux mille livres d'Anjou * : il était redevenu simple baron angevin , lorsque, par un hasard heu- 4is7. reux pour lui, les habitants de Nantes le prirent pour comte de leur ville et de leur territoire '. Par cette élection , ils se détachèrent du gouvernement de la Bretagne armoricaine, auquel ils avaient été jadis incorporés par conquête, mais qu'il avaient préféré à la d(Hnination des rois franks , sans pourtant l'aimer de grande affection, à cause de la différence des langues.
Agrandie par des guerres* heureuses , dans l'intervalle du ix* au sso xi« siècle, la Bretagne fiit^ dès le siècle suivant, travaillée de divisions 1157. intestines provenant de cette prospérité même. Ses frontières, qui s'étendaient jusques au delà du cours de la Loire, renfermaient deux populations de race différente, dont l'une parlait l'idiome celtique, l'autre la langue romane de France et de Normandie ; et, selon que les comtes ou ducs de tout le pays jouissaient de la faveur de l'une de ces deux races d'hommes, ils étaient mal vus de l'autre. Les Nantais, qui choisirent pour comte Geoffroy d'Anjou, appartenaient naturellement au premier de ces deux partis, et ils n'appelèrent le prince angevin à les gouverner que pour se soustraire au pouvoir d'un seigneur de pure race celtique*. Geoffroy d'Anjou ne vécut iisb. pas longtemps dans sa nouvelle dignité, et, à sa mort , la ville passa, sinon librement, du moins sans répugnance , sous la suzeraineté de Conan , comte héréditaire de Bretagne, et possesseur en Angleterre du château de Richemont, bftti, au temps de la conquête, par le Bre-
1 Ibi Anglos et Normannos, quos jam mulUpiex eonfœderatio univit... strenuos extitisse nemo ignorât (Joan. Saresb. fragm., apud Script, rer. gallic. et franeie., t XIV, P «0
3 Robert de Monte, ibid., t XHI , p. S99.
> Eum 8ibi in yerum cerlumque dominum elegerunt. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglie., p. ii6, éd. Hearne.)
* Hoeill cogento inertia. (Gbron. brltann., apud Script. i*er. gallic. et flrancic, t XII,
p. BfiO.)
«lu. ton Alain Fergant ^ Alors le roi Henri II ^ par une prétention toute nouvelle , réclama la villa de Nantes comme portion de Théritage de son frère; il traita d'usurpateur le comte de Bretagne', confisqua la terre de Richemont, puis , traversant le détroit, vint avec une grosse armée contraindre les bourgeois de Nantes à le reconnaître pour seigneur et à désavouer le comte Conan. Incapables de résista aux forces du roi d'Angleterre, les bourgeois obéirent malgré eux; le roi mit garnison dans leurs murs , et occupa tout le pays compris entre la Loire et la Vilaine '.
4159. Ayant ainsi pris pied sur le territoire breton , Henri H porte plus loin ses vues, et fit avec ce même Conan , à qui il venait d'enlever la ville de Nantes , un pacte menaçant pour l'indépendance de toute la Bretagne. U fiança le plus jeune de ses fils, Geofiroy, ftgéde huit ans, à la fille de Conan, appelée Constance , et alors âgée de cinq ans *. D'après ce traité , le comte breton s'engageait à faire héritier de son pouvoir le futur mari de sa fille , et le roi , en retour , garantissait à Conan la possession viagère du comté de Bretagne, lui 1159 promettent aide, secours et appui envers et contre tous'. Ce traité, iiM. qui devait avoir pour résultet infaillible d'étendre un jour la domination des Anglo-Normands sur toute la Gaule occidentale, mit en grande alarme le roi de France; il négocia auprès du pape Alexandre m, afin de l'engager à interdire l'union de Geoffroy et de Constence pour cause de parenté , attendu que Conan éteit le petit-fils d'une fille bâtarde de l'aïeul de Henri II; mais le pape ne reconnut point cette parenté , et les noces prématurées des deux époux se firent en l'année 1166 *.
ii« Peu de temps après, une insurrection nationale éclata en Breta- 4107. V^ contre le chef qui trafiquait , avec un roi étranger , de Tindépendanoe du pays. Conan appela Henri H à son secours; et, aux
< In comitem sibi recipiunt. ( Ghron. brIUn., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p.660.) — Voyeilkre iv, 1. 1, p. I5t.
3 Givltatem nammetensem tanquam jure fratemae aucceasionis reponcens. ( Guilielm. Meubrig., De reb. anglie., p. ISS, éd. Hearae.) . * Magni apparatus terroribus. (Ibid.)
* Gonani fliiam parvulam... fllio buo infantulo. (Ghron. britann., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 560.) - & Ibid.
* Regem Prancorum in eum ( Alexandrum III ) graviter oommotum, quod matrimonium inter fllium Angliœ régis et fliiam comitiB Britanniœ, licet in tertio gradu eoneanguineoB, auctoritate sua conflrmayerit. (Summarium epiet. Lombardl ad Alexandr. III, papam, apud Script, rer. gallic. et francic, t. XVI, p. 383.)
tenues de leur traité d'alliance , les troupes du roi entrèrent par la <<<» frontière de Normandie^ sous prétexte de défendre contre les révoltés 4467. le comte légitime des Bretons ^ Henri s'empara de la ville de Dol, et de plusieurs bourgs, où il mit garnison. Bientôt après, moitié de gré , moitié par force , le comte Ck)nan abdicpia le pouvoir'entre les mains de son {»rotecteur , lui laissant exercer Tautorité administrative et lever des tributs par toute la Bretagne. Les timides et les faibles allèrent trouver le roi angevin dans son camp, et, suivant le cérémonial du siècle , lui tirent hommage de leurs terres ; le clergé s'empressa de complimenter en langue latine Thomme qui venait au nom de Dieu visiter et consoler la Bretagne ^. Mais le droit divin de l'usurpation étrangère ne fut pas reconnu universellement , et les amis de la vieille patrie bretonne, se rassemblant de tous les cantons , formèrent contre le roi Henri une confédération par serment, à la vie et à la mort'.
Le lien de la nationalité était déjà trop affaibli en Bretagne pour *^^^' que ce pays pût tirer de lui-même assez de ressources dans sa rébellion. Les insurgés pratiquèrent donc des intelligences à Textérieur; ils s'entendirent avec les habitants du Maine, leurs voisins, qui, depuis le règne de Guillaume le Bâtard, obéissaient contre leur gré aux princes normands *. Beaucoup de Manceaux entrèrent dans ii^t la ligue jurée en Bretagne contre le roi d'Angleterre, et tous les mem- nés. bres de cette ligue prirent pour patron le roi de France, rival politique de Henri H, et le plus puissant de ses rivaux. Le roi Louis VII promit des secours aux Bretons insurgés, non par amour pour leur indépendance, que ses prédécesseurs avaient attaquée, durant tant de siècles, avec tant d'acharnement, mais par haine du roi d'Angleterre, et par envie d'acquérir lui-même en Bretagne la suprématie qu'y perdrait son ennemi'. Pour atteindre ce but à peu de frais, il
* Script rer. gftUio. et flrancic, t XVI , poMlm.
^ Quam tandem miserioon... Dominus, temporibua Henrici piisuimi, régis Anglorum, per cjatdem auxllium et conBUium, pariterqae dominium clementiMinie visitavit. (Ghartaapad Script, rer. gallfe. et francic., t Xli , p. 060, in nota , ad cale. pa«.)
* Saeramenlo seobligayerant.. confoederati... (Robert, de Honte, Ibid., t. XIII, p. 310 et 311.)
4 Ibid., p. JIO. -^ Voyei livre t. 1. 1, p. SOS à 804.
^ Obsides régi Francorum dederant, etflde interposlta pactionem acceperant, quod rex Francorum sine ipaia régi Anglorum non concordaretur. (Robert, de Monte, apud Script, rer. gallic et Arancic, t. XIU , p. Sis.)
H68. n^ fit aux confédérés cpie de simples promesses, leur laissant tout le fardeau de Tentreprise dont il devait partager les profits. Attaqués bientôt par toutes les forces du roi Henri , les insurgés bretons furent vaincus, perdirent les villes de Vannes, de Léon , d'Âuray et de Fougères, leurs châteaux, leurs domaines, leurs soldats , leurs femmes et leurs filles, que le roi prit pour otages et qu'il se fit un jeu de déshonorer par séduction ou par violence * : Tune d'entre elles , la fille d'Eudes , vicomte de Porrhoët , était sa parente au second degré*.
Vers le même temps Fennui de la domination du roi d'Angleterre se fit sentir aux habitants de TÂquitaine, surtout à ceux du Poitou, et de la Marche de France , qui , sur un pays montagneux , avaient plus d'âpreté dans l'humeur et plus de moyens pour soutenir une guerre patriotique ^» Quoique mari de la fille du comte de Poitou, Henri II était un étranger pour les Poitevins, et ceux-ci soufiraient de voir des officiers de race étrangère violer ou détruire les coutumes de leur pays par des ordonnances rédigées en langue angevine ou normande. Plusieurs de ces nouveaux magistrats furent chassés, et Tun d'entre eux , originaire du Perche, et comte de Salisbury, en Angleterre, fut tué à Poitiers par le peuple*. Il se forma une grande conspiration sous la conduite des principaux seigneurs . et des hommes riches du nord de l'Aquitaine, le comte de la Marche , le duc d'Angouléme, le vicdflffte de Thouars, l'abbé de Charroux , Aymery de Lezinan ou Luzignan , Hugues et Robert de Silly '. Les conjurés poitevins se placèrent, comme avaient fait les Bretons , sous le patronage du roi de France , qui leur demanda des otages, et s'engagea, en retour, à ne point faire de paix avec le roi Henri sans les y comprendre ^ ; mais ils furent écrasés comme les Bretons, pendant que Louis VU restait simple spectateur de leur guerre avec le roi angevin.
1189. Les plus considérables d'entre eux capitulèrent avec le vainqueur,
■ VasUvIt, combuBsit... fundilus delevit. ( Robert, de Monte, apud Script, rer. gallic. et francic. t. XIll, p. 310 et 349.) — Piliam ejus virgioem, qiiam illi pacis obsideon dederat imprtegaavit ut proditor. (Epist. Joan. Saresber., ibid., t. XVI, p. sei.) . » Ibid.
^ Bobert. de Monte, apud Script rer. gallic. et francic, t. XIII , p. 811.
* Dolo PictavienBum occiaua est cornes patricius. ( Ibid.)
^ Pictavi et Aquitani ex majori parte... contra regem... (Ibid.)
^ Pictavi ad regem Francoruin vénérant, et obsides suos... (Ibid.)
les autres s*enf«irent sur les terres du roi de France , qui, pour leur uto inallieur, commençait à se lasser d'être en guerre avec le roi Henri et désirait conclure une trêve. Ces deux princes, après avoir longtemps travaillé à se nuire , se réconcilièrent en effet dans la petite ville de Montnnrail en Perche Ml y fut décidé que le roi de France garantirait à Tautre roi la possession de la Bretagne , et lui rendrait les réfagiés de ce pays et ceux du Poitou ; qu'en revanche le roi d'Angleterre s'avouerait expressément vassal et homme - lige du roi de France , et que la Bretagne serait comprise dans le nouveau serment d'hommage ^. Les deux rivaux se donnèrent la main et s'embrassèrent cordialement; puis, en vertu de la souveraineté nouvelle que le roi de France lui reconnaissait sur les Bretons, Henri H institua duc de Bretagne, d'Anjou et du Maine , son fils atné, qui, en cette qualité , prêta serment de vasselage entre les mains du roi de France '. Dans cette entrevue, le roi angevin étala des sentiments de tendresse exagérés jusqu'au ridicule envers l'homme qui, la veille, était son plus mortel ennemi, a Je mets, lui disait-il , à votre dispo- « sition, moi, mes enfants, meft terres, mes forces, mes trésors, a pour en user, en abuser, les garder ou les donner à plaisir et à a volonté *.» Û semblait que sa raison fût un peu troublée par la joie d'avoir en sa puissance les émigrés poitevins et bretons. Le roi Louis les lui livra sous la condition dérisoire qu'il les retiendrait en grâce et leur rendrait leurs biens *. Henri le promit, et leur donna même publiquement le baiser de paix, pour garantie de cette promesse , mais la plupart finirent leur vie en prison ou au milieu defs supplices.
Lorsque les deux rois se furent séparés dans cette apparence d'harmonie parfaite, qui pourtant ne fut pas de longue durée , Henri, fils aîné de roi d'Angleterre, remit à son jeune frère, Geoffroy, la dignité de duc de Bretagne, ne gardant que le comté d'Anjou. Geoffroy fit hommage à son firère , comme celui-ci l'avait fait au roi de
■ BpUt. Joan. Saresher., apud Script, rer. ^Ilie, et francie., t. XVI, p. 596.
' Restituitque rex francus anglicoBrilonuiet PicUvos... auxilium quod régi Frapcorum Normannorum (ftix prœstare débet. (Ibid , p. 596.)
' Sibi dextras et oseula dederunt. ( Ibid.)
4 Se, liberoB, terras, vires et thesauros... omnibus uteretur, abuteretur pro Toluntate, retineret, auferret, daret quibus et quantum veliet pro libitu. (Ibid., p. 595.)
& U)id., p. 506.
50 LIVRE Vm.
1 169. France ; puis il se pendit à Rennes pour y tenir sa cour et recevoir les soumissions des seigneurs et des chevaliers du pays^ C'est ainsi que les deux ennemis héréditaires de la liberté des Bretons leur enlevèrent , de conunun accord , la souveraineté de leur terre natale; le prince angevin se fit seigneur direct, le prince français seigneur suzerain, et cette grande révolution eut lieu sans violence apparente. Conan, le dernier comte de pure race bretonne, ne fut point déposé, mais son nom ne reparut plus dans les actes publics : dès lors , à proprement parler, il n'y eut plus de nation en Bretagne ; il y eut un parti français et un parti angevin ou normand , qui travaillèrent en sens divers pour Tune ou pour Fautre puissance.
La vieille langue nationale , abandonnée par tous ceux qui voulaient plaire à Tun ou à Tautre des deux rois, s'altéra peu à peu dans la bouche des pauvres et des paysans; eux seuls y tinrent fidèlement et la conservèrent, à travers les siècles, avec la ténacité de mémoire et de volonté qui est propre aux hommes de race celtique. Malgré la désertion de leurs chefs nationaux vers l'étranger; soit normand, soit français, et la servitude publiqiie et privée qui en fut la suite, les gens du peuple en Basse-Bretagne n'ont jamais cessé de reconnaître dans les nobles de leur pays des enfants de la terre natale. Ils ne les ont point haïs de cette haine violente qu'on portait ailleurs à des seigneurs issus de race étrangère ; et sous les titres féodaux de baron et de chevalier, le paysan breton retrouvait encore les tiems et les mac'tiems des temps de son indépendance : il leur obéissait avec zèle dans le bien comme dans le mal, s'engageait dans leurs intrigues et leurs querelles politiques, souvent sans les comprendre , mais par habitude et par le même instinct de dévouement qu'avaient pour leurs chefs *de tribus les Gallois et les montagnards d'Ecosse.
1165 Les populations voisines des terres de France, comme les Bretons et les Poitevins , ne fiu»ent pas les seules qui , dans leurs querelles avec le roi d'Angleterre, voulurent faire alliance et cause commune avec son rival politique. Après la rupture de la paix de Montmiraîl, Louis VII reçut d'un pays avec lequel il n'avait eu jusque-là aucune espèce de relations, et dont il soupçonnait à peine l'existence, des dépêches conçues en ces termes :
Episl. Joann. Saresber., apud Script, rer. gallic. et fraiicic, t. XVI, p. 596etâeq.
« Au très-excellent roi des Français, Owen , prince de Galles, son iim <K homme-lige et son fidèle ami , salut, obéissance et dévouement *. ^^^
a La guerre que le roi d'Angleterre avait longtemps méditée contre « moi vient d'éclater Tété passé sans aucune provocation de ma a part; mais grftce à Dieu et à vous , qui occupiez ailleurs ses forces, « il a perdu plus d'hommes que moi sur les champs de bataille *. «r Dans son dépit, il a méchamment démembré les otages qu'il tenait « de moi; et se retirant sans conclure ni paix ni trêve , il a donné « ordre à ses gens d'être prêts pour Pâques prochain à marcher de «nouveau contre nous'. Je supplie donc votre clémence de m'ana noncer par le porteur des présentes si vous êtes dans l'intention de « guerroyer alors contre lui , afin que, de mon côté, je vous serve en a lui faisant tort selon vos souhaits *. Faites-moi savoir ce que vous « me conseillez , et quels secours aussi vous voudrez bien me four^ « nir ; car, sans aide et conseil de votre part, je doute que je sois a assez fort contre notre ennemi commun ^. o
Cette lettre fut apportée par un clerc gallois qui la présenta au roi de France dans sa cour plénière. Mais le roi, ayant fort peu , en sa vie , entendu parler du pays de Galles , soupçonna le messager d'imposture , et ne voulut point le reconnaître , ni lui ni les dépêches d'Owen. Owen fut donc obligé d'écrire une seconde missive pour certifier le contenu delà première. «Vous n'avez pas cru, disait-il, « que ma lettre fût vraiment de moi ; pourtant c'était la vérité , je « l'afBrme et j'en atteste Dieu *. » Le chef cambrien continuait à se qualifier du nom de fidèle et de vassal du roi de France. Ce trait mérite d'être cité, parce qu'il enseigne à ne point prendre à la lettre, sans un sérieux examen, les formules et les locutions du moyen âge. Souvent les mots vassal et seigneur exprimaient un rapport réel de subordination et de dépendance , mais souvent aussi ils n'é-
* Owinos, Wallianim princept, suus homo et amicus fldelis, devoUasfmam cum sa- Iule serviUum. (Bpisi. Owini ad Ludovic. Vll.apud Script, rer. gallic et franclc, l. XVI, p. M7.)
> Deo graUaa et vobis .. ( Ibid)
3 lleoa obsidea nequiter pt injuriose demembravit. ( Ibid.)
' Ut in illa werra et Tobift Berviam. nocendo ei aecundum consiliuin ve«trum. (Ibid.)
^ Quid coTOulaB, quod adjQtorium mibi largiri Yie... mihi nuntieUs. ( Ibld.)
• Literis meift... non eredidistis... quod efsent meœ; sed sunt hs, Deum testem indaeo.(lbid.)
5« LIVIRE Vin.
4I6S talent, dans le la^g^ge , qu'une simple forme de politesse , surtout 1170. quand le faible réclapiait Talliance d'un homme puissant.
Le duché d'Aquitaine ou de Guienne , selon la langue vulgaire, ne s'étendait que jusqu'aux limites orientales de la seconde des anciennes provinces aquitaniques ; et ainsi les villes de Limoges^ de Gahors et de Toulouse n'y étaient point comprises. Cette dernière ville, ancienne résidence des rois visigotbs et des chefs gallo-romains, qui après eux avaient gouverné les deux Aquitaines unies pour résister aux Franks, était devenue la capitale d'un petit Étai séparé, qu'on appelait le comté de Toulouse. Il y avait eu de grandes rivalités d'ambition entre les comtes de Toulouse et les ducs de Guienne, et, de part et d'autre, diverses tentatives pour soumettre à une autorité unique tout le pays situé entre le Rhône, l'Océan et les Pyrénées. De là (étraient nés beaucoup de différends , de traités et d'alliances , tour à tour conclus et défaits , au gré de la mobilité na- 11,9, turelle aux hommes du Midi. Devenu duc d'Aquitaine, le loi Henri II se mit à fouiller 4ans les registres de ces conventions antérieures, et y trouvant pai* hasard un prétexte pour attaquer Tindépeuijiance du comté de Toulouse, il fit avancer des troupes, et mit le siège devant la ville. Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, l^a contre lui sa bannière , et la commune de Toulouse , 4K»rporalion de citoyens libres, *leva aussi la sienne*.
Le conseil commun de la cité et des faubourgs (c'était le titre que prenait le gouvernement municipal des Toulousains) entama, 4e son chef, des négociations avec le roi de France ^, pour obtenir de lui quelque^ secours. Ce roi marcha vers Toulouse par le Bersi , qui lui appartenait en grande partie, et le Limousin, .qui lui livra passage; il contraignit le roi d'Angleterre à lever le si<^e de la ville, et y fut accueilli avec grande joie, disent les auteurs du temps . parle 4^nrte et par les citoyens '. Ces derniers réunis en assemblée solennelle lui décernèrent une lettre de remerciement, où ils lui rendaient grftce de les avoir secourus comme un patron et comme un père, expres-
I Script, rer. galiic. el francic, t. XIII, p. 739.
3 Commune consillum urbisToloue et euburbli... (Commuais connilii Toloss ad LudoTicum epist, apud Script, rer. galHc. ei ftvnoic, t XVI, p. M.)
* A comité... et a civibus cum g}M]d|o magao susoeptui est (Script, rer. galiic. et francic, I.Xill,p.739.)
sien de recomiaîseanee aifectueuse qui n*impUqiYait de leur part au- hw. cun aveu de sujétion civile ou féodale *.
Mais cette habitude d^implorer le patronage d'un roi contre un autre (tevint une cause de dépendance , et Tépoque où le roi d'Angleterre, comme duc d'Aquitaine et comte de Poitou, obtint de Tinflnence sur les affaires du midi de la Gaule, commença pour ses habitants une nouvelle époque ;de décadence et de malheur. Placés dès lors entre deux puissances rivales et également ambitieuses, ils s'afttachèrent tantét à Fune, tantôt à l'autre, au gré des circonstances , et furent toior à tour soutenus , délaissés, trahis , vendus par toutes les deux. Depuis le xu« siècle, les Méridionaux ne se sentirent bien que quand les roi^ de France et d'Angleterre étaient en que* relie. « Quand donc ft[ih*a la ti^ôve des sterlings avec les tournois? » disaient'^ilsdails leurs éhaUsons politiques ^; et ils avaient sans cesse les yeux fixés Veifs le nord , se demandant : Que font les deux rois ' ?
Ils haïssaient les étrangers; et une turbulence inquiète, un amour désordonné de la nouveauté et du mouvement les poussaient vers leur alliance, tandis qu'intérieurement ils étaient travaillés de querelles domestiques et de petites rivalités d'homme à homme, de ville à ville, de province à province. Us aimaient passionnément la guerre, non par Fignoble soif du gain, ni même par l'impulsion élevée du dévouement patriotique, mais pour ce que les combats ont de pittoresque et de poétique, pour le bruit, l'appareil et les émotions du champ de bataille, pour voh* les armes reluire au soleil et entendre les chevaux hennir au vent *. Un seul mot d'une femme les faisait courir à la croisade sous la bannière du pape, qu'ils estimaient peu, et risquer leur vie contre les Arabes , le peuple du monde avec lequel ils avaient le plus de sympathie et de ressemblance morale '\
* Quod... laboribuB nostris et imminentibus periculis morepaterno providetis. (CommuniB consilii Tolosie ad Ludovicum epSst., apud Script, rer. gallic. et francic, t XVI, p. «9.)
3 E m plai qaan la trega es fracba
Delà Esterlings e dels Tomes.
(Bertrand de Born; Raynouard , Poésies des Troubadours, t. lY, p. S64.) 3 II dui rei...
(Ibid., passim.)
* Guerra m plai...
(lbid.,p.«M.) ^ Ibid., passim.
1159. A cette légèreté de caractère ils joignaient les grâces de Fimagination y le goût des arts et des jouissances délicates ; ils avaient Tindustrie et la richesse; la nature leur avait tout donné, tout, hors la prudence politique et Tunion , comme issus d'une même race et enfants d'une même patrie : leurs ennemis s'entendaient pour leur nuire, et eux ne s'entendaient point pour s'aimer, se défendre, et faire cause CQmmune. Us en ont durement porté la peine, en perdant leur indépendance, leurs richesses et jusqu'à leurs lumières. Leur langue, la seconde langue romaine, presque aussi polie que la première, a fait place, dans leur propre bouche, à un langage étranger, dont l'accentuation leur répugne, tandis que leur idiome national, celui de leur liberté et de leur gloire, celui de la belle poésie dans le moyen âge, est devenu le patois des journaliers et des servantes. Mais aujourd'hui les regrets causés par ces changements seraient inutiles : il y a des ruines que le temps a faites et qu'il ne relèvera jamais.
Depais i'orifliie de la qiereUe entie le roi Henri II ei l'arehevêqoe Thomts, jDsqn'ao meortre de l'arcbevèque.
1 0U3 le règne de Henri I*% il y avait à Londres un jeune bourgeois y Saxon d*origine, mais assez riche pour faire |[c compagnie avec les Normands de la ville, et que les historiens du temps appellent Gilbert Beket*. On peut croire que son vrai nom était Bek , et que les Normands^ parmi lesquels il vivait, y joignirent un diminutif qui leur était familier, et en firent Beket, comme les Anglais de race et de langue en faisaient Bekie ^. Vers Tannée 1115, Gilbert Bekie ou Beket prit la croix pair un vœu de pénitence ou pour aller courir la fortune au royaume chrétien de Jérusalem. Mais il fut moins heureux en Pales-^ tine que les écuyers et les sergents de Normandie ne l'avaient été en Angleterre, et au lieu de devenir, comme eux , puissant et opulent par conquête, il fut pris et réduit en esclavage.
Tout malheureux et méprisé qu'il était , Tesclave anglais sut inspirer de l'amour à la fille d'un chef sarrasin. A s'évada par le secours de cette femme, et revint dans son pays; mais sa libératrice, ne pouvant vivre sans lui , abandonna bientôt la maison paternelle pour courir à sa recherche. Elle ne savait que deux seuls mots intelligibles
> Pater «jus (Ttioms) Gilbertus, cognomenlo Beket, ciris londonienais... fuit. (Yita et proeesftUB sancU Thome canUiariensia, seu qaadriparUta liietoria, cap. ii , fol. 3.) - AnglicuB... et Londoniarum incola civitatis. (Ibid.)
> Yoang Bekie was as brave a kDigliL.. In LoDdon was Young Beichan born...
( Jamieaon's Popalar donga, yoI. Il , p. 147 et 4S7.)
pour les habitants de FOccident : c'étaient Londres et Gilbert*. A Taide du premier, elle passa en Angleterre sur un vaisseau de marchands et de pèlerins; et, par le moyen du second, courant de rue en rue et répétant Gilbert! Gilbert! à la foule qui s*amassait autour d'elle, elle retrouva l'homme qu'elle aimait. Gilbert Beket, après avoir pris sur cet incident merveilleux l'opinion de plusieurs évéques, fit baptiser sa maîtresse, dont il changea le nom sarrasin en celui de Mathilde, et l'épousa. Ce mariage fit grand bruit par sa singularité, et devint le sujet de plusieurs romances populaires , dont deux , qui se sont conservées jusqu'à nos jours, renferment des détails touin9. chants^. Enfin, en l'année 1119, Gilbert et Mathilde eurent un fils, qui fut appelé Thomas Beket, suivant la mode des doubles noms introduite en Angleterre par les Normands.
Telle fut, selon le récit de quelques anciens chroniqueurs, la naissance romanesque d'un homme destiné à troubler d'une manière aussi violente qu'imprévue l'arrière-petit-fils de Guillaume le Conquérant dans la jouissance heureuse et paisible de son pouvoir '. Cet 1119 homme, né pour le tourment de la race anglo-normande, reçut liM. l'éducation la plus propre à lui donner accès auprès des nobles et des grands, et à lui attirer leur faveur. Jeune, on l'envoya en France pour étudier les lois , les sciences et les langues du continent , et perdre l'accent anglais qui était alors en Angleterre une chose de mauvais ton *. Thomas Beket, au retour de ses voyages, se trouva capable de converser et de vivre avec les gens les plus raffinés de la nation dominatrice, sans choquer leurs oreilles ou leur bon goût par aucun mot ni aucun geste qui rappelât son origine saxonne. 11 mit de bonne heure ce talent en usage, et , tout jeune, il s'insinua dans la familiarité d''un des riches barons , qui habitait près de Londres. Il
> ... Ifichil aliud ÎDterrogare pro itinere noTerat; ni8l tantum Londonia, Londonia... qfuasi bestia erratiea per plateas civitatis incedens... derisui habebatur omnfbiu. (Vita et processus sancU Thome cantuariensis» seu QuadriparUta historia , cap. ii, fol. 3 verso.)
3 JTamieson's Popular soDgs, vol. II, 'p. Ul et 4S7. — Voyez Pièces JusUflcaUYes, Hv.ix.n. I cl 9.
' Parentum mediocrium proies lllustris. (Gervas. Gantuar. Act. ponUr. cantuar., apud hisi. angl. Script., col. 1668, éd. Selden.)
* Thomas adolescens studull Parisius. (Willelnrii ûlii Stephani Vita S. Thoms, p. 41 , apud hfst angl. Script., éd. Sparke, Londlni , iiiS.) — Cliron. Johan. Bromton, apud hlst. angl. Script, 1. 1, col. 405C, éd. Selden.
devint son convive de tous les jours et le conripagnon de ses plaisirs ^ 4119 Il faisait des courses sur les chevaux de son patron y et chassait avec ^^^^ ses chiens et ses oiseaux, passant la journée dans ces divertissements, interdits à tout Anglais qui n'était ni 1 e serviteur ni le commensal d'un homme d'origine étrangère *.
Thomas , plein de gaieté et de souplesse , caressant , poli , obsé quieux, acquit bientôt une grande réputation dans la haute société normande ^. L'archevêque de Ganterbury, Thibaut , qui , grâce à la primatie instituée par le Conquérant, était la première personne après le roi, entendit parler du jeune Anglais, voulut le voir, et, le trouvant à son gré , se l'attacha. Il lui fit prendre les ordres , le 1152. nomma archidiacre de son église métropolitaine, et l'employa dans plusieurs négociations délicates avec la cour de Rome. Sous le règne d'Etienne, l'archidiacre Thomas conduisit auprès du pape Eugène une intrigue des évoques d'Angleterre partisans de Mathilde, pour obtenir de ce pape une défense formelle de sacrer lé fils du roi *. Lorsque, peu d'années après , le fils de Mathilde eut obtenu la cou. ronne, on lui présenta Thomas Beket comme un zélé serviteur de sa cause pendant le temps de l'usurpation; car c'est ainsi que le règne d'Etienne était appelé alors par la plupart de ceux qui l'avaient élu, sacré, défendu contre les prétentions de Mathilde \ L'archidia- usa cre de Canterbury plut si fort au nouveau roi , qu'en peu d'années la ^^57 faveur royale Téleva au grand office de chancelier d'Angleterre, c'est-à-dire gardien du sceau à trois lions , qui était le signe légal du pouvoir fondé par la conquête. Henri II confia en outre à l'archidiacre l'éducation de son fils aîné, et attacha à ces deux emplois de gros revenus, qui, par un hasard assez étrange, furent assis sur des lieux de funeste mémoire pour un Anglais : c'étaient la prébende de Hastings, la garde du château de Berkhamsted, et le gouvernement de la Tour de Londres • .
* Ad virum quendam génère insignem el multarum possesslonum prscipuum... adhaesiL.... rare cum divile morabatur. (Chron. Jotian. Bromton, apud hist. angl. Script., 1. 1, col. 40S6, éd. Selden )
' Varias sceuU sequens curiosHates,, nune venotum , nunc avium captaram... (Ibid.) ' SuffraganUbus obsequiis... Ad Juua promptum , in obaequIiB... sedulum. ( Ibld., col. 4057 et lOM.)
* Suhlilisftima providenUa et perquisilione ciguadam Thomœ , derici naUone londoniensis. (Gervas. Gantuar. chron., apud hist. angl. Script, col. 4371 , éd. Selden.)
* Voyez plus haut Jiv. viii.
* Filii gui flenrici... tutorem fecit et patrem. ( Vita B. Thomœ quadri parti ta, lib. 4, cap. T, p. 9.)
HS7 Thomas était le compagnon le plus assidu et le plus intime du 44ei. i^i Henri; il partageait ses amusements les plus mondains et les plus frivoles*. Élevé en dignité au-dessus de tous les Normands d* Angleterre, il affectait de les surpasser en luxe et en pompe seigneuriale. Il entretenait à sa solde sept cents cavaliers complètement armés. Les harnais de ses chevaux étaient couverts d'or et d'argent; sa vaisselle était magnifique ; et il tenait table ouverte pour les personnes de haut rang. Ses pourvoyeurs faisaient venir de loin, à grands frais , les choses les plus rares et les plus délicates *. Les comtes et les barons tenaient à honneur de lui rendre visite , et aucun étranger venant à son hôtel ne s'en retournait sans un présent , soit de chiens ou d'oiseaux de chasse, soit de chevaux ou de riches vêtements'. Les seigneurs lui envoyaient leurs fils pour servir dans sa maison et être élevés près de lui; il les gardait quelque temps, puis il les armait chevaliers et , en les congédiant , leur donnait toutes les pièces de l'équipement militaire *.
Dans sa conduite politique, Thomas se comportait en vrai et loyal chancelier d'Angleterre, selon le sens déjà attaché à ces mots, c'està-dire qu'il travaillait de tous ses efforts à maintenir , à augmenter même le pouvoir personnel du roi envers et contre tous les hommes, sans distinction de race ni d'état, Normands ou Saxons, clercs ou laïques. Quoique membre de Tordre ecclésiastique, il entra plus d'une fois en lutte avec cet ordre , dans l'intérêt du fisc ou de l'échiquier royal. Au temps où le roi Henri II entreprit la guerre contre le comte de Toulouse, on leva en Angleterre, pour les frais de la campagne, la taxe que le Normands appelaient escuage, c'est-à-dire taxe des écus, parce qu'elle était due par tout possesseur d'une terre suffisante à l'entretien d'un homme d'armes, qui, dans le délai prescrit par les appels , ne se présentait point à la revue tout armé et
< Begis si quidem m conformanB moribus, pariter nugis Yel seriis Intendere, parité r vcnari... satagebai. Ad hœc curiales facettas amplecti. (Vita B. Thomœ quadriparL, lib. 1» cap. lY, p. 8.)
' Numerosa clientela gaudere... ftllacibuB delectari ; nam , ut de supellectiU taceam , fneniB utens argenleis, spumotU ihesaurum lupaUs Inferebat, mensai etespensas comitum anteoedebat (Ibid.)
* Nulla fere die comedebai abaque comitibus et baronibus quos ipsemei invitabat. (Willelmi fliii Stephani Vita S. Thoms* p. 44, apud hist. angl. Script, éd. Sparke.)
* Gancellario et regni Angliœ et regnoruro vicinorum magnâtes libères sues servituros mittebant... quoa cingulo donatos militise... (Ibid., p. 15.) — Voyei Pièced justificatives, ilv. IX, n. 3.
récu au bras*. Les riches prélats et les riches abbés de race nor- 4157 mande, dont Tesprît belliqueux s'était cahné depuis qu'il ne s'agissait ^^ «, plus de piller les Saxons , et qu'il n'y avait plus de guerre civile entre les Normands, s'excusèrent de se rendre à l'appel des gens de guerre, parce que, disaientrils , la sainte Église leur défendait de verser le sang; ils refusèrent, en outre , par le même motif, de payer la taxe d'absence; mais le chancelier voulut les y contraindre. Le haut clei^é se répandit alors en invectives contre l'audace de Thomas : Gilbert Foliot, évoque de Londres, l'accusa publiquement de plonger l'épée dans le sein de sa mère, l'Église , et l'archevêque Thibaut, quoique son ancien patron, menaça de l'excommunier'. Thomas ne s'émut point des censures ecclésiastiques , et peu après il s'y exposa de nouveau, en combattant de sa propre main dans la ^erre de Toulouse , et en montant des premiers , tout diacre qu'il était, à l'assaut des forteresses^. Un jour, dans une assemblée du clergé , quelques évêques affectèrent d'étaler des maximes d'indépendance exagérées à l'égard du pouvoir royal : le chancelier, qui était présent, les contredit ouvertement, et leur rappela d'un ton sévère qu'ils étaient tenus envers le roi par le même serment que les gens d'épée , par le serment de lui conserver sa vie , ses membres , sa dignité et son honneur ^.
La bonne harmonie qui avait régné dans les premiers temps de la conquête entre les barons et les prélats normands, ou, pour parler le langage du siècle, entre l'empire et le sacerdoce, n'avait pas été de longue durée. A peine installés dans les églises que Guillaume et ses chevaliers leur ouvrirent à coups de lance , les évêques et les abbés venus d'outre-mer devinrent ingrats envers ceux qui leur avaient donné leurs titres et levurs possessions. En même temps
> SeuUgium. (Genras. GaDtuar. chron., apad hist. angl. ScripU, t. IL, col. 1884 , ed Selden.)
< Sharon Turaer^ Hietory of England from Uie norman conquest to the accession of Edward I,p 90S.
* Ipscmet elericus cùm easet.. lorica indutus et galea... ( Willelmf fllii Stephani Tita S. Thomse, p. 46, apud hist. angl. Script., ed. Sparke.) — Quam audenter, qnaiD strenae In partibus tolosanis cum pauca manu militari , domino suo rege ab obsidione Tholosœ tune reeedente, remanserit , captasque in terra illa a rege munitiones eonservarit aliasquein manu forti acquisierit. (Vlta. B. Thomse quadrlpart., lib. I, eap. t, p. 9.)
< WillLin's Concilia MagnsBriUnn.,t I, p. 434.
««7 qu'il s'éleva des disputes entre les rois et tes barons , il y eut mésin- 1161. teHigence entre les barons et le clergé , entre cet ordre et la royauté : ces trois puissances se divisèrent quand la puissance ennemie de toutes les trois , c'est-à-dire la race anglo-saxonne , eut cessé de se faire craindre. C'était mal à propos que le premier Guillaume avait compté sur une plus longUte union quand il donna au corps ecclésiastique établr par fa coriquéte im pouvoir jusqu'alors inconnu en Angleterre. Il croyait obtenir par ce moyen un accroissement de puissance personnelle ; et peut-être eut-it raison pour lui-même, mais if eut tort pour ses successeurs * .
Le lecteur connaît le décret royal' par lequel, détruisant l'ancienne responsabilité des prêtres devant les juges civils, et attribuant aux membres dû haut clergé le privilège d'être juges , Guillaume avait institué dès cours épiscopales, arbitres de certains procès de laïques et de tous tes procès intentés à des clercs. Les clercs normands, clercs de fortune, si l'on peut se servir de ce mot , ne tardèrent pas à étaler en Angleterre les mœurs les plus désordonnées : ils commirent des meurtres, des rapts, des brigandages; et, comme ils n'étaient justiciables que de leur ordre, rarement ces crimes furent punis : circonstance qui les multiplia d'une manière effrayante. Dans les premières années du règne de Henri II, on comptait près de cent homicides commis par des prêtres encore vivants. Le seul moyen . d'arrêter et de punir ces désordres était d'abolir le privilège ecclésiastique établi par le Conquérant , et dont la nécessité temporaire avait cessé, puisque les rébellions des Anglais n'inspiraient plus beaucoup de crainte. C'était une réforme raisonnable ; et en outre, par un motif moins pur , pour l'agrandissement de leurs propres juridictions territoriales, les genis d^épée Ik désiraient, et blâmatehV la loi votée par leurs aïeux dans le grand conseil du roi Guillaume P^ Dans l'intérêt de la puissance temporelle dont il était le souverain dépositaire , et aussi , on doit le croire , par des motifs de raison et de justice , Henri II songeait à exécuter cette réforme ^ ; mais pour qu'elle s'opérât facilement et sans troubles , il fallait que la primatie
' Voyez livre vi , 1 1 . p 855 et 886.
' Rex etenim populi sui pacem... zelaDS... audicDS talium clericorum immo verius coroDatorum demoDum flagUia non reprimi.. (VitaB. Thoms quadripart. , lib. i, cap. iTii , p. 83.)
de Canterbury , cette espèce de royauté ecclésiastique ^ tombât entre *\^ les mains d'un homme dévoué à la personne du roi, aux intérêts de hm. la puissance royale et à la cause des barons contre les gens d'église. U fallait en outre que cet homme fût peu sensible au plus ou au moins de souffrance des Anglais indigènes ; car Tabsurde loi de Tindépendance cléricale , autrefois dirigée spécialement contre la population vaincue ; après lui avoir beaucoup nui lorsqu'elle résistait encore, lui était devenue favorable. Tout serf saxon qui parvenait à se faire ordonner prêtre était dès lors à jamais exempt de servitude, parce qu'aucune action intentée contre lui comme esclave fugitif, soit par les baillis royaux , soit par les officiers des seigneurs , ne pouvait le forcer de comparaUtre devant la justice séculière ; quant à l'autre justice , elle ne consentait point à laisser retourner à la charrue ceux qui étaient devenus les oints du Christ. Les maux de l'asservissement national avaient multiplié en Angleterre le nombre de ces clercs par nécessité , qui n'avaient point d'église , qui vivaient d'aumônes , mais qui , ai^ moins , à la différence de leurs pères et de leurs compatriotes , n'étaient ni attachés à la glèbe , ni parqués dans l'enceinte des villes royales*. Le faible espoir de ce recours contre l'oppression étrangère était alors , après les misérables succès de la servilité et de l'adulation ^ la plus brillante perspective pour un homme de race anglaise. Aussi le bas peuple se passionnait-il pour les privilèges cléricaux avec un zèle égal à celui que ses aïeux, dans d'autres temps, eussent déployé contre la résistance du clergé à la loi conunune du pays.
Le chancelier , qui avait passé sa jeunesse au milieu des gens des haut parage, semblait dégagé de toute espèce d'intérêt de nation pour les Of^primés de l'Angleterre. D'un autre côté toutes ses liaisons d'amitié étaient avec des laïques; il semblait ne connaître au monde d'autres droits que ceux de la puissance royale ; il était le favori du roi et l'homme le plus habile en affieuires : aussi les partisans de la réforme ecclésiastique le jugèrent-ils trè»-propre à en devenir le principal instrument; et, bien longtemps avant la mort de l'archevêque Thibaut , c'était déjà le bruit commun à la cour que Thomas Beket
> aeriei aoephmli.
H6i obtiendrait la primatie * . En Tannée i 161 , Thibaut mourut ; et ausii6i. sitdt le roi recommanda son chancelier au choix des évéques, qui rarement hésitaient à élire un candidat ainsi protégé. Cette fois y ils opposèrent une résistance que le pouvoir royal n*était pas habitué à rencontrer de leur part. Ils déclarèrent qu'en leur conscience ils ne croyaient pas pouvoir élever au siège du bienheureux Lanfranc un chasseur et un guerrier de profession , un homme du monde et du bruit *.
De leur côté, les seigneurs normands qui vivaient hors de Tintimité de la cour , et surtout ceux d'outre-mer , montrèrent une opposition violente à la nomination de Thomas; la mère du roi fit de grands efforts pour le dissuader du projet de faire le chancelier archevêque *. Peu^étre ceux qui n'avaient point vu Beket assez souvent ni d'assez près pour avoir en lui pleine confiance éprouvaientils une sorte de pressentiment du danger de confier un aussi grand pouvoir à un homme d'origine anglaise ; mais la sécurité du roi était sans bornes. Il s'obstina contre toutes les remontrances , et jura par Dieu que son ami serait primat d'Angleterre. Henri II tenait alors sa cour en Normandie , et Thomas s'y trouvait avec lui. Dans une des conférences qu'ils avaient habituellement ensemble sur les affaires de l'État, le roi lui dit qu'il devait se préparer à repasser la mer pour une commission importante. «J'obéirai, répondit le «chancelier, aussitôt que j'aurai reçu mes instructions. — Quoi! « reprit le roi d'un ton expressif, tu ne divines pas ce dont il s'agit, « et que je veux fermement que ce soit toi qui deviennes archevé- « que * ? D Thomas se mit à sourire , et levant un pan de son riche habit : « Voyez un peu, dit-il, l'homme édifiant, le saint homme que » vous voudriez charger de si saintes fonctions^. D'ailleurs, vous
I Bumor in curia frequens. (Willelmi fllii Stephani Vita S. Thoms, p. 47, apud hist. angl. Script., éd. Sparke.)
' Quod nimis foret absonum et omni divino juri adversum liominem militari potiu8 cinguio quam clericali offlcio mancipatum , canum seclatorem... ( Vita B. Thoms quadriparl., lib. i, cap. ti« p. 43.)
' DisBuadenle matre sua. (Cleri Angliœ ad B. Thomam episl., apud epist. dlTÎ Thoms, lib. r, p. 490, éd. Lupiu.)
< Meœ voluntalis est te Cantuariensem pr«8ulem fore. (Vita B. Thomœ quadripart, lib. I, cap. Ti, p. 44.)
^ Stemmata... quibustunc indulus eral, subridendo osteiidens et quasi oculis ingerens : Quam reiigiosum, inquit, rirum , quam sanctum in tam sancta sede... constituidesidera8!(Ibid.)
« avez sur les affaires de l'Église des vues auxquelles je ne pourrais **J** a me prêter; et je crois que si je devenais archevêque, nous ne serions n«i. 0 bientôt plus amis\ » Le roi reçut cette réponse comme un simple badinage ; et sur-le-champ Tun de ses justiciers porta de sa part aux évêques d'Angleterre , qui depuis treize mois retardaient Télection, Tordre formel de nonuner sans délai le candidat de la cour ^. Les évêques fléchissant sous ce qu'on appelait alors la main royale, obéirent avec une bonne grâce apparente '.
Thomas Beket , cinquième primat depuis la conquête , et le pre- nés. mier qui ait été Anglais de race , fut ordonné prêtre le samedi de la Pentecôte de l'année 1162 , et le lendemain consacré archevêque par le prélat de Winchester, en présence des quatorze su£fragants du siège de Ganterbury. Peu de jours après sa consécration , ceux qui le virent ne le reconnaissaient plus. Il avait dépouillé ses riches vêtements, démeublé sa maison somptueuse, rompu avec ses nobles hôtes , et fait amitié avec les pauvres , les mendiants et les Saxons \ Ck)mme eux il portait un habit grossier , vivait de légumes et d'eau, avait l'ah* humble et triste , et c'était pour eux seulement que sa salle de festin était ouverte et son argent prodigué^. Jamais changement de vie ne fut plus soudain, et n'excita d'un côté autant de colère, et de l'autre autant d'enthousiasme*. Le roi, les comtes, les barons , tous ceux que Beket avait servis autrefois , et qui avaient contribué à son élévation , se crurent indignement trahis. Les évêques et le clergé normand, ses anciens antagonistes, restèrent en suspens et l'observèrent : mais il devint l'idole des gens de basse condition; les simples moines, le clergé inférieur et les indigènes de tout état virent en lui un frère et un protecteur.
■ Citisafme a me auferes animum, et gratia, quœ nunc inter nos tanta est, in atrociMimum pdiuiii convertetur. (Vita B. Thom» quadripart, Hb. i, cap. ti, p. H.)
3 Regni sui clero sedule inJuDxit... { Ibld.)
'Minus sincère et canoniee, id est per operam manumque irgiam. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic , p. 157, éd. Hearne.)
« Willelml fliii StephanI Vita S. Thoms, p. *lk, apud hist. angl. Script., éd. Sparke. — Vita B. Thom» quadriparL, lib. i, cap. viii-xiii.
^ Willelmi fllii Strphani Vita S. Thoms, p. tt, apud hist. angl. Scripl., ed Sparke. — Vita B. Thomae quadripart., iib. i, cap. Tiit-uii.
* ItasecQlum desenilt, ita repente mutatus est... ut omnes mirarentur. (Willelmi Oiii Stephanf ViU S. Tbomœ, p. 97, apud bist. angl. Script., ed. Sparke.)— Veterem hpmlnem renoTare disposuit... Jam transformatus In vinim alterum. (Yita B. Thomae quadripart., eap. ix , p. 16 et 47.)
6i LIVRE IX.
iie2. L'étonnement et le dépit du roi passèrent toute mesure quand il reçut en Normandie un message du primat qui lui remettait le sceau royal , et déclarait que, se croyant insuffisant pour son nouvel office, il ne pouvait en cumuler deux*. Henri soupçonna d'hostilité cette abdication, par laquelle Tarchevéque semblait vouloir s'affranchir de tout lien de dépendance à son égard , et il en eut d'autant plus , de ressentiment qu'il s'y était moins attendu. Son amitié se tourna en aversion violente , et , à son retour en Angleterre , il accueillit dédaigneusement son ancien favori , et affecta de mépriser, quand il le vit paraître en froc de moine, celui qu'il avait tant fêté sous rhabit de courtisan normand , avec le poignard au côté , la toque à plumes sur la tête, et les chaussures à lon^gues pointes recourbées en cornes de bélier ^.
Le roi commença dès lors contre l'archevêque un sys tème régulier d'attaques et de vexations personnelles. Il lui enleva l'ai'chidiaconat de Ganterbury, qu'il cumulait encore avec le siège épiscopal; puis il suscita un certain Glérambault , moine de Normandie ', homme audacieux et de mœurs déréglées, qui avait quitté le Iroc dans son pays, et que le roi fit abbé du monastère de Saint-Augustin à Canterbury. Glérambault , soutenu par la cour, refusa de prêter serment d'obéissance canonique entre les mains du primat^ malgré l'ordre établi autrefois par Lanfranc pour ruiner l'indépendance des moines de Saint-Augustin, lorsque les religieux saxons résistaient encore aux Normands *. Le nouvel abbé motiva ce refus sur ce qu'anciennement, c'est-à-dire avant la conquête, son monastère avait joui d'une pleine et entière liberté. Beket revendiqua la prérogative que les premiers rois normands avaient attribuée à son siège. La dispute s'échauffa de part et d'autre ; et Glérambault , conseillé par le roi et les courtisans, remit sa cause au jugement du pape.
Il y avait dans ce temps deux papes , parce que les cardinaux et les nobles romains n'avaient pu s'accorder pour un choix. Victor était
' Mitlens regem, rogavit cancellarium sibi providere, quia ipse vix uni nedum duobufl ofQciijS potcrat aufflcere. (Vila B. Thomx quadripart., lib. i, cap. xtii, p. 3<.)
— Sigillum resignans» quod in cpr régis alUus ascendil. ( Matth, Paris., 1. 1, p. 98.)
— Baduir. de Diceio, Imag. histor., apud hist. angl. Script., L 1 , col. 534, éd. Selden. 3 Order. Vital. Hist. ecclesiast., apud Script, rer. normann. , passim.
3 Monachus fuglUrus et apostata In Normannia. (Cbron. Willeim. Thorn., apud hist. angl. Script, t. 11, col. 4819, éd. Selden.) ^ Voyez livre yii , 1 1 , p. 478 el 47S.
reconnu comme légitime par rempereur d* Allemagne Frederik , mais i^et. désavoué par les rois de France et d'Angleterre , qui reconnaissaient son compétiteur Alexandre , troisième du nom , chassé de Rome par ses adversaires, et réfugié alors en France * . C'est à ce dernier que le nouvel abbé de Saint^Augustin adressa une protestation contre le primat d'Angleterre , au nom des antiques libertés de son couvent : chose bizarre , ces mêmes libertés , autrefois anéanties par l'autorité du pape Grégoire VII, dans l'intérêt de la conquête normande, furent déclarées inviolables par le pape Alexandre III , à la requête d'un abbé normand contre un archevêque de race anglaise.
Thomas, irrité de sa défaite, rendit aux courtisans attaque pour attaque , et comme ils venaient de se prévaloir contre lui de droits antérieurs à la conquête , lui-même se mit à réclamer tout ce que son église avait perdu depuis l'invasion des Normands. Il somma Gilbert nei. de Clare de restituer au siège de Ganterbury la terre de Tumbridge, que son aïeul avait reçue en fief ^ , et il éleva des prétentions du même genre contre plusieurs autres barons et contre les officiers du domaine royal'. Ces réclamations tendaient, quoique indirectement, à ébranler dans son principe le droit de propriété de toutes les familles anglo-normandes , et pour cette raison elles causèrent une alarme générale. On invoqua la prescription; et Beket répondit nettement qu'il ne connaissait point de prescription pour l'injustice, et que ce qui avait été pris sans bon titre devait être rendu. Les fils des compagnons de Guillaume le Bâtard crurent voir l'âme du roi Harold descendue dans le corps de celui qu'eux-mêmes avaient fait primat.
L'archevêque ne leur donna pas le temps de se remettre du premier trouble ; et violant encore un des usages les plus respectés depuis la conquête , il plaça, un prêtre de son choix dans l'église vacante d'Aynesford, sur la terre du Normand Guillaume , chevalier et tenant en chef du roi^. Ce Guillaume, comme tous les Normands, prétendait disposer, et disposait en etfet , sur son fief des églises aussi bien que des métairies. Il nommait à son gré les prêtres comme les fermiers ,
I Alexandrum , qui Iudc Romanorum sctiiBiDa deviUns degebat in Francia. (Gervas. Cantoar. AcU pontif.cantiiar., apud bist. aogl. Script, U 11 , col. 4669 , éd. Seldon. )
3 Gervas. Cantuar. Gbron.» apud hist angl. Script, t 11 , col. 1384, éd. Selden.
3 Ibid.
* Radulf. de Dfceto, Imag. htotor., apud hist angl. Script, t 1, col. 536, éd. Selden.