‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 11 sur 91 · SUR LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

SUR LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES

ce mot pompeux de grande figure^ qui est une insulte à la révolution de 1640 et auK révolutions qui ont eu le même sort.

Il n'y a peut-être pas de pays où Ton ait moins lu qu'en France les faits de l'histoire de Cromwell, et il n'y a pas de pays oj Ton affirme plus intrépidement que Cromwell est grand. Il ne faut qu'un peu de mémoire pour découvrir d'où nous vient cette opinion consacrée, et qu'elle est pour nous une partie des traditions de l'ancien régime. Dans le temps où T Anglais Sydney, chaque jour de sa vie, appelait Cromwell tyran , et agissait en conséquence de cette malédiction répétée', dans ce temps4à9 le ministre français Mazarin le saluait comme le génie du siècle, et le roi de France Louis XIY se tenait la tête découverte en parlant à ses ambassadeurs *. Voilà les opinions imposantes, sans doute, qui ont formé la nôtre. Le jugement de Sydney a disparu devant ces grandes autorités. Qu'est-ce, en effet, qu'un factieux en présence de deux hommes d'État? de quel poids peut être la rai»on de celui qui n'a su que mourir pour ja liberté, devant la raison de ceux qui ont su gouverner en paix et longtemps? Sydney, il est vrai, a pour garant de son jugement sur Cromwell la conscience du peuple anglais énoncée par dix ans d'insurrections continuelles. Mais aussi Louis XIV et Mazarin ont pour eux Christine, reine de Suède, qui aibnirait Cromwell d'avoir chassé le parlement'; le roi de Portugal, qui le nommait tendrement son frère ^; le roi d'Espagne, qui l'engageait à se faire roi, et lui offrait ses secours^; et le prince de Conti, qui pariait de Richard, fils de Cromwell , comme du plus lâche des hommes, parce qu'il n'avait su être que citoyen ^.

Ce n'est pas un paradoxe de dire que le prestige qui s'attache au nom de Cromwell , dans l'esprit de ceux qui ne connaissent de lui que son nom , est l'ouvrage des hommes du pouvoir et des écrivains pour le pouvoir. Clarendon , éloigné de TAngieterre durant toute la révolution, admire,, en rentrant avec Charles II, l'anéantissement de la liberté, rabattement des esprits, la facilité de l'obéissance, l'énormité des taxes et de l'armée ; et, à cette vue, il célèbre dans un livre , écrit pour le roi , les grandes choses que l'usurpateur a faites* Le poète Cowley, qui avait assisté à la création de ceft

> Histoire de Cromwell, t II, p. 239.— > Ibid., p. 294- » Ibid., L II, p. 406.— < Ibid., p. 410. — * Ibid., p. 5. - • Ibid. , p. 397.

grandes dioses , et qui en ATait subi sa part , n*en eal pas aussi joyeux que le lord Clarendon -, quand il veut parler du Protecteur, H ne trouve sous sa plume que ces mots d'une énergie sombre : « Cet homme se jouait de nos souffrances. » Le nom du héros de Mazarin a été, durant sa vie, fort à la mode dans les cours, et fort peu chez les nations. Nous n'étions pas alors une nation libre *, mais le peuple de Hollande en était une ; et l'on peut voir, dans tes livres du temps, ce qu'on y pensait , ce qu'on y disait du destructeur de la liberté anglaise. Nous sommes une nation aujourd'hui ; ce n'est pas une raison, sans doute, pour croire ce que les nations ont cru, mais c'en est une pour lire sérieusement, pour penser d'après nous-* mêmes, et pot» secouer le joug des admirations de Louis XIV et des anathèmes du prince de Gonti.

Nous aimons la liberté, nous la cherchons; et le nom de ceux qili l'ont aimée, qui l'ont cherchée, est aussi inconnu de nous que s'ils n'avaient pas existé. Combien d'entre nous connaissent Ludlow, Harisson, Vane, Haslerig, et même le grand Sydney? Une tK>uche française aurait peine à prononce ces noms étrangers ; mais nos enfants apprennent à bégayer le nom du protecteur Cromvell. Le Gaulois l'avait bien dit : « Malheur aux vaincus ! » L'opinion humaine est souvent infidèle à la cause de Thumanité même. En présence du vainqueur d'une révolution , quand le champ de bataiHe est déblayé, quand le triomphateur est le seul homme qui soit debout et qui se montre , le souvenir de cette grande défaite se réduit bientôt dans notre esprit à quelques espérances trompées, à quelques convictions démenties, à quelqties chimères évanouies. Notre intérêt, qui veut toujours s'attacher à quelque être sensible, se retire sans peine de ces objets métaphysiques, et, faute d'afi^* ment, il se livre à la fortune du vainqueur, à la fortune de notre propre ennemi. Nous jouissons de sa joie; nous mêlons notre voix aux acclamations qui proclament notre néant. Tel est le fatal entraînement de la sensibilité humaine : les Français en ont fait l'expé^ rience.

Mais sachons que ce ne sont point de pures abstractions que ces espérances, ou , si l'on veut , ces chimères de liberté, à la destinée desquelles nous savons si difficilement compatir. Elles avaient pris racine dans des cœurs d'hommes ; elles s'y étaient attachées invinciblement; elles n'ont pu cesser d'exister, sans que ces coeurs aient

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