CHARTE DE SAINT-QUENTIN
a Les hommes de cette commune demeureront entièrement libres a de leurs personnes et de leurs biens; ni nous, ni aucun autre, ne « pourrons réclamer d'eux quoi que ce soit, si ce n'est par jugement a des échevins ; ni nous , ni aucun autre , ne réclamerons le droit de a mainmorte sur aucun d'entre eux.
c( Quiconque sera entré, dans celte commune demeurera sauf de <f son corps, de son argent et de ses autres biens.
« Si quelqu'un a commis un délit dont plainte soit faite en préa sencc du maire et des jurés, la maison du malfaiteur sera démolie , a s'il en a une , ou il payera pour racheter sa maison , h la volonté du
1 Charte de conûrmation de la commune de Beauvais donnée par Louis le Jeune en au. ( Mémoires de Beauvais et de BeauvaisiSy par Anloine L'Oisel, titres justiflca* Ufs , p. m.) — J'ai réduit cette cliarle à quelques arUclea dont j'intervertis l'ordre , afin d'y mettre plus de suite.
a maire et des jurés. La rançon des maisons à démolir servira à la ré- <r paration des murs et des fortifications de la ville. Si le malfaiteur a n'a pas de maisoh , il ^era banni de la ville , ou payera de son a argent pour l'entretien des fortifications.
a Quiconque aura forfait à la commune, le maire pourra le sommer « de paraltie en justice; et s*il ne se rend pas à la sommation, le a maire pourra le bannir: il ne rentrera dans la ville que parla volonté a du maire et des jurés; si le malfaiteur a une maison dans la bana lieue, le maire et les gens de la ville pourront Tabattre; et si elle a est fortifiée de manière à ne pouvoir êlre abattue par eux, nous tt leur prêterons secours et main-forte.
a Si quelqu'un meurt possédant quelque tenure, le maire et les a jurés doivent en mettre aussitôt ses héritiers en possession ; « ensuite , s'il y a lieu à procès, la cause sera débattue.
« Si nous faisons citer quelque bourgeois de la commune , le a procès sera terminé par le jugement des échevins dans l'enceinte « des murs de Saint-Quentin.
a Partout où le maire et les jurés voudront fortifier la ville, ils a pourront le faire sur quelque seigneurie que ce soit.
i Nous ne pourrons refondre la monnaie, ni en faire de neuve, a sans le consentement du maire et des jurés.
a Nous ne pourrons mettre ni ban ni assise de deniers sur les ff propriétés des bourgeois.
a Les honunes de la ville pourront moudre leur blé, et cuire leur a pain partout où ils voudront.
« Si le maire, les jurés et la commune ont besoin d'argent pour a les affaires de la ville et qu'ils lèvent un impôt, ils pourront asseoir « cet impôt sur les héritages et l'avoir des bourgeois, et sur toutes a les ventes et profits qui se font dans la ville.
a Nous avons octroyé tout cela sauf notre droit et notre honneur, « sauf les droits de l'église de Saint-Quentin et des autres églises, ff sauf le droit de nos hommes libres, et aussi sauf les libertés par a nous antérieurement octroyées à ladite commune ^ »
Cette charte ; obtenue sans aucun trouble, du libre consente^
■ Hecaeil desOrdonn. des rois de France, t. XI, p. S70. — CeUe charte est, comme la préoédeote , singulièrement réduite, et les arUcIes en sont de même intenrertis.
ment d'un seigneur, donnait aux bourgeois de Saint-Quentin tous les droits civils avec les garanties essentielles de l'existence municipale; les villes voisines, entre autres celle de Laon, qui était la plus importante, ne tardèrent pas à désirer pour elles-mêmes une semblable destinée. Placés presque à égale distance de Saint-Quentin et de Noyon, les bourgeois de Laon ne pouvaient s'empêcher de tourner les yeux vers ces deux communes. L'exemple de celle de Beauvais leur plaisait moins peut-être, et, selon toute apparence, ils répugnaient à s'engager de sang-froid dan» la voie des révolutiqns violentes; mais une sorte de fatalité les y entraîna malgré eux. Ils commencèrent par des demandes de réformes adressées avec calme, et finirent par un soulèvement accompagné de pe que les guerres civiles peuvent produire de plus atroce.
L'histoire de la commune de Laon a cela de remarquable qu'elle présente en petit , de la manière la plus exacte, le type des grandes révolutions modernes. Au moment où l'action révolutionnaire est parvenue au dernier degré de violence , la réaction arrive , suivie d'une nouvelle série de désordres et d'excès commis en sens contraire. Enfin, quand les partis spnt las de se faire une guerre désastreuse et inutile, vient l'acte de pacification, reçu avec joie des deux côtés, mais qui, au fond, n'est qu'une trêve, parce que les intérêts opposés subsistent et prolongent la lutte sous d'autres formes.
LETTRE XVL
Histoire de b commune de Reims.
A ville de Laon ét^it , à la fin du xr siècle. Tune des plus importantes du royaume de France. Elle était peuplée I d'habitants industrieux , et la force de sa position la faisait considérer comme une seconde capitale. De même Iqu'à Noyon et à Beauvais, Tévêque y exerçait la seigneurie temporelle. Ce siège épiscopal, l'un des premiers et des plus prqdMctifs du rpyaume , était l'objet de r^mbjtiqn des gens
pissants et riches, qui cherchaient à l'obtenir par intrigue et à prix d'argent. Sous une succession de prélats élevés par faveur, et presque sans aucun mérite, qui ne songeaient qu'à faire étalage de leur pouvoir et de leur faste , et nullement à bien gouverner la ville comme magistrats et comme évéques, Laon était devenu le théfttre des plqs grands désordres*. Les nobles et leurs serviteurs exerçaient contre les bourgeois le brigandage à main armée. Les rues de la ville n'étaient point sttres la nuit, ni môme le jour, et Ton ne pouvait sortir de chez soi sans courir le risque d'être arrêté, volé ou tué!. Les bourgeois, à leur tour, suivant l'exemple de la classe supérieure, exerçaient des violences sur les paysans qui venaient au marché de la ville, soit pour vendre, soit pour acheter. Qs les attiraient, sous différents prétextes, dans leurs maisons, et les y tenaient emprisonnés, comme faisaient les seigneurs dans leurs chflteaux-forts, jusqu'à ce qu'ils eussent payé rançon'. A ces excès commis par les particuliers, se joignaient les exactions toujours croissantes du gouvernement épiscopal , les tailles imposées ari)itrairement et les poursuites judiciaires contre les gens hors d'état de payer. Les sommes d'argent ainsi levées à force de vexations, se partageaient entre les dignitaires de l'église cathédrale et les familles nobles de la ville, dont ceux-ci pour la plupart, étaient parents ou alliés.
Dans l'année ii06, lorsque cet état de désordre venait de s'aggraver encore par une vacance de deux ans dans le siège épiscopal, révéché de Laon fut obtenu, à force d'argent, par un certain Gaudri, Normand de naissance, et référendaire de Henri I«r^ roi d'Angleterre. C'était un de ces hommes d'église qui, après la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard, étaient allés faire fortune «hez les Anglais, en prenant le bien des vaincus. Il avait des goûts et des mœurs militaires, était emporté et arrogant et aimait par-dessus tout à parler de combats et de chasse, d'armes, de
< Urbi ilii tanta... adTenitas inoleTerat ut... ad posae et libitum c^jusque rapioi» et eaedibua rcspublica misceretur. (GuiberU de Novigento, de Yita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 503.)
> NuUi nocUbus procèdent! aecuritaa praebebatur, solum restabat «ut dislrahi , fut capi, aut cedi. ( Ibid.)
> Nemo de agrariis ingrediebatur in urbem qui non incarçeralus ad redempUooem eogeretur. (Ibid.)
chevaux et de chiens*. Il avait à son service un de ces esclaves noirs que les grands seigneurs revenu^ de la première croisade venaient de mettre à la mode, et souvent il employa cet esclave à infliger des tortures aux malheureux qui lui avaient déplu. L'un des premiers actes de Tépiscopat de Gaudri fut de punir de mort un bourgeois qui avait censuré sa conduite; puis il fit crever les yeux, dans sa propre maison, à un homme suspect d'amitié pour ses ennemis; enfin, en Tannée il09, il se rendit complice d'un meurtre commis dans l'église^*
L'élévation d'un pareil seigneur ne pouvait apporter aucun soulagement aux habitants paisibles de Laon ; au contraire , elle accrut leurs souffrances. Les nobles de la ville et les clercs du chapitre devinrent encore plus turbulents et plus avides'; mais Texcès de l'oppression tourna J'esprit des bourgeois vers les moyens d'y porter remède. La renommée de la commune de Noyon s'était répandue au loin; on ne parlait que de la bonne justice qui se faisait dans cette ville et de la bonne paix qui y régnait. Les habitants de Laon ne doutèrent pas que l'établissement d'une commune ne produisît chez eux les mêmes effets qu'à Noyon, et cette espérance les anima tout à coup d'une sorte d'enthousiasme. Ils tinrent des assemblées politiques, et résolurent de tout sacrifier pour leur affranchissement commun et pour l'institution d'une magistrature élective. L'évéque, sans l'aveu duquel rien ne pouvait se faire d'une manière pacifique , était alors en Angleterre ; les clercs et les chevaliers de la ville gou* vemaient en son absence. Ce fut donc à eux que les bourgeois s'adressèrent, en leur offrant beaucoup d'argent s'ils voulaient consentir à reconnaître, par un acte authentique, à la communauté des habitants le droit de se gouverner par des autorités de son choix. Séduits par l'appât du gain , les clercs et les chevaliers promirent d'accorder tout, pourvu qu'on donnât de bonnes sûretés et de bons gages pour le paiement^. Il paraît qu'ils ne se rendaient pas un
< De rébus mililaribus, canibus et accipitribuç loqui gratum habuerat. (Guiberti do NoTigento, de Vita sna, lib. m, apud ^uedem opcra omnia, éd. Dachery, p. iS03.)
> Ibid. p. 004. — ... Bum corripiens, et inlra episcopale palatium custodiœ eum trudens, nocte per manus cujusdam sui iElhiopia oculos ejus fecit evelli. (Ibid., (p. 804.)
9 Quod considérantes cleniscum archidiaconis seprocercs et causas exigendi peounias a populo aucupanles. ( Ibid., p. 903. )
* Si preUa digna impenderent ( Ibid.)
compte bien exact de l'étendue des concessions demandées, et ne voyaient dans cette transaction qu'un moyen expéditifde se procurer beaucoup d'argent : car, dit un contemporain , s'ils. s*accordèrent avec les gens du peuple sur le fait de la commune, ce fut dans l'espoir de s'enrichir d'une manière prompte et facile ^
La commune établie h Laon , du consentement et par le serment commun des clercs , des chevaliers et des bourgeois , fut réglée , pour l'organisation des pouvoirs municipaux, en partie sur le modèle de Noyon , en partie sur celui de Saint-Quentin ^. L'administration de la justice et de la police publique était confiée à un majeur ou maire et à desjuré^f électifs dont le nombre était de douze au moins. Ils avaient le droit de convoquer les habitants au son de la cloche, soit pour tenir conseil ,' soit pour la défense de la ville. Us devaient juger les délits commis dans la cité et la banlieue, faire exécuter les jugements en leur nom , et sceller leurs actes d'un sceau municipal différent de celui de Tévéque. Il était enjoint à tout habitant domicilié dans les limites du territoire appartenant à la commune de prêter serment d'obéissance à la loi on charte de cette commune, dont voici quelques articles :
a Nul ne pourra se saisir d'aucun homme, soitMibre, soit serf, a sans le ministère de la justice.
a Si quelqu'un a, de quelque manière que ce soit, fait tort à un a autre, soit clerc, soit chevalier, soit marchand, indigène ou a étranger, et que celui qui a fait le tort soit de la ville, il sera sommé a de se présenter en justice, par-devant le maire et les jurés , pour a se justifier ou faire amende; mais s'il se refuse à faire réparation, cr il sera exclu de la ville avec tous ceux sa famille. Si les propriétés a du délinquant, en terres ou en vignes, sont situées hors du terri- « toire de la ville, le maire et les jurés réclameront justice contre a lui de la part du seigneur dans le ressort duquel ses biens seront u situés ; mais si l'on n'obtient pas justice de ce seigneur, les jurés a pourront faire dévaster les propriétés du coupable. Si le coupable a n'est pas de la ville, l'affaire sera portée devant la cour de l'évéque ,
< GoibeKi de NoTigento, de Vita saa, lib. m, apud ejiisdem opéra omnia, ed naehery, p. 503.
> ... Communionis illius... jura... eo quod, apud Noviomagcnsem urbcm et San- Quintiniense oppidum, ordinescripta eiUterant. (Ibid., p. S04.)
a et si, dans le délai de cinq jours , la forfaiture n'est pas réparée, c le maire et les jurés en tireront vengeance selon leur pouvoir.
a En matière capitale, la plainte doit d*abord être portée devant « le seigneur justicier dans le ressort duquel aura été pris le couce pable, ou devant son bailli, s'il est absent; et si le plaignant ne a peut obtenir justice ni de F.un ni de l'autre, il s'adressera aux jurés.
a Les censitaires ne payeront à leur seigneur d'autre cens que 0 celui qu'ils doivent par tête. S'ils ne le payent pas au temps martf que, ils seront punis selon la loi qui les régit, mais n'accorderont a rien en sus à leur seigneur que de leur propre volonté.
a Les hommes de la commune pourront prendre pour femmes les « filles des vassaux ou des serfe de quelque seigneur que ce soit , à « l'exception des seigneuries et des églises qui font partie de celte a commune. Dans les familles de ces dernières, ils ne pourront a prendre des épouses sans le consentement du seigneur.
c( Aucun étranger censitaire des églises ou des chevaliers de la «t ville ne sera compris dans la commune que du consentement de a son seigneur.
<K Quiconque sera reçu dans cette commune bâtira une maison «t dans le délai d'un an, ou achètera des vignes , ou apportera dans a la ville assez d'effets mobiliers pour que justice puisse être faite a sll y a quelque plainte contre lui.
«Les mainmortes sont entièrement {d)olie8. Les tailles seront a réparties de manière que tout homme devant taille paye seulement <K quatre deniers à chaque terme, et rien de plus, à moins qu'il n'ait a une terre devant taille, à laquelle il tienne assez pour consentir à « payer la taille ^ o
A son retour d'Angleterre, l'évéque, trouvant ce traité conclu, s'en irrita et s'abstint même quelque temps de rentrer dans la ville. Cependant son courroux ne résista pas aux offres que la commune lui fit d'une grande somme d'argent, et c'en fut assez pour le réconcilier avec les auteurs de cette innovation^. Il jura donc de respecter
* Becueil des Ordonnances des rois de Frince, t XI, p. 485 et suiv. Ces arUdes, extraits d'une charte postérieure , celle que Louis le Gros signa eu l'année U9S, peuvent, à défaut d'autre document authentique, passer pour les articles primiUfe de la charte de Laon, telle qu'elle fut votée et jurée par le corps des bourgeois avant l'année Ul a.
> Yoces... grandisonas oblata repente scdavitauri argonlique congeries. (Gulberti
les privilèges des bourgeois, et renonça, pour lui-même et pour ses successeurs, aux anciens droits de la seigneurie. Ayant ainsi obtenu le consentement de leur seigneur immédiat, les bourgeois de-Laon, pour qu'aucune espèce de garantie ne manquât à leur commune , sollicitèrent la sanction de Tautorité royale. Us envoyèrent à Paris, auprès du roi Louis VI , des députés porteurs de riches présents S et obtinrent , moyennant une rente annuelle ,* la ratification de leur charte de commune. Les députés rapportèrent à Laon cette charte scellée du grand sceau de la couronne et augmentée de deux articles ainsi conçus : a Les hommes de la commune de Laon ne a pourront être forcés d'aller plaider hors de la ville. Si le roi a (t procès contre quelqu'un d'entre eux, justice lui sera faite par la a cour épiscopale.
a Poiur ces avantages et d'autres encore concédés aux susdits habia tants par la munificence royale, les hommes de la cqmmune sont a convenus , qu'outre les anciens droits de cour plénière, d'ost et de a chevauchée , ils donneront au roi trois gîtes par an, s'il vient dans a la ville , et s'il n'y vient pas , lui payeront en place vingt livres pour c chaque gite ^. »
Ainsi , tout paraissait aller à souhait pour la commune do Laon ; mais' les bonnes dispositions de Tévéque Gaucjri en sa faveur ne durèrent pas plus longtemps que l'argent dont on les ^vait achetées. Il était ami du luxe , et dépensait largement. Il en vint bientôt à regretter d'avoir abandonné , pour une somme une fois payée et une rente modique, le revenu qu'il tirait des tailles, des aides et de la mainmorte. Les clercs de l'église métropolitaine , qui cherchaient à imi-r ter les profusions de leur évéque, et les nobles de la vi|le, dissipèrent de même en peu de temps le prix du [traité conclu avec les bourgeois ^. Se voyant sans moyens d'extorquer de l'argent aux hommes de condition inférieure, à cause de la nouvelle loi et de la bonne police de la ville, ils partagèrent les regrets du prélat et son ressentiment contre la commune. Ils eurent ensemble des conférences sur les
de Ifovigento, de YiU sua, lib. m, apud cjusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 504.)
> Compuisus et rex est largitione plebeia id ipsum jurejurando flrmare. (Ibid., p. 504.)
> Beeueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 187. Les droits Sosi et de chevauchée {expeditio et equltatuê) se payaient pour l'exemption du service actif, en cas de guerre.
' Guiberti de NoTigento, de Vita sua, lib. m , apud cjusdem opéra omnja , éd. Dachery, p. 505.
mesures à prendre pour détniire tout ce qui avait été fait , et ramener les marchands et les artisans de Laon à leur ancien état de gens taillabiesàmerci*.
On était alors en Tannée 1112, et il y avait déjà près de trois ans que les citoyens jouissaient d'une liberté presque entière sous des magistrats choisis par eux. Us s'étaient attachés à ce gouvernement par la conviction du bicfn qu'ils en retiraient , et par le sentiment d'orgueil qu'inspire une participation active à l'exercice du pouvoir. En un mot, ils étaient dans cette situation d'esprit où la moindre attaque tentée contre un ordre de choses et des droits sans lesquels on ne veut plus vivre, peut conduire au fanatisme politique. Mais les seigneurs du xn* siècle avaient à cet égard peu d'expérience. Ne prévoyant nullement le danger auquel ils allaient s'exposer, l'évoque et les nobles de Laon résolurent de commencer, à la fin du carême, c'est-à-dire au mois d'avril, l'exécution de leur dessein. Us choisirent ce temps, malgré le respect qu'on avait alors pour la semaine-sainte, parce qu'ils voulaient engager le roi Louis le Gros à venir dans la ville célé^ brer la fête de Pâques , et qu'ils comptaient beaucoup sur sa présence pour intimider les bourgeois ^.
Le roi se rendit à l'invitation de Tévéque de Laon , et arriva la veille du jeudi-saint, avec une grande compagnie de courtisans et de chevaliers. Le jour môme de sa venue, l'évéque se mit à lui parler de l'affaire qui l'occupait et lui proposa de retirer le consentement qu'il avait donné à la commune. Tout entier à cette grande négociation , durant toute la journée et le lendemain , il ne mit pas le pied dans l'église, ni pour la consécration du saint^chréme , ni pour donner l'absoute au peuple '. Les conseillers du roi firent d'abord quelque difficulté, parce que les bourgeois de Laon , avertis de ce qui se tramait, leur avaient ofiert quatre cents livres d'argent, et plus s'ils l'exigeaient. L'évéque se vit donc obligé d'enchérir par-dessus ces offres, et de promettre sept cents livres, qu'il n'avait pas, mais qu'il
I ... Dam servos semel ab Jugi cxactione emancipatos ad modam prtstinum redigero quœnint. (Guiberti deNovigento, de Yita sua, lib. m, npud ejusdem opcra omnia, éd. Dacbery, p. 504.)
' Ad commun lonem... desiruendam in supremo Quadragesimse... fnalare decreverat ad id...regem evocaverat... (Ibid., p. S06.)
s Nam qua die... chrlsma .. consecrare debuerat, el... absolvere plebem, ea ne Ingredi quidem viaus est eocleslam. ( Ibid.)
comptait lever sur les bourgeois quand il n'y aurait plus de commune '. Cette proposition détermina les courtisans et le roi lui-même à prendre parti contre la liberté de la ville. En conséquence du traité qu'ils conclurent alors avec l'évéque , celui-ci , de son autorité pontificale y les délia et se délia lui-même de tout serment prêté aux bourgeois. La charte , scellée du sceau royal , fut déclarée nulle et non avenue 7 et l'on publia ; de par le roi et l'évéque , l'ordre à tous les magistrats de la commune de cesser dès lors leurs fonctions, de remettre le sceau et la bannière de la ville , et de ne plus sonner la cloche du beffroi , qui annonçait l'ouverture et la clôture de leurs audiences. Cette proclamation causa tant de rumeur que le roi jugea prudent de quitter l'hôtel où il logeait , et d'aller passer la nuit dans le palais épiscopal , qui était ceint de bonnes murailles '. Le lendemain matin, au point du jour, il partit en grande hftte , avec tous ses gens , sans attendre la fête de Pâques , pour la célébration de laquelle il avait entrepris ce voyage. Durant tout le jour, les boutiques des marchands ou artisans et les maisons des aubergistes restèrent closes. Aucune espèce de denrée ne fut mise en vente, et chacun se tint renfermé chez soi, comme il arrive dans les premiers moments d'un grand malheur public ^.
Ce silence fut de peu de durée , et l'agitation recommença le len* demain , lorsqu'on apprit que l'évéque et les nobles s'occupaient de faire dresser un état de la fortune de chaque bourgeois, afin de lever des aides extraordinaires pour le payement de l'argent promis au roi. On disait que , par une sorte de dérision , ils voulaient que chacun payât , pour la destruction de la commune , une somme égale à celle qu'il avait donnée pour son établissement^. L'indignation et une crainte vague de tous les maux qui allaient fondre sur eux , animèrent la plupart des bourgeois d'une sorte de colère frénétique ; ils tinrent des assemblées secrètes, où quarante personnes se conjuré-
1 Bargenses de sua Bubversione vcrcntos , quadringentas... libras rcgi ac rcgiis pollieentur; conlra episcopus proceres... spoudentque pariler sepUngentas. (Guiberli de Novigento, de Vila sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. S05. )
s £a nocte , rex... cum foris haberet hoapiUum, dorrnire perUmuit exlra episcopale palaUum. (Ibid.)
> Bex summo mane recesserat... tantUB stapor burgensium corda corrlpuit, ut... eerdonum ac suiorum tabernaculse clauderentur, et cens nec vénale quippiam a... cauponibus sisleretur. { Ibid. )
* Quantum quisque sciri poterat dédisse ad instituendam communionem, tantum^ dem exigebatur impenderead desUtuendam eandem. (Ibid.)
rent par serment , à la vie et à la mort, pour lûer l'évêque et tous ceux des nobles qui avaient travaillé avec lui à la ruine de la com-^ mune. Le secret de cette conjuration ne fut pas bien gardé. L'archi* diacre Anselme , homme de grande réputation pour son savoir, issu d'une famille obscure de la ville, et que sa probité naturelle, jointe à un sentiment de sympathie^ pour ses concitoyens , avait porté à désapprouver le parjure commis par Tévéque , eut connaissance du complot. Sans trahir personne , il alla promptement avertir l'évoque , le suppliant de se tenir sur ses gardes, de ne point sortir de sa maison , et , surtout , de ne point suivre la procession le jour de Pâques, a Fi donc! répondit le prélat, moi mourir de la main de paix reilles gens * 1 » Cependant il n'osa se rendre aux matines et entrer dans l'église ; mais à l'heure de la procession , craignant d'être taxé de lâcheté, il se mit en marche avec son clergé , en se faisant suivre de près par ses domestiques et quelques chevaliers armés sous leurs habits. Pendant que le cortège défilait, l'un des quarante conjurés, croyant le moment favorable pour exécuter le meurtre, sortit tout à coup de dessous une espèce de voûte en criant à haute voix : Commune f commune/ ce qui était le signal convenu •. Il s'éleva quelque tumulte ; mais , faute de concert entre les conjurés , ce mouvement n'eut aucune suite.
Effrayé d'avoir entendu prononcer^ d'une manière menaçante pour lui, le nom de cette commune qu'il avait autrefois jurée ^ l'évêque, sur la fin du jour, fit venir en grande hftie, des domaines de l'Église^ une troupe de paysans qu'il cantonna dans sa maison et dans les tours de la cathédrale'. Le lundi de Pâques, tout le clergé devait se rendre processionnellement à l'abbaye de Saint-'Yincent, située hors des murs de la ville. L'évêque suivit la procession, accompagné comme la veille. Les conjurés avaient résolu de profiter de cette occasion et d'agir; mais ils n'en firent rien, parce que les nobles, h qui ils en voulaient autant qu'à l'évêque, n'assistaient point à la cérémonie *. Soit qu'il eût repris toute sa confiance, soit qu'il voulût
1 u Phi! inquit, ego-nc talium raanibus intcream? » (GuiberU dcNovigento, de Vila 8ua , lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. S05.)
> Alta Yoce cœpil, quasi pro signo, inciamitare : Cowmuniam! commmiam! (Ibid. )
3 Ex cpiscopalibus viliid plurimo accilo rusticorum agmine lurres ecclcftiœ muuii...
* Et fecissent si cum epiftcopo onmes proceres esse sensissent. ( Ibld. )
LETTRE XVL 475
paraître ne rien craindre, l'évoque renvoya ses paysans le lendemain même, et se contenta d'engager les principaux d'entre les nobles à venir armés à sa maison , s'il arrivait quelque émeute. Mais l'effervescence populaire était loin de se calmer ; et, le troisième jour après Pâques, plusieurs hôtels furent attaqués et pillés par les bourgeois : ils y cherchaient surtout du blé et de la viande salée, comme s'ils eussent songé à rassembler des provisions pour un siège. Quelqu'un vint, tout consterné, apporter cette nouvelle à Tévéque; mais il se mit à rire, et répondit : « Que voulez-vous que fassent ces bonnes a gens avec leurs émeutes? Si Jean, mon noir, s'amusait à tirer par c le nez le plus redoutable d'entre eux, le pauvre diable n'oserait c grogner. Je les ai bien obligés de renoncer à ce qu'ils appelaient < leur commune, je n'aurai pas plus de peine à les faire se tenir en 0 repos ^ »
Le lendemain jeudi, pendant que l'évéque, en pleine sécurité, discutait avec l'un de ses archidiacres nommé Gautier, sur les nouvelles mesures de police qu'il s'agissait de prendre , et en particulier sur la quotité et la répartition des tailles, un grand bruit s'éleva dans la rue, et Ton entendit une foule de gens pousser le cri de commune/ commune*/ C'était le signal de l'insurrection; et dans le même moment de nombreuses bandes de bourgeois, armés d'épées, de lances, d'arbalètes, de massues et de haches , investirent la maison épiscopale et s'emparèrent de l'église. A la première nouvelle de ce tumulte, les nobles, qui avaient promis à l'évéque de lui prêter secours au besoin, vinrent en grande hftte de toi^s côtés; mais, à mesure qu'ils arrivaient, ils étaient saisis par le peuple qui les massacrait sans pitié *. Comme c'était à l'évéque que les bourgeois en voulaient principalement, ils faisaient grand bruit autour du palais épiscopal^ dont on avait fermé les portes, et dont ils commencèrent le siège. Ceux du dedans se défendirent à coups de flèches et de pierres; mais, les assaillants étant entrés de vive force, l'évéque n'eut que le temps de prendre Thabit d'un de ses domestiques, et de se réfugier
1 « Si Joanoes Mauruft meus ipsum , qui in eis est polior, naso detraheret, nirilatenus gninnire praesumeret. » (Guiberli de Novigento, de Yita sua, lib. ni, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery. p. 506.) ^ ' Ecce per urbem tumuUus increpuit Communiam ! inelamitantium. ( Ibid. )
> Proceres ad episcopum cui prœdidium... juraverant se laluros undecumqoe concumint. (U)id.)
dans le cellier, où l'un des siens le fit cacher dans un tonneaa qu'il referma. Les bourgeois parcouraient la maison , cherchant de tous côtés et criant : a Où est-il , le traître^ le coquin? x» Un serviteur, par trahison, leur découvrit la retraite de son maître.
L'un des premiers qui arrivèrent au lieu indiqué, et l'un des chefs de rémeute, était un certain Thiégaud, serf de Féglise Saint-Vincent, et longtemps préposé par Ënguerrand, seigneur de Coucy, au péage d'un pont voisin de la ville. Dans cet oflSce, il avait commis beaucoup de rapines, rançonnant les voyageurs et les tuant même, à ce qu'on disait. Cet hofhme, de mœurs brutales, était connu de l'évéque, qui lui donnait, par plaisanterie, à cause de sa mauvaise mine, le sobriquet d^Isengrin*. C'était le nom qu'on donnait au loup, dans les contes et les fables du temps, comme on appelait maître Renard l'animal que ce surnom populaire sert à désigner aujourd'hui^. Lorsque le couvercle de la tonne où se cachait l'évéque eut été levé par ceux qui le cherchaient : «Y a-t-il là quelqu'un? (( cria Thiégaud en frappant un grand coup de bâton. — C'est un a malheureux prisonnier, répondit l'évéque d'une voix tremblante. <c — Ah ! ah ! dit le serf de Saint-Vincent , c'est donc vous, messire a Isengrin, qui êtes blotti dans ce tonneau'?» En même temps, il tira l'évéque par les cheveux hors de sa cachette. On l'accabla de coups et on l'entraîna jusque dans la rue. Pendant ce temps il suppliait les bourgeois d'épargner sa vie , offrant de jurer sur l'Évangile qu'il abdiquerait Tépiscopat, leur promettant tout ce qu'il avait d'argent, et disant que, s'ils le voulaient, il abandonnerait le pays^ Mais ils n'écoutaient ni ses plaintes ni ses prières, et ne lui répondaient qu'en l'insultant et en le frappant. Enfin, un certain Bernard Desbruyères lui asséna sur la tête un coup de hache à deux tranchants, et presque au même moment un second coup de hache lui fendit le visage et l'acheva. Thiégaud voyant briller à son doigt l'anneau épiscopal, lui coupa le doigt avec une épée pour s'emparer de l'anneau; ensuite le corps, dépouillé de tout vêtement, fut poussé
< Solebat.. episcopus enm însengr'mnm irridetido vocare. (Guiberti de Novigento de Vita Bua , lib. iit , apud ejusdcm opéra omnlap éd. Dachery, p. B07.)
> Sic enim aliqui soient appcUare lupos. ( Ibid.) — L*ancien el véritable nom français du renard est golpis ou goupit^ dérivé du latin vulpes,
8 « Hiccine est dominus Insengrinus repositus. » (Ibid.)
4 Inflnitas eis pecunias prœbilurum , de patria recessurum... ( Ibid. )
LETTRE XVI. kll
dans un coin , où chaque bourgeois qui passait par là lui jetait des pierres ou de la boue, en accompagnant ces insultes de railleries et de malédictions*.
Pendant que ce meurtre se commettait , tous ceux qui ayaiefttà redouter la fureur du peuple fuyaient çà et là, la plupart sans savoir où , les hommes en habits de femmes , les femmes en habits d'hommes y à travers les vignes et les champs'. Les bourgeois faisaient la garde dans les rues et aux portes de la ville pour arrêter les fuyards; et les femmes, partageant toutes les passions de leurs maris y s'acharnaient sur les nobles dames qui tombaient entre leurs mains; elles les insultaient, les frappaient, et les dépouillaient de leurs vêtements de prix '• Les principaux d'entre les chevaliers qui habitaient la ville avaient péri durant ou après le siège du palais épiscopal ; quand tout fut achevé de ce côté , les insurgés coururent attaquer les maisons de ceux qui restaient en vie : beaucoup fiirent tués ou emprisonnés. Les bourgeois prirent une sorte de plaisir à dévaster leurs hôtels; ils mirent le feu à celui du trésorier de l'évêque, Tun des hommes qu'ils haïssaient le plus , qui, par bonheur pour lui, avait trouvé moyen de s'échapper. Cette maison touchait à l'église cathédrale, qui fut bientôt gagnée et presque détruite par l'incendie. Le feu, se communiquant de proche en proche, consuma tout un quartier de la ville où se trouvaient plusieurs églises et un couvent de religieuses.
L'archidiacre Anselme, qui avait eu le courage d'avertir son évêque du complot formé contre lui, osa, le lendemain même de la mort de Gaudri , parler d'inhumer son cadavre resté nu et couvert de boue. Les bourgeois, dont la vengeance était satisfaite, ne lui en voulurent aucun mal , et le laissèrent se charger seul de ces tristes funérailles. Anselme, aidé de ses domestiques, enleva le corps, le couvrit d'un drap , et le transporta hors de la ville , à l'église de Saint-Vincent. Une grande foule de peuple suivit le convoi; mais personne ne priait pour l'âme du mort, tous le maudissaient et l'injuriaient. Il ne se fit dans l'église aucune cérémonie religieuse; et le
* Quoi in Jacentem a transeuntibus sunt ludibrfa jacta verborum; quoi glebarum ladibus, quolsaxis, quoi est pulveribus corpus oppressum: (Guiberti de Novigento, de Vila sua, lib. m, apud eju sdem opéra omnia, éd. Dachery, p. S07. )
' Vir muliebrem non yerebatur habilum , nec mulier virilem. ( Ibid. )
* Pugnis... pulsata, et preclosis quas habebat yestibus spoliata. ( Ibid.)
corps de Tévéque de Laon, l'un des princes du clergé de France , fut jeté dans la fosse , comme l'aurait été alors celui du plus vil mécréant*.
Ici se termine la première partie de l'histoire de la commune de Laon. Elle renferme , ainsi que vous aurez pu le remarquer^ trois périodes bien distinctes. D'abord les sujets font, d'une manière pacifique , leurs demandes de liberté , et les possesseurs du pourvoir consentent à ces demandes avec une bonne grûce apparente* Ensuite les derniers se repentent d'avoir cédé -, ils retirent leurs promesses, violent leurs serments, et détruisent les nouvelles institutions qu'ils avaient juré de maintenir. Alors se déchaînent les passions populaires excitées par le ressentiment de l'injustice^ Tinstiuct de la vengeance et la terreur de l'avenir. Cette marche, qui est, nous le savons par expérience, celle des grandes révolutions, se retrouve d'une manière aussi précise dans le soulèvement d'une simple ville que dans celui d'une nation entière, parce qu'il s'agit d'hitérôts et de passions qui, au fond, sont toujours les mêmes. Il y avait, au xu* siècle, pour les changements politiques^ la môme loi qu'au xviu*, loi souveraine et absolue qui régira nos enfants comme elle nous a régis nous et nos pères. Tout l'avantage que nous avons sur nos devanciers, c'est de savoir mieux qu'eux où nous marchons, et quelles sont les vicissitudes, tristes ou heureuses^ qu'amène le cours graduel et irrésistible du perfectionnement social.
Saite de l'histoire de la eommone de Laon.
oRSQUfi les bourgeois de Laon eurent pleinement satisfait leur colère et leur vengeance, ils réfléchirent sur ce qui venait de se passer, et, regardant autour d'eux, ils éprouvèrent un sentiment de terreur et de découragement^. Tout entiers à l'idée du péril qui les menaçait,
* Delatus ad ecclesiam , nlliil prorsus offlcii, non dico quod episcopo, sed quod christlano compcteret, in cxequiis habull. (Guiberti de Novigento, de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra oinnia, cd. Dachery, p. S09.
' Perpensa igltur... cives perpelruli quuiititulc lacinoris, magno cxlaituerc metu
LEfTRB XVii. 479
craignant de voir bientôt Tarmée du roi campée au pied de leur^ murailles, ils étaient incapables de s'occuper d'autre ctiô^ que de leur sûreté coomiune. Dans les eonifeils tumultueux qui furent tenus pour délibérer sur cet objet, un avis prévalut sur tous les autres; c'était celui de faire alliance avec le seigneur de Marie qui, moyeii^ nant une somme d'argent , pourrait mettre au service de la ville boû nombre de chevaliers et d'arcbers etpérimentés'.
Thomas de Marle^ fils d'Ënguerrand de Goucy, était le seigneur le plus redouté de la contrée y non-seulement par sa grande puissance , mais encore par son caractère violent jusqu'à la férocité. Le noiti de son château de Crécy figurait dans une foule de récits populaires, où l'on parlait de marchands et de pèlerins mis aux fers , retenus dans des cachots humides et torturés de mille manières '. Que ces bruits ftissent vrais ou faux, lés bourgeois de Laon, dans la situation critique où ils se trouvaient, n'avaient pas le loisir de se décider d'après leur opinion sur ce point. Il leur fallait, à tout prix, un secours contre la puissance royale; et, parmi les seigneurs dd pays, il n'y avait guère que Thomas de Marie sur lequel ils pussent compter, car ce seigneur était Tennemi personnel de Louis le Gros, tl s'était ligué en 1108 avec Guy de Rochefort, et plusieurs autres, pour empêcher le roi d'être sacré à Reims. Les bourgeois de Laon envoyèrent donc des députés au château de Crécy pour parler au seigneur de Marie , et l'inviter à venir, dans la ville, conclure un traité d'alliance avec les magistrats de la commune'. Son entrée à cheval, et en armure complète , au milieu de ses chevaliers et de ses sergents d'armes , flit , pour les citoyens de Laon, un grand sujet de joie et d'espoir.
Lorsque les chefi» de la commune eurent adressé leurs propositions à Thoilias de Marie , celui-ci demanda à en délibérer séparément avec les siens ; tous furent d'avis que ses troupes n'étaient pas assez nombreuses pour tenir dans la place contre la puissance du roi. Cette réponse était dure à donner. Thomas craignit qu'elle n'excitât
regium pertimeseenteB Judichim. (GulberU de Novigento, deVlU sua, lib. m, apud ejQSdem opéra omnia, éd. Dacbery, p. S09.)
I Thomam Codiciacensii flliam cui erat castellum Marna, prieeidium ad sul contra régis impetus defensionem accercire disponunt. (Ibid.)
> Diei ab ullo non poteSt quot in ejus caroeribus lame, tabo , cruelaUbus, et in ejus vineoiis expirarunU ( Ibid., p. 5«0.)
> Ad hune... dirigentes ut ad se veniret, seque contra rcgem tuerctur omiites. (Ilvld.)
480 LETTRE XVH.
le ressentiment des bourgeois et qu'ils ne voulussent le retenir de force pour lui faire partager , bon gré mal gré , les chances de leur rébellion'. Il s'arrangea donc pour ne rien dire de positif tant qu'il demeurerait dans la ville; et, de retour à son château, il donna un rendez-vous aux principaux bourgeois , dans une grande plaine , à quelque distance de Laon. Lorsqu'ils y furent réunis , Thomas de Marie prit la parole en ces termes : et Laon est la tête du royaume ; « c'est une ville que je ne puis tenir contre le roi. Si vous redoutez la a puissance royale, suivez-moi dans ma seigneurie; je vous y défendrai a selon mon pouvoir, comme un patron et un ami. Voyez donc si vous a voulez' m'y suivre^. » Ces paroles jetèrent la consternation parmi les bourgeois de Laon ; mais comme ils désespéraient de leurs seules forces, et n'apercevaient aucun moyen de salut , le plus grand nombre abandonna la ville, et se rendit soit au château de Crécy, soit au bourg de Nogent près de Coucy. Le bruit se répandit bientôt parmi les habitants et les serfs des campagnes voisines, que les citoyens de Laon s'étaient enfuis hors de leur ville et l'avaient laissée sans défense* C'en fut assez pour les attirer en masse par l'espoir du butin'. Durant plusieurs jours , les gens de Montaigu , de Pierrepont et de la Fère , vinrent par bandes piller les maisons désertes et enlever tout ce qui s'y trouvait. Le sire de Coucy amena lui-même à ce pillage ses paysans et ses vassaux ; a Bien qu'arrivés les derniers , dit un contema porain , ils trouvèrent presque autant de choses à prendre que si «personne ne fût venu avant eux ^. d
Pendant que ces étrangers dévastaient la ville, les partisans de l'évêque , sortis de prison , ou revenus des lieux où ils s'étaient réfugiés, commencèrent à exercer leur vengeance sur les bourgeois qui n'avaient pas eu le temps ou la volonté de s'enfuir. Les nobles, à leur tour, commirent contre les gens du peuple des cruautés semblables à celles que ces derniers avaient commises contre eux. Ils les assaillirent dans leurs maisons, les massacrèrent dans les rues, et les
* Quod oraculuminsanishominibufl, quandiu in suaipsorum urbeerat, propalare non ausiu. (GuiberU de Novigento , de Vila sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnla , éd. Dachery, p. 510.)
' « Civltas bœc, quum caput regni ait, non potest contra regem a me teneri... » (Ibid.)
* Quique pageniea ad solltariam proraunt civitalem. (Ibid.).
^ Gum... recenUorefl tardius ladveniBsent , munda omnia et quasi illibata se reperi8seJacUverini.(Ibid.)
poursuivirent jusque dans les couvents et les églises. L'abbaye de Sainf-Yincent servit alors de refuge à plusieurs bourgeois qui y portèrent leur argent. Les religieux les accueillirent comme ils avaient aeci^Ui les ennemis de la commune durant la première révolution ; maïs cet asile ne fut point respecté : les nobles forcèrent les portes de Tabbaye, et tirèrent même Tépée contre les moines, pour les con*traindre de livrer, jusqu'au dernier , tous ceux qu'ils tenaient cachés *• L'un des plus riches et des plus honnêtes gens de la ville,- nommé Robert le Mangeur, ayant reçu d'un noble, qui était son compère, sûreté pour sa vie et ses membres , fut , malgré cette garantie, attaché à la queue d'un cheval qu'on lança au galopa. Plusieurs autres périrent par le même supplice ou furent pendus à des gibet^*. Les partisans de cette réaction n'oubliaient pas non plus le soin et les moyens de s'enrichir; ils prenaient tout dans les maisons et les ateliers des bourgeois, jusqu'aux plus gros meubles et aux ferrements des portes^.
Pour avoir recueilli sur ses terres les meurtriers de l'évêque de Laon, et les avoir pris sous sa défense , Thomas de Marie fut mis au ban du royaume et frappé d'excommunication par le haut clergé de la province rémoise assemblé en concile. Cette sentence, prononcée avec toute la solennité possible, au son des cloches et à la lueur des cierges , était lue chaque dimanche à l'issue de la messe dans toutes les églises épiscopales et paroissiales^. Plusieurs seigneurs du voisinage, et entre autres Enguerrand de Coucy, le propre père de Thomas, s'armèrent contre lui, au nom de l'autorité du roi et de l'Église. Tous les environs de Laon furent dévastés par cette guerre, et le sire de Marie, irrité surtout contre le clergé qui l'avait excommunié, n'épargnait ni les couvents ni les lieux saints. Les plaintes des prêtres et des
> Ad Sanctum Vincentium aontes luBontesqae cum peculio multo coierant. Quid domine Deus, gladiorum exerlum est super monachos! (Guiberti de Novfgento, de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Daehery, p. 510.)
> Ad equi caudam pedibua alligatus... vocabatur autem is Robertus cognomento Handucant, Tir dives et probus. ( Ibid., p. 5M.)
* Bis generibiu morlium et alii suDt exacU. (Ibid.)
* At modo residui proceres , profuganim domos usque ad confosceras et peasuloa omni subatantia atque uateDailibua ademnabant. ( Ibid.)
* Thomaa qui nefarioa illos... occiaorea cum illa communia maligna auaeeperat... non aolam in eoncilii8,aynodia, ac regiia curiia, aed et poatmodum uhiqueparochiarum ae aediam peroronea dominicaa... creberrimo paaaim anatbemate pulaabatur. ((Ibid., p. 515.)
m LETTRB XVIL
religieux déterminèrent ^nfin Louis VI à mettne une armée en eantp^gne^ Le chiteau de Crécy» qui étidt très-fort, fut assiégé par le roi 6fi per^nne, et fit une longue résistance. II ne fut réduit à la fin qu'au moyen d'une levée en masse ordonnée dans les campagnes voisines, sous promesse d'absolution de tout péché par les arehevâqnes et les évoques. Les défenseurs du château se rendirent à discrétion ; et Tfiomas de Marie , mis à forte rançon, fut obligé de prêter serment et de donner des sûretés au roi'. Mais, pour les émigrés de Laon> il n'y eut ni rançon ni merci; et la plupart furent pendus, afin de servir d'exemple à ceux qui tenaient encore dans un bourg voisin appelé Nogent'. Après la prise de Crécy, Fermée royale marcha sur ee bourg, qui ne fit pas une grande résistance, parce que la débite du seigneur de Marie avait découragé ses alliés. Tous les émigrés de Laon trouvés dans ce lieu furent mis^ à piort comme criminels de lèse-majesté divine et humaine; et leurs corps, laissa sans sépulture, devinrent la proie des chiens et des oiseaux *.
Ensuite le roi entra dans la ville, où les deux partis opposés continuaient , quoique avec un succès inégal , à se faire une guerre d'as* sassinats et de brigandage. Sa présence donnant tout pouvoir aux adversaires de la commune, leur inspira aussi, pour un moment, plus de calme et de modération. Il y eut un intervalle de paix durant lequel on s'occupa de cérémonies expiatoires et de la réparation des églises ruinées par l'incendie. L'archevêque de Reims, venu exprès, célébra une messe solennelle pour le repos des Ames de ceux qui avaient péri durant les troubles. Entre les deux parties de la messe, il prononça un sermon approprié à la circonstance, et capable, à ce que l'on croyait, de calmer les esprits. 11 prit pour texte ce verset de saint Pierre: « Servie iubditi esioie in omni timoré dominisf a Serfs , dit-il , soyez soumis en toute crainte à vos seigneurs ; et a si vous êtes tentés de vous prévaloir contre eux de leur dureté et « de leur' avarice , écoutez ces autres paroles de T Apôtre : Obéissez
* De bis... ecclesiarum doloribus apud regiu eum impeterentur aures... coUeeto rex ad?er8us eam exercitu , pnesidia... aggreditur. (Guibertî de NoWgento, de Vita aua, llb. III, apud ejuBdem opéra omnia, éd. Dachery, p. s«7.)
> Thomas autem... facta pecuniaria redempUonelapud regem et reglos. (Ibid.) • * Farcis appensi sunt ad terrorem derensorum. (Ibid.j
* Milvorum, corvorum ac vulturum rapacitaU pasium generalem 'exhibens, et paUbulo affigi prœoipiens ( Sugerii Vita Ludovici-Orossi, apud soript. rer. gaUie. et IrsDciô., t. XII, p. 49.)
LBTTRR XVII. 483
« non-Mulement à ceux qui sont bons et doux , mais même à ceux c qui sont rudes et fâcheux. Aussi les canons frappent-ils d'anac thème quiconque, sous prétexte de religion y engagerait des serfe c à désobéir à leurs maîtres, et à phis forte raison à leur résister par «forcée.. »
Malgré ces autorités et ces raisonnements, la bourgeoisie de Laon ne se résigna point à son ancienne servitude, et les partisans de ces êxéerablet communes^ comme s'exprime un narrateur oonlempo* rain ^, ne restèrent point en repos. Il y eut une nouvelle série de trou- Mes dont l'histoire nous manque, mais durant lesquels, selon toute apparence, le parti de la bourgeoisie reprit le dessus. En l'année i 4 S8, seize ans après le meurtre de l'évéque Gaudri, la crainte d'une se* conde explosion de la fureur populaire engagea son successeur à consentir à l'institution d'une nouvelle commune, sur les bases anciennement établies. Le roi Louis le Gros en ratifia la charte dans une assemblée tenue à Compiègne. Une particularité remarquable, c'est qu'on évita avec soin d'écrire dans cette charte le- nom de commune, et que ce mot devenu trop offensif, à cause des derniers événements, fut remplacé par ceux d'établissement de paix : insiitutio pacis. Les bornes territoriales de la commune furent appelées bornes de la paix s et, pour en désigner les membres, on se servit de la formule : tous ceux qui ont juré cette paix*. Voici le préambule de cet acte qui fixa, d'une manière définitive , les droits civils et politiques des habitants de la ville de Laon et du territoire au pied de ses mu** railles, depuis l'Ardon jusqu'au Breuil, en y comprenant le village de Luilly avec ses coteaux et ses vignobles :
* Plane in authenticis cationlbot damnantur anaUiemtte qal Bervos dominis , ré\^ giosis causa , docuerint lnot2«dire , aui quoTis sublerfugere , nedarp rMitere. (GuiborU de Novigento, de Vilasua, lib. m, apud ejUBdem opéra omnia, éd. Dac)iery,p. 509.)
> De aecrabi]lbu8 communiift illla. (Ibid.)
> TenninI paci«... omnea qui hanc paoem joraverunt. (Becueil de§ OrdoiinanceB des rois de France, t XI.) La même chose arriva pour la commune de Cambrai : détruite en l'année 1480 par Tempereur Frederik, elle obtint, à prix d'argent, son rétablissement sous le nom de paix ; parce que, dit un auteur contemporain, le nom de commune fut toujours abominable. Voici le passage entier : « Cives ad imperalorem... « cum multa pecunia récurrentes, eliminato communi» nomine, quod semper abomi- « nabile exstitit, sub .nomine pacis, cum tamen pax non esset, contra episcopum et « clericonim llbcrtatem... privilegium suavoluntale et seditione plénum reporlave- « runt I* (Balderici Chron. continuât., apud script, rer. gallic et francic., t. XIII, p. 541.)
484 LETTRE XYII.
a Au nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi soit-ii. Louis, par a la grâce de Dieu roi des Français, faisons jsavoir à tous nos féaux, a présents et à venir, que , du consentement des barons de notre « royaume et des habitants de la cité de J^aon, nous avons institué a en ladite cité un établissement de paix, x»
Les articles suivants énoncent les limites delà juridiction municipale hors des murs de la ville , les diiTérents cas de procédure et la fixation des tailles sur les bases du premier établissement ; ensuite vient un décret d'amnistie conçu en ces termes :
a Toutes les anciennes forfaitures et offenses commises avant la a ratification du présent traité sont entièrement pardonnées. Si quela que homme banni pour avoir forfait par le passé, veut rentrer dans a la ville , il y sera reçu et recouvrera la possession de ses biens ; « sont néanmoins exceptés du pardon les treize dont les noms sui- «t vent : Foulque, fils de Bomart; Raoul de Cabrisson; Ancelle, gena dre de Lebert; Haymon, homme de Lebert ; Payen Seille, Robert, <c Remy Bute, Maynard Dray, Raimbault de Soissons, Payen Ostea loup, Ancelle Quatre-Mains, Raoul Gastines et Jean de Mobain \ x>
Je ne sais si vous partagerez l'impression que j'éprouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du xii* siècle. Je ne puis m'cmpécher de les relire et de les prononcer plusieiurs fois , comme s'ils devaient me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice , et la conviction qu'ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur com* merce , à la vie paisible mais sans dignité que des serfs dociles pouvaient mener sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité. Peut-être ces treize bannis, exclus à jamais de leur ville natale, au moment où elle devenait libre , s'étaient-ils signalés , entre tous les boui^eois de Laon , par leur opposition contre le pouvoir seigneurial ; peut-être avaient-ils souillé par des violences cette opposition patriotique j peut-être enfin
< RecueU des Ordonnances des rois de France, 1. XI, p. IS6.
LETTRE XVnr. 485
furent41s pris au hasard y pour être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi qu'il en soit , je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d'une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs et excita ces grandes émotions que nous avons tous, depuis quarante ans, ressenties ou partagées.
LETTRE XVIIl.
Fin de l'bisloire de la commniie de Lion.
f ES quarante-cinq années qui suivirent la révolution de I Laon furent des années de paix et de prospérité pour la nouvelle commune. Le souvenir de la guerre civile inspirait une sorte de crainte aux successeurs de Févéque I Gaudri; mais, à mesure qu'on s'éloigna de ces temps, le pouvoir épiscopal s'enhardit par degrés, et forma le dessein de reprendre tout ce qu'il avait abandonné. Ces projets se révélèrent tout à coup, en Tannée 1175, à Tavénement de Roger de Rosoy. C'était un homme de grande naissance, parent des seigneurs de Pierrepont et d'Avesnes , et allié du comte de Hainaut. A l'aide de ses puissants amis , l'évéque Roger se mit à travailler par intrigues et par menaces à la ruine du gouvernement communal. Comme c'était principalement à cause de ses nombreuses alliances qu'il inquiétait les bourgeois, ceux-3i de leur côté cherchèrent un appui au dehors. Ils conclurent des traités d'amilié avec les commnnes de Soissons, de Crespy et de Yelly, et entrèrent en négociation avec le roi de France, Louis Yll surnommé le Jeune. Ils lui demandaient , moyennant une somme d'argent , de conRrmer et de jurer la charte donnée par son père *• Leurs propositions furent acceptées malgré les instances de l'évoque, qui suppliait le roi de ne point soutenir des serfs révoltés et d'avoir merci de son Église K
■ Date régi Ludovioo esllmatlone peconlae. . (Anonymi tcanonici laudun. Cliron , apad leiipt rer. gallic. et francic , t Xlll, p. 689. )
> Et ut ecclesis suie misereretur, cominuDiam seryoniiii suorum dclcndo , naodi« omnibus exonivit. ( Ibid.)
lae LETTRE XVIII.
En l'année 1177, Louis le Jeune donna aux bourgeois de Laon une nouvelle charte portant c(M)firaiation de leur établissement de paix. Loin de reculer pour cela, Tévècpie prit la résolution de pous^ ser vivement son -entreprise. Il avertit son frère Renaud , sire de Bosoy, et ses autres amis, de venir le trouver avec autant de gens d'armes qu'ils pourraient en rassembler. Ce Ait le commencement d'une seconde guerre civile. Les bourgeois, préparant leurs moyens de défense , envoyèrent des messages aux communes avec lesquelles ils avaient fait alliance. Celles-ci tinrent leurs engagements; et le prévôt du roi leva quelques troupes dans les bourgs de sa juridiction * . A la première nouvelle de l'approche des ennemis, les bourgeois, au lieu de les attendre derrière les murs de la ville, se portèrent à leur rencontre. Chemin faisant, dans leur effervescence démocratique , ils détruisaient les maisons des nobles qu'ils soupçonnaient de malveil* lance à leur égard. Arrivés près d'un lieu appelé Saint-Martin de Comporte, ils trouvèrent une troupe nombreuse de chevaliers rangée en bataille. Os les attaquèrent imprudemment, et, ne pouvant réussir à les entamer^ reculèrent bientôt en désordre. Poursuivis à course de cheval, ils regagnèrent la ville à grand'peine, en laissant derrière eux beaucoup de morts \
Comme Tévéque et ses partisans tenaient la ville en état de siège, le roi fit marcher ses troupes et, se mettant lui-même à leur tête, ravagea les terres du sire de Rosoy et de ses complices. Incapables de résister seuls à la puissance royale, les principaux d'entre eux adressèrent alors une demande de secours au comte de Hainaut, leur parent, et l'un des grands vassaux de l'Empire : ainsi la guerre civile de Laon fit éclore une guerre nationale. Le comte de Hainaut rassembla sept cents chevaliers , et plusieurs milliers de gens de pied, à. la tête desquels il arriva sans coup férir jusqu'à peu de distance de Soissons. Obligé , par cette diversion , de rétrograder pour défendre ses domaines, le roi consentit à un traité de paix dans lequel furent compris tous les ennemis de la commune de Laon, à l'exception de l'évoque Roger, dont les biens restèrent en séquestre.
1 Vénérant eU In auxUium et aliii communiis plurlmi, Galfrido Silvanectenil , tune Laudunensi pneposito, procurante. (Anonymi canonici laudun. Chron., apad leripU nr. galUe. et fraooic., t. XIIl, p. 6SS.)
*U>id.
LETTRE XVÏIl. 48?
On l'accusait de s'ètra trouvé en armes à la bataille de Comporté, et d'avoir tué de sa propre main plusieurs bourgeois. Il se justifia sur ee dernier point par un serment public , et le roi lui pardonna à Tinter^ cesâon du pape ;' il reprit ses biens et son évéché y à condition de laisser en paix la commune ^
Roger de Rosoy renonça dès lors fc kMite entreprise violente contre la liberté des bourgeois de Laon ; mais il n'en Ait pas moins attentif à saisir toutes les occasions qui semblaient favorables à ses projets. Après la mort de Louis le Jeune, arrivée en 1180 , il adressa au nouveau roi Philippe-Auguste les mêmes (Maintes qu'à son prédécesseur. Ces doléances firent peu d'effet sur Tesprit du roi, jusqu'à ce que l'évéque eût proposé de reconnaître d'une manière convenable Tas-» sistance quMl réclamait. Il possédait par droit héréditaire la seigneurie de la Père-8ur*0ise, et ne crut point faire un marché désavantageux en donnant cette seigneurie pour une charte d'abolition de la commune de Laon \ Voici les termes do l'ordonnance royale ren<r due en 1190.
c Désirant éviter pour notre âme toute espèce de péril , nous ca»- « sons entièrement la commune établie en la ville de Laon , comme c contraire aux droits et libertés de l'église métropolitaine de Sainte* c Marie. Nous nous sommes déterminé à agir ainsi par amour de c Dieu et de la bienheureuse vierge Marie , en vue de la justice et « pour rheureuse issue du pèlerinage que nous devons faire à Jéruff salem *. »
Dès Tannée suivante, le roi Philippe changea entièrement de dispositions à l'égard de la commune de Laon, et un traité d'argent, conclu , cette fois, avec les citoyens, lui fit oublier ee qu'il appelait le péril de son âme :
a Philippe , par la grâce de Dieu , roi des Français , faisons savoir « à tous, présents et à venir , que notre aïeul , de bonne mémoire, c le roi Louis, ayant octroyé une paix aux habitants de Laon; (|ue f notre père aussi , de pieuse mémoire , le roi Louis , leur ayant f octroyé la même paix et l'ayant confirmée par serment, comme il
> Gisleberti montensis Hannon|8e Chron., apud script, rer. gallic. e| franoic, L Xin, p. S78.
> Histoire du diocèse de Laon, par Nicolas. Le Long, p. 97S.
* Amore Dei et beat® Virginis, et rwpectu JusUtiœ et peregrinaUonis nostrœ ierosolymitaDœ. (Gallia chrisUana, t IX , ooL S35.)
c est contenu dans sa charte authentique que nous avons vue; avec a l'assentiment des citoyens , nous avons fait casser ladite charte , «par suite d'une nouvelle convention, dont voici la teneur : En a vertu de leur établissement de paix, lesdits citoyens nous devaient a trois droits de gîte chaque année, si nous venions dans la ville, ou a vingt livres si nous n'y venions pas. Nous leur remettons à tout «r jamais tant les trois gîtes que les vingt livres, et les en tenons a quittes, sous cette condition, que, chaque année, à la fêle de a tous les Saints, ils payeront à nous et à nos successeurs deux a cents livres parisis. Moyennant la présente convention , nous a garantissons et confirmons à perpétuité le susdit établissement a de paix ^ »
Les successeurs moins belliqueux de Tévéque Roger n'employèrent contre la commune de Laon d'autres armes que les armes spirituelles. Le maire et les jurés, qu'on nommait aussi échevins, furent plusieurs fois excommuniés par eux durant le cours du xni* siècle. Le prétexte ordinaire de ces excommunications était l'emprisonnement de quelque clerc ou serviteur de l'Église, coupable d'injures ou de violence envers un bourgeois. En effet l'hostilité du chapitre épiscopal de Laon contre la commune nourrissait une foule de querelles particulières et donnait lieu à de fréquents désordres que le chapitre négligeait de punir sur ses justiciables, mais que la commune, réduite à se faire justice elle-même, réprimait avec sévérité ^. Alors l'évéque de Laon écrivait au légat du pape, au roi et aux prélats de France, pour se plaindre des empiétements de l'autorité municipale; le ban de Dieu était mis sur la ville, et n'était levé que quand les magistrats communaux avaient donné satisfaction à l'Église. Obéissant à la nécessité, ils payaient les amendes pécuniaii*es et subissaient patiemment les cérémonies humiliantes que leur imposait l'autorité pontificale ; mais leur fermeté politique n'en était nullement ébranlée.
En l'année 1294, deux chevaliers, parents de l'un des clercs du chapitre, se prirent de querelle avec un bourgeois, et la dispute s'échauffa au point qu'ils le maltraitèrent dans sa propre maison. Cette injure était de celles qu'on ne pouvait faire à un membre de la
* Rucueil deft Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 887. » > Gallia christiana , t IX, col. 637.
LETTRE XVIIL 48d
commune sans exciter le ressentiment de tous. Aussi les voisins ^ qui accoururent au bruit, voyant ce dont il s'agissait, s*armèrent de bâtons et de pierres et poursuivirent les deux chevaliers à travers les rues *• Ceux-ci , craignant de ne trouver de refuge dans aucune maison, coururent à l'église épiscopale, dont les portes leur furent ouvertes par le clerc, qui était leur parent. Le bruit se répandit aussitôt que le chapitre avait pris parti pour ceux qui avaient violé le domicile d'un bourgeois. Il y eut grande rumeur dans tous les quartiers; on sonna la cloche du beffroi ; on ferma les portes de la ville; et tes magistrats s'assemblèrent. La foule se portait vers l'église où les deux chevaliers et leur parent s'étaient barricadés; on leur criait d'ouvrir et de se remettre entre les mains de la justice. Mais ils n'en firent^rieii ; et le chapitre refusa de les y contraindre, alléguant ses privilèges et la sainteté du droit d'asile. Ce refus poussa au dernier point l'exaspération populaire ; les portes de l'église furent forcées par les bourgeois, qui s'y précipitèrent malgré les remontrances du trésorier et des chanoines, saisirent le clerc et les chevaliers, les maltraitèrent et les frappèrent jusqu'au sang '.
Regardant l'église comme profanée, le chapitre cessa d'y célébrer aucun ofiBce et transporta ailleurs les vases sacrés. L'oflScial prononça l'excommunication contre les auteurs du sacrilège; enfin révoque mit l'interdit sur toute la ville et excommunia les magistrats municipaux , d'abord comme gardiens et représentants de la commune, et ensuite parce qu'ils avaient été témoins du désordre sans rien faire pour l'empêcher. Le chapitre en corps adressa ses plaintes au pape Boniface VIII, qui écrivit au roi Philippe le Bel pour l'exhorter à punir les coupables, à soutenir en tout point la cause du clergé de Laon, enfin à casser la commune contraire aux droits et à la tranquillité de l'Église',. Le roi envoya deux commissaires, nommés Pierre de Sargine et Jean Choisel, pour faire une enquête exacte sur ce qui s'était passé. Les procès-verbaux dressés par eux furent soumis au parlement , qui prononça contre la commune de Laon un arrêt dont voici quelques passages :
< Tom lapidibusetbaculifl armaU, tanto furore équités peraequuntur ut.. (Gallia ehrisUana, t. IX, col. 543.)
* Boiqoe Tert)erlbu8 caedunt ad sangulnem usquc. (Gallia chrIsUana, t. IX, col. 543.)
* Communiam abro^ Eecleai» dudum ii^urioaam aejarl ecclesiaaUoo inlinicam. (lUd.)
4i Attendu que les citoyens de Laon » réunis en grand nombre , <K après avoir sonné la cloche de la commune^ fermé les portes de a la ville y et fait des proclamations publiques^ Se sont rués ea a sacrilèges dans la mère-église ^ sans respect pour les immunités a ecclésiastiques^ qu'ils ont arraché par force de ladite église un a clerc et plusieurs nobles chevaliers, réfugiés dans cet asile sacré « pour sauver leur vie et échapper à la poursuite de leurs ennemis « qui les ont blessés cruellement , au point qu'un des chevaliers est 41 mort par suite de ses blessures ; qu'ainsi ils ont violé les libertés « de ladite église, et cela en présence de plusieurs officiers de la « commune, des échevins, jurés et autres magistrats, qui, loin de a s'opposer à ce crime comme ils pouvaient et devaient le faire, ont a prêté secours, conseil et protection aux auteurs du mal ; vu l'en*- « quête sur ce faite , d'après le témoignage de toutes les personnes a qui devaient être entendues ; nous déclarons les susdits citoyens, « maire, jurés, échevins, et tous autres magistrats de la ville de a Laon, coupables des faits énumérés ci-dessus, et les privons^ par « le présent arrêt ^ de tout droit de commune et de collège, sous a quelque nom que ce soit, leur ôtant à tout jamais et entièrement « leurs cloche, sceau, coffre commun, charte, privilèges, tout étal « de justice, juridiction, jugement, échevinage, office de jurés et a tous autres droits de commune * . d
Une constitution municipale qui comptait près de deux cents ans d'existence ne pouvait être détruite d'un seul coup : aussi l'arrêt du parlement ne fut-il point exécuté à la lettre. Pour ne pas renouveler à Laon les scènes de tumulte qui avaient signalé, au xti* siècle, l'établissement de la commune, le roi fut obligé de révoquer presque aussitôt la sentence portée contre les bourgeois , par une charte qui les maintenait provisoirement dans la jouissance de leurs droits politiques. Cette charte portait que la commune de Laon serait rétablie sous la réserve dç demeurer en la main du roi ; et la prin* cipale clause était conçue en ces termes : « Ne seront^ ladite com-^ a mune et ledit échevinage^ en vigueur qu'autant qu'il nous plaira ^. » De son côté, le chapitre de Laon fut obligé de capituler avec les
* Cet arrôt se trouve répété dans le préambule d'une charte postérieure de Charles IV. ( Recueil des Ordonnances des rôle de France, t XII, p. 468 el saiv.) ' Ibid,
LBTT&ti xvni. m
bourgeois sur les satisfiictions qu'il exigeait. Les deux parties nommèrent des arbitres qui s'accordèrent, moyennant une rente payée à l'église par la coumiune et eertaines cérémonies expiatoires. A là première fête solennelle, cent des bourgeois excommuniés, nu-pieds, sans robe ni ceinture , marchèrent processionnellement, la croix en tête, depuis le bas de la montagne de Laon jusqu'à la cathédrale. Trois d'entre eux portaient dans leurs bras des figures d'hommes en cire, du poids de vingt livres , qu'ils remirent au doyen et aux chanoines, en signe de restitution. Ensuite la sentence et l'interdit furent levés par mandement du pape ^
A une époque où les décisions législatives des rois de France prenaient plus de força qu'elles n'en avaient jamais eu depuis l'établissement des communes, la situation de celle de Laon devenait singulièrement précaire. Son existence dépendait entièrement de la volonté ou de l'intérêt de Philippe lY et de ses successeurs. Ce roi lui fut favorable durant tout son règne , parce que les ennemis des libertés de Laon avaient pris parti pour le pape dans ses démêlés avec la cour de France. Boniface Vlil avait même récompensé leur zèle par une bulle, où, de son autorité pontificale, il abolissait à perpétuité la commune ; mais le roi fit brûler cette bulle '. Philippe V, qui, en l'année i3i6, succéda à son frère Louis X, ne Ait pas plus favorable aux adversaires de la commune de Laon. Soit qu'il cédât à un sentiment de respect pour des droits consacrés par le temps , soit que les bourgeois eussent offert de l'argent pour qu'il les maintint dans leur liberté provisoire, il ratifia la charte de Philippe le Bel et confirma aux citoyens l'exercice de leurs droits, (ip(ntr autant « de temps qu'il plairait à la volonté royale^. » D'un côté les bourgeois, et de l'autre l'évéque et le chapitre de Laon, étaient en instance perpétuelle auprès de la cour du roi, et adressaient requêtes sur requêtes, les premiers pour obtenir une confirmation définitive, les seconds pour faire remettre en vigueur l'ordonnance de Philippe le Bel. Ces derniers réussirent auprès de Charles IV, qui, dès l'année de 8(m avènement, ea 1322^ rendit contre la commune de Laon une ordonnance dont voici quelques articles i
* Histoire du diocèse de Laon , p. 308 et 309.
' Ibid., p. 311.
' Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XII.
«Eu sur ce délibération et conseil, nous statuons et ordonnons , « en vertu de notre autorité royale, qu'en la ville , cité et faubourgs a de Laon, il ne puisse y avoir, à l'avenir,' commune, corps, unia versité, échevinage, maire, jurés, cofire commun, beffiioi, cloche, a sceau, ni aucune autre chose appartenant à Tétat de commune, a De notre certaine science et autorité royale, nous mettons à néant, « dans ladite ville, cité et faubourgs, le susdit état de commune et € tous les droits qui en dépendent, les déclarons annulés à perpéatuité, et imposons perpétuel silence aux citoyens et habitants, Qt présents et à venir, sur toute demande et réclamation relatives aux a dits privilèges de commune, corps, université, mairie, échevinage, a cloche , sceau et coffre commun. Nous statuons en outre qu'ils ne a pourront être ouïs sur ces choses, ni par voie de supplique, ni par « aucune autre, décrétant que toutes lettres qu'ils pourraient avoir « en confirmation des susdits droits sont nulles et de nulle valeur, et « réunissons, pour toujours, à notre prévôté de Laon, la juridiction « qui autrefois appartenait à la commune '. o
Malgré les termes impératifs de cette ordonnance , les bouif[eoîs de Laon ne désespérèrent pas tout à fait de leur cause, et, ne reculant devant aucuii sacrifice , ils entamèrent une négociation d'argent avec les oflSciers du roi. Quoiqu'il eût été décrété qu'ils ne seraient ouïs par aucune voie, leurs offres ne furent point repoussées; mais la partie adverse, admise à plaider contre eux, prolongea cette affaire , qui n'était point encore terminée à la mort de Charles le Bel, arrivée en 4328. La discussion s'engagea de nouveau et plus vivement encore devant son successeur Philippe VI. L'évêque et son chapitre soutenaient que le roi , en sa qualité de défenseur et spécial gardien des églises, devait faire exécuter rigoureusement la sentence rendue contre la commune de Laon , en punition de ses méfaits notoires , détestables et scandaleux. Ils disaient que si l'on ne tenait la main à cet arrêt, beaucoup de maux et griefs pourraient s'ensuivre, et ils ajoutaient que bien des gens dans la ville pensaient que ce ne serait pas profit qu'il y eût commune '. Pour réfuter ces arguments, les fondés de pouvoir de la bourgeoisie remontraient que la sentence rendue en 1294 était sans application, puisque le délit avait été
* Recueil des Ordonnances des rois do France i. XU, p. 465 el suiv. > Ibid.
LETTRE XVllI. . 493
amendé par des réparations de tout genre; que d'ailleurs tous ceux qui l'avaieut commis étaient morts *. Leurs raisons et peut-être leurs q^fres prévalurent. La cour décida que le roi^ a en vertu de a son autorité, avait droit de mettre et d'établir commune en la ville f de Laon, toutes fois qu'il lui plairait et qu'il lui semblerait profi- «r table de le faire. » L'ordonnance rendue à cet égard imposait per» péiuel silence an doyen y à l'évéque et à son chapitre. Mais il ne fallut pas plus de deux ans à l'évoque Albert de Roye pour faire écouter ses réclamations , et convaincre de la bonté de sa cause le même roi qui avait reconnu dans sa plaidoirie contre les bourgeois plus de haine que d*amour de justice ^. Les nouveaux moyens de persuasion employés par ce prélat consistaient en une grosse somme d'argent qui fut remise entre les mains du trésorier de France , le 29 avril de Tannée i330'. Enfin, au commencement de l'année i33iy fut rendue l'ordonnance qui devait abolir, après deux siècles révolus, la commune ou^^atâ; de Laon:
« Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France , savoir faisons à a tous présents et à venir, que comme nous, considérant que la c commune jadis de Laon, pour certains méfaits et excès notoires, «énormes et détestables, avait été ôtée et abattue à toujours par c arrêt de la cour de notre très-cher seigneur et oncle le roi Philippe « le Bel , confirmé et approuvé par nos très-chers seigneurs les rois « Philippe et Charles, dont Dieu ait les âmes; par grande délibéra- « Uon de notre conseil , avons ordonné que jamais commune , corps , c collège, échevinage, maire, jurés ou aucun autre état ou signe à a ce appartenant ne soient institués ou établis à Laon; Nous, con- « sidéré le bon gouvernement qui a été en ladite ville , par nos c gens , depuis que la commune fut abattue et qui est aussi et a « été es autres cités et bonnes villes de notre royaume , esquelles il c n'y a nul état de commune, ni d'échevinage, eu sur ce grande et « mûre délibération et conseil , audit gouvernement avons pourvu et a pourvoyons en la manière qui s'ensuit :
«Le baiily de Yermandois, ou son lieutenant pour lui, connat-
* Beeueil des Ordonnances des rois de Franee, t XII , p. 3 et suiv. ' Ibid.,
* Multam contulit pecaniam... (Gallia chrisUana, t. IX, col. 546.)
49* ^ LETTRE XVill.
a tra de toutes affaires, tant eu assises à Laon que hors d'assises..
a 11 y aura à Laou un prévôt de la cité, à gages, qui exercera pour a je roi la justice haute, moyenne et basse, et dans tous les lieux qui « étaient de la commune, ou de la paix,
fit Le prévôt établira k Laon le maître de tous les métiers.
a Les sommes dont les habitants de Laon auront besoin pour U a défense de leurs pâturages, de leurs droitures et de leurs fran-^ a chises, pour la conservation des puits, des fontaines, et pour le a payement de leurs rentes à vie ou à perpétuité , seront levées par. a six personnes que le prévôt fera élire par le peuple.
« Il n*y aura plus à Laon de tour du befiroi ; et les deux cloches a qui y étaient en seront ôtées et confisquées au roi. Les deux autres « cloches qui sont en la tour de Porte-Martel y resteront, dont lu a grande servira à sonner le couvre-feu au soir, le point du jour au a matin, et le tocsin; et la petite, pour faire assembler le guet '. o
Comme il n'y a guère de révolution sans changement ifi noms pour les édifices publics, une ordonnance postérieure défendit que la tour dont on avait enlevé les deux grosses cloches de la commun^ fût appelée loup du beffroi ^. Il semble qu'on voulût, par là, effacer les souvenirs démocratiques attachés à ces vieux murs d'où partait autrefois le signal qui annonçait aux bourgeois libres l'ouverture de rassemblée populaire ou les dangers de leur cité. Le beffroi ou la grande tour communale bâtie au centre de la ville était un sujet d'orgueil et d'émulation pour les petites républiques du moyen âge. Elles employaient des sommes considérables à la construire et à l'orner, afin qu'aperçue de loin, elle donnât une grande idée de leur puissance. C'était surtout parmi les communes du Midi que régnait cette espèce d'émulation -, elles cherchaient à se surpasser l'une l'autre en magnificence , et quelquefois en bizarrerie , dans la construction de leurs tours. On donnait à ces édifices des noms Âonores et recherchés , comme celui de Miranda ou la Merveille ^\ et il parait que la fameuse tour de Pise doit à une vanité de ce genre son architecture singulière.
1 Recueil des Ordonnances des rois de France, t. II, p. 77 et suiT. > • ... Et défendons que ladite iour soit jamaU appelée beffroi. » (Ibid., t. XII , et préface du t. XI.} ^ Voyez le Recueil des poésies drs Troubadours , publié par M. Raynounrd.
LETTHB ]|IX. in
Sur les eoiumnnes d'Amiens , de Solasons et Àe Seû.
'^isToiRB de U commupei 4'Amiens rpmopte jusqu'à V^' I née 1113, année qui suivit la catastrophe de la révoli^tiofi I de Laon. Û parait que l'exemple de cette dernière ville avait inspiré aux habitants leur premier désir de liberté. I Amiens n'é(ait point à cet égard dans une situation aussi simple que Laon : cette grande et antique cité n'avait pas moins de quatre seigneurs. L'évéque exerçait les droits de la seigneurie sur une partie de la ville , le comte sur une autre , le vîdame sur une troisième , et enfin le châtelain d'une grosse tour, qu'on nommait Te Castillon S prétendait aux mêmes dh)its sur le quartier voisin de sa forteresse. De ces quatre puissances, la plus généralement reconnue, mais la plus faible de fait, était celle de l'évéque, qui, n'ayant point de soldats^ tremblait devant le comte et recevait de ses autres coseï* gneurs des injures qu'il ne pouvait rendre. Par intérêt, sinon par esprit do justice, l'évoque d'Amiens devait donc être favorable à la formation d'une commune, qui, au prix de quelques concessions, loi assurerait un appui contre ses trois rivaux dont elle ébranlerait ou détruirait le pouvoir.
Le hasard voulut que la dignité épiscopale fût alors possédée par un homme d'une vertu exemplaire, d'un esprit aussi éclairé que le comportait son siècle, et plein de zèle pour le bien général. Sans se laisser épouvanter par les terribles scènes qui venaient d'avoir lieu à Laon, l'évoque Geoffroi comprit ce qu'avait de légitime le désir d'indépendance et de garanties pour les personnes et pour les biens. Il céda sans efforts et gratuitement aux requêtes des bourgeois, et concourut avec eux à l'érection d'un gouvememeiit municipal*. Ce gou-
« Pro maro Caftlelllonls , aie eiiim vocatur. (GuiberU de Novigenta, ie ViU sua^ Ub. fil, apud ejusdem opéra ooinU» éd. Dachery, p. 517.)
> Cai epiMopus, nulla vi exuclus, debuUsel pnpstare favorem , prœsertim cum et «MBO eum «rgeret, et eoepiecopl sni eum mtserabile piUiiun et Inraustorum civiun» coDOigluin non lateret. (Ibid-, p* 9fS.)
4(16 LETTRE XÎX.
vemement, composé de vingt-quatre échevins sous la présidence d'un majeur , fut installé sans aucun trouble au milieu de la joie populaire ; et la nouvelle commune promulgua ses lois dans la forme suivante :
a Chacun gardera fidélité à son juré et lui prêtera secours et conseil « en tout ce qui est juste.
« Si quelqu'un viole sciemment les constitutions de la commune a et qu'il en soit convaincu, la commune, si si elle le peut, démolira a sa maison et ne lui permettra point d'habiter dans ses limites jusa qu'à ce qu'il ait donné satisfaction.
a Quiconque aura sciemment reçu dans sa maison un ennemi de a la commune et aura communiqué avec lui, soit en vendant et a achetant, soit en buvant et mangeant, soit en lui prêtant un secours a quelconque, ou lui aura donné aide et conseil contre la commune, a sera coupable de lèse-commune, et, à moins qu'il ne donne prompa tement satisfaction en justice, la commune, si elle le peut, démoa lira sa maison.
a Quiconque aura tenu devant témoin des propos injurieux pour la a commune, si la commune en est informée, et que l'inculpé refuse « de répondre en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa a maison, et ne lui permettra pas d'habiter dans ses limites jusqu'à (( ce qu'il ait donné satisfaction.
(( Si quelqu'un attaque de paroles injurieuses le maire dans l'exer- Cl cice de sa juridiction, sa maison sera démolie, ou il payera rançon a pour sa maison en la miséricorde des juges.
a Que nul n'ait la hardiesse de vexer au passage, dans la banlieue a de la cité, les personnes domiciliées dans la commune , ou les a marchands qui viennent à la ville pour y vendre leurs denrées. Si a quelqu'un ose le faire, il sera réputé violateur de la conunune, et « justice sera faite sur sa personne ou sur ses biens.
a Si un membre de la commune enlève quelque chose à l'un de a ses jurés, il sera sommé par le maire et les échevins de compaa raltre en présence de la commune, et fera réparation suivant l'ar- <x rét des échevins.
(( Si le vol a été commis par quelqu'un qui ne soit pas de la com- 0 mutie, et que cet homme ait refusé de comparaître en justice dans « les limites de la banlieue , la commune, après l'avoir notifié aux
c gens du château où le coupable a son domicile, le saisira, si elle c le peut, lui ou quelque chose qui lui appartienne , et le retiendra c jusqu'à ce qu'il ait fait réparation.
« Quiconque aura blessé avec armes un de ses jurés, à moins qu'il Cl ne se justiBe par témoins et par le serment, perdra le poing ou «payera neuf livres, six pour les fcHlifications de la ville et de la c commune, et trois pour la rançon de «on poing; mais s'il est incac pable de payer , il abandonnera son poing à la miséricorde de la c commune.
« Si un homme, qui n'est pas de la commune, frappe ou blesse « quelqu'un de la commune, et refuse de comparaître en jugement, c la commune, si elle le peut, démolira sa maison; et si elle para vient à le saisir, justice sera faite de lui par- devant le maire et les « écbevins.
c Quiconque aura donné à l'un de ses jurés les noms de serf, ré« « créant, traître ou fripon, payera vingt sous d'amende ^
« Si quelque membre de la commune a sciemment acheté on vendu a quelque objet provenant de pillage, il le perdra et sera tenu de le c restituer aux dépouillés, à moins qu'eux-mêmes ou leurs seigneurs c n'aient forfait en quelque chose contre la commune.
« Dans les limites de la commune, on n'admettra aucun champion a gagé au combat contre Fun de ses membres.
c En toute espèce ide cause, l'accusateur, l'accusé et les témoins c s'expliqueront, s'ils le veulent, par avocat.
« Tous ces droits, ainsi que les ordonnances du maire et de la « commune, n'ont force que de juré à juré : il n'y a pas égalité en c justice entre le juré et le non-juré^. »
La constitution , établie de commun accord par l'évéque et les bourgeois d'Amiens, fut soumise à l'agrément des trois autres seigneurs, comme parties intéressées. Le vidame, le moins puissant des trois, y donna son approbation moyennant garantie pour quelquesuns de ses droits et une bonne rançon pour le reste. Mais le comte
* Qui fero Juratam luum seryum, recredentem, traditorem , ete. — En Tieox français récréant signifie renégat,
> accueil des Ordonnances des rois de Franee , t. XI , p. S6I et suiv. — La charte originale, telie qu'on ]a retrouve dans une charle de PhiJippe-Augusie qui la reproduit, n'a pas moins de cinquante articles. J'ai traduit les plus importants, et j'en -ai înierTerU l'ordre afin d'y mettreplus de suite.
ne voulut entendre à rien ; il dit quMI mairitiendraft jusqu'au demies tous les privilèges de sou titre^ et entraîna dans son parti le chàte» lain de la grosse tour. Dès lors il y eut guerre déclarée entre ce parti et <3elrii de lA cotnibune. Leeooite d'Amiens était Enguérrand de Boves ou de Coucy, père de ce Thomas de Marie qu'on a vti flgul*er dans l'histoii^e de la commune de Laon. Afin de s'assurer tm appui contre ce puissant adversaire, la bourgeoisie d'Amiens eut recours au roi, et par l'entremise de son évoque elle obtint de Louis VI, à prix d'argent, Tapprobation, ou, suivant le style officiel , l'octroi de sa constitution municipale*. Enguerrand de Boves n'en tint nul compte, et, faisant marcher sur la ville tout ce qu'il avait dé chevaliers et d'archers, il entreprit d'en rester maître. Menacés par des forces qui avaient sur eux la supériorité de la discipline, les boui^ geois n'eurent d'auure ressource que de se recommander, comme ceux de Laoïi, au fameux Thomaft de Mftrie, qui alors était en guéire avec son père*.
A Pâide de ce secours, ils parvinrent à chasser le comte dé la ville et à le contraindre de se renfermet* dans la grosse tour, dont le châtelain, nommé Adam, lui ouvrit les portes. Cette tour, qui était d'une telle force qu'on la jugeait imprenable , fut attaquée flvec vigueur; mais un incident Vint tout à coup changer la face des afihtres et ruiner l'espérance de la commune. Enguerrand de Boves, que son âge empêchait de monter à cheval et de prendre part aux fréquentes sorties qui se faisaient contre les bourgeois, ne put supporter; comme il le disait, que des cabaretiers et des bouchet^ se moquassent de sa lourdeur'. La haine qui l'animait contre les bom^geois d'Amiens lui fit sacrifier ses ressentiments contre son fils; ils se réconcilièrent et conclurent ensemble un traité d'alliance contre la commune, le vidAme et l'évèque. Les terres de ce dernier, soit qu'elles lui appartinssent en propre, soit que ce ftissent des domaines de l'Ëglise, commencèrent alors & être dévastées par le pillage et l'incendie.
* Post fUnettum exddii taudunenaiseventum. Ambiant, rege iliectopecuniis, foc^re <!dtnitiuniam. (GaiberU de Novfgento, de Vlta duaiUb. iii^apud ^ii84em opéra
' omnia , éd. Dachery, p. Bis.) .
* Bt Thomsm, quasi amantlorem Buum domlnum, ad communlse llliug uer^mmitA vocàDtes, eonira parentem, ul putalur, fiuuro fliium suBcitarunl. CIbid.)
* Perpendetib intefea IngelfannuB quia sut svi gravitatem caupones et macdlaril irriderenl.(lbid.)
L'impitoyable Thomas de Marie , dès le premier jour qu'il entra en campagne contre ses anciens alliés , tua trente hommes de sa main et brûla plusieurs églises; mais bientôt sa fougue le fit, tomber dans une embuscade où il reçut de graves blessures qui Tobligèrent à quitter les environs d'Amiens et à se tenir en repos chez lui *.
En partant, il laissa ses meilleures troupes dans la tour du Castillon j qui^ bâtie, à ce qu'il parait, à l'un des angles du mur de ville, pouvait être ravitaillée et recevoir garnison par l'extérieur. Les soldats renfermés dans cette forteresse faisaient, de jour et de nuit, dans la ville des sorties meurtrières, massacraient femmes et enfants ; pillaient et brûlaient à plaisir. Dépourvus des moyens de conduire un siège, les bourgeois ne pouvaient opposer à ces agressions qu'une résistance purement passive'. Le découragement les gagna; et à la vue de tout ce qu'ils souffiraient, l'évéque Geoffroi , qui les aimait, fut saisi d'une vive affliction ; il désespéra de la cause à laquelle il s'était lié , et sentit même s'ébranler la confiance qu'il avait dans la bonté de ses intentions. Cédant aux clameurs des gens de son ordre, qui Taccusaient d'avoir excité des troubles qu'il était incapable d'apaiser *, il se suspendit lui-même des fonctions épiscopales. Il ren-^ voya à l'évéque de Reims son bftton et son anneau , et se retira d'abord au monastère de Cluny , ensuite à la Grande-Chartreuse , près de Grenoble^. Il n'en revint qu'à la sommation de l'archevêque de Reims, et lorsque Louis le- Gros , déterminé par les plaintes du clergé à faire la guerre à Thomas de Marie, marcha en personne sur Crécy et sur Nogent, et rendit ainsi quelque espérance aux ennemis, de ce terrible baron*.
Cette guerre présentait de singuliers contrastes : d'un côté, le sire de Marie, ennemi de la comn^ine d'Amiens , était ami de celle dé Laon, dont les membres les plus compromis s'étaient réfugiés sur ses terres; de l'autre, le roi, en s'avançant contre ce seigneur, venait
■ Tboma {iUque ad lua tnuislato, et ex vulnere pnelibato jam impotenter agenle. (GuU)erU de Novigeoto, de Viia tua, lil). lu, apudiciiufldem opéra omnia^ed. Dachery, p. SI6.)
' Beferri non possunt ab aliquo, ne ab eis quidem quorum pars periclitabalur, fact» neoes de burgensibus per turrenfles, cum anie obsidionem, tum postea crebrioret. HoUus enim apud urbanot acius erat , sed paasio sola. ( Ibid.)
^ Turbam moverat quam aedare non poterat. ( Ibid.)
* ArehiepiMopo remensi anoulum sandaUaque remisit, et se in exilium iturum numquaroque deinceps episcopum fulurum, utrobique mandaviU ( Ibid.) *
^ Voyez plus haut , Lettre xvii.
par le fait sauver la première de ces communes et accabler la se* conde. Après la soumission d^ Thomas de Marie, Louis le Gros dirigea ses forces contre Enguerrand de Boves, comme allié et complice de son fils. Son entrée dans Amiens ranima le courage et les espé. rances populaires. L'évéque, associé de cœur aux intérêts et aux passions de la multitude y le dimanche des Rameaux de l'année 1145, prêcha, devant le roi et tout le peuple assemblé, un sermon sur les événements du jour. Il prononça de grandes invectives et tous les anathèmes de rjËcriture Sainte contre la garnison de la grosse tour, promettant de la part (le Dieu le royaume du ciel à quiconque périrait à l'attaque de cette forteresse ^ 11 fut décidé que les soldats royaux, réunis aux mieux armé^ d'entre les bourgeois, et conduits par le roi en personne , livreraient un assaut général. L'évéqué se rendit nupieds au tombeau de saint Acheul , et y pria avec ferveur pour le succès de l'entreprise*. Au jour fixé, les ingénieurs du roi firent avancer contre le Castillon plusieurs des machines au moyen desquelles on s'approchait alors des places fortes : c'étaient des tours de bois chargées de combattants et garnies de ponts^levis qu'on abaissait contre les parapets de la muraille. Malgré la discipline des troupes royales et le dévouement de la bourgeoisie, la grosse tour du Castillon garda sa réputation d'imprenable. Les assaillants furent repoussés; leurs machines furent démontées par les pierriers qui tiraient dessus. Beaucoup de soldats et de bourgeois périrent, soit au pied des murailles, soit sur les tours dressées pour l'attaque, et le roi lui-même fut blessé à la poitrine d'une flèche qui traversa son haubert*.
Louis VI qui, en obligeant Thomas de Merle à rester en repos et à se faire absoudre par l'Eglise, avait accompli l'objet de son expédition, ne jugea pas à propos de s'exposer aux dangers et aux fatigues d'un nouvel assaut. Il partit laissant quelques troupes qui, avec la coopération des bourgeois, tournèrent en blocus le siège de la grosse
* Spondens régna CGeloram^his qui turrim exupgnando perierint. (GuiberU de Novigento, de Vite lua, lib. lu, apud ^usdetn opéra omnia, éd. Dachery,p. 517.)
* EpiscopuB... nudipes ad S. Aceolum , non tune pro hoe exaudiendus ablerat. (Ibid.)
s MIssiH ex tormentolnpidihus, utrasque (machinas) confregcrunt. Et fervente Jnctti miflsilium, quater vicenis, ut relatum est, vulneratis, etiam regem jaculo in pectore loricalo lœsiTunL.. Al mililefl qui de niachinls pendebanl, obruise videntes, fugani ineunt, iftc mora cœleri...(1bid.)
f LETTRE XIX. 204
tour^. Ce fat seulement au bout de deux ans que les assiégi^s rendirent le Castillony qui fut aussitôt démoli et rasé. L'évéque Geoffroi ne démentit point son caractère d'ami des libertés du peuple* Il avait encouru le blâme des adversaires des communes y qui étaient nombreux parmi la noblesse et le clergé ; mais ses mœurs étaient si pures y et son zèle religieux si éclatant , qu'après sa mort TÉglise l'honora du nom de saint. Si le mérite d'avoir fondé une commune ne lui fut pas compté, il y a sept siècles , parmi ceux qui lui valurent ce titre, c'est à nous de l'y ajouter comme un motif de plus pour vénérer sa mémoire.
Pendant que ces événements 3e passaient , et que la commune d'Amiens luttait avec tant de peines contre ses anciens seigneurs, la ville de Soissons s'affranchit et se constitua en commune, sans qu'elle eût besoin pour cela d'entrer en rébellion ouverte. L'évéque et le comte, intimidés par les exemples de violence et d'obstination que venaient de donner deux villes voisines, consentirent, pour le maintien de la paix, à l'établissement d'un gouvernement municipal, sauf à disputer ensuite sur l'étendue des privilèges qi^e s'attribuerait ce gouvernement. Voici les principaux articles de la charte, qui, avec l'approbation du roi , ei pour la paix du pays y établissait, dans la ville de Soissons, une commune, entre tous les hommes possédant une maison ou un terrain, soit dans la ville, soit dans les faubourgs ^.
c Tous les hommes habitaftt dans l'enceinte des murs de la ville c de Soissons et en dehors dans le faubourg , sur quelque seigneurie c qu'ils demeurent , jureront la commune : si quelqu'un s'y refuse 9 c ceux qui l'auront jurée feront justice de sa maison et de son c argent.
a Dans les limites de la commune , tous les hommes s'^aideront c mutuellement, selon leur pouvoir, et ne souffriront en nulle mac nière que qui que ce soit enlève quelque chose ou fasse payer des c tailles à l'un d'entre eux.
• Vident... rex inexpagnabllem locom, eeisit; oMderl Jubem dom ftme coaet M redderent ( tiuiberli de Novigento , de VIU sua , lib. m, apud ejuadem opéra oinnia , éd. Daehery , p. 5i7. )
* Gontiglt ob pacem palris nos in ciTitate Soeeslonensl oommuniam consUtuine de boniinibus illis qui ea die domum aut plateam habetmnt inft-a terminos arbis et suburbiorum cgiu, eiaque quœdam grnvamiiia dlmiglmus quae a dominis suis patiebantur : unde etipeis chartam Tecimus. (Charta Ludovici VI, apud scrfpl. rer. gallic et fnndeL, t. XIV, p. lxxii pnefalionis.)
a Quand la cloche sonnera pour assembler la commune , siM]ueltt qu'un ne se rend pas à l'assemblée , il payera douze deniers d'ac mende.
a Si quelqu'un de la commune a forfait en quelque chose et refuse a de donner satisfaction devant les jiirés, les hommes de la corn- « mune en feront justice.
Qt Les membres de cette commune prendront pour épouses les 41 femmes qu'ils voudront , après en avoir demandé la permission aux « Seigneurs dont ils relèvent; mais, si les seigneurs s'y refusaient, et « que , sans Taveu du sien, quelqu'un prît une femme relevant d*une «t autre seigneurie , l'amende qu'il payerait dans ce cas , sur la plainte « de son seigneur, serait de cinq sols seulement.
a Si Im étranger apporte son pain et son vin dans la ville pour et les y mettre en sûreté , et qu'ensuite un différend survienne entre « son seigneur et les hommes de cette commune , il aura quinze jours û pour vendre Son pain et son vin dans la ville et emporter l'argent, « à moins qu'il n'ait forfait ou ne soit complice de quelque forfaiture.
a Si l'évéque de Soissons amène par mégarde dans (la ville un a homme qui ail forfait envers un membre de cette commune , après « qu'on lui aura remontré que c'est l'un (les ennemis de la commune, 4 il pourra l'emmener cette fois , mais ne le ramènera en aucune a manière, si ce n'est avec l'aveu de ceux qui ont charge de maina tenir la commune.
a Toute forfaiture , hormis l'infraction de commune et la vieille a haine, sera punie d'une amende de cinq sous^ »
Si la promulgation de cette nouvelle loi eut lieu sans éprouver d'obstacle , lorsqu'il s'agit de l'exécuter les embarras commencèrent. Tous les intérêts qu'elle froissait se soulevèrent en même temps contre elle. Les seigneurs laïques s'irritèrent de ne plus recevoir que cinq sous d'amende pour toute espèce de délit. Ceux dont les terres étaient voisines des limites de la commune se plaignirent de ce que leurs serfs, enhardis par l'exemple et les encouragements des bourgeois, redisaient ou ajournaient le payement du cens et des tailles.
1 La charte originale s'est perdue ; mais on en retrouve tout te disposiUf dans une charte de conflrmaUon donnée par Philippe-Auguste. Plusieurs articles sont empruntés à la charte de Beauvais; Je lésai supprimés, et j'ai interverti l'ordre des autres. Voyez le. Recueil dos Ordonnances des rois de France, t. Il , p. 219.
D'autres ne voulaient pas se contenter de l'arfaende fixée jpour le mariage d'un membre de la ôommilne avec Une femkne étrangère y et réclamaient, comme leur appartenant de corps et de biens, les femmes qui avaient passé de leurs seigtieuries dans la commune.' Quelques-uns revendiquaient au même titre les habitants de leurs terres qui étaient allés , sans leur aveu , s'établir à Soissons. tt y en avait qtri accusaient la commune de leur faire violence ^ en le^ empêchant de saisir les hieubles de cent qui aVàient commis des forfài-* tures od qui n'exécutaient point les corvées. Ou imputait à crime aux bourgeois de lever un droit de péage ou d'entrepôt suf les matchandises et les denrées qui entraient dans la ville. Enfin l'évêque reprochait à la commune de s'être approprié son promenoir pour y tenir les assemblées délibérantes, et d^aVoir transformé en prison publique la grande salle de son palais * .
Tous ces griefs adressés à plusieurs reprises à Louis le Gros dans tes vingt années qui suivirent rétablissement dé la commune, le déterminèrent à y faire droit. En 1130, il cita devant sa cour, tenue à 8aint*Germain-en-Laye , le maire et les jurés de Soissons. L'évêque de laviUe, appelé Joscelin, y comparut, comme partie adverse, en son nom et au nom des autres plaignants. La cour décida que la commune avait usurpé sur les seigneurs, tatit de la ville que de la banlieue, des droits qui ne lui appartenaient point, qu'elle avait grandement outre-passé la teneur de sa charte, et qu'il lui serait etijoint de s'y renfermer à l'avenir. LeS magistrats furent sommés de jurer en présence du roi qu'ils obéiraient à cette sentence , et le sénéchal du royaume alla recevoir le serment de toute la commune. Dïins Cet accord fbrcé, il n'y eut qu'une seule victime , ce fut un nommé Simon que la cour du roi ordonna d'etpiilser de la ville, comme agitateur du peuple*.
La charte de la commune de Soissons devint celle de plusieurs villes , non-seulement en Picardie , mais en Ghtunpagne et jusqu'en Bourgogne. Dans Tannée 1146, les bourgeois de Sens ayant formé
1 Taillas et corvadas... vioIenUam dominis terrarum Inferenie communia, t)er8oïven) negligebaDt.. In pervaturia epiecopi et infra domos ejus conventus suos.faciebat, et in magna curia captos buos, nolente episcopo incarcerabat (CliartaLudovicI VI,apji<i script rer. gallie. et francic ,t. XIV, p. lxxiii prsfationis.)
' Qoc tamen pro paee utriuaque conceasum est, quod Simonq de comniunia cjecio, qol toUuB mali exUteral... (Ibid. )
entre eux une association de défense mutuelle , Tadoptèrent avec Fagrément du roi Louis VIL Mais ^ peine le gouvernement communal fut-il établi à Sens, que le clergé des églises, et surtout les religieux de Saînt-Pierre-le-Vif , élevèrent un cri d* alarme sur l'abolition de leurs justices. Le pape Eugène ni , chassé de Rome, venait de passer en Trance , et le roi Pavait reçu à Dijon avec toute sorte de respects. Ce fut à lui que les clercs de Sens adressèrent leur réclamation par l'entremise d'Herbert, abbé de Saint-Pierre-le-Vif. Cette ambassade eut un plein succès; et le roi , à la requête du pape, (ordonna que la nouvelle commune fût incontinent dissoute ^
Pendant que cet ordre s'exécutait dans toute sa rigueur, l'abbé Herbert revint dans la ville jouir des remerciments de son ordre et se préparer pour'le voyage à la Terre-Sainte , où il devait suivre le roi* Son arrivée, dans de telles circonstances , exaspéra les esprits au point qu'un rassemblement de bourgeois armés se forma aussitôt pour attaquer l'abbaye de Saint-Pierre. Ils enfoncèrent les portes et massacrèrent l'abbé, ainsi que son neveu, jeune chevalier plein de courage, qui périt en essayant de le défendre. Ce crime, excité par la frénésie du désespoir, fut puni avec une grande rigueur. Des troupes envoyées par le roi investirent la ville de Sens, et arrêtèrent en grand nombre les auteurs et les complices de l'émeute; plusieurs furent mis à mort sans forme de procès, et par une sorte de raffinement on les fit monter au haut de la tour de Saint-Pierre , d'où ils furent précipités; les autres, enunenés et jugés à Paris, eurent la tête tranchée par la main du bourreau '.
Il y avait trop de vie dans l'institution des communes , pour que celle de Sens pérît par ce seul échec. Elle se rétablit spontanément sous le règne de Philippe-Auguste, qui la toléra d'abord et, plus tard, la sanctionna par un acte solennel. Celte confirmation définitive eut lieu en 1189, c'est-à-dire après quarante-trois ans, durant lesquels, si l'on en juge par le préambule de la charte royale, la guerre n'avait point cessé entre les bourgeois et le clergé de la ville.
* Destrucla est Senonum communia ab Eugenlo papa roroano et a Ludovico rege Francorum. per deprecationcm Herberti abbatis S. Petri-Vivi. (Chron. S. Petri-Vivi senon., apud script, rer. gallic. et rrancic, t. XII, p. i84.)
' Ob ci^us ultionem rex quosdam... iliorum de turre senonensi prscipitari fecit, quosdam aulem Parisiis dctruncari. (Bist. régis Ludovici VU, apud script rer. gallic. et francic, t Xll,p. 196.)
c DaD8 Ilntention de conserver la paix dorénavant, nous avons oca troyé que, sauf notre fidélité, une commune fût établie à Sens, c Elle sera jugée par tous ceux qui habitent soit dans l'enceinte des c murs, soit dans le faubourg, et par ceux qui entreront dans la « conamune, à Texception des hommes et des femmes que nous « avons rendus à l'archevêque , aux églises et aux clercs de «Sens^.. »
L'existence de la commune de Soissons, malgré la haute réputation de sa charte municipale , fut peu tranquille et assez malheureuse. Son histoire n'est qu'une série de querelles entre la magistrature bourgeoise et les dignitaires des églises et du chapitre épiscopal. Ces derniers étaient sans cesse en réclamation auprès du roi, et menaçaient de suspendre la célébration des offices, soit parce que la commune usurpait leur juridiction, soit parce qu'elle leur déniait justice. Une fois, c'était un prévenu arrêté par la commune dans une maison bâtie sur l'emplacement d'un ancien cloître; une autre fois, c'était un clerc turbulent emprisonné au beffroi, malgré les franchises de son ordre. Tantôt les bouigeois avaient maltraité ou injurié des membres ou des officiers du chapitre; tantôt ils avaient refusé de les secourir contre ceux qui les maltraitaient , et n'avaient point voulu sonner la cloche ni crier dans les rues baye! baye! comme il était d'usage en cas de mêlées. Sur toutes ces plaintes, portées, dans la dernière «moitié du xni* siècle, devant le parlemen de Paris, le clergé eut gain de cause, et la commune fut condamnée à payer non-seulement de fortes amendes envers le roi et les églises, mais encore tous les dépens des procès intentés contre elle ^. Cè^ frais et ces amendes s'accumulèrent tellement , que la ville se trouva chargée d'une dette qu'elle était hors d'état de payer sans ruiner les bourgeois par des impôts énormes. Dans cette extrémité, les habitants , ne sachant plus que faire, proposèrent au roi Charles IV de lui vendre l'abolition de leur commune et de se soumettre au régime prévôtal , à condition que la dette publique tomberait à la charge du roi. tlette proposition fut agréée et le traité conclu en l'année iSffî :
c Charles, par la grftce de Dieu, etc., faisons savoir à tous, pré-
* RecneU des Ordonnances des rois de Franee, t. XI , p. M9. ' Hist. de Soisson*, par Gaiide Dormay, t II , p 300 et suiv.
iO$ LETTRE Xf^X.
a saols et k VfYûri qiie, coinme nous, ftymi teçn ()e lii qmnmmita àç « Soissons suppUoatioQS des bourgeois et habitants 4'iUeC| pour ceit a tà1o^8 causes tendantes aux Qiis qii'ils fussent ci-appès gouvernés ^ 0 perpétuité » en prévôté en notre nom, par un prévôt que pons y a établirons déscHrmais y sans qu'ils aient maire ni jurés en la comr d mupe^ noiis, k la supplicatiop desdits habitants^ la connpune avec (X les juridictions, droitures et émoluments, avons reçu et recevons dès a maintenant pm* la teneur de ces présentes lettres, et gouvernerons a en notre nom dorénavant par ^jn prévôt que nous y députerons; a et voilions que )e prévôt qui de par nous ser^ député en ladite ville n pour la gouverner fin notre pom, gouverne en prévôté les habir 4 tantSy aux loi§ et coutumes, avec les libertés et franchises qu'ils a avaient au temps qu'ils étaient gouvernés en commune, excepté « que dorénavant maire ni jurés n'y seront mjs ni établis ^ » . Ce passage de l'état 4e commune à un régime analogue en beaucoup de points à l'administration actuelle des villes de France* n'eut pas lieu saps regret du passé, sans que les bourgeois de Soisspns jetassent un regard ep arrière sur {e temps où ils avaient une existepca par eux-mêmes, une b^ppière, un trésor, UP sceau, un beffroi, une juridiction, des Sections et des assemblées publiques» Déchargés du poids de leur dette , ils ne sentirent plus que l'humiliation d'avoir perdu leurs vieilles lois et leurs libertés héréditaires» Aussi I pioins de dix ans après leur abdication entre les maips de Charles le Bel, ils entamèrent avec son successeur, Philippe de Valois , de nouvelles négociations pour obtenir qu'on leur rendît tout ce qu'ils avaient aliéné. Leurs députés remontrèrent « que , n'y c ayant point de corps de ville à Soissons, personne p'y prenait soip «des affaires publiques, et que, toutes choses étant négligées , op « Rêvait s'attendre à une perte totale des édifices et du revenu; que « d'ailleurs il était pitoyable qu'une si noble et antique cité fût non- % seulement inférieure aux autres ep droits et en privilèges j mais « encore privée de tpuf ce qu'elle avait conservé de son anciep % état ^. p Le roi écouta ces doléances, mais ne consentit point au rétablissement de la commune telle qu'elle avait été fondée au
' * Betiuell des Ordonnances des rois de Ffanoe, t. XI, p. soo. > ÈcrUeufSSS.
* Histoire de Soissons , par Uoripay, t. II , p. 3)6.
xu* siècle , dans l'Age d or des libertés bourgeoises. Il maintint daps. la ville de Soissons le gouvernement en son nom et l'ofOce de prévôt royal ; seulement il permit aux bourgeois d'élire chaque année quatre personnes qui, sous le titre d'échevins, assisteraient le prévôt dan4 sa justice et prendraient soin des affaires municipales*.
La commune d'Amiens eut de plus longs jours; elle ne perdit que lentement et une à une ses anciennes prérogatives. Suspendue par ordonnance de Philippe lY, elle fut rétablie par le même roi en l'année 1907, et, selon toute probabilité, ce fut sa grande richesse qui la sauva. Dès lors , elle parcourut en paix le cercle entier de la destinée des vieilles constitutions municipales. L'élection du mayeur et des vingt-quatre écbevins subsista jusqu'en l'année 1597, où un édit du roi Henri lY réduisit à la fois le nombre et les privilèges de ces magistrats populaires. Les anciens droits des comtés, dont la commune avait hérité, lui furent enlevés avec la plus grande partie de ses revenus ; et la juridiction de Téchevinage fut bornée au petit criminel y aux disputes entre bourgeois, aux procès concernant la police des rues, les métiers, le service du guet et le logement des gens de guerre '.
Toutefois, dans les cérémonies publiques, les insignes de la haute justice , du droit de vie et de moi't continuèrent d'accompagner , comme dans ^'ancien temps , le maire et les échevins d'Amiens. Ces attributs d'une puissance qui n'était plus consistaient en deux glaives d'une forme antique , portés è la main par deux officiers de ville , qu'on désignait, à cause de leur emploi, par le terme provincial d'espadrons '. Une coutume semblable régnait dans presque toutes les grandes communes. On montre aujourd'hui à Toulouse, dans la salle gothiqfie où délibéraient les capitouls, le large sabf*e qui jadis fut^ pour ces magistrats, l'équivalent des haches consulaires. C'est un cimeterre échancré vers la pointe, à poignée d'acier, sans garde, et d'un aspect vraiment imposant. La croyance populaire veut que cet instrument ait été fabriqué exprès pour le supplice du maréchal de Montmorency, en Tannée 1632; mais quiconque l'examine avec un peu d'attention reconnaît que c'est une arme de parade, incapable d'à-
1 Hisloire de Soiascns, par Donnay, t. II, p. 310. ,
' ' Hiit. d'Amiens , par le père Paire , 1. 1 , p. 60 et euiy. • • Ibrd.
voir jamais tranché une tête, à cause d'un cordon en saillie qui garnit et décore le dos de la lame. Ainsi les traditions s'interrompent et succèdent Tune à l'autre. Une nouvelle célébrité, de nouveaux noms s'attachent faussement aux mêmes objets^ et il faut que l'historien , démêlant cette confusion, se prononce contre la voix publique et lui fasse avouer Terreur.
Histoire de la oomimuie de Reins.
A ville de Reims , célèbre dès les temps les plus reculés j par sa grandeur et son importance , fut , parmi les cités I du nord de la Gaule, celle qui conserva le mieux, après la conquête franke, l'organisation municipale qu'elle avait I reçue des Romaias. C'était, durant le moyen âge, une tradition populaire à Reims que le privilège d'être jugé par des magistrats de leur choix remontait, pour les habitants de cette ville ^ jusqu'à une époque antérieure à saiut Rémi, qui convertit et baptisa Tarmée des Franks. Cette vieille institution n'avait pu, sans s'altérer beaucoup, traverser un si long espace de temps; tes magistrats municipaux, réduits quant au nombre, avaient perdu leurs attributions politiques ; il ne leur était demeuré que le droit de justice dans les causes qui n'entraînaient pas de peine capitale. Enfin, au lieu de l'ancien titre collectif de curies que leur donnaient les lois romaines, ils avaient reçu, sous la seconde race , un nom germanique, celui de skepene ou juges, devenu scabini dans le latin des actes officiels, et dont s'est formé le mot échevins dans le dialecte roman du nord.
Le pouvoir, dont les empiétements successifs diminuèrent, à Reims, les prérogatives des magistrats civils élus par les citoyens, fut celui des archevêques. D'abord magistrats eux-mêmes et défenseurs de la cité * , ils transformèrent, à la longue, cet office de patro-
1 Voyez, sur l'office de défenseur (defensor) dans les villes romaines, et sur les poo- TOirs municipaux alirlbués aux évêques, les Essais de M..Guizot sur rUistoire de France; premier Essai.
nage légal en une domination absolue, comme celle des seigneurs féodaux. A mesure que ce changement se prononça, la justice municipale ou Véchevinagey seule garantie des citoyens contre la puissance des archevêques, entra en lutte avec eux et avec leurs officiers de police administrative ou judiciaire. Cette longue querelle est obscure et de peu d'importance jusqu'à Tépoque où le mouvement imprimé par la révolution communale se fit sentir dans le voisinage de Reims, à Noyon, à Beauvais, à Laon, à Amiens et à Soissons. L'exemple de ces villes inspira aux citoyens de Reims de nouvelles idées politiques et un plus haut degré d'énergie. Ils résolurent de reconstituer, par un effort commun , et de rendre, à l'avenir, inattaquables les garanties de liberté dont les débris s'étaient conservés chez eux pendant plusieurs siècles *.
Ce fut dans l'année ii38 , dix ans après la promulgation de la charte de Laon, qu'une association polilique se forma, pour la première fois , parmi la bourgeoisie de Reims. Cette association prit le nom de compagnie, alors synonyme de celui de commune. La vacance du siège épiscopal , causée par la mort de l'archevêque Renaud, avait facilité ^ce mouvement, sur lequel il reste trop peu de détails. Tout ce qu'apprennent les courtes notes éparses dans les anciens registres des églises, c'est que les bourgeois se conjurèrent pour établir une république. Par ce mot, Ton n'entendait point désigner une tentative différente de celle qu'avaient faite, avec plus ou moins de succès, les habitants des villes voisines. A Reims , on ne connaissait pas mieux qu'ailleurs et Ton ne regrettait pas davantage les formes de gouvernement de l'antiquité ; mais sans rapporter ce qu'ils voulaient établir à aucune théorie politique, les conjurés aspiraient à s'organiser en société indépendante non de l'autorité spirituelle, mais de la puissance temporelle des archevêques.
Durant la vacance du siège de Reims, l'église métropolitaine était sons le patronage du roi , qui en percevait les revenus et en exerçait la seigneurie. Louis VII, qui régnait alors depuis près d'un an, était en querelle avec le pape Innocent II , et leur mésintelligence retardait l'élection d'un nouvel archevêque. Cette circonstance diminua beaucoup les obstacles que les bourgeois de Reims devaient
« Harlot, MetropoliB Remensis Hist. , t. II , p. 397.
rencontrer dans rétablissement de leur commune. Le roi n'avait aucun intérêt à dissoudre cette association et à les ramener malgré eux sous la dépends^nce de l'Église. Tout l'espoir du chapitre métropolitain , pour le rétablissement de ses droits seigneuris^ux , était dans une prompte élection j acte qui ne pouvait s'accomplir sans le congé du pape et l'agrément du roi. Bernard, fondateur et premier ^bbé du monastère de Clairvaux près de Bar-snr-Aube , homme que rÉglise vénère aujourd'hui comme saint, et qui, de son temps, jouissait d'un immense crédit, à cause de son zèle religieux, de son éloquence et de son activité politique , s'entremit dans cette affaire, et écrivit soit au roi, soit au pape, un grand nombre de lettres, dont je ne citerai que la suivante :
a A son très-aimé père et seigneur Innocent, souverain pontife, le a frère Bernard de Clairvaux, appelé abbé, ce qui est peu de chose.
a L'Église de Reims tombe à sa perte ; une cité glorieuse est 0 livrée aux opprobres : elle crie à ceux qui passent par le chemin 0 qu'il n'y a pas de douleur semblable à sa douleur, car au dehors « est la guerre , au dedans la crainte , et de plus , au dedans la a guerre, car ses fils combattent contre elle, et elle n'a pas de père (( qui puisse la délivrer. Son unique espérance est dans Innocent , a qui essuiera les larmes de ses joues. Mais jusqu'à quand, Seigneur, (c tarderez--vous à étendre sur elle le bouclier de votre protection 1 a Jusqu'à quand sera-t-elle foulée aux pieds et ne trouvera-t-elle a personne qui la relève? Voici que le roi s'est humilié, et que sa 9 colère contre vous s'est apaisée : que reste-t-il donc, sinon que a la main apostolique vienne soutenir l'aflligée, apportant des soins «et un appareil pour ses blessures? La première chose à faire « a c'est de presser l'élection , de crainte que l'insolence du peuple a rémois ne ruine le peu qui subsiste encore, à moins qu'on ne «résiste, le bras levé, à sa fureur. Si l'élection était solennisée « avec les cérémonies d'usage, nous avons confiance que, dans tout a le reste, le Seigneur nous donnerait faveur et succès \ »
La cour de Rome commençait à prendre l'alarme sur les progrès de celte révolution communale, qui, gagnant l'une après l'autre les villes épiscopales, tendait à ruiner partout la puissance temporelle
t EpisL S. Bemardi, apud ficript. rer. giillic. el francic., t. XV, p. 394, in nota c,'ad cale. pafr.
des évèques. Aussi le pape mit-il en ouhK ses grje^ contre le roi de France y pour ne plus songer qu'à l'Église de Reims et au péril dont elle était menacée \ Afin d'engager Louis le Jeune ^ détruire ce qu'avaient fait les bourgeois , et à les châtier de leur rébellion, il lui adressa une lettre pleine de paroles affectueuses et qui se ter-* minait de la manière suivante : <n Puisque Dieu a voulu que tu fusses « élu et sacré roi pour défendre son épouse , c'est-à-dire la sainte a Église rachetée de son propre sang, et maintenir ses libertés sans d atteinte, nous te mandons par cette lettre apostolique et t'enjoi- « gnons, pour la rémission de tes péchés, de dissiper par ta puis- « sance royale les coupables associations des Rémois , qu'ils nomc ment compagnies, et dQ ramener tant l'église que la ville en l'état a et liberté où elles étaient au temps de ton père d'excellente mé* « moire *. »
Selon toute probabilité, cette lettre arriva trop tard , et trouva la commune de Reims déjà légitimée, en quelque sorte, par le consentement du roi. Ce fut en l'année 1139 que Louis VU fit sceller ^e son grand sceau une charte par laquelle il accordait aux habitants de Reims la constitution municipale de Laon : a Acquiesçant à c votre humble requête et à vos supplications, nous vous avons a octroyé une commune sur le modèle de la commune de L||pn, sauf c le droit et les coutumes de l'archevêché et des antres églises '... » Ces réserves, énoncées en termes vagues et qui ne fixaient point d'une manière précise les bornes où devait s'arrêter li| puissance bourgeoise, ne pouvaient manquer de produire bientôt de nouvielles disputes et de nouveaux troubles. La passion d'indépendance qni animait les habitants de la cité de Reims, c'es^à-dire de la partie de la ville renfermée dans l'enceinte des murs , avait gagné ceux des quartiers extérieurs et de quelques paroisses rurales. Ces gens, vassaux ou serfs de corps, soit du chapitre métropolitain, soit de l'abbaye de Saint-Remy, soit des autres églises, désiraient entrer dans
■ Bpisl. Innoceoti II papœ, apud scripl. rer. gallic. et francic. , t. XV, p. 394.
« IbW.
* Cette phrase est extraite dHine lettre écrite par Louis YII postérieuremerrt à la rédaction de la charte de commune qui ne s'est point conservée jusqu'à nous. Y. EpltL Ludoviei VII ad majoremei communiam Rctnensem, apudseripl. rer, gallic. et francic.^ t. XVI, p. 5.— Les douze éclit^vins qui existaient à Reims depuis uu temps immémorial, devinrent alors le gouvernement de la commune, et ainsi la constitution municipale ■e composa de deux éléments : l'un traditionnel, et l'autre révolutionnaire.
la commune y c'est-à-dire obtenir pour eux-mêmes les franchises garanties par la charte royale. Mais le chapitre et les églises soutenaient que la concession du roi n'avait de valeur que pour les habitants de la cité; et ces derniers, pensant que leur commune gagnerait en force si elle devenait plus nombreuse , travaillaient y de tout leur, pouvoir, à étendre sa juridiction hors des murs. De là naquirent beaucoup de . débats et une seconde guerre civile entre les partisans des libertés bourgeoises et ceux de la seigneurie épiscopale.
Les chefs du parti populaire se nommaient Aubri et Simon -, malheureusement les documents originaux ne fournissent aucun détail sur leur compte , si ce n'est qu'ils avaient avec eux un prêtre condamné par les tribunaux ecclésiastiques, auquel ils firent célébrer la messe , un jour de la Toussaint , dans Téglise Saint-Symphorien *. Cette messe, qui fut regardée par le clergé comme un acte de sacrilège, et à cause de laquelle l'église fut de nouveau consacrée, eut lieu , probablement, à l'ouverture d'une assemblée générale de tous les membres de la commune. La cloche de Saint-Symphorien servait à Reims de beffroi communal; et cette circonstance semble prouver que le grand conseil des bourgeois tenait ses séances dans l'église même. D'autres villes offraient , à la même époque, l'exemple de co^ usage introduit par nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à couvert une assemblée nombreuse. Aussi , l'un des moyens que la puissance ecclésiastique employait pour gêner Texercice du droit de commune était de faire défense de se réunir dans les églises pour un autre motif que la prière et de sonner les cloches à une autre heure que celle des offices^.
Les différents corps du clergé de Reims, alarmés des progrès rapides que l'esprit d'insurrection faisait hors des murs de la ville , adressèrent de grandes plaintes à cet égard aux évêques suffragants du diocèse, aux légats du saint-siége et au roi. La commune n'avait encore qu'une seule année d'existence ; mais l'ardeur et l'opiniâtreté de ses membres en rendaient la destruction impossible sans beaucoup de violence et une grande effusion de sang. I-ouis VII n'essaya point
• Necrotog. S. Syrophoriani, apud script, rer. gallic. et franclc, l. XVI, p. 5 , in nota a ad cale. pag.
> Confirmation par Louis VI des règlements faits pour la commune de Saint- Riquîer; Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 184.
de revenir sur ce qu'il avait accordé; mais il adressa au maire et à toute la commune de Reims une lettre où il se plaignait qu'on eût excédé les bornes posées par la charte de Laon : a Prétendant , a disait-il y que le droit des églises n'est point un droit , et que les a coutumes établies en leur faveur, dès les temps anciens , ne sont a pas des coutumes , vous envahissez par violence les prérogatives et « les possessions des églises, a Le roi enjoignait aux magistrats et aux bow^eoisde laisser en paix toutes les églises, et spécialement celles de la Bienheureuse Marie et de Saint-Remi, les avertissant que si, à l'avenir, ces églises lui criaient merci, il ne voudrait ni ne pourrait leur dénier justice *. Cette lettre, conçue en termes vagues et assez doux, ne fut suivie d'aucun effet. Menacée par la ligue de tous les petits seigneurs ecclésiastiques qui l'entouraient , la commune avait besoin d'envahir sur eux pour n'être point écrasée; les bourgeois le sentaient, et ce sentiment les poussait à l'obstination et à l'audace, quelque péril qu'il y eût pour eux. Les plaintes réitérées du clergé contraignirent donc bientôt le roi d'adresser aux habitants de Reims un avertissement plus sévère :
a Au maire et à la commune de Reims, Louis, par la grâce de « Dieu, roi des Français et duc des Aquitains, salut et faveur.
c n nous est très-pénible de voir que vous faites ce qu'aucune c autre conunune n'a osé faire. Vous excédez en tout point les a bornes de la commune de Laon qui vous a été donnée pour mo- « dèle, et ce que nommément nous vous avons défendu, savoir, de 8 faire entrer dans votre commune les quartiers et les villages du «dehors, vous le faites, avec audace et assurance. Les revenus « coutumiers des églises, possédés par elles depuis plusieurs siècles, « ou vous les leur enlevez vous-mêmes, ou vous défendez aux sujets « de les payer par l'autorité de votre commune. Vous détruisez a entièrement ou vous diminuez les libertés, coutumes et justices c appartenant aux églises de Reims, et spécialement celles des chaa noines de l'église de Sainte-Marie, qui maintenant est en notre a main, et n'a d'autre défenseur que nous. En outre, vous avez
* « Alioquin ilU eeclesiie, et aliis post nos miserabiUter clamantibus, a JasUtia « deeise née volumus, nec debemus, ncc eUam poMumus. » Epist Ludoviei VII ad nuâoreDi et eommuniam remensem, apiid scripl. rer. gallic. et rniacic, t XVI, p. 8.)
(( contraint à rançon les sergents des chanoines qui sont sous la « même liberté que leurs maîtres; vous en avez emprisonné plucr sieurs 5 et quelques-uns même n'osent sortir de Téglise, par la « peur qu'ils ont de vous. Pour tous ces excès, nous vous avons déjà a mandé , et maintenant vous mandons et ordonnons de les laisser a aller ^n paix^ de leur restituer ce que vous leur avez pris, et de a conserver entièrement aux églises et aux chanoines leurs justices^ « coutumes et franchises. Adieu *. d .
En Tanné^ il40, le siège vacant fut retnpii ^ar la consécration d'un nouvel archevêque , nommé Sanson de Mal voisin. Ni cet événement, ni les menaces du roi , .n'arrêtèrent kt fermentation des esprits, iRt, sept ans après, une insurrection éclata hors des murs de la ville, dans le quartier populeux qu'on appelait le ban de Sainte Rémi. Le niot ban, qui, dans la langue du moyen âge, signifiait proclamation ou ordonnance , s'appliquait aussi à l'étendue respective de chaqtie juridiction seigneuriale. C'est dans ce sens qu'on donnait à la cité de Reims le nom de ban de Tarchevêque, tandis que le faubourg, sur lequel l'abbé de Saint-Remi exerçait le droit de justice, se nommait ban de Saint-Remi. Ce faubourg, réuni depuis à la ville par une même enceinte de înurs, en était séparé, au XII'' siècle, par des prairies et des jardins. Les habitants, trop peu nombreux ^our espérer de former une commune capable de se défendre, souhaitaient vivement de se réunir en un seul corps avec ceux du ban de Tarchevêque. Ils commencèrent par chasser de leur qtkartier les officiers et les partisans de la juridiction abbatiale, et descendirent tumultueusement dans la cité, où tous ceux qui désiraient la réunion s'armèrent et se joignirent à leur troupe. Tous ensemble marchèrent vers le palais épiscopal^ pour présenter leur requête à l'archevêque et le contraindre d*y faire droit. Sanson les harangua d'une fenêtre , et t&cha de leur persuader de renoncer à ce Qu'ils demandaient j liiais, loin de céder, ils devinrent plus audacieux, maltraitèrent les officiers de l'archevêque, pillèrent leurs meubles et démolirent leurs maisons. Obligé de se renfermer dans son palais et d'y rester comme en prison par crainte des ressenti-
I Altéra epist. Liulovici VII ad majorem et communiam remensem , apud script. . rer. galllc. et nrancic, t. XVI, p. 5.
ments populaires , Tarchevéque Sanson écrivit à Sugcr, abbé de Saint-DeniSy alors régent du royaume à cause du départ du roi pout la Terre-Sainte , le priant de lui envoyer du secours. En effet, deS troupes furent dirigées sur Reims; et en même temps Joscelin, évèque de Soissons , accompagné du célèbre saint Bernard , partit pour être médiateur entre les bourgeois et Tarchevéque. A rapproche des troupes l'émeute cessa, et le ban de saint-Remi demeura séparé de la commune , mais toujours prêt à se soulever pour la réunion , quand un nouvel incident causait du trouble dans la ville *.
Durant les treize années qui s'écoulèrent entre cette révolte et la mort de Sanson, cet archevêque ne cessa de lutter contre la commune de Reims, et de travailler, quoique sans succès, à sa ruine. Dans les petits combats auxquels ces discordes donnaient lieu, soit dans les rues, soit hors des murs, les bourgeois eurent toujours l'avantage. Mais en l'année 1160 les événements changèi-ent de face. Sanson de Malvoisin eut pour successeur le propre frère du roi, Henri de France, ci -devant évèque de Beauvais, qui avait déjà signalé dans cette ville sa haine contre les communes. Attaquant dans leur essence même les droits de celle de Beauvais, il avait voulu faire rentrer tous les habitants sous sa juridiction absolue, et restreindre celle des magistrats municipaux au seul cas de déni de justice. Pour mieux réussir dans son entreprise et imposer silence aux bourgeois) il avait invité son frère à se rendre dans la ville, et, durant son séjour^ il avait obtenu de lui le décret suivant :
a Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français et duc d'Aquitaine, a à tous nos fidèles à perpétuité.
a D convient à l'excellence de notre sceptre de protéger les droits «de tous ceux qui sont sous notre sujétion, et spécialement des « Églises, qui deviendront la proie de la violence des méchants si le a glaive matériel et royal ne se porte à leur secours. Sachent tous c nos fidèles présents et à venir, que Henri, notre frère, nous a « porté plainte contre les citoyens de Beauvais, ses hommes, qui, «r à l'occasion de leur commune, prenant une audace nouvelle et illic cite, ont usurpé les droits de l'évéque et de l'église de Beauvais, c ainsi que la justice possédée par l'évéque sur chacun et sur tous.
■ Anquetii , But. de Reims, 1. 1, p. 291 cl suiv.
« Pour cette cause ledit évéque nous a fait venir à Beauvais , et , en a notre présence , la plainte ayant été débattue , et la charte de la a commune lue en public y les citoyens ont reconnu enfin que la « justice sur toute la ville appartenait à Tévéque seul ; qu'en cas « d'excès ou de forfaiture , c'est à Tévêque ou à son officiai que la « réclamation doit être portée. Nous statuons donc^ d'après l'excel- « lence de notre autorité, que les plaintes seront toujours adressées à a l'évéque , et ordonnons que nul ne soit assez présomptueux pour a s'entremettre à Beauvais dans le droit de faire justice, qui appara tient à l'évéque et à l'église^ tant que ce droit sera en effet exercé cr par révoque. Mais si , ce qu'à Dieu ne plaise, il reste en demeure « à cet égard, alors les habitants auront licence de rendre la justice a à leurs concitoyens, parce qu'il vaut mieux que justice soit faite a par eux, que de ne pas Tétre du tout*. »
Le nouvel archevêque entreprit d'arracher aux bourgeois de Reims un pareil aveu de ses droits absolus de justice et de seigneurie ; mais cela devait être plus difficile qu'à Beauvais, à cause des traditions populaires sur l'antiquité de Téchevinage. Les Rémois adressèrent d'abord au prélat des remontrances respectueuses, le suppliant de les traiter avec justice, et de les laisser vivre sous la loi par laquelle la ville avait été régie depuis le temps de saint Rémi, apôtre des Franks ^. Ils négocièrent même avec lui , et ofifirirent de payer une somme de deux mille livres, s'il voulait renoncer à ses projets. L'archevêque refusa tout, et mit tant de dureté dans son obstination, qu'une partie du clergé métropolitain et plusieurs de ses vassaux nobles ne purent s'empêcher de le condamner et de prendre parti pour les bourgeois. On disait qu'il voulait imposer à la ville une servitude nouvelle et insupportable; et il se forma, pour lui résister, une association sous le serment, dans laquelle entrèrent des clercs et des chevaliers '.
Les membres de cette ligue prirent les armes, et, s'emparant des maisons fortes et des tours des églises, ils contraignirent les partisans
> Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 198.
^ Legibus vivere patvretur, quibua civilas conlinue usa est, a tempore SancU Remegii Francorum aposloli. (Epist. fJoannis Sarisbeiicnsi^, apud Marlot, HisL Metropol. Rrmensis , t. II , p. 392 et seq . )
3 Gonspiraverant.. cives de clericorum concilie el auiilio mililum... Novas quasdam indebilas el intolerabiles servitutes volcbat imponere (Ibid., p. 391.)
de l'archevôque à sortir de la ville. Dans le péril où il se trouvait, Henri de France eut recours à son frère ; il le supplia de venir en grande h&te dissiper la conjuration formée contre lui et tirer vengeance des coupables. Le roi vint en effet à Reims avec des troupes. Une députation des citoyens se présenta devant lui pour lui exposer le véritable état des choses. Il parait qu'au fond du cœur Louis VII donnait tort à son frère; mais comme celui-ci , emporté par la passion, ne voulut consentir à aucun arrangement , le roi prononça , quoiqu'à regret , la condamnation du parti populaire*. La plupart des bourgeois s'enfuirent à cette nouvelle, et ceux qui ne purent trouver d'asile au dehors se cachèrent dans les bois, sur la montagne entre Reims et Ëpernay. Le roi fit démolir une cinquantaine de maisons appartenant aux plus opiniâtres, et après cette exécution il se retira. Quand les bourgeois rentrèrent et qu'ils virent les maisons abattues, leur haine et leur emportement redoublèrent. Us démolirent par représailles les hôtels des chevaliers qui tenaient pour Tarchevéque, et le contraignirent lui-même à se renfermer dans une forteresse voisine de son palais.
Menacé pour la seconde fois d'être assiégé par les révoltés, Henri de France ne s'adressa pas à son frère qu'il trouvait trop tiède, mais à un souverain étranger, le comte de Flandre. Il l'invita à venir à Reims avec une troupe de mille chevaliers, ce qui , en comptant les sergents d'armes dont chaque chevalier était accompagné , devait faire envbon six mille hommes. Les membres de la commune, n'ayant point de forces suffisantes pour résister à cette armée, prirent une seconde fois le parti de sortir de la ville, qui fut occupée par les Flamands^. Alors l'archevêque se conduisit en adroit politique; il fit porter aux émigrés des paroles de conciliation , promettant d'oublier toutes les offenses et de réduire à quatre cent cinquante livres la somme due en réparation des dommages qu'il avait soufferts dans ses biens. Ruinés eux-mêmes par deux occupations militaires,^ et désespérant de leur cause, les émigrés acceptèrent un traité qui, au prix des droits qu'ils ne pouvaient plus défendre , leur garantissait du moins le retour en paix dans leurs foyers et de grandes décharges pécuniaires. Ce traité , dont le détail ne nous est point parvenu ,
1 Bex autem dolens, Md lamen fralris satisracirnfl voluntati... ( Epiai. Joann. Sartsb., ^pud. Marlol, HIst.lIeiropol. Remensia, t. II» p. 391.) * Sed MU pneseniienlei advcntum comilla iterato ceaserunl... ( Ibid., p. 89S.)
enleva aux habitants de Reims leur juridiction immémoriale ; l'échevinage fut supprimé, ou, cessant d'être à la nomination des citoyens, il n'appartint plus dès lors au gouvernement municipal ; on ne peut dire ce qu'un pareil changement laissa subsister de la commune.
Henri de France, pour rendre moins sensible aux bourgeois de Reims le coup d'État qui les avait frappés, dans leurs franchises héréditaires , donna tous ses soins à la prospérité matérielle de la ville. îl établit une foire annuelle et assura par des postes armés la sécurité des routes; mais il ne put habituer les esprits au régime de la seigneurie absolue, et, dès qu'il fut mort, les citoyens revendiquèrent comme un droit leur magistrature élective. Son successeur, Guillaume de Chanipagne, homme d'une conscience rigide et d'un caractère généreux, ne crut pas qu'il lui fût permis de conserver un surcroît de pouvoir qui était le fruit de la violence. Avant que les réclamations des Rémois eussent dégénéré en menaces, il leur rendit Téchevinage, et il en fixa les droits par une charte dont le préambule est extrêmement remarquable :
a De même que les princes de la terre, en respectant les droits et « la liberté de leurs sujets, peuvent acquérir l'amour de Dieu et du «prochain, de 'même aussi, en violant ou altérant des privilèges a obtenus depuis longues années, ils peuvent encourir l'indignation a du Trèsp-Haut, perdre la faveur du peuple, et charger leurs âmes a d'un fardeau éternel. Nous donc , déterminé par ces motifs , et a considérant la soumission et le dévouement que vous, nos chers « fils et nos fidèles bourgeois , vous nous avez témoignés jusqu'à ce « jour, nous avons jugé à propos de restituer et de confirmer pour a toujours, par la garantie de notre autorité, à vous et à vos descena dants, les coutumes octroyées il y a longtemps, mais mal gardées, « à cause des changements de seigneurs.
a Nous voulons que les échevins soient restitués à la ville , quUls a soient élus au nombre de douze, entre les habitants de notre ban^ a par votre consentement commun , qu'ils nous soient ensuite préce sentes, et soieUt renouvelés chaque année, le jour du vendredia saint : enfin qu'ils prêtent serment de vous juger selon la justice, et « de garder fidèlement nos droits en tant qu'il leur appartiendra ^.. »
En même temps que les citoyens de Reims réclamèrent le réta-
1 Marlot , Hist. Metropol. Remensis , t. II , p. 417.
blîssement de la partie ancienne de leur constitution municipale , ils sollicitèrent pour la nouvelle, c'est-à-dire pour la commune qui n'avait jamais été reconnue par les archevêques, un acte d'autorisatioD. Tout porte à croire que Guillaume de Champagne inclinait à cette condescendance qui eût complété son ouvrage et prévenu de nouveaux conflits entre la bourgeoisie et l'Église, inais Topposition du chapitre métropolitain qu'il devait consulter l'arrêta. Il ne fit dans sa charte aucuûe mention de la conimuiie , qui, toujours désavouée par les dignitaires ecclésiastiques, se maintint d'ellemême et n'en Ait que plus ombrageuse et plus hostile*. Un autre défaut de cet acte libéral ce fut qu'en élevant peut-être d'un degré l'ancienne juridiction de l'échevinage , en lui recotinaissant toute justice, haute, moyenne et basse , il attribua, sans jugement, aux officiers de l'archevêque la punition des crimes manifestes , réserve qui ouvrit la porte à de grands abus et à des violences colorées de prétextes judiciaires^.
En rétablissant l'échevinage sans donner son adhésion au nouveau principe populaire du régime municipal , Guillaume de Champagne n'avait qu'en partie répondu aux désirs et à l'espérance des bourgeois de Reims ; ce n'était pas assez pour eux et c'était beaucoup trop pour les partisans immodérés de la seigneurie ecclésiastique. Voulant tout accommoder, il ne contenta personne , et il eut à souflRrir de la désaffection du peuple et des défiances du chapitre métropolitain. Le chapitre , qui avait une autorité indépendante et une juridiction distincte de celle des archevêques , leur faisait une opposition quelqilefois aussi incommode pour eux que l'hostilité du corps municipal. Attristé de voir ses bonnes intentions et ses mesures conciliantes produire peu de bien, Guillaume de Champagne s'en plaignait, à ce qu'il semble, dans les lettres qu'il écrivait à ses amis. On peut croire que de telles confidences furent la cause de cette
1 La charte de Guillaume de Champagne fut donnée en 1183 ; seize ans plus tard, les chanoines de son église, soupçonnant toujours ses dispositions bienveillantes, tirèrent de lui la promesse écrite de n'autoriser entre les bourgeois de Heims ni commune, ni association Jurée, ni aucun lien de Traternilé, sans le consentement du chapitre. Voyei les Archives administratives de la ville de Reirn* , publiées par U. Yarin , t. 1, p. 435.
' Ad haec si quls bannalium nostrorum furtum, vei murtrum, vel proditionem commiserit, et foriafactum manifestum fuerit; ipse et res ipsius in voluntate nostra erunt... (Marlot, Hist Metropol. Remensis, t. H, p. 418.)
carieuse plaisanterie que lui adressa l'un d'enlre eux , Etienne y évoque, de Tournai : a II y a en ce monde trois choses criardes et une a quatrième qui ne s'apaise pas facilement; c'est une commune de a vilains qui font les maîtres ^ une assemblée de femmes en dispute, a un troupeau de porcs grognant de concert et un chapitre divisé a d'opinions. Nous combattons la première, nous rions de la seconde, a nous méprisons la troisième et nous supportons la quatrième. De a celle-ci et de la première délivrez-nous, Seigneur '. »
C'était un singulier état pour les habitants de Reims que la coexistence de ces deux gouvernements, dont chacun tendait sans relâche à subjuguer et à ruiner Tautre. Qn ne savait à proprement parler, à qui appartenait la ville; car tantôt la commune y paraissait maîtresse, nommait les commandants du guet et de la garde, et avait en son pouvoir les clefs des portes ; tantôt Tarchevéque reprenait la garde des clefs et Texercice de l'autorité militaire. Il s'élevait à ce sujet de violents débats , où chacune des deux parties , avant de recourir à la force , tâchait de faire valoir ses raisons. Les archevêques s'appuyaient sur l'ancienneté de leur seigneurie, et les bourgeois disaient que la garde de la ville appartenait naturellement à ceux qui y avaient le plus d'intérêt^. En l'année 1211 , dans une contestation de ce genre , les échevins s'obstinèrent à soutenir leurs droits contre l'archevêque Aubry de Humbert. L'archevêque , ne se sentant pas assez fort pour user de contrainte, adressa ses réclamations au roi Philippe- Auguste, qui se prononça contre les bourgeois, comme on le voit par la lettre suivante :
a Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses amés les a échevins et citoyens de Reims , salut et amitié.
a Nous vous mandons et ordonnons strictement de rendre , sans a contradiction ni retard , à notre amé et féal l'archevêque Aubry, a les clefs des portes de la ville de Reims qu'il tient de nous , d'obéir a à ses bans de la même manière qu'ils ont été observés au temps
1 Tria Bunt murmoranlla super terrain; el quartum quod facile non quiescil .communia rusticorum dominanUum .. capilulum diversa vota sccianUiini. Cum primo pugnamus, secundum irridemua, terlium contemnimus, quartum susUnemus : à primo et quarto libéra nos. Domine. (Stepbani Tomacensis episcopi Epistolœ, cd. Du Molinet, 1679, p. S97.)
' Dictitantes urbium custodiam pênes esse eos debere, quorum maïime inleresset ( Varlot, Uist. Metropol. Bemensis, 1. Il, p. 478.)
a de ses prédécesseurs; enfin de ne point recevoir dans la ville, sans « sa permission y les personnes qu'il aura bannies , mais de vous a conduire , envers Farchevêque voire seigneur, de telle sorte qu'il a n'ait plus lieu de nous adresser des plaintes sur votre compte; car 0 nous ne pouvons lui manquer et ne pas lui garantir la possession a de ce qu'il tient de nous *. »
L'année suivante, de nouvelles doléances furent adressées au roi par l'archevêque de Reims. Il se plaignait de ce que les bourgeois refusaient d'obéir à ses ordonnances ^ ïi motus (iii'iî ne les eût rendues d'après l'avis et le consenlemenl des nmgisfiats municipaux. Aubry de flumbert sirrila ik ce refus et des prétentions de la commune, qui, selon lui, faisaient autant de tort au roi qu'à luimême, puisqu'elles tendaient h fîimintier \o^ privilèges d'un des grands fie& de la couronne. Philippe-Auguste jugea dans le même sons , et adressa aux bourgeois de Reims des injonctions plus impé* ratines: a Nous vous ordonnons, leur disait- il, d'observer avec a humilité les bans de Tarchevêque ; qiie si vous les trouvez dérai- « sonnables, remontrez-le-lui paisiblement, comme à votre seigneur, « et requérez-le d'amender ce qui devra être amendé, ne vous meta tant point en contradiction avec ses ordres ; mais l'avertissant et a le requérant comme un seigneur, afin qu'il pourvoie comme il le « doit au péril qui pourrait advenir; que si, en ayant été requis, il <r refuse de le faire, et que vous nous adressiez, sur ce point, vos a remontrances, nous ferons avec plaisir, à cet égard, tout ce qui o est de notre devoir*. »
Cette promesse vague d'une protection qui jusqu'alore ne s'était guère étendue que sur leurs adversaires ne pouvait décider les bourgeois de Reims à s'abandonner à la merci du pouvoir épiscopal. Ce qui se passait journellement entre eux et les agents de ce pouvoir était bien autrement grave que ne le ferait croire le style doucereu x des dépêches officielles. Les archevêques de Reims possédaient , à l'extrémité septentrionale de la ville, une forteresse bâtie, à ce que l'on croit, par Henri de France. Ils y entretenaient une garnison nombreuse de chevaliers et d'archers. Du côté de la campagne , les fortifications consistaient en quelques tours élevées sur le fossé même
1 Marlot, Hitt Metropol,. Remenais , t. II, p. 478. » Ibid.
de la ville et communiquant avec le dehors par m pont-levis; mais le côté opposé présentait des défenses formidables. Les niurailles étaient plus épaisses , les fossés plus larges et plus profonds ; et les remparts, bien terrassés, étaient garnis de machines; tout indiquait que cette citadelle avait pour destination , non de protéger la ville contre des attaques extérieures, mais de contenir et d'effrayer les habitants. On l'appelait le château de Porte-Mars , parce qu'un ancien arc de triomphe consacré au dieu Mars, et qui autrefois servait de porte à la ville , se trouvait enclos dans ces nouvelles constructions. Au pied des murs , dans la campagne , les archevêques avaient un hôtel orné de jardins : ils l'occupaient ordinairement; mais à la moindre alarme , ils le quittaient pour se renfermer dans le fort.
C'était au château de Porte-Mars que se tenaient les plaids de la cour épiscopale. On tremblait d'être cité devant elle , car, une fois entré dans la forteresse , personne n'était sûr d'en sortir. Abusant des dispositions de la charte de Guillaume de Champagne pour ie.cas de délit manifeste , les officiers de l'archevêque enlevaient au jugement des échevins la plupart des causes criminelles*, et ils muhipliaient ces causes en qualifiant de félonie la moindre plainte contre leurs sentences ou leurs excès d'autorité. Quiconque obéissait à leur mandat de comparution n'avait que deux alternatives, ou une amende exorbitante, ou un emprisonnement illimité. Si quelqu'un refusait de se rendre aux sommations de leurs sergents, ils fondaient sur la ville à la tête d'une troupe armée , parcouraient les mes , fouillaient les maisons, et, s'ils ne trouvaient pas le défaillant, s'emparaient du premier venu et le retenaient prisonnier jusqu'à ce qu'on leur remît en échange l'homme qu'ils demandaient. Le sort tombait ordinairement sur un bourgeois riche, ayant des parents considérables, qui, afin de le sauver, se faisaient persécuteurs de l'accusé pour lequel on le gardait comme otage. Acharnés contre ce malheureux, ils le cherchaient, le poursuivaient de retraite en retraite, l'enlevaient des bras de sa femme et de ses enfants, et le livraient aux officier^ de l'archevêque ^.
Ceux-ci, maîtres du fugitif, aussitôt condamné, lui infligeaient sous le nofn d'amende le paiement d'une rançon. Pour l'obtenir de lui ou
> Voyez pluB haut, p. 319.
> Anquelil , Histoire de Reims, t. II , p. 99 ctsuiv.
de sa famille, ils le soumettaient aux épreuves du cachot, des fers, et quelquefois même de la faim. Si la famille, instruite de l'état du prisonnier, ne se tenait pas pour avertie, ils avaient recours aux tortures, et souvent la rançon venait trop tard. Telles furent les plaintes adressées à Louis IX, par les habitants de Reims, sous un archevêque dont le nom va bientôt figurer dans cette histoire*. Comme remède à de si étranges violences, ils demandèrent, mais inutilement, que l'ancien palais des archevêques redevint le chef-lieu de leur seigneurie temporelle, et que personne cité en justice, ne fût obligé de comparaître au château de Porte-Mars ^.
De pareils faits suffisent pour expliquer l'existence orageuse des communes et l'ardeur avec laquelle une population de marchands et d'artisans se jetait dans la guerre civile. Accoutumés par les habitudes paisibles de notre civilisation à voir dans le nom de bourgeois l'opposé de celui de soldat, nous avons peine à comprendre ces héros de l'industrie naissante, qui maniaient les armes presque aussi souvent que les outils de leurs métiers, et faisaient trembler jusque dans leurs donjons les fils des nobles et des preux, quand le son du beffroi annonçait au loin que la commune allait se lever pour la défense de ses franchises.
Fin de Tbisloire de U commime de Reims.
N Tannée 1232, durant la minorité de Louis IX, le corps des bourgeois de Beauvais s'assembla selon la coutume de la .ville, dans la halle ou salle de la commune, pour procéder à l'élection annuelle des magistrats municipaux. La nomination des treize pairs eut lieu sans aucun
» Henri de Braine ; voyei cl-aprè» p. M6' et auiv. — Histoire (Je Beims par Anquelii ,
t. II , p. 37.
^ Precipimus eciam quod cives remenses ▼ocati sive citait a dicto archiepiscopo, vcl ^us oiandato, veniant ad domum suani que dicilur Porla-MarUs, el ibidem placllenl; fX jura audianl, cl alia facianl quecumquc facerent in palacio remensi. (Sonlence portée par Louis IX en 4236, Archlvet administratives de la ville de Reims, 1. 1, p. 608 elsuif.)
trouble; mais lorsqu'il s'agit de désigner le maire \ les opinions furent partagées, et une grande dispute s'éleva, à ce sujet, entre la classe des riches marchands, qu'on appelait changeurs ', et celle des gens de métier. Ces divisions intestines étaient toujours funestes aux commîmes, parce qu'elles fournissaient aux puissances du temps un prétexte pour s'immiscer dans leurs affaires et envahir leurs droits politiques. D'un côté, l'évéque de Beauvais prétendait que c'était à lui de nommer le maire, sur la présentation de deux candidats; de l'autre, le conseil de régence, qui gouvernait au nom du roi, élevait déjà, contre les libertés des villes, les prétentions absolues qui, plus tard, se sont réalisées.
Le roi, ou ceux qui gouvernaient en son nom, créèrent de leur chef un maire, et envoyèrent à Beauvais, pour remplir cet office, un nommé Robert de Moret, étranger à la ville, ce qui était contraire aux usages de toutes les communes. Néanmoins ta haute bourgeoisie, entraînée par l'esprit de parti, accepta sans répugnance l'élu du roi -, mais il n'en fut pa^ de même des bourgeois de là classe inférieure : ceux-ci protestèrent, en disant que cette intrusion d'un homme né hors de la ville était une violation du droit de commune; et, après avoir souffert quelque temps Robert de Moret, ils s'insurgèrent pour faire élire un autre maire. Les pairs, et en général les principaux de la ville, résistèrent aux demandes des séditieux; mais leur opposition ne servit qu'à augmenter l'effervescence populaire. La révolte éclata contre toutes les autorités communales; le maire et les autres magistrats, chassés de leur salle de conseil, furent contraints de se réfugier dans la maison d'un armurier, où le peuple les assiégea , et dont il les contraignit de sortir en mettant le feu à la maison voisine. Les insurgés se saisirent de Robert de Moret, et lui déchirèrent sur le dos la longue robe foiurée d'hermine, qui était l'insigne de son office. Us le promenèrent, en cet état, à travers les
* Voyes plus haut page 163, note. — Tresdocim pares in communia eligentur, de quibus si pares et illi qui communiam juraverunt consilium dederint, unus m^yor fle^, vel duo. (Charte de conflrmaUon de la commune de Beauvais donnée par Philippe- Auguste en 1483, L'Oiscl , Mémoires de Beauvais, titres jualiflcaUrs , p. 983.)
' Ce mot s'appliquait proprement aux mai*chands qui faisaient la banque , mais il était souvent pris dans une acception plus étendue , et servait à désigner ce que nous appelons le haut commerce. Dans presque toutes les anciennes villes, la principale rue se nommait le Change.
LETTRE XXL 225
rues, le maltraitant et lui criant : « Voilà que notis te faisons maire*. »
Le parti contraire à Tinsurrection envoya aussitôt avertir le conseil du roi de ce qui s'était passé; et en même temps le bailli de Tévéché dépêcha un exprès à l'évêque Milon de Nanteuil, qui était absent. A son arrivée, les révoltés, loin de rien faire contre sa personne, lui témoignèrent beaucoup de respect, et, pour le gagner à leur cause, ils dirent qu'ils avaient soutenu son droit en même temps que le droit de la conmiune. Quatre-vingts des plus com[Nromis vinrent le requérir de les prendre sous sa sauvegarde ; mais l'évêque, attentif par-dessus tout à faire valoir ses privilèges comme seigneur haut justicier, leur signifia qu'ils eussent à se remettre entre les mains de ses officiaux pour répondre sur leur conduite. Ils se retirèrent fort mécontents et faisant grand bruit. Mais, malgré leur victoire apparente, ils ne réussirent à rien, parce qu'ils ne pouvaient procéder à aucune élection régulière. Le parti de la haute bourgeoisie commença même à reprendre le dessus ; et plusieurs des complices de l'émeute furent arrêtés et enfermés dans les prisons de l'évêque. Celui-^i, en atten<dant l'arrivée du jeune roi, qgi s'avançait avec un corps de troupes, tâchait de profiter des circonstances pour jouer le rôle d'arbitre dans la dispute des bourgeois; et dès que le roi fut entré dans la ville, après ravoir salué: a Très-redouté sire, lui dit-il, je vous demande conseil, a comme à mon seigneur,. sur ce qu'il me convient de faire en cette a fâcheuse occurrence. » Le roi dit qu'il prenait sur lui le soin de faire prompte et bonne justice. — « Mais, très-cher sire, reprit l'évêque, c'est moi qui ai dans la ville toute justice haute, moyenne et a basse ; » et, comme le roi ne répondait rien , il répéta jusqu'à trois fois la même remontrance ^.
Le lendemain le roi se rendit à la halle, où les pairs étaient réunis en conseil, et dit au peuple assemblé qu'il voulait connaître de l'affaire. Les magistrats municipaux, moins hardis que l'évêque, n'objectèrent rien relativement à leur droit de juridiction ; et aussitôt les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés dans l'émeute se mirent à genoux devant le roi, en criant : a Sire, faites-nous justice. 0 Sur l'ordre du roi, ses officiers ouvrirent les prisons de l'évêque , où
* Hlst. de Beauvais, par Levasaeur, t. Il , p. 866 et suiv. Mbid.p. 306.
22fl. LETTRE XXL
plusieurs des accusés étaient détenus; ils en arrêtèrent ensuite un grand nombre dans leurs maisons et les amenèrent avec les autres à la halle^ oii ils furent enfermés jusqu'à ce qu'on eût statué sur leur sort* Tous furent bannis, au nombre de quinze cents, et quinze mai* sons appartenant aux plus coupables furent démolies. Le maire frappait un premier coup de marteau, et ensuite les gens de son parti et des ouvriers payés faisaient le reste. L'évéqiie Milon ne manqua pas de protester contre cette sentence, au nom du privilège de juridiction appartant à son Église. Il demanda que les ofHolers du roi lui ren-* dissent les bannis comme jugés illégalement ; mais le roi n'eut aucun égard à sa requête , et n'y répondit qu'en faisant à l'évéque la demande de quatre-vingts livres pour son droit de gtte ' : l'évéque dit qu'il en délibérerait. Sur cette réponse^ le roi mit garnison dans le palais épiscopal, et en fit saisir le mobilier, qui fut vendu à l'enchère. La nouvelle de cette violence exercée contre un de leurs collègues irrita les évéques suflragants du diocèse de Reims, alors assemblés en concile provincial sous la présidence de leur chef, Tarchevéque Henri de Braine. Ce prélat, dont les bourgeois de Reims et jusqu'aux membres de son chapitre craignaient le caractère ambitieux et l'ac^ tivité politique, fit décréter par le concile que trois évéques seraient envoyés au roi pour lui enjoindre de restituter à celui de Beauvais l'exercice de la justice criminelle^ de l'indemniser des dégftts faits dans son palais, et de lui remettre les bourgeois bannis. Cette injonction n'ayant eu aucune suite, les suffragants du siège de Reims s'assemblèrent de nouveau, et décidèrent qu'on enverrait des députés à Rome, et que, si le roi ne donnait point satisfaction, on lancerait, après un délai fixé, l'interdit sur toute la province. Plusieurs évéques, et notamment ceux de Noyon et de Chàlons, reculèrent lorsqu'il fallut en venir à cet acte d'hostilité contre la puissance royale. Mais le fougueux archevêque de Reims n'en persista pas moins dans ses résolutions; et, au mois de novembre 1933, il décréta, pour tout son diocèse, l'interdiction des sacrements de l'Église ^.
< On a TU dans la charte delà commune de Laon une explicaUon de ce mot. L'ancien droit qu'uvaieni le« rois franlu d'être iogés et nourris dans toutes les villes où ils passaient s'était transformé en une redevance pécuniaire. Celte redevance Ait d'abord payée par les évfiques ou les seigneurs des villes, qui s'indemnisaient en levant une taxe sur les bour geois ; mais, dans presque tous les lieux où il s'établit des communes, le droit de gîle tomba d'une manière immédiate à la charge des habitants.
' (iallia cbristiana, t. IX, p. 409.
LETTRE XXÏ. i'îl
Ce gnmd débat occupait toutes les conversations et remuait forte-; ment les esprits. H n'y avait guère que les membres du clergé qui fiissent du parti des évéques. Quoiqu'il y eût eu de la part de la cour une violation flagrante du droit de commune, les villes, instruites par expérience à redouter principalement la puissance ecclésiastique, et De regardant l'affaire de Beauvais que comme un cas particulier, sans application ailleurs, se rangèrent du côté du roi. Les corps de magistrature élective , dont la tendance constante était d'anéantir les droits seigneuriaux des évéques, des chapitres et des abbayes, espérèrent que la lutte des deux puissances leur faciliterait les moyens de parvenir à leur but, et ils reprirent presque partout l'offensive *• A Noyon , de fréquentes émeutes avaient lieu contre les chanoines, aux cris de commune f commune/ À Soissons, pour la moindre dispute survenue entre les bourgeois et des membres du clergé, on ctiait : Haro eu cleresf et la commune prenait les armes^. Mais à Reims, qui était la plus grande ville du diocèse, Teffervescence fut au comble. Les alarmes qu'inspirait d'ailleurs le caractère de Farchevéqueconlribuèrent à rendre l'agitation encore plus grande. Les habitants du ban de Saint-Remi, qui n'avaient pour toute fortification , autour de leur quartier, que des chatnes tendues la nuit au bout des rues, demandèrent au roi, par l'entremise de leur abbé , la permission de s'enclore de murs, afin de mettre leur liberté à couvert contre les entreprises de Henri de Braine. Dansia cité, les échcvins étaient sans cesse en alerte, et, s'autorisant du nom du roi, ils arrêtaient et jugeaient comme coupables de sédition tous ceux qui agissaient ou parlaient en faveur du parti épiscopat. Sans tenir aucun compte des privilèges ecclésiastiques, ils citèrent à leur tribunal et condamnèrent au bannissement un certain Thomas de Beaumetz, chanoine et prévôt de l'archevêque. Celte sentence, exécutée malgré les réclamations du chapitre, devint l'un des principaux griefs des évoques ligués,
comme ils le disaient eux-mêmes, pour maintenir l'honneur de Dieu
et les libertés de son Église ^.
■ Magistratus populares nacii occasionom penitus excuUendi Jugum eoclesiafiUcn jurisdictionis in tantam per aliquot urbes... prorupere audaciam. (Marlol, Bist. Melropol. Remensis , t. il, p. 518.)
' Annales de ré^rlise cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur, t- II, p. 933. — Hisl. de S0Î8SOD8, par Glande Dormay, t. Il , p* S99.
^ Marlot, Hist. Metropol. Rcmcnsis, t il , p. 818.
228 LETTRE XXf.
Au commencement de l'année 4235, pendant que la plus grande fermentation régnait de part et d'autre , les magistrats de la commune de Reims statuèrent qu'il serait fait un emprunt pour couvrir certaines dépenses municipales, et affectèrent au payement des intérêts une portion du revenu fourni par la levée des impôts. Les historiens ne disent pas si l'argent de cet emprunt était avancé par les chaugeurs de la ville; on peut néanmoins le penser, car dans la même année , trois bourgeois de Reims , Hélisand d'Écry, Etienne son fils, et Guichard, fils de Jean le Nain, souscrivirent un prêt considérable fait à la commune d'Auxerre moyennant des rentes viagères *. Quoi qu'il en soit, l'archevêque prétendit qu'on lui devait une part de l'emprunt, comme de toute taxe levée par les bourgeois de son ban, et il en réclama le dixième. T^s échevins ne répondant point à sa demande, il la fit publier au prône, dans toutes les paroisses de la ville; et comme celte lecture ne fut suivie d'aucun effet, Henri de Draine, pour montrer qu'il allait recourir à d'autres voies , ajouta de nouveaux ouvrages de défense au formidable château dB Porte- Mars. Mais le commencement des travaux fut le signal d'une insurrection générale. Tous les bourgeois réunis en armes, au son de la cloche, attaquèrent les ouvriers qui creusaient des fossés ou plantaient des palissades , et transportèrent ailleurs les matériaux destinés aux fortifications. La garnison du chAteau, composée des vassaux nobles de l'archevêque et d'archers bien disciplinés, fit une sortie contre les insurgés , qui se pressaient sans ordre autour des murs ; mais, malgré l'avantage des armes et de la tactique, elle fut repoussée presque aussitôt. I^ maréchal ou lieutenant militaire de l'archevêque reçut, dans la retraite, un coup de flèche qui le blessa mortellement; la troupe se mit en sûreté en levant derrière elle le pont de la forteresse^.
C'était alors l'usage de garder dans les églises les grosses machines de guerre qu'on appellait pierriers et mangonneaux. Les insurgés y coururent; et, s'emparant des machines , ils les traînèrent jusqu'à la citadelle, dont ils commencèrent à battre les murailles. La maison des frères mineurs , située de manière à dominer quelques ouvrages du château, fut crénelée par eux afin d'y loger des arbaléliers qui
< Hist. d'Auxerre, par Tabbé Lebœuf , t II , p. 16S. ' AnqueUl, Hitt de Reims, t II, p. 41.
LETTRB XX!. 229
tirèrent jour et nuit sur les soldats de la garnison. Mais, malgré Timpétuosité des attaques, la place résista, grâce à la force de ses murs et au courage des assiégés. Les bourgeois, renonçant à l'emporter d'assaut, tournèrent le siège en blocus. Pour resserrer le plus possible la garnison, et Tenipécher de tenter aucune sortie, ils élevèrent sur le rebord extérieur du fossé une ligne de redoutes revêtues en pierres. Afin de se procurer des matériaux en quantité suffisante, ils dépavaient toutes les rues et enlevaient jusqu'aux tombes des cimetières. Ils s'emparèrent aussi des pierres de taille de toute grandeur destinées à la construction de la cathédrale, qui n'était pas encore achevée*.
Pendant ce temps , Tarchevêque Henri »de Braine , toujours en voyage , redoublait d'activité auprès de ses suffragants pour les engager à ne point faiblir dans la défense des privilèges ecclésiastiques. Le chapitre de Reims, resté sans chef au milieu des troubles, n'osait se déclarer ouvertement pour le parti qu'il soutenait en secret, et, ménageant dans ses discours les membres de la «commune, il tâchait d'énerver leur opposition, en leur inspirant des doutes sur la validité de leurs droits. Les chanoines se répandaient dans les groupes formés, à toute heure, sur les places et dans les rues. Comme ils avaient en général de la facilité à s'exprimer, ils se faisaient écouter volontiers, et , lorsque quelque orateur populaire avait terminé ses invectives : « Prenez garde , disaient-ils aux assistants, vos privilèges ne a sont pas aussi clairs que vous le pensez; peut-être vous abusez* tf vous sur vos intérêts, et auriez-vous dû réfléchir mûrement avant 0 d'entreprendre ce que vous faites^. » Ces paroles ne restaient pas sans réplique. Mais bientôt l'aigreur s'en mêlait de part et d'autre, et les chanoines, perdant toute mesure, affirmaient que la ville n'avait pas le droit de commune , et alléguaient en preuve l'absence de ce mot dans la charte de l'archevêque Guillaume'. De semblables propos fermèrent toutes les voies de conciliation entre les boiu*geois et le chapitre , et les hostilités commencèrent. Le doyen et les chanoines en corps s'adressèrent au pape Grégoire IX, l'un des plus zélés défen-
I Aanmipseriint pro muniUone... publicarum pavimeiitaviariftn, tumbas cœmelerionim et lapides ad fabricam majoria ecdeai» depuUlos. (Marlot, UiaL Metropol. Bemenais.t. il, p. 519.)
* AnqueUl , Hiat da Reima, 1 11 , p. 44.
* Yoyci plus baut , p. US.
seurs de la suprématie ecclésiastique, lui demandant conseil et appui. J>e pape n'hésita pas à déclarer que la soi-disant commune de Reims était nulle de plein droit, et il envoya aux chanoines une commission qui les autorisait à prononcer comme arbitres sur ce point, et à faire comparaître devant eux les magistrats municipaux *.
Ceux-ci n'eurent garde d'obéir à la sommation qui leur était faite; et aussitôt une sentence d'excommunication fut lancée contre eux par Tofficial au nomdeTarchevéque. Usant de représailles , ils firent proclamer que tout membre de la commune de Reims était tenu de ne rien vendre, à quelque prix que. ce fût , ni aux chanoines, ni à leurs sergents, ni à leurs domestiques; et cette invitation, observée à la rigueur ) comme il arrive toujours dans les temps d'effervescence politique, obligea les chanoines à quitter la ville, de crainte d'y mourir de faim. La plupart s'évadèrent secrètement, et, dès qu'ils furent partis, le peuple pilla leurs maisons et dévasta leurs propriétés. Ceux qui firent moins de diligence coururent risque d'être massacrés, tant la fureur des bourgeois était grande. Ils s'en allèrent de différents côtés; mais, s'étant réunis ensuite dans la petite ville de Cormioy , à quatre lieues au nord de Reims, ils prirent les uns envers les autres l'engagement de ne point rentrer dans la ville avant qu'on eût fait au chapitre une satisfaction convenable. Lorsque les derniers liens d'amitié entre la commune %t le clergé de Reims eurent été ainsi rompus , une sentence d'excommunication , fblmînée par le souverain pontife contre les bourgeois en masse , fût publiée dans toutes les églises du diocèse. Voici quelques passages de la bulle destinée à notifier cette sentence.
« Une plainte grave , et de nature à nous surprendre , nous est « parvenue. Notre frère l'archevêque de Reims étant seigneur tem- « porel, et ses bourgeois devant être ses fidèles sujets en même temps « que ses fils spirituels , ce que nous ne pouvons rapporter sans «amertume de cœur, ils ont dégénéré, et, cessant d'être fils, ils «n'ont point rougi de s'insurger en ennemi contre leurs parents, Q travaillant méchamment à la perte de leur père, à la ruine de leur a mère, et au détriment de leur propre salut, foulant aux pieds d'une 0 manière damnablc l'Église de Reims leur mère, et après avoir
I CapUulum , obtenta a sancla sede apoBtoIica comroistione, quiB «sbinorum Jodieia reacinderei, diem illia denunciat (Uarlot, Hist. Metropol. RemeuB», i. Il , p. SIS.)
a chassé leur ftèvey s appropriant son héritage, en quoi ils*ont outreff paaaé la férocité des vipères... De peur que l'exemple d'une telle «perversité ne soit imité par d'autres, et pour que les auteurs de c ces excès ne se réjouissent point dans leurs œuvres , mais que la 0 vue du châtiment retienne ceux qui seraient tentés de faire comme a eux, nous mandons et enjoignons à votre discrétion , par cette lettre « apostolique , ^ publier solennellement , les jours de dimanche et «de fête, cloches sonnantes, et flambeaux allumés, la sentence « d'excommunication déjà prononcée , et de la faire proclamer dans a l'église de Reims, les diocèses voisins , et les autres lieux où vous « le jugerez convenable. Que si, de la sorte, ils ne songent pas à a revenir loyalement sous la sujétion de Tarchevéque , faites retenir , « tant qu'ils persisteront à demeurer sous l'excommunication, leurs « revenus, créances et autres biens , dans les foires et partout où ils «seront trouvés, nonobstant toute foi donnée et tout engagement a pris sous serment par leurs débiteurs. S'il est besoin , vous requera rez, pour réprimer leur obstination , le secours du bras séculier *. i» Conformément à cette bulle du pape, l'anathème contre les bourgeois de Reims fut prononcé dans toutes les églises cathédrales de la province rémoise, avec les cérémonies graves et sombres qui s'observaient en pareil cas. Pendant que toutes les cloches sonnaient en branle , comme aux plus grandes solennités , l'évoque , revêtu de ses ornements pontificaux , debout et ayant autour de lui douze prêtres dont chacun tenait à la main une torche de cire allumée , récitait en latin les paroles suivantes : a D'après l'autorité des lois canoniques a et l'exemple des saints pères, au nom du Père et du Fils, et par la a vertu du Saint-Esprit, nous les séparons du giron de la sainte mère «Église, comme persécuteurs des Églises de Dieu, ravisseurs et u homicides , et nous les condamnons par l'anathème d'une malé- « diction perpétuelle. Qu'ils soient maudits à la ville , maudits à la « campagne. Que leurs biens soient maudits , et que leurs corps a soient maudits. Que les fruits de leurs entrailles et les fruits de
' FaelatiB reditus ae dvbita et alla bona ipsorum io nundinlB a ubicumque reparla fuerinl, quamdiu in excommunicatione perstiterinl, deUneri, Juramentodeiuterposl- Uone fldei, si qua forte debi tores pro debilis sol vendis tenentur, aliquatenus non obslante... (Harlot, HîsU Metropol. Remensis, t II , p. 540.)
CI leurs teires soient mauditç. Que sur eux tombent toutes les malétf dictions que le Seigneur a lancées par la bouche de Moïse contre a le peuple violateur de sa loi. Qu'ils soient anathèmes^ Maranaiha^ «c'est-à-dire qu'ils périssent à la seconde venue de Jésus-Christ, a Que nul chrétien ne leur dise salut. Que nul prêtre ne célèbre pour « eux la messe, et ne leur donne la sainte communion. Qu'ils soient a ensevelis dans la sépulture de l'ftne, et qu'ils sQJent comme un <x fumier sur la face de la terre. Et à moins qu'ils ne viennent à résiii piscence, et ne donnent satisfaction , par amende ou pénitence , à <& l'Église de Dieu qu'ils ont lésée , que leur lumière s'éteigne comme il vont s'éteindre les flambeaux que nous tenons dans nos mains... » Alors tous les prêtres jetaient leurs torches par terre, et les éteignaient en marchant dessus*. Ensuite l'évéque donnait au peuple, en langue française , l'explication de la cérémonie : c< Sachez tous, disait-il, que a dorénavant vous devez les traiter , non en chrétiens , mais en « païens. Quiconque aura communiqué avec l'un d'entre eux^ aura a bu , mangé , conversé ou prié avec lui, ou l'aura reçu dans sa maiii son , à moins quç ce ne soit pour l'engager à se repentir et à faire « réparation, sera excommunié comme lui. » Il ajoutait que, par l'autorité du souverain pontife, leurs débiteurs étaient déchargés rie toute dette envers eux , et que les contrats passés à leur profit étaient nuls et de nulle valeur.
Les évoques sufFragants du diocèse de Reims, réunis pour la troisième fois en concile provincial, siégeaient alors à Saint^Quenlin. Cette assemblée , délibérant sous la présidence de Henri de Braine , prit un grand nombre de résolutions dont voici les plus importantes: a Si le seigneur archevêque de Reims requiert le roi de lui prêter c( secours pour avoir satisfaction des excès commis par les bourgeois, a le roi sera tenu de venir à son aide , sans faire sur ce aucune a enquête. Quant aux sentences prononcées contre les bourgeois par « l'autorité apostolique, le roi devra pareillement s'en rapporter au a seigneur de Reims, et ne faire aucune enquête sur les faits qui ont a donné lieu à l'excommunication. En outre , le seigneur de Reims a ne sera tenu de répondre à aucune accusation d'homicide ou autre
> ScripL rer. gaUic et francic, t. IV, p. MS.
« intentée contre lui par les bourgeois ses justiciables , ni de plaider ff avec eux devant la cour du roi, attendu qu'ils sont excommuniés *. a L'archevêque de Reims, accompagné de six de ses sufTragants et de plusieurs députés des chapitres diocésains, vint à Melun présenter au jeune roi la requête, ou pour mieux dire la sommation du concile. « Seigneur, dirent les évêques, nous vous supplions de prêter a secours à TÉglise de Reims contre ses bourgeois qui l'oppriment. » Le roi répondit qu'il en délibérerait mûrement avec les gens de son conseil, et fixa le délai d'un mois pour faire connaître ses intentions. Mais les plaignants, peu satisfaits de cette réponse , se réunirent en' concile à Compiègne, et décidèrent qu'on ferait au roi des injonctions plus pressantes. Ce fut à Saint>Denis qu'eut lieu la seconde entrevue de Louis IX avec les évêques de la province rémoise ; mais comme il ne fit aucune réponse définitive, le concile, transféré à Senlis , prit la résolution suivante : a Attendu que le seigneur roi n'a pas obéi aux 0 monitions qui lui ont été faites , nous mettons l'interdit sur toutes « les terres de son domaine situées dans la province, permettant ton- « tefois qu'on y administre le baptême et le viatique. Nous excom- 0 munions en outre tous les évêques qui n'observeront pas le présent « interdit et manqueront à le faire publier et observer dans leurs dio- « cèses'. »
Le roi Louis IX entrait alors dans sa majorité ; devenu maître de sa conduite, il se montra beaucoup plus disposé à céder aux demandes des évêques. Pour s'entendre avec eux et conclure la paix , il n'attendit point de nouveaux messages ou des visites de leur part , et lui-même , à plusieurs reprises, se rendit dans la province qui venait d'être mise en interdit. Le bon accord fut bientôt rétabli entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique ; mais les suites de cette réconciliation ne furent rien moins que favorables à la liberté des bourgeois de Reims. Tout ce qu'ils avaient gagné en fait, durant leur insurrection, leur fut enlevé. Tous les dommages causés par la guerre civile retombèrent ^ur eux, leurs griefs les plus évidents furent écartés, et les droits du pouvoir municipal restreints parla décision du
* neeretum oondlU provincialis apud Sanctuoi QuinUnum pro mulUplici lésion e Remenais ecclesis. (Marlot, HisU Metropol. Remensia, t. II, p. 590.)
' Cbm dooiinus rex non parueril monilionibua aibi fadis, noa.interdicimuB totum dominium ^lu silum in proYincia Remensi. (Ibid., p. 533.)
roi, qui résolut au profit de Tarchevéque presque toutes les questions en litige. Aux termes d*un rescrlt donné sous forme de sentence , la forteresse de Porte-Mars devait être rétablie dans son ancien état, et les défenses élevées contre elle entièrement détruites. 11 était enjoint désormais aux bourgeois , cités par l'archevêque ou ses officiers, de se rendre à Thôtel de Porte-Mars pour y plaider, être jugés et faire tout ce qui autrement se serait fait dans le palais de Reims. Enfin, il était interdit aux magistrats municipaux de vendre des rentes viagères et de lever des taxes pour les besoins de la ville sans l'aveu •et le contrôle de l'archevêque '.
Saint Louis , si renommé dans son temps pour son équité, ne mettait point sur la même ligne les privilèges des communes et ceux des seigneurs, surtout des seigneurs ecclésiastiques. U agit donc selon sa conscience en plaçant les bourgeois de Reims dans une condition pire que celle où ils se trouvaient au moment oii la discorde avait éclaté entre la cour et les évéques. Mais comme il était doux pour les personnes, en même temps qu'inflexible dans ses idées d'ordre et de légitimité , il voulut que Tarchevêque s'engageât par écrit à traiter humainement les bourgeois, et à ne point user à la rigueur des droits que lui assurait la sanction royale. Cet écrit fut envoyé aux échevins pour être conservé , comme pièce authentique, dans les archives de la commune ; mais l'archevêque montra presque aussitôt le peu de compte qu'il faisait d'une promesse vague et sans garantie. Deux commissaires royaux s'étaient rendus à Reims pour terminer, par arbitrage , tous les différends nés de la querelle qu'on cherchait à éteindre. Avant toute autre discussion , Tarchevêque se mit à contester aux Jsourgeois de Reims le droit d'avoir un sceau , ce qui revenait à leur refuser tout droit de juridiction et toute existence légale comme corps politique. Les commissaires craignirent de renouveler les troubles si de pareilles questions étaient débattues, et, pour éluder la difficulté, ils insérèrent ces mots dans leur sentence : « Quant au sceau, nous en connaîtrons, en faisant appeler les parties « dès qu'il nous sera loisible de le faire '. » Ils repartirent après quel-
« Archives admintotraliyee de la Tille de Reims, 1. 1 , p. 60t et sait. — Voyec plus haut, p. S32.
* De sigUlo autem, oam taeare potuerimus, rocatls parUb» eognoMemus. (Mariot, HisU Hetropol. Remensis, U ll« p. sas.)
ques jours, et l'uflbire resta indécise, c'est-à-dire abandonnée, comme autrefois, aux chances de l'énergie populaire et de l'ambition sei-> gneuriale.
L'excommunication portée contre les habitants de Reims fut levée avec les cérémonies d'usage. On rouvrit les cimetières, et l'on y transporta les corps des personnes mortes sous l'anathème, qui, avant d'expirer, avaient donné quelques signes de repentir et de soumission à l'Église. Une absolution générale fut prononcée pour ceux qui , étrangers à la ville , avaient aidé les bourgeois dans leur révolte, travaillé à leurs gages, commercé avec eux ou acquitté à leur profit des engagements et des créances ^ La ville, si agitée durant trois ans, rentra dans le calme, mais dans ce calme triste qui suit les révolutions dont l'issue n'a pas été heureuse. Les marchands et les artisans travaillaient à réparer les pertes que leur avaient causées les agitations politiques , l'interruption du commerce , et en dernier lieu la sentence arbitrale qui les chargeait d'une indemnité de dix mille livres au profit de l'archevêque pour ses dommages de tout genre. Cette somme devait être payée en plusieurs termes. Les premiers furent acquittés sans débat; mais en l'année iâ38, l'archevêque Henri , se sentant pressé d'argent , voulut avoir en un seul coup le complément de sa créance. Il mit sur la ville un impôt équivalent, et institua des commissaires chargés d'en faire, dans chaque quartier, la répartition et la levée.
Ces officiers se conduisirent avec une rigueur excessive , refusant d'accorder aucun délai et faisant des menaces d'emprisonnement. Leur dureté occasionna une émeute parmi les bourgeois de la classe inférieure , qui maltraitèrent les collecteurs et le bailli de l'archevêque. Celui-ci somma les échevins, par un message impérieux , de lui faire promptement justice. Mais les magistrats de la commune ayant répondu à cette sommation par des remontrances, l'archevêque assembla au château de Porte-Mars tous les chevaliers qui tenaient des fiefs relevant du comté de Reims et descendit à leur tête dans la ville. Après avoir posé des gardes à toutes les portes, il fit arrêter, dans lerars maisons , les échevins et un certain nombre des bourgeois les plus considérés. On les traduisit devant la cour épiscopale»
' Varlot, Hist: MeU*opoI. Remensis, X. II. p. iU.\
236 LETTKE XXK
qui 9 sans information et sans enquête, emprisonna les uns, bannît les autres^ et fit démolir de fond en comble les maisons des plus opiniâtres*. Un arrêt d'excommunication fut de nouveau lancé contre la ville j et toutes les églises furent mises en interdit. Les bourgeois de Reims demeurèrent sous le poids de cette sentence et des désordres qu'elle entraînait, jusqu'à la mort de Henri de Braine, arrivée ^en iâiO. Alors il y eut une vacance de quatre années, durant laquelle la commune reprit le dessus, comme il arrivait toujours, et obtint du chapitre métropolitain non-seulement la révocation des sentences ecclésiastiques, mais la remise des indemnités qui restaient à payer ^. Dans cette lutte perpétuelle de deux puissances rivales, au sein de la même ville , la moindre concession faite de gré ou de force par Tune d'elles amenait toujours une réaction en faveur de l'autre. Ainsi, à chaque instant, les grandes questions, résolues dans un sens , pouvaient se débattre de nouveau et se résoudre en sens contraire. Reprenant par degré son ancienne énergie , la commune de Reims ne tarda pas à inquiéter le successeur de Henri de Braine. La principale source de ces inquiétudes était l'organisation des compagnies de milice bourgeoise que les magistrats. municipaux s'occupaient à régulariser. Ces compagnies, commandées par des officiers appelés connétables, faisaient la garde de jour et de nuit aux portes de la ville et dans les différents quartiers, s'exerçaient fréquemment au maniement des armes , et quelquefois en venaient aux mains , par une sorte de bravade militaire, avec les soldats de l'archevêque, lorsque la bannière seigneuriale passait devant celle de la commune» Sous le prétexte d'établir, d'une manière plus complète, la sûreté et la tranquillité dans la ville , les bourgeois plaçaient à Textrémité de chaque rue des chaînes de fer et des barricades , dont l'objet réel était d'empêcher la garnison du château épiscopal de se répandre dans la cité sans la permission des échevins. Ces nouvelles tentatives de la commune pour se fortifier et préparer une complète restauration de ses privilèges donnèrent lieu , en lâ57 , à une seconde intervention du roi Louis IX '.
1 Mullorum nobilium el militum stipatua cohorte , urbem ingreditur... In scabinos urbiique primoree manus injicere, quorum nonnulli in exflium missi, alii In vincula oonJecU, guorumdain domus everes. (Marlot, Hist. Hetropol. Remensis, 1 11, p. 5SS.)
s AnqueUI , Hiat. de Reima , t. Il, p. 67.
* U>id., p. 90.
LETTRE XXL 237
Le siège épiscopal était occupé alors par ce même Thomas de Beaumetz dont il a été fait mention plus haut , homme nooins audacieux que Henri de Braine , mais aussi peu favorable aux libertés de la bourgeoisie. Encouragé par la conduite du roi dans la grande querelle de 1235^ il le supplia de venir à son secours, et de se rendre à Reims pour écouter ses griefs contre la commune. Le roi, cédant aux prières de Tarchevôque, alla à Reims, et, après avoir écouté les plaintes des deux parties, il prononça , comme arbitre , un jugement analogue à celui qu'il avait rendu vingt-deux ans auparavant. Les écbevîns eurent beau représenter que la ville de Reims était ville de loi et de commune, que les bourgeois y étaient associés en corps et en collège , qu'à ce titre ils avaient le droit de lever des compagnies ^ de leur donner des capitaines ^ d'avoir en garde les clefs et les fortifications de la ville, le roi donna sur tous ces points gain de catise à Tarchevéque. Les compagnies de milice furent placées sous son autorité, les clefs des portes lui furent remises, et l'enlèvement des chaînes et des barricades fut ordonné *.
L'histoire de la commune de Reims, durant la dernière moitié du xin* siècle et la plus grande partie du xiv* , offre la répétition de mêmes querelles, mais avec des scènes moins variées, parce que l'autorité royale y intervient, d'une manière uniforme, par les appels au parlement. Cette lutte du privilège seigneurial contre les libertés bourgeoises , si énergique dans son origine et si pleine de mouvement, parait ainsi transformée en un procès entre parties, où les rôles de demandeur et de défendeur sont remplis tour à tour par Tarchevêque et par les magistrats de la commune. Plaideurs inconciliables et toujours en instance , ils portaient dans cette guerre d'un nouveau genre un acharnement qui rappelait, sous d'autres formes, le temps des hostilités à main armée. L'archevêque ou ses fondés de pouvoir qualifiaient leurs adversaires de chétives gens , de gens de néant; et lorsque ceux-ci présentaient leur requête scellée du sceau de la commune . a c'est une pièce fausse, disaient les premiers, et « de nulle valeur en justice; car les échevins de Reims n'ont pas le a droit d'avoir un sceau ^. »
1 Anqoetil , Hist. de Beims, t. Il, p. M.
' MîMi ab archiepificopo seabinorum procuraUonem ac sigillum impugnant: dicnntque nec jus eommuniœ habere nec stgiUum. (Marlot, Hiftt Hetropol. Bemen- Bis, t II, p. 979.) - Anqaetil, Hist. de Reims, t. Il, p. 255 .
238 LETTRE XXî.
En l'année 4363, les avocats de l'église métropolitaine prirent les conclusions suivantes : « Que Téchevinage soit déclaré aboli et que a toute juridiction civile et criminelle soit remise en la main de l'ara chevéque ; que le roi détruise la commune, comme une association « illicite, dangereuse et non autorisée par ses prédécesseurs; que «r Farehevôque puisse régler à sa volonté le gouvernement de la ville , « armer ou désarmer les habitants , lever des compagnies, nommer a des connétabirs et des commandants , sans rendre compte à qui V que ce soit. » L'arrêt du parlement ne fit droit ni à ces demandes ni aux plaintes de la eonimiine sur îos tyrannies et les usurpations du clergé ; mais il consacra les prétentions d'une ti*oisième puissance qui s'élevait alors au délriinenl des deux autres. <c La garde et le gouvercr nement de la ville, disait la Fent(*rice, appartiennent au roi seul, et a à ceux qu'il lui plaira fïy comiiK itre '. »
Au X?* siècle , la commune de Reims cesse entièrement de jouer un rôle politique. Elle ne fut point abolie , mais elle s'amortit en quelque sorte sous la pression de l'autorité royale. Dans les temps de subordination paisible, qui succédèrent aux tumultes du moyen âge , l'oubli éleva comme une barrière entre la bourgeoisie moderne et l'antique bourgeoisie, si fière et si indépendante. Le seul grand événement local , pour un habitant de Reims, fut la cérémonie du sacre; et les enfants jouèrent au pied du vieux château des archevêques , sans se douter que ces murs en ruines eussent été maudits par leurs aïeux. Toutes les villes de France sont tombées, depuis quatre siècles, dans la même nullité politique; mais on se figure trop aisément qu'il en a toujours été ainsi. Pour chercher des exemples décourage civique, nous remontons jusqu'à l'antiquité, tandis que nous n'aurions besoin que d'étudier à fond notre histoire; parmi nos villes les plus obscures , il n'en est peut-être pas une qui n*ait eu ses jours d'énergie. Vézelay , dans le département de l'Yonne , n'est pas même un chef-lieu de sous-préfecture , et cette simple I)ourgade eut, il y a près de sept cents ans, l'audace de faire une révolution pour son compte.
1 Anquelii , Hist. de Reims, t. II, p. S57.
LBTTRB XXIl. 2ÎÎ9
Htetoira de la eonuBone de Véielay.
HUIT lieues au sud d'Auxerre, et à vingt-trois au nord-est ' de Nevers, se trouve la ville de Vézelay, qui, au moyen ge, n'avait que le titre de bourg, mais était, selon I toute apparence , plus grande et plus peuplée qu'au- » jourd'bui. La principale cause de sa prospérité était une église bâtie en l'honneur de sainte Marie-Madeleine, et vers laquelle on se rendait de fort loin , pour acquitter des vœux ou faire des pèlerinages. Cette église dépendait d'une abbaye fondée , au ix* siècle , par le comte Gberbard , si célèbre dans les romans de chevalerie sous le nom de Gérard de Roussillon. En transportant à l'abbaye de Vézelay tous ses droits de propriété et de seigneurie sur le bourg et sur les habitants , le comte Gherhard avait voulu qu'elle eil jouît en toute franchise et liberté , c'est-à-dire qu'elle fût à jamais exempte de toute juridiction temporelle ou ecclésiastique , excepté celle de TÉglise de Rome. Il obtint, à cet égard, un diplôme de l'empereur Karle le Chauve, affranchissant TËglise de Vézelay et ses hommes, tant libres que serfs, de la juridiction de tout. empereur, roi, comte, vicomte, ou évéque présent et à venir. En outre, le pape régnant prononça solennellement l'anathème contre tout seigneur ecclésiastique ou laïque qui oserait enfreindre les libertés d'une Église fille de celle de Rome, et faisant partie des domaines du bienheureux apôtre Pierre.
Malgré la charte impériale et la menace d'excomknunication contenues dans la bulle du souverain pontife , les héritiers des di'oits du comte Gherhard, dans TAuxerrois et le Nivernais, essayèrent, à plusieurs reprises, de faire rentrer le bourg de Véwlay sous leur autorité seigneuriale. Les richesses des habitants et la célébrité du lieu excitaient leur ambition et la rendaient plus active. Ils ne pou-* valent voir sans envie les grands profits que l'abbé de Vézelay tirait de Taffluence des étrangers de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, particulièrement à l'épo-
2i0 LETTRE XXII.
que de la fête de sainte Marie-Madeleine. Cette foire attirait, durant plusieurs jours , un concours nombreux de marchands, venus soit du royaume de France , soit des communes du Midi , et donnait à un bourg de quelques milliers d'âmes une importance presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu'ils . étaient de Tabbaye de Sainte-Marie , les habitants de Vézelay avaient graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans le voisinage ; et leur servitude, diminuant par le cours naturel des choses, s'était peu à peu réduite au payement des tailles et des aides, et à l'obligation de porter leur pain, leur blé et leur vendange au four, au moulin et au pressoir publics, tenus ou affermés par l'abbaye. Une longue querelle souvent apaisée par l'intervention des papes , mais toujours renouvelée sous différents prétextes, s'éleva ainsi entre les comtes de Nevers et les abbés de Sainte-Marie de Vézelay. Cette querelle devint extrêmement vive dans les premières années du xii« siècle. Le comte Guillaume , plusieurs fois sommé par l'autorité pontificale de renoncer à ses prétentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais, et légua en mourant à son fils, du même nom que lui, toute son inimitié contre l'abbaye.
La dignité d'abbé et de seigneur de Vézelay appartenait alors à Pons de Montboissier, originaire de l'Auvergne, homme d'un caractère décidé, mais aussi calme que celui du jeune comte de Nevers était fougueux et violent. La guerre entre ces deux antagonistes , d'une humeur si différente , ne fut suspendue que par le départ du comte pour la croisade. Son séjour à la Terre-Sainte ne changea rien à ses dispositions; mais au retour, durant la traversée, surpris par une tempête violente, et se croyant en péril de mort, il promit à Dieu et à sainte Marie-Madeleine de ne plus inquiéter l'abbé de Vézelay, s'il revenait chez lui sain et sauf. Ce vœu, prononcé dans un moment de crainte, ne fut pas longtemps gardé, et sa rupture fut accompagnée de circonstances toutes nouvelles.
Il y avait à Vézelay un étranger , selon toute apparence, originaire du Midi , et nommé Hugues de Saint-Pierre. Cet homme avait apporté dans le bourg peu de richesses , mais une grande industrie , à l'aide de laquelle il avait fait promptemeut fortune*. L'étendue de
t Erat aulem Vixeliaco quidam qui dioebatur Hugo de S. Petro advena... quem natura inopem protulerat, 8ed maiius arle docta uiechaiiica locupletem cifeoerat.
son commerce le mettait en relation d'affaires avec les barons de la contrée^ et même avec le comte de Nevers, qui l'accueillait toujours bien et recevait de lui des présents. Obligé de vivre dans un pays de servitude , Hugues de Saint-Pierre supportait impatiemment sa nouvelle condition y et il aspirait à établir dans la bourgade de Vézelay an gouvernement libre sur le modèle de ces grandes communes qui jetaient alors tant d'éclat en Provence, dans le comté de Toulouse et sur la côte de la Méditerranée. Cette pensée généreuse n'était pas exempte d'ambition personnelle ; et peut-être, dans ses rêves politiqaes, le marchand de Yézelay se voyait-il d'avance revêtu de la robe rouge, qui était, dans les communes du Midi, la marque de la haute dignité de magistrat municipal. Quoi qu'il en soit, Hugues de Saint- Pierre était habile à saisir toutes les occasions capables de seconder ses projets. Témoin des démêlés du comte de Nevers avec l'abbé de Saînte^Marie, il croyait cette lutte favorable à ses desseins , et faisait de son mieux pour engager le comte à reprendre l'offensive. Il lui conseillait de s'emparer du droit de juridiction sur les habitants de Yézelay , soit en jugeant les procès pendants devant la cour abbatiale , soit en faisant saisir par ses officiers quelques criminels justiciables de l'abbaye, et il lui assurait que les habitants, si leur choix était libre, n'hésiteraient pas un seul instant entre les deux juridictions. En même temps il cherchait à inspirer à ses concitoyens le désir et l'espérance d'être libres comme l'étaient les bourgeois des communes. Il réunissait les plus éclairés et les plus courageux dans des assemblées secrètes, où l'on s'entretenait de l'état présent des choses, des différents partis à prendre pour l'avantage commun, et peut-être de considérations politiques d'un ordre plus élevé, comme l'état de la classe bourgeoise, ses relations avec les seigneurs, les droits dont elle jouissait dans un lieu , et qu'on lui refusait dans un autre. Ces assemblées, tenues mystérieusement sous prétexte d'exercices de piété, causèrent une violente fermentation dans les esprits ; l'ancien respect pour la puissance de l'abbé et des moines de Sainte- Marie fut ébranlé, et même il y eut, pour la première fois, plusieurs actes de rébellion contre leur autorité seigneuriale. L'un des religieux, passant à cheval près d'une forêt de l'abbaye,
HugODis PictavIeDBis Hist Vexeliac. monasterii , lib. m, apudDachery Spicilcgium t.ll,p. 926.)
2i2 LETTRE XXI!.
trouva un homme occupé à couper du bois, quoique cela fût défendu; il courut sur lui et voulut lui enlever sa cognée; mais cet homme Ten frappa rudement et le renversa de cheval. Le coupable fut saisi et eut les yeux crevés , par sentence de la cour abbatiale. A la nouvelle de cet arrêt, le comte de Nevers éprouva, ou feignit d'éprouver beaucoup d'indignation ; il s'emporta avec violence contre les rooi«nes , les accusant à la fois de cruauté , d'iniquité et d'usurpation de ses propres droits comme seigneur haut justicier. Ne se bornant point aux invectives, il somma judiciairement l'abbé Pons de comparaître devant sa cour , pour y répondre sur diverses interpellations qui lui seraient faites; mais celui-ci n'obéit point , et adressa au comte des remontrances sur la nouveauté de ses prétentions. Alors toute trêve fut rompue; le comte entra en hostilité ouverte avec l'abbaye et en fit dévaster les domaines. D mit en état de blocus le bouiy de Vézelay, et, après avoir fait publier par un héraut d'armes la défense d*y entrer ou d'en sortir, il envoya des cavaliers et des archers pour garder les routes. Par suite de ces mesures, les marchands et les artisans de Vézelay, retenus de force dans leurs maisons et ne pouvant plus rien vendre ni rien acheter au dehors, furent réduits à une grande gêne. Ils éclatèrent en plaintes contre l'abbé, qu'ils accusaient d'avoir causé tout le mal par son obstination ; ils allaient même jusqu'à dire qu'ils ne le voulaient plus pour seigneur , et tenaient publiquement ce propos et d'autres du même genre *.
Lorsque le comte de Nevers apprit dans quel état de fermentation les esprits étaient à Vézelay, il en eut beaucoup de joie, et en conçut de grandes espérances pour la réussite de ses projets. Il y avait entre lui et les habitants une sorte de communauté d'mtérêts dans leur haine contre l'abbaye , quoique leurs vues fussent bien différentes ; car les uns tendaient à faire du bourg de Vézelay une ville entièrement libre, et l'autre à remplacer comme seigneur l'abbé de Sainte- Marie-Madeleiiie. Une aUiance pouvait donc se conclure entre les ennemis de l'abbaye , quoiqu'il y eût peu de chance pour sa durée. Le comte se rendit à Vézelay afin de parler lui-même aux bourgeois et de traiter avec eux; mais, à son arrivée, les moines, adroits
> Dicentesauctorem simul et causam malorum omnium esse ablMitem... felicesdrmam se ac beatos fore... 8i\ rcjrcio ecclcsia; jiigo, sese manciparerit comilis arbilrio. (Hug. Piclav. liist. Vpzeliac. monasl-, lib. m, apud chcry Spicilegium , t. Il, p. 5S7.)
LETTRE XXIL 243
politiques, raccueillirent si respectueusement , et lui promirent tant de déférence à Tavenir, qu'ils le gagnèrent, et l'obligèrent, malgré lui, de leur accorder une trêve. Pour le mieux lier encore, Tabbé, qui devait se rendre à Rome , lui remit tous ses droits seigneuriaux et le soin de ses intérêts durant son absence. Il s'engagea même envers lui à demander au pape que les hommes de Téglise de Vézelay fussent dorénavant soumis à la juridiction des comtes de Nevers ; ^ mais il savait bien que le pape n'accorderait jamais une pareille demande.
En effet, l'abbé Pons de Montboissier rapporta de Rome un monitoire apostolique qui lui faisait un devoir sacré de la défense de ses droits seigneuriaux. Cette nouvelle excita plus violemment que jamais la colère du comte de Nevers, qui voyait qu'on s'était joué de lui. N'osant cependant attaquer en personne les moines sans provocation de leur part, il engagea les petits seigneurs des environs, qui étaient ses vassaux , à faire des incursions armées sur les terres de l'abbaye. Plusieurs barons du Nivernais et de TAuxerrois profitèrent de cette occasion pour s'emparer impunément des biens de l'Église. Ils rançonnèrent les moines, dévastèrent les métairies, et enlevèrent partout les provisions, les serfs et le bétail. N'ayant point de troupes à opposer aux hommes d'armes de ses ennemis , l'abbé de Yézelay supporta quelque temps le mal qu'ils lui faisaient, avec cette patience qui était alors la vertu des gens d'église. Puis , voyant qu'il ne gagnait rien, il résolut de tenter d'autres voies et sollicita la protection da roi de France. Ce fut environ dans la quinzième année de son règne, c'est-à-dire en 1452, que le roi Louis le Jeune reçut à Paris une requête où l'abbé de Yézelay lui exposait, dans le style mystique du temps, les afflictions de son Église. Il y fit droit , en citant à comparaître,' devant la cour des barons de France, le plaignant et son adversaire le comte de Nevers. Tous deux firent valoir leurs prétentions; mais ce débat n'eut aucune suite, parce que l'abbé déclina le jugement de la cour, craignant que la décision du procès ne lui fût pas entièrement favorable *.
Au retour du voyage qu'il avait fait pour se rendre à la cour du
* Perpenâens... abbas infensam sibi curiam partibus favere advereis, limuit seRc eommiltere dubio judicio. ( Hug. Pictav. Hist. Yezeliac. monast., lib. iif , apud Duhery SpicUegium, t II, p. 838.)
roi, le comte, enhardi par Thésitation de son adversaire, renoua ses intelligences avec les mécontents de Vézelay. Il leur donna rendezvous, pour une conférence politique^ dans une plaine voisine du bourg.; et, quand ils y furent réunis, il leur parla en ces termes :
a Hommes très-illustres, renommés au loin pour votre prudence, a forts de votre courage et riches du bien que vous avez acquis par a votre mérite, je suis a£Qigé au fond du cœur de la misérable condia tion où vous vous trouvez réduits ; car, possesseurs en apparence^ 0 de beaucoup de choses, réellement vousn'étes maîtres de rien^ « En songeant à Tétat où vous êtes et à ce que vous pourriez devenir <r avec un peu de résolution , je me demande où est cette énergie a avec laquelle autrefois vous mîtes à mort votre seigneur l'abbé a Artaud. C'était un homme qui ne manquait ni de sagesse, ni d'aua très bonnes qualités, et tout le mal qu'il voulait vous faire consistait a en une nouvelle taille imposée à deux maisons. Aujourd'hui vous CI souffrez sans mot dire l'excessive dureté de cet étranger, de cet Auci vergnat si arrogant dans ses propos, et si bas dans sa conduite, qui a se permet non-seulement des exactions sur vos biens , mais encore a des violences contre vous. Séparez-vous de cet homme et liez-vous « à moi par un pacte réciproque; si vous y consentez, je prends Tena gagement de vous affranchir désormais de toute exaction et même cr de toute redevance. »
n y a, dans les grandes réunions d'hommes, un instinct de prudence qui les fait toujours hésiter à prendre des résolutions hasardeuses. Les habitants de Vézelay , d'abord disposés à la révolte , parurent un moment reculer, et, prenant une attitude plus calme que le comte ne s'y attendait , ils lui dirent que trahir sa foi envers son seigneur était une chose très-grave et qui demandait réflexion, qu'ils tiendraient conseil là-dessus et lui répondraient sous peu de jours. Quand l'assemblée se fut^ séparée, plusieurs des habitants les plus considérables par leur ftge, et les plus modérés en fait d'opinions politiques, se rendirent auprès de l'abbé, pour essayer, s'il était encore possible, de prévenir une rupture ouverte : a Nous vous rapportons
« « O viri fllustrissimi multaque prudenlia famosissimi ac forliludine strenuissimi , ■ Bed et propria virtute acquisilis opibus locuplelissfmi , doleo saUs admodum miser* « rimam conditionem status veslri quoniam multarum rerum possessores quidem « specie, rêvera autem nullarum <c domini efTecU estis... > (Hug. Pictav. Hist. Vezeiiae . « Dionast., lib. m, apud Dachery Spiclie;{iuni, t. Il, p. 5S8.)
LETTHE XXII. 245
a fidèlement, dirent-ils, les paroles du comte de Nevers, vous priant a de nous donner aide et conseil en cette rencontre, comme notre a seigneur et notre père spirituel. »
L'abbé ne montra aucune émotion à cette confidence peu rassurante; et soit qu'il eût naturellement, soit qu'il affectât alors une grande impassibilité : a Mes fidèles et amis, répondit-il , votre pru- 0 dence ne peut manquer de voir que si le comte est devenu mon a ennemi, c'est afin de vous circonvenir et de vous faire tomber, par c ses ruses, dans une complète servitude, après qu'il vous aura sousc traits à une sujétion sous laquelle vous vivez en hommes libres. J'ai a combattu jusqu'ici avec persévérance pour vos franchises; mais si, « en retour, vous me payez d'ingratitude, si vous devenez traîtres 0 envers moi et envers l'Église, quelque afiligé que j'en puisse être, « je saurai m'y résigner, tandis que la peine de votre trahison retomc bera sur vous et sur vos enfants. Que si, vous rendant à de meil- « leurs conseils, vous résistez avec fermeté, si vous demeurez a inébranlables dans la foi jurée à votre seigneur et à TÉglise qui c vous a nourris de son lait, je me sacrifierai volontiers pour votre ff liberté^ ne doutant pas que de meilleurs jours ne succèdent bien- «tôt à ces tristes circonstances ^ — Nous le croyons et l'espérons, a reprirent les gens de Vézelay ; mais il nous semble qu'il serait pru- « dent de renoncer au procès avec le comte, de céder à votre advcra saire et de conclure la paix avec lui ^. — Moi, dit l'abbé, je n'ai de a procès avec personne; mais je suis prêt à défendre mes droits conc tre quiconque les attaque. Céder à des prétentions injustes, serait « un acte d'insigne Iftcheté. J'ai souvent demandé la paix, tant par « prières qu'à prix d'argent , et jamais je n'ai pu l'obtenir de cet ff enfant de discorde '• » Ce furent les derniers mots de l'abbé : et les députés des bourgeois retoumèi:«nt sans qu'il leur eût fait aucune espèce de concession.
Dès ce jour, les partisans des mesures conciliatoires perdirent toute influence sur l'esprit de leurs concitoyens. L'obstination de
■ Minime, inquit, ndelesmei, vestram latet prudentiam.guod... prospéra secundis succèdent casibus. (Hug. Pictav. Hisl. Vezeliac. inonast. lib. m, apud Daciiery Spicilegium.t. Il.p.5t9.)
' At iUi dlxenint..., credimoa et apefamus... ( Ibid.)
> Liaequidem nulia mibi eat penitua... afliio diacprdis non potui pacem impeirare. lU>id.)
l'abbé devint la cause ou le prétexte d'un soulèvement populûre, à la tête duquel on vit^ comme dans des révolutions plus récentes, figurer la plupart des jeunes gens*. Alors se passèrent, dans le bourg de Vézelay, toutes les scènes de tumulte et d'enthousiasme qui signalaient, au moyen ftge, l'établissement d'une commune contre la volonté du seigneur. Les habitants s'assemblèrent, et, renonçant à leur foi envers l'abbé et l'église de Sainte-Marie, ils jurèrent tous de se défendre l'un l'autre, et de n'avoir qu'une seule volonté. On ignore quels articles de lois formèrent les bases^^du nouveau pacte social , et comment furent organisés les diflërents pouvoirs municipaux. Tout ce qu'apprend le seul historien de cette curieuse révolution , c'est que les magistrats, choisis parmi les plus âgés, reçurent le titre de consuls, comme ceux des communes du Midi ^. C'est un fait d'autant plus remarquable que, dans les plus grandes villes de la Bourgogne, comme dans celles du nord de la France, on ne connaissait que les noms de jurés et d'échevins. Cette influence particulière des idées méridionales sur la petite ville de Vézelay ne peut guère s'expliquer que par la présence de .Hugues de Saint-Pierre, cet étranger qui était venu s'y établir avec une industrie et des lumières supérieures à celles de ses nouveaux con* citoyens.
Le comte de Nevers entra dans la commune, c'est-à-dire qu'il jura solennellement fidélité aux bourgeois, et promit de n'avoir d'amis ou d'ennemis que les leurs, de ne conclure ni paix ni trêve avec qui que ce fût sans les y comprendre; eux, en retour, lui firent serment de foi et de service de leurs corps et de leurs biens, à la vie et à la mort. Ainsi élevés de la triste condition de sujets taillables d'une abbaye au rang d'alliés politiques d'un des plus puissants seigneurs, les habitants de Vézelay cherchèrent à s'entourer des signes extérieurs qui annonçaient ce changement d'état. Ds élevèrent autour de leurs maisons, chacun selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui était la marque et la garantie du privilège de liberté. L'un des plus considérables parmi eux, nommé Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carrée, comme celles dont les restes se
> Bt ecce afiluxenint viri nequam.-. aggregataque aibi... Juvenum mulUtudine... (Hug. Pictar. HUl. Yezeliac. inona8t.,lib. m, apud Dachery Spicilegiuni , p. 5S9.) 2 .... Principes vel judicea quos el consules appeliari ceuBuerunU (Ibid.)
voient à Toulouse, à Arles et dans plusieurs villes d'Italie *. Ces tours, auxquelles la tradition joint encore le nom de leur premier possesseur, donnent une grande idée de l'importance individuelle des riches bourgeois du moyen âge, importance bien autre que la petite considération dont ils jouirent plus tard, sous le régime purement monarchique. Cet appareil seigneurial n'était pas, dans les grandes villes de commune, le privilège exclusif d'un petit nombre d'hommes, seuls puissants au milieu d'une multitude pauvre : Avignon, au commencement du xiu* siècle, ne comptait pas moins de trois cents maisons garnies de tours ^. Sans doute les bourgeois de Vézelay, après leur insurrection, n'en élevèrent pas un pareil nombre : et cependant, si l'un des témoins du mouvement politique qui anima cette petite ville, au milieu du xn* siècle, pouvait la revoir aujourd'hui, ne serait- il pas bien étonné? Ne se demanderait-il pas où est la vie, où sont les' hommes du vieux temps?
Suite de rhistoire de la commone de Véxeiay.
ORSQUE la commune de Vézelay eut été définitivement constituée par le serment de tous les bourgeois, l'élection des consuls et la formation du conseil, les magistrats municipaux s'occupèrent de traiter avec l'abbé, leur ci-devant seigneur, pour la reconnaissance du nouvel ordre de choses. Les principaux d'entre eux se rendirent en députation auprès de lui , pour le prier d'entrer dans la commune et de renoncer volontairelment à tout ce qu'il y avait d'arbitraire et de tyrannique dans ses privilèges seigneuriaux^. On ne sait précisé-
* Hag. PictaT. Hiat. VezeUac. monast, lib. m, apud Dachery Spicilegium , t II . p. 533 et 535.
> Trecentas domus turrales quœ fn vUla erant. ( Mathœi Parisienais Historla Angliœ major.)
> Postttlabant remiUilaibi quasdam conaueludines quas novitaUs et lyrannidia eue dieebant..(Hug. PicUv. Hift Veieliac monasU, lib. m , apud Dachery Spicilegium , tu, p. 9»)
248 L£TTRE XXIII.
ment quelle réduction ils proposaient pour le cens et les tailles, s'ils voulaient une abolition complète ou simplement une diminution des redevances. Mais Fabbé fut inébranlable dans son refus de rien accorder tant que subsisterait la commune, n répondit que y si les sujets de son Église voulaient renoncer à leur mauvaise association, il leur ferait une remise entière de toutes rentes, et donnerait , de plus, un pardon général ; mais que, dans le cas où ils persisteraient dans leur trahison, toute voie d'accommodement était fermée entre eux et leur légitime seigneur. Ces paroles déplurent fort aux députés, qui, élevant la voix beaucoup plus haut qu'ils n'avaient coutume de le faire en présence de Tabbé de Sainte-Marie, déclarèrent qu'ils ne rentreraient point sous la servitude de l'Église*. A leur retour auprès de leurs concitoyens , il y eut une grande agitation dans la ville; les plus exaltés d'entre les bourgeois disaient qu'il était temps d'en finir, de vider le différend par la force; et plusieurs, en effet, se conjurèrent pour tuer Tabbé^.
Pendant que ces choses se passaient, le bruit du renouvellement de la querelle entre le comte de Nevers et l'abbé de Vézelay avait mis en mouvement les nombreux agents de la diplomatie papale. Un cardinal vint tout exprès de Rome , en mission extraordinaire , pour mettre fin à ces démêlés, qui inquiétaient beaucoup le saintsiège ; et peu de jours après son arrivée, un autre cardinal , nommé Jordan, légat du pape dans les Gaules, se rendit aussi à Vézelay pour la fête de sainte Marie-Madeleine. Tous deux conseillèrent à l'abbé de sortir de la ville, et se tinrent à ses côtés durant la route pour lui servir de sauvegarde'. Ils allèrent ensemble à Chftbiis, auprès du comte de Nevers, qui reproduisit ses anciens griefs et refusa toute espèce d'arrangement , malgré les menaces d'excommunication que lui faisaient les cardinaux. A l'issue de cette conférence inutile, l'abbé Pons ne retourna point à Vézelay; mais l'évêque de Nevers lui ayant procuré les moyens de voyager sûrement, il se rendit au monastère de Cluny, où il reçut l'hospitalité, à la recommandation des cardinaux. Dans cette retraite , il continua de tre-
> At illi conclnmanles, non iU se facture» dixerunt, sed poUas rebelllonem ecdesin illaturoB se dixerunt. (Hug. Plctav. Hist. Vezellac. monast., llb. iu,apud Dachery Spidlegium , U II , p. 530.)
' ... Mortcm illius devoverant. (Ibid.)
* Mediuin abbatem deducentes. ( Ibid.)
vaîUer avec activité cqntre la commune de Vézelay. n écrivit au roi de France, aux archevêques et aux principaux évêques, pour solliciter leur appui en faveur de son Église. 11 invita le pape lui-même à écrire sur ce sujet au roi de France, et n'eut point de repos que lé cardinal-légat n'eût prononcé l'excommunication contre les bourgeois de Vézelay.
L'arrêt d'excommunication fîit apporté dans la ville par une personne dévouée, qui, trompant la vigilance des autorités municipales, trouva moyen de le faire lire, en place publique, par un prêtre. Selon la teneur de cette sentence, la plus rigoureuse qu'il fût possible de prononcer, la ville entière et sa banlieue étaient mises sous l'interdit. D était défendu d'y célébrer aucun ofBce et d'y administrer aucun sacrement de l'Église, excepté le baptême dés enfants nouveau-nés et la confession des mourants. Il parait que le prêtre prit, pour faire sa lecture, un moment où la place publique était déserte. Mais les prenûers bourgeois qui arrivèrent et l'entendirent, ne lui donnant pas le temps d'achever, coururent sur lui pour le battre. Un nommé Eudes du Marais, quittant son manteau, ramassa des pierres, afin de les lui jeter à la tête. Deux autres habitants se joignirent à lui; mais des personnes plus calmes étant survenues, le prêtre s'échappa et chercha un refuge dans la grande église, au pied de l'autel*. Le lendemain, de grand matin, tout menacé qu'il était, il eut le courage, aidé de quelques-uns des moines, d'enlever les deux battants des portes de Téglise et d'obstruer le passage avec des ronces, ce qui était alors un signe d'interdiction des offices. Mais Hugues de Saint-Pierre et d'autres bourgeois, probablement consuls de la commune, firent ôtçr les ronces et rétablir les portes '.
Ce jour-là il s'éleva dans la ville de grandes clameurs contre les moines de sainte Marie-Madeleioe , restés , en l'absence de leur abbé, sous le gouvernement d'un prieur. Plusieurs bourgeois pénétrèrent, malgré la règle, dans l'intérieur du monastère, et, entrant avec bruit dans l'appartement du prieur, ils l'accablèrent d'invectives, s'en prenant à lui de leur excommunication et le sommant de leur
* ... Qui ftigieos ad altare i^ix erasit manus fmpiorum (Hug. PictaT. HiBt. Vese-
U«e.monaBt, ]ib. m, apad Oachery Spicilegium, t II, p. 531.) > Abstulerunt tpinaa et valvas reatHuerunt. ( Ibid.)
accorder une trêve. Le prieur répondit qu'il n'avait pas qualité pour Jet absoudre d'une condamnation portée par le légat du siège apostolique, et que d'ailleurs il lui était impossible de rien conclure avec eux sans Tordre exprès de Vabbé Pons, son légitime supérieur. Les bourgeois devinrent furieux et s'écrièrent : « Puisque vous nous a excommuniez contre toute justice , nous agirons en excommuniés, a et dorénavant nous ne vous payerons plus ni cens ni dîmes*, d
Malgré la véhémence de leurs sentiments politiques, les habitants de Vézelay n'étaient point inaccessibles aux scrupules et aux craintes religieuses. Profondément affectés de se voir sous le poids de la plus grave des sentences ecclésiastiques, et d'être privés, sans aucun recours, des sacrements et des grâces de l'Église, ils envoyèrent au comte de Nevers pour se plaindre , et lui demander s'il ne pourrait pas les faire relever de l'arrêt d'excommunication. Mais le comte , qui commençait à être lui-même inquiété par les menaces et les messages des évêques et des cardinaux , répondit avec brusquerie : « Je a n'y puis absolument rien , et s'il leur plaît , ils en feront tout autant ji contre moi ^. » Les bouigeois , déconcertés par cette réponse , gardèrent un moment le silence; puis reprenant la parole : « Où donc c moudrons-nous notre grain, direntr-ils, où donc ferons-nous cuire « notre pain, si les meunière et les foumiers de l'abbaye ne veulent a plus communiquer avec des excommuniés? — Eh bien! reprit vivea ment le comte, allez au four banal, chauffez-le avec votre bois, « et si quelqu'un veut s'y opposer, jetez-le tout vivant dans le four, a Quant au meunier, s'il fait résistance , écrasez-le vif sous sa a meule '. x>
En effet, les membres de la nouvelle commune, tout affranchis qu'ils étaient par leur constitution républicaine, se trouvaient encore sous la dépendance de l'ancien manoir seigneurial, à cause de leur longue habitude de n'avoir ni moulins , ni fours , ni pressoirs particuliers. Toutes ces différentes industries avaient été jusque-là exer*
* Quia, inquluiit, nos excomtnunicalis immerftos, faciemus ut excommunicaU videamur: décimas itaque, elceiisum seu alios reditus consuetoa jam ampliua vobis non peraolvemus. ( Hug. Piclav. Hist. Vezeliac. monast., iib. m, apud Dachery Spidlcgium, t. II, p. 531.)
3 Quibus ille: Non possum, Inquit, aliud; itaeUamde me facienl, si voluerint. (Ibid.)
a Siquisobstilerit, vivum'incendite, sed et si mollnarius obstat , vivum aimililer mola comminuite. ( Ibid.)
cées au profit de l'abbaye, par ses serviteurs, clercs ou laïques; et, comme il fallait du temps pour qu'un changement total eût lieu à cet ^;ard, les bourgeois furent obligés d'entrer en guerres journalières avec les moines et leurs gens. Dans ces disputes où ils ne pouvaient manquer d'avoir l'avantage, ils s'exaspérèrent de plus en plus contre les religieux leurs anciens maîtres, et jurèrent « de leur faire mener c si rude vie, et d'en faire tant, que tout leur corps, jusqu'à la plante ff des pieds, aurait besoin de recevoir l'absolution *• »
Après avoir maltraité les serviteurs laïques et en avoir chassé plusieurs de leurs maisons et de leurs fermes, ils s'attaquèrent aux moines eux-mêmes, qu'ils arrêtaient et rançonnaient. Le prieur alarmé envoya quelques-uns des frères, sous escorte , au comte de Nevers, pour lui demander de s'interposer entre la commune et l'abbaye , et d'engager les bouigeois à user de modération. Mais la réponse que le comte donna aux envoyés fut loin de leur être agréable : a Je voudrais , leur dit-il , que vous fussiez tous partis et qu'il « n'y eût plus de monastère à Vézelay I Pourquoi votre abbé les a-t-il «fait excommunier?» Puis, arrachant un poil delà fourrure qui doublait son justaucorps, il continua en ces termes: a Quand toute a la montagne de Vézelay devrait être abtmée dans un gouffre , je ne « donnerais pas cela pour l'empêcher *. o
Dans le même temps , un des bourgeois étant mort sous le poids del'anathème prononcé contre toute la ville, ses concitoyens l'enterrèrent sans l'assistance d'aucun prêtre, et suivirent le corps jusqu'au cimetière, portant eux-mêmes la croix et chantant l'office des trépassés '. Familiarisés avec cette excommunication qui leur avait d'abord paru si redoutable, ils s'emparèrent de l'église de Sainte-Marie, et en firent leur citadelle et leur arsenal , plaçant dans les deux tours tout ce qu'ils avaient d'armes et de provisions, et y mettant une garde suffisante \ De ce poste, ils surveillaient les moines et les tenaient comme assiégés dans les bâtiments de l'abbaye , d'où per-
< Cum magna JactanUa se adeo afilicturos monaohos devoverent quod absolutionem ipforum pedes requfrerent (Hug. Pictav. UIbI. Vezeliac. monast., ,lib. m, apudDaehery Spicilegiam, t II , p. 531.)
> Et abstracto pilo vestis qua operiebalor, addidit : Si mons Yezeliaci io abyssum totiM foret prscipitatas , pilum istum non darem. ( Ibid.)
> ... Itifii absqae sacerdote , signa puisantes , scpelirent. ( Ibid. )
« Sacrosanclo violato templo , occupaverunt turres cjus, ponenles in eis custodes, et eseaa et arma. ( D>id., p. 550.)
sonne ne pouvait sortir sans leur permission et sans être accompagné. Ils ne se contentèrent bientôt plus de ces simples précautions ; et pour empêcher, disaient*-ils, les moines de se fortifier contre eux dans le monastère, ils en rasèrent les clôtures et les murailles extérieures*. Tous ces faits, extrêmement graves dans un temps où ie respect pour les choses religieuses était poussé si loin , s'aggravaient encore par les récits inexacts et exagérés qu'on en faisait dans les villes voisines et à la cour du roi de France. On disait que les moines , attaqués à main armée par les bourgeois , avaient soutenu un siège en forme dans les tours de leur église; que, durant 'ce long siège, le pain leur ayant manqué , ils avaient été contraints de manger de la viande , et de violer ainsi la règle de leiu* ordre ^.
Ces nouvelles faisaient grand bruit , et Ton en parlait dans différents sens. Chacun, selon son état ou ses affections personnelles, prenait parti soit pour Tabbé Pons , soit pour le comte de Nevers et la commune de Vézelay. Le comte avait pour amis et pour soutiens de sa cause plusieurs évoqués, qui n'aimaient pas les établissements religieux afiFrancbis de leur juridiction et soumis immédiatement au saint-siége;, il était même favorisé en secret par l'abbé de Cluny, jaloux, à ce qu'il parait, pour son couvent, de la célébrité de celui de Vézelay. Cette circonstance détermina Tabbé Pons à quitter Cluny pour se rendre à la cour du roi Louis VU , qui alors résidait à Corbeil. L'abbé se présenta devant le roi et lui parla des injustes tourments que lui suscitait la commune de Vézelay, avec la môme confiance dans sa cause qu'il avait montrée jusque-là. <r C'est un devoir, <K dit- il, pour la majesté royale, de défendre les Églises de Dieu « contre tous ceux qui les persécutent, b Déjà sollicité par les cardinaux prendre parti dans cette affaire, le roi envoya l'évêquede Langres au comte de Nevers le sommer par sa foi , comme vassal , de conclure aussitôt la paix avec l'Église de Vézelay, d'abandonner les bourgeois et de dissoudre leur commune '. Le comte ne .fit à cette sommation que des réponses évasives. Il ne changea rien à sa conduite , comptant sur le crédit de ses amis auprès des conseillers du
I Mœnia vel claufturaB monasterii solo tenus confregerunt (Hug.*Pictav. Hist Vexeliac. monast. , lib. m, apud Dachery Spicilegium , t. Il, p. 550.)
' Ul carentcB panis edulio , tanlummodo carnibus vitam suain Bustentarent. ( HisU Ludov. VII, apud script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 139.)
' ... Et communiam dissipari faceret ( Ibid. )
roi ; et peut-être eût-il réussi à traîner les choses en longueur et à sauver la commune y sans l'arrivée d'une lettre apostolique adressée au roi par le pape Adrien IV, et conçue en ces termes :
c Adrien , évéque , serviteur des serviteurs de Dieu , à son trèsc cher fils en Jésus-Christ, Louis , illustre roi des Français y salut et « bénédiction apostolique.
a II serait superflu de t'entretenir longuement du respect et de a Fappui que les hommes religieux doivent aux lieux saints. En effet, c tu n'as pas besoin de conseils , toi dont le cœur est embrasé de ce « feu divin que le Seigneur est venu répandre sur la terre ; toi qui , « parmi tous les princes de l'univers , es le plus recommandable aux a yeux de l'Église. Bien que tu étendes, ainsi que tu le dois, l'appui c de ton pouvoir royal sur toutes les Églises établies dans ton royaume, c nous désirons cependant que tu te montres d'autant plus zélé pour « celle de Yézelay, qu'elle appartient plus spécialement au bienheu- « reux Pierre , et que la perfidie de ses bourgeois lui fait souf&ir de a plus grands maux. Ta prudence n'ignore pas comment, il y a « quelques années, ces bourgeois , avec l'aide du comté de Nevers, a ont conspiré contre notre très-cher fils Pons, abbé deVézelay; < comment ils ont osé piller les biens de l'église , et chasser l'abbé c lui-même : par quoi , ils ont mérité d'être séparés du corps de « Jésus-Christ, c'est-à-dire de la communion de l'Église. Récemment c encore, se jetant sur l'église même, ils en ont forcé les portes a ainsi que celles du monastère, enlevé les habits des moines, ré- « pandu leurs vins et pillé les ornements du sanctuaire ; enfin , par a un dernier excès d'audace , ils ont porté la main sur les moines a eux-mêmes et les serviteurs du monastère. Puisque leur coupable c entreprise n'a point été arrêtée par la sévérité du jugement de l'Éc glise , la répression en est réservée à tes mains , et c'est à ta force « royale qu'il appartiendra de corriger ce que la justice des censures « canoniques n'a pu amender jusqu'à ce jour. Nous prions donc ta «magnificence, nous t'exhortons et t'avertissons, au nom du Sei- « gneur, nous t'enjoignons, pour l'absolution de tes péchés, que te et laissant gagner par nos prières et les malheurs du monastère sus- « nommé , et animé du saint zèle de la justice , tu t'avances avec « une forte armée vers Vézelay, et contraignes les bourgeois d'aba jurer la commune qu'ils ont établie , de rentrer sous la sujétion de
254 LETTRE XXIH.
<K notre cher fils Tabbé Pons , leur légitime seigneur, de restituer <K pleinement tout ce qu'ils ont pris, et de réparer les dommages qu'ils a ont causés. Nous t'enjoignons, enfin, d'exercer sur les auteurs de « ces troubles une telle vindicte , que leur postérité n'ose plus doré- « navant lever la tète contre son seigneur, ni commettre un sembla- <r ble attentat contre le sanctuaire de Dieu ^ »
Les conseillers du roi Louis VU , qui probablement n'eussent pas été fâchés de voir la débat se prolonger, afin que leur médiation fût plus chèrement achetée par le comte, par l'abbé , et niéme par les bourgeois de Vézelay, craignirent de résister à une demande expresse faite par le chef de l'Église. On rassembla donc une armée à la tête de laquelle se mit le roi en personne, accompagné de l'archevêque de Beims et de plusieurs autres prélats. Les troupes sortirent de Paris en l'année liS5 et se dirigèrent sur le comté de Nevers par la route | de Fontainebleau ^. Le comte , qui ne se croyait point assez fort pour soutenir la guerre contre le roi, envoya en grande hâte l'évéque d'Auxerre dire qu'il était prêt à -exécuter tout ce que son seigneur déciderait au sujet de la commune de Vézelay, après l'avoir entendu, lui et les principaux de cette commune. Le roi reçut x^ message dans le bourg de Moret , à deux lieues de Fontainebleau , et il s'y arrêta pour attendre le comte de Nevers , qui ne tarda pas à venir. Plusieurs des bourgeois de Vézelay , autorisés par leurs concitoyens , se rendirent aussi au même lieu. Quand les débats furent ouverts devant le roi et sa cour, composée des barons et des évéques du royaume , l'abbé de Vézelay parla le premier. D fit un long récit de tous les mauvais traitements que les bourgeois avaient fait subir à lui , à ses moines et à ses serviteurs , et peignit la désolation et la captivité de son Église, avec beaucoup de figures. empruntées aux livres saints. Le comte de Nevers s'exprima ainsi :
a Le bourg de Vézelay est peuplé de plusieurs milliers d'hommes ce ne menant pas le même genre de vie, n'ayant point les mêmes habi- « tudes, et dont un grand nombre sont des étrangers venus de diffë- « rents pays : il serait donc injuste d'imputer aux bourgeois, établis c de père en fils dans la ville , tous les exèès auxquels la multitude a
* Epiftt. Adriani IV papœ, apud script, rer. gallic. et francic, t. XV, p. 670.
* Exercitum congregarit, quo adunato, advenus pnedictum oomitem equitabal. (Hist. Ludov. VII, apud script, rer. galiic. et fhincic., t. XII, p. 13X.)
LETTRE XXIIl. 255
a pu se porter dans sa révolte *. » Ces paroles , qui indiquaient dans l'esprit du comte, comme allié, des bourgeois , un dernier combat entre sa conscience et son intérêt personnel , furent aisément réfutées par les avocats de la partie adverse, a Ces gens domiciliés ^ a dirent-ils, sont aussi coupables que les autres, car leur devoir était « de prendre en main la défense de leur seigneur ; ils sont coma plices de la rébellion , puisqu'ils n'ont rien fait ni pour l'empêcher a ni pour la combattre, o Cette opinion prévalut, et la cour rendit son arrêt dans les termes suivants :
« Tout habitant du bourg de Yézelay, de quelque état et condiation qu'il soit, qui, au départ de son seigneur l'abbé Pons dé a Montboissier, n'est point sorti avec lui , ou ne s'est point réuni a loyalement aux firères renfermés dans le monastère , et ne leur a < point prêté secours selon son pouvoir, demeiu*e convaincu de trac bison, de parjure, de sacrilège et d'homicide; en conséquence, «r il sera passible de toutes les peines prononcées contre ces attenc tats par les lois divines et humaines ^. »
Après ce jugement, qui était une sorte de mise hors la loi pour toute la ville de Vézelay, la cause fut ajournée à une prochaine audience , pour entendre l'estimation que l'abbé devait présenter de ses pertes et dommages pécuniaires. Mais les députés de la commune n'attendirent pas ce jour, et , frappés de terreur à la vue du sort qui menaçait leur ville , livrés sans appui à «toutes les rigueurs de la vengeance royale , ils partirent de nuit , à l'insù du roi , et allèrent jeter l'alarme parmi leurs concitoyens. Malgré leur absence et l'impossibilité où l'abbé se trouvait de fournir des preuves juridiques , on admit dans toute son étendue sa demande de dommages-intérêts montant à 160,000 sous , non compris les dégâts causés dans les forêts et les cours d'eau , et les amendes exigibles pour chaque meurtre qui aurait été commis. Ces différentes condamnations ayant été portées contre les habitants de Vézelay, le comte reçut sa sentence dans les termes suivants, de la bouche de l'archevêque de Reims, parlant au nom du roi : (i Nous ordonnons que le comte de Nevers,
< Cum constet Vezeliaci oppidam rnuKorum millium promiscui vulgi^ esse rerertum née... (Hug. Piclar. Hist. Vcieliac. moniist., iibiii, apud Dachery Spièilegium, t 11, p. 58i.)
^ Oinnea pariter qui cum abbate non exierunt, vel... (Ibid.)
CI ici présent; comme fidèle serviteur du roi notre seigneur, ait à se a saisir, de vive. force, des traîtres et des profanateurs, soi-disant a bourgeois de la commune de Vézelay, et à les amener par-devant <x le roi , au lieu qui lui sera assigné , pour qu'ils y soient punis a comme il convient pour Ténormité de leurs crimes. En outre, ledit a comte de Nevers livrera à Tabbé Pons de Montboissier tous les a biens des coupables sans exception, tant meubles qu'immeubles , <x en indemnité de ses pertes *. » L'archevôque demanda au comte s'il acceptait cette sentence ; celui-ci répondit : a Je l'accepte ; o puis il . pria la cour de lui octroyer les délais nécessaires pour Texécution des ordres du roi , et on lui accorda une semaine.
Fin de lliUloire de la comniiiie de Vézebj.
J-îf^^^ ANS la route qu'il fit , en grande compagnie , pour retour- ^fcâ ner de Moret à Auxerre , le comte de Nevers se montra 'iM^^ fort troublé de sa nouvelle situation et des engagements î^T^^:^ qu'il venait de prendre. D'un côté , il ne voyait aucun dif^^^ moyen de résister aux ordres du roi, surtout après l'adhésion que lui-même avait donnée au jugement prononcé par la cour; de l'autre , il se rappelait les serments qu'il avait prêtés à la commune , les grandes sommes d'argent qu'il avait reçues des bourgeois, et son espérance d'obtenir la seigneurie de Vézelay, lorsque l'enthousiasme de la liberté se serait un peu calmé par la diflSculté des circonstances *. Il prit un parti moyen , celui de traîner les choses en longueur et d'éluder la commission dont il s'était chargé contre les auteurs et les complices de la révolte. Plusieurs de ses affidés se rendirent à Vézelay, y firent publier dans les rues, à son de trompe,
* Res... eorum tam ttobiles quam immobiles ex integro pro reâtitutione illati damni abbati tradat. (Hug. Plctav. Hist. Vczellac. mooasl , lib. m, apud Dachery Spicilegium.t II, p. 533.)
' Qaos ad facinua provocarat, quorum juratus erat, quorum opes ob flduciain sui exhauserat, quorum eUam auxilio dominlum monasterii vozeliacenBis sese oblinere Bperabal. (U)id.. p.sas.)
que le jour qui suivrait le changement de lune y en exécution des ordres du roi , le seigneur comte de Nevers devrait faire saisir par ses gens d'armes tous les hommes qu'on trouverait dans le bourg , et les faire conduh^, bien malgré lui , à Paris; qu'il invitait , en conséquetice, les bourgeois à quitter la ville, et à chercher refuge partout .où ils pourraient*.
Cette proclamation causa parmi les habitants de Vézelay une sorte de terreur panique. Comptant, pour leur défense, sur les forces militaires du comte , ils n'avaient rien préparé pour se protéger euxmêmes si cet appui venait à leur manquer ; et d'ailleurs ils ne pouvaient se voir sans efifroi en butte à l'hostilité de tous les pouvoirs civils et ecclésiastiques du temps. Tout ce qu'il y avait d'I^ommes dans la ville se mirent en devoir de sortir, abandonnant leurs marchandises et leurs propriétés; de sorte que le lendemain il ne restait plus à Vézelay que des femmes et des enfants^. Le comte de Nevers avait donné l'ordre de recevoir les émigrés dans ses villes et dans les châteaux de ses hommes liges , pourvu toutefois qu1Is ne vinssent pas au lieu de sa résidence. Ils se distribuèrent ainsi dans quelques forteresses; et, comme ils étaient trop nombreux pour y être tous admis , plusieurs s'établirent dans des positions fortes , et y campèrent, entourés de palissades; d'autres se réunirent en bandes dans les forêts des environs ^ .
Le comte de Nevers s'imaginait que l'abbé Pons, qui n'avait ni chevaliers ni arbalétriers à son service, n'oserait faire sa rentrée dans la ville, si lui-même ne l'accompagnait ; et, pour lui susciter un nouvel embarras et retarder la conclusion des affaires , il fit semblant d'être malade. Mais l'abbé, intrépide jusqu'au bout, rentra seul, un dimanche j sur le soir. Cette hardiesse obligea le comte à ne pas rester en arrière, et à prouver, du moins en apparence, qu'il obéissait au jugement de la cour du roi. D envoya quelques hommes armés à Vézelay avec ordre d'arrêter tous les auteurs de la révolte. Ces gens se présentèrent devant l'abbé, et, avec une feinte courtoisie, lui
* Jaarit damare at omnes pariter quaqua pussent confltgerenl. (Bug. Pictav. HIsl- Vœliae. monast, lib. m, apud Dachery Spicilegium, t II, p. 5i3.)
> Bt fugerant quotquot erant de adversariis omnes a minimo usque ad maximum , domoa, uxores, liberoa, possessionea et raercimonfa sua reUnquentes, Ita ut penitus nemo ex tôt millibus sammo mane appareret (Ibid.)
* Inopea et yagi conUguam aylvam occupaverunt ( Ibid. , p. 933 et 934.)
exprimèrent leur étonnenient de le voir ainsi reresu à Timproviste , malgré le danger qu'il y avait pour lui ; puis ils lui dirent : « Noos a avons commission pour exécuter le jugement pronoBcé contre vos a ennemis. — Si le comte vous a donné des ordres, répcadit Tabbé, <K c'est votre affaire de les exécuter ou non^ pour moi, je n'ai rien à a vous dire, si ce n'est que j'attendrai patiemment rissue de tout oe a que vous ferez. — La besogne serait déjà faite , reprirent les ema ployés du comte , si noua avions trouvé dans le bourg autre chose a que des femmes et des enfants. — Ouï , répliqua l'abbé avec ircHÛe, a vous êtes venus ici quatre personnes pour en arrêter plusieurs a milliers*, o Ils ne répondirent rien ; mais l'un des clercs qui étaient présents dit qu'il leur indiquerait., s'ils le voulaient, un lieu oà se tenaient cachés quatre-vingts des fugitifs. Les gens du comte de Nevers n'eurent garde d'accepter cette proposition, a Nous avona ua « autre chemin à suivre, dirent-ils; nous ne pouvons aller de ce «t côté*. »
Les moines de Sainte-Marie , réduits par la mauvaise volonté du comte à la nécessité de se faire justice eux-mêmes, voyant qu'ils étaient maîtres du bourg par la fuite de tous les pères de famille , prirent avec eux quelques jeunes gens, fils des serfs qui habitaient les domaines ruraux de l'abbaye , et se répandirent en armes dans les rues , proclamant , avec grand bruit, la fin de la rébellion et le rétablissement du pouvoir Iégitime^ En passant devant la maison neuve que Simon, l'un des chefs de la commune, faisait bâtir, et qui n'était pas encore achevée , ils trouvèrent une proclamation polî* tique affichée contre le mur , et la déchirèrent. S'animant par degrés, ils démolirent le mur contre lequel cette affiche avait été mise et une partie de la maison , bâtie , à ce qu'ils disaient , contre tout droit et pour faire injure à l'abbaye^. Ensuite ils entrèrent dans les maisons de deux autres bourgeois , Hugues de Saint-Paul et Hugues Gratte- Pain, et y détruisirent des pressoirs nouvellement établis dana les
J Siccine quatuor homfnes tôt miilia comprehendere venUtis? ( Hug* Pictan Hist. Vezeliac. monasU, lib. m, apud Dacbery Spiciiegium, t. H, p. 538.)
' Aliud , inquiunt, iter nobis confecluris. (Ibid.)
a Ibid.
* Et fregerunt tabulam Impil Simonis et vestibulum domus ipsius qu» lontra jua ob eontumeliam contradicentium fratrum œdiflcaverat. ( Ibid. p. 5S3.)
caves, au détriment du pressoir banal , qai étmt l'un des droits du monastère*.
Pendant ce temps, les bourgeois émigrés, el surtout ceux qui n'avaient point trouvé d'asile dans quelque bourg ou château du comte de Nevers, menaient une assez triste vie. Beaucoup d'entre eux campaient en plein air, sous des cabanes de branchages, en danger continuel d'être arrêtés ou pillés. En outre, on les accusait de brigandage sur les routes, ce qui leur faisait des ennemis parmi les personnes indifférentes à leur querelle avec l'abbaye. Ils étaient tourmentés d'une inquiétude journalière sur ce qui se passait dans la ville, où ils avaient laissé leurs familles dans l'abandon, et leurs biens exposés au pillage. Ils envoyaient fréquemment des espions déguisés en pèlerins , pour apprendre ce qu'il y avait de nouveau. Mais cette situation pénible ne pouvait longtemps se soutenir ; ils résolurent d'en sortir par un effort décisif, et de tenter un coup de main contre la ville , qui n'était gardée que par des paysans de l'abbaye , mal commandés et mal armés. Le rendez^vous des émigrés devait être au village de Corbigny , à cinq lieues au sud de Vézelay^ ; mais l'abbé, averti de ces préparatifs, prit à sa solde, dit un narrateur contemporain, un grand nombre d'étrangers experts dans le maniement de la lance et de l'arbalète'.
U est probable que, sous cette désignation vague, l'historien du xii« siècle voulait parler de ces troupes mercenaires de cavaliers et de bntassinsqui portaient alors le nom de routiers. C'étaient des bandes d'aventuriers bien disciplinées , sous des chefs qui les louaient et se louaient eux-mêmes aux princes et aux seigneurs qui leur offraient la meilleure paye. Dans les temps où ces événements se passèrent , les rois de France et d'AngleteiTC se disputaient à main armée la posses* âon de plusieurs villes de la Touraine et du Berry ; et leurs querelles attiraient de ce côté les capitaines de bandes et leurs soldats. Ceux qm venaient du Midi , par la route de Lyon , devaient passer près de Vézelay. H fut donc facile à l'abbé Pons d'en engager pour quelque temps un certain nombre à son service. Il cantonna les chevaliers,
I Hag. PieUy.Hisi. Yeseliae. monasLJib. m, apud Daohery Spicilegium, t. II, p. 09. > GongregaU sunt proftigi apud Corbiniacum et eogitavenmt irruptionem facere. (Ibld.,p.ft34.) s TuDC coUegit abbas... exercltum, manum forUulmam et homineg doctoaarou et
c'est-à-dire les gens complètement armés , dans rintérieur de la ville, et distribua les gens de trait , avec ses paysans et ses serviteurs, dans les différentes fortifications que les bourgeois avaient élevées durant l'existence de la commune*. La ville se trouva ainsi gardée contre toute attaque , et de nombreuses patrouilles circulèrent de jour et de nuit autour des murs et des propriétés rurales du monastère. Il y eut, à ce qu'il parait, de petits engagements entre les soldats et les bourgeois émigrés; plusieurs de ces derniers furent pris et mis aux fers ou livrés à différents genres de supplices^.
Hugues de Saint-Pierre , cet étranger qui, selon toute apparence, avait dressé le plan de la constitution communale de Vézelay, étant regardé comme le principal instigateur de la révolte, fut le premier contre lequel procéda la cour abbatiale. Sommé de comparaître en jugement, il n'eut garde de se présenter, et après les délais d'usage, on sévit contre ses biens , à défaut de sa personne, a Sa maison con- <K struite avec grand luxe, dit l'historien contemporain, et des moua lins qu'il venait d'établir furent renversés de fond en comble; d on détruisit jusqu'à des étangs qu'il avait fait creuser sur sa propriété pour des améliorations agricoles'. D'autres bourgeois, les plus riches et les plus considérables, jugés aussi par contumace, furent punis de même par la dévastation de leurs biens. Leurs maisons et leurs métairies furent pillées, et l'on enleva les provisions, les meubles, et suilout les armes qui s'y trouvaient. L'historien auquel nous devons ces détails cite le nom des bourgeois qui eurent le plus à souffrir de ces mesures violentes, et qui, selon toute probabilité, étaient membres du gouvernement électif de la commune de Vézelay. Voici ces noms , qu'aucune tradition populaire n'a sauvés de l'oubli : Aimon de Saint-Christophe, Pierre de Saint-Pierre, Aimon de Phaièse, Robert du Four, Renaud Daudet , «Gautier le Normand, Gautier du Champ- Pierreux, Durand le Goulu, AUard Claude, Pierre Galimar, Eustache, Durand, Aubourne, David et Félix ^.
1 Et mflitibus infra castrum retentis, cœteros divislt cum pueris suis, et posait in luuniUonibus pessiniorum. ( Hug. Piclav. Hisl. Vezeliac. monast-, llb. m , apud Dachery Spicilejjium , t. Il , p. 534.)
> Quicumque... de fugitivis comprehendebatur aut captivilatis miseria aul membrorum muleta puniebantur. ( Ibid.)
3 Etsubvertereiitur omnia œdiflcia ipsius domus el molendina, slagnaque aquarani , quœ multo fasUi extruxerat. ( Ibid.)
Cependant le comte de Nevers ne voyait pas sans chagrin l'issue de la révolution que lui-même avait provoquée. Son intérêt et sa conscience l'excitaient également à tout faire pour sauver les bour*geois de la violence d'une réaction dont les ministres étaient des soldats mercenaires , espèce d'hommes alors célèbre pour sa cruauté, et plusieurs fois excommuniée par des décrets des conciles et des papes. La grande puissance de l'abbé , depuis qu'elle était soutenue par de semblables auxiliaires, ne permettait plus aucun recours contre lui, si ce n'est dans une nouvelle intervention de l'autorité royale en faveur de la clémence et de la paix. Le comte résolut d'aller luimême à Paris pour la solliciter; mais comme il craignait que son voyage ne devint inutile si le but en était divulgué, il feignit d^avoir un vœu à acquitter au tombeau de Saint-Denis, et partit en habit de pèlerin avec le bourdon et l'escarcelle'. Arrivé à Paris, il quitta ce vêtement, reprit ses habits de cour, et fut admis à Thêlel du roi, auquel il représenta la misérable situation des exilés de Vézelay, le suppliant d'avoir merci d'eux, et promettant d'amener sans retard, en sa présence, les principaux bourgeois, pour leur faire conclure, avec l'abbé de Sainte-Marie , un traité de paix perpétuelle. Le roi , déterminé par ces discours et peut-être par les offres d'argent que le comte avait faites en son nom et au nom des émigrés , dit qu'il se transporterait à Auxerre, et donna rendez-vous dans cette \ille au comte, à l'abbé et à ceux des bourgeois qu*. seraient chargés de traiter comme représentants de toute la ville. Quand vint le jour indiqué, et que les parties eurent pris place , l'abbé et le comte sur des sièges, les bourgeois debout et la tête nue, le roi , de sa propre bouche, demanda à ces derniers ce qu'il leur convenait de proposer et ce qu'ils avaient résolu de faire. Fatigués de tant de traverses, n'espérant plus rien du comte de Nevers et désirant une paix quelconque, afin de retourner dans leurs foyers, les bourgeois répondirent humblement qu'ils se remettaient de leurs personnes et de leurs biens en la mevci du roi leur sire, et feraient toutes choses selon son bon plaisir. Après avoir délibéré avec son conseil, le roi prononça la sentence suivante :
* Aisumplo baculo et pera quasi beati Dionysii peUturus oracuta , profectu8 rai ad reKem. (Hug. Piclav. Hiat Veseliac. monaal., lib. m, apud Dachery Spicilegium , un, p. 534.)
a Premièremeoty les habitants du bourg et de la banlieue de Véze- « lay abjureront solennellement la conjuration et la confédération a formées entre eux et avec le comte de Nevers. Ils livreront, selon a leur pouvoir, tous les coupables de meurtres sur la personne des c frères ou des serviteurs de Tabbaye.
a Secondement , ils jureront sur l'autel et les reliques des saints a de demeurer à tout jamais fidèles à Tabbé Pons et à ses successeurs; a ils payeront loyalement à l'église de Sainte Marie-Madeleine, à titre a d'indemnité, une somme de 40,000 sous, et détruiront, dans un a délai fixé à la fête de saint André (30 novembre), les tours, mui railles et enceintes dont ils ont fortifié leurs maisons.
«r Troisièmement, ils s'engageront, par le même serment, à exéa cuter les présentes conditions, entièrement et de bonne foi , sans a aucune fraude ni réserve *. »
Cet arrêt fut rendu en Tannée 1155, la dix-huitième du règne de Louis le Jeune. Tous les fondés de pouvoir des émigrés de Yézelay, au nombre de plus de quarante, prêtèrent le serment exigé. Ils partirent d'Auxerre avec l'abbé Pons, leur ancien ennemi, dans une con*corde apparente. Tout entiers au désir de revoir leur famille et de reprendre leurs occupations habituelles, oubliant cette liberté qu'ils n'avaient pu acquérir au prix de tant d'efforts et de souffrances, ils éprouyèrent, en rentrant dans le bourg, la même joie qu'à un retour d'exil. Ils s'embrassaient I îs uns les autres, et plusieurs d'entre eux, dans une sorte d'ivresse, chantaient et dansaient comme des fous*. Ce jour-là et les jours suivants, on vit arriver par toutes les routes de nombreuses bandes d'énùgrés qui venaient jouir de la pacification, et prêter entre les mains de l'abbé le serment, de fidélité perpétuelle. La ville de Yézelay présentait ce spectacle de gatté qui accompagne toujours les premiers moments d'une restauration, lorsque les esprits s'abandonnent au besoin du repos après de longs troubles.
Le premier soin de l'abbé de Yézelay, rétabli dans la plénitude de son pouvoir seigneurial, fut de s'indemniser largement par des contributions extraordinaires, de toutes les pertes qu'il avait ou croyait
• Munillones et antemuralia domorum dato termino ad festuin usqae 8. Andres diruerent; ethœc omnia bona flde, etc. (Hug. Pictav. Hist. Vezeliac. monast., lib. m, apud Dachery SplcileKium , t II , p. 534.)
> Audila pacis condilione ga?lsi sunt, et rerertanlMOonAuebant quoUdie catervaUm ad Jufijuranduin et dilionem. ( Ibid.)
avoir éprouvées. Ne se contentant pas de la somme de 40,000 sous, qui lia avait été allouée par le jugement, il fit dresser an nouvel état de tous les dommages, et fit payer à chaque habitant le dixième de ses biens, d'après l'estimation qui en fut faite. « Parmi tant d'hom<^ « mes y dit le narrateur contemporain, il n'y en eut pas un seul qui a fit la moindre résistance ni en action, ni en parole*. » Mais il y eut 110 point sur lequel les bourgeois de Vézelay se montrèrent moins dociles; et quand l'ordre fut publié dans les rues que chacun eût à démolir l'enceinte fortifiée de sa maison , nul ne se mit en devoir d'obéir. Ces signes de liberté leur étaient plus chers que leur argent ; et peut-être n'avaient-ils pas entièrement abandonné l'espoir de rétablir la commune \
L'abbé, qui avait déjà congédié ses soldats auxiliaires, se trouvait dépourvu de moyens efficaces pour contraindre les habitants à exécoter ses derniers ordres. U convoqua plusieurs fois les principaux d'entre eux, les somma à plusieurs reprises, leur assigna des termes de rigueur; mais le temps venait, et personne n'obéissait. La destruc^ tien de quelques murs crénelés, bâtis par des marchands et des artisans, dans une ville de quelques milliers d'âmes, devint une afifaire en quelque sorte européenne. Les légats du saint-siége s'en occupèrent avec autant d'activité qu'ils s'étaient occupés de la commune ; et le pape lui-même écrivit au roi de France, sur cet important objet, , une lettre conçue en ces termes :
a Nous félicitons ta Magnificence de son empressement à accomplir c les œuvres saintes, et nous sommes pénétré de gratitude envers toi, c de ce que, selon le devoir imposé à ta dignité, par amour du Seic gneur et par respect pour nos précédentes lettres, tu as prêté se- € cours à notre très-cher fils l'abbé Pons, et l'as soutenu de Ion aide a et de tes conseils, contre ses persécuteurs et ceux de son monasa tère. Mais, attendu que la fi*cquence des avertissements entretient « d'une manière plus efficace la disposition aux bonnes œuvres, nous « prenons l'occasion de prier ta grandeur et de l'enjoindre, pour la « rémission de tes péchés, de chérir et d'honorer le susdit abbé, de
■ Nec fuit in his omnibus qui resisteret vcl aperiret os contradicendo. (Hug. Piclav. Hiftt. VeMliac nionast, lib. m, apud Dachery Spicilegium, t. Il, p. 535.)
a défendre son monastère contre les tentatives, soit de notro cher fils c le comte de Nevers, soit de tous antres, afin que les firères qui a l'habitent puissent intercéder auprès du Seigneur pour ton salut et a celui de ton royaume ; et que nous aussi , nous ayons à rendre a grâces à ta royale noblesse. Attendu aussi que les bourgeois de « Vézelay, se confiant dans les fortifications de pierre qu'ils ont a élevées au-devant de leurs maisons, sont devenus tellement inso- « lents envers le susdit abbé et l'Église de Vézelay, qu'il est désormais a impossible à ce même abbé de rester dans son monastère, à cause «de leurs persécutions, nous prions ta Magnificence de faire déa truire ces maisons fortifiées, de rabaisser ainsi l'orgueil de ces c bourgeois, et de délivrer l'Église de Yézelay des souffrances qu'elle a endure *.B
Lorsque cette lettre apostolique arriva en France , l'abbé Pons en était venu aux menaces avec les habitants de Yézelay; il parlait de leur faire sentir à tous le poids de sa colère. Mais ce langage n'avait encore produit aucun effet. Loin de démanteler leurs maisons fortes, quelques bourgeois s'occupaient même à en continuer les travaux. Simon, déjà nommé plus haut, faisait achever la grosse tour dont il avait jeté les fondements le jour de l'établissement de la commune. 11 entretenut des liaisons d'amitié avec plusieurs barons de la province, dont le crédit le rendait plus fier devant le pouvoir abbatial, et qui avertissaient l'abbé, par lettres et par messages, de ménager un . homme si digne de considération. La perspective d'une nouvelle intervention du roi de France, qui ne pouvait manquer d'être tout à fait défavorable aux bourgeois de Yézelay, les découragea, en même temps qu'elle enhardit l'abbé à tenter un coup décisif. Il fit venir des domaines de son Église, une troupe nombreuse de jeunes paysans serfs, qu'il arma aussi bien qu'il put, et auxquels il donna pour commandants les plus détenninés de ses moines. Cette troupe marcha droit à la maison de Simon, et, ne trouvant aucune résistance, se mit à démolir la tour et les murailles crénelées, tandis que le maître de la maison, calme et fier comme un Romain du temps de la république, était assis au coin du feu avec sa femme et ses enfants^. Ce succès, obtenu sans combat, décida la victoire en faveur
1 Epi«L Adriani IV papœ, apud script, rer. gatlic et francic, t. XV, p. «71.
' Prœcipitaveruntque fanditus anlemuralia ipsius , propugnacula et turrim, sedente
de la puissance seigneuriale, et ceux d'entre les bourgeois qui avaient des maisons fortifiées donnèrent à l'abbé des otages, pour garantie de la destruction de tous leurs ouvrages de défense, a Alors, dit le c narrateur ecclésiastique , toute querelle fut terminée j et Tabbaye c de Vézelay recouvra le libre exercice de son droit de juridiction a sur ses vassaux rebelles * . »
n est douteux que ce droit seigneurial ait pu s'exercer, dans la suite, avec la même plénitude qu'avant l'insurrection des bourgeois et l'établissement de la commune. Un désir de liberté, assez énergique pour soulever deux ou trois milliers d'hommes contre ce qu'il y avait, dans leur temps, de plus fort et de plus redouté, ne pouvait passer dans le cœur de ces hommes sans y laisser au moins quelque trace. Les habitants de Vézelay redevinrent serfs de l'église de Sainte-Marie, mais non pas, sans doute, avec la même rigueur qu'auparavant; car, alors comme toujours, la servitude avait ses limites dans la volonté et le courage de ceux qui devaient la subir'. Si leurs jours d'indépendance pleine et entière furent de courte durée, ne nous hâtons pas de les accuser de peu de constance, et ne portons pas sur eux l'arrêt prononcé contre de grandes nations
ipeo Simone ad ignem in ipsa domo, cum uxore et liberU uis. (Hug. Pictav. Hist Vezeliae. monast, lib. m, apud Dachery Spicilegium , t. II , p. 535.)
1 Data est requiea Yezeliacensi ecclesie.... et obtinuit... integerrimam atque lU)errimam Ubertatem suam, tam in privato, quam in forensi negotio. (Ibid.)
*Ge qui n'élaitde ma part qu'une conjecture lorsque j'ai écrit ces lignes, se trouve pleinement confirmé par la découverte récente d'une charte de transaction entre l'abbaye et les bourgeois de Vézelay. Cet accord est reproduit textuellement dans une charte de libertés donnée, en 4i2S, par Guillaume, seigneur de Mont-Sàint-Jean , aux habitants de ce lieu. En voici les principaux articles :
« Ego... quiltavi et dimisi omnibus hominibus meis... eam eonsuetudinem que « vocatur manus mortua vel caducum ; et pro hac consuetudlnc dimissa., sicut poteram «taillare dtctos burgenses ad voluntatem meam, taillabo eos usque ad quindecim « solidos.
« De captis hominibus conventum et concordatum fuit quod ego non debeo capere «eos, nequeres eoruro dum habeant rem hereditatis in illa ut possim meum forec factura levare, exceptis hominibus qui inmaourla, vel inadullerio, velinhomici- « dio. Tel in latrocinio deprebensi fuerint, hi capientur quousque dent fidejussores « tenendseJusUtle.
* « De servis et de liberis dictum est et concordatum Tult quod In eis nullam habeo « insecutionem , sed quocumque voluerint, de rébus suis libère possunt vendcre et
• libère diseedere.
• De eis qui nummulariorum tabulas conducunt, nulla est controversia, de his qui « non conducunt concordatum est quod cambient ut debent et ut cambierunt in tem- «pore Alberid et Poncii abbatum virziliacensium. » (Archives départementales de ITonne, titres de Tabbayo de Véselay ; copie envoyée au ministre de rinstruclion publique par M. QuanUn.)
IW LETTRE XXV.
i|ui n'ont su vouloir qu'un moment. Qu'était-ce i|u'une poignée de marchands, en présence de Fautorité royale et papale au xii« siècle? Qti'élaient-'Ce que ces petites sociétés bourgeoises jetées çà et là, comme les oasis du désert, au milieu d'une population de paysans, trop ignorante encore pour sympathiser avec ceux qui répudiaient l'esclavage? Plutôt que de blâmer légèrement ceux qui nous ont devancés dans le grand travail que nous poursuivons avec plus de fruit que nos ancêtres, et que cependant nous n'achèverons point, regardons avec admiration à travers quels obstacles la pensée de la liberté s'est fait jour pour arriver jusqu'à nous; reconnaissons qu'elle n'a jamais cessé de faire naître, comme de nos jours, de grandes joies et de profonds regrets; et que cette conviction nous aide à supporter en hommes de cœur les épreuves qui nous sont réservées.
Sor rhistoire des assemblées nationales.
I 'on s'est trop exagéré le tort qu'a fait à l'histoire de France la réserve politique des écrivains. Ce qui , dans tous le temps et dans tous les pays, nuit le plus à la véç^-^^=^ 7. rite historique , c'est l'influence exercée par le spectacle ^■^ "^''- ^ des choses présentes et par les opinions contemporaines sur l'imagination de celui qui veut décrire les scènes du passé. Que ces opinions soient vraies ou fausses , serviles ou généreuses , l'altération qu'elles font subir aux faits a toujours le même résultat, celui de transformer l'histoire en un véritable roman, roman monarchique dans un siècle, philosophique ou républicain dans l'autre. Les erreurs et les inconséquences reprochées à nos historiens du xvn« et du xviii« siècle dérivent, pour la plupart , de l'empire qu'avaient sur eux les habitudes sociales et la politique de leur temps. Prémunis par nos mœurs modernes contre les prestiges de la royauté absolue , il en est d'autres dont nous devons nous garder, ceux de l'ordre légal et du régime constitutionnel. Il est impossible que le plaisir de voir
006 idées libérales consacrées , en quelque sorte, par la preseriplion de rancienneté , n'égare pas des esprits, justes d'ailleurs , hors des véritables voies de l'histoire* Ces erreurs seront d'autant plus difficiles à relever que la source en sera plus pure, et qu'en Uftmant récrit, au nom de la science, il ùuidra rendie hommage an patrio» tisme de l'auteur.
Un point de notre histoire vers lequel l'attention publique se porte aujourd'hui avec préférence, c'est la questicm de l'origine et de la succession des assemblées nationales. Cette prédilection dont nous devons nous applaudir, parce qu'elle est un signe de faveur pour les principes constitutionnels, a peu servi jusqu'à présent le («ogres des élUides historiques; elle n'a guère enfanté que des rêves honnêtes, des rêves qui montrent réalisées au temps de Chariemagne, et même sous Clovis, toutes les espérances de fai génération actuelle. Malgré l'autorité de Montesquieu et le célèbre passage de Tacite *, Thistoire de France ne commence pas plus par la monarchie représentative de nos jours que par la monarchie absolue du temps de Louis XV. La première de ces hypothèses, plus libérale que l'autre, si l'on veut, est aussi dénuée de fondement. Des deux côtés, même absence de véritable critique, même confusion entre des races d'hommes profondément distinctes, même défaut d'intelligence du véritable état de la Gaule après la conquête. S'il est ^)surde de transformer en cour galante et chevaleresque les leudes et les ghesels^ des rois franks, il ne l'est pas moins de reporter au temps de l'invasion germanique les besoins et les passions qui ont soulevé le tiers-État sur la fin du xvm* siècle. De ce que cette nombreuse partie de la population , désignée aujourd'hui par le nom de classe moyenne, attache un très-haut prix au droit d'intervenir dans le gouvernement de l'État par la représentation nationale, il ne faut pas conclure qu'elle a toujours pensé, voulu et senti de même. Il pouvait y avoir, et il y a eu réellement pour elle , dans les siècles passés , une tout autre manière d'exercer des droits et d'obtenir des garanties politiques. Il a fallu que toutes les constitutions particulières des villes de France eussent été successivement détruites ou énervées par l'invasion de l'autorité centrale, pour que le besoin d'une constitution générale,
< Voyez TEspril des Lois , liv. xi , chap. ti.
' Ce mot signifie compagnon ; c'est probablement de là que dérive celui de vatsal.
d'une constitution du pays, se Rt sentir et ralHftt tous les esprits vers un objet commun.
Si l'on voit , dès^ le xiv« siècle , des députés des principales villes convoqués aux États Généraux, il faut se garder de croire, sur les seules apparences, que la bourgeoisie d'alors eût le même goût que ses descendants actuels pour les chambres législatives. En Angleterre même , dans ce pays qui passe pour la terre classique du gouvernement représentatif, ce ne fut pas toujours une joyeuse nouvelle que l'annonce des élections pour le parlement dans les villes et dans les bourgs. On y était même si peu jaloux, au xiv* et an xv« siècle, d'exercer le droit électoral, que, si par hasard le shérif s'avisait de conférer ce droit à quelque ville qui n'en jouissait pas anciennement, les habitants s'en plaignaient comme d'une vexation. Os demandaient au roi justice contre le magistrat qui malicieusèment y c'est l'expression de ces sortes de requêtes, prétendait les contraindre à envoyer des hommes au parlement*. A la même époque, plusieurs villes du midi de la France, invitées à nommer des députés aux États Généraux , sollicitaient le roi d'Angleterre , maître de la Guyenne, de leur prêter un secours suffisant pour résister à cette sommation que le roi de France, disaient-elles, leur avait faite à mauvais dessein^. A la vérité, toutes les villes de France, et surtout celles qui anciennement avaient fait partie du royaume, ne montraient pas une répugnance aussi prononcée lorsqu'il s'agissait d'envoyer des députés aux États Généraux; mais rien ne prouve que, de leur part , cet envoi ait été autre chose qu'un acte de pure obéissance. Elles nommaient des députés , quand , selon le langage de l'époque, elles y étaient semonces; puis, quand on ne leur en demandait plus , elles ne se plaignaient point de cette interruption comme de la violation d'un droit; au contraire, les bourgeois se félicitaient de ne point voir revenir le temps de l'assemblée des trois États , qui était celui des grandes tailles et des maltôtes.
Deux opinions également fausses servent de base à la théorie la plus accréditée touchant l'histoire des assemblées qu'on appelle nationales. D'abord on suppose qu'avant l'invasion des peuples ger-
1 MaliUose conslrictos ad miltendum homines ad parliamenta. (Gharla Edward! III , apad Rymer. Fœdera, convenUones, litlerœ, etc.) > Voyez la même collecUoD , paMfm.
maniques^ personne , dans les provinces romaines , ne pouvait avoir ridée de ces sortes d'institutions, ou qu'une pareille idée devait être odieuse au pouvoir impérial. En second lieu, on s'imagine que du moment où les Barbares, soit Goths, soit Franks, eurent établi en Gaule, suivant leurs coutumes nationales, des Mais et des Champs de Mars ou de Mai , les habitants indigènes prirent part à ces réunions et s'en applaudirent. La première hypothèse est formellement démentie par un rescrit des empereurs Honorius et Théodose le Jeune, adressé, en Tannée 418, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d'Arles. En voici la traduction :
c Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet des Gaules.
a Sur le très-salutaire exposé que nous a fait ta Magnificence , a entre autres informations, évidemment avantageuses à la repua blique , nous décrétons , pour qu'elles aient force de loi à pera pétuité , les dispositions suivantes , auxquelles devront obéir les a habitants de nos sept provinces ', et qui sont telles qu'eux-mêmes c auraient pu les souhaiter et les demander. Attendu que , pour des c motifs d'utilité publique ou privée, non-seulement de chacune a des provinces , mais encore de chaque ville, se rendent fréquema ment auprès de ta Magnificence les personnes en charge , ou des « députés spéciaux , soit pour rendre des comptes , soit pour traiter « des choses relatives à l'intérêt des propriétaires , nous avons jugé a que ce serait chose opportune et grandement profitable, qu'à dater c de la présente année il y eût, tous les ans, à une époque fixe, a pour les habitants des sept provinces, une assemblée tenue dans « la métropole, c'est-à-dire dans la ville d'Arles. Par cette institu- « tion , nous avons en vue de pourvoir également aux intérêts généaraux et particuliers. D'abord, par la réunion des habitants les a plus notables en la présence illustre du préfet , si toutefois des a motifs d'ordre public ne l'ont pas appelé ailleurs , on pourra a obtenir sur chaque sujet en délibération les meilleurs avis pos- « sibles. Kien de ce qui aura été traité et arrêté après une mûre a discussion ne pourra échapper à la connaissance d'aucune des « provinces ; et ceux qui n'auront point assisté à l'assemblée seront
■ La Viennoise, la première Aquitaine, la seconde Aquitaine, la NoTempopulanié* la première Narbonnaise , la seconde Narbonnaise , et la province des Alpes-Maritimes.
a tenus de suivre les mêmes règles de justice et d'équité. De ]rfus, a en ordonnant qu'il se tienne tous les ans une assemblée dans la « cité Constantine*, nous croyons faire une chose non-seulement a avantageuse au bien public, mais encore propre à multiplier les a relations sociales* En effet , la ville est si avantageusement située, <i les étrangers y viennent en si grand nombre, elle jouit d'un coma merce si étendu, qu'on y voit arriver tout ce qui natt ou se fabrique Qc ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l'Arabie parfumée, la délia cate Assyrie , la fertile Afrique , la belle Espagne et la Gaule « courageuse, produisent de renommé , abonde dans ces lieux avec a une telle profusion, que toutes les choses admirées comme maa gnifiques dans les diverses parties du monde y semblent des proa duits du sol. D'ailleurs la réunion du. Rhône à la mer de Toscane a rapproche et rend presque voisins les pays que le premier traverse a et que la seconde baigne dans ses sinuosités. Ainsi lorsque la terre a entière met au service de cette ville tout ce qu'elle a de plus « eslimé , lorsque les productions particulières de toutes les cona trées y sont transportées par terre , par mer, par le cours des « flei!vos, à l'aide des voiles, des rames et des charrois, comment a notre Gaule ne verrait-elle pas un bienfait dans l'ordre que nous a donnons de convoquer une assemblée publique au sein de cette «ville, où se trouvent réunies en quelque sorte, par un don de «Dieu, toutes les jouissances de la vie et toutes les facilités du « commerce ?
« Déjà l'illustfe préfet, Pétronius, par un dessein louable et plein a de raison , avait ordonné qu'on observât cette coutume \i mais a comme la pratique en fut interrompue par l'incurie des temps et « le règne des usurpateurs, nous avons résolu de la remettre en a vigueur par Fautorité de notre prudence. Ainsi donc, cher et a bien-aimé parent, Agricola, ton illustre Magnificence, se confora mant à notre présente ordonnance et à la coutume établie par « tes prédécesseurs, fera observer dans les sept provinces les disa positions suivantes :
1 Constantin le Grand aimait tinguliërement )a ville d'Arles ; ce fUt lui qui y établit le ftiége de la préfecture des Gaules. Il voulut aussi qu'elle port&t son nom ; mais l'usage prévalut contre sa volonté.
2 Pétronius fut préfet des Gaulea entre les années 409 et 406.
a On fera savoir à toutes les personnes honorées de fonctions puabiiques, ou propriétaires de domaines, et à tous les juges des a provinces 9 qu'ils doivent se réunir en conseil » chaque année, dans a la ville d'Arles, dans l'intervalle des ides d'août à cdles de sepo tembre, les jours de convocation et de session pouvant être fixés a à volonté.
a La Novempopulanie et la seconde Aquitaine, comme les proa vinces les plus éloignées, pourront, si leurs juges sont reténus par « des occupations indispensables, envoyer à leur place des députés, c selon la coutume. /
« Ceux qui auront négligé de se rendre au lieu désigné, dans un a temps prescrit, payeront une amende, qui sera pour les juges de c cinq livres d'or , et de trois livres pour les membres des curies et c les autres dignitaires *.
« Nous croyons, par cette mesure, accorder de grands avantages a et une grande faveur aux habitants de nos provinces; nous avons «aussi la certitude d'ajouter à l'ornement delà ville d'Arles, à la a fidélité de laquelle nous devons beaucoup , selon l'opinion et le c témoignage de notre père et patrice*. Donné le xv des kalendes de a mai^ reçu à Arles, le x des kalendes de juin, b
Certes cette ordonnance impériale , ou les intérêts publics et ceux de la civilisation et du commerce jouent un si grand rôle, offre plus de conformité avec nos mœurs constitutionnelles que les banns ^, ou proclamations par lesqullles les rois et les conltes franks convoquaient à leurs mais tous les leudes du royaume ou de la province. Cependant l'institution de l'assemblée d'Arles fut loin d'être aussi agréable aux Gaulois méridionaux que nous le supposeriiMis aujourd'hui , en jugeant leur esprit d'après le nôtre. Profondément dégoûtés d'un empire dont plusieurs fois , mais vainement, ils avaient essayé de se
1 Ab idîbuft augttftU , quibuBcumque mediis diebuB, in idus septembris, in Arelatensi orbe noverint honorali, vel possessores, Judices singularum provinciarnm , aniiis Bingulis), conclliom esse servandum... Quinis aurt libris Judicem ««se multandum, ternis honoratos vel curiales, qui ad eonstitutum locum intra deânitum tempus venire dislulerint (Codex Theodos. , apud scripU rer. gallic. et francien» 1 1, p. 767. ) - On appelait Curiœ les corps municipaux des Tilles romaines, et CuriaUt les membres dft ces corps qui étaient très-nombreax.
' ConslanUn, second mari de Placidie, qu'Honorlus avait pris pour collègue en 4SI.
> Ce mot, dans la langue des Franks, signifiait à la fois pubUeaiion, édii , sentence et interdiction ,
détacher, les habitants des cités gauloises tendaient alors de toutes leurs forces à l'isolement municipal ; toute espèce d'institution, même libérale^qui avait pour but de les rallier à Tadministration des grands oiBciers impériaux ne pouvait manquer de leur déplaire ou d'être reçue froidement par eux. Ce sentiment général de désaffection est exprimé avec énergie par le poète Sidonius ApoUinaris, déjà cité plusieurs fois, a Sur la parole de nos pères , dit-il, nous respectons a des lois sans vigueur; nous regardons comme un devoir de suivre a de chute en chute une fortune décrépite; nous soutenons comme a un fardeau l'ombre de Tempire; supportant par habitude plutôt a que par conscience les vices d'une race vieillie, de la race qui •a s'habille de pourpre *. »
Les empereurs romains n'étaient donc point aussi déterminés qu'on le pense à priver les habitants des provinces de toute part à Tadministration publique. Us songeaient même à. employer les institutions représentatives comme un moyen pour arrêter le grand mouvement de dissolution qui entraînait en même temps toutes les provinces, el jusqu'aux villes, dont les citoyens voulaient s'en tenir à leurs affaires intérieures , et n'avoir plus rien à démêler avec celles de l'empire. Si Tautorilé centrale était impopulaire, ce n'était pas parce qu'elle refusait obstinément ce que nous appelons aujourd'hui des garanties politiques. VoSre même de ces garanties augmentait son impopularité, dont la cause était un besoin profond d'indépendance nationale. L'ordonnance qui instituait l'assemblée d'Arles accordait à ceux qui devaient y être convoqués les droits les plus étendus de discussion et de délibération ; et cependant la forte amende prononcée contre les personnes qui négligeraient de s'y rendre, l'emphase même avec laquelle le rescrit développe les agréments de toute espèce qu'offrait alors le séjour d'Arles, décèlent la crainte d'une grande répugnance de la part des propriétaires et des corps municipaux. C'était pourtant
Sed dam , per verba parentum ,
Ignavaft colimualeges, sanctumque putamas
Rem veterem per damna sequi, portavimu8 umbram
Imperii , generis contenti ferre vetusU
El viUa, et solilam vesUri murice gentem
More magis quam Jure pati...
(Sidonli Apolliiiaris Panegyric. AviU imp., apud script, rer. gallic el francic, 1. 1 , p. 810.)
un privilège tout nouveau , octroyé à une classe nombreuse de citoyens ; mais les membres des cités gauloises mettaient au-dessus de tous les privilèges politiques celui d'être séparés d'un empire qui les fatiguait depuis si longtemps. A la vérité, l'invasion des Barbares le leur procura de gré ou de force; mais les guerriers habillés de peaux *, qui émigraientde la Germanie , n'apportaient aux provinciaux romains che^ lesquels ils venaient camper aucune espèce dlnstitution. Dans les différents États qu'ils fondèrent , ils maintinrent , mais pour eux seuls , leur gouvernement national ; et cette forme de gouvernement par assemblée, en dehors de laquelle demeuraient les anciens sujets de l'empire , ne fut regardée par cette immense majorité de la population ni conmie un bien ni comme un mal.
Dès leur premier établissement sur le territoire gaulois , les Goths, les Burgondes et les Franks tinrent des assemblées politiques où ils délibéraient dans leur langue , sans le concours des indigènes, qui regardaient tout au plus comme un spectacle curieux ces réunions militaires, où les rois et les guerriers de race germanique assistaient en armes. Sidonius Apollinaris nous a transmis quelques détails sur l'une de ces assemblées tenue à Toulouse par Theoderik, roi des Yisigoths* Ce poète décrit d'une manière assez pittoresque la figure et l'accoutrement des Barbares qui se rendaient à ce qu'il appelle le conseil des anciens^. 11 nous représente ces conquérants du Midi siégeant dans leur conseil souverain, ceints de leurs épées, vêtus d'habits de toile pour la plupart sales et gras, et chaussés de mauvaises guêtres de peau de cheval'. Cette description et les paroles même de l'auteur prouvent qu'alors le titre d'ancien, senior j était pris à la lettre y et ne signifiait point, comme cela est arrivé dans la suite, un homme riche et puissant, un seigneur.
> Pellll8B tamue, flatelUtes peUiU. (Bidon. ApoUinar. Garmina, apudieript rer. gaUic. et frandc, 1 1, p. 807.)
* * Pofttquam in ooneilium tenionim venit honora
Paaperlei...
(Sidonii Apollinaris Panegyric. AtIU imp., apud tcript rer gallie. et frandc, 1 1 , p. 809.)
» Squalent Testes, ac sordida maero
Llntea polnguescunt tergo , née tangere possunt Âltats Buram pelles , ac poplile nudo Peronem pauper nodus suspendit equinum.
(n>id.)
m LETTRE XXV.
Selon toute probabilité, il en fîit de ménie des premtères assemblées tenues par les rois des Franks au nord de la Loire. S'il s^agissait d'objets difficiles à débattre , les obefs et les hommes d'un certain ftge étaient convoqués à part ; mafis tes affaires de guerre se dîseuteient en présence de toute t' armée. Quand GModowig I «ut tésolu d'envahir le territoire des Gotbs, il assembla sous les murs é» Paris tous les Franks en état de porter les armes, pour leur soumefl^e-soifi projet. Le discours du roi bai4>«re , prononcé «n langue germanique, fat bref et significatif : « Je supporte «vee peine -queues Ariens loocapent « une partie des Gaules; allons avec l'aide de Dieu, «t tes ayant vaia- « eus, réduisons leurs terres «n notre pouvoir * • d L'assemblée «fani- ^esta son adhésion par des aoclamaticms farayantes , et l'on ae mit en marche v*ers l'Aquitaine.
Les assemblées tenues par les successeurs de dovis ««irent li peu près le même caractère. C'était toujours la conseil de la race conquérante et de la population militaire. Les habitants des viHes et tout ce qui conservait la civSisation et les mœurs romaines fonnaient un peuple à part. Ce peuple, dont les Barbares ne s'occupaient guère, pourvu qu'il demeurât en repos , avait, à côté de leur gouvernement, , des institutions qui lui étaient propres, des corps municipaux <m curies, des magistratures électives et des assemblées de notables, ancien privilège des cités romaines , que l'anéantissement de l'autorité impériale avait même accru dans certains lieux ^. C'était dans le maintien de leur régime municipal que les fils des vaincus cherchaient quelque garantie contre l'oppression et la violence des temps. Car, si les chefs gennains ne mettaient aucun prix à ce que la constitution politique des villes gauloises prît une autre forme , ils n'épargnaient point les habitants , soit dans la levée des tributs , soit dans les guerres où ils se disputaient les uns aux autres la possession du territoire. Aucun habitant des villes n'avait de rdation directe avec le gouvernement central, si ce n'est l'évéque, qui se.rendait quelquefois à la cour des rois franks , afin d'intmx^éder pour que ses concitoyens, remplissant dans ce cas, d'une manière bénévole, l'office
* Greg. Turon., apud Mrtpt rer. gallic. et francle., t tl, p. <IM.
s Par exemple, dans la partie méridionale des Gaulea. On en trouve la preuve dans le Breviarium Aniani , espèce de eode compilé par l'ordre des rois Goths. ( Voyei l'Uist du Droit romain , par tt. de Savigny , t. II.)
du magistnit qae les Romains appelaient défenseur \ Ses doléances sar rénormilé des taxes et la rigueur des officiers du fisc étaient souvent écoulées ; et alors Tévéque s'en retournait avec une préceplion royale que les habitants de la cité recevaieat avec joie, mais dont les collecteurs d'impdls et tes commandants militaires tenaient ordinai* teoesoi peu de compte.
Les évétpies demeurèreat dans cet état de solliciteurs officieux auprès des rois iusqu'au temps où ub grand nombre d'hommes d'origine biubare ayant été promus à l'épiscopat, Tordre entier fut admis à siéger, d'une manière constante et régulière, dans les assemblées pditiques : c'est ce qui arriva sous la seconde race. Mais alors les évéquesperdiDent leur prenaîer rftte de défenseurs des villes, et figurèrent seulement comme représentants de l'ordre ecclésiastique à côté des chefs et de$ setgoeurs représentant la population militaire. Les habitaats des cités ne comprenant point la langue parlée à la oour des rois et dans les champs de mai, où l'on discutait soit en langue tudeaque les affaires militwes, soit en latin littéral les affaires ecGié8iasti<|ues, n'avaient aucune connexion directe ou indirecte avec cesassemUées, et ne souifraient ni ne se plaignaient de n'en pas «RToir*
Ainsi, aoos les deux premières races, qui marquent, à proprement parler, la durée de la période franke, la partie laïque des assemblées, que nos hirtoriens appellent nationales, ne fut guère composée que d'hommes finmks d'origine , et dont l'idiomç teutonique était la langue maternelle. Jusqu'à la fin du n« siècle, les documents originaux ne |»ésentent que deux occasions où les rois, dans leurs allocutions publiques, aient employé une autre langue. C'est d'abord en 8k% à l'assemblée de Strasbourg ^, où Charles le Chauve et Louis le Germanique se jurèrent amitié et alliance contre Lother^ puis en 860, dans Ime conféienoe qui eut Ujbu à Coblentz pour le maintien de la paix entre les trois firères. Dans ces deux assemblées , Louis te <>ennanique et Chartes le Chauve prirent la parole en langue romane. Mais<^tte langue romane, comme je l'ai déjà remarqué,
■ La mlflslon primitive de ee magistrat était de défendre le peuple des Tilles contre l'oppreMioD et les Injosliees des officiers impériaux et de leurs employés.
> Mtbardi llfst JU>. ni, apvd script rer. gallic. et Arailoic, t. Vil. p. M.— Voyez pl«a hant, lettre vi.
n'était point celle dont s'est formé le français actuel : c'était le dialecte méridional. Le texte même des serments s'accorde pour le prouver avec les motifs qui donnèrent lieu à l'assemblée de Coblentz. En effet il s'agissait de prononcer une amnistie définitive pour les seigneurs de Provence qui, peu de temps auparavant, s'étaient révoltés contre Charles le Chauve : a Le seigneur Karle prononça ces artia clés en langue romane, et puis les récapitula en langue tudesque. a Ensuite le seigneur Lodewig dit, en langue romane, au seigneur a Karle son frère: «Or, s'il vous platt, je veux avoir votre parole a touchant les hommes qui ont passé sous ma foi.» a Et le seigneur a Karle, élevant la voix, dit en la même langue : « Les hommes a qui ont agi contre moi, ainsi que vous le savez, et ont- passé à « mon frère, je leur pardonne tout ce qu'ils ont méfait contre moi, a pour Dieu, pour son amour et pour sa grâce... » Et le seigneur a Lother dit en langue tudesque , qu'il consentait aux susdits artior clés , et promit de les observer*. » Il n'y avait alors que la partie méridionale de la France actuelle où l'idiome des indigènes eût entièrement prévalu sur celui des anciens conquérants. Gela n'arriva, pour les provinces du Nord, qu'après la déposition de Charles le Gros et la formation d'un nouveau royaume de France, borné par la Meuse et la Loire. C'est de cette révolution qui, après un siècle de flux et de reflux, se termina par l'avènement delà troisième race, que date l'existence du français , c'est-à-dire du dialecte roman de la Gaule septentrionale, non comme langage rustique ou bourgeois, mais comme langue de la cour et des assemblées délibérantes.
Sous la troisième race, qui est véritablement la première dynastie française, il n'y a plus qu'un seul langage pour les rois, les nobles et les serfs; et à l'ancienne division des races succède celle des rangs, des classes et des états. Par un reste de la distinction primitive entre les familles d'origine barbare et la masse des habitants indigènes, on conserva le nom de franc comme une sorte de titre honorifique pour les hommes qui unissaient la richesse à la liberté entière de leur personne el de leurs biens. On les appelait aussi bers ou barons y mot qui dans l'idiome tudesque signifiait simplement un honune'. Le
1 Nitbardi Hist. , lib. m , apud script, rer. gallic et frandc. , t VII , p. 97. ' Le mot teutoQique de bar n'avait originairement d'autre Bigniflcation que celle do mot latin vir. On trouve dans lus lois des FranlLS : « Tarn baronem qaem fœmiDftm, »
conseil des barons de France fut assenablé par tous les rois de la troisième race d'une manière constante , mais sans régularité quant aux époques de la convocation et au nombre des personnes convoquées. Ce conseil prit dans la langue d'alors le nom de cour ou de parlement* D n'y eut entre ceux qui y siégeaient d'autres distinctions que celles de leurs différents titres féodaux, jusqu'au^règne de Louis le Jeune, qui, pour donner à sa cour quelque, chose de l'éclat que les romanciers du temps prêtaient à celle de Charlemagne , fit prendre à ses douze plus grands vassaux le nom de pairs de France. Dès lors on s'habitua à regarder ceux qui portaient ce titre comme les conseillers naturels, et, en quelque sorte, les lieutenants des rois. Quoique placés dans une classe supérieure, les pairs n'en continuèrent pas moins à siéger en parlement avec le reste des barons et tous les évéques de France. Toujours composé de militaires et d'eceiésiastiques, le grand conseil des rois conserva sou ancienne forme jusqu'à la fin du xiu^ siècle , où des gens de loi y entrèrent en grand nombre, en même temps que les évêques en sortirent, à l'exception de ceux qui étaient pairs de Franôe par le droit de leur siège métropolitain. De ià date la révolution qui transforma par degrés le parlement en une simple cour de justice, ayant le privilège d'enregistrer les édits et les ordonnances. De là vint enfin que, dans les circonstances difficiles, le concours du parlement ne suffit plus, et que les rois, pour s'entourer d'une autorité plus imposante , imaginèrent de convoquer à leur cour des représentants des trois principales classes de la nation, la noblesse, le clergé et les membres des communes, qui plus tard furent appelés tiers-État.
Au conmiencement du xiv* siècle, lorsque les députés de la bourgeoisie furent pour la première fois convoqués aux États Généraux du royaume, ce ne fut point, comme on Ta écrit, une restauration d'anciens droits politiques, éteints depuis l'avènement de la troisième race. Ce n'était point non plus pour la classe bourgeoise le signe d'une émancipation récente; car il y avait plus de deux siècles que cette classe nombreuse avait reconquis sa liberté et qu'elle en jouissait pleinement. Elle avait le droit de tenir des assemblées publiques,
ei dans eeUes des Lombards : «i Si quis homicidium perpetraverit in barone libero « vel servo... » Si quelqu'un aeommis un bomieido sur un t>aron, soil libre, soit 8erf...»(Ub. I, m. n.)
278 LETTRB XXV.
d'élire ses magistrats, d'être jugée par ses pairs. C'était un axiene du temps 9 que, dans les villes d'échevinage^ c'est-ànlire de coiftmime, il n'y avait point de tailles à lever *^ et voilà pourquoi les rois qui voulaient imposer des taiUes aux. villes Curent obligés de traiter avec des mandataires spéciaux de ces petites sociétés libres.
La convocatioa des d^tés du tiers-Ëtat ne fut donc point une faveur politique, mais la simple reconnaissance du vieux privilège communal, reconnaissance qui malheureusement coïncide avec les premières violations de ce privilège et le projet de ravir aux cooh munes leur oifianisation indépendante , de les mettre en la main du roi y comme s'expriment les actes du temps. Au sortir d'une longue période de monarchie absolue sans liberté municipale , lorsque l'on commença en France à désirer des garanties contre une autorité sans limitesyies yeux se repcfftèrent avec intérêt, dans le passé, sur ces États Généraux qui sembkiient répondre au nouveau besoin qu^oa éprouvait. Par un entraînement involontaire, les écrivains prêtèrent à cette époque de notre histoire des couleurs trop brillantes, à côté desquelles pâlit Tépoque des conimunes , véritable époque des li« bertés bourgeoises, maïs dont l'austère et rude indépendance avait perdu son^ ancien attrait. La vérité sur ce point a été mieux connue et mieux respectée par les historiens du xvi*^ et du xvn^ siècle, à qui leur temps ne faisait point illusion sur ce qui s'était passé sous le règne de Philippe le Bel. Voici de quelle manière Etienne Pasquier^ dans ses Recherehe^^y parle des États Généraux :
a Le premier qui mit cette innovation en avant fut Philippe le Bel. a II avait innové certain .tinbut qui était pour la première fois le cen- 0 tième , pour la seconde le cinquantième de tout notre iHen. Cet a impôt fut cause que les manants et habitante de Paris, Rouen , « Orléans, se révoltèrent et mirent à mort tous ceux qui furent dé» « pûtes pour la levée de ces deniers. Et lui encore, à son retour « d'une expédition contre les Flamands , voulut imposer une autre « charge de six deniers pour livre de chaque denrée vendue ; toutefois « on ne lui voidut obéir. Au moyen de quoi, par l'avis d'Enguerrand a de Marigny, grand superintendant de ses finances , pour obvier à
I Prœwrtini eum seabiiuilua censu eareal. (Remontrances des habiUnIs de EBiiii& à Philippe de Valois; Marloti Hist. Melropol. Reméosis, l. II, p. 619.)
LBTTRB XXV. tn
• €66 éMMtes, il poorpaisa d'obtenir cela de son peuple avec pliis de c doiieeiir« VoUJaat faire ua autre nouvel îDipût , il fit ériger un grand « éehafaiid dodtts la ville de Paris ; et là, par l'organe d'Enguerraod, a après avoir hapt loué la ville , FappelaDt Chambre royale , en la- « (pielle les rois ancienDement prenaient leur première nourriture, il « reokontra aux syndics des trois États les urgentes affaires qui te* fl naieni le roi assiégé pour subvenir aux guerres de Flandre , 1^ « exhortant de le vouloir secourir en cette nécessité publique où il « allait du fait de tous. Auquel lieu on liu présenta corps et biens, « levant, par le moyen des offres libérales qui lui furent faites, une c imposition fort griève par tout le royaume. L'heureux succès de ce « premier coup d'essai se tourna depuis en coutume , non tant sous « Louis Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel, que sous la lignée « des Valois. »
M ézeeai qui , du point de vue de son siècle , juge les choses avec un grand sens et tme indépendance remarquable, n'est gi^re plus qu'Etienne Pasquier enthousiaste de ces assemblées d'États. On trouve dans son histoire les phrases suivantes, au règne de Henri II : €ll ne manquait plus que de l'argent^ au roi : il assembla pour cela a les États à Paris, le 6 janvier de l'année 1558. Depuis le roi Jean , « ils n'ont guère servi qu'à augmenter lès subsides... »
Si les xiv« et xv* siècles n'ont, rien ajouté aux franchises dont jouissaient les habitants des villes; si, au contraire, durant ces siècles d'agrandissement pour l'autorité royale, les communes ont perdu leur existence républicaine, et sont tombées, pour la plupart, sous le gouvernement des prévôts, le mouvement qui poussait la masse de la nation vers l'anéantissement de toute servitude ne s'arrôta pas pour cela. Une classe nombreuse demeurée jusqu'alors en arrière , celle des serfs de la glèbe ou hommes de corps, entra en action, au moment même où parut s'affaiblir l'énergie de la classe bourgeoise. Cette révolution, dont il est plus aisé d'apercevoir les résultats que de suivre la marche et les progrès , n'a point encore eu d'historien. Ce serait un beau travail que de la décrire et d'en retrouver les véritables traits sous le récit vague et incomplet des narrateurs du temps. On rétablirait ainsi , dans l'histoire de la société, en France, le point intermédiaire entre la révolution communale du xii*' siècle et la révolution nationale du dix-huitième.
280 LBTTRB XXV.
La société civilisée , vivant de travail et de liberté , à laquelle se rallie aujourd'hui tout ami du bien et des hommes, eut pour berceau dans potre pays les municipalités romaines. Retranchée dans ces asiles fortifiés, elle résista au choc de la conquête et à l'invasiou de la barbarie. Elle fnt la force vivante qui mina par degrés le pouvoir des conquérants et fit disparaître du sol gaulois la domination germanique. D'abord éparse sur un vaste territoire , environnée de gens de guare turbulents et de laboureurs esclaves, elle ouvrit dans son sein un refuge au noble qui souhaitait de jouir en paix et au serf qui ne voulait plus avoir de maître. Alors le nom de bourgeois n'était pas seulement un signe de liberté , mais un titre d'honneur; car il expri* malt à la fois les idées de franchises personnelles et de participation active à la souveraineté municipale * . Lorsque ce vieux titre eut perdu ses privilèges et son prestige, l'esclavage, par une sorte de compensation, fut aboli pour les campagnes; et ainsi se trouva formée cette immense réunion d'hommes civilement libres, mais sans droits politiques, qui en 1789 entreprit, pour la France entière, ce qu'avaient exécuté, dans de simples villes , ses ancêtres du moyen Age* Nous qui la voyons encore , cette société des temps modernes, en lutte avec les débris du passé, débris de conquête, de seigneurie féodale et de royauté absolue, soyons sans inquiétude sur elle; son histoire nous répond de l'avenir : elle a vaincu l'une après l'autre toutes les puissances dont on évoque en vain les ombres.
1 Od trouve fréquemment dans les actes du moyen Age les mots miUt hwrgemU , cheTalier bourgeois; mots qui , dans la langue actuelle , semblent s'exclure Tun l'autre.
Noms des rois âmémBL nom truAm, reotUMi d^i^rèt rknfltauo ortbognpho et le BOB de 1a langue tudeMiue.
RACE ras MEROIVIG OU MEROTINGS.