SUR LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES
cessé de battre. Voilà le souvenir que nous ne devrions jamais perdre.
Le mérite de M. Villemain est d'avoir été plus juste que la destinée aveugle, et d'avoir relevé ceux qu'elle avait couchés par terre: historien du vainqueur, il s'est fait Tami des vaincus; il a mâ$ sous nos yeux, à côté du triste spectacle des défaites de la liberté, le tableau de ses luttes diverses, et des vertus qui la défendaient. La constance et les malheurs des patriotes, les protestations énergiques des viiles, la résistance d'un simple marchand, les souffrances obscures d'un écrivain , occupent une grande place dans ses pages. Il n'a point oublié de signaler les grands caractères et les entreprises périlleuses de ceux qui s'indignaient que la liberté anglaise fût perdue, après tant de sang versé pour elle. Ceux qui ont critiqué son ouvrage ont peu remarqué ce soin, qui est l'un des meilleurs titres de l'auteur à i'eslime publique. Parmi tant de caractères heureuse* ment tracés , le seul qui paraisse avoir frappé les yeux est celui de Tamiral Blake. Est-ce parce que Blake commande, est victorieux, et coule à fond des vaisseaux hollandais ? Est-ce parce qu'il répétait à ses marins « qu'ils ne devaient point se mêler de ce qui se passait à Londres , et ne s'occuper que des étrangers * ? » Serait*ce donc , en effet, le type de l'homme public, qu'un général gagnant des batailles, et portant en lui cette impassibilité politique qui fut illustrer le despotisme d'un maître, au nom de la gloire de la patrie ? Nous ne le croyons pas ; et malheur à la France si elle le pensait encore !
Pourquoi n'a-t-on pas remarqué plus tôt ce Bradshaw, qui, lorsque Cromwell venait de chasser le parlement, lui disait en face : <t Le parlement n'est pas dissous; sachez qu'il n'y a sous le ciel d'autre autorité que la sienne qui ait le pouvoir de le dissoudre'? » Ce Ludlow, qui disait au fils même de Cromwell : <c Je détesterais mon propre père, s'il était à la place du vôtre', » qui, menacé par Cromwell d'être envoyé à la Tour, lui contestait avec calme le droit d'ordonner une arrestation, et disait: «Un juge de paix le pourrait, car il est autorisé par la loi; vous, vous ne rêtespas^;i> qui se crut coupable d'avoir une place, aussitôt que la liberté fut vaincue, et répondit à l'objection banale , qu'en abandonnant son poste il
I Histoire de GrorawcU , t. Il , p. S07. — > ibfd. , 1. 1 , p. 887. — ' Ibld., I. Il, p. 67. * Ibid.. t. H, p. 459.
perdaU l'occasion de faire du JMen : « C'est un mal que d'aider à l'usurpation de Cromwell, et je ne veux pas faire le mal, dût-ii en résulter quelque bien * ?» Ce Harisson , qui a pour son compte, voulait ôtre pauvre et persécuté^; qui bravait la haine de Cromwell sans fléchir et sans se plaindre'? » Ce Hutchinsoifi, qui, pressé par Cromwreil d'accepter un poste et des faveurs, répondait : a Je ne veux pas m'enrichir en servant à l'esclavage de mon pays*?» Ce colonel Bich, qui , cité devant le conseil d'État de Cromwell, refusait obstinément le serment de ne rien entreprendre contre sa personne et son pouvoir*? Ce Sydney, « inflexible sous Cromwell comme sous Charles P'*? » Ce Lilburn, mutilé par ordre du roi Charles P% pour avoir osé écrire , et qui , marqué ainsi de la réprobation de la tyrannie, la bravait encore, en écrivant sous Cromwell? La tyrannie ne l'oublia pas; <r il mourut en prison, dit éloquemment M. Villemain, martyr de la liberté sous tous les pouvoirs, et traité d'esprit chimérique et insensé par ceux qui ne conçoivent pas la résistance contre le plus fort. 9
Tous ces hommes , et bien d'autres encore dont on pourrait citer les noms, habitèrent les cachots sous Cromwell; et ceux d'entre eux qui survécurent aux souffrances de l'emprisonnement, et qui ne purent s'échapper de leur patrie, ensanglantèrent les échafauds sous Charles II.
Voilà ceux pour qui furent les malheurs : veut-on savoir ce qu'est à côté d'eux celui pour qui fut la fortune, et pour qui maintenant on semble réclamer la gloire? il suffit de le suivre dans ses actions, et de rapporter quelques-unes de ses paroles: on décidera entre eux et lui.
Déjà, en 1644 , Cromwell, simple officier, cherchait à nuire à la liberté , en excitant la mésintelligence entre les Anglais et les Écossais y qui étaient venus au secours des Anglais contre les prétentions de Charles I'^ £n 1645, il était lieutenant général : des clubs de citoyens armés s'étaient réunis pour préserver les propriétés du pillage inséparable de la guerre ; Cromwell les dissipa en plusieurs lieux ; et, quand il éprouva de la résistance, il les fit charger par ses soldats. En 1648, quand le parlement, voyant la fin des hoslilités venue et le roi prisonnier, voulut licencier l'armée, Cromwell excita ouvertement
' Hiatoire de Cromwell, l. Il, p. 27. - » Ibia , p. 157. - ^ Ihid. p. Î3. - ' Ibid,, p. 319. — * Ibid., p. 62. — « ibid., p. 48.