SUE
L'HISTOffiE DE FRMCE
Sar le testin d'une HIstolie de France , et le pri]id|«l déint de cènes qui eslsteit.
AHs ce temps de passions politiques, où il est si difficile, lorsqu'on se sent quelque activité d'esprit, de se dérober à Tagitation générale , je crois avoir trouvé un moyen de repos dans l'étude sérieuse de Thistoire. Ce n'est pas que la vue du passé et l'expérience des âècles me fassent renoncer à mes premiers désirs de liberté , comme à des illusions de jeunesse; au contraire , je m'y attache de plus en . plus : j'aime toujours la liberté , mais d'une affection moins impatiente. Je me dis qu'à toutes les époques et dans tous les pays il s'est rencontré beaucoup d'hommes qui, dans une situation et avec des opinions différentes des miennes, ont ressenti le même besoin que moi; mais que la plupart sont morts avant d'avoir vu se réaliser ce qu'ils anticipaient en idée. Le travail de ce monde s'accomplit lentement; et chaque génération qui passe ne fait guère que laisser une pierre pour la construction de l'édifice que révent les esprits ardents. Cette conviction, plutôt grave que triste, n'affaiblit point pour # les individus le devoir de marcher droit à travers les séductions de l'intérêt et de la vanité, ni pour les peuples celui de maintenir leur dignité nationale; car s'il n'y a que du malheur à être opprimé par la force des circonstances, il y a de la honte à se montrer servile.
Je ne sais si je me trompe, mais je crois que notre patriotisme gagnerait beaucoup en pureté et en fermeté y si la connaissance de l'histoire, et surtout de l'histoire de France, se répandait plus généralement chez nous , et devenait en quelque sorte populaire. En promenant nos regards sur cette longue carrière ouverte depuis tant de siècles, où nous suivons nos pères, où nous précédons nos enfants, noua nous détacherions des querelles du moment, des regrets d'ambition ou de parti , des petites craintes et des petites espérances. Nous aurions plus do sécurité , plus de confiance dans l'avenir, si nous savions tous que, dans les temps les plus difBciles, jamais la justice, la liberté même, n'ont manqué de défenseurs dans ce pays. L'esprit d'indépendance est empreint dans notre histoire aussi fortement que dans celle d'aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux l'ont comprise, ils l'ont voulue, non moins fermement que nous; et, s'ils ne nous l'ont pas léguée pleine et entière, ce fut la faute des choses humaines et non la leur, car ils ont surmonté plus d'obstacles que nous n'en rencontrerons jamais.
Mais existe- t-il une histoire de France qui reproduise avec fidélité les- idées, les sentiments, les mœurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons, et dont la destinée a préparé la n6tre? Je ne le pense pas. L'étude de nos antiquités m'a prouvé tout le contraire, et ce défaut d'une histoire nationale a contribué peut-être à prolonger l'incertitude des opinions et l'irritation des esprits. La vraie histoire nationale, celle qui mériterait de devenir populaire , est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines : personne ne songe à l'en tirer; et l'on réimprime encore les compilations inexactes, sans vérité et sans couleur, que, faute de mieux, nous décorons du titre d'Histoire de France. Dans ces récits vaguement pompeux , où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique , et où la masse entière de la nation disparait derrière les manteaux de cour, nous ne trouvons ni une instruction grave, ni des leçons qui s'adressent à nous, ni cet intérêt , de sympathie qui attache en général les hommes au sort de qui leur ressemble. Nos provinces, nos villes, tout ce que chacun de nous comprend dans ses affections sous le nom de patrie, devrait nous être représenté à chaque siècle de son existence; et, au lieu de cela, nous ne rencontrons que les annales domestiques de la famille
rouante . des naissances , des mariages , des décès , des intrigues de palais, des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail, toujours mal circonstancié, est dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque. ^
Je ne doute pas que beaucoup de personnes ne commencent à sentir les vices de la méthode suivie par nos historiens modernes, qui, s'imaginant que l'histoire était toute trouvée, s'en sont tenus, pour le fond, à ce qu'avait dit leur prédécesseur immédiat, cherchant seulement à le surpasser, comme écrivain, par Téclat et la pureté du style. Je crois que les premiers qui oseront changer de route et remonter, pour devenir historiens, aux sources mêmes de l'histoire, trouveront le public disposé à les encourager et à les suivre. Mais le travail de rassembler en un seul corps de récit tous les détails épars ou inconnus de notre histoire originale, sera long et difficile; il exigera de grandes forces, une sagacité rare; et je dois me hâter de dire que je n'ai point la présomption de l'entreprendre. Entraîné vers les études historiques par un attrait irrésistible, je me garderai de prendre Tardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous ne possédons pas encore une véritable histoire de France, et j'aspire seulement à faire partager ma conviction au public, persuadé que de cette vaste réunion d'esprits justes et actifs il sortira bientôt quelqu'un digne de remplir la haute tâche d'historien de notre pays. Mais quiconque y voudra parvenir devra bien s'éprouver d'avance. Ce ne serait point assez d'être capable de cette admiration commune pour ce qu'on appelle les héros; il faudrait une plus large manière de sentir et de juger; l'amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale; une sensibilité assez vive pour s'attacher à la destinée de toute une nation et la suivre à travers les siècles, comme on suit les pas d'un ami dans un voyage périlleux.
Ce sentiment , qui est l'âme de l'histoire, a manqué aux écrivains qui, jusqu'à ce jour, ont essayé de traiter la nôtre : ils n'ont rien en de cette vive sympathie qui s'adresse aux masses d'hommes, qui embrasse en quelque sorte des populations tout entières. Leur prédilection marquée pour certains personnages historiques , pour certaines existences, certaines classes, ôte à leurs récits la vraie teinte natio-
nale : nous n'y retrouvons point nos ancêtres, sans distinction de rang ou d'origine. Et à Dieu ne plaise que je demande à l'histoire de France de dresser la généalogie de chaque famille : ce que je lui demande y c'est de rechercher la racine des intérêts , des passions, des opinions qui nous agitent, nous rapprochent ou nous divisent, d'épier et de suivre dans le passé la trace de ces émotions irrésistibles y qui entraînent chacun de nous dans nos divers partis politiques, élèvent nos esprits ou les égarent. Dans tout ce que nous voyons depuis un demi-siècle, il n'y a rien d'entièrement nouveau ; et, de même que nous pouvons nous rattacher, par les noms et la descendance, aux Françtds qui ont vécu avant le xvin* siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.
Nous avons été précédés de loin, dans la recherche des libertés publiques, par ces bourgeois du moyen âge qui relevèrent, il y a six cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités municipales. Croyons cpi'ils ont valu quelque chose , et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans ^histoire. Il ne faut pas s'imaginer que la classe moyenne ou les classes populaires soient nées d'hier pour le patriotisme et l'énergie. Si l'on n'ose avouer ce qu'il y eut de grand et de généreux dans les insurrections qui , du XI* au xiii* siècle, couvrirent la France de communes , dans les émeutes bourgeoises et même dans les jacqueries du xn^ siècle, qu'on choisisse une époque, non plus de guerre intestine, mais d'invasion étrangère, et Ton verra qu'en fait de dévouement et d'enthousiasme, le dernier ordre de l'État n'^st jamais resté en arrière. D'où vint le secours qui chassa les Anglais et releva le trône de Charles YII , lorsque tout paraissait perdu et que la bravoure et le talent militaire des Dunois et des Lahire ne servaient plus qu'à faire des retraites en bon ordre et sans trop de dommage? n'est-ce pas d'un élan dé fanatisme patriotique dans les rangs des pauvres soudoyés et de la milice des villes et des villages? L'aspect religieux que revêtit cette glorieuse révolution n'en est que la forme : c'était le signe le plus énergique de l'inspiration populaire. Il faut lire, non dans les histoires classiques, mais dans les mémoires du temps, les traits naïfs, quoique bizarres, sous lesquels se présentait alors cette inspiration de la masse, tou-
jours soudaine^ rarement sage en apparence^ mais k laqueUe rien ne résiste*.
Le même concours de toutes les volontés nationales eut lieu , sans qu'on Fait assez remarqué, sous le règne de Philippe-Auguste, lorsque la France se vit attaquée par la ligne formidable de l'empereur d'Âl* lemagne y du roi d'Angleterre et du puissant comte de Flandre. Les chroniqueurs du xm* siècle n'oublient pas de dire que la fameuse bataille de Bouvines fut engagée par cent cinquante sergents à cheval de la vallée de Soissons, tous roturiers', et de montrer les légions des communes, la bannière de Saint-Denis en tête, allant se placer au premier rang : « Cependant retourna l'oriflamme Saint-Denis, et c les légions des communes vinrent après, et spécialement les come muoes de Gorbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, c et accoururent à la bataille du roi , là où elles voyaient l'enseigne € royal au champ d'azur et aux fleurs de lys d'or. Les communes ouc trépassèrent toutes les batailles des chevaliers, et se mirent devant c encontre Othon et sa bataille ; quand Othon vit tels gens, si n'en 41 fut pas moult joyeux'... o
Ces simples phrases, qui n'ont été transcrites ni par Mézeray, ni par Yelly, ni par Anquetil , en disent plus à la louange de la bourgeoisie du moyen âge , que de longues pages où seraient pompeusement et stérilement répétés les mots de peuple et de nation. Des écrivains ont retrouvé la nation française et même la nation souveraine jusque sous les règnes de Qovis et de Charlemagne; mais il manque à ces histoires si bien intentionnées, la vie, la couleur, la vérité locale. La noblesse, la royauté même , en dépit de la place d'honneur qu'elles occupent généralement dans nos annales, n'ont pas été à cet égard plus heureuses que le tiers-état. A la peinture individuelle des personnages, à la représentation variée des caractères et des
■ Voyei l'Histoire des dues de Bourgogne par M. de Bsrante. > Guillelmus ArmoricuA, de Geslis Philippi Augusti, apud script rer. gallic. et frude., t.XVlI,p.96.
Cam Bit pudor ultlmus alto
Sanguine productum superari a plebis alumno.
(Ejusd. Piiilippidos, lib. xi, t. 84; ibid., p. SS8.)
* Chronique de Saint-Denys; Becueil des historiens des Gaules et de la France, U XVn, p. 409.
li LETTRE PREMIÈRE.
époques , on a substitué » pour les princes et les grands du temps passé, je ne sais quel type abstrait de dignité et d'héroïsme. Depuis Clovis jusqu'à Louis XVI, aucune figure de rois, dessinée dans nos histoires modernes, n'a ce qu'on peut appeler l'air de vie. Ce sont des ombres sans couleur, qu'on a peine à distinguer Tune de l'autre. Les grands princes y et surtout les bons princes^ à quelque dynastie qu'ils appartiennent , sont loués dans des termes semblables. Quatre ou cinq à peine, qu'on sacrifie , et que le blâme dont on les charge sert du moins à caractériser, rompent seuls cette ennuyeuse monotonie. On dirait que c'est toujours le même homme , et que , par une sorte de métempsycose , la même âme , à chaque changement de règne, a passé- d'un corps dans l'autre. Non-seulement on ne retrouve point cette diversité de naturels qui , sous mille formes et mille nuances, distinguent si nettement l'homme de l'homme ; mais les caractères politiques ne sont pas même classés d'après la différence des temps et les mœurs de chaque époque. Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la première race, le césar franco-tudesque de la seconde, le roi de l'Ile-de-France au temps de la grande féodalité, et tous les nombreux types qu'a revêtus l'autorité royale depuis la féodalité jusqu'à nos jours, sont confondus ensemble et altérés également par cette confusion.
n n'est qu'une seule voie pour sortir de ce chaos, le retour aux sources originales, dont les historiens eu faveur depuis le xvii* siècle se sont de plus en plus écartés : un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques. D faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans les écrits purement littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instniction. En fait d'ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d'ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imaginer. Là se trouvent énoncées d'une manière brève et péremptoire , comme des axiomes mathématiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres; et pour que le faux puisse, en quelque sorte , pénétrer par tous les sens , souvent de nombreuses gravures travestissent pour les yeux , sous le costume le plus bizarre, les principales scènes de l'histoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages.
si cbers aux mères de famille , vous y verrez les Franks et les Gaulois se donnant la main en signe d'alliance pour l'expulsion des Romains^ le sacre de Glovis à Reims^ Charlemi^e couvert de fleurs de lys, et Philippe- Auguste en armure d'acier, à la mode du xvi« siècle, posant sa couronne sur un autel , le jour de la bataille de Bouvines.
Je ne puis m'empécher d'insister sur ce dernier trait , dont la popularité chez nous est une s<Mrte de scandale liistorique. C'est sans doute une action très-édifiante, que celle d'un roi qui ofire publiquement sa couronne et son sceptre au plus digne; mais il est extravagant de croire que de pareilles scènes aient jamais été jouées ailleurs que sur le théâtre. Et comme le moment est bien choisi pour cette exhibition en plein air de tous les ornements royaux! c'est l'instant où l'armée française est attaquée à l'improviste; et que cela est bien d'accord avec le caractère du roi Philippe , si habile , si positif et si prompt en affaires ! La première mention de cette bizarre anecdote se trouve dans une chronique contemporaine, il est vrai , maïs écrite par un moine qui vivait hors du royaume de France, au fond des Vosges , sans communication directe ou indirecte avec les grands personnages de son temps; C'était un homme d'une imagination fantasque, ami du merveilleux , écoutant volontiers les récits extraordinaires et les transcrivant sans examen. Entre autres circonstances de la bataille de Bouvines, il raconte sérieusement que le porteur de l'oriflamme transperça le comte Férand d'outre en outre , de manière que l'étendard ressortit tout sanglant par derrière. Le reste du récit est à l'avenant : il est impossible d'y trouver un seul fait vrai ou probable; et, poui; en revenir à la fameuse scène de la couronne, voici les paroles du chroniqueur :
c Le roi de France, Philippe, ayant assemblé les barons et les chec valiers de son armée, debout sur une éminence, leur parla ainsi : c 0 vous ! braves chevaliers, fleur de la France , vous me voyez porc tant la couronne du royaume; mais je suis un homme comme « vous ; et si vous ne souteniez cette couronne , je ne saurais la c porter. Je suis roi. d Et alors, ôtant la couronne^de sa tête , il la t leur présenta, en disant : « Or, je veux que vous soyez tous rois , « et vraiment vous l'êtes; car roi vient de régir, et, sans votre conc cours, seul je ne pourrais régir le royaume... Soyez donc gens de c cœur , et combattez bien contre ces méchants. J'ordonne à tous
a vassaux et sergents, et cela sous peine de la corde (il avait fut a d'avance élever plusieurs gibets) , qu'aucun de vous ne se laisse a tenter de prendre quoi que ce soit aux ennemis avant la fin de la a bataille, si ce n'est des armes et des chevaux... » Et tous crièa rent d'une seule voix et assurèrent qu'ils obéiraient de bon cœur a à l'exhortation et à l'ordonnance du roi *. b
On a peine à s'expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir , sous la plume de nos historiens , les paroles héroïques que nous avons tous apprises par cœur, et y qui pis est, retenues, sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité, a Valeureux sol- «dats (c'est le récit d'Anquetii), qui êtes près d'exposer votre vie a pour la défense de cette couronne, si vous jugez qu'il y ait quela qu'un parmi vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède a volontiers, pourvu que vous vous disposiez à la conserver entière « et à ne pas la laisser démembrer. — Vive Philippe ! vive le roi «Auguste! s'écrie toute l'armée; qu'il règne et que la couronne a lui reste à jamais^!... b La version de l'abbé Velly est d'un style encore plus tragique : a On dit que quelques heures avant l'action , il a mit une couronne d'or sur l'autel où l'on célébrait la messe pour a l'armée, et que, la montrant à ses troupes, il leur dit : a Généreux a Français, s'il est quelqu'un parmi vous que vous jugiez plus capable « que moi de porter ce premier diadème du monde, je suis prêt à lui « obéir; mais, si vous ne m'en croyez pas indigne , songez que vous a avez à défendre aujourd'hui votre roi, vos familles, vos biens, votre a honneur, b On ne lui répondit que par des acclamations et des « cris de vive Philippe/ qu'il demeure notre ispi; nous mourrons a potv sa défense et pour celle de l'État' ! »
Interrogez maintenant le récit d'un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, homme du xni* siècle, qui n'avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un siècle de philosophie, vous n'y trouverez rien de ce désintéressement de parade, ni de ces exclamations de loyauté niaise : tout est en action,
I 1 « Ego 8um rex, » et ita ablatam coronam de capfte suo porrexit els
dieens : « Eooe volo fos omnes reges esse, et verè estis, cum rex dlcatur à rcgendo; « niai per tob, regnum boIus regere non valerem... » (Bieherli Semoniensis abbatie in Vosago chron., apud wrlpt rer. galUc et francic, t. XVIII, p. 680.)
* AnqueUI , HiBt. de France, t. U, p. 430.
> Velly, HiBt de Prance, t. III.
eomme dans une grande journée où personne n'a de temps à perdre. Le roi et l'année sont à leur devoir; ils prient et se battent : ce sont des hommes du moyen âge, mais ce sont des figures vivantes et non des masques de théâtre.
ff On avança jusqu'à un pont, nommé le pont de Bovines, qui se c trouve entre le lieu appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la c plus grande partie des troupes avait passé le pont, et le roi s'était c désarmé; mais il n'avait pas encore passé, comme le croyait l'enc nemî, dont l'intention était d'attaquer aussitôt et de détruire tout ce c qui resterait de l'autre côté du pont. Le roi, fatigué de la marche c et du poids de ses armes, se reposait un peu, à l'ombre d'un frêne, « près d'une église bâtie en l'honneur de saint Pierre , lorsque des c gens, venus des derrières de l'armée, arrivèrent à grande course, ï et, criant de toutes leurs forces,. annoncèrent que l'ennemi venait, « que les arbalétriers et les sergents à pied et à cheval , qui étaient c aux derniers rangs, ne pourraient soutenir l'attaque et se trouvaient € en grand péril. Aussitôt le roi se leva, entra dans l'église, et, après c une courte prière, il sortit, se fit armer, et monta à cheval d'un c air tout joyeux, comme s1l eût été convié à une noce ou à quelque « fête. On criait de toutes parts dans la plaine : Aux armes, barons ^ c aux armes/ Les trompettes sonnaient, et les corps de bataille qui «avaient déjà passé le pont retournaient en arrière; on rappela c l'oriflamme de Saint-Denis , qui devait marcher en avant de toutes « les aiitres bannières; mais comme elle ne refVenait pas assez vite, € on ne l'attendit point. Le roi retourna des premiers à grande course « de cheval , et se plaça au front de bataille, de sorte qu'il n'y avait c personne entre lui et les ennemis.
c Ceux-ci. voyant le roi revenu, ce à quoi ils ne s'attendaient pas, « parurent surpris et effrayés; ils firent un mouvement, et, se por- « tant à droite du chemin où ils marchaient dans la direction de « l'occident, ils s'étendirent sur la partie la plus élevée de la plaine, « au nord de l'armée du roi, ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, « ce jour-là, était chaud et ardent. 1^ roi forma ses lignes de bataille c directement au midi de celle de l'ennemi, front à front, de manière c que les Français avaient le soleil à dos. Les deux armées s'étena daient à droite et à gauche en égale dimension, et à peu de disc tance l'une de l'autre. Au centre et au premier front se tenait le
a roi Philippe y près duquel étaient rangés côte à côte Guillaume a des Barres, la fleur des chevaliers; Barthélemi de Roie, homme a d'ftge et d'expérience; Gauthier le Jeune, sage, brave et de bon a conseil; Pierre Mauvoisin, Gérard Latruie, Etienne de Long- « Champ, Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvrai , Guillaume de fit Garlande, Henri, comte de Bar , jeune d'âge et vieux de courage, « renommé pour sa prouesse et sa beauté; enfin plusieurs autres et qu'il serait trop long d'énumérer , tous gens de cœur et exercés au a métier des armes : pour cette raison ils avaient été spécialement « commis à la garde du roi durant le combat. L'empereur Othon était c( de même placé au centre de son armée, où il avait élevé pour a enseigne une haute perche dressée sur quatre roues et surmontée a d'une aigle dorée au-dessus d'une bande d'étoffe taillée en pointe, a Au moment d'en venir aux mains, le roi adressa à ses barons et « à toute l'armée ce bref et simple discours :
a En Dieu est placé tout notre espoir et notre confiance. Le roi a Othon et tous ses gens sont excommuniés de la bouche de notre cr seigneur le pape; ils sont les ennemis de la sainte Église et les « destructeurs de ses biens; les deniers dont se paye leur solde sont « le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs et des églises, a Mais nous, nous sommes chrétiens, nous sommes en paix avec « la sainte Église et en jquissance de sa communion : tout pécheur a que nous sommes, nous sommes unis à l'Église de Dieu, et a défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Ayons a donc courage et confiance en la miséricorde de Dieu, qui, mala gré nos péchés , nous donnera la victoire sur nos ennemis et les « siens. »
« Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui demandèrent a sa bén^édiction; et , élevant la main, il pria Dieu de les bénir tous. «Aussitôt les trompettes sonnèrent, et les Français conunencèrent a l'attaque vivement et hardiment. Alors se trouvaient derrière le roi, « et assez près de lui , le chapelain qui a écrit ces choses , et un a autre clerc. Au premier bruit des trompettes, ils entonnèrent et ensemble le psaume : Béni soit le Seigneur mon Dieu^ gui instruit a mes mains au combat, et continuèrent jusqu'à la fin; puis ils chana tèrent : Que Dieu se lève^ jusqu'à la fin; puis : Seigneur^ en ta a vertu le roi se réjouira, jusqu'à la fin, aussi bien qu'ils purent, car
c les larmes leur coulaient des yeux y et leur chant était coupé de csauglols*.... B
Sv la fnsse coolenr douée aux premiers temps de l'histoire de nwiee« et la fausseté de la méthode saivie par les historiens modernes.
NE grande cause d'erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire y est son titre même , te nom [|]JK^^1| d'histoire de France, dont il conviendrait avant tout de \'r^^^^ bien se rendre compte. L'histoire de France, du v« siècle ^-^^iLSJu-^ au xvHi*, est-elle l'histoire d'un même peuple, ayant une origine commune, les mômes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques? Il n'en est rien; et la simple dénomination de Français, reportée , je ne dis pas au delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race , produit un véritable anachronisme.
On peut pardonner au célèbre bénédictin Dom Bouquet d'écrire par négligence, dans ses Tables chronologiques j des phrases telles que celles-ci: a Les Français pillent les Gaules; ils sont repoussés par Pempereur Julien, o Son livre ne s'adresse qu'à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l'instant l'erreur. Mais cette erreur est d'une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit polir le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l'histoire nationale^ Quel moyen un pauvre étudiant a4-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : « ClodUm le Chevelu y roi de France; conversion de Clovis et dei Fran^ eais, etc. » Le Germain Chlodio * n'a pas régné sur un seul dépar-
< Guillelmus Armoricus, de Gestis Philippi Augusti , apud script, rer. gallic. et francic., t. XVII , p. M et 05.
* Ce nom, qu'on pourrait aussi écrire Ghlodi, n'est autre chose que le diminutif ûimilier d'un nom composé de deux syllabes, et commençant par le mot germanique A/od, qui signifiait illustre. Vn finale n'appartient point au nom originaire, mais à la déc!lii latine» dont elle marque les cas obliques.
tement de la France actuelle , et , au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire , moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens et bons chrétiens.
Si notre histoire se termine par Tunité la plus complète de nation et de gouvernement, elle est loin de commencer de môme. Il ne s'agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux , les Franks et les Gaulois : il y a bien d'autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague; il comprenait plusieurs populations différentes d'origine et de langage ; et quant aux Franks , ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu'ils eussent conquis le nord de Ta Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et Test. L'envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au y^ siècle ; mais il ne détruisit pas les races d'hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente; elle fut l'œuvre des siècles; elle commença, non à l'établissement, mais à la chute de la domination franke.
Ainsi , il est absurde de donner pour base k une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C'est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d'une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n'oublier personne , de ne sacrifier personne , de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre âme s'attache par un intérêt patriotique; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d'admiration; mais elles ne touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu'un Languedocien ou qu'un Provençal aime l'histoire des Franks et l'accepte comme histoire de son pays? Les Franks n'eurent d'établissements fixes qu'au nord de la Loire; et lorsqu'ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud , ce n'était guère que pour piller et rançonner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l'histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres , à l'époque de la première et de la seconde race , trai-
talent avec les Praoks de peuple à peuple? Du yi« au x« siècle , et même dans des temps postérieurs , les héros du nord de la France forent des fléaux pour le midi.
Le Gbaries-Martel de nos histoires, Karle le Marteau, comme Tappehiient les siens , d'un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor% fut le dévastateur, non le sauveur de TAquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et cîrconstancient les exploits de ce chef de la seconde race , contraste singulièrement avec l'enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poètes modernes. Voici quelques fragments de leur récit : ( 731 ) a Eudes , duc des Aquitains , s'étant écarté de la teneur des « traités , le prince des Franks, Karle , en fut informé. Il fit marcher c son armée, passa la Loire, mit en fuite le duc Eudes, et, enlevant « un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par ses troupes dans cla même année, il retourna dans son propre pays... » — (735) c Le duc Eudes mourut : le prince Karle, en ayant reçu la nouvelle, c prit conseil de ses chefs , et, passant encore une fois la Ivoire , il 9 arriva jusqu'à la Garonne et se rendit mattre de la ville de Bordeaux c et du fort de Blaye; il prit et subjugua tout ce pays , tant les villes «que les campagnes et les lieux fortifiés...»,— (736) a L'habile c duc Karle ayant fait marcher son armée, la dirigea vers le pays c de Bourgogne. Il réduisit sous l'empire des Franks Lyon, cité de la c Gaule, les principaux habitants et les magistrats de cette province. c n y établit des juges à lui, et de même jusqu'à Marseille et Arles, c Emportant de grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans c le royaume des Franks, siège de son autorité ^... » — (737) Karle c renversa de fond en comble ,'murs et murailles, les fameuses villes c de Nimes , d'Agde et de Béziers ; il y fit mettre le feu et les incen- « dia , ravagea les campagnes et les châteaux de ce pays '... » Je
> Au rapport d'an historien du ix« siècle, les Normands, qui étaient alors paYens, donnaient le même suroom à Charlemagne. « Nam comperlo Nordmanni quôd ibidem esaet, ut ipsi eum nuncupare solebant, Martellus Carolus.. . » (Monachi Sangallensis , De Reb. beliic. Caroli magnl, apud script, rer. gallic. et franclc, l. V, p. 430.' Ce nom, dans l'ancienne langue germanique, équivalait à celui de foudre de guerre.
' Fredegarii chron. continuât, pars ii, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 454 el 455.
* Uriws famosissimas Nemausum, Agatem ae Biterris, funditus muroset mœnla Carolus dcstniens, igné supposito concremavit, suburbana et castra iillus regionis vastavlt. ( Fredegarii ebron. continuai., pars m, apud script, rer. gallic. et Trancic, t. Il, p. 457.)
m'arrête à ce dernier trait, qu'aucune histoire de France n*a relevé, et dont l'admirable cirque de Nimes atteste la vérité. Sous les arcades de ses immenses corridors , on peut suivre de l'œil , le long des voûtes, les sillons noirs qu'a tracés la flamme en glissant sur les pierres de taille qu'elle n'a pu ni ébranler ni dissoudre.
Le grand précepte qu'il faut donner aux historiens, c'est de distinguer au lien de confondre ; car , à moins d'être varié , Ton n'est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l'uniformité; l'uniformité est si commode! Si elle fausse' tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n'est rude. De là vient que nos annalistes visent à l'unité historique; il leur en faut une à tout prix; ils s'attachent à un seul nom de peuple; ils le suivent à travers les temps , et voilà pour eux le fil d'Ariane. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l'Europe, au iv« siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin * ; et l'on s'autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France d'outre- Rhin se remue , elle avance; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridio* nale jusqu'au pied des Pyrénées , non pour y fixer sa nation , mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition , l'on a soin d'appliquer le nom de France à toute l'étendue de 1^ Gaule , et ainsi se trouvent construites d'un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite, par un cata* logue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu'ils portent des noms semblables.
Groiriez-vous qu'une si belle unité n'ait point paru assez complète? Les Franks étaient un peuple nnxte; c'était une confédération d'hommes parlant tous à peu près la même langue , mais ayant des mœurs, des lois , des chefs à part. Nos historiens s'épouvantent à la vue de cette faible vérité; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu'elle est devant eux, ils n'osent entrer en matière; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement qu'à l'instant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres.
> Voyez ranclen illnéraire désigné vulgairement par le nom de Table de Peutinger
Mais ce n'est pas tout: Tunité d'empire semble encore vague et douteuse; il faut l'unilé absolue , la monarchie administrative; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun) , on la suppose ; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi , par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France , dès qu'on rencontre la même limite géographique 9 on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant^ entre l'époque de la fameuse cession de la Provence , confirmée par Justinien y et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers! Combien de fois la conquête n'a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de Touest à Test ! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi , pour retoipber ensuite dans le néant !
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d'avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l'administration des États. Dans la même enceinte territoriale , où une seule société vit aujourd'hui , s'agitaient , durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l'une de l'autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l'état de la Gaule, du yi« au xv« siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s'est agi pour le territoire, qu'aujourd'hui nous appelons français, de ce dont il s'agit pour l'Europe entière, d'équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L'administration intérieure du royaume de France proprement dit n'est qu'un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement , qui , depuis le xu* siècle jusqu'au xvi« , sont les grands événements de notre histoire , il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des prétextes diplomatiques. Il ne faut pas que l'idée d'un droit universel préexistant , puisée dans des époques postérieures , leur donne un faux air de léga-**
lité; on ne doit pas laisser croire que /les habitants des provinces de l'ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au xn^ siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l'usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux; et tout étranger qui s'avançait pour les renverser leur faisait violence à euxmêmes; quel que fût le succès de son entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d'abord adouci , puis efPacé les traces de cette hostilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe , sous peine d'anéantir tout ce qu'il y a de vivant et de pittoresque dans Fhistoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête , ou, si l'on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps*, et que les Provençaux du xiu* siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d'Anjou; car c'est un fait qu'à cette nouvelle , si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue^.
Si l'on veut que les habitants de la France entière , et non pas seulement ceux de l'Ue-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu'elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique» plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l'envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues'. Quels étaient ces peuples, et dans quelle
1 Rotomagensfs item Communia, corde superbo ,
Immortale gcrens odium cum principe nostro...
(Guillelmi Brltonifl Philippidos. lib. tiii, apud Bcript. rer. gallic. et francic, t. XVII , p. SIS.) 3 Provinciales Francoe habenl odio inexorabili. (Mattb. Paris. HistoriaAnglise, t. II, p. 6M.) — Raynouard, Choix des Poésies des troubadours, t. V, p. S77. — Gaufiridi, Histoire de Provence , U I , p. UO.
3 Voyez, dans les Commentaires de César, ladisUnction qu'il établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitains.
FelalkMi d'origine et de parent^ se trouvaient-ils à Tégard des habitants des autres contrées de l'Europe? Y avait-il une race indigène , et dans qael ordre les autres races, émigrées d'ailleur^ étaient-elles venues se presser contre la première? Quel a été /dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des difiérences primitives de mceurs, de caractère et de langage? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d'uniformité répandue par la civilisation? Les dialectes et les patois provinciaux, parles divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation , ne semblent-ils pas révéler une antique diverrité d'idiomes? En6n, cette inaptitude à prendre l'accent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races d'hommes anciennement distinctes? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complètement l'aspect*.
Sur rHlstoire de France de Velly.
0U8 avez prononcé le nom de l'abbé Yclly , célèbre dans I le siècle dernier, comme le restaurateur de l'histoire de France , et dont Touvri^e est loin d'avoir perdu son an- I cienne popularité. Je vous avoue qu'à l'idée de cette > popularité j'ai peine à me défendre d'une sorte de colère, et pourtant je devrais me calmer là-dessus; car, faute de bons livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais. Dans son temps, c'est-à-dire en l'année 1755, l'abbé Velly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour l'état politique et social , les mœurs et les idées de
Je ne sais si l'amitié m'abwe, main Je crois que la plupart de ces qaeel ions viennent d'être résolues par mon frère Amédée Tliierry, dans son Histoire des Gaulois.
chaque siècle. U est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé^ à la grande satisfaction de tous les gens de goût, tant en France qu'à l'étranger; car l'ouvrage de Velly fut traduit ou du moins abrégé en plusieurs langues, et il n'était bruit dans les journaux que de sa nouvelle manière d'écrire rbistoire.
J'ouvre le premier volume , et je tombe sur un fait peu important en lui-même, mais empreint , dans les écrits originaux, d'une forte couleur locale, la déposition de Ghildéric ou Hilderik I. «Hilderik, a dit Grégoire de Tours , régnant sur la nation des Franks , et se a livrant à une extrême dissolution, se prit à abuser de leurs filles; et a eux indignés de cela le destituèrent de la royauté. Informé, en a outre, qu'ils voulaient le mettre à mort, il partit et s'en alla en a Thuringe^.. » Ce récit est d'un écrivain qui vivait un siècle après l'événement. Voici maintenant les paroles de l'abbé Velly, qui se vante, dans sa préface, de puiser aux sources anciennes et de peindre exactement les mœurs, les usages et les coutumes : a Chil- <x déric fut un prince à grandes aventures... c'était l'homme le mieux a fait de son royaume. Il avait de l'esprit, du courage; mais, né a avec un cœur tendre, il s'abandonnait trop à l'amour: ce fut la a cause de sa perte. Les seigneurs français, aussi sensibles à l'ou*a trage que leurs femmes l'avaient été aux charmes de ce prince, se a liguèrent pour le détrôner. Contraint de céder à leur fureur, il se a retira en Allemagne ^.. »
Je passe sur le séjour de huit ans, que, selon l'heureuse expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne; et, suivant encore Grégoire de Tours, j'arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du roi des Thuringiens : a Revenu de Thuringe , a il fut remis en possession de la royauté; et pendant qu'il régnait, c cette Basine, dont nous avons parlé ci-dessus, ayant quitté son « mari, vint trouver Hilderik. Celui-ci, lui demandant avec curiosité <r pourquoi elle était venue vers lui d'un pays si éloigné, on rapporte a qu'elle répondit : a J'ai reconnu tes mérites et ton. grand courage, a et c'est pour cela que je suis venue, afin d'habiter avec toi, car il
I Childeiiciu, cum esset nfmia in luxuria diasolutus, et regnaret super Francorum genlem, cœpit fllias eorum Bluprose delrahere. (Gregorii TuronensU flist. Franc, lib. II, eap. xii , apud script, rer. gallic. et francic, 1. 11 « p. 168.)
> Velly, Histoire de France, 1. 1 , p. 41.
LETTRE m. t7
a faul que tu saches que , si dans les pays d'outre-mer j'avais connu « quelqu'un plus capable et plus brave que toi , j'aurais été de même c le diercher et cohabiter avec lui^ » Le roi , ton! joyeux, s'unit à m elle en mariage. »
Voyons maintenant comment l'historien moderne a conservé^ ainsi qu'il le devait, cet accent de naïveté grosûëre, indice de l'état de barbarie* « Le prince légitime se remit en possession du trône, d'où c ses galanteries l'avaient précipité. Cet événement merveilleux est « suivi d'un autre aussi remarquable par sa singularité. La reine de « Thuringe, comme une autre Hélène , quitte le roi son mari , pour a suivre ce nouveau Paris, a Si je connaissais, lui dit-^Ue, un (dus c grand héros, ou un plus galant homme que toi, j'irais le chercher a jusqu'aux extrémités de la terre. » Basine était belle, elle avait de c l'esprit : Childéric, trop sensible à ce double avantage de la nature, c l'épousa, au grand scandale des gens de bien, qui réclamèrent « en vain les droits sacrés de l'hyménée et les lois inviolables de c l'amitié ^. »
Cette simple comparaison peut donner la mesure de l'intelligence historique du célèbre abbé Yelly. Son continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu'il a su vendre fort agréable le chaos de nos premières dynasties. Villaret a raison : l'abbé Velly est surtout agréable. On peut l'appeler historien plaisant , galant , de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d'historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d'effacer partout la couleur populaire pour y substituer l'air de cour, c'est d'étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps. S'agit-il d'exiurimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus, distinction grave et triste par laquelle la vie d'un indigène n'était estimée , d'après le taux des amendes , qu'à la moitié du prix mis à celle de l'étranger ', ce sont de pures préférences
1 Nam noTerii, si in inoimarin» partibua aliquem cognovisiem uliliorem te, ezpe- Uiflem uUque cohabitatioDem ciius. (Greg. Turon. Hist. Franc., apud script rer. gallic eifrancic, Lll,p. 168.)
> VeUy, Histoire de France , 1 1 , p. 48.
* Si quis ingenuufl Franeum aut barbarum, aut hominem qui salicà lege Yivit, occiderit, tiiui den. qui faciunt soi. ce, culpablllsjudicetnr... Si quia Romanus homo poftscaaor. id est, qui res in pago ubi remanet propriaa poisidet , occisus fuerii, is qui eom occidiise convineitur, iiiih den. qui faciunt sol c, culpabiiis dicetur. (Lex salica. Ut xuT, apud script rer. galiie. et francic, t IV, p. i47 et 148.) - D'après la nouvelle
28 LETTRE lïL
de cour; les faveurs de nos rois s'adressent surtout aux vainqueurs. S'agit-il de présenter le tableau de ces grandes assemblées où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes , où chacun était consulté depuis le premier jusqu'au dernier, l'abbé Yelly nous parie d'une espèce de parlement ambulatoire et des cours plénièresy qui étaient ( après la chasse) une partie des amusements de nos rois, a Nos rois, ajoute l'aimable abbé , ne se trouvèrent bientôt plus en a état de donner ces superbes fêtes. On peut dire que le règne des a Garlovingiens fut celui des cours plénières... Il y eut cependant a toujours des fêtes à la cour; mais, avec plus de galanterie, plus de a politesse , plus de goût , on n'y retrouva ni cette grandeur, ni cette « richesse*... »
De bonne foi, est-il possible d'entasser plus d'extravagances? Ne croirait-on pas lire une page du roman de Gyrus ou quelqu'un de ces contes de rois et de reines dont on amuse les petits enfants? Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles? C'est celle des plus fougueux ennemis qu'ait eus la domination romaine, de ceux qui , dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l'ardeur du pillage une sorte de haine fanatique; qui, jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus ; qui , lorsque leur roi hésitait à se mettre en marche pour une expédition qu'ils avaient résolue, le menaçaient de le déposer, l'injuriaient et le maltraitaient ^. Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.
A ces gracieusetés qui sont le propre de l'abbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d'ignorance qui se sont propagées dans
évaluation donnée par M. Guérard, dans Bon Mémoire sur le Système monétaire des Franks bous les deux premières races (Revue de la numismatique française, n» de novembre et décembre 1837) , le sol d'or, dont la valeur réelle était de 9 fr. S8 cent., équivalait à 09 fr. 38 cent, do notre monnaie actuelle. A tous les degrés de condition sociale, Thomme de race barbare était toujours estimé au double du Gaulois. Le meurtre d'un Frank au service du roi coûtait 600 sols d'or (valeur intrinsèque : 3,768 fr., valeur relative : 59,718 fr. d'iamende ) ; celui d'un Gaulois dans )a même position , 300 (valeur intrinsèque : 1,884 fr., valeur relative: 89,859 fr.); celui d'un Gaulois, tributaire ou fermier, se payait 45 sols (valeur intrinsèque .- 447 fr. 60 cent., valeur relative : 4,478 tr. 85 ccnt.), amende égale à celle que la ioi des Franks exigeait pour le vol d'un taureau*
I Velly, Histoire de France, 1. 1, p. 881 et 389.
' Super eum inruunt,et8cinâente8 tentorium ejus, Ipsum quoque conviciis exaspérantes ac vi detrahenles inlerflcere voluerunt, si cum illis abire dtfferret. (Greg. Turon. Ilist. Franc, lib. iv, cap. xiv, apud script rer. galUc. et firanclc, 1. 11 , p. 910.)
notre histoire depuis du Haillan jusqu'à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu'à ce jour^ des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de. France, l'état des princesses filles , et la garde-noble des reines au vi« siècle , sur les fiefs des Saliens et sur la manière dont Clovis remplissait les sièges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale; morceau précieux en ce qu'il prouve que lliistorien connaissait à fond le style des arrêts et le vocabulaire de la grand'chambre. Si j'avais pu connaître et rencontrer Tabbé Velly, je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible , d'échanger toutes ces belles connaissances contre l'intelligence d'une douzaine de mots germaniques. « Mais, m'aurait vivement répliqué quelque dame spia rituelle du temps, est-ce que, pour écrire notre histoire, il ne suffit a pas de savoir notre langue? d
Sans doute notre langue suffit pleinement pour écrire notre histoire d'aujourd'hui, mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d'autrefois. Si l'on remonte jusqu'au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis , qui n'était pas tout à fait la nôtre ; si l'on remonte jusqu'au temps de Charlemagne , il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or quelle était cette langue? Voici ce que répondent les auteurs contemporains : a II «donna des noms aux mois dans son propre idiome; car jusqu'à « son temps les Franks les avaient désignés par des mots en partie « latins, en partie barbares. Pareillement il inventa pour chacun des c douze vents une dénomination particulière , tandis qu'auparavant c on n'en distinguait pas plus de quatre. Les mois eurent les noms «suivants: janvier mniarmanoth, février, komung, mars lenizin- « manoA^, -avril ostarmanoht^ mai winnemanoth^ juin brachmanothy «juillet hewimanothy août aranmanothy septembre wintumanothy «octobre windumemanothy novembre herbistmanoth ^ décembre « heiiagmanoth. Quant aux vents, il nomma celui d'est ostronitvintf «celui du sud sundroniy celui de sud-est sundosni* ^ etc... » — «L'empereur (Louis le Débonnaire) sentant sa fin approcher, de-
1 Einhardi vlta Karoli magnf , cap. xxix, apud Monumenta Germanise bistorise, éd. Pertz, 1 11 , p. 458. Les noms des mois, que, selon la remarque de M. Guizot, on trouve en usage chez diflérenls peuples germains avant le temps de Charlemagne , signifient : aïoif iTHiver, moig de» coruet à hoire (des festins) , moU du yrinlempt, moU de Paquet, mois d^amowr, mois brillant, moi* de* foins, mois des moissons, mois des vents ^ mois des vendangée, mois d^automne , mois saint ( à cause de ia naissance du Sauveur).
30 LETTRE ÏII.
a manda qu'on le bénit, et qu'on fit sur lui toutes les cérémonies • ordonnées pour le moment où Tâme sort du corps. Tandis que les « évéques s'acquittaient de ce devoir y ainsi que plusieurs me l'ont « rapporté 9 l'empereur ayant tourné la tête du côté gauche comme « par un mouvement de colère , dit par deux fois avec autant de « force qu'il le pût , huz I hus ! ce qui signifie dehors ! dehors ! « d'où il est clair qu'il avait aperçu l'esprit malin ^.. »
Louis le Débonnaire n'est pas le dernier de nos rois qui ait parlé un langage entièrement étranger au nôtre. Dans la seconde moitié du ix« siècle, la langue de la cour de France , sinon celle du pays , était purement tudesque. Enfin, une des singularités de ce temps, c'est qu'alors parler français^ signifiait parler la langue qu'aujourd'hui l'on parle en Allemagne , et que , pour désigner l'idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire parler roman. Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de l'abbé Velly. Pour lui , depuis le v* siècle jusqu'au xvni% ce sont toujours des Français , aimant la gloire et le plaisir , tonjours des rois d'une piété éclairée et d'une bravoure chevaleresque. Il fabrique pour les Franks une langue politique, tantôt avec des termes empruntés au droit romain, tantôt avec les formules féodales, et toujours sans s'aviser du moindre doute. U n'est pas vaincu par la difficulté; il ne la soupçonne point, et marche d'un pas toujours ferme, à l'aide des compilateurs du xvi« siècle ^, et de la constitution de la monarchie française, extraite de VAltnanach royal.
Un esprit capable de sentir la dignité de l'histoire de France ne l'eût pas défigurée de cette manière. II eût peint nos aïeux tels qu'ils furent et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d'hommes qui s'y sont mêlées pour produire un jour la nôtre ; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées ; il l'eût suivie dans ses dégradations , et il en eût montré des vestiges au sein de l'uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque ; il eût été Frank en parlant des Franks,
■ Vita Ludovic! Pli imp., apud sciipt. rer. galltc. et Itanclc. , t VI, p. 495. Au lieu de Ai» ou ms, comme orthographiaient les Franks, les Allemands écrivent aujourd'hui au9»
' Les ouvrages de Pasquier, Fauchet, Du Tillet, Loysel , etc.
LETTRE ÏV. 34
RomaÎD en parlant des Romains * ; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage; il eût assisté au tirage des lots d'argent, de meubles, de ▼éléments, de terres, qui avait lieu partout où se portait le flot de l'invasion ; il eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la mine de tout frein social, par une émulation de rapine et de désordre ; il eût décrit la décadence graduelle de l'ancienne civilisation, l'oubli croissant des traditions légales, la perte des lumières, l'oppression des pauvres et des faibles, sans distinction de races, par les riches et les puissants. Ensuite, quand l'histoire aura pris d'autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le paili coounode d'arranger le passé comme le présent s'arrange, et de présenter les mêmes figures et les mêmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles.
Sar les HlMoIres de Pnnce de Xéiefty, Dniel et An^aetU.
^^,c^^^y^ AI passé un peu brusquement de la critique des bases ^^^^S^ v^ mêmes de notre histoire à des remarques particulières ^Ma^È^. ^^ ''"° *® °^^ historiens modernes. Jetées comme en ^^^1^^^ passant et sous une forme peut-être trop polémique , l^^T^Q^^ù^ ces observations ont besoin d*étre confirmées par un jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l'ouvrage qui en a fourni le sujet avec ceux du même
< Cest le nom par lequel les conquérante de Tempire romain désignaient les habitante de leur province respectiTe. Les Franks s'en serraient en Gaule, les Golhs en Espagne, les Tsndales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de Barbares ^ qui . employé à désigner les vainqueurs et les maîtres du pays, perdait toute acception défavorable. Les lois de Théodorik, roi des Ostrogoths, portent qu'elles sont faites également pour les Barbare* et les Komaint, Dans Thistoire de Grégoire de Tours, liv. iv, des moines s'adressent ainsi à une troupe de Franks qui voulaient piller un couvent : « N'entrez pas, n'entrez pas ici. Barbares, car c'est le monastère du bienheureux «■ Martin. »
genre que le public a également bien accueillis , et dont la réputation dure encore. Vous voyez que je veux, parler des histoires de Mézeray^ de Daniel et d'Anquetil.
Quand Mézeray publia son histoire , c'est-à-dire entre les années 1643 et 1650 y il y avait dans le public français peu de science , mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du xvi* siècle et les premières années du xvn*. Ce public y élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de la lecture des grandes chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles , ou de pareilles compilations, demi-historiques, demi-romanesques * : il lui fallait , non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques , mais des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin : il fit de l'histoire une tribune pour plaider laicause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit , comme il le dit luimême, défaire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels, contre lesquels il n'y a point de prescription... Il se piqua d'aimer les vérités qui déplaisent aux grands et d'avoir la force de les dire : il ne visa point à la profondeur ni même à l'exactitude historique ; son siècle n'exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confessc-t-il naïvement que l'élude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire^. Le goût du public fut sa seule règle , et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu'historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui 6ta sa pension, fit à Mézeray une renommée qui n'a point encore péri.
Après les travaux des Valois , des Ducange , des Mabillon et des
> Voyez la lettre suivante.
* Il n'a fait souvent que copier nos auteurs modernes; et, si l'on examine les sources où il a puisé, on y reconnaîtra Jusqu'aux fautes des auteurs qu'il a suivis; c'est ce qui l'a mis hors d'état de citer en marge les garants de ce qu'il avance, et de suivre en cela l'exemple de Vignier et de Dupleix. S'il se rencontre aveb les anciens, ce n'est pas qu'il les ait consultés; car il s'est vanté devant M. Ducange qu'il ne les avait jamais lus. (Vie de Mézeray, par le père Leiong, Bibliotli. bist. de la France , t. III ; Mémoires de plusieurs historiens de France, p. lxxxt.)
LETTRE iV. 33
autres savants qui s'élevèrent en foule dans la dernière nioitié du x?n* siècle^ le crédit d'un hisitoricn , qui regardait comme un soin superflu la précaution de citer les textes ^ dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès y et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fiit plus une excuse pour la frivolité de ses narrations ; on commençait à exiger d'un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray conserva sa réputation d'honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du gr^d règne; mais auprès de quiconque s'est éclairé par les recherches nouvelles y il perdit sa réputation d'historien.
En l'année 1713, le P. Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France , précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire ^y et d'une préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d'un seul mot la condamnation de son prédécesseur: a Mézeray, dit-il, ignorait ou négligeait les sources. » Pour lui, sa prétention fut d'écrire d'après elles , de suivre les témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était l'exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu , mais cette exactitude d'un ordre plus élevé , par laquelle l'aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l'historien , et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre où entraîne l'usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes'.
Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu'il dût rigoureusement observer. Aucune convenance sociale ne lui seooblait digne de l'emporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu'il fit à une accusation de lèse-majesté , intentée contre lui dans un journal du temps , pour avoir, disait-on , retranché quatre
* Yojez la préface de la grande flistoire de France de Mézeray.
> Diisertalions sur les roU de France avant Clovis, et sur le mode de succession des troifi races.
' I! se moque des auteurs qui, comme Varillas. donnent à Louis IX le titre de Jfajesié, lequel ne fut de mode que sous Louis XII ; qui parlent de colonels avant Fran - ^ift l«r et de régiments avant Charles IX; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race
rois à la première race , et soixante-neuf ans d'antiquité à la monarchie française*. Sans s'inquiéter s'il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s'était transmise par élection durant un long espace de temps; il attaqua les fausses généalogies qu'on avait forgées en faveur du chef de la troisième race *. Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire, n'en avait pas assez pour Tembrasser tout entière. Sa fermeté d'esprit ne se soutint pas; elle s'affaiblit de plus en plus à mesure qu'il s'éloignait des époques anciennes , les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu'il savait nettement, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état; mais quand il vint à traiter les temps modernes, qu'il n'avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa surprendre par l'esprit de son ordre et les mœurs de son époque. Il prit parti dans ses narrations, et s'y montra fanatique et servile. Son premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu'on pourrait appeler le vrai sentiment de l'histoire ; sa chute, au bout d'un quart de siècle , prouva que la moralité du public l'emportait sur son goût pour la science.
Le P. Daniel a le premier enseigné la \Taie méthode de l'histoire de France, bien qu'il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique; c'est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés , je ne dis pas seulement d'acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l'exemple et des leçons que présente son livre. L'abbé Yelly, qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de sa préface, les mots de nouveau Paris, nouvelle Hélène ^ appliqués à Childéric et à Basine, commet des fautes qu'avait signalées expressément cette même préface. Par exemple, il conduit Clovis en Allemagne et en Bourgogne^ et fait de Paris, au temps de Ciodion , la capitale de rempire français. La première qualité de L'historien , ce n'est pas la fidélité à tel
1 Voyez deux disBertaUons de l'abbé de Camps, dans le Journal des Savants. Septembre et octobre 1710.
> Suivant cps fausses généalogies, la seconde race descendrait de la première par saint Arnulf, évfique de Mets, prétendu arrlère-petil-flls de Clotaire l«r, et la troisième serait issue de la seconde par Giiildebrand , frèr« de Charles-Martel.
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OU tel principe moral , à telle où telle opinion politique^ c'est la fidélité à rhistoire elle-même. Or, si Ton peut refuser au P. Daniel l'Ame et la dignité d'un citoyen, il faut reconnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu'à son exemple on bannisse les anachronismes de nKBurs. et cette couleur de convention dont chaque auteur revêt ses récits au gré des habitudes contemporaines.
L'on a peine à s'expliquer, au milieu de la France du xrni' siècle, le succès de Touvrage de Velly. Il fallait qu'à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner à ses jugements le caractère et l'autorité d'une opinion nationale; car tout se tut et fut obligé de se taire devant la renommée du nouvel historien. Les savants mêmes n'osaient le reprendre qu'avec respect de ses méprises géographiques, de ses erreurs de faits et de la manière dont il travestit les nom;» propres. Velly n'a ni la science qui manquait à Mézeray ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. Il se mit à composer son histoire (Gamier, son continuateur, en fait l'aveu) sans préparation et sans études, sans autre talent qu'une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Lui-même eut des scrupules de conscience sur le succès de ses premiers volumes ; il lut , pour s'aider à rédiger les suivants , les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, et transcrivit au hasard, pour rendre son ouvrage plus substantiel , de longs passages de dissertations inexactes sur les usages et les mœurs antiques. Son plus grand soin fut de mettre en lumière, à chaque siècle, ce qu'il appelle les fêtes galantes des amrs. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les mi^ficences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d'éblouir le lecteur. Par exemple, on rencontre sous la seconde race, dès le règne de Pépin , des hérauts éTarmes criant largesse. Le passage mérite d'être cité : a Chaque ser- « vice était relevé au son des flûtes, et des hautbois. Lorsqu'on servait « l'entremets, vingt hérauts d'armes, tenant chacun à la main une f riche coupe , criaient trois fois : Largesse du plus puissant des « rois, et semaient l'or et l'argent, que le peuple ramassait avec de a grandes acclamations. Mille fanfares annonçaient et célébraient «cette distributions., o Les deux continuateurs de Velly. surtout
* VeUy, HUiolre de Franee, 1 1, p. SM.
Garnier, eurent plus de gravité et d'instruction; mais leur travail, manquant de base, perdit son prix ; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire, il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.
J'arrive à l'Histoire de France d'Anquetil , publiée pour la génération contemporaine des premières années du m^ siècle, et accueillie par cette génération, sinon avec enthousiasme, du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur, n'a ni l'âcreté politique de Mézeray, ni l'exactitude de Daniel, ni la légèreté de bon ton qu'affecte Velly. Tout ce qu'on y remarque pour la forme , c'est de la simplicité et de la clarté, et quant au fond, il est pris au hasard de l'histoire de Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire, à tour de rôle : pourtant c'était un homme d'un grand sens et capable de s'élever plus haut. On dit qu'il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française , non d'après les histoires déjà faites, mais d'après les monuments et les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu'Anquetil n'ait point exécuté ce dessein; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d'exprimer avec franchise les mœurs et les passions d'autrefois. Il en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims, histoire peu Tue, comme toutes celles du même genre, mais ou la destinée orageuse d'une commune d^ moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.
Un autre ouvrage d'Anquetil, Y Esprit de la Liguer offre des qualités analogues; on y retrouve l'empreinte du temps , sa couleur et son langage. Contre l'habitude de ses contemporains du xviii* siècle , l'auteur a aimé son sujet; il n'a point méprisé une époque de fanatisme et de désordre; et de là vient l'intérêt de son livre. C'est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l'on ait reproduit le xYi* siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répète, l'histoire de France n'offre rien de cette exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve l'abbé Velly, moins sou emphase de collège et le ton relâché qui plaisait à la société de son temps; car il faut avouer que l'écrivain de 1804 n'entend pas raillerie sur les tendres faiblesses et les galanteries des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik I" : o La première a année de Childéric sur le trône fut celle d'un libertin audacieux
c qui , se jouant avec une égale impudence et de l'honneur du sexe 0 et du mécontentement des grands , souleva contre lui l'indignation c générale et se fit chasser du trône '..^d En rapprochant cette manière de raconter de ceUe qui était en vogue vers l'année 1755, l'on voit clairement qu'entre ces deux époques il s'est' fait une révolution dans les mœurs publiques; mais lliistoire a-t-elle fait un pas?
Su les diflërences nuiDières d'écrire l'histoire, en nsa^e depois le rf sièele.
B fut en Tannée 1476 que parut, avec le titre de Grandes Chroniques , la première histoire de France publiée par I la voie de l'impression. C'était un vieux corps d'annales : compilées en français , par les religieux de l'abbaye de > Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de Chroniques de Saint-Denis. Le roi Charles V l'avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu'à son règne; il parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu'au règne de Louis XL Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d'atteindre ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l'histoire de France, opinion naalheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu'après beaucoup de temps et d'efforts. Selon les Grandes Chroniques de France y les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns parBrutus, prétendu fils d'Ascanius, fils d'Énée, les autres par Francus ou Francion , fils d'Hector. Voici de quelle manière la narration commençait :
a Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée , régnait cPriam en Troie la grande. Il envoya Paris, l'aîné de ses fils, en « Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas , pour ff se venger d'une honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gré-
' AnqueUl, flistoire de France, 1. 1, p. 968.
a jois, qui moult furent courroucés de cette chose, s'émurent pour a aller et vinrent assiéger Troie. A ce siège, qui dix ans dura, furent « occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, sa femme ; 0 la cité fut arse et détruite, le peuple et les barons occis. Mais « aucuns échappèrent et plusieurs des princes de la cité s'espan* 0 dirent es diverses parties du monde pour quérir nouvelles habita*-
« tions, comme Hélénus, Élyas et Anthénor, et maints autres
0 Énéas, qui était un des plus grands princes de Troie, se mitjen mer a avec trois mille et quatre cents Troyens... furcus et Francion, a qui étaient cousins germains ( car Francion était fils d'Hector, et 0 ce Turcus fils de Troyius, qui était frère et fils du roi Priam), se a départirent de leur contrée , et allèrent habiter tout auprès une a terre qui est appelée Thrace... Quand ensemble eurent habité un a grand temps, Turcus se départit de Francion, son cousin, lui et a une partie du peuple qu'il emmena avec lui ; en une contrée s'en a alla, qui est nommée la petite Scythie... Francus demeura, après a que son cousin se fut de lui départi et fonda une cité qu'il appela a Sicambrie, et longtemps ses gens furent appelés Sicambriens pour a le nom de cette cité. Ds étaient tributaires aux Romains, comme les a autres nations; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité, a depuis qu'ils l'eurent fondée*. »
Après ce début singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français. — Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils déconfirent les Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France, — Du second roi qui eut nom Clodio. — Du tiers roi qui eut nom Mérovez, — Du quart roi qui eut nom Ghildéris... — Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort de sonpère^. Jusqu'au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimoin ,> religieux de Fleury ou de Saint-Benolt-sur-Loire, au x" siècle; puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne , par son secrétaire Eghinhard' ; puis un fragment de la fausse chronique de
1 Chroniques de Saint-Denis; Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. III, p. 155.
* Ibid., p. 156, 159 et 166.
' Einhardi vita Karoli magni, apud Monumenta Germani» bistoriœ; éd. Pertz, l. II,
l*archevéque TUpin ou Turpin, morceau qui n'est pas le plus historique du livre , mais sans contredit le plus capable de saisir l'imagination par cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen 4ge. C'est là que le roi Harsile et le géant Ferragus, qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de l'Ârioste , jouent un rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotiand, comte des Marches de Bretagne , que l'histoire nomme une seule fois y et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques % au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. L'obscure escarmouche des gorges de Roncevaux est transformée en bataille générale, où combattent d'un côté les Franks, de l'autre les Maures et les Espagnols 3 et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons , épuisé par ses blessures , meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles du champ de bataille, le bruit de son cor d'ivoire :
a Lors demeura, tout seul, Roland, parmi le champ de bataille, fias et travaillé des grands coups qu'il avait donnés et reçus, et c dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il voyait devant lui c occis et détranchés. Menant grande douleur, il s'en vint parmi le c bois jusqu'au pied de la montagne de Cisaire , et descendit de son c cheval dessous un arbre , auprès d'un grand perron de marbre , c qui était là dressé en un moult beau pré , au-dessus de la vallée de c Roncevaux. Il tenait encore Durandal , son épée ; cette épée était c éprouvée sur toutes autres , claire et resplendissante et de belle c façon, tranchante et affilée si fort qu'elle ne pouvait ni casser, ni « briser. Quand il l'eut longtemps tenue et regardée, il la commença c à regretter quasi pleurant, et dit en telle manière : a 0 épée trèsc belle, claire et resplendissante, qu'il n'est pas besoin de fourbir
p. 4M ei seq. — Les annales du même Eghinhard, ainsi que d'autres écrits qu'il serait trop long d'énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saint- Denis.
* Nam eum agmine ^longo , ut ioci et angusliarum situs permillebat, porrectus Iret f9LereîtQS, Waseones, in summl monUs vertice positisiusidiis... extremam impedlmentorum portem, et eos, qui novissimi agminis incedentes subsidio, praecedeiiles tuebantur, desuper ineursantes, in subjectam vallem dijiciunt : conserloque cum eis pnelio, usque ad unum omnes interficiunt : ao direpUs impedimentis , nocUs beneAcio, quae jam inslabat, protecti, summa cum ceieritatein diversa disperguntur... In quo praelio Eggitaardus reglae mensae praepositus, Anselmus cornes palalii, el Hruotllandus britannici limitis praefcetus, cum aliis compluribus interflciuntur. (EInhardi vita KaroH magni , apud Monumenta Germanlœ hlstoriae, éd. Pertz , t. Il , p. i48. )
<c comme toute autre , de belle grandeur et large à l'avenant, forte d et ferme, blanche comme une ivoire, entresîgnée de croix d'or, « sacrée et bénie par les lettres du saint nom de notre Seigneur « Jésus-Christ, et environnée de sa force, qui usera désormais de ta a bonté, qui t'aura, qui te portera?... J'ai grand deuil si mauvais a chevalier ou paresseux t'a après moi. J'ai trop grande douleur si « Sarrasin ou antre mécréant te tient et te manie après ma mort. » a Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en et frappa trois merveillenx ooups au perron de marbre qui était dea vaut lui , car il la pensait briser, parce qu'il avait peur qu'elle ne a vint aux mains des Sarrasins. Que vous conterait-on de plus? î^ et perron fut coupé de haut jusqu'en terre, et Vépée demeura saine « et sans nulle brisure ; et quand il vit qu'il ne la pourrait dépecer a en nulle manière , si fut trop dolent. Il mit à >a bouche son cor <x d'ivoire , et commença à corner de toute sa force , afin que , si a aucuns des chrétiens s'étaient cachés au bois pour la peur des Sar- « rasins, ils vinssent à lui , ou que ceux qui jà avaient passé les ports « retournassent et fussent à son (répassement, et prissent son épée et « son cheval. Lors il sonna l'olifant par si grande vertu qu'il le fendit a par le milieu et se rompit les veines et les nerfs du cou. Le son et la a voix du cor allèrent jusqu'aux oreilles de Charlemagne , qui jà a s'était logé en une vallée qui aujourd'hui est appelée Val-Karlea magne : ainsi il était loin de Roland environ huit milles vers Gasa cogne*. »
Au portrait de Karle le Grand, tracé par Eghinhard , les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire : « Il étendait , disent-elles , trois fers de chevaux tous ena semble légèrement , et levait un chevalier armé sur la paume de a sa main , de terre jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il a coupait un chevalier tout armé ^... » Mais cette partie de l'ouvrage est la seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop de liaison, jusqu'au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par l'abbé Suger , ouvre une série de biographies des rois
1 ChroniqacB de Saint-Denis; Recueil des tiistoriens des Gaules et de la France, t V, p. 903.
» Ibld., t. V, p. 966.
de France, jusqu'à Charles Vn, composées par des contemporains.
Les Grandes Chroniques de France ^ sous leur forme native , n'étaient point un ouvrage capable de se faire lire par beaucoup de monde , ni de circuler rapidement : aussi, moins de vingt ans après leur publication, pour répondre au désir du public, furent-elles abrégées par un homme qui était à la fois un savant et un bel-esprit. Maître Nicole, on Nicolas Gilles, secrétaire du roi Louis Xn, compila en un seul volume et publia , en 4492 , les Annales et Chroniques de France, de V origine des Français et de leur venue es Gaules, avec la suite des rois et princes des Gaules, jusqu'au roi Charles VIIL Cet ouvrage, qui , dès son apparition, eut un succès immense, respectait le fond des Chroniques de Saint-Denis , mais en changeait le style pour l'accommoder aux idées et au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l'histoire des deux premières races par les compilateurs du xn* siècle et les traducteurs du xni*, disparut sous une phraséologie toute moderne. On y trouve un grand luxe de remarques sur le peu de durée de la faveur des cours et le dévouement des rois de France au Saint-Siège. L'auteur va jusqu'à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. Il lui fait dire : a Seigneur a Jésus-Christ, je croirai en votre nom, et tous ceux de mon royaume a qui n'y voudront croire seront exilés ou occis ^ » Ni ces mots , ni rien d'approchant, ne se trouvent dans les Chroniques de Saint- Denis,
En parlant des exactions des rois des Franks , Nicole Gilles emploie toujours les mots de tailles^ emprunts et maltôtes, si célèbres de son temps. Il ajoute aux Grandes Chroniques beaucoup de fables et de miracles, qui, au xn* siècle, n'étaient pas encore de l'histoire, comme les fleurs de lis apportées par un ange, la dédicace de l'église de Saint-Denis par Jésus-Christ en personnel , l'érection du royaume dTvetot , en expiation d'un meurtre commis dans l'église , le vendredi saint, par le roi Clotaire I. Un des passages les plus originaux du livre est le portrait de Charlemagne , présenté comme une espace de Gargantua, haut de huit pieds, et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes. « D était de belle et grande stature , bien formé a de corps, et avait huit pieds de haut, la face d'un espan et demi de
> Annalei et Cbroniquei de Pnnoe, par Nicole Gilles , Paris, 1SBS, folio ht rectô.
<r long 9 et le front d'un pied de large, le chef gros, le nez petit et
a plat, les yeux gros, verts et étincelants comme escarboucles
a n mangeait peu de pain et usait volontiers de la chair de venmson. a II mangeait bien à son dîner un quartier de mouton , ou un paon, a ou une grue, ou deux poulailles, ou une oye, ou un lièvre, sans les a autres services d'entrée et issue de table *.i> Ces détails bizarres provenaient sans doute de traditions populaires d'un ordre inférieur à celles qui avaient donné lieu aux romans du xn^ siècle et à la fausse chronique de Turpiu.
On peut dire aujourd'hui , sans trop de hardiesse , que l'ouvrage du secrétaire de Louis XII est également dépourvu d'érudition et de talent ; et pourtant aucune histoire de France n'a joui d'une aussi longue popularité. H en a paru successivement seize éditions , dont la dernière est de i6i7, cent quatorze ans après la mort de l'auteur. Mais pendant que la réputation de Nicole Gilles se prolongeait ainsi fort au delà du terme' de sa vie, un grand mouvement littéraire, dirigé spécialement contre les écrits et les idées du moyen âge, s'accomplissait dans toute l'Europe. La renaissance des lettres, qui, pour ritalie, date du xv« siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux historiens , dont les ouvrages, calqués sur ceux de l'antiquité, étaient lus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu à peu le goût du public. Cette école , celle de Machiavel et de Guicciardin, avait pour caractère essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou juxtaposés , comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes, d'après leur degré d'aflBnité dans la série des causes et des effets. On appelait ce nouveau genre d'histoire l'histoire politique, l'histoire à la manière des anciens; et comme, en fait de littérature, l'imitation sait rarement s'arrêter, on. empruntait aux écrivains grecs et romains, non-seulement leur méthode, mais leur style, et jusqu'à leurs harangues, qu'on intercalait à plaisir partout où se présentait le moindre prétexte, une ombre de délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n'était choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions, les mœurs, la politique des temps modernes, ni de l'étrange figure que faisaient les rois, les ducs, les princes du xvi* siècle sous le costume classique de consuls,
1 Annales et Chroniques de France, par Nicole Gilles, Paris, «558, folio ilit recto et XLV recto.
de tribuns , d'orateurs de Rome ou d'Athènes. Dans chaque pays de l'Europe, les hommes édairés, les esprits ardents, aspiraient à revêtir l'histoire nationale de ces nouvelles formes, et à la débarrasser entièrement de sa vieille enveloppe du moyen ftge.
Le premier écrivain français qui entreprit de rédiger une histoire de France d'après la méthode et4es principes de l'école italienne, fut Bernard Girard, seigneur du Haillan , né à Bordeaux en 1 537. Avant de se livrer à ce travail , dont il était extrêmement fier, l'auteur, ftgé de vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d'esquisse, sous le titre de Promesse et Dessein de VHistoire de France. En l'année 1576, il présenta au roi Henri in son premier volume in-folio, et fut récompensé par une pension et le titre d'historiographe, titre nouveau, qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du roi. Le sentiment et l'orgueil d'une grande innovation éclatent, d'une manière assez naïve , dans les passages suivants de la préface où du Haillan parle de lui-même. « Je puis bien dire sans vanterie que je suis le c premier qui ait encore mis en lumière l'histoire entière de France c en discours et fil continu d'histoire; car ce que nous avons ci-de-* c vaut, tant des histoires martiniennes et dionysiennes, que des Chroc niques de Nicole Gilles, sont seulement chroniques qui ne s'amu« c sent pas à dire les causes et les conseils des entreprises, ni les c succès des affaires , ains seulement l'événement et fin d'iceux par c les années, sans narration du discours, qui est nécessaire et requis c à l'histoire ^ a
Le premier historiographe de France, chef d'une sorte d'insurrection contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui ne fait grâce ni à Grégoire de Tours , qu'il confond avec Fredegher, Aimoin et le faux Hunibald, ni à Yille-Hardouin , ni à Joinville, ni à Froissard lui-même. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les fait aimer aujourd'hui , cette richesse de détails , ces dialogues si vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits, tout cela ne parait au classique du Haillan qu'une friperie indigne de l'histoire. aDs s'amusent, dit-il, à décrire les dialogismes d'euxc mêmes avec quelques autres , les dialogues d'un gentilhomme à a un autre gentilhomme, d'un capitaine à un soldat, de celui-ci, de
* Bernard de Girard, seigneur do Haillan, Histoire générale des Roys de France, Raria, 1615, préteee aux lecteurs.
« celui-là; les apparats des festins, leur ordre, leurs cérémouies, « leurs confitures, leurs sauces, les habillements des princes et des et seigneurs , le rang comme ils étaient assis, leurs embràssements et a autres telles menues choses et particularités , plaisantes à raconter a en commun devis , mais qui n'appartiennent en rien à l'histoire , a laquelle ne doit traiter qu'affaires d'État, comme les conseils et les a entreprises des princes, et les causes , les effets et les événements a d'icelles, et parmi cela mêler quelques belles sentences qui mona trent au lecteur le profit qu'il peut tirer de ce qu'il lit *. »
Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose; mais du Haillan , comme presque tous ceux qui , après lui , ont écrit notre histoire, avait plus de volonté que de talent. Dès les premières pages , sa passion d'imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait violer, de la manière la plus bizarre , la vérité historique. A propos de l'élection de Faramond, roi dont l'existence est à peine authentique, il suppose une assemblée d*Ëtat, où deux orateurs imaginaires, Charamond et Quadrek, dissertent Tun après l'autre sur les avantages de la monarchie et sur ceux de l'aristocratie. C'est lorsqu'il s'agit de grandes affaires politiques et de négociations , que du Haillan se pique surtout de bien raconter et de bien juger. Il traite avec négligence les parties de l'histoire qui n'offrent point de grandes intrigues. En général, pour les premiers temps, il est d'une faiblesse extrême, et fort au-dessous de l'érudition de beaucoup de ses contemporains. Il attribue au roi Clodion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre historien, il fut ordonné que a de là en a avant nul ne pourrait porter longue chevelure qui ne fût du sang « des rois ^. » Dans le portrait de Charlemagne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit , du Haillan reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles , et les joint aussi bien qu'il peut aux détails fournis par Eginhard. Malgré son mépris pour les chroniqueurs 5 il emprunte à celui de 1492 des phrases fort peu historiques, comme celle-ci : « n s'habillait à la française, et toujours à portait une épée ou poignard à la garde d'or ou d'argent'. & Comme lui, dans l'énumération des langues que parlait Karle le
• Histoire générale des Roys de France, préface aux lecteurs. 1 Ibid., p. 18.
*Ibid.,p. 900.
Grande il compte le Trançais, sa langue naturelle ^ le flamand et Fallemand. A ces absurdités j'en pourrais joindre beaucoup d'autres, qui prouvent qu'au fond notre histoire avait peu gagné à cesser d'être chronique.
Après du Haillan vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études estimables, fut peu goûté à cause de son fanatisme catholique; puis Mézeray , dont le règne , au xvu** et au xviu* siècle , fut aussi long que l'avait été celui de Nicole Gilles au xvi«. Mézeray « élève de du Haillan; entreprit de le surpasser en intelligence des affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues délibératives, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des assemblées ou des négociations imaginaires. La déposition de Hilderik I , dont du Haillan n'avait tiré aucun parti, est saisie par l'historien du xvn* siècle comme un excellent texte pour un discours politique à la manière des anciens. Childéric, selon Hézeray, est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d'impôts et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les seigneurs français j indignés contre lui, s'assemblent, et l'un d'eux prend la parole en ces termes :
« Seigneurs , le seul ressentiment que vous avez des outrages que Childéric vous a faits, vous dit assez le sujet de cette assemblée , de- « vant laquelle je n'aurais pas osé faire mes plaintes, si je n'avais a ouï celles que vous et toute la France en avez faites au Ciel ; car c à qui saurions^nous les adresser si celui qui les doit recevoir est f celui môme qui les cause?... Puisque c'est de nous qu'il tient le f sceptre, il est bien raisonnable que, sans nous violenter en notre a personne, ni en celles de nos femmes, il nous considère comme ses « sujets et non comme ses esclaves. Nous ne sommes pas tels, seic gneurs français. Il y a trois cents ans et plus que nos ancêtres comc battent pour leur liberté 3 s'ils ont fait des rois, c'a été pour la mainc tenir et non pas pour l'opprimer. Autrement, si nous voulions des f maîtres, le» Romains nous étaient bien plus doux que ce dernier; et c nous n'eussions jamais souffert d'un étranger ce que nous endurons c d'un des nôtres. Voyez , tandis que nous ne sommes pas du tout c dans les fers, si vous voulez renoncer au titre de Francs : vous c avez de quoi démettre Childéric , comme vous* avez eu de quoi c l'établir. Ne permettez pas qu'il se serve plus longtemps de notre a bienfait à nous faire du mal... Que, s'il est question de réparer la
a faute que j'ai faite quand je lui ai donné ma voix en son élection^ c me voilà prêt à révoquer ma parole. Je la révoque en eifet, m'en « dût-il coûter la vie y et me dégage du serment que je lui ai prêté, a Comme il a changé de vie • je veux changer de résolution , et ne a plus le reconnaître pour roi , puisque lui-même ne se reconnaît « plus pour tel, et qu'il dédaigne d'en faire les actions ^ »
Ce curieux morceau disparut avec plusieurs autres du même genre dans l'abrégé chronologique publié par l'auteur en l'année 1668. Extrêmement faible d'érudition , mais écrit avec bon sens, d'un style populaire et sans aucune affectation classique, cet abrégé fit en peu de temps oublier le grand ouvrage. C*est la véritable histoire de Mézeray connue et aimée du public; car l'autre n'eut pas plus de deux éditions. L'abrégé en eut jusqu'à seize , dont la dernière parut en i755 , année de la publication de l'Histoire de France de Yelly.
La popularité de Mézeray s'était maintenue en face de l'ouvrage exact, mais terne et peu franc , du père Daniel. L'abbé Yelly porta les premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour quiconque n'a pas lu la préface de son histoire, Yelly se croyait novateur. Il croyait appartenir , comme historien , à une école toute nouvelle, l'école philosophique; voici ses propres paroles: a II semble, c en lisant quelques-uns de nos historiens , qu'ils aient moins envia sage l'ordre chronologique des rois comme leur guide que comme et l'objet principal de leur travail. Bornés à nous apprendre les vie* « toires et les défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque « rien des peuples qu'il a rendus heureux ou malheureux. On ne « trouve dans leurs écrits que de longues descriptions de sièges et de « batailles. Nulle mention des mœurs et de l'esprit de la nation. Elle c y est presque toujours sacrifiée à un seul homme... C'est le défaut « qu'on a tâché d'éviter dans cette nouvelle histoire de France. L'idée c qu'on s'y propose est de donner, avec les annales des princes qui 0 ont régné, celles de la nation qu'ils ont bien ou mal gouvernée, de « joindre aux noms des héros qui ont reculé nos frontières ceux des c génies qui ont étendu nos lumières, en un mot, d'entremêler le « récit de nos victoires et de nos conquêtes de recherches curieuses « sur nos mœurs; nos lois et nos coutumes^. »
< Mézeray, Histoire de France, 1. 1 , p. il et Si.
' YeUy, Histoire de Franœ, p. 10 elii de la préface.
LETTKE V. 47
Voas savez de cpieUe manière Tabbé Velly a tenu cette grande promesse. Mais, quelle que fbt sa nullité conmie historien , c'est une chose réelle qu'en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de dissertations sur les mœurs et l'esprit des Français, il avait rencontré le goût du «ècle. En effet, les narrations épiques, les portraits et les harangues avaient passé de mode ; et ce qu'on demandait, en fait d'histoire, c'était du raisonnement, des conclusions, des résultats généraux. Les écrivains ne tardèrent pas à faire abus de cette méthode, comme ils avaient abusé du style antique. Alors parurent dans l'histoire, les longues réflexions insérées dans le texte, et les commentaires sous forme de notes, les appendices et les digressions sur le gouvernement , les lois , les arts , les habillements, les armes, etc. Au lieu d'une narration suivie, continue, se développant avec largeur et d'une manière progressive , on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés de remarques sérieuses ou satiriques; et l'histoire fut divisée, subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique. C'est l'exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de style accoutumée, exemple qui fut suivi d'une manière plus méthodique parles historiens anglais de la fin du xvin' siècle.
Ainsi, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos jours, trois écoles historiques ont fleuri successivement : l'école populaire du moyen fige , l'école classique ou italienne , et l'école philosophique , dont les chefs jouissent aujourd'hui d'une réputation européenne. De même qu'il y a deux cents ans l'on désirait pour la France des Guicciardin et des Daviia , on lui souhaite en ce moment des Robertson et des Hume. Est-il donc vrai que les livres de ces auteurs présentent k type réel et définitif de l'histoire? Est-il vrai que le modèle où ils l'ont réduite soit aussi complètement satisfaisant pour nous que l'était pour les anciens, par exemple, le plan des historiens de l'antiquité? Je ne le pense pas; je crois, au contraire, que cette forme toute philosophique a les mômes défauts pour l'histoire que la forme toute littéraire de Tavant-demier siècle. Je crois que l'histoire ne doit pas plus se servir de dissertations hors d'œuvre , pour peindre les différentes époques, que de portraits hors d'œuvre, pour représenter fidèlement les différents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent entrer en scène dans le récit : ils doivent s'y montrer,
en quelque scurte, tout vivants; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de tourner cent pages pour apprendre après coup quel était leur véritable caractère. C'est une fausse méthode que celle qui tend à isoler les faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie individuelles; et il n'est pas possible qu'un historien puisse d'abord bien raconter sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter* Ceux qui ont adopté cette manière d'écrire ont presque toujours négligé le récit , qui est la partie essentielle de l'histoire, pour les commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le commentaire aiTive et n'éclaircit rien, parce que le lecteur ne le rattache point à la narration dont l'écrivain Ta séparé. Dans cet état , la composition manque entièrement d'unité; c'est la réunion incohérente de deux ouvrages, l'un d'histoire, l'autre de philosophie. Le premier n'est ordinairement qu'une simple réimpression de la moins mauvaise des histoires précédemment publiées : c'est pour l'ouvrage philosophique que l'on réserve toute la vigueur de son talent. L'Histoire d'Angleterre de Hume n'est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent joints, pour la première fois, plusieurs traités complets de politique, d'économie publique, de législation, d'archéologie , et une assez nombreuse collection de maximes , soit théoriques, soit usuelles. Toutes ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que l'histoire elle-même n'en serait pas plus neuve. Mais y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre t le fond de Phistoire n'est-il pas trouvé depuis longtemps? Non, sans doute. On sait bien assigner ^ chaque événement sa date précise; l'art de vérifier les dates est à peu près découvert; mais cette découverte n'a pas été capable de bannir entièrement le faux de l'histoire, n y a, en fait d'histoire, plus d'un genre d'inexactitude; et si la travail des chronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle , il faut un nouveau travail, un nouvel art, pour écarter également la fausseté de couleur et de caractère. Ne croyons pas qu'il ne reste plus qu'à porter des jugements moraux sur les personnages et les événements historiques : il s'agit de savoir si les honunes et les choses ont été réellement tels qu'on nous les représente; si la physionomie qu'on leur prête leur appartient véritablement , et n'est point transportée mal à propos du présent au passé, ou d'un degré récent du passé à un autre degré plus ancien. C'est là qu'est la diflSculté et le
travail -, là sont les abimes de Thistoire , abîmes inaperçus des écrivains superficiels , et comblés quelquefois , sans profit pour eux, par les travaux obscurs d'une érudition qu'ils dédaignent.
S« le eafaelèra des Franks, des Bvgondes et des Visigodis.
piF-ç^^:5<Gy2 * croîs le moment venu où le public va prendre plus de Sr^^Wt^^j goût à l'histoire qu'à toute autre lecture sérieuse. Peut- ■% iC»#^ ^^ ^s^î' ^^^'^ l'ordre de la civilisation qu'après un siècle §':J^^^^^ qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui î:^G>ï<c§<î3 remue les faits; peut-être sommes-nous las d'enlendre médire du passé, comme d'une personne inconnue; peut-être, enfin, n'est-ce qu'un goût littéraire. La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d'imaginations vers ce moyen âge dont naguère on s'éloignait avec dédain; et s'il s*opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d'écrire l'histoire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C'est au sentiment de curiosité qu'elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des pubtications plus graves doivent un succès inespéré.
Sans doute il est impossible d'attribuer aux écrits de Walter Scott l'autorité d'ouvrages historiques; mais on ne peut refuser à leur auteur le mérite d'avoir mis, le premier, en scène les différentes races d'hommes dont la fusion^ graduelle a formé les grandes nations de FEiffope* Quel historien de l'Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l'époque de Richard Cœur-de-Lion? Quel est celui qui, dans les rébellions de l'Ecosse , en i715 et en 1745, avait entrevu la moindre trace de l'inimitié nationale des montagnards enfants des Gaels, contre les Anglais, fils des Saxons? Ces faits, et beaucoup d'autres d'une égale importance, étaient demeurés inaperçus : tout ce qu'avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes. L'un des événements
les plus importants du moyen âge, un événement qui a changé de fond en comble Tétat social de l'Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands , ne joue pas, dans l'histoire de Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un prince de nos jours. Au lieu de s'empreindre de la forte couleur des anciennes invasions germaniques, la lutte du dernier roi anglo-saxon contre le duc de Normandie ne prend , dans son récit, d'autre carac^ tère que celui d'une querelle ordinaire entre deux prétendants au trône. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement; et pourtant il ne s'agissait de rien moins que de l'asservissement et de la dépossession de tout un peuple par des étrangers. Le territoire, les richesses, les personnes mêmes des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.
Ce défaut d'une histoire étrangère se retrouve complètement dans la nôtre, où l'invasion, la conquête, l'asservissement, la lutte prolongée des nations.et des races, prennent , comme chez David Hume, une sorte de couleur administrative. Les véritables questions historiques y disparaissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si Clovis était un mauvais roi , ou si sa politique était d'accord avec les intérêts de la France. Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent seuls l'existence , mais qui a jadis imprimé bien d'autres traces de son passage sur le sol que nous habitons.
Quand je dis nation , ne prenez pas ce mot à la lettre ; car les Franks n'étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d'origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes se rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race , à celle dont l'idiome originel a produit les dialectes et les patois du bas-allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l'idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd'hui langue littéraire. Formée , comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales ou sujettes , la ligue des FranLs , au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à celle
du Rhio , et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu'à Fendroit où le Hein s'y jette. A l'est et au sud, Tassociation franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans ^ Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D'ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l'inconstance naturelle au Barbare; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d'une confédération dans l'autre.
Lqs écrivains modernes s'accordent à donner au nom des Franks la signification A' hommes libres; mais aucun témoignage ancien , aucune preuve tirée des racines de l'idiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale, tombe dès qu'on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nAtre est dérivé, et qui, dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C'est depuis la conquête de la Gaule , et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen ftge , comme la liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au un* siècle, le mot frank exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et l'importance politique 3 on l'opposait à chélify c'est-à-dire pauvre et de basse condition^. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d'indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l'Europe, n'a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.
Soit qu'on l'écrivit avec ou sans l'n euphonique, frak ou frank ^ comme le mot latin /eroo?, voulait dire^r, intrépide^ féroce^. L'on sait que la férocité n'était point regardée comme une tache dans le caractère des guerriers germains; et cette remarque peut s'appliquer
* Le nom de Saxons, Saxen, dérivé de leur armo nationale, lignifie long couteau, àla-mans yeut dire miitrement hommes. Voyez .dans le Catholique, numéro de jan- Tier 18S8, une savante dissertation de M. le baron d'Eclisiein sur les confédérations germaniques.
' De franc ne de ehétif n'ot mercy ne pitié.
(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)
' On trouve dans de Irès-ancieni glossaires Fraiicl a feritaie dicii. Frech, en allemand moderne, signifie hardi, téméraire; vrang, en hollandais, veut dire âpre, mde.
aux Franks d'une manière spéciale; car il paraît que^ dès la formation de leur ligue, affiliés au culte d'Odin , ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de Tafifrancbissement d'un graild nombre des tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. Il n'y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante; mais elle pouvait annoncer, et c'est ce qu'à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu'elle était une société de braves résolus à se montrer devant l'ennemi sans peur et sans miséricorde.
Les guerres des Franks contre les Romains, depuis le milieu du m* siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but , celui de gagner du terrain aux dépens de l'empire, et celui de s'enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande tle du Rhin qu'on nommait l'ile des Bataves. Il est évident qu'elle nourrissait le projet de s'emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions et de leurs coureurs , à la poursuite de ce dessein gigantesque , les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d'attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l'autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l'imagination s'était enflammée au récit des exploits d'Odin et des plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions , qu'elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l'agression recommençaient. S'il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d'une frontière de l'empire à l'autre, toute la confédération, chefs, hommes faits, jeunes gens, se levait eu armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine *. C'est à l'aide de pareilles tentatives, bien
* Bhenumque,ferox Alamaiie, bibebas
Bomanisripis....
C Sidonii Apollinaris paneg. Aviti Augaeti, apud Mtrfpt. rcr. gallic. et francic, 1. 1 , p. 807.)
des fois réitérées, que s'accomplit enfin , dans la dernière moitié du V* siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.
Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour Tinvasion du territoire gaulois. C'étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de l'embouchure du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n'était garantie par aucun obstacle naturel; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, oflrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu'il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C'est en effet près de l'embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la première fois envahie d'une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe , celui d'un établissement territorial, qui s'agrandit ensuite de proche en proche. Le nouveau rûle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de l'Yssel , le territoire appelé Saliland^ ou pays de Sale, devint la tète de toutes les autres. Les Saliskes, ou Saliens, furent regardés' comme les plus nobles d'entre les Franks; et ce fut dans une famille salienne, celle des Merowings, ou enfants de Merov^ig, que la confédération prit ses rois, lorsqu'elle eut besoin d'en créer *.
Le premier de ces rois, dont l'histoire constate l'existence par des faits positifs, est Chlodio; car Faramond, fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible , ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi. C'est au nom de Chlodio que se rattachèrent , dans les temps postérieurs , tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait à la fois l'honneur d*étre entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d'avoir porté jusqu'au bord de la
I n est probable que le nom de Merowings ou Mérovingiens est d'une date antérieure à reiittenee de Uerowig ou Mérovée, successeur de Clodion. Ce nom pareil avoir appar* tenu à une ancienne famille eitr^mement nombreuse, et dont les membres étaient répandus sor tout le territoire des FraniLS saliens. On trouve même dans les documenta dnvic siècle des passages où il paraît désigner la masse entière des tribus salieDnea.
5i LETTRE VI.
Somme la domination des Franks. Ainsi Ton personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l'oubli, et l'on concentrait sur quelques années les progrès qui avaient dû être fort lents y et mêlés de beaucoup de traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien rempli de fables , mais qui parait être Técho fidèle des traditions populaires : *
a Les éclaireivs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la « plus noble des répons , remplie de toute espèce de biens , plantée a de forêts d'arbres fruitiers; que c'était une terre fertile , propre à a tout ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un « tel récit, les Franks prennent les armes et s'encouragent, et , pour a se venger des injures qu'ils avaient eu à souffrir des Romains, ils a aiguisent leurs épées et leurs cœurs; ils s'excitent les uns les autres a par des défis et des moqueries à ne plus fuir devant les Romains , a mais à les exterminer. En ces jours-là les Romains habitaient a depuis le fleuve du Rhin jusqu'au fleuve de la Loire ; et depuis le a fleuve de la Loire jusque vers l'Espagne dominaient les Goths; les a Burgondes, qui étaient ariens comme eux, habitaient de l'autre côté a du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc envoyé ses coureurs jusqu'à a la ville de Cambrai , lui-même passa bientôt après le Rhin avec ff une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière, il prit la cité a de Tournai et'de là s'avança jusqu'à Cambrai. Il y résida quelque a temps et donna ordre que tous les Romains qui y furent trouvés a fussent mis à mort par l'épée. Gardant cette ville, il s'avança plus a loin et s'empara du pays jusqu'à la rivière de Somme *... »
Ce qu'il y a de plus curieux dans cette narration , c'est qu'elle retrace d'une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre , où les envahisseurs joignaient à l'ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse. Tout ne se passa pas d*une manière si régulière; et le terrain de la seconde province belgique fut plus d'une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Clodion lui-même fut battu par les légions romaines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé
I Gesta Franeorum per Roriconem , apud script rer. gallic. et francic, U III, p. 4.
par un poète latin du v* siècle *. Les Franks étaient arrivés jusqu'à un bourg appelé Helena, qu'on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d'une petite rivière y et se gardaient négligemment à la manière des Bar^ bares , lorsqu'ils furent surpris par les Romains sous les ordres d'Aétios. Au moment de l'attaque ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d'un de leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants , et l'on voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes du banquet. Tout à coup les légions débouchèrent , en files serrées et au pas de course, par une chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former leurs lignes. Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent péle-méle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce, de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les voitures, avec ce qu'elles contenaient, dit le poète, et l'épousée elle-même. Monde comme son mari, tombèrent entre les mains des vainqueurs ^.
La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks à cette époque , et jusque dans le vi*' siècle , a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d'un blond roux , qui formaient une espèce d'aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres avec un large ceinturon auquel pendait l'épée '. Leur arme favorite était une hache à un ou
1 Sidon. Apollioar. carin. in paneg. Miyoriani^apud script, rer. gallic. etfirancic, Ll,p.80S.
2 Fore ripœ eoUo propinquo,
Barbaricos resonabat byraeo , Bcylhicisque ehoreii Nubebat flavo similis nova nupia marito.
HorUs terga dédit Plaustris rutilare videres Barbarici Yaga festa tori , convictaque passim Fercula, capti vasque dapes, ci troque maden te, Ferre coronatos redolentia serta lebetas.
(Sidon. Apollinar. carm. in paneg. Hajoriani, apud script, rer. gallic. etfrancic, t. I,p. 80S.) Hic qaoque moustra domat, rutlli quibus arce cerebri Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix
deux tranchants , dont le fer était épais et acéré et le manche trèscourt. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache ^ soit au visage, soit contre le bouclier de l'ennemi. Rarement ils manquaient d'atteindre l'endroit précis où Us voulaient frapper.
Outre la hache, qui, de leur nom, s'appelait /ran^tj^e, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue, ils non^maient hang^ c'est-à-dire hameçon. C'était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés comme des hameçons. Le bois était recouvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier , les crocs dont il était garni en ren* dant l'extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité : alors le Frank qui l'avait jeté s'élançait , et , posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l'adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tête et la poitrines Quelquefois le hang attaché au bout d'une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu'il atteignait. Pendant qu'un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l'attirer iui-méme par son vêtement ou son armure'.
Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête , lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du mo<dèle romain : le reste des troupes était à pied, et leur armure parais-
Setarum per damna nitet
Ac YUltibuB undique rasls,
Pro barbft tenues perarantur pecUnse cristœ. (Sidon. Appolllnar. earm. in paneg. Majoriani, apud seript. rer. gaUic et francic.,!. I,p. 809.) * Agathiœ hist de Franc., lib. ii, apud script, rer. galiic. et francic, t. 11, p. 65 et M.
> Insertum tripiici gestalMit fune tridentem ,
Quem posl terga quidem stantes socii tenuerunt ; Gonsilium fuit, dum cuspes missa sederet, In clypeo , cuncti pariter traiisse tuderent.
( De prima Exped. Attilœ in Gallias, ac de Reb. gest. Waltharii, Aquit. princ, Carmen illustratum et adauctum, a F. Cli. J. Fischer. Lipsia , <780,in-*o, p. 54,ver8 979.)
sait misérable. Us n'avaient ni cuirasses , ni bottines garnies de fer : un petit nombre portait des casques ; les autres combattaient nutête. Pour être moins incommodés de la chaleur ^ ils avaient quitté leur justaucorps de toile grossière et gardaient seulement des culottes • d'étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu'au bas des jambes. Os n'avaient ni arc, ni fronde, ni autres armes de traits, si ce n'est le hang et la frankiske. C'est dans cet état qu'ils se mesurèrent avec peu de succès contre les troupes de l'empereur Justinien ^
Quant au caractère moral qui distinguait les Franks, à leur entrée en Gaule, c'était, C(Knme je l'ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d*Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l'autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d'entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d'extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d'une puissance de vie tout à fait extraordinûre. Us restaient debout et combattaient encore atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suflB pour terrasser d'autres honunes. Une conquête, exécutée par de pareilles gens, dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est due en partie à la conversion des Franks au catholicisme : conversion populaire dans toute la Gaule , et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mé* nooire des meurtriers des serviteurs de Dieu; et les martyrs qu'ils avaient faits dans leur invasion furent attribués à d'autres peuples, comme les Huns ou les Vandales : mais quelques traits épars, rapprochés par la critique et complétés par l'imagination , peuvent mettre en évidence ce qu'ont voilé soit la flatterie, soit la sympathie religieuse.
> AgiUite hisL de Franc, lib. ii, apud script rer. gallic. et franeic, 1. 11 , p. 65.
> iDTieti prestanl, animoqoe supersunt
Jam propèpost animam
(Sidon. ApolUnar. oarm. In paneg. Majorianl, apad serfpt rer. galUe. et francic., 1. 1, p. 803.) La langne dea ScandinaTCB avait un mot partieuller pour désigner les guerriers sujets i eette eatase : on les appelait' B»ri«rlMir«. (Voyes l'Histoire des expéditions maritimes des Kormands^ par M. Depping, 1. 1 , p. 46. )
La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule , par les Yisigotbs et les Burgondes, fut loin d'être aussi violente que celle du nord par les Franks. Étrangers à la religion que les Scandinaves propageaient autour d'eux , ces peuples avaient émigré par nécessité, avec femmes et enfants y sur le territoire romain. C'était par des négociations réitérées, plutôt que par la force des armes» qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule, ils étaient chrétiens comme les Gaulois, quoique de la secte arienne, et se montraient en général tolérants, surtout les Biu*gondes. Il paraît que cette bonhomie , qui est l'un des caractères actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à l'ouest du Jura , presque tous les Burgondes étaient gens de métiers , ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif, qui nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares *.
Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris à titre d'hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié du tout, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Us ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression germanique', mais comme leur égal en droits dans l'enceinte dé ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenus. Cantonnés militairement dans une grande maison , pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient de grand matin pour aller le saluer par les noms de père ou à! oncle ^ titre de respect fort usité alors dans l'idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leur^ armes ou en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs chan-
> Quippe omnes fero Bunt'fabrilignarii, et ex hac arle mercedem capientes, lemelipsoB alunt. (Socratis Hist. eccles , lib. m, cap. xxx, apud script, rer. gallie. et flrancic.t. I, p. eoi.)
> Ude, lete, laie, latie, dam les anciennes langues teutoniqucs, signifiait petit et dernier. Les Germains donnaient ce nom aux gens de la classe inférieure, qui, ches eux, étaient colons ou fermiers attachés à la glèbe. C'était, selon toute probabilité, les restes d'anciens peuples vaincus.
S0D8 nationales, et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains comment ils trouvaient cela *•
La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vain« eus, interdisait aux premiers l'abus de la force. Elle o£Brait même à cet égard des précautions qu'on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendût aux Barbares de s'immiscer, sous aucun prétexte, dans les procès entre Romains*. L'un de ses articles mérite d'être cité textuellement : a Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un I étranger en voyage sera puni d'une amende de trois sous... Si le I voyageur vient à la maison d'un Bourgonde et y demande Thos* c pitalité , et que celui-ci indique la maison d'un Romain , et que c cela puisse être prouvé, il payera trois sous d'amende, et trois sous I pour dédommagement à celui dont il aura montré la maison*. »
A part quelque peu de fanatisme arien , les Visigotbs , maîtres de tout le pays situé entre le RbÔDe , la Loire et les deux mers, joignaient à un égal esprit de justice plus d'intelligence et de goût pour U civilisation. De longues promenades militaires à travers la Grèce et l'Italie avaient inspiré à leurs chefs l'ambition de surpasser, ou tout an moins de continuer, dans leurs établissements, l'administration romaine. Le successeur du fameux Alarik, Ataûlf, qui transporta sa nation dltalie dans la province narbonnaise, exprimait d'une manière naïve et forte ses sentiments à cet égard, a Je me souviens, dit un i écrivain du v« siècle, d'avoir entendu à Bethléem le bienheureux c Jérôme raconter qu'il avait vu un certain habitant de Narbonne, • élevé à de hautes fonctions sous l'empereur Théodose, et d'ailleurs «religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale de la c familiarité d'Ataûlf. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme « de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son
' LaudanteiD tetrioo sabinde valtu
Quod Burgundio cantot esculentus Infundens acido comam butyro.
Quem non ut vetulum patrls pareniem , Nutrieisque Yirum , die nec orto, Tôt tantiqae petunt simul gigantes.
(Sidon. Apollinar. carm. ad Catullinum, apud script, rer. gallic et francic, 1. 1, p. SH.)
' Lex Burgundionum, Ut, lt apud script rer. gaUie. et francic., t IV, p. 170. * n>id., p. S6S.
« ambition la plus ardente avait d'abord été d'anéantir le nom romain , a et de faire, de toute l'étendue des terres romaines, un nouvel empire a appelé Gothique : de sorte que , pour parler vulgairement, tout ce « qui était Romanie devint Gothie, et qu'Ataulf jouAt le même rôle cr qu'autrefois César-Auguste; mais qu'après s'être assuré parl'expéa rience que les Gotbs étaient incapables d'obéissance aux lois , à a cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne fallait point « toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d'être répuci blique, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les 0 forces des Goths à rétablir dans son intégrité , à augmenter même a la puissance du nom romain, afin qu'au moins la postérité le regar- « dAt comme le restaurateur de l'empire, qu'il ne pouvait transporter^ a Dans cette vue, il s'abstenait de la guerre et cherchait soigneuse* a ment la paix*... »
Ces idées élevées de gouvernement par les lois , cet amour de la civilisation, dont l'empire romain était alors l'unique modèle, furent conservés , mais avec plus d'indépendance , par les successeurs d'Ataûlf. Leur cour de Toulouse , centre de la politique de tout l'Occident intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Constantinople. C'étaient les Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre } car alors les Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l'un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps , et se plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu'en Italie pour la pureté et les grâces du style'. Ce roi, l'avantdernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule , inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une vénération véri* table, non cette crainte servile qu'excitaient les rois franks, ou cette admiration fanatique dont ils furent l'objet après leur conversion à la foi orthodoxe. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poète du V* siècle, Sidonius ApoUinaris, exilé de l'Auvergne, son
^ Pauli Orosii Hlst., lib. tu, cap. xuii, apud Bcript rer. gallic. et francic., t I, p. 598.
* Sepone pauxfllulain conclamntlssimas deélamationes, quas oris regii viceeonflcts, qoibuB ipM rex inclytus... per promoUe limitera sortis, ut populos subarmls, sicfnenat arma sub legibus. (Sidon. Apollinar., EpisU ad Leonem Eurid conciliarium , apud script rer. gallic. et francic, 1. 1 , p. 800.)
pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de regretter l'empire , et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique , rend d'une manière assez vive rim|»ession qu'avait faite sur l'exilé la vue des gens de toute race que l'intérêt de leur patrie respective rassemblait auprès du roi des Goths.
c J'ai presque vu deux fois la lune achever son cours, et n'ai obtenu c qu'une seule audience : le maître de ces lieux trouve peu de loisirs c pour moi ; car l'univers entier demande aussi réponse et l'attend c avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui « qu'aucune mer n'étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux m Sicambre, tondu après une défaite, laisse croître de nouveau ses « cheveux. Ici, se promène l'HéruIe aux joues verdâtres , presque « de la teinte de l'Océan, dont il habite les derniers golfes. Ici , le c Burgonde, haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix, c Ici, rOstrogoth réclame le patronage qui fait sa force et à l'aide « duquel il fait trembler les Huns , humble d'un c6té, fier de l'autre. m Ici, toi-même, 6 Romain, tu viens prier pour ta vie; et quand le a Nord menace de quelques troubles , tu sollicites le bras d'Eurik « contre les hordes de la Scythie ; tu demandes que la Garonne, c maintenant belliqueuse et puissante, protège le Tibre affaibli ^ s
Si, de ce tableau ou de celui de la cour du roi goth Theoderik II , tracé en prose par le même écrivain*, on passe aux récits originaux du règne de Clovis , il semble que l'on s'enfonce dans les forêts de la Gennanie : et cependant, parmi les rois franks de la première race, Qovis est l'homme politique. C'est lui qui , dans la vue de fonder un empire , mit sous ses pieds le culte des dieux du Nord , et s'associa aux évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Hais, instrument plutôt que moteur de cette ligue, malgré son amitié pour les prélats, malgré l'emploi qu'il fit, dans ses di« verses négociations, de Romains, auxquels la tradition attribuait une finesse à toute épreuve', il resta sous l'influence des mœurs et des
> Sidon. Apollinar., Epist. ad Lamprtdium, apud script rer. gallic. el frandc, 1. 1 , p. 800.
> Sidon. Apollinar., Epist. ad Agricolam; ibid.
> Voyez, dans l«s Gestes des rois franlis, ouvrage do tu* siède, composé en parUe sur des traditions populaires, le détail des ambassades d'Auréiien auprès du roi Gon-
idées de son peuple. L'impulsion donnée à ces mœurs par l'habitude de la vie barbare et une religion sanguinaire ne fut point arrêtée par la conversion des Franks au christianisme. L'évéque de Reims eut beau dire à ses néophytes : a Sicambre adouci, courbe la tète, adore ce que tu as brûlé », Tincendie et le pillage n'épargnèrent pas les églises dans les expéditions entreprises vers la Saône et au midi de la Loire.
Il ne faut pas d'ailleurs s'imaginer que cette fameuse conversion ait été soudaine et complète. D'abord il y eut scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de l'ancien; la plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de la Somme dans celui de Raghenaher, dont la ville principale était Cambrai*. De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui gar^ dèrent leur croyance , sans renoncer à leur vasselage. Les légendes attestent que non-seulement le premier roi chrétien , mais encore ses successeurs, furent souvent obligés de s'asseoir à table avec des païens obstinés, et qu'il y en avait un grand nombre parmi les Franks de la plus haute classe. Voici, à ce propos, deux anecdotes qui n'ont été racontées par aucun historien moderne , et qui cependant méritaient de l'être; car il ne faut pas que la crainte de paraître dupe des miracles du moyen âge fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels l'histoire est vague et presque inintelligible.
a En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, a le roi Chlodowig passa par Orléans, où il s'arrêta quelques jours a avec une partie de son armée. Pendant son séjour dans cette ville, a l'évêque de Poitiers Adelphius lui amena un abbé nommé Fridolin, a qu'on regardait comme saint, et que* le roi souhaitait beaucoup de a connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier des Franks, le a solitaire à pied et l'évêque à cheval , comme il convenait. Le roi a vint lui-même au-devant d'eux, entouré de beaucoup de monde, a leur fit un accueil respectueux et amical ; et, après s'être entretenu a familièrement quelques heures avec eux , il ordonna qu'on servît
debald, et de Paternus auprès du roi Alarik. (Script, rer. galtic. et flrancic, t. Il , p. M8 et 463.)
* Multi... de Franoorum exercitu necdun ad fldem oonversi , cum régis parente * Raganario, ultra Sumnam fluvium aliquandiu degerunt. ( Vita S. Remigii, apud script, rer. gailic. et francic, t Ht , p. 377.)
a un graad repas. Pendant le dîner, le roi se fit apporter on vase de c jaspe y transparent comme du verre, décoré d'or et de pierres pré- « cieuses : l'ayant rempli et vidé, il le passa à l'abbé, qui le prit , a quoiqu'il s'en fût excusé , disant qu'il ne buvait pas de vin ; mais c au moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa échapper par « accident, et le vase tomba sur la table, puis de la table à terre , où c il se brisa en quatre. Un des écbansons ramassa les morceaux , et c les plaça devant le roi qui paraissait chagrin, moins à cause de la « perte du vase , que pour le mauvais effet que cet accident pourrait c avoir sur les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore c païens. Toutefois il reprit son air gai, et dit à l'abbé : Seigneur, i c'est pour l'amour de toi que j'ai perdu ce vase; car s'il fût tombé i de mes mains, il ne se serait pas brisé. Vois donc ce que Dieu vouc dra faire pour toi en faveur de son saint nom, afin que ceux d'entre « nous qui sont encore adonnés à l'idolâtrie ne diffèrent plus de c croire au Dieu tout-puissant. » Alors Fridolin prit les quatre morc ceaux du vase, les réunit , et les tenant serrés dans ses mains, la « tête inclinée vers la table, il se mit à prier Dieu en pleurant et en « poussant de profonds soupirs. Quand sa prière fut achevée , il renf dit le vase au roi, qui le trouva parfaitement restauré , n'y pouvant f reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle ravit les chrétiens, ■ mais plus encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand c nombre. Au même moment le roi et tout le monde se levant de « table et rendant grftces à Dieu , tous ceux des assistants qui partac geaient encore les erreurs du paganisme confessèrent leur foi en la t sainte Trinité, et reçurent de la main de l'évéque les eaux du bap-
• téme*. »
c Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother s'étant établi «dans la ville de Soissons, il arriva qu'un certain Frank, nommé
• Hozin, l'invita à un banquet, conviant aussi parmi les courtisans de isa suite le vénérable Yédaste (saint Waast), évêque d'Arras. l^e « saint homme accepta cette, invitation dans le seul but de donner t quelque enseignement salutaire à la foule des conviés et de proc fiter de l'autorité du roi pour les attirer au saint baptême. Étant
' Qualift Iau8 a conctia hoc videntibus, non solum a christiania , sed eti|in ab ipsls ptginis (quorum magna cohon inlbi aderut) Deo persolveretur, non est necesse loquendum. ( ViU 8 Fridolini, apud script, rer. gallic et francic, t. III, p. 888.)
a donc entré dana la maison , il aperçut un grand nombre de ton- « neaux rangés par ordre y tous remplis de bière. Ayant demandé ce a que c'était que ces tonneaux , il lui fut répondu que les uns étaient « destinés aux chrétiens , tandis que les autres avaient été consacrés, « suivant les rites des gentils, à l'usage de ceux des conviés qui pro- « fessaient le culte des idoles. Ayant reçu cette explication, le véné- « rable Védaste se mit à bénir chacun des vases indistinctement au « nom du Christ et par le signe de la croix. Au moment où il fit sa « bénédiction sur les tonneaux consacrés à la manière des païens , a tout à coup Içs cercles et les liens se brisèrent, donnant passage à « la liqueur, dont le pavé fut inondé. Cet événement ne fut pas inu- « tile au salut de ceux qui étaient présents ; car un grand nombre n furent amenés par là à demander la grâce du saint baptême , et à « se soumettre au joug de la religion ^ d
Si vous parcourez les documents relatifs à l'histoire du vi« et du vn« siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu'il s'éteignit par degrés. L'historien byzantin Procope raconte avec horreur qu'en Tannée 539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée en Italie, où ils marchaient contre les Goths, tuèrent des femmes et des enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô , conmie prémices de la guerre qui s'ouvrait'. Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de l'Aisne, le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n'était pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord faisaient leurs visites pastorales; et il fallait tout le zèle d'un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Tournai, à Courtrai, à Gand et le long des rives de la Meuse ou de l'Escaut^. En
* Quœ causa multig qui aderant profuit ad salutem. Nam mulli ex hoc ad gratiam taptismi confugeruht, ac sauots religioni colla aubmiserunt. ( Vila S. Vedasti, apud Bcript. rer. gallic. et francic, t. III , p. 373.)
* Procopii hist. de Bello Gothic^, lib. ii, cap. xxt, apud script, rcr. gallic. et lyancic, t 11, p. 37. — 11 ajoute la réflexion suivante : Nam ita Christian! suot isti barlxari, ut roultos prise» supersUtionis rilus obeerYent, humanaa hosUas aliaque impia eacrlflcia divinaUonibus adhibentes. ( Ibid.)
* Vita s. Bligii.ibid., t. III, p. 657. Audivit pagum esse quemdam prœler fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum , cigus loci habitatores iniquitas diaboli... irretivit, ut... relicto Deo-.. fana Tel idola adorarent. Propter ferocitatem enim genlis illius, omiies sacerdotes a prœdicatione se subtraxerant, et nemo audebaL.. verbuin annunUare Domini. (Vtla S. Amandi, Ibid., p. 538.)
Tannée 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans cette mission périlleuse; et vers la même époque, d^autres personnages que Téglise vénère^les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint Amand), ses Franks Odomer et Bertewin (saint Orner et saint Bertin) y gagnèrent leur renom de sainteté *.
Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d'hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en gueire , soit dans les actions , soit dans les paroles. Cet accent de barbarie , si frappant dans les récits de Grégoire de Tours , paraît d'une manière aussi naïve dans les documents officiels du temps des derniers Mérovingiens. Je prends pour exemple le pins important de tous, la loi des Franks saliens ou loi saligue^ dont la rédaction en langue latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d'origine franke, montre à nu tout ce qu'il y avait de violent , de rude , d'informe , si Hon peut s'exprimer ainsi, dans l'esprit des hommes de cette nation qui s'étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d'une ancienne chanson germanique :
ff La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur^, « forte sous les armes , ferme dans les traités de paix , profonde en € conseil, noble et saine de corps , d'une blancheur et d'une beauté c singulières, hardie , agile et rude au combat, depuis peu convertie a à la foi catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une c croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu , recherchant la clef c de la science; selon la nature de ses qualités, désirant la justice, c gardant la piété; la loi salique fut dictée par les chefs de celte «nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
a On choisit, entre plusieurs, quatre hommes, savoir : le Gast de ff Wise, le Gast de Bode, le Gast de Sale, et le Gast de Winde , dans c les lieux appelés canton de Wise, canton de Sale, canton de Bode
* Fieury, Histoire ecclésiastique, t. Ylll, p. 390. Stt, et 496.
< Auciore Deo condita. Cette idée paraît étrangère à la religion chrétienne, qui n'accorde à aucune nation, si ce n'est au peuple juif, l'iionneur d'avoir eu di>8 relation:» spéciales avec la Divinité. Peut-être, pour être eiact et malgré la contradiction apparente, devrait-on traduire ayant un Dieu pour fondateur.
« et canton de Winde*. Ces hommes se réunirent dans trois Mftls^ « discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de cha- « cune en particulier, et décrétèrent leur jugement en la manière « qui suit. Puis lorsque, avec Taide de Dieu, Ghlodowig le Chevelu, « le beau, l'illustre roi des Franks, eut reçu, le premier, le baptême « catholique , tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut « amendé avec clarté par les illustres rois Chlodowig , Hildebert et a Chlother; et ainsi fut dressé le décret suivant :
a Vive le Christ qui aime les Franks; cpi'il garde leur royaume, « et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ; qu'il protège « l'armée, qu'il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les « joies de la paix et la félicité ; que le Seigneur Christ-Jésus dirige « dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car a cette nation est celle qui , brave et forte ^ secoua de sa tête le dur « joug des Romains , et qui , après avoir reconnu la sainteté du « baptême, orna somptueusement d'or et de pierres précieuses les « corps; des saints martyrs , que les Romains avaient brûlés par le « feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes'. »
1 GasttûBM les âUIectra,acluclg de la langue germanique, signlOe Mte, U paraît que, dand Tancienne langue, il servail à eiprimer la dignité patriarcale des chefs de trilm ou de canton. On trouve encore dans la province d'Over-Yssel , antique demeure des Salions, un canton nommé Saïland, et un autre appelé Twente, peut-être plus correctement VWenie^ ce qui répond au Winde de la loi salique. Le canton de Wlsg Urait proliublement son nom de sa situation occidentale, et celui de Bode rappelle l'ancien nom de Itle des Bataves.
' Ui per Ires malios convenientes... âidlt dans Vancienne langue teutonique, voulait dire signe, parole, et, par extension, conxeij, tusemblée.
s Lpgls salie» prologus, apud script rer. gallic. et firanefc., t. IV, p. lis et 113.
Sor fétat des Gaulois après la eonquéie.
r^^^^i^^^ I quelque homme libre a tué un Frank ou un Barbare j[^y^i^*^p^;]! a vivant sous la loi salique, il sera jugé coupable au taux j.^^|^& a de deux cents sous. — Si un Romain possesseur, c'est- )|l!^^5^Kttj| a à-dire ayant des biens en propre dans le canton où il 'k^^Jr<:^^^ a habite, a été tué, celui qui sera convaincu de Tavoir tué a sera jugé coupable à cent sous^ »
a Celui qui aura tué un Frank ou un Barbare, dans la truste (serc vice de confiance) du roi, sera jugé coupable à six cents sous. — Si « un Romain , convive du roi, a été tué, la composition sera de trois « cents sous '. d
a Si quelqu'un, ayant rassemblé une troupe, attaque dans sa maic son un homme libre (Frank ou Barbare), et Ty tue, il sera jugé c coupable à six cents sous. — Mais si un Lite ou un Romain a été c tué par un semblable attroupement , il ne sera payé que la moitié a de cette composition '. »
c Si quelque Romain charge de liens un. Frank sans motif légi- « time, il sera jugé coupable à trente sous. — Mais si un Frank lie a un Romain pareillement sans motif, il sera jugé coupable à quinze c sous^
c Si un Romain dépouille un Frank , il sera jugé coupable à
1 Lex galiea, Ut. ilit, gfi I et 15, apud ecrfpt rer. gallic. et fhincic. , t. lY, p. 147. Vaprès la YAleur da sol d'or fixée par M. Guérard ( voyes plus haut la note de la page 33), le taux de ces deux compoutious s'élevait, pour la première, à 1,856 Tr., valeur intrinsèque , et 49,906 fr., valeur relative; et, pour la seconde , à 998 fr., valeur iafrlnsèciae, et 9,963 f r , valeur rélaUve.
3 Ibid., tit xuv, S84 et 6. Ibld., 3,768 ell,88l fr., valeur inlrinsèque; 59,748 et 0,850 fr., valeur relative.
s fbid. , tH. XLV, t§ 1 ot 8, apad sorlpU rer. gaUic. et firaoeic., t lY, p. 448. ( Yoyez l'évaluaUon de la note précédente.)
* Ibid. , Ut. XXXV, 88 8 et 4, apud script, rer. gallic. et francfc., t. IV, p. 444. (tTS fr. 40 e. et 189 fr. 90 e. , valeurjntrlnsèque; t,98S fr. 90 c. et 4,499 fr. 96 c, valrur relative.)
a soixante-deux sous. — Si un Frank dépouille un Romain , il sera a jugé coupable à trente sous*, d
Voilà comment la loi salique répond à la question tant débattue de la différence originelle de condition entre les Franks et les Gaulois. Tout ce que fournissent à cet égard les documents législatifs , c'est que le wergheld, ou prix de Vhommey était, dans tous les cas, pour le Barbare, double de ce qu'il était pour le Romain. Le Romain libre et propriétaire était assimilé au lite, Germain de la dernière condition , cultivateur forcé des domaines de la classe guerrière, et probablement issu d'une race anciennement subjuguée par la race teutonique. Je doute que cette solution, bien qu'elle soit inattaquable, vous satisfasse pleinement , et vous paraisse contenir tout le secret de Tordre social établi en Gaule par la conquête des Franks. Le texte des lois est une lettre morte ; et c'est la vie de l'époque , dans sa variété , avec ses nuances toujours rebelles aux classifications légales, qu'il est curieux et utile d'observer. Or, rien ne facilite mieux, sous ce rapport , l'intelligence du passé, que la recherche et la comparaison de ce que l'état actuel du monde peut offrir d'analogue ou d'approchant.
Rappelez-vous la Grèce sous l'empire des Turks, rassemblez dans votre esprit ce que vous avez lu ou entendu raconter des Raîas et des Phanariotes, de la masse du peuple grec et de cette minorité que les Turks anoblissaient en lui conférant des emplois : ou je me trompe fort, ou, après avoir contemplé ce tableau d'oppression brutale, de terreur universelle., d'efforts constants pour sortir, atout prix et par toutes les voies, de la classe conmiune des vaincus, quelque chose de vivant et de réel vous apparaîtra sous les simples mots de Romain possesseur^ Romain tributaire , Romain convive du roi. Vous comprendrez combien de formes diverses pouvait revêtir la servitude gallo-romûne sous la domination des Barbares. Il y a plus malgré la distance des temps et les différences de race et de position, non-seulement la destinée physique des vaincus dans l'ancienne Gaule et dans la Grèce moderne, mais leur attitude morale, présentent de frappantes analogies. On retrouve dans les récits de Gré-
> Lcx salica ex MS. codice regio, a Joanne Schiltero édita, lit. xt, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. iss. (575 fr. 36 c. et S7ft fr. 40 c., valeur intrinsèque; 6,470 fr. 86 C. et S,985 fr. 90 c, valeur relative.)
goire de Tours non-seulement les soufiBrances jouraaiiëres des pau* Yies Raïas , vexés , pillés j déportés à plaisir , mais Tastucieux esprit d'intrigue du noble voué au sen'ice des conquérants, cette immoralité du Phanariote, si effi-énée qu'on la prendrait pour une sorte de désespoir.
c Aux approches du mois de septembre (584), il arriva au roi Hil- « perik une grande ambassade des Goths (chargée d'emmener sa fille «Rigonthe, promise au roi Rekkared). De retour à Paris, le roi « ordonna qu'on prtt un grand nombre de familles dans les maisons « qui apparlenaient au fisc, et qu'on les mît dans des chariots. Beaue coup pleuraient et ne voulaient point s'en aller; il les fit retenir en « prison afin de les contraindre plus facilement à partir avec sa fille. « On rapporte que, dans l'amertume de cette douleur et de crainte a d'être arrachés à leurs parents, plusieurs s'ôtèrent la vie au moyen « d'un lacet. Le fils était séparé de son père et la mère de sa fille; « ils partaient en sanglotant et en prononçant de grandes malédic* a tions : tant de personnes étaient en larmes dans Paris , que cela c pouvait se comparer à la désolation de l'Egypte. Beaucoup de gens a des meilleures familles, contraints à partir de force, firent leur tesa tament, donnèrent leurs biens aux églises, et demandèrent qu'au « moment où la fiancée entrerait en Espagne , on ouvrit ces testa- « ments, comme si déjà eux-mêmes eussent été mis en terre*... d
« Le roi Gonthramn ayant obtenu , conmie ses frères , une partie « du royaume, destitua Agricola de la dignité de patrice, et la donna « à Cdsus, homme d'une grande taille, fort des épaules, robuste des « bras, haut en paroles, prompt à répondre , habile dans la pratique a des lois. Cet homme fut dès lors saisi d'une si grande avidité de a s'enrichir , que souvent il enlevait les biens des églises pour les a réunir à son domaine. On raconte qu'un jour, entendant lire, dans « l'église, cette leçon du prophète Isaïe , dans laquelle il dit : Mal- « heur à ceux qui joignent maison à maison , et ajoutent tîhamp à « champ jusqu'à ce que la terre leur manque ! il cria : C'est bien insoc lent de chanter ici , malheur à moi et à mes fils^... »
a Eonius, qui avait le surnom de Mummolus, reçut le patriciat
» Greg. Toron. Birt. Franc, lib. ti , cap. xly, apud script, rcr. gallic. et franclc. t II. p. 289.
' Ibid., lU». iT, cap. zxiT, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 914.
a du roi Gonthramn ; je crois qu'il sera bon de dire ici quelque chose a sur l'ori^ne de sa fortune. Il naquit dans la ville d'Âuxerre, et a son père était Péonius. Ce Péonius gouvernait la ville en qualité Qt de comte. Voulant faire renouveler le brevet de son office ^ il en*» a voya au roi son fils avec des présents*. Celui-ci donna l'argent en a son propre nom, brigua le comté, et supplanta son père qu'il avait a mission de servir. C'est de là que, s'élevantpar degrés, il parvint a à la plus haute des dignités'... »
a La dixième année du règne de Theoderik, à l'instigation de Bru- . a nehilde, et par l'ordre de Theoderik, Protadius fut créé Majeur a (maire) de la maison royale. Il était d'une extrême finesse et d'une « grande habileté ; mais il exerça contre beaucoup de gens de cruelles « iniquités; accordant trop au droit du fisc, et s'efforçant , par toutes a sortes d'artifices, de le remplir et de s'enrichir lui-même du bien « d'autrui. Tout ce qu'il voyait d'hommes de naissance noble, il traa vaillait à les abaisser, afin qu'il ne se trouvât personne capable de a s'emparer de la place qu'il occupait'... b
Je pourrais multiplier les citations de détail : j'aime mieux prendre un long morceau d'histoire qui se présente à peu près tout fait, et dans lequel figureront successivement un noble Gaulois intriguant pour le service des Barbares, des fils de grande famille vendus comme esclaves, et tout un pays dévasté par des exécutions militaires.
Caîus Soïlius Apollinaris Sidonius, sénateur arvemien, gendre de l'empereur Àvitus, et le plus grand écrivain de son temps, fut, en Gaule, le dernier représentant du patriotisme romain. Lorsqu'en l'année 475 l'Àrvernie, ou, comme nous disons, l'Auvergne eut été cédée aux Goths par l'empereur Julius Nepos, Sidonius fut exilé du pays; et tant qu'il vécut, il conserva un profond dégoût pour le gouvernement des Barbares. Son fils, du même nom que lui, s'accommoda mieux aux circonstances : il s'attacha aux Visigoths , et
1 Àd renovandam aetlonem... Des modèles du protocole usilé pour les brevets de duc, de comte et de pa triée, sous les rois de la première race, se trouTeut parmi les formules connues sous le nom de Formules de Marltulf. Voyez dans le Recueil des historiens de la France et des Gaules, t. IV, p. 471, une formule intitulée : Cbarta de ducatu , patritiatu , vel comitatu.
3 Gre^. Turon. Hist Franc, lib. vr, cap. xlii, apud script, rer. gallic. et fï*ancic , t. il, p. 324.
' Fredegarii Cbron., cap. ixvii, apud script, rer. gallic. et Itancic, t. II , p 4tt.
LETTRE Vil. 7f
en 507 combattit pour eux contre les Franks , k la fameuse journée de Vouglé '• Les Franks, vainqueurs, occupèrent bientôt l'Auvergne ; et alors Areadius , petit-fils de Sidooius ApoUinaris y mettant dans un égal oubli la patrie gothique et la patrie romaine , ne songea qu'à profiter de son nom , de son habileté et des biens qui lui restaient, pour faire une grande fortune sous le patronage des nouveaux maîtres. Chlodowig I venait de mourir , et ^ dans le partage de ses conquêtes entre ses quatre fils , l'Auvergne était échue à Theoderik , ^ roi des Franks orientaux, qui l'avait conquise en personne. U parait que l'héritier du nom des ApoUinaires réussit mal auprès de ce roi et fut mieux accueilli de son firère Hildebert, qui, maître de tout le Berry, ambitionnait la possession de l'Auvergne.
Areadius n'eut pas de peine k flatter les espérances du roi barbare, à lui persuader que les habitants de l'Arvemie le désiraient vivement pour seigneur, au lieu de sou firère Theoderik. Peut-être y avait-il au fond de cela quelque chose de vrai : au milieu des souffirances dont le gouvernement de la conquête accablait les indigènes, Tidée de changer de maître pouvait s'offirir à leur esprit comme une perspective de soulagement. Quoi qu'il en soit, en Tannée 530, lorsque le roi Theoderik était occupé au delà du Rhin dans une guerre contre les Thuringiens, le bruit de sa mort» répandu en Auvergne, y fut reçu avec une grande joie. Areadius se hâta d'envoyer à Paris, résidence du roi Hildebert, des messagers qui l'invitèrent à venir prendre possession du pays. Hildebert aspembla son armée et partit aussitôt. Il arriva au pied de la hauteur sur laquelle était bâtie la cité des Arvernés, aujourd'hui Clermont, par un temps de brouillard très-épais ; en montant la colline, le roi disait d*un ton de contentement : « Je vou- « drais bien reconnaître par mes yeux cette limagne d'Auvergne c que l'on dît si agréable. » Mais il avait beau regarder, il ne pouvait rien découvrir au delà de quelques centaines de pas'.
Parvenu au pied des murs de la ville, Hildebert, contre son attente et malgré les promesses d'Arcadius, trouva les portes fermées; il parait que les habitants avaient craint de se compromettre , si la
I Itaiinuft U)i lune Arvernorum populiu, qui cum ApoUinare venerat* et priml qui erantex Mnatoribus conruenint. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ii , cap. zixyii , apud acript rer. gallic et franclc, t U , p. 183.)
> mô^ t.U,p. I9i.
mort (le Theoderik était un faux bruit, ou qu'ils cherchaient dans tous les cas à* se délivrer de la présence des Franks. Le roi fut obligé d'arrêter ses troupes, et de camper jusqu'à la nuit, ne sachant s'il devait forcer le passage ou retourner sur ses pas. Son ami le tira d'incertitude en brisant, avec Taide de ses clients, la serrure d'une dés portes de la ville par laquelle les Franks entrèrent*. La capitale prise , le reste du pays ne tarda pas à se soumettre au roi Hiidebert, mais de cette soumission vague dont se contentaient les rois de la première race et qui consistait à promettre fidélité et à livrer ^ quelques otages.
Pendant que ces arrangements' se faisaient, l'on apprît que Theoderik était revenu vainqueur de la guerre contre les Thuringiens. À cette nouvelle , Hildebert, comme s'il eût craint d'être pris sur le fait ou de voir ses possessions attaquées, partit en grande hftte et se rendit à Paris, laissant une faible garnison dans la capitale de l'Auvergne. Deux ans se passèrent, durant lesquels le roi des Franks orientaux ne fit aucune tentative pour reprendre les villes qui avaient cessé de le reconnaître pour seigneur. Le pays était nominalement soumis au roi Hildebert, mais gouverné sous son nom par des indigènes, par la faction d'Arcadius, qui jouit probablement alors des honneurs dont l'acquisition était le but de ses intrigues. Mais l'orage qu'il avait imprudemment amassé sur son pays ne tarda pas à éclater, et cet orage fut terrible.
Le royaume des Burgondes , rendu tributaire par Chlodovirig, avait continué, après sa mort, d'exciter l'ambition des rois franks. Une première expédition, entreprise, en 523, par les rois Hildebert, Chlodomir et Chlother, fut d'abord heureuse ; mais bientôt les Burgondes reprirent l'avantage : Chlodomir fut tué dans un combat , et les Franks évacuèrent le pays. Neuf ans après cette défaite, en l'année 532, l'ambition des rois se réveilla, excitée, à ce qu'il parait, par la haine nationale des Franks contre les conquérants des bords du Rhône. Une seconde invasion fut résolue entre Chlother et Hildebert : ils firent inviter leur frère Theoderik à se joindre à eux , lui promettant de tout partager en commun. Dans son message , le roi Hildebert ne disait rien de l'occupation de l'Auvergne ; Theo-
< Incisa Arcadius sera unius porloe, eam civitati intromlsit. (Greg. Turon. Hist. Franc. , lib. m , cap. iz, apud script rer. gallic. el francic, t. Il, p. 191.)
derik n'en parla pas non plus, et s'excusa simplement de prendre pari à la goerre entreprise par ses deux frères, ne laissant rien voir de son mécontentement ni* de ses projets. Les deux rois partirent ; et y dès que la nouveUe de leur entrée sur le territoire des Burgondes Ait connue des Franks orientaux, ils commencèrent à murmurer contre leur roi , de ce qu'il les privait des immenses profits que promettait cette guerre. Ils se rassemblèrent en tumulte autour de la demeure royale , et dirent à Theoderik : <x Si tu ne veux pas aller <i en Burgondie avec tes frères, nous te quittons et les suivons au «lieu de toi*. »
• Le roi , sachant que la cause de la révolte était le regret de n'avoir point part au butin qui allait se faire, ne s'en émut pas, et dit aux Franks : a Suivez-moi vers la cité des Arvemes, et je vous ferai entrer « dans un pays où vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous c en pourrez désirer, où vous enlèverez des troupeaux , des esclaves, a des vêtements en abondance : seulement ne suivez pas ceux-là*. » Cette proposition eut un plein succès, et les Franks promirent de faire en tout point la volonté du roi Theoderik. Pour mieux s'assurer de leur foi, il leur répéta encore qu'il serait permis à chacun d'emporter avec lui tout ce qu'il pourrait, et de faire esclave qui il voudrait parmi les gens du pays. L'armée, toute joyeuse , courut aux armes; et, pendant que les Franks occidentaux passaient la Saône, les Franks orientaux partirent de Metz, résidence de leur roi, pour le long voyage qui devait les conduire en Auvergne.
Dès que les soldats du roi Theoderik eurent mis le pied sur les riches plaines de la Basse-Auvergne , ils commencèrent à ravager et à détruire, sans épargner ni les églises, ni les autres lieux saints '. Les arbres à fruit étaient coupés et les maisons dépouillées de fond en comble. Ceux des habitants que leur ftge et leur force rendaient
< « Si cum fratribut taft in Burgandiam ire despeterie, te relinquimus, et fllot BaUus « sequi pneoptamus. » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. m , cap. xi, apud script, rer. gallic el francic, t. Il , p. i9l.)
3 « Ad ArvemoB, inqoit, me sequimini, et ego voe inducam in palriam obi aarum et m argentum accipiatis, quantum vestra potest desid«rare cupiditaa, de qua pecora, de •• qua maneipia, de qua vestimenta in abundaniiam abeumalis; tantum hos ne sequa- «mini. »(ld., ibid.)
* Arremit ingrenuB, monasteria et eedesias solo tenus, ut jam pnelibavimus, cotaquans... (YitaS. Austremonii, Arvem. episc, apud script, rer. gallle. et Arancic., 1. 111, p-W-J
74 LETTRE Vil.
propres à être vendus comme esclaves , attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots de bagages , où leurs meubles étaient amoncelés. Les Fran]p mirent le siège devant Clermont, dont la population y voyant du haut de ses murs le pillage et Tincendie des campagnes, résista aussi longtemps qu'elle put. L'évéque de la ville, Quintianus, partageait les fatigues et soutenait le courage des citoyens, a Pendant toute la durée du siège) dit un ancien auteur, « on le vit de nuit faire le tour des murailles, chantant des psaumes et Il implorant par le jeûne et les veilles Taide et la protection 'du Seia gneur'. o
Malgré leurs prières et leurs efforts , les habitants de Clermoni ne purent tenir longtemps contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage : la ville fut prise et saccagée. Le roi , dans sa colère, voulait en raser les murailles; mais les hommes qu'il chargea de l'exécution de cet ordre furent arrêtés par des terreurs religieuses, seule garantie qu'eussent les indigènes de la Gaule contre la furie des Barbares. Sur les remparts de Clermont s'élevaient de distance en distance un grand nombre d*églises et de chapelles qu'il était impossible d'épargner en démolissant les murs. La vue de ces édifices efiraya les chefs des Franks, qui reculèrent devant un sacrilège commis de sang«froid et sans profit. L'un d'eux, nommé Hilping, vint du*e à Theoderik : a Écoute, glorieux roi , les conseils de ma petitesse: a les murailles dé cette ville sont très-fortes, elles sont flanquées de a redoutables défenses; je veux parler des basiliques des sarnts qui a en garnissent le pourtour; et en outre Tévéque de ce lieu passe a pour grand devant le Seigneur. N'exécute pas ce que tu médites : a ne détruis pas la ville et ne maltraite pas i'évêque^. d La nuit suivante le roi eut dans son sommeil une attaque de somnambulisme : il se leva de son lit , et, courant sans savoir où, fut arrêté par ses gardes, qui l'exhortèrent à se munir du signe de la croix. Il ne fallut pas moins que cet accident pour le disposer à la clémence : il épargna la ville et interdit même le pillage dans un rayon de huit mille
' Sanctuft Del muros ejos per nociem psaUendo eircuiret.. in J^uniiB atque rlgilUs inttanler orabat. (Vita S. QuiiiUani, episc. Arvern., auct Greg. Turon., apud script. rar. gallic. et frandc, L III, p. 408.)
* Vita S QuiiiUani, epiac Avern., auct. Greg. Turoo., apud script, r«r. gaUie. et frandc, t. m, p. 408.)
pas; mais y lorsque cette défense fîit prononcée ^ il ne restait plus rien à piUer.
Maître de la capitale de TArfemie , Theoderik attequa Tun après l'autre tous les lieux fortifiés , où les gens du pays s'étaient renfermés avec ce qu'ils avaient de plus précieux. U brûla le ch&teau de Hgemum, aujourd'hui Tiem, où se trouvait une église construite en bois, qui fut consumée par Tincendie*. À Lovolotrum (Yolorre), où les Franks entrèrent par la trahison d'un esclave , ils mirent en pièces au pied de Tautel un prêtre nommé Proculus ^. La ville de Brivate (Brioude) fut saccagée, et la basilique de Saint-Julien dévastée, malgré plusieurs miracles, dont le bruit détermina Theoderik à faire rendre une partie du butin et à punir quelques-uns des soldats qui avaient violé le sanctuaire. A Iciodorum (Issoire), un monastère célèbre fut réduit en solitude, selon l'expression des contemporains'. Le chftteau de Meriolacum (Merliac) résista longtemps : c'était un lieu naturellement fort, entouré de rochers à pic, et renfermant dans ses murs plusieurs sources dont l'eau s'échappait en ruisseau- par l'une des portes. I^s Franks désespéraient de prendre cette place, lorsque le hasard fit tomber entre leurs mains cinquante hommes de la garnison, qui étaient sortis pour fourrager. Ils les amenèrent aux pieds des remparts, les mains liées derrière le dos, et firent signe qu'on les mettrait à mort sur l'heure si le château n'était rendu. La pitié pour des compatriotes et des parents détermina les défenseurs de Merliac à ouvrir leurs portes et à payer rançon*.
C'est avec des paroles touchantes que les historiens de l'époque déeriveût la désolation de l'Auvergne : <k Tout ce qu'il y avait d*homa mes illustres par leur rang ou leurs richesses se trouvaient réduits « au pain de l'aumône, obligés d'aller hors du pays mendier ou vivre c de salaire. Rien ne fut laissé aux habitants, si ce n'est la terre que
< Greg.Turon. Gloria Mariyrum, ]ib. i, apud script, rer. gallic. et francic, i. il,
' Proculus... presbyter, inruptis Lovolaotrensis caslrl mûris, ab ingredientibus hostibus ante ipsom ecclesiœ altare gladiorum ictibus in frusta discerptus est. (Yita S. QainUani, eplsc. Avern., auct. Greg.Turon., apud script, rer. gallic. et francic, i. III, p. 40S. — Greg. Turon. Hist. Franc , llb. m , cap. ii.)
> Icidiorense adit cœnobium, et eum pHstfna gloria spoliavit, et ad solitudinem redegit. (Yila S. Austremonii , apud script, rer. gnllic et francic, t. III, p. 407.)
* Greg. .Turon. Hist Franc. , lib. ui , cap. xiii , apud script, rer. gallic. et firanc « t. II, p. I9S.
« les Barbares ne pouvaient emporter ' . » Après la réduction de toutes les places fortes ^ et la distribution du butin y de longues files de chariots et de prisonniers, escortées par les soldats franks, prirent la route du Nord. Des gens de tout état, clercs et laïques, étaient ainsi emmenés à la suite des bagages; et Ton remarquait surtout un grand nombre d'enfants et de jeunes gens des deujL sexes, que les Franks mettaient à Tenchère dans tous les lieux où ils passaieat^.
La plupart de ces captifs suivirent l'armée jusqu'aux bords de la Moselle et du Rhin. Beaucoup de prêtres et de clercs, emmenés comme les autres , furent répartis entre les églises de ce pays ; car le roi, qui venait d'incendier les basiliques et les monastères de l'Auvergne , voulait que chez lui le service divin se fit de la manière la plus convenable. Parmi ces clercs dépoités se trouvait un nommé Gallus, d'une famille sénatoriale. D fut attaché de force à la chapelle royale, et convertit beaucoup de païens parmi les Franks des bords du Rhin'. Un autre fils de sénateur, nommé Fidolus, n'alla pas plus loin que la ville de Troyes^. Là, un saint abbé, nommé Aventin, averti, disent les légendaires, par une révélation d'en haut, et probablement touché de la figure et de la résignation du jeune esclave ^ paya aux Barbares tout ce qu'ils demandaient pour sa rançon et le prit dans son couvent. Ayant ainsi embrassé la vie monastique, Fidolus s'y distingua tellement qu'il fut mis au nombre des saints'. Ce sont des Vies de Saints qui ont fourni la plupart des détails qui précèdent. Les hommes qui les composèrent, il y a treize siècles.
I ut neque minoribus nalu, neque majorlbus, qufdquam proprii rellctuni Bit, prœter terram lolam, quam Barbari secum fenro non poterant. (Hugonis, abbat Fiavlniac, cron. virdun., apud script, rer. galiic. el francic, t. III , p. 3S6.) — Vita S. Fidoll , ibid., p. 407.
* Pueroa... quosqae atque adolescentes venuslioris fonnie, scitisque vultibus puellas exercitus adventilius, vinctis post terga manibus, secum ducens, per diversa loca pretio accepto distrahebat (Hogonis, abbal. Fiaviniac, cron. virdun., apud script, rar. gaiiic. et francic, t. III, p. 856.)
* L'Église le vénère sous le nom de saint Gai. — Vita S. Galli, episc., auct Greg. Turon,, apud script, rer. galiic. et francic, U III, p. 409.
* Le Utre de sénateur, d'abord réservé exclusivement à ceux des Gaulois qui avaient entrée au sénat de Rome, était devenu, dans l'usage, un titre commun de noblesse. U» premiers de chaque ville, les chefs des grandes familles, surtout depuis la chute de l'empire* prenaient et :recevaient le nom de sénateur. Le mot archonte a subi en Grèce des vicissitudes analogues : AnevT««, en grec mOderne, signifie un noble, un grand propriétaire,
» ViU S. Fidoli (saint Fal), apud script rer. galiic et francic t III, p. 407.
dans le seul but d'exalter les vertus religieuses, ne se doutaient pas qu'an jour leurs pieuses légendes seraient les seuls documents capables de constater, aux yeux de la science, Tétat du monde lomain, tourmenté et désolé par ses conquérants.
SUITE BE LA PRic<DENTE.
Miistim d'AroMUu. - ÂTmtans d'Attale. (S8S-U4.)
E petit^fils de Sidonius Appollinaris n'avait pas attendu à Ciermont l'arrivée du roi Tbeoderik. Au bruit de la marche des Franks, il avait quitté la ville en grande hâte et s'était réfugié à Bourges, sur les terres de son patron ' Hildebert. Obligé par crainte des habitants à tenir sa fuite secrète , Arcadius partit seul, abandonnant à la merci des événements Placidina, sa mère, et Aicyma, sœur de son père : toutes deux, après l'occupation du pays, furent dépouillées de leurs biens et condamnées à l'exiP. Depuis lors Arcadius devint l'agent de confiance de Hildebert. Instrument passif des volontés du roi barbare , il les exécutait sans discussion et sans scrupule. L'une de ses ambassades eut pour résultat un crime fameux dans notre histoire, mais dont le récit, vague et mal détaillé chez les écrivains modernes, a besoin, si l'on peut parler ainsi, d'être restitué d'après les textes : c'est le meurtre des enfants de Chlodomir.
Depuis la mort de ce roi, qui avait péri dans une guerre contre les Burgondes, son héritage était demeuré vacant et paraissait réservé à ses trois fils,Theodewald,Gonther et Chlodoald. La reine CMothilde, leur aïeule, les faisait élever auprès d'elle, et attendait que Tun d'en-
f Placidina vero mater ejua, et Alchima. loror |>atris ejus, comprehensœ. apud Cadureum urbem rebua ablatis cxsilio condemnats eunt. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. III , cap. XII, apud acript. rer. gallic. et francic, 1 11 , p, 4M.)
re eux parvint à l'ftge d'homme pour le présenter aux Franks du royaume de Chlodomir , et le faire élever sur un bouclier, suivant la coutume nationale. Chlothilde^ qui avait aimé autrefois Chlodomir plus que ses autres fils , conservait pour ses enfants l'afTectiiMi la plus tendre , ne les quittant jamais et les menant avec elle dans les voyages qu'elle faisait. Un jour qu'elle était venue à Paris pour y demeurer quelque temps, Hildebert, voyant ses neveux en sa puissance, envoya secrètement à Chlother, qui résidait à Soissons, un message conçu en ces termes: a Notre mère garde auprès d'elle les enfants de notre a frère et veut qu'ils aient son royaume; viens donc promptement à a Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut « faire d'eux : savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme a le reste du peuple, ou si nous les tuerons, et partagerons entre « nous le royaume de notre frère*. »
Chlother ne se fit pas attendre et vînt trouver Hildebert dans l'anden palais romain qu'il habitait sur la rive méridionale de la Seine. Des agents affidés répandirent dans la ville que le but de Tentrevue des deux rois était de mettre les trois enfants en possession de l'héritage de leur père. Après avoir conféré ensemble et pris leur parti, les rois députèrent vers Ghlothilde un messager chargé de dire en leur nom ces paroles : « Envoie-nous les enfants pour que nous les élevions à la royauté. » La reine, ne se doutant point qu'il y eût là-dessous quelque artifice , fut toute joyeuse; et après avoir donné aux trois enfants à boire et à manger , elle les fit partir en leur disant : a Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois réa gner à sa place. y> Theodewald, Gonther et Chlodoald, le premier âgé de dix ans, et les deux autres plus jeunes que lui , arrivèrent au palais de leur oncle, accompagnés de leurs gouverneurs, qu'on appelait alors nourriciers, et de quelques esclaves. Ils furent aussitôt saisis et enlevés aux gens de leur suite , qu'on enferma séparément'.
Alors le roi Hildebert, appelant son confident Arcadîus, lui dit d'aller trouver la reine afin d'apprendre d'elle ce qu'on devait faire des enfants; et, pour joindre à cette demande l'éloquence des signes,
< Utnim incisa caesarie ut reliqua piebs habeaniur, an certe, his interfectis, regnum germani nostri inier noAmetipaot œqoalitate habita dividatur. (Greg. Turon., Hittt Franc, iib. m , cap. xviu, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. i96.)
> Ibid.
LBTTRE VIII. 79
que les Barbares aimaient à employer, il lui ordonna de prendre avec lai une paire de ciseaui et une épée. Le Romain obéit; et dès qu'il fat en présence de la veuve de Chlodowig, il lui présenta les ciseaux et répée nue en disant : « Très-gloriense reine, nos seigneurs tes fils c te font demander conseil sur ce qn'on doit faire de ces enfants : € veui-tn qu'ils vivent la chevelure coupée, ou veux-tu qu'ils soient a égorgés? » Stupéfaite de ces paroles et de l'envoi qui donnait an message quelque chose de plus sinistre, Ghlothilde, hors d'ellemême , sans trop savoir ce qu'elle disait , répondit : « Si l'on ne « veut pas qu'ils deviennent rois, j'aime mieux les voir morts que «tondas. » L'ambassadeur intelligent se retira aussitôt, sans attendre d'aunes paroles, et porta cette réponse aux deux rois, leur disant : a Vous avez Faveu de la reine pour achever l'œuvre comcmencée*. i»
Les deux rois entrèrent dans le lieu où les enfants étaient gardés , et aussitôt Chlother, saisissant Vatné par le bras, le jeta par terre et Ini enf<mça un couteau sous Taisselle. Aux cris de douleur qu'il jetait, son frère Gonther courut à EKldebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces : c Mon père , dît-il, mon bon père, viens à mon secours : « fais que je ne sois pas tué comme mon frère. 0 En dépit de ses résolutions, le roi Hildebert fut ému , les larmes lui vinrent aux yeux; il dit à son complice : cr Mon cher frère, je t'en prie, accorde-moi la vie « de cet enfant : jeté donnerai tout ce que tu voudras; je te demande « seulement de ne pas le tuer, b Mais Chlother, saisi d'une espèce de rage à la vue du sang, accabla son frère d'injures : « Repousse-le cloin de toi, cria-t-il, ou tu vas mourir à sa place : c'est toi qui a m'a mis dans cette afiaire, et voilà que tu manques de parole*. » Hildebert eut peur : il se débarrassa de l'enfant , et le poussa vers Chlother, qui l'atteignit d'un coup de couteau entre les côtes. Tl parait qu'au moment où se terminait cette horrible scène , des seigneurs franks, suivis d'une troupe de braves, forcèrent les portes, et, sans tenir compte , comme il arrivait touvent , de ce que diraient ou feraient les rois, enlevèrent le plus jeune des enfants, Chlodoald, et
< FaEYcnte reglM, opns eœptnm perflcite... (Greg. Turon., Hist. Franc, lib. m, cap . XVIII , apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. IM.)
* Tu, inquU, a ineestalor hqjus eautae, et tam yelociter de flde résilia. Ibid., p. i96 eti97.
le mirent en sûreté hors du palus*. Les noumciers et les esclaves, qui n'excitaient pas le même intérêt, furent tous mis à mort, de crainte que Tenvie ne leur prit de se dévouer pour venger leurs jeunes maîtres. Après ces meurtres, le roi Chlother, sans paraître aucunement troublé , monta à cheval et s'en alla vers Soissons ; Hildebert sortit aussi de Paris et se retira dans un de ses domaines voisin de la ville.
Soit par prudence , soit par une sorte de justice barbare , les deux meurtriers appelèrent leur frère aîné, Theoderik, au partage du royaume de Chlodomir. Il reçut le Maine et TAnjou , à condition d'oublier l'injure que Hildebert lui avait faite en s'emparant de TAuvergue. Les deux rois se jurèrent amitié , et, pour garantie de leurs serments , se donnèrent mutuellement des otages. Ds les prirent, non dans les familles des Franks , trop fiers pour subir de bonne grâce cette espèce de captivité , mais parmi les fils des nobles gaulois. Beaucoup de jeunes gens de race sénatoriale furent ainsi déportés d'un royaume dans l'autre, et donnés en garde par chacun des deux rois à ceux des capitaines franks dans lesquels il avait le plus de confiance. Ce ne fut qu'un exil tant que la paix dura; mais, à la première mésintelligence, tous les otages, sans exception, furent réduits en servitude; les uns, devenant la propriété du fisc; les autres, celle des chefs qui les avaient reçus en garde. Assujettis soit aux travaux publics, soit à un service domestique dans la maison de leurs maîtres, ils employèrent pour sortir d'esclavage toutes les ruses d'un esprit plus adroit et plus inventif que celui des Franks. Beaucoup réussirent à s'évader : c'était probablement ceux qui étaient retenus à peu de distance du centre de la Gaule. Mais les otages du roi Theoderik, disséminés dans les environs de Trêves et de Metz, furent moins heureux ^.
Au nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme appelé Attale, neveu de Grégoire, alors évêque de Langres et anciennement comte d'Autun. Issu d'une des premières familles sénatoriales de la
> TerUom vero Chlodovaldum oompreheodere non potuerunt, quia per auulium ?lrorum forUum liberatus est. (Greg. Turon. But Franc, lib. ui, cap. xviii apud script, rer. gallic. et frandc, L II, p. 196 et 497.)
' Alulti tamen ex eis per fugam elapai, in patriam redierunt, nonnulU in servitio sunl retenu. ( Ibid., cap. xt, p. 494. )
Gaale, il était devenu l'esclave d'un Frank qui habitait le voisinage de Trêves ; et son emploi était de garder au champ les nombreux chevaux de son maître. Dès que la discorde eut éclaté entre les rois Hildebert et Theoderik, l'évèque de Langres se hâta d'envoyer dans le Nord à la recherche de son neveu , afin de savoir exactement en quel état il se trouvait. Au retour des gens chargés de cette commission , Févéque les envoya de nouveau avec des présents pour le Barbare dont Attale gardait les chevaux; mais cehii-ci refusa tout en disant : <x Un homme de si grande famille ne peut se racheter à « moins de dix livres d'or*. » On rapporta cette réponse à Tévéque, et en un moment toute sa maison en fut instruite. Les esclaves s'apitoyaient sur le sort du jeune homme. L'un d'eux , nommé Léon , qui avait l'office de cuisinier, dans un élan de dévouement, courut vers son maitre, et lui dil : a Si tu voulais me permettre d'y aller , je suis c sûr que je parviendrais à le tirer de sa captivité, b L'évèque répondit qu'il le voulait bien; et Léon, tout joyeux, partit en grande hftte pour le lieu qu'on lui avait indiqué'.
A son arrivée, il épia d'abord l'occasion d'enlever le jeune homme ; mais la chose était trop difficile , et il fut contraint d'y renoncer. Alors il confia son projet à un homme probablement romain de naissance , et lui dit : a Viens avec moi à la maison de ce Barbare, et c là, vends-moi comme esclave; l'argent sera pour toi : tout ce que «je demande, c'est que tu me facilites les moyens d'accomplir ce c que j'ai résolu'. » Cet arrangement fait, tous deux entrèrent dans la maison du Frank, et le cuisinier (ut vendu par son compagnon pour la somme de douze pièces d'or. Avant de payer, le maître demanda à l'esclave quel genre d'ouvrage il savait faire, a Moi , a répondit Léon, je suis en état de préparer tout ce qui se mange à c la table des maîtres; et je ne crains pas que pour ce talent on trouve c mon pareil. Je te le dis en vérité, quand tu voudrais donner un a festin au roi , je me ferais fort de tout apprêter de la manière la c plus convenable. — Eh bien , reprit le Frank, voici le jour du soleil « qui approche; ce jour-là, j'inviterai chez moi mes voisins et mes
I Hic de tali generatione deoem «urf libris rediroi débet. (Greg. Turon. Ilisl. Franc, Ub. m , cap. xT, apud script, rer. gallic. et francie. , t. II , p. 494.)
> Ibid.
* Vciii mnsumet vcnunda me in domo Barbarl Ulius, Bitque tibi lucrum uetium oieum.. (Ibid.)
a parents: il faut que tu me fasses un dtner qui les étonne et dont ils a disent : Nous n'avons rien vu de mieux dans la maison du roi. — « Que mon maître donne Tordre de me fournir tm bon nombre de a volailles , et j'exécuterai ce qu'il me commande '. » Le dimanche venu y le repas fut servi à la grande satisfaction des convives, qui ne cessèrent de complimenter leur hôte jusqu'au moment de se séparer. Depuis ce jour, Thabile cuisinier devint le favori de son maître; il avait l'intendance de la maison et le commandement sur les autres esclaves , auxquels il distribuait à son gré les rations de potage et de viande. Il employa un an à s'assurer les bonnes grâces de son maître et à lui inspirer une entière confiance. Puis, croyant le moment venu, il songea à se mettre en relation avec Attale , auquel il avait affecté jusque-là de paraître absolument étranger. U se rendit, comme par passe-temps , dans le pré où le jeune homme gardait ses chevaux , et s'assit par terre à quelques pas de lui , pour qu'on ne les vît point causer ensemble. Dans cette position, il lui dit : « Voici « le temps de songer au pays : cette nuit, quand tu auras ramené les a chevaux à leur étable , je t'avertis que tu n^ dois point céder au cr sommeil, mais te tenir prêt au premier appel; car nous nous meta trons en route ^. » Le jour où cet entretien eut lieu, le Frank avait chez lui à dîner plusieurs de ses parents , parmi lesquels se trouvait le mari de sa fille. C'était un homme d'un caractère jovial et qui ne dédaignait pas de plaisanter avec les esclaves de son beau-père. Vers minuit, tous les convives ayant quitté la table pour aller se coucher, le gendre, qui craignait d'avoir soif, se fit suivre à son lit par Léon portant une cruche de bière ou d'hydromel. Pendant que l'esclave posait le vase , le Frank se mit à le regarder entre les yeux, et lui parla ainsi d'un ton railleur: «Dis-moi donc, toi l'homme decona fiance , est-ce que bientôt l'envie ne te prendra pas de voler les a chevaux de mon beau-père pour retourner dans ton pays?-^
> Eoce enim dies boUs adest (sic enim barbaries vodtare diem dominicum consncta esl), in bac die vlcinf atqoe parentes me! in?itabuttlur in domo mea; rogo ut facias mibi prandium quod admirenlur, el dicant : Quia in domo régis melius non adspeximus. (tireg. Turon. Hist. Franc, lib. m, cap. xt, apud script, rer. gallic et frandc, t. Il, p. 194.)
> Decubans in terra cum eo a longe, aversis dorsls, ut non cognosccrelur quod loquerentur sioiul , dicit puero : « Teropus est enim ut jam cogitare de patriu debeamus... » (Ibid. )
LETTRE Vllf. 88
« Cette nuit même je compte le foire , s'il plaît à Dieu , répondit le « Romain sur le même ton. ^ S'il en est ainsi , repartit le Frank, a je ferai faire bonne garde autour de moi , afin que tu ne m'em- « portes rien, d Là-dessus il rit aux éelats d'avoir trouvé cette bonne plaisanterie, et Léon le quitta en riant *,
Quand tout le monde fut endormi , le cuisinier sortit de sa chambre, courut à rétable des chevaux et appela Attale. Le jeune homme fiit debout en un instant , et sella deux chevaux. Quand ils furent prêts, son compagnon lui demanda s'il avait une épée. a Je n'ai, c répondit-il, d'autre arme qu'une petite lance. » Alors Léon, entrant hardiment dans le corps de logis qu'habitait le maître, lui prit son bouclier et sa framée '. Au bruit qu'il fit, le Frank s'éveilla et demanda qui c'était , ce qu'on voulait. L'esclave répondit : a C'est moi , Léon ton serviteur^ je viens «de réveiller Attale pour qu'il se lève en a diligence et mène les chevaux au pré : il a le sommeil aussi dur a qu'un ivrogne. — Fais comme il te plaira, répondit le maître ; » et aussitôt il se rendormit. Léon donna les armes au jeune homme ; et tous deux , prenant sur leurs chevaux un paquet d'habits , passèrent la porte extérieure sans être vus de personne. Ils suivirent la grande route de Reims depuis Trêves jusqu'à la Meuse ; mais , quand il fallut traverser la rivière, ils trouvèrent sur le pont des gardes qui ne voulurent point les laisser passer outre , à moins de savoir qui ils étaient, et s'ils ne prenaient pas de faux noms. Obligés de passer le fleuve à la nage, ils attendirent la chute du jour, et, abandonnant leurs chevaux , ils nagèrent en s' aidant avec des planches jusqu'à l'autre bord. A la faveur de l'obscurité , ils gagnèrent un bois et y passèrent la nuit '•
Cette nuit était la seconde depuis celle de leur évasion, et ils n'a- Taient encore pris aucune nourriture; par bonheur ils trouvèrent un prunier couverTde fruits dont ils mangèrent, et qui soutinrent un
■ « Die lu, 0 credilor soeeri mei, si valeas, quando Yoluntatem adhilebis, ut, ad- •< samptis equilibus ejus, eas in patriam tuam 7 » Hoc quasi joco delectans dixtt... et lidentea diaeeueniu^ (Oreg. Turon. HlsL Franc. , lib. m, cap. xt, apud script, rer. «allie, et francic , 1. 11, p. 494.)
* Apprehcndit scutum ejua ae frameam. (Ibid.) ^ Fram, dans l'ancienne langue germanique, voulait dire en avants et framen lancer ; ainsi la framée devait être une arme de jet : cependant oe mot a iel , et dans plusieurs autres passages des écrivains latins , le sens d'épée.
> ibid., p. 194 et 495.
peu leurs forces. Ils continuèrent de se diriger sur Reims à travers les plaines de la Champagne, observant soigneusement si quelqu'un ne venait pas derrière eux. Pendant qu'ils marchaient ainsi avec précaution, ils entendirent le trot de plusieurs chevaux. Aussitôt ils quittèrent la route, et trouvant près de là un buisson , ils se mii^nt derrière, couchés par terre , avec leurs épées nues devant eux. Le hasard fit que les cavaliers s'arrêtèrent près de ce buisson. L'un d'eux, pendant que les chevaux urinaient , se mit à dire : a Quel mala heur que ces maudits coquins aient pris la fuite sans que j'aie pu a encore les retrouver ; mais , je le dis par mon salut , si je mets la a main sur eux , je ferai pendre l'un et hacher l'autre par mora ceaux ^» Les fugitifs entendirent ces paroles, et aussitôt après le pas des chevaux qui s'éloignaient. La nuit même ils arrivèrent à Reims, sains et saufs, mais accablés de fatigue. Ils demandèrent à la première |)ersonne qu'ils virent dans les rues la demeure d'un prêtre de la ville , nommé Paul. Ayant trouvé la maison de leur ami , ils frappèrent à sa porte au moment où l'on sonnait matines. Léon nomma son jeune maître et conta en peu de mots leurs aventures , sur quoi le prêtre s'écria : a Voilà mon songe vérifié : cette nuit j'ai a vu deux pigeons, l'un blanc et l'autre noir, qui sont venus en a volant se poser sur ma main *. »
C'était le dimanche 3 et, ce jour-là, l'Église, dans sa rigidité primitive, ne permettait aux fidèles de prendre aucune nourriture avant la messe. Mais les voyageurs, qui mouraient de faim, dirent à leur hôte: « Dieu nous pardonne, et sauf le respect dû à son saint jour , il faut a que nous mangions quelque chose ; car voici le quatrième jour que « nous n'avons touché ni pain ni viande. » Le prêtre , faisant cacher les deux jeunes gens, leur donna du pain et du vin, et sortit pour aller à matines. Le maître des fugitifs était arrivé avant eux à Iteims : il y cherchait des informations et donnait partout le signalement et les noms de ses deux esclaves. On lui dit que le prêtre Paul était un
* nUitque unus, duin equi urinam projieerent : u Vœ, mihi, quia fuglunt ht detn- « tabiles, iiec reperiri possunt; verum dico pcr salutem meam , quia si iiiyentrentor, « unum paUbulo condemnari , et allum gladioruin ictibiia in frusta discerpi Juberem. » (Greg. Turon. HisL Franc, lib. m, cap. xt, apud uript rer. gallic et francic, t. Il, p. 4W.)
' Vera est enim visfo mca : nnm vidcbam duas \u hac nocte coiumbas advohire, et ronm'dere in manu utea, ex quibus uiia »lbn , alia aulcm nigra erat. (Ihid.)
LETTRE Vin. 85
aodeo ami de I*évêqiie de Langres; et afin de voir s'il ne pourrait pas tirer de lui quelques renseignements, il se rendit de grand matin à son église. Mais il eut beau questionner ; malgré la sévérité des lois portées contre les receleurs d'esclaves, le prêtre fut imperturbable *. Léon et Attale passèrent deux jours dans sa maison. Ensuite, en meilleur équipage qu'à leur arrivée, ils prirent la route de Langres. L*évéque, en les revoyant, éprouva une grande joie, et, selon l'expression de Thistorien auquel nous devons ce récit, pleura sur le cou de son neveu *.
L'esclave qui, à force d'adresse , de persévérance et de courage , était parvenu à délivrer son jeune matlre , reçut en récompense la liberté dans les formes prescrites par la loi romaine. Il fut conduit en cérémonie à l'église ; et là , toutes les portes étant ouvertes en signe du droit que devait avoir l'affrancbi d'aller partout où il voudrait , l'évéque Grégoire déclara devant Farchidiacre, gardien des rôles d'affranchissement , qu'eu égard aux bons services de son serviteur Léon , il lui plaisait de le rendre libre et de le faire citoyen romain. L'archidiacre dressa l'acte de manumission, suivant le protocole usité, avec les clauses suivantes : a Que ce qui a été fait selon la loi romaine ff soit à jamais irrévocable. Aux termes de la constitution de l'em- 0 pereur Constantin , de bonne mémoire , et de la loi dans laquelle il « est dit que quiconque sera affranchi dans Téglise sous les yeux des a évéques , des prêtres ou des diacres , appartiendra dès lors à la 0 cité romaine et sera protégé par l'Église , dès ce jour le nommé a Léon sera membre de la cité ; il ira partout où il voudra et du côté < qu'il lai plaira d'aller, comme s'il était né et procréé de parents « libres. Dès ce jour, il est exempt de toute sujétion de servitude, «de tout devoir d'affranchi, de tout lien de patronage; il est et a demeurera libre , d'une liberté pleine et entière , et ne cessera en ff aucun temps d'appartenir au corps des citoyens romains '. » L'évéque donna au nouveau citoyen des terres , sans la possession desquelles ce titre n'eût été qu'un vain nom. L'affranchi , ainsi élevé au
* Secutoft «l Barbaruft inquirens pucros; eed inlusua a prcsbytero regresgus est. (Greg. Turon. HisL Franc, lib. m, cap. xt, apud script, rer. gallic. el fruncic , t. II » p. m.)
' GavisuB autem pontifei visis puerii, flevit super collum Allait , nepotis sut. (Greg. Toron, eod. loc
' MarculA formula lti, apud script rer. gallic. et franclc, I. IV, p. 83i.
86 LETTRE Vlli.
rang de ceux que les lois barbares désignaient par le nom de Romains possesseurs, vécut libre avec sa famille, de cette liberté dont une famille gauloise pouvait jouir sous le régime de la conquête et dans le voisinage des Franks*.
Sur la véritable époque de l'éublissemenl de la monarebie. -
'un des, mots répétés le plus souvent et avec le plus I d'emphase, dans les écrits et les discours politiques, t c'est que la monarchie française avait, en 1789, quatorze siècles d'existence. Voilà encore une de ces formules qui, avec un air de vérité, faussent de tout point notre histoire. Si Ton veut simplement dire que la série des rois de France, jointe à celle des rois des Franks, depuis l'établissement de ces derniers en Gaule, remonte à près de quatorze siècles en arrière de nous, rien de plus vrai; mais si, confondant les époques de ces différents règnes, on reporte de siècle en siècle jusqu'au yi« tout ce que ridée de monarchie renfermait pour nous vers 1789, on se trompe grossièrement. Il Tant se garantir du prestige qu'exerce, par la vue du présent, non-seulement le mot de France, mais encore celui de royauté. Il faut que l'imagination dépouille les anciens rois des attributs de puissance dont se sont entourés leurs successeurs \ et quand on écrit, conmie l'abbé Dubos, sur l'établissement de la monarchie française , ne pas laisser croire qu'il s'agit d'un gouvernement semblable à celui qui portait ce nom au xvu^» et au xYur* siècle. Nos historiens ont coutume de dispnguer trois périodes principales dans la longue durée qu'ils accordent à l'existence de la nation française. D'abord ils posent la monarchie qui, étendue, selon eux, jusqu'aux limites de la France actuelle, est dissoute, vers le x® siècle, par là révolte des gouverneurs des provinces, qu'ils appellent grands
> Greg. Turon. Hist. Franc, lib m» cap. xy, apud script, rer. gallic. et franeic , t II p. 19S.
feudataires ; ensuite ik montrent la féodalité produite par cette révolte que le temps a légitimée^ enfin ils présentent la monarchie renaissant, comme, ils le disent, reprenant tous ses anciens droits» et devenant aussi absolue qu'au premier jour de son établissement. Le petit nondire de faits épars dans les Lettres précédentes suffit pour renverser l'absurde hypothèse qui attribue à Chlodowig, ou même à Karle le Grand, la royauté de Louis XIV; et quant à la féodalité, loin qu'elle soit venue morceler un empire embrassant régulièrement toute la Gaule , c'est le système féodal qui a fourni le principe sur lequel s'est établie l'unité de territoire, élément essentiel de la monarchie dans le sens moderne de ce mot.
Il est certain que ni la conquête des Franks, ni même cette seconde conquête, opérée sous une couleur politique par les fondateurs de la dynastie Carolingienne*, ne purent opérer, entrâtes différentes parties de la Gaule, surtout entre le Nord et le Midi^ une véritable réunion. Elles n'eurent d'autre effet que celui de rapprocher, malgré elles, des populations étrangères l'une à l'autre, et qui bientôt se séparèrent violemment. Avant le xa* siècle, les rois établis au nord de la Loire ne parvinrent jamais à faire reconnaître, seulement pour cinquante années, leur autorité au sud de ce fleuve^. Ainsi, quand bien même on supposerait que, dès la première invaâon des Franks, une monarchie à la façon moderne s'établit dans la partie de la Gaule où ils fixèrent leur habitation, ce serait encore une chose absurde que d'étendre cette monarchie à tous les pays qu'elle embrassa dans les siècles postérieurs, et à la suite d'une nouvdle conquête, plus lente et phis durable que les autres.
Cette conquête , à laquelle on pourrait donner le nom d'administrative, s'effectua dans l'intervalle du xii* siècle au xvn*', époque où elle parut accomplie, où il n'y eut plus, dans toute l'étendue de la Gaule, qu'un roi et des magistrats révocables à sa volonté. Au temps des rois fi*anks de la race de Clovis ou de celle de Charlemagne, lorsque ces rois envoyaient des gouverneurs de leur nation
1 Le mol de Carlopingient invenlé pour plus de conformité avec celui de Mérovingi€H, est uu bartMiriune absurde qu'on doit faire disparaître.
' Dans le xi« siècle, Tabbé d'un monastère français, voya^^eant dans le comté de Toulouse, disait en plaisantant: « Maintenant- Je suis aussi puissant que mon seigneur « le roi de France; car personne ici ne fait plus de cas de ses ordres que des miens. »
dans les provinces, surtout dans les provinces méridionales, il n*é* tait pas rare de voir ces chefs étrangers aider, contre leur propre gouvernement, la rébellion des indigènes. La présence d'un intérêt national, toujours hostile envers l'autorité qu'ils avaient juré de servir, excitait leur ambition, et quelquefois exerçait sur eux un entraînement irrésistible. Ils entraient dans le parti des Berfs romains contre la noble race des Franks, Edil Frankono liudiy comme elle se qualifiait dans sa langue; et, devenant le chef de ce parti, ils lui prêtaient l'autorité de leur nom et de leur expérience militaire. Ces révoltes, qui offraient le double caractère d'une insurrection nationale et d'une trahison de vassaux, se terminèrent, après bien des fluctuations , par le complet affranchissement de la Gaule méridionale. De là naquit cette foule d'États indépendants qu'on vit s'élever, dans l'intervalle du ix'' au xi* siècle, entre la Loire, les Pyrénées, les Alpes et les deux mers.
Mais , lorsque ces petits États se formèrent du démembrement de la conquête franke, une opinion contraire à la plénitude et à la durée de leur indépendance, celle du vasselage territorial, régnait d'un bout à l'autre de la Gaule. Fille des anciennes mœurs germaniques appliquées à un état nouveau, à la p>ossession, par droit de conquête, d'une immense quantité de domaines , de villages , de villes entières, cette opinion avait , par une fiction bizarre , transporté à la terre elle-même toutes les obligations du guerrier qui l'avait reçue en partage. Les terres étaient en quelque soite, suivant la condition de leur possesseur priniitif, vassales et sujettes les unes des autres. Ce système, étendu aux provinces régies souverainement, comme aux simples domaines privés, établissait, entre toutes les parties du territoire, un lien d'une nature indécise, il est vrai, mais capable d'acquérir une grande force, quand la prépondérance politique viendrait s'ajouter pour suzerain à la suprématie féodale. Or, dans la hiérarchie des souverainetés, celle qui avait le titre de royaume, quelque faible qu'elle fût, devait prendre rang avant toutes les autres, et se trouvait la mieux placée pour faire valoir, dans la suite, à leur détriment, un droit effectif de supériorité. Telle fut la source de la fortune des petits souvcrrains de l'Ile-de-France, que nous appelons rois de la troisième race. L'opinion qui, au temps de leur plus grande faiblesse, les faisait regarder comme supérieurs à leurs puis-
sauts voisins y les ducs et les comtes de Bretagne , d'Aquitaine, de Provence, de Bourgogne, conduisait également à l'idée d'une subordination universelle de tous les royaumes à Tempire d'Allemagne, comme décoré d'un titre anciennement supérieur au titre de roi. Cette idée, il est vrai, n3 fut point réalisée politiquement par les empereurs ; mais les rois de France s'en prévalurent avec succès; pour eux, le» prétentions de suzeraineté préparèrent les voies à la conquête, favorisées qu'elles étaient d'ailleurs par tous les avantages d'une position centrale et par le caractère belliqueux des habitants du nord de la Gaule.
C'est ainsi que le royaume de France, considéré comme supérieur aux autres États gaulois, comme seul régi en toute puissance et en pleine liberté, devint le centre d'un système politique embrassant toutes les fractions de l'ancienne Gaule. Les conquêtes réitérées de la nation franke n'avaient pu opérer, à l'égard de ces fractions diverses, qu'un rapprochement passager : elles furent ralliées alors d'une manière uniforme et stable. Le terre romaine s'unit à la terre franke par les liens de l'obligation féodale : l&s ducs ou comtes , d'abord indépendants , s'avouèrent successivement vassaux et hommes-liges des successeurs des rois franks. Aussitôt qu'ils se reconnurent astreints d'une manière générale, quoiqu'en termes vagues et mal définis, aux devoirs de leiféautéy de ce moment naquit le germe encore informe de la France moderne et de la monarchie française.
Le lien d'obligation personnelle entre le vassal et le seigneur, entre le duc ou le comte et le roi, fut d'abord considéré comme réciproque. Les rois avaient envers leurs hommes-liges des devoirs stricts et déterminés. Mais peu à peu ils s'en affranchirent et exigèrent gratuitement la fidélité et la sujétion féodale. C'était de leur part une véritable usurpation : ils y réussirent cependant, parce que l'habitude du vasselage, enracinée de plus en plus, eifaça par degrés l'ancien esprit d'indépendance locale, ou, p>our mieux dire, nationale, qui durant cinq siècles avait maintenu les deux tiers méridionaux de la Gaule isolés de la domination franque. De cette rupture du contrat féodal résulta, dans tout son complément, la monarchie absolue.
Si l'unité monarchique en France dérive de la féodalité, de ce
même système provient la succession héréditaire par droit de primogéniture. C'est la féodalité qui, transformant toutes les existences en des modes de possession terrîKMriale, tous les offices en des tenuresy introduisit d'une manière fixe, dans Tordre politique, l'hérédilé, règle naturelle des successions privées, à la place de l'élection, règle naturelle de la transmission des offices publics. Le chef suprême des anciens Franks, Koning (en latin if^o?), était un magistrat; comme magistrat il était élu, quoique toujours dans la même famille. Les chefs inférieurs, Heri-Zoghe^ Graven^ Rakhen-Burgh V (en latin Duces^ Comités^ Judices) étaient aussi élus. Mais quand Ja féodalité fut complète, quand ce ne furent plus les hommes qui régirent les hommes, mais les terres qui régirent les terres, et par celles-ci les hommes eux-mêmes , chaque terre exerçant toujours ses droits par sou représentant légitime» c'est-à-dire par le successeur légitime de son propriétaire antérieur, il n'y eut plus rien d'électif. Un domaine fit le roi , comme un autre faisait le duc, le comte, le vicomte ; et ûnsi, fils de comte fut comte, fils de duc fut duc, fils de roi fut roi.
Et ce titre de roi, dont la signification actuelle est tellement fixe, tellement absolue, il est, dans le sens que nous lui donnons, entièrement étranger à la langue comme aux mœurs des Franks et des anciens peuples germaniques. /?o}, dans le dialecte usité par les conquérants du nord de la Gaule, se disait Koning, mot qui subsiste encore intact dans l'idiome des Pays-Bas. D n'est pas sans importance historique de savoir ce que signifie proprement ce mot, s'il a plusieurs sens, et quelle en est l'étendue, non pas selon les dic-*tionnaires actuels de la langue hollandaise , mais selon la force de l'ancien langage.
Outre quelques fi^agments de poésie nationale , il nous reste dans l'idiome franco-tudesque plusieurs verrions et imitations des Écritures , où ce mot est souvent employé. En rapprochant dans ces traductions le mot Koning du mot que l'écrivain germanique a voulu lui faire rendre, nous pourrons facilement démêler quelles
1 fferi'Zoghe sljgnxfie proprement conducteur iTarméê^ du mot ffer«, armée , et du verbe Elcheiit conduire. Grave ^ Graf, Gheref expriment, dans tous les dialectes germaniques, l'autorité d'un magistrat secondaire. Rnkken-Burgh signiae gem importûnli ou notablet : la communauté les choisissait pour faire Tofflce de Juges et veiller à l'ordre public.
idées les FranLs eux-mêmes attachaient au titre dont ils décoraient ievffs chefs. D*abordy à l'un des chapitres de PÉvangile où il est question d*Hérode , que le texte latin appelle Rex Judœorum, les traducteurs le nomment ludeono Kaning ; puis, dans d'autres endroits, au lieu du titre de Koning^ ils lui donnent celui de Heri' Zog^ chef d'armée. Ces deux qualifications sont accordées indifféremment à Hérode, que le latin nomme toujours Rex. De là peut se conclure la synonymie primitive des deux mots franks Koning et Heri^Zog, S3fnonymie précieuse, puisque le second de ces mots a un sens d'une clarté incontestable. De plus, quand le texte vient à parier de ce centurion célèbre par la naïveté de sa foi, la version franke l'appelle de ce même titre de Koning qu'elle avait donné à Hérode'. Koning renferme donc plus de sens que n'en renferme le mot Rex.
La pauvreté des débris de la littérature des Franks établis en Gaule n'offre pas de quoi multiplier beaucoup les exemples pris exactement dans le dialecte qui leur était propre ; mais le dialecte anglosaxon, frère du leur, peut suppléera ce défaut. Dans la langue saxonne, Kyning^ le Koning des Franks, et Heretogh, le Herizog des Franks, sont aussi des mots synonymes. Kyning, qui s'orthographie Cyning, est le titre que le roi Alfred, dans ses écrits, donne à la fois à César comme dictateur, à Brutus, comme général, à Antoine comme consul. C'est, chez lui, le titre commun de tout hoomie qui exerce, sous quelque forme que ce soit, une autorité supérieure^. Les mots latins Imperator, Dux, Consul j PrœfectuSy se rendent tous également par Cyning^. Si du saxon nous passons ' maintenant au dialecte danois, nous retrouvons, avec une légère variation d'orthographe, le même mot employé dans les mêmes sens. Un chef de pirates, en langue danoise, s'appelait du mot Konong et d'un autre mot qui signifie la mer, Sic -Konong; le conducteur d'une troupe de guerriers s'appelait Her-Konong; le chef d'une peuplade établie -à demeure fixe s'appelait Fylkes- Konong*. Si nous
* Voie! le passage : Bin Koning gieiteot h in war, c'est-à-dire en latin, mot pour mot : Quidam cettHrio reseivit id eerte, (Olfrid., Bvangclium theotice.)
> 11 se sert quelquefois, pour désigner plus précisément la dignité consulaire, du mot composé Gear-Cyning^ qui, traduit littéralement dans noire langue, voudrait dire, roi powr Cannée,
* Hickesii Thésaurus Ilnguarum septentrionalium. ^ Ihn gloisariam Suio-Gothicum.
remontons plus haut vers le nord, sur les côtes de la Baltique et dans l'Islande, la langue de ces contrées , plus brève que les autres dialectes teutoniques, nous offrira le mot de Kongr ou Kyngry toujours employé dans le sens vague de Koning ou Konong. Aujourd'hui même, en langue suédoise ^ un commandant de pêche est appelé Nol'Kong. Un Français traduisant ce mot littéralement le rendrait par ceux de roi des filets, et croirait qu'il y a là quelque peu d'emphase poétique; cela se dit pourtant sans figure et doit être pris à la lettre. L'expression n'est poétique que dans notre langue, à cause du sens magnifique et absolu du mot roi, qui ne peut plus rendre celui de Kong.
Si Ton voulait porter dans le langage de l'histoire la rigueur des nomenclatures scientifiques, on pourrait dire que le mot Roiy mot spécial et défini pour avoir appartenu, au moment où s'est fixée notre langue, à une autorité souveraine et absolue, est incapable de rendre le sens indéfiniment large de l'ancien titre germanique. £n effet, ce titre était susceptible d'extension et de restriction; on disait dans la langue des Saxons et probablement aussi dans celle des Franks, Ober-Cyning^ Under-Cyning, Half-Cyning ; ce qui voudrait dire Roi en chef^ Sous-Roi , Demi-Roi, si une pareille gradation pouvait s'accommoder à la force actuelle dq mot français. Mais de même qu'il n'y a qu'un soleil au n^onde, de même, selon notre langue, il n'y a qu'un roi dans l'État; et son existence, unique de sa nature, ne connaît point de degrés.
Cette idée moderne de la royauté, source de tous les pouvoirs sociaux , placée dans une sphère à part, n'étant jamais déléguée, et se perpétuant sans le concours même indirect de la volonté publique, est une création lente du temps et des circon^ances. Il a fallu que le moyen âge passât tout entier, pour qu'elle naquit de la fusion de mœurs hétérogènes, de la réunion de souverainetés distinctes , de la formation d'un grand peuple ayant des souvenirs communs, un même nom, une même patrie. Si l'on veut assigner une époque fixe à l'établissement de la monarchie française, ce qui est fort difficile et peu nécessaire, car les classifications factices faussent l'histoire plutôt qu'elles ne l'éclah-ent, il faut reporter cette époque, non en avant, mais en arrière de la grande féodalité. La royauté regardée comme un droit personnel et non comme une fonction publique, le roi propriétaire par-dessus tous les propriétaires, le roi
tenant de Diea seul; ces maximes fondamentales de notre ancienne monarchie dérivent toutes de l'ordre de choses qui modelait la condition de chaque homme sur celle de son domaine, et sanctionnait l'asservissement de tous les domaines hors un seul. Une preuve que la royauté frauçaise, au xiv* siècle, se croyait fille de ce système de hiérarchie territoriale, c'est que Tarticle de la succession aux biens ruraux, dans la vieille loi des Franks saliens, iiit invoqué alors comme une autorité capable de vider les querelles de succession. De là vint le préjugé vulgaire que la loi salique avait exclu à perpétuité les femmes de l'exercice du pouvoir royal. La loi des Franks excluait, il est vrai, les femmes de la succession au domaine paternel * ; mais cette loi n'assimilait aucune magistrature à la propriété d'une terre, elle ne traitait en aucun article de la succession aux magistratures.
Ainsi, au moyen de la féodalité qu'ils trouvèrent établie d'un bout à l'autre de la Gaule, les rois de la troisième race, enveloppant, comme dans un vaste réseau, leurs acquisitions territoriales, se garantirent de ces démembrements qui avaient ruiné autrefois l'œuvre de la force brutale dans les conquêtes de Ghlodowig, et l'œlivre de la puissance éclairée dans celle de Karle le Grand. Ce prince, qui. ne gagne rien à échanger son vrai nom germanique contre le nom bizarre que nous lui donnons , d'après les romans du moyen âge, croyait avoir assuré la durée de son empire à force de soins et d'habileté administrative ; mais cet empire, tout régulier qu'il paraissait, n'était que la domination militaire d'une race d'hommes sur d'autres races, étrangères d'origine, de mœurs et de langage. La ruine de l'édifice suivit de près la mort du fondateur. Alors tous les 'pays réunis de force à l'empire des Franks, et sur lesquels, par suite de cette réunion, s'était étendu le nom de France ^ firent des efforts inouïs pour reconquérir l'indépendance politique et jusqu'à leurs anciens noms. De toutes les provinces gauloises, il n'y eut que celles du midi qui réussvent dans cette grande entreprise ; et, après les guerres d'insurrection qui, sous les fils de Cliarlemagne,
I De terra... ulica..., in mulicrem nuUa porUo bierediUlis transit; sed boc Tirîlis texufl acquirit, hoc est, fliii in ipsa hapredilate succedunt. (Lcxsallca, Ut. lui, apud icript. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 156.) La loi des FranliB Bipewares (Bipuarii), en beaucoup d'autres points conforme à celle des Franks Saliens , remplace les mots de ferra tulica pÀr ceux do hœreditas aviatica.
suceédèfent aux guerres de conquête, on vit TAquitaine'et la Provence devenir des États distincts; on vit même reparaître, dans les provinces du sud-est, le vieux nom de Gaule y qui avait péri pour jamais au nord de la Loire. Les chefs du nouveau royaume d'Arles, qui s'étendait jusqu'au Jura et aux Alpes, prirent le titre de rois de la Gaule par opposition aux rois de la France.
Le territoire dont la population conserva le nom de française avouant ainsi ou sa descendance des conquérants du v* siècle, ou sa sujétion à l'égard de leurs fils, ne s'étendait, au commencement du xin* siècle, que jusqu'à la Vienne et à l'Isère. Là , se trouvaient les dernières limites de la suzeraineté des rois de France, ainsi que celles du dialecte roman septentrional. Au sud de ces rivières, le pays s'appelait Aquitaine et Provence; et l'on y parlait le dialecte, plus sonore et plus accentué , ou l'on disait oc et no , au lieu de ouy et nmny. Les habitants de ce vaste el riche territoire se glorifiaient de leur indépendance politique et nourrissaient contre les Français, bien moins civilisés qu'eux , une antipathie qui rappelait celle des Romains et des Franks sous la première et la seconde race.*. De leur côté , les nobles français, suivant l'instinct de leurs ancêtres , regardaient d'un œil de convoitise les grandes villes et les belles campagnes du Midi. Leurs rois ne renonçaient point à la prétention de devenir maîtres de toute la Gaule comme l'avait été Karle le Grand, et de planter la bannière aux fleurs de lis sur le sommet des Pyrénées^. La croisade, prêchée par l'Église contre les hérétiques albigeois, fournit à ces rois l'occasion de s'immiscer dans les affaires du Midi : ils la saisirent avidement et surent la mettre à profit. Cette guerre dont les suites politiques furent inunenses, rattacha pour jamais au royaume de France les rivages de la Méditerranée , où Philippe-Auguste s'embarquant pour la Tenre-Sainte n'avait pu trouver un seul port qui le reçût en ami.
Mais , sans l'opinion de la suzeraineté royale et du vasselage seigneurial , opinion qui donnait à la conquête un caractère moins âpre et une couleur moins tranchée, peut-être les acquisitions de Louis VIII
1 Voyez plus haut, note S de la page 94.
« In Pyrenœo flgra tentoria monle.
(Guillelml BritoniB Philippœis, apudscripU rcr. gallic. elfrande, t. XVII.)
et de ses successeurs dans le Midi eussent-elles été perdues, après un peu de temps. Peut-être aussi la civilisation de ces contrées, dernier refiet de la civilisation romaine , se fût-elle mieux conservée, au milieu de guerres inévitables, que sous une paix et des lois imposées d'une manière violente par des voisins moins éclairés. A l'époque des invasions germaniques, la Gaule méridionale était le modèle de la prospérité et des lumières ; rien, dans tout le monde romain, ne surpassait alors ses villes, ses monuments, son industrie. Cinq siècles après la conquête, eatte patrie de la civilisation gauloise n'avait point encore entièrement perdu sa richesse et son goût pour les arts; ses flottes croisaient dans tous les sens sur la Méditerranée et trafiquaient avec les Orientaux, chez qui les Français d'outre-Loîre ne savaient porter que le pillage. Les Gaulois méridionaux avaient créé une seconde langue romaine aussi polie et peut-être plus poétique que la première. Enfin, des opinions religieuses, plus hardies que celles des réformateurs du XVI* siècle, circulaient , avant le xii^^, des Alpes à l'Océan. Mais le vent du Nord se leva sur ce pays, du moment que la Gaule entière fut réunie sous un même pouvoir et sous un régime commun. Les ténèbres qui enveloppaient la Gaule franque descendirent sur la Gaule romaine; et ce Midi, qui, durant le moyen âge, était le pays de Tindustrie et de la raison , est maintenant en arrière de ceux où régnait alors l'ignorance.
Sw IM pr^ndos pirtafes de It moBarèhie.
os historiens , en général assez louangeurs envers les rois des Franks , s'accordent cependant à leur faire un ' reproche , selon eux , extrêmement grave : c'est celui d'avoir manqué aux règles de la politique , en instituant • plusieurs héritiers du royaume, en partageant, comme on dit, une couronne de sa nature indivisible. Quelques écrivains ont essayé de décharger de ce blftme la mémoire de Clovis et de Charle-
magne. Pour y parvenir, ils établissent que , malgré les apparences , la dignité royale demeurait sans partage; que l'aîné des frères jouissait toujours de la prééminence sur les autres; qu'en un mot, alors, comme depuis, il n'y avait qu'un seul roi de France. Une supposition aussi peu fondée n'était point nécessaire pour excuser les Chlodowig et les Karle de n'avoir point agi comme Louis XV. On pouvait, sans aucun danger pour Thonneur de ces rois d'un temps tout différent du nôtre , avouer qu'ils avaient méconnu les maximes de notre politique.
Et d'abord , qu'y a-t-il de moins conforme à l'idée d'un roi selon nos mœurs, que ces enfants de Merowig, à la longue chevelure bien' graissée, non point avec du beurre rance, comme celle des simples soldats germains, mais avec de l'huile parfumée *? Véritables chefs de nomades dans un pays civilisé, ils campaient ou se promenaient à travers les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle d'amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux et en meubles; d'avoir de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes; et, enfin, ce qui procurait tout cela, des compagnons d'armes bien déterminés, gens de cœur et de ressource, comme s'expriment les anciennes chroniques *. Par droit de conquête, et comme les premiers de la nation conquérante, ils s'étaient approprié, dans toutes les parties de la Gaule, un très-grand nombre de maisons et de terres qui formaient leur domaine patrimonial, leur al-^d, comme on disait en langue franke'. Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des portions de cet al-^d^ comme matière de possession et d'héritage. Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui garantissaient à leur chef la possession de ses trésors et lui en gagnaient de nouveaux, tel était Tunique but de leur politique. Toujours occupés d'intérêts matériels, ils n'exerçaient leur habileté
' Inftindens acido comam bulyro.
(Sidon. ApoUinar. carmina, apud scripl. rer. gallic. et francic. 1. 1.)
> Yiri fortes, viri uUU», Franci utilioret,., (Greg. Turon. HisL Franc, passiro.) — Novi utiUtaiem toam quod sis valde strenuus. (Ibid., apud script, rer. gallic. et Tranetc., t. II, p. 168.)— Les mots uiUit et utiliias paraissent être des germanismes, et la traduction des mots nit ou mit et nbtie, que les Franks prenaient dans le sens de brave et de propre à tout. Le nom d'homme, Niihatd^ signifie utile et brave.
*0d ou of, dans les anciennes langues teutoniques, signifle richesse et propriété; al-od veut diie litténtlcment toute propriété.
qu'à rejurendre ce cpi'ils avaient aliéné, et à dépouiller leurs compagnons àesfehrods ', ou soldes en terres, dont ils avaient payé d'anciens services. Il n'y avait trêve pour eux à cette passion d'amasser et de jouir, que dans les jours de maladie et aux approches de la mort. Alors les terreurs de la religion chrétienne se présentaient à leur esprit, redoublées par un souvenir confus des anciennes superstitions de leurs pères. Afin d'apaiser Dieu, ils le traitaient comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, et donnaient aux églises leur vaisselle d'or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les terres de leur fisc. Enfin, d'avant d'expirer, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils l'oZ-od qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu'ils y avaient ajouté '. Ces fils vivaient et mouraient comme eux ; et à chaque génération se renouvelait une semblable distribution de meublear, de champs et de villes, sans qu'il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille occupé à concilier d'avance les intérêts et les prétentions de ses fils.
Soit qu'on désapprouve ou non les partages que les rois franks , avant de mourir, faisaient entre leurs enfants, c'est donc à tort qu'on les regarde comme de véritables démembrements du corps social et de la puissance publique. Il est impossible de saisir en Gaule, aux vi*, vii« et vm<* siècles, rien de ce que nous entendons par ces mots d'une langue toute moderne. Les partages de ce qu'on appelle la monarchie n'avaient point, dans le principe, le caractère d'actes politiques ; ce caractère ne s'y est introduit qu'à la longue et indirectement. Comme les terres du domaine royal, distribuées sur toute la surface du pays conquis, se trouvaient en plus grand nombre dans les lieux où les tribus frankes s'étaient établies de préférence, les fils des rois, quand ils avaient reçu leur part d'héritage, étaient, par le fait, investis d'une prééminence naturelle sur les petits propriétaires et les guerriers cantonnés autour de leurs domaines *.
Ainsi, l'exercice du commandement était la conséquence mais non
< Feh on Feo, en langue franke, signiOait toute espèce de propriété mobilière, comme les troupeaux et l'argent» et, par extension, le revenu, la solde militaire; feh-od veut dire littéralement propriéii^ioldg. De là vieunent les mots latins feodum et feudum, ainsi que notre mot de fief, qui a donné matière à tant de dissertations inutiles.
> Tarn de alode parentum quam de oomparato. (Formulae veteres, apud script rer. gafflc et franeie. passim.)
> On a compté Jusqu'à cent vlnglrlrois grandes terres possédées par les rois de la i race, en Belgique et sur les bords du Rhin. M. Guiiot, dans ses Essais sur l'His-
l'objel du partage , qui n'avait réellement lieu qu'à l'égard des [h*opriétés personnelles, soit mobilières , soit immobilières. Rien ne le prouve mieux que le tirage au sort qui avait souvent lieu entre les enfants des rois. Aujourd'hui encore , dans certains cas, on tire au sort les différentes portions d'un héritage; jamais il n'est tombé dans l'esprit des hommes de diviser en lots l'administration sociale et les dignités politiques. La conduite des fils des rois franks vient à l'appui de cette manière de voir. Us semblaient attacher moins d'importance aux domaines territoriaux qu'à l'argent et aux meubles précieux, dont ils s'emparaient premièrement, et qu'ils se disputaient avec fureur. Hs jugeaient qu'une ample distribution d'or et de bijoux aux capitaines et aux braves était, pour eux, le plus sûr moyen de devenir rois comme leur père , c'est-à-dire d'être reconnus par un nombre suffisant de soldats bien déterminés à soutenir le chef qu'ils auraient proclamé. Quelquefois , au moment même où le père venait de fermer les yeux, les fils, sans se conformer à ses dernières volontés, pillaient ses trésors, enlevaient la plus grosse part qu'ils pouvaient, et l'emportaient sur les domaines qui leur étaient échus, pour acquérir de nouveaux compagnons et s'assurer de la fidélité des anciens. Ce qui eut lieu après les funérailles de Chlother, I"^ du nom., en 561 , et à la mort de Dagobert , en 638, mérite d'être cité comme exemple. Voici les faits tels qu'ils sont rapportés par deux historiens contemporains :
a Le roi Chlother étant à chasser dans la forêt de Guise, fut pris de a la fièvre et transporté à Compiègne. Là, cruellement tourmenté de a la maladie , il disait souvent dans son langage : a Wah ! que pena sez-vous que soit ce roi du ciel qui fait mourir ainsi de puissant^ a rois * ?» Il rendit l'àme, plein de tristesse. Ses quatre fils, Haribert, a Gonthramn, Hilperik et Sighebert, le portèrent à Soissons avec de «grands honneurs, et l'ensevelirent dans la basilique de Saintce Médard. Après les obsèques de sou père, Hilperik s'empara des
loire de France (p. 133-117), donne des détails curieux sur la nature, la source et rétendue des domaines royaux. J'ai lu avec plaisir cet ouvrage remarquable, qu'on reKrette de voir joint comme un simple commentaire à celui de Tabbé de Mably.
* Wa ! quid putatis qualis est ille rex cœlesUs qui sic tam magnos reges interûeit ? (Greg. Turon. Hist. Franc, 11b. iv, cap. xxi, apud script, rer gallic. et francic, t. Il , p. SU.) — Wha! ou Whc: dans tous les dialectes germaniques, est une exclamation de douleur.
ff trésors gardés au domaine de Braine^ et, s'adressant à ceux des c Franks qui pouvaient le plus^ il les amena, à force de présents y c à se ranger sous sou commandement '• Aussitôt il se rendit à Paris « et s'empara de cette ville; mais il ne put la posséder longtenips, c car ses frères se réunirent pour l'en chasser. Ensuite ils partage- « rent régulièrement et au sort les terres et les villes. Haribert obtint c le royaume de son oncle Hildebert , et Paris pour résidence; Gonc thramn, le royaume de son oncle Chlodomir, dont le siège était c Orléans; Hilperik eut le royaume de son père, et Soissons fut sa c ville principale ; enfin Sighebert reçut pour son lot le i-oyaume de « son oncle Theoderik , et Reims devint sa résidence. Peu de temps c après, Sighebert étant allé en guerre contre les Huns, qui faisaient « des invasions dans la Gaule, Hilperik profita de son absence pour « s'emparer de Reims et des autres villes qui lui appartenaient; il « s'ensuivit entre eux une guerre civile. Revenu vainqueur des Huns, « Sighebert s'empara de la ville de Soissons, et y ayant trouvé Théo- « debert, fils du roi Hilperik, il le fit prisonnier; puis il marcha contre « Hilperik, lui livra bataille, fut victorieux, et rentra en possession de « ses villes.
« Après la mort de Dagobert, Pépin , majeur de la maison royale , « et les autres chefs des Franks orientaux , voulurent et prirent pour c roi Sighebert, Tainé de ses fils. Le plus jeune , appelé Chlodowig , « devint roi des Franks occidentaux, sous la tutelle de sa mère Nan- « thilde. Sighebert ne tarda pas à envoyer des messagers demander ff à la reine Nanthilde et au roi Chlodowig la part qui lui revenait des « trésors de son père. Runibert, évéque de Cologne, Pépin, et quelff ques autres des principaux chefs de VOster^ se rendirent à Comff piègne, où, par Tordre de Chlodowig et d'après l'avis d'Ega, ma* ff jeur de sa maison, on appcnla le trésor de Dagobert, qui fut partagé ff également^. On fit transporter à Metz la part de Sighebert ; on la ff lui présenta, et on en dressa Tinventaire... »
Quelquefois il arrivait que, de leur vivant, les rois franks envoyaient
I Et ad FranecM utiliores petiit SjMOBque muneribus roollitos sibi subdidil. (Greg. Turon., Hiftl. Franc, lib. it, cap. xxi, apud Bcript. rer. gallic. et franclc. t. II. p. 314. )
' Chaniberlus... cam aliquibus primatibus Auster... (Frede({arii chron., apud script, rer.gallic, et franclc, t. II, p. lkS.).V~ÀU8t€r ou Osier, en langue franke, signifie orient. Ce mot e»i quelquefois laUnisé par ceux A*Aiutria et Auttratia. Il est difficile de deviner qurlle espèce de corruption de langage a donné naissance au dernier.
leurs fils résider dans les parties du territoire où ils possédaient de grands domaines ^ soit pour en diriger l'exploitation et en percevoir les revenus, soit pour surveiller la conduite des propriétaires voisins , soit enfin pour consolider et étendre leurs établissements dans les pays où ils avaient fait des expéditions. Cette mission, plus domestique que politique, mais donnée quelquefois avec grand appareil, d'après le consentement des chefs du territoire où le fils du roi devait s'établir, est toujours présentée par nos historiens comme une véritable association à la royauté , et un partage formel de l'État. C'est encore une illusion causée peut-être par l'abus que font les anciens chroniqueurs des formules politiques de la langue latine. Dans le fond, il ne s'agissait, pour les fils , que d'être associés avant l'âge à la jouissance des biens paternels; mais cette transaction toute privée entraînait ordinairement des conséquences d'une autre nature. Le fils, établi sur les domaines royaux, dans telle ou telle grande province, se faisait connattre des propriétaires voisins, gagnait facilement leurs bonnes grâces, et devenait leur chef de préférence à tout autre , au moment où la royauté était vacante : tous, selon l'expression des chroniques, le désiraient d'un commun accord.*. Cela se faisait naturellement, par le simple cours des choses, et sans qu'il se passât rien de ce qui aurait eu lieu, par exemple, après un partage politique de la monarchie de Louis XIV.
. Quand Les faits sont ainsi éclaireis, la question de savoir si les partages étaient réglés par les rois franks , de leur propre autorité , ou si le consentement de l'assemblée nationale était nécessaire, devient claire à son tour. En tant qu'il distribuait entre ses enfants ses trésors ou ses terres, le roi n'avait besoin du consentement de personne : il ne faisait qu'un acte de propriétaire ou de père de famille. Mais, pour faire accepter comme chef, par les guerriers, le fils auquel il avait donné ses biens, dans telle ou telle portion du territoire, il lui devenait indispensable d'obtenir le consentement de *ceux-ci , et l'usage était de le demander. De là le mélange apparent de pouvoir absolu et de délibération libre qui se présente dans les chroniques.
On se trompe beaucoup, lorsque, attribuant au titre de roi une signification ou trop ancienne ou trop moderne, on s'imagine que la
' Cùm omne& eum unanimi compiraUone appetiaseiit. (Fredegarii chron., apud icript. rer. gallic. et francic, t. II, p. 43S.)
conquête des Fianks créa pour toute la Gaule un centre d'administration uniforme. Même dans le temps où les fils de Chlodowig assistaient à des jeux publics dans l'amphithéâtre d'Arles , et faisaient battre à Marseille de la monnaie d'or*, leur gouvernement, à proprement parler , n'existait qu'au nord de la Loire, où habitaient les tribus frankes. Hors de ces limites, toute l'administration consistait dans une occupation militaire. Des bandes de soldats parcouraient le pays comme des espèces de colonnes mobiles, afin d'entretenir la terreur , ou se cantonnaient dans les châteaux des villes, rançonnant les citoyens, mais ne les gouvernant point, et les abandonnant soit à leur régime municipal, soit à une sorte de despotisme exercé paternellement par les évéques *. Aussi, lorsqu'il y avait plusieurs rois ensemble, les voyait-on, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider à quelques lieues l'un de l'autre. A l'exception du territoire colonisé par la race conquérante, ils ne voyaient dans toute l'étendue de la Gaule qu'un objet de propriété et non de gouvernement. De là viennent ces quatre capitales dans un espace de soixante lieues *, ces partages dans lesquels on trouve réunis en un même lot le Yermandois et l'Albigeois, et qui s'étendent en longues bandes de terre, depuis le cours de la Meuse jusqu'aux Alpes et à la Méditerranée. De là enfin la division d'une même ville en plusieurs parts, et d'autres bizarreries, qui, si on les examine de près, montrent que , dans ces arrangements politiques, Tintérêt de propriété prévalait sur toute idée d'administration.
Les villes du Midi étaient alors bien plus grandes que celles du Nord, bien plus propres à devenir des capitales, selon le sens actuel de ce mot ; et pourtant les rois à qui elles appartenaient n'allaient point s'y établir. Ils les estimaient comme de riches possessions, mais comme des possessions étrangères où ils eussent été dépaysés. Un seul roi de la première race, Haribert, frère de Dagobert I, s'établit au
> GerroaDonim reges Maniiiaai... ac mariUma loca omnia... obUnuenint Jamque Ardate lodis drceiiBibiM prssident et nummoB cudunt ex auro gallico, non fmperatoris, ut fleri aolet, sed sua impreasot effigie. (Procopii Hialor. de Francis, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. ki,)
> Les lois des derniers empereurs romains accordaient aux évoques un grand pouvoir sor les municipalités. Ce pouvoir, accru de plus en plus depuis la ruine de l'empire, dégénéra presque partout en seigneurie féodale.
> Paris, Orléans, Soissons et Reims.
midi de la Loire; mais ce fut après avoir tenté vainement d'obtenir la royauté au noi*d; et les termes mômes du traité qu'il conclut avec son frère prouvent qu'alors , selon Topinion des Franks, la possession du plus vaste territoire hors des frontières de leurs colonies ne donnait à celui qui en jouissait aucun caractère public*. Voici le récit des historiens : « Chlother (H* du nom) étant mort, Dagobert , son fils alné^ « ordonna à tous les leudes de VOster dont il avait le commandea ment, de s'assembler en armée \ Il envoya des députés dans le « Neoster et dans le pays des Burgondes , pour s'y faire élire comme « roi'. Étant venu à Reims, et s'étant approché de Soissons, tous « les évéques et tous les leudes du royaume des Burgondes se soua mirent à lui. Le plus grand nombre des évéques et des chefs du a Neoster manifestèrent aussi leur désir de le voir régner. Dans le a même temps, Haribert son frère faisait tous ses efforts pour parvea nir à la royauté ; mais il obtint peu de succès à cause de son « manque d'habileté. Dagobert prit possession de tout le royaume 0 de Chlother, tant le Neosterrike que le pays des Burgondes, et s'em* a para de tous ses trésors ^. A la fin, touché de compassion pour a son fi'ère Haribert, et suivant l'avis des sages , il transigea avec (i lui, et lui céda, pour y vivre dans une condition privée, le pays a situé au delà de la Loire jusqu'aux monts Pyrénées , comprenant « les cantons de Toulouse, de Gahors, d' Agen, de Saintes et de Péri-
* Quoique, depuis le règne des flis de Clovis . la Gaule entière ait été appelée Francei Francia, par les étrangers méridionaux, tels que les Grecs et les Italiens, et Frank" Innd, ou terre des Franks, par les Anglo-Saxons et les Scandinaves, ce dernier nom , dans ia'langue franke,ne s'appliquait spécialement qu'à la portion du territoire divisée en Austrie et Neustrie.
3 Universos Leudes quos regebat in Auster jubet in exercitu promovere. (Fredegarii chron., apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 435.)— leude, leuie, llude^ dans les anciennes langues teutoniques , signifiaient proprement , peuple, gens. Quelquefois ce mot s'appliquait d'une manière spéciale aux compagnons des rois. Il paraît pris dans un sens plus étendu. Nos historiens en ont fait mal à propos un titre de dignité, et ils écrivent au singulier un leude, ce qui est aussi absurde que si l'on donnait un singulier au mot gens, en supprimant Vs.
3 Missos in Burgundia et Neuster direxit. (Fredegarii chron., apud script rer. gallic. et francic, t. Il, p. 435.) — Neuster, qui , selon la prononciation romaine, avait le son de Neousier^ paraît être un mot composé de la n^Uon franque ni ou m et d'oeier, orient. Ainsi les Franks du temps de la conquête , pour est et ouest, disaient est et non-est.
* Glotarii regnum tam Neptrico quam Burgundioe. {lb\d.)^Neptrico p&ratt être ici une faute de copie pour Neustrieo. — Ce mot ainsi rétabli donne le mot A:ank Ifeoster-rike , qui BigniÛe royaume d'Occident. Son oorrélalif Oster^rike se trouve dans p]uileui% passages écrits sur la seconde race.
c gueux. U confirma cette cession par un traité , sous la condition ff que jamais Haribert ne lui redemanderait rien du royaume de c leur père. Haribert donc , choisissant Toulouse pour résidence , c régna dans la province d'Aquitaine... »
Parmi les nombreux partages du territoire gaulois, opérés dans tous les sens sous la dynastie des Merowings\ il n'y en a pas un qui dure on se reproduise d'une manière fixe, excepté celui du pays au nord de la Loire en Oster et Neoster, ou Oster-rike et Neosterrike. Cette division est aussi la seule qui, pendant cette période, offre le caractère d'une séparation politique, et paraisse véritablement créer deux États distincts. Mais ce fait ne provient point de ce que, à tort ou à raison, les premiers rois des Franks auraient eu la fantaisie de couper le royaume en deux; il tient à des causes bien supérieures. Les simples dénominations de pays oriental et occidental , qui semblent ne marquer que des différences de positions géographiques, répondaient, pour les hommes de race franke, à des distinctions plus profondes. Le pays à Test de la forêt des Ardennes et du cours de TEscaut, formant la région orientale, était, sinon habité entièrement, du moins dominé par une tribu distincte de celle qui dominait à l'ouest et au sud, depuis la forêt des Ardennes jusqu'aux frontières des Bretons. Quoique membres de la même confédération, les Franks établis entre le Rhin et la Meuse , et qui s'intitulaient Ripewarety c'est-à-dire hommes de la rive, nom composé, selon toute apparence , d'un mot latin et d'un mot germanique ', ne se confondaient point avec les Franks saliens, fixés entre la Meuse et la Loire. Ces derniers ayant formé l'avant^garde dans la grande invasion, étaient devenus, dès le commencement, la tribu prépondérante, celle qui imposait aux autres ses chefs et sa politique.
Après avoir porté ses conquêtes jusqu'au sud de la Gaule, Chlodowig, réagissant contre ses propres compagnons d'armes, détruisit
1 Enfanté de Merowig. Selon U rigueur du langage, 11 aurait fallu prononoer Merowlgimgt, mais l'on contractait ce mot par euphonie.
* mpa eemble avoir été le nom proprement aflteté, durant le ■?• et le t< titele, à la Tille romaine du Rhin. Quant à la liaison de cette dénomination géographique au mol tudeM]ue «rare, quisignlQeAommtf, elle n'a rien qui doive surprendre ici, car il s'en trouve d'autres esemples. Les Suèves, qui occupent l'ancien pays des Boles, près des ■ourees du Danube , prirent dès lors le nom de Boiowares , hommes de BoYes , aujourd'hui Bavaroii. Les Saxons, établis dans le pays de Kent, en Angleterre, abandonnèrent leur nom naUonal pour celui de Cantwaréi,
Tun après l'autre les rois des Franks orientaux *. Sous ce chef redoutable et sous ses fils, toute la confédération franke parut ne former qu'un même peuple; mais, malgré les apparences d'union , un vieil esprit de nationalité, et même de rivalité, divisait les deux principales tribus des conquérants de la Gaule , 'séparées d'ailleurs par quelques différences de loi, de mœurs et peut-être de langage ; car le haut allemand (si Ton peut employer cette locution moderne) devait dominer dans le dialecte des Franks orientaux, et le bas allemand dans celui des Neustriens. Les premiers , placés à l'extrême limite de l'empire gallo-frank, servant de barrière à cet empire, contre les agressions réitérées des peuples païens de la Germanie, nourrissaient, au milieu d'occupations guerrières, le désir de l'indépendance, et même de la domination politique à l'égard de leurs frères du sud. Ils tendaient non-seulement à s'aflranchir, mais à former à leur tour la tête de la confédération. Pour parvenir à ce but, le premier moyen était d'avoir des rois à part; et de là vint l'empressement avec lequel les leudes de rOster, comme pariaient les Franks, se groupaient autour des fils des rois envoyés parmi eux, et leur décernaient une royauté effective, soit du consentement, soit contre le gré de leur père. Ils allaient même jusqu'à exciter ces fils à des révoltes qui flattaient leur vanité nationale et leur espérance de s'ériger en État indépendant ^. Cette rivalité produisit des guerres civiles qui se prolongèrent durant tout le vii« siècle, et enfin, au commencement du vni*, la réaction s'accomplit par un changement de dynastie , qui transporta la domination des Saliskes aux Ripe^ares, et la royauté des Merowings aux Karlings.
Dans cette lutte des tribus frankes de l'orient et du nord contre celles de l'occident et du sud, il était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue , et que le siège du gouvernement ne fût pas transporté, un jour, des bords de la Seine ou de l'Aisne sur ceux de la Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n'était point clair^semée, comme l'autre, au milieu desGalIo-Romains : incessamment grossie par des émigrés de la Germanie, par tous ceux que l'envie de chercher fortune ou l'attrait d'une religion nouvelle déterminaient à se ranger sous l'empire des rois chrétiens, elle for-
■ Sighbert, roi à Cologne, et Raghenaher ou Raghenher, roi à Cambrai. ' Voy. Gesta Dagoberti régis, apud script, rer. gallic et francic., t. II.
' LETTBE X. 405
mait une masse plus compacte , moins énervée par Toisiveté, la richesse et l'exemple des mœurs romaines. L'énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se changea bientôt, chez les Neustriens, en esprit de guerres privées, en fureur de se piller les uns les autres, de se disputer un à un tous les lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale , s'abandonnèrent à un goût efifréné pour les jouissances et les plaisirs sensuels. On peut dire^ il est vrai, que ceux des Mérovingiens que nos histoires nomment rois fainéants furent corrompus à dessein, et avec une sorte d'art , par les chefs qui s'étaient emparés de leur tutelle ; mais si cette disposition à la mollesse n'eût pas existé chez les Franks occidentaux , la race des Pépin aurait fait d'inutiles efforts pour s'élever au rang de dynastie royale.
Le premier roi de cette seconde race partagea la Gaule entre ses deux fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce partage, les royaumes d'Oster et de Neoster furent seuls considérés comme des États, et l'immense territoire qui se trouvait en dehors leur fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental , donné à Karie, s'étendait jusqu'aux Pyrénées à travers l'Aquitaine, dont il ne renfermait qu'une partie. L'autre royaume, donné à Karloman) avait pour limites extrêmes le Rhin et la Méditerranée. Mais', après que la mort de ce dernier eut réuni sous un même sceptre les deux royaumes, ce mode de division de l'empire frank ne se reproduisit plus d'une manière fixe. La Neustrie, en perdant sa prépondérance, perdit son caractère national; tandis qu'une autre province gauloise, l'Aquitaine , qui , sous la première race, avait toujours figuré conune domaine, prit, dans les nouveaux partages, le rang d'un État distinct. Un si grand changement ne vint pas du hasard , mais d'une réaction énergique de l'esprit national des indigènes du Midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce pays , afiranchi , mais non d'une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilège de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d'une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l'empereur Karle le Grand fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l'avait été le frère de Dagobert P'; et après que lui-même eut hérité de l'empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu'il ne voulait pas leur donner. Tel fut le
commencement d'une révolution qui , après des guerres longues et sanglantes, s'accomplit par le démembrement définitif de l'empire des Franks , mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être imputé aux foutes des rois que le partage du royaume en deux États sous la première. Tout fut l'œuvre de l'esprit national et de cette impulsion des grandes masses d'hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.
Sv le démenbremeiu de Teapire de Karie le Grand.
I VOUS voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suivirent la mort du premier empereur de race franke, oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur un événement récent, la chute de l'empire français. Lorsque vous avez vu la moitié de l'Europe gouvernée par les membres d'une seule famille , et les villes de Rome, d'Amsterdam et de Hambourg devenir des chefs-lieux de département, avez-vous cru que cela pût durer? Quand ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé , quand les Italiens, les niyriens, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d'être sujets du même empereur, cette séparation vous a-t-elle frappé comme un bouleversement de la société? Enfin, n'est-ce pas dans la nature même de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ruine? Cette catastrophe» arrivée sous nos yeux, du vivant même du fondateur de l'empire, fait un singulier contraste avec nos conjectures historiques sur la durée de la domination franke, si Charlemagne eût vécu plus longtemps, ou si son fils lui eût ressemblé.
Peut-être, avant la grande et triste expérience que nous avons faite il y a treize ans, et à l'aide des seules idées fournies par la vue de l'ancien régime , était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où fut entraînée la famille de Charlema-
gne. Le maintien de l'empire frank ne dépendait pas, comme tant d'tûsloriens l'ont dit, en copiant Montesquieu, du sage tempérament mis entre les ordres de C État y de Voceupation donnée à la noblesse pour Pempécher déformer des desseins, et de la soumission JUiah des enfants du prince. Il ne s'agissait ni d'ordres de l'État , ni de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne ; il s'agissait de retenir sous une sujétion forcée plusieurs peuples étrangers l'un à l'autre, et dont la plupart surpassaient le peuple conquérant en cîTilisation et en habileté pour les affaires. Nous savons aujourd'hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête. A l'enivrement de gloire militaire qu'éprouve, sous les drapeaux du conquérant, une armée composée d'hommes de races diverses, se joint une haine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que rautre,qui s'accrott en silence et finit par tout entraîner. Le moment fatal pour les grands empires n'arrive , le plus ordipairement, qu'à la mort de leur fondateur, parce que, en général, les peuples hésitent à s'aventurer, et attendent qu'un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion, soit un prétexte de révolte. Cette loi, source de tant de jugements défavorables prononcés contre les fils de ceux que l'histoire qualifie de grands princes, n'est cependant point absolue. Nous en avons eu la preuve dans la destinée d'un homme à qui le titre d'empereur fut enlevé dans l'ftgede la force, lorsqu'il n'avait encore rien perdu de ses talents militaires et de son énergie politique. Sans doute, il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être regardés comme de grands génies; mais c'est un avertissement pour les historiens d'aller chercher les causes des révolutions de ce monde ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des têtes couronnées.
C'est aussi une erreur de croire que toujours la chute d'une grande puissance produise l'anarchie sociale. Souvent le renversement du pouvoir n*est autre chose que la restauration de Tordre et de l'indépendance naturelle des peuples, restauration laborieuse, à laquelle on n'arrive qu'après de longs essais, et lorsque plusieurs générations ont péri au milieu des troubles. Si , dans la réaction des puissances européennes contre la domination française , tout s'est terminé en peu de temps, ai une paix générale a promptement suivi l'explosion ,
c'est que les nations détachées de Pempire n'ont fait que rentrer, pour ainsi dire, dans leurs anciens cadres et sous un régime auqnel, pour la plupart, elles s'étaient habituées de longue main. Or, l'état des choses n'était pas le même, lorsque, vers le milieu du ix« siècle, ' la Gaule et l'Italie commencèrent à réagir comme puissances politiques contre Fempire des Teutskes* ou Teutons. Les indigènes de ces deux pays démembrés depuis quatre siècles de l'empire romain, et depuis ce temps exploités plutôt que gouvernés par des conquérants de race étrangère, avaient perdu leurs traditions nationales. Ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique à laquelle ils pussent revenir; ils avaient tout à créer: et voilà pourquoi la lutte fut longue, pourquoi il fallut plus de cinquante ans de guerre avant que s'accompltt le démembrement définitif du nouvel empire en neuf États séparés l'un de l'autre soit par des limites naturelles et le souvenir non encore éteint d'une antique nationalité, soit par des différences de race, de langue.ou de dialecte*.
Une chose digne de remarque , c'est l'espèce d'ordre avec lequel, au • milieu d'une confusion apparente, les événements marchant vers ce grand but, comme s'il eût été aperçu d'avance. Il semble qu'à travers toutes les fluctuations causées par les chances de la guerre , un instinct de bon sens ramenait toujours les peuples au mode de démembrement le plus conforme à leur division naturelle. Dès le commencement des guerres civiles entre l'empereur Lodev^ig ou Louis I ' et ses enfants, guerres où le père et les fils étaient poussés à leur insu par des mouvements nationaux, une grande divergence
I Ce nom» différemment orthographié à cause du changemeot arbitraire du d eu l, est un adjectif dérifé du mot r«iil, Theod ou Thiod, qui signiQe peuple dans les anciens dialectes germaniques. Toutes les populations de cette race, quel que fût leur nom, Frankêt àlamanSy Goihs, Longobards, etc., donnaient à leur idiome originel lejnom de Teutskêy c'esiFà-dire naffona/, par opposition aux langues étrangères. Cette désignation, d'abord appliquée à la langue seule, fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes les tribus réunies au royaume des Franks. Le mot latin Teutonee prouve qu'anciennement une partie au moins de la population germanique employait dans le même sens le substantif Teut,
> La Germanie, la Lorraine, la France, la Bretagne, l'Italie, la Bourgogne transjurane, la Bourgogne cisjurane, r Aquitaine, et la Marche d'Espagne.
* Il y a quelques fondements dans l'usage introduit par les premiers historiens en langue française, de faire succéder, à cette époque , le nom de Louis à celui de ClovU, Sous la seconde race, raspiraUon, que les^anciens Franks plaçaient devant les lettres l et r, tomba en désuétude .- ainsi les noms de Hlodowig^ Bloier, Hrodebert, etc., se changèrent en Lodewigj Lother, Rodebert, etc. On peut faire dater de la même époque la substitution de Ve muet aux autres voyelles dans les syllabes non accentuées.
d'opinion politique se laisse apercevoir entre les Franks vivant au milieu de la population gauloise, et ceux qui sont demeurés sur l'ancien territoire germanique. Les premiers ralliés, malgré leur descendance, à l'intérêt du peuple vaincu par leurs ancêtres, prirent en général parti contre l'empereur, c'est-à-dire contre l'empire, qui était, pour les Gaulois indigènes, un gouvernement de conquête. Les autres s'unirent, dans le parti contraire , avec toutes les peuplades tadesques, même anciennement ennemies des Franks. Ainsi tous les peuples teutons , ligués en apparence pour les droits d'un seul homme, défendaient leur cause nationale en soutenant, contre les Gallo-Franks et les Welskes% une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon le témoignage d'un contemporain, l'empereur Lodewig se défiait des Gallo-Franks, et n'avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu'en l'année 830 les partisans de la réconciliation entre le père et le fils proposèrent , comme moyen d'y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane, a Mais l'enipereur, dit le même historien , n'était pas de cet « avis; et il obtint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à « Nimègue : toute la Germanie s'y rendit en grande afiDuence afin'de « lui prêter secours '. »
Peu de temps après, la Germanie elle-même, jusqu'alors si fidèle à l'empire , sépara sa cause nationale de celle des nouveaux césars. Lorsque Lodewig I, en mourant, eut laissé la domination franke partagée entre ses trois fils, Lother, Lodewig et Rarle , quoique le premier eût le titre d'empereur, les nations teutoniques s'attachèrent davantage au second , qui n'était que roi. Bientôt la question de la prééminence de l'empire sur les royaumes se débattit à main armée entre les frères; et, dès le commencement de la guerre, les Franks
I Welske oa Weltche était le nom que les peuples germains donnaient à tous les Occidentaux, Bretons, Gaulois ou Italiens. Ils appelaient langue weltche la langue laUne, d populaUon weltche, les indigènes de la Gaule, au milieu desquels vivaient les Franks. On a tort d'employer aujourd'hui ce mot dans le sens de barbare; car, dans la langue d'où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civilisation était fort avancée.
* DifBdens quidem Francis, magisque se credens Germants... Omnisque Germania eo eonfluxit, imperatori auxilio futura ( Vita LudoTici Pli', apud script, rer. gallic. et fnncie.,tYI, p. 141.)
orientaux , les Alamans, les Saxons et les Thuringiens priveai parti contre leKeisar*.
Réduit en fait au gouvernement de l'Italie , de PHelvélîe, de la Provence et d'une petite portion de la Gaule-Belgique ^ l'empereur Lother eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l'Elbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. « Sachez , mandait-il à ses c frères qui le priaient de les laisser en paix chacun dans son royaume, c sachez que le titre d'empereur m'a été donné par une autorité supé^ a rieure, et considérez quelle étendue de pouvoir et quelle magnia ficence doivent accompagner un pareil titre ^. » Cette réponse aliière était, à proprement parler, un manifeste contre l'indépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin; ils y répondirent d'une manière terrible par cette fameuse bataille de Fontanet, près d'Auxerre , où les fils des Welskes et des Teutskes combattirent sous les mêmes drapeaux, pour le renversement du système politique fondé par Karle le Grand. L'espèce de recueillement religieux avec lequel l'année des confédérés se prépara à ce combat, coname au jugement de Dieu, prouve que, dans la conviction des contemporains , il devait s'y décider autre chose qu'une querelle domestique.
a Tout 'espoir de justice et de paix paraissant enlevé, Lodewig « et Karle firent dire à Lother que , s'il ne trouvait rien de mieux , il a eût à recevoir leurs propositions , sinon qu'il sût que le lendemain a même , à la deuxième heure du jour, ils en viendraient au jugea ment de Dieu tout-puissant. Lother, selon sa coutume, traita insoc lemment les envoyés, et répondit qu'on verrait bien ce qu'il savait a faire. Au point du jour, Lodev^ig et Rarle levèrent leur camp , et a occupèrent, avec le tiers de leur armée, le sonmiet d'une hauteur « voisine du camp de Lother : ils attendirent son arrivée et la a deuxième heure du joiv, comme les envoyés l'avaient juré. A cette a heure, en efiet, un grand et rude combat s'engagea sur les bords « d'une petite rivière... Lother vaincu tourna le dos avec tous les
1 C'est ainfti que les Franks orthographiaient le nom de césar, qu'Us employaient pour empermr. En allemand moderne on écrit Keiser,
> Mandat fratribus suis quoniam scirent llli imperaloris nomen magna auctorilate fuisse impositum. ( If ithardi Hist., lib. ii, eap. xi, apud script rer. gallic. et francic, tVII.p.tt.)
LBTTttE XI. 414
c siens... Après l'action, Lodewig et Karle délibérèrent , sur le c champ de bataille même , sur ce qu'on devait faire des fuyards, c Les uns, remplis de colère, conseillaient de poursuivre l'ennemi ; c les autres, et en particulier les deux rois, prenant pitié de leur
c frère et de son peuple étaient d'avis de leur témoigner en cette
c occasion la miséricorde de Dieu. Le reste de l'armée y ayant cont senti , tous cessèrent de combattre et de faire du butin , et rentréc rent dans leur camp vers le milieu du jour. Ils résolurent de pasa ser le lendemain , qui était un dimanche , en cet endroit. Et ce c jour-là , après la célébration de la messe , ils enterrèrent également f amis et ennemis, fidèles et traîtres, et soignèrent également tous c les blessés selon lepr pouvoir. Us envoyèrent après ceux qui s'éc taient enfuis leur dire que, s'ils voulaient retourner à leur foi, toute c offense leur serait pardonnée. Ensuite les rois et l'armée , affligés c d'en être venus aux mains avec un frère et avec des chrétiens , c interrogèrent les évéques sur ce qu'ils devaient faire à cause de ccela. Tous les évêques se réunirent en concile; et il fut déclaré c dans cette assemblée qu'on avait combattu pour la seule justice , c que le jugement de Dieu l'avait prouvé manifestement « et qu'ainsi c quiconque avait pris part à l'affaire, soit par conseil, soit en action , f comme instrument de la volonté de Dieu, était exempt de tout rec proche ; mais que si quelqu'un, au témoignage de sa propre conc science, avait conseillé ou agi dans cette guerre par colère , ou c haine , ou vaine gloire, ou quelque autre vice, il devait avouer sa c laute en confession, et faire la pénitence qui lui serait imposée ^.. » Cette alliance formée entre deux grandes masses d'hommes, qui , par une circonstance bizarre, ne s'unissaient momentanément qu'afin d'être à l'avenir séparés d'une manière plus complète, fut confirmée l'année suivante (842) par des serments publics. Louis et Charles se réunirent à Strasbourg avec leurs armées, dont l'une était composée d'hommes de toutes les tribus teutoniques , l'autre de Gaulois septentrionaux, commandés par des seigneurs firanks, et de méridionaux , sous des chefs indigènes. Afin de prouver au peuple que la guerre où ils étaient engagés ne serait pas un jeu politique, les deux rois se jurèrent mutuellement de maintenir, contre l'empereur, la séparation
* NiUiardi Hist, lU). n et m, apud script rer. gallic. et franeic, t. VH, p. » et 93.
nationale, et de ne point faire de paix avec lui, au détriment l'un de l'autre. Louis, comme Talné, prit le premier la parole en présence des deux armées, et prononça en langue tudesque * le discours suivant :
a Vous savez combien de fois, depuis la mort de notre père , Loa ther s'est efforcé de poursuivre et de faire périr moi et mon frère a ici présent. Puisque ni la fraternité, ni la chrétienté , «ni aucun « moyen , n'ont pu faire qu'il y eût paix entre nous sans blesser la « justice, contraints enfin , nous avons remis la chose au jugement a de Dieu tout-puissant, afin que chacun de nous se contentât de a ce que sa volonté lui attribuerait. Dans ce combat, comme vous le « savez , et par la miséricorde de Dieu, nous avons été vainqueurs. « Lui, vaincu, s'est réfugié avec les siens où il a pu. Alors , émus « d'amitié fraternelle et compatissant aux maux du peuple chrétien, a nous n'avons pas voulu les poursuivre et les détruire; mais, de a même qu'auparavant, nous avons demandé que chacun fût assuré a dans ses justes droits. Néanmoins , n'acceptant point l'arrêt de « Dieu, il ne cesse de poursuivre à main armée mon frère et moi; il « désole notre peuple par des incendies, des rapines et des meurtres, a C'est pourquoi, forcés par la nécessité, nous nous réunissons aua jourd'hui ; et parce que nous craignons que vous ne doutiez de la « sincérité de notre foi et de la solidité de notre union fraternelle, a nous avons résolu de nous prêter serment Tun à l'autre en votre « présence. Ce n'est point une ambition injuste qui nous fait agir a ainsi; mais nous voulons, si Dieu, par votre aide , nous donne enfin « le repos, que l'avantage commun soit garanti. Si jamais, ce qu'à a Dieu ne plaise, je violais le serment que j'aurais prêté à mon frère, a je délie chacun de vous de toute soumission envers moi, et de la a foi que vous m/avez jurée*, d
Après que Louis, tourné du côté de ceux dont la langue teutonique était ridiome maternel, eut achevé cette harangue, Charles, se tournant vers l'armée gauloise, la répéta en langue romane *. Entre les différents dialectes qu'on désignait alors par ce nom, et qui, en
^ Teudiêca lingua. [( NiUiardi Hist , lib. ii et m , apnd aeript. rer. gaUic. et fhmeie., tvil, p. ssetss.) > n)id.. lib. III, p. M.
3 Bomana lingua. (U>ld.)
Gaoie, Tariaient, surtout du sud au nord, il choisit cdui qu'on par* lait au Midi y parce que, dans ces contrées éloignées du centre de la domination franke, les plus grands seigneurs ignoraient Tidiome des conquérants et employaient celui du peuple. Il n'en était pas de même au nord de la Loire; et il s'écoula encore plus d'un siècle avant que le roman usité dans ce pays et d'où provient notre langue actuelle fttt élevé au rang de langue politique. Lorsque le roi des Gallo-Franks eut cessé de parier, celui des Teutons, élevant la voix, prononça le serment d'union contre Lother, non dans l'idiome des peuples qu'il gouvernait, mais dans celui des Gaulois, qui avaient besoin de prendre confiance dans la bonne foi de leurs nouveaux alliés. Voici la formule de ce serment, dont le langage, pour ne pas être tout à fait barbare, doit être accentué à la manière des dialectes méridionaux:
a Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salva- « ment , d*ist di en avant y in quant Deus savir et podir me dunat , ^t c salvarai eo cist meofradre Karloy et in ajuda et in cadhuna cosa , c si cum om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altre V si fazet ; et ab Ludher nul plaid nunquam prindraiy qui, meon « vol, cist meon fradre Karlcy in damno sit *. — Pour l'amour de a Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour c en avant , en tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, « je soutiendrai mon frère Karle ici présent , par aide et en toute « chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, tant qu'il fera c de même pour moi. Et jamais avec Lother je ne ferai aucun accord
> En Ilunt ee serment dam l'auteur qui le rapporte, il faut se rappeler que cet auteur était Frank de naissance, et qu'il a appliqué à la langue romane, qu'on n'écrivait guère alors, l'orthographe de sa propre langue. De là fient le grand nombre de termluaisons en o et en us qui donnent à cet échantiUon du langage parlé en Gaule au ix« siècle une physionomie antigrammaticale, celle d'un laUn rempli de barbarismes et de solécismes. A répoque de la seconde race, le son des voyelles germaniques, par une espèce d'adoudssement de la langue, avait eessé d'être aussi fort, aussi nettement distinct que dans fidiome primitif. 11 y avait entre elles cette espèce d'afllnité qui , dans l'anglais moderne, rend la prononciaUon si différente de l'orthographe. En général , Vu avait le son de Vo fermé ; Vu et Vo sans accent se prononçaient eu; Vi avait le son d'« fermé, et Va s'écrivait pour l'a dans les syllabes non accentuées. C'est pour cette raison qu'on trouve dans le texte roman les variantes Deo et De», amor et amur, in avant et en avant, io et eo, Karlo et Karle, dite et eett,non et nun. Je crois que la prononciation probable répond à la manière suivante d'orthographier : pro Deu amor et pro chrUtian poble et mottre commim talvament, d*eit di en avant ^ en quant Deu» eaver el podêr me donet^ «f talvarai-ieu, «feu meon fradre Karle, etc.
a qui de ma volonté soit au détriment de mon frère* » Ensuite Charles, parlant aux hommes d'origine teutonique, répéta la même formule traduite littéralement dans leur langue : « In godes minna ind a um tes christianesy folches ind unser beidero gehaltnissi , fan thea semo dage framwordes^ so fram so mir got gewissen inde mahd afurgibity so halde in tesan minan bruoder, soso man mit rehiu « sinan bruoder^scal *... x> i
Les deux rois s'étant ainsi engagés solennellement l'un enversTautre, les chefs dont Tidiome roman était la langue maternelle , ou Fun d'entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes : « Si a Loduuigs sagrament que son fradre Karlo jurât ^ conservât, et « Karlus^ meos sendra, de suopart non lo sianit^ si io retumar non « rint pois, ne io, ne neuls cui eo retumar int pois in nulla ajuda « contra Loduwig nun H fuer^,.. — Si Lodewig garde le serment a qu'il a prêté à son frère Karle ^ et si Rarle, mon seigneur, de son a côté, ne le tient pas, si je ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun ^ « autre, je ne lui donnerai nulle aide contre Lodewig. » Les Teutons répétèrent la même formule, en cl^angeant seulement l'ordre des noms : a Oba Karl then eid^ then er sinemo bruoder Ludhutvige (( geswory geleistit, ind Ludhuwig min herro then er imo geswor aforbrichit^... »
Après la conclusion de ce traité d'alliance, il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout à mettre aux prises,
1 La preuve de l'irrégularité d'orthographe que J'af remarquée dan§ le texte roman 8c trouve dans celui-ci , car il offre des permutations de voyelles et des vnrianles complètement analogues, indl et inde , fur et for, LodhtLig et Lodhuwig , dage et rehiu , oba et ob. Je pense que, quel qu'iiit pu être le son de la langue teutonique à une époque antérieure , la prononciation de ce passage, dnns la bouche de l'écrivain du ix« siècle, devait répondre à l'orthographe suivante: in godes minne end um leàichritUaneM falches end unter beidere gehalinisset fon iheseme dage framwerdes, so ftam so mir got gewissen ende mahd fergib^t, so halde ih tesen mlnem brueder, etc.
> M. Raynouard, dans sa Grammaire romane, a fort bien expliqué pourquoi le nominatif, à l'exclusion de tous les autres cas du singulier, se terminait par un e dans les anciennes langues provençale et ftançaisc. C'est pour cette raison qu'on trouve ici Lodewigs et Karlus ou Kailes au nominatif, Lodewig et Karle au datif. Quant au mot sendra , le seul moyen de se rendre compte d'une pareille altération , est de supposer que l'auteur Trank, manquant de lettres dans son alphabet national pour rendre le son que les Français ont représent^par gn, et les Provençaux par nfi, s'est servi par approximation de l'R suivi d'un d, et au lieu ûe\segnier, a écrit sendra, mol que tout lecteur frnnk devait prononcer sendere. (Voyez Mémoires de l'Acad. des inscripUons et belleslettres, t. XXVI, p. «38.)
3 Nithardi Hist., lib. ni , apud script, rer. gallic. et francic, t. VII , p. 17.
dans on combat simulé , des guerriers qui appartenaient aux différentes nations que Charlemagne avait le plus souveut fait combattre les unes contre les autres , comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Weser et ceux du pied des Pyrénées. En dépit des ressentiments nationaux , produits d'un côté par les invasions et de l'autre par les réaroUes, la volonté de maintenir ce bon accord , qui devait leur procurer l'indépendance, était si forte dans l'esprit des peuples qu*on n'apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leur intérêt mutuel qu'ils ne l'avaient été durant leur soumission au même pouvoir. « C'était un spectacle digne d'être vu , dit un contemporain, c à cause de sa magnificence, et du bon ordre qui y régnait. Car, c dans une si grande foule et parmi tant de gens de diverse origine, c il n'y eut personne de blessé ou d'insulté, comme il arrive si sou^ c vent dans des réunions de gens de guerre peu nombreux et qui se «connaissent*.» -
Pendant ce temps , l'empereur Lother était à Aix-la-Chapelle où il tenait sa cour en grande pompe, à la manière de Karle le Grand, pour essayer si l'appareil et l'ancien prestige de cette puissance ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie. Il avait posté des corps de troupes pour arrêter les confédérés au passage de la Moselle; mais à l'approche de l'armée ennemie, tous ses soldats prirent la fuite ; et lui-même apprenant que ses deux frères marchaient sur la capitale de l'empire, il l'abandonna en grande hâte, après avoir enlevé le trésor et les ornements impériaux^. Suivi de peu de monde, il se rendit k Troyes, et de là à Lyon, pour se mettre en sùrelé derrière le Rhône, et faire de nouvelles recrues d'Italiens et de Provençaux. II ne tarda pas à sentir qu'aucime nation n'était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale ; et, résolu de ne point courir les chances d'une nouvelle bataille, il envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix. Les envoyés dirent : « Que le roi Lother, reconnaissant son offense
f envers Dieu et envers ses frères, ne voulait pas qu'il y eût de plus
■ Primum parti numéro Saxonorum, Wasconorum, Aostrasiorum, Britannorum... aller in altenim Teloci cunu niebal... Non eniin quispiarn in tan la mullltudine ac , dlvenitate generis... alieui aut lœsionis aut vituperi qulpplam inferre audebat. ( Ni - ' iUiardt Hist., lib. m. apud script, rer. gai lie. et francic, t VU, p. S7.) * Annales BerUniant , apud script, rer. gallic. et francic, t. VU , p. 64.
u longues discordes entre les peuples chrétiens; qu'il se contenterait a à l'avenir du tiers du royaume, si les rois I^dewig et Karle acoora daient seulement quelque chose en sus, à cause du nom d'empereur et que lui avait donné leur père, et de la dignité impériale que leur « aïeul avait ajoutée à la couronne des Franks * ; qu'autrement, ils a lui laissassent au moins le tiers du royaume, en exceptant du para tage le nord de l'Italie qui devait lui rester, l'Aquitaine pour Karle, a et la Bavière pour Lodewig; qu'alors, avec l'aide de Dieu, chacun « d'eux gouvernerait de son mieux sa part ; qu'ils se porteraient a mutuellement secours et amitié , qu'ils maintiendraient leurs lois, « chacun dans ses États , et qu'une paix éternelle serait conclue a entre eux ^. »
La réserve de la haute Italie , le seul pays où l'empereur eût des partisans liés à sa cause par une sorte d'esprit national, donna lieu , dans le traité définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mais qui remplit l'objet de la guerre, en séparant, d'une manière invariable, l'intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui de la Germanie. Cent dix commissaires furent employés au démembrement de l'empire. Toute la partie de la Gaule située à l'ouest de TEscaut , de la Meuse, de la Saône et du Rhône , avec le nord de l'Espagne jusqu'à l'Èbre, fut laissée au roi Charles surnommé le Chauve. Les pays de langue teutonique jusqu'au Rhin et aux Alpes furent donnés en partage à Louis. Lother réunit à l'Italie toute la partie orientale de la Gaule , comprise , au sud , entre le Rhône et les Alpes, au nord , entre le Rhin et la Meuse, et entre la Meuse et l'Escaut jusqu'à l'embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire comprenant quatre populations et quatre langues différentes, formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer; tandis que les deux autres divisions, fondées sur la distinction ïéeile des races et des existences nationales, devaient se prononcer de plus en plus. 11 est probable que c'est alors que s'introduisirent dans le langage les dénominations de nouvelle France , pour désigner le royaume de Karle, et d'ancienne France,
I Si vellenl afiquid illi supra terUam partem regni, propter nomen imperaloris quod illi pater illorum concesserat et propler dignitatem imperii quam avusregno Franco rum adjecerat, aubère faccrent. (Nitbardi Hist., llb. iv, apud script, rer. gallic et ft-an cic.,t. Vil, p. 30.)
> Ibid.
LETTRE XL Ul
pour désigner celui de Lodewig '. Quant au royaume de Lother, trop morcelé pour prendre le titre d'aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de famille de ses chefs. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des provinces septentrionales de Fancienne Gaule , qu'on appelait en langue tudesque Lothe-ringherikey royaume des enfants de Lother^ et en latin LotharingîQj dont nous avons fait Lorraine.
Cette révolution , dont les historiens modernes no parlent qu'avec le ton du regret ^ fut une cause de joie pour les peuples qui s'applaudissaient de leur ouvrage, mais affligea, comme il arrive toujours, ceux qai, par intérêt ou par système, tenaient au gouvernement établi. Quelques esprits assez éclairés pour Tépoque, mais incapables de concevoir la nécessité des réactions politiques , et^qui croyaient que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d'une profonde tristesse, et désespérèrent de tout, parce qu'il y avait (rois royaumes au lieu d'un. Un diacre de l'église métropolitaine de Lyon écrivit alors, sur le démembrement de l'empire, une complainte en vers latins, dont quelques passages offrent Kexpression naïve des sentiments de ceux qui avaient rêvé l'éternité du système de Karle et de la soumission des peuples méridionaux au gouvernement tudesque :
ff Un bel empire florissait sous un brillant diadème ; il n'y avait c qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les villes avaient des juges « et des lois. Le zèle des prêtres était entrelenu par des conciles «fréquents; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, f et l'esprit des enfants se formait à l'étude des lettres. L'amour d'un « côté, de l'autre la crainte , maintenaient partout le bon accord : « aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du monde entier. Les <r royaumes étrangers , les Grecs , les Barbares et le sénat du Latium a lui adressaient des ambassades. La race de Romulus , Rome elle- « même, la mère des royaumes, s'était soumise à cette nation : c'éc4ait là que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait reçu le « diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût connu son bon-
> Francia nova... Franciaqoœ dicttur antiqua... (Honachus Sangallenais, apud scripl. rer. gallie. et francic, t. Y, p. 415 et i16.) — Les Saxons établis en Anglelerre donnaient pardilement le nom d'ancienne Saxe, S/d-Saortie, au pays dont leurs aïrux avaicni émigré. Il est probable qn'en langue franke, le mot àli^Franken remplaça dès Ion celui û'Ost^Frankeny ou Franks orientaux.
ns LETTRE XI.
u heur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clefs du a Ciel pour fondateur* ! Déchue maintenant , cette grande puissance a a perdu à la fois son éclat et le nom d'empire; le royaume naguère a si bien uni est divisé en trois lots ; il n'y a plus personne qu'on a puisse regarder comme empereur; au lieu de roi on Toit un roitea lety et au lieu de royaume, un morceau de royaume. Le bien gé- « néral est annulé ; chacun s'occupe de ses intérêts : on songe à « tout; Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur , habitués à a se réunir, ne peuvent plus tenir leurs sjnnodes au milieu d'une telle a division. Il n'y a plus d'assemblée du peuple , plus de loi ; c'est « en vain qu'une ambassade arriverait là où il n'y a point de cour, a Que vont devenir les peuples voisins du Danube , du Rhin , du a Rhône, de la Loire et du Pô? Tous, anciennement unis par les a liens de la concorde , maintenant que l'alliance est rompue, seront a tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de a Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux? A peine est-il quelqu'un a qui y songe avec efiroi , qui médite sur ce qui se passe , et s'en a afflige : on se réjouit au milieu du déchirement de l'empire, et l'on « appelle paix un ordre de choses qui n'offre aucun des biens de la a paix ^D.
L'impulsion une fois donnée pour la séparation des différents intérêts nationaux, le mouvement des masses ne s'arrêta pas; et quand il n'y eut plus d'empire, commença le démembrement des royaumes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d'origine et de langage. La nouvelle France était dans ce cas : elle comprenait trois grandes divisions , la France proprement dite , la Bretagne et l'Aquitaine, qui avaient pu se réunir ensemble pour secouer le joug de l'empire , mais qui n'en demeuraient pas moins séparées par d'anciennes distinctions nationales. Les Bretons, ennemis natu* relsdcs Gallo-Franks, et ne voulant pas plus être gouvernés par eux que par les Franko-Teutons , reprirent aussitôt leurs hostilités, ils
• O fortunatum, nosset sua Ri bona, regnum ,
Ci^uB Roma an est, et cœli claviger auctor !
(Flori diac. Lugdun., Quereia de divisione imper., apud acript rer. gallic. el francic, t. VII, p. 309.) ' Gaudelur Teasl sœva inter TOlDerm regni ,
Et paeem Tocitant, nulla est ubi graiia pacis. (Ibld^p. SOSetaeq.)
envahirent tout le pays voisin da leur jusqu'à la^ Loire et à la Vilaine^ battirent en plusieurs rencontres les armées de Charles le Chauve, et ne firent de paix avec lui que lorsqu'il leur eut garanti leurs conquêtes et reconnu leur chef comme roi , en leur envoyant de son irésar le sceptre et la couronne ^ Après les Bretons ^ ce furent les Aquitains « ou gens de la langue romane méridionale, qui s'insurgèrent et travaillèrent à se détacher de la nouvelle France aussi complètement qu'ils l'étaient de l'ancienne. D'un autre côté, les Provençaux , distingués aussi , par leur dialecte, des nations qui habitaient au delà des Alpes , se révoltèrent dans le même but contre le roi Lother et ses enfants. Les villes de Toulouse et de Vienne, qui étaient le principal foyer de ce nouveau mouvement national, furent plus d'une fois assiégées, prises et reprises tour à tour par les armées des rois et par les partisans de Tinsurrection*. Enfin, en Tannée 888, après quarante-cinq ans de nouvelles guerres, qui, dans leurs scènes variées et confuses, présentèrent plus d'une fois les Gaulois méridionaux ligués avec la puissance des Germains contre celle des Gaulois du nord, arriva le démembrement final auquel tout avait tendu depuis la mort de Karle le Grand.
Si le principe le plus actif de cette révolution fut la répugnance mutuelle des races d'hommes associées mais non fondues ensemble par la conquête, son résultat ne pouvait être une division absolue d'après la descendance ou l'idiome , une sorte de triage à part de toutes les familles humaines que le flot des invasions avait jetées çà et là au milieu des familles étrangères ; tout devait se dénouer et se dénoua en efTet d'une manière plus large et moins complexe. La race dominante , quant au nombre , dans chaque grande portion de territoire, forma comme un centre de gravitation dont les difiërentes minorités n'eurent pas le pouvoir de se détacher. Ainsi le système des lois personnelles, loin d'être rétabli dans son ancienne force, reçut au contraire le premier coup par la fondation de nouveaux États où la nationalité résultait , non d'une complète unité d'origine, mais de l'unité territoriale et des convenances géographiques.
* Voyez le tome VU du Beoueit des Historiens de la Fraooe, aux année» 854 et suivantes.
> Ibid., aux années 8«<^-880
L'Italie y séparée de ses anciens annexes, et bornée par la chaîne des Alpes, devint un royaume à part que se disputèrent des prétendants de race germanique, mais naturalisés italiens depuis plusieurs générations*. Tout le pays compris entre les Alpes, le Jura et les sources du Rhin, forma, sous le nom de Burgondie ou Bourgogne supérieure, un nouveau royaume, dont la capitale était Genève, et dont les chefs se faisaient couronner au couvent de Saint-Maurice en Valais. Un troisième royaume, sous le nom de Bourgogne inférieure ou cisjurane , eut pour limites le Jura, la Méditerranée et le Rhône. Un roi d'Aquitaine, dont le pouvoir et les prétentions s'étendaient de la Loire aux Pyrénées, fut inauguré à Poitiers. Entre le Rhin, la Meuse et la Saône , on vit s'élever le petit royaume des Lotheringhe ou de Lorraine. Enfin, entre les frontières de ces différents États et celles de la Basse-Bretagne, se trouva resserrée, d'une manière fixe, la puissance dont le territoire conserva depuis lors le nom de France , à l'exclusion de tous ceux auxquels ce nom avait appartenu autrefois ^
De ce dernier démembrement de l'empire des Franks date, à proprement parler, l'existence de la nation française; et tous les faits qui s'y rapportent, loin d'être envisagés avec dégoût comme des événements funestes, devraient être recherchés soigneusement et détaillés avec intérêt ; car c'est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions, nos mœurs et notre langue sont un produit de deux révolutions politiques par lesquelles ont été séparés l'un de l'autre , d'abord les pays de langue romane et de langue tudesque , ensuite ceux de la langue &ouy et de la langue d'oc. Le berceau du peuple français n'est ni la patrie des Franks au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais le pays d'entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fournir à la longue les moyens d'envahir et de s'assimiler en quelque sorte les États formés autour de lui sur l'ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements qui se succédèrent en France depuis le x? siècle, quelque différents qu'ils aient été par leur constitution et le degré de leur puissance extérieure , ten-
> Le duc de Spolète et le duc de Frioul, que les hommes de langue teatonique appelaient Wido et Berengher, mais qu'on nommait en Italie Guido et Beringhiero,
> Recueil des Bistoriens de la France, t. VU et YIU.
dirent également à ce but. Il ne fut atteint complètement qu'après bien des siècles; et de toutes les réunions territoriales opérées soit par la guerre, soit par la politique et les alliances , sortit enfin la natiou acturile , diverse d'origine y non-seulement pour ce qui regarde le mélange des Franks et des Gaulois , mais à cause de la différence primitive des souverainetés , des langues et des traditions provinciales.
Su rexpolfioB de la seconde dyuille flruka.
n fait extrêmement remarquable, c*est que dès l'époque I où , à parier rigoureusement, commence la nation française , il se prononce dans cette nation nouvelle un vif I sentiment de répugnance pour la dynastie qui , depuis un siècle et demi , régnait sur le nord de la Gaule. A la révolution territoriale de 888 correspond, de la manière la plus précise, un mouvement d'un autre genre, qui élève sur le Urône un homme entièrement étranger à la famille des Karolings. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition aux rois des Franks, est Ode, ou , selon la pronon«dation romane qui commençait à prévaloir, Eudes*, fils du comte d'Anjou Rodbert le Fort. Ëlu au détriment d'un héritier qui se qualifiait de légitime , Eudes fut le candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État par ellemême; et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de guerres civiles terminées, après un siècle, par l'exclusion définitive de la race de Karie le Grand. En effet , cette race toute germanique, se rattachant, par le Ken des souvenirs et les affections de parenté, aux pays de langue tudesque, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se
* odêf Ole ou oihe ftignlAail riche dans tous les anciens dialectes de la langue tudesque. On disait, dans la langue romane, Ode* ou Eudei pour le nominaUf, et Odon ou Eudon pour les autres cas.
fonder leur existence indépendante. L'idiome de la conquête, tombé en désuétude dans les châteaux des seigneurs , s'était conservé dans la maison royale. Les descendants des empereurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres , et accueillaient des pièces de vers composées par les poètes d'outre-Rhin*. Mais loin d'augmenter le respect pour l'ancienne dynastie y cette par» ticularité de mœurs ne servait plus qu'à lui donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple, et l'inquiétait , non sans raison , sur la durée de son indépendance.
La suprématie des Germains sur tout l'Occident n'existait plus ; mais elle était remplacée par des prétentions politiques fondées sur le droit de conquête, qui pouvaient aisément servir de prétexte à de nouvelles invasions, et menaçaient surtout la France, d*abord comme voisine , et ensuite comme seconde patrie des Franks. L'instinct de la conservation devait donc porter ce nouvel État à rompre entièrement avec les puissances teutoniques , et à leur ôter pour jamais tout moyen de s'immiscer dans ses affaires. Ce ne fut point par caprice , mais par politique , que les seigneurs du nord de la Gaule , Franks d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, violèrent le serment prêlé par leurs aïeux à la famille de Pépin , et firent sacrer roi , à Compiègne , un homme de descendance saxonne^. L'héritier dépossédé par cette élection , Karle , surnommé le Simple ou le Sot', ne tarda pas à justifier son exclusion du trône , en se mettant sous le patronage d'Arnulf , roi de Germanie. « Ne pouvant tenir, dit un ancien histoa rien , contre la puissance d'Eudes, il alla réclamer, en suppliant y a la protection du roi Arnulf. Une assemblée publique fut convoquée « dans la ville de Worms; Karie s'y rendit, et , après avoir offert de <f grands présents à Arnulf, il fut investi par lui de la royauté dont
> Tel est le chant triomphal composé en l'honneur du roi Louis, fils de Louis le Bègue, après une victoire remportée sur les Normands, près de Seuloour en Vimeu. En voici les quatre premiers vers :
Binen Kuning weiz ich
Heisset herr Ludwig, Der Gerne Gotl dienet, Weil er ihms lohnet.
« Je connais un roi, son nom est le seigneur Ludwig, qui sert Dieu volontiers, parce qu'il l'en récompense, etc. » (Voyez le tome IX du Recueil des Historiens de la France, p. 99 et suiv. )
> Saxonioi generis vir... (Script. rer. gallic et francic, t. IX, p. 436.)
' On trouve dans les historiens originaux timplex^ ttuUus, et quelquefoia aoiiiu.
LETTRE XII. 4t3
cr il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux comtes et aux évéques ff qui résidaient aux environs de la Moselle, de lui prêter secours, c et de le faire rentrer dans son royaume , pour qu'il y fût couronné; a mais rien de tout cela ne lui profita *. »
Le parti des Carolingiens , soutenu par Tintervention germanique , ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer fran* çais. Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite , se mettait en sûreté derrière la Meuse , hors des limites du royaume. Charles le Simple parvint cependant, à force dlntrigues , et grftce au voisinage de l'Allemagne , à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine : ce qui fait dire à plusieurs historiens que le royaume fut divisé en deux par le cours de la Seine , et que Charles devint roi du nord, tandis qu'Eudes l'était au midi^. Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Franks, contribuait à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, Swîntibold, fils naturel d'Amutf, et roi de Lorraine, envahit le territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands , tous gens de langue tudesque; ifiais bientôt il se vit forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes'. Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie une sorte de réaction politique en faveur de cdui qu'on avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi , et l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant ^. En effet , Karte n'obtint rien, tant que son adversaire vécut ; mips à la mort du roi Eudes , lorsque le chan* gement de dynastie fut remis en question, le keisar prit de nouveau
1 CaroluB Tires Odonis ferre non yaleris. patrocinia Amulphi supplei cxpoBcit. Sed neatram homm illi quioquam profuit. (Annal. Mett. , apud script, rer- gallic. et frande l. VIII, p. 73.)
* TunediTlsum estregnum in duas partes. ABheno usque ad Sequanaro fùttregnum Garoli; et a Sequana usque ad Hispaniam fuitregnum Odonis. (Brev. chron , ibid., p.»)
* Qui cum Carolo erant conferunt se ad Zuendebolchum... uti... juTet Garolo. (Annal. Yedasl, apud script rer. gallic. et fhinefc. , t. YIII, p. 91. ) — CoUecto immenso exerelta Lugdunmn ventt.. (Annal. Mett., ibid., p. 74.)
* Amolfus rex cum Odone, GaHlarum rege, pacem flrmat, Caroloque fUfo régis Ludo- Ticl aalbi. . munera offereoti auxilium denegat. (HermanniContraeUchron., ibid.. p. m.)
parti pour le descendant des roisfranks. La puissance impériale , pesant sans contre-poids sur le petit royaume de France, contribua fortement, quoique d'une manière indirecte, à amener une restauration.
Charles |e Simple , proclamé roi en 898, par une grande partie de ceux qui avaient travaillé à l'exclure , régna d'abord vingt-deux ans sans aucune opposition. C'est durant cet espace de temps que, pour se ménager un nouvel appui contre le parti qu'il redoutait toujours, il abandonna au chef normand Rolf ou RoU ' tous ses droits sur le territoire voisin de l'embouchure de la Seine , et lui conféra le titre de duc : mais cette fondation d'un nouvel État sur le territoire gaulois eut, à la longue, des résultats tout différents de ceux que le roi Charles s'était promis. Le duché de Normandie servit, pour ainsi dire, à flanquer le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains ou flamands. Les nouveaux ducs, politiques habiles et guerriers infatigables, ne tardèrent pas à intervenir aussi dans la querelle de dynastie. Indifférents à l'avantage personnel de la postérité de Chalemagne ou de ses compétiteurs, en s'immisçant dans des disputes qui leur étaient étrangères, ils ne cher chaient qu'une occasion soit de reculer leurs frontières aux dépens de la France, soit de devenir plus indépendants à l'égard de cette couronne dont ils s'étaient reconnus vassaux. Aucun motif national ne les entraînait, comme les rois de la Germanie , vers l'un des deux partis rivaux ; ils balancèrent donc quelque temps avant de se décider. RoU, {premier duc de Normandie, fiit fidèle au traité d'alliance qu'il avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez faiblement, contre Rodbert ou Robert', frère du roi Eudes, élu roi en 922 par le parti de l'exclusion. Son fils Wiihialm ' ou Guillaume I suivit d'abord la méuie politique y et loi'sque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon , il se déclara pour lui contre Radulf ou Raoul ^, beau-frère de Robert, élu et cou-
> Ce nom paraît être une contracUon de celui de Rodulf, Eu langue romane, on disait Roui ou Rou.
* Le nominaUf roman était Robên, et Robert ne s'écrivait que pour lee autres cas.
* Cette forme appartient à Tidiome scandinaye ; dans la langue tudesque on disait Wilbeim, protégeant volontiers,
* Dans l'ancienne langue française, on écrivait au nominatif Raoulê ou Raoulx^ ei Raoul aux autres cas.
LETTRE XIL 4S5
roDoé roi en haine de la dynastie franke. Mais peu d'années après , changeant de parti y il abandonna la cause de Charles le Simple et fit alliance avec le roi Raoul. En 936 ^ espérant qu'un retour à ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une manière énergique la restauration du fils de Karle , Lodewig surnommé d'Outre-Mer.
Le nouveau roi , auquel le parti français , soit par fatigue, soit par prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une alliance étroite avec Otho, premier du nom^ roi de Germanie, le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande aversion pour l'influence teutonique* Le représentant de cette opinion nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, était Hug ou Hugues ^ comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à cause de ses immenses domaines*. Dès que les défiances mutuelles se furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues le Grand, quoiqu'il ue prit point le titre de roi , joua, contre Louis d'Outre-Mer, le même rôle qu'Eudes , Robert et Raoul avaient joué contre Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée l'appui du duc de Normandie ; il y réussit, et, grâce à l'intervention normande, il parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. Toutes les forces du roi Lodewig et du parti frank se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes et enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national qui l'emprisonnèrent à Laon'.
< Oiho, otkej dans le dialecte saxon, comme odo, ode y dans le dialecte franko-tudeaque, signiflait riche. La tennlnaiflon en o api>artienl à la forme la plus ancienne. L'r dont on Ikit suivre ce nom est étrangère à la langue germanique. Autrefois on écrifait Oihes pour le nomInaUf et Oihon pour les aolres cas.
> Bug signifie prévoyant, La forme romane de ee nom était Bues pour le nominalif, et Baon pour les autres cas.
* . . . . In areem Rotomagi servandus missus est (Order. Vital., apud scripl. rer. sillie. rt fnneic., t IX, p.4S.)— Posteanempe Hugo Magnus, parisiensis eomes, et TbeotMlilus eomotensis cum proceribus Franciœ cunlra Ludovicum rebellant; et a dtteibuB sais drcumventus eiqiilar, et Laudunum missus public» cuslodiœ mancipatur. (But reg. Franc, ibid., p. 44.)
426 LETTRE XH.
Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les Normands ^ Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la (jermanie attira contre elle une coalition des puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats d'un autre genre. Leurbut était d'anéantir la puissance normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du roi leur allié : en retour ils devaient recevoir une cession de territoire , qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de France '• L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. A la tête de trente^deux légions, disent les historiens du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Louis d'Outre-Mer fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen : mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La Normandie resta indépendante , et le roi délivré n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire , on lui imputa les malheurs de l'invasion; et, menacé bientôt d'être une seconde fois déposé , il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours^.
En l'année 948, les évéques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre du roi Othon, en concile à Inghelheim, pour traiter, entre autres affaires , des griefs de Louis d'Outre-Mer contre le parti de Hugues le Grand. Le roi des Français vint jouer le rùle de solliciteur devant cette asseiublée étrangère. Assis à cêté du roi de Germanie , après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en ces termes : a Personne de vous n'ignore que des messaa gers du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus
1 Ludovicas si quidem , ut hos magnarum Tirium duces ( Richardum scilicel et Hûgonem) amoris viuculo conneiLOs esse didicit, timens ne eorum conalu deponeretur a culmine regni, misit Arnulphum flandrensem... ad Othonem transrhenanum regem, roandans quonlamsi Hugonem Magnum omnino contereret, et normannicam terrani suo domlnio subigerel, proeul dubio lothariense regnum illi contraderet (Willdra. GemeU hist., apud acript rer. gallie. et francic., t. VIII, p. 966. )
> Rex LudoTicus deprecatur regem| Olhonem ut subeidium sibi ferat contra Hugonem et csteros inimieos auoa. (Frodoardi chron., apud script, rer. gallie. etfranclc, t. VIII, p. M3.)
LETTRE XII. m
«me trouver au pays d'ontre-mer, m'inritant à rentrer dans le c royaume qui était mon héritage paternel. J'ai été sacré et cou- « ronné par le vceu et aux acclamations de tous les chefs de l'armée c de France. Mais peu de temps après , le comte Hugues s'est emc paré de moi par trahison , m'a déposé et emprisonné durant une f année entière; enfin je n'ai obtenu ma délivrance qu'en remettant c en son pouvoir la ville de Laon^ la seule ville de la couronne que « mes fidèles occupassent encore. Tous ces malheurs qui ont fondu c sur moi depuis mon avènement, s'il y a quelqu'un qui soutienne c qu'ils me sont arrivés par ma faute , je suis prêt à me défendre de c cette accusation, soit par le jugement du synode et du roi ici pré- « sent, soit par un combat singulier ^ » Il ne se présenta, comme on pouvait le croire , ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un difiérend national au jugement de l'empereur d'Outre- Rhin ; et le concile, transféré à Trêves, sur les instances de Leudulf, chapelain et délégué du keisar, prononça la sentence suivante : « En c vertu de l'autorité apostolique, nous excommunions le comte Huc gués, ennemi du roi Lodewig, à cause des maux de tout genre c qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à résipiscence et « donne pleine satisfaction devant le légat du souverain pontife. Que c s'il refuse de se soumettre , il devra faire le voyage de Rome pour ff recevoir son absolution ^. d
Cette sentence ecclésiastique ne fut point capable de détruire un parti qui avait résisté à l'invasion la plus formidable que la France eût encore subie. Toutefois il se passa bien des années avant que les adversaires de la dynastie franke vinssent à bout de la renverser complètement, et de rompre le dernier fil qui rattachait le nord de la Gaaie à la Germanie. A la mort de Louis d'Outre-Mer, en l'année 954, son fils Lother lui succéda sans opposition apparente. Deux ans après le comte Hugues mourut, laissant trois fils, dont Tatné, qui portait le même nom que lui , hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi duché de France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikhard ou Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et de son parti*. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en
* Prodoardi ehron., apad Kiipf. rer. gallie. et flrancic., t. VIII, p. MS.
'Ibid.,p.l79.
' Bidiardo duci Alium buudi nomine Hugonem commendare fttuduU ut ejin patroci-
428 LETTRE XH.
l'année 980. Durant ce long intervalle de temps, non-seulement il n'y eut point de guerre civile, m^s le roi Lother, s'abandonnant à Timpulsion de Tespri^ national, rompit avec les puissances germaniques et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son royaume. D entra à rfanproviste sur les terres de Tempire, et séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette expédition aventureuse , qui flattait la vanité française, ne servit qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille. Allemands ,. Lorrains , Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, où cette grande armée chanta en chœur un des versets du Te Deum^. L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive souvent , dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français au passage de T Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve avec le roi Lother qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de Tannée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister*.
Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables de la race des Karolings , Lother tourna les yeux du côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour impériale de ses conquêtes en Lorraine et de toutes les prétentions de la France sur une partie de ce royaume. « Cette chose contrista « grandement, dit un auteur ccmtemporain , le cœur des seigneurs de « France'. » Néanmoins ils ne firent point éclater leur mécontentement d'une manière hostile. Instruits pi^r le mauvais succès des tentatives faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de réussir. Le roi Lother, plus habile et plus actif que ses deux prédécesseurs, si Ton en juge par sa conduite, se rendait un compte exact des difficuU
Aio tulufl, inimioorum fhiudibus non caperetur. (Wnielm. Gemet.HiBt, apudieript. rer. gallie. et frandc, t. Vlil, p. M7.)
I Accitis qaam pluribuB clericis, alléluia te martyrum, In loco qui dicitur Mona Martyraniyin tantum elevaUs Tocibus decantari prœcepit, ut attonitis aaribuB ipae Hago et omnii Parisionim plebi^mirarelur. (BaJderici chron., ibid., t. VIU, p. 189.)
* Paciflcatue est Lotharius rex cum Otlone rage, Remli ciTitale, contra Toluntatem Hugonis et Hainrici , fratris sui , contraque voluntatem exerdtus «li. ( Hugonis Fioriae . chron., apad icript rer. gallie. et franeic, t VIU, p. Sil.)
* Dédit... Lotharius rex Ottoni régi in bcneflcio Lotliarium regnam; quK cauia i oontriftIaTiteordaprincipuoi Franeorum. (U>fd., p. 887.)
tés de sa position j et ne négligeait aucun moyen de les vaincre. Ed 983 y pr(^tant de la mort d'Otbon II et de la minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue avec l'empire, et envahit derechef la Lorraine: agression qui devait lui rendre un peu de popularité. Mais le sentiment instinctif de l'indépendance nationale, profondément enraciné dans le cœur des Gallo-Franks, ne pouvait faire une longue trêve avec cette famille condamnée d'avance, et dont la ruine était inévitable. Jusqu'à la fin du règne de Lother, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues , comte de l'Ile-de-France et de l'Anjou , qu'on surnommait Capetf ou Chapetf dans la langue française du temps, a Lother n'est « roi que de nom , écrivait dans une de ses lettres l'un des person- « nages les plus distingués du x'' siècle ; Hugues n'en porte pas le « titre; mais il l'est en fait et en œuvres*, n
Sans doute, dans les événements qui suivirent, en 987, la mort prématurée de Lodewig, fils de Lother, il faut faire une grande part à l'ambition personnelle et au caractère du fondateur de la troisième dynastie. Dans ses projets contre la postérité de Karle le Grand, Hugues Capet songeait plutôt à lui-même et à sa famille qu'à l'intérêt du pays, dont l'indépendance exigeait, pour dernière garantie, l'expulsion de la race de Karle. Néanmoins on peut affirmer que cette ambition de régner, héréditaire depuis un siècle dans la famille de Robert le Fort, fut entretenue et servie par le mouvement de l'opinion nationale. Les expressions mêmes des chroniques, toutes sèches qu'elles sont à cette époque de notre histoire , donnent* à entendre que la. question du changement de dynastie n'était point regardée alors comme une a£fsûre personnelle. Selon elles , il s'agissait d'une haine invétérée, d'une entreprise commencée depuis longtemps dans la vue de déraciner du royaume de France la postérité des rois franks*. Cette révolution, qui dans ses flux et reflux avait causé tant de troubles, se termina sans aucune violence. La grande majorité des
* LothariQS rex Frenciie pnelatus est solo nomine, Hugp vero non nomine, scd actu et opère. (Gerberti Epist,, apud scripl. rer. gallic. et francic, t. X, p. 387. )
' Hugo... Capet, more palnim suorum, odto motus anUquo, genu:« Carolî cupiens eradere de regno Francorum... (Chron. Sithieiis., apud script, rer. gallic. el francic. ,
430 LBTTRB XII.
seigneurs et du peuple se rangea autour du comte Hugues; et le prétendant à titre héréditaire demeura seul avec quelques amis, pendant que sou compétiteur, élu roi par l'acclamation publique, était couronné à Noyon.
Cette élection n'eut point lieu avec des formes régulières ; on ne s'avisa ni de recueillir ni de compter les voix des seigneurs : ce fut un coup d'entraînement; et Hugues Capet devint roi des Français, parce que sa popularité était immense. Quoique issu d'une famille germanique, l'absence de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la troisième génération , le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de l'empire'. Tout cela n'est point formellement énoncé dans les histoires contemporaines ; mais l'on ne doit pas en être surpris. Les masses populaires, lorsqu'elles sont en mouvement, ne se rendent point un compte exact de l'impulsion qui les domine ; elles marchent d'instinct, et tendent vers le but sans chercher à le bien définir. A ne les considérer que d'une manière superficielle, on croirait qu'elles suivent en aveugles les intérêts particuliers de quelque chef, dont le nom seul fait grand bruit dans l'histoire : mais cette importance même des noms propres vient de ce qu'ils ont servi de mot de ralliement pour le grand nombre, qui, en les prononçant, savait ce qu1I voulait dire, et n'avait pas besoin , pour le moment , d'une façon de s'exprimer plus correcte.
L'avènement de la troisième race est , dans notre histoire , d'une bien autre importance que celui delà seconde; c'est, à proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, en efiet, l'histoire de France devient simple; c'est toujours un même peuple qu'on suit et qu'on reconnaît , malgré les changements qui surviennent dans les mœurs et la civilisation. L'identité nationale est
1 Fuit euim. . Hugo (Magnus) fllius Roberti Parisiorum comiUs, qui videlicel Robertus brevi in tempore rex conslilulus , et ab exercilu Saxouum est iiiierfectus. Ciyua genus idcircib adnotare distulimus, quia valde in iinte reperitur obscurum. (Glabri Rodulphi hist.,apud script, rer. galiic el fraocic, U X, p. 5.) Cea paroles sont d'un auteur coiilcmporaln. Un écrivain postérieur de deux siècles ajouta un det^ré à oeUe généalogÎR , et remonte jusqu'à Robert le Fort ; mais il déclare ne pouvoir aller plus loin : «< Ullerius nesciverunt de ejusgeucru historiograpbi. » (Alberici monacbi chron., ibid., p. m.)
le fondement sur lequel repose , depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un singulier pressentiment de cette longue succession de rois parait avoir saisi Tesprit du peuple, à Tavénement de la troisième race. Le bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugnes^Capet, alors comte de Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en songe et lui avait dit : a A cause de ce que tu as fait , toi et a tes descendants, vous serez rois jusqu'à la septième génération , «c'est-à-dire à perpétuité *• » Cette légende populaire est répétée par lous les chroniqueurs sans exception , même par le petit nombre de ceux qui , n'approuvant point le changement de dynastie , disent que la cause de Hugues est une mauvaise cause^ et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte contre les décrets de l'Église ^. C'était une opinion répandue parmi les gens de condition inférieure , que la nouvelle famille royale sortait de la classe plébéienne ; et cette opinion, qui se conserva durant plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause *. Elle trouva un point d'appui extérieur dans l'alliance de la Normandie, qu'elle eut soin de se ménager tant que le royaume fut menacé du côté du nord.
Les diflScultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième restauration des Karolings , effrayèrent les princes d'Allemagne ; ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Karle, frère de l'avaiit-demier roi et duc de Lorraine sous la suzeraineté de l'empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, jusqu'au moment oii il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses deux fils Lodewig et Karle, nés en prison et bannis de France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté ^.
1 Willelmi Nangii ebron., apud acripL rer. gallic et francic, t. X, p. 300.
' Hie Hago malam eausam faabuisK vidclur qui... contra dominos 8U08 continuo rebellavit.. contra prohlbitlonem Bcclesiœ... regiium... ohtinuit... nec tamen honeste, aed prodilorie. C Chron. Sithiens., apud script, rer. gallic. et francic, t. X, p. 998.)
< Hugonem Capeti quidam bulgares et simplices credant fuisse plebeium... quod nonesliU. (Ibid., p. 997.)
' Bl expuisi iunt fllii pJus a Francis, et erant momntes apnd iinpcratorem Romanoruni. (8. Geoulû translaUo, apud script, rer. gallic. et n*ancic., t. IX, p. 145.)
Ces deux noms sont, dans notre histoire, les derniers pour lesquels il convienne d'employer l'orthographe de la langue teutonique ; car, après la dépossession de la famille qui ralliait autour d'elle les vieux souvenirs de la conquête, il n'y eut plus trace en France de l'idiome qui d'abord avait été celui de tous les conquérants, quel que fût leur grade, ensuite celui des grands seigneurs , et enfin celui de la maison royale.. En 948 , au concile d'Inghelheim , où Louis d'Outre-Mer s'était rendu pour adresser à Othon I ses plaintes contre Hugues 4e Grand , une lettre du pape , que ni le roi de France ni celui de Germanie ne pouvaient comprendre parce qu'elle était en latin, fut traduite par eux en langue tudesque *. Il est douteux qu'une pareille traduction eût été, pour Hugues-Capet , plus inintelligible que l'original. A partir de sou règne, les princes d'Allemagne, de Lorraine et de Flandre furent obligés de faire accompagner par des interprètes leurs ambassadeurs en France ^. Dès ce règne , les noms français doivent entièrement remplacer les noms tudesques; mais il faut encore une attention particulière pour retrouver ces noms sous l'ortho^ graphe iilvariable des chroniques latines.
Si nos historiens modernes ont eu le tort de transporter dans la période franke l'orthographe des époques 'françaises, et d'appeler Thierriy Louis et Charles les rois des deux premières races, ils commettent sans scrupule une autre faute, celle d'écrire, après le ji^ siècle, des noms tels que ceux-ci : AlberiCy Adalric^ BalderiCy Bodolphe, lieginald. Le propre de la langue romane était d'altérer et d'adoucir les noms originairement tudesques , d'une manière conforme, à peu de chose près, à notre prononciation actuelle. Cette altération précéda, pour les habitants de race gauloise, l'expulsion de la dynastie franke : il serait bon de la faire sentir, môme avant cette époque , lorsqu'on en trouve quelques signes dans les chroniques contemporaines'. Mais quand il n'y a plus dans le royaume de
> Postquarum lllterarum recflationem et earum propter regesjuxta teotiscam linguam inlerpretationem... (Frodoardi chron., apud script- rer. gallic. et Trancict. Vlil, p S03.)
* .... Dux ( Lotharingîœ) Tbeodoricus (circa annum lOOS) eum (Nanlerum scilicèt)... ad quoscumque regni principes dirigebat legalain et maxime ad consobrinum suum , regcm Francorum , quoniam noverat eum in responsis aculissimum et lingus gallicœ peritia facundîMimum. (Chron. monast. S. Michaells, apud Mablllonii vetera AnalecU , edit. de iras , p. 391.)
' Les noms tudesques romanisés, si l*on peut s'exprimer ainsi « se rencontrent de
France qu'un seul idiome , et que la différence des races ne se marque plus par celle des langues , l'histoire doit présenter exclusivement des noms à physionomie française. Il faut éviter avec soin Torthographe demi-barbare , demi-latine, introduite dans un temps où il n'existait ni science ni critique historique, et écrire franchement des noms tels que ceux-ci : Aubri^ Baudri , Aubert^ Itnbert, Thi^ bauld^ Rigauldy Gontkierj Berthiery Maynard, Bodard^ Séguin y Audoiny Regnoufy ingoufy Bat hier y Rathouis*.
Pour éviter un autre genre de confusion , Ton doit donner aux noms méridionaux une orthographe conforme à celle de la langue parlée en Aquitaine et en Provence. A la fin du x^* siècle , les pays de ia langue d'oc étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale aussi prononcée que pouvait l'être celle qui existait entre les Français et les Allemands , ou , comme on disait sur la frontière des deux langages, entre les Wallons et les Thiois^. Par une contradiction dont l'histoire oflfre beaucoup d'exemples, pendant que la France travaillait avec tant d'énergie à assurer contre les Gennains son indépendance « elle tendait à étouffer celle des États qui s'étaient formés au sud entre le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les habitants de l'Allemagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de Tltalie, les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke , prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu'aux pieds des Alpes et des- Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale , l'idée de domination au sud était inséparable de celle d'affranchissement du côté du nord. Aussi chaque élection d'un roi étranger à la famille de Çharlemagne , depuis Eudes jusqu'à Hugues-Capet, fut-elle presque immédiatement suivie d'une guerre sur la frontière du Midi, aux bords de la Loire, de la Vienne ou du
très-bonne heare dans les docomcnts relatifs à Thistoire des provinces méridionales Dès les premiers temps de la «econde race, les noms des ducs d'Aquitaine ont perdu leur pureté germanique Celte altération ne devient sensible, pour le nord de la Gaule, que vers la Un du ii« siècle.
* Voici ees noms sous leur forme originelle : Albrik^ Baldrik, Albert^ Ingberi, Théodebald^ Mkhold, Gunther, Berther^ Maghenhard, Baldhard, Sigwin, Odwin , Reghenulfy Jnguif, Itaiher, Raihwlg*
' Ces deux mots de la vieille langue française répondaient aux mots franks Watle et Teuukt^ et servaient à distinguer, en Belgique et en Lorraine, ceux qui parlaient roman de ceux qui parlaient allemand. Walle ou Wale est le substantif d'où dérive l'adjectif waUk ou weUk. Ce mot est employé dans les anciennes gloses de la loi salique pour tra. duire le mot latin HomaiiL
434 LETTRE XTI.
Rhône. I/expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul , où il s'intitule : a Roi , par la grâce de Dieu , «des Français, des Bourguignons et des Aquitains, invincible , a pieux , illustre et toujours auguste , pleinement roi par la soumisa sion volontaire tant des Aquitains que des Gascons ^ b
Pour répondre à ces jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tête de leurs actes publics la formule : a Sous le règne du a Christ, en attendant un roi^. » Ils qualifiaient d'usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire; puis, à chaque nouvelle restauration , ils n'en traitaient pas moins en sou-^ verain étranger l'héritier de Karle le Grand. Dans la première année de son règne, Hugues-Capet renouvela, mais sans aucun succès, les hostilités en Poitou. Forcé par Guilhem, duc d'Aquitaine , de bat^ tre en retraite jusqu'à la Loire, il livra , sur les bords de ce fleuve, une grande bataille qui ne senît qu'à faire éclater la haine violente des deux populations l'une contre Tautre^. Non-seulement les chefs des petits États méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firent des conquêtes vers le nord. Aldebert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours vers Tan 990. Inquiet de ce progrès, et n'osant cependant l'attaquer à main armée , Hugues-Capet lui adressa dans un message, cette question : a Qui t'a fait comte? n — a Qui t'a fait roi?» furent les seuls mots que répondit le comte Aldebert. Cette réponse, sujet de stupeur pour lesliistoriens du xvu* siècle, et plus tard commentée dans un sens républicain , ne contenait aucune allusion à la royauté élective ; elle signifiait simplement qu'un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu'un roi de France *.
1 Cumautem ad plénum regnemus. et tam Gothi quam Aquitani noatro aubjaceant spoiite principatui. ( RodulA régis diploma, apud script, rer. gaJlic. et francic, t IX, p. 580.)
' Cliristo régnante, rcge expectante.
' in gravi prselio deccrlanles, Francorum el Aquilanoruin animositalea multo sanguine alterna copde fuso, superiores Franci exstiterunl, et sic reversi sunl. ( Ademari Cahanensis chron., apud scripl. rer. gallic. et rrancic, t. X, p. 4i5.)
* Hoc ei mandavil : « Quis te comitem consULuit? » Et Aldeberlus reniandavit ei t « Quis te regcm constiluit? » (Ademari Cubancnsis chron., apud script, rer. gallic. et Arancic, t. X, p. 146.) Ce fameux trait d'histoire a été falsiûé, comme beaucoup d'autres, parles historiens modernes, qui font dire au comte de Périgord : « Ceux qui t'ont fail roi. » Réponse absurde, parce qu'elle détruit la séparaUoD naUonale entre les Français et les Aquitains.
LETTRE XIl. 135
La France y si nous prenons ce mot dans sa véritable acception nationale, n'a point commencé par être grande; bornée d'abord au pays qui s'étend de la Meuse à la Loire, de TEpte et de la Vilaine aux montagnes de l'ancienne Bourgogne , elle a eu de faibles commencements. Maïs, depuis qu'elle existe comme État au centre de la Gaule , elle n'a jamais fait de pas rétrograde, et c'est par des conquêtes successives qu'elle a reculé ses limites jusqu'aux rivages des deux mers. Ces conquêtes , d*une toute autre nature que les invasions des Franks , ont produit des résultats durables , parce qu'elles étaient politiques , parce qu'elles n'avaient pas pour objet le simple partage des richesses et des terres, mais le gouvernement du pays subjugué. Un événement qu'on peut regarder comme fortuit , l'extinction du titre de roi dans tous les États formés en Gaule autour du royaume central, en Lorraine , en Bourgogne , en Bretagne et en Aquitaine , contribua surtout à rendre moins violente cette agrégation successive des différentes parties du sol gaulois. L'idée d'une hiérarchie des domaines et des territoires introduite par le système féodal prépara d'avance la réunion , en accoutumant par degrés les seigneurs des duchés et des comtés à ne point se croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi l'état de fief est, dans l'histoire de nos provinces , une sorte de point intermédiaire entre l'époque du parlagA en plusieurs souverainetés distinctes , et celle de la fusion en un seul corps.
n ne faut pas que ce mot de Jtef nous induise en erreur sur la nature des résistances que les rois de la troisième race eurent à vaincre pour étendre la monarchie jusqu'aux bornes de l'ancienne Gaule. Partout où ils portèrent la conquête , sons un prétexte ou sous un autre , ils rencontrèrent une opposition nationale , l'opposition des souvenirs , des habitudes et des mœurs. Ce n'est qu'après avoir été brisées à plusieurs reprises, après avoir employé inutilement les révoltes , les protestations et les murmures , que les populations se turent, et que tout se rangea sous l'unité d'obéissance qui forme , depuis le xvi« siècle , le caractère de la monarchie française*.
* Voyez rflistoirede la conquête de l'Angleterre par les Normands, l. IV; conclusion.
<36 LETTRE XlII.
Sur l'afllranehissement des commones.
^^ ARm tous les mots de la langue politique du moyen âge qui se sont conservés jusqu'à nous, le mot commune est .rçs. peut-être celui qui a le plus complètement perdu sa preéi mière signification. Réduit à exprimer une simple cir- ^ conscription rurale sous des autorités dépendantes y il ne produit plus sur les esprits aucune espèce d'impression, et^nous avons besoin d'efforts pour replacer sous ce signe, en quelque sorte discrédité , les grandes idées qu'il rappelait il y a plusieurs siècles. Aussi la révolution que nos historiens. désignent par le nom d'a/franchissement des communes ne prend-elle point, dans leur récit , son véritable caractère. Les faibles débris de l'ancienne organisation municipale des villes de France conservés jusqu'en 1789 ont contribué, je n'en doute pas, à refroidir Timagination des écrivains modernes, à les tromper sur l'état primitif de ces villes et sur la nature du changement social qui s'opéra au xn*" siècle. Je ne sais quelle idée de sollicitation humble de la part des bourgeois, et de mansuétude paternelle de la part des rois signataires des chartes de communes , jette un jour confus sur tous les événements qui ont précédé ou suivi la signature de ces chartes. Au lieu de raconter en détail ces événements, nos historiens se contentent de reproduire quelques lambeaux de dissertations inexactes. Se fiant sur ce que le protocole des chartes porte en général : concessi, a j'ai octroyé », ils attribuent à la politique des rois les résultats de l'insurrection populaire , et travestissent en réforme administrative Tun des mouvements les plus énergiques de l'esprit de démocratie ^
> La jusUce me commande d'excepter de cette censure, comme de beaucoup d'autres , Touvrage de M. de Sismondi. Cet auteur est entré, à mon avis, dans les véritables voies de l'histoire; mais malheureusement les opinions accréditées par Mézeray, Velly , AnquKtil et leui's disciples, prévalent encore dans le public, et c'est à elles que je m'attaque.
Ed effet, ayant d'avoir vu, comme noua,, le terrible réveil de ce vieil esprit, dans un temps d'ordre et d'obéissance volontaire , pouvait-on décrire avec exactitude > ou même simplement comprendre la révolte , l'association jurée contre le pouvoir établi, et tout ce grand travail de dissolution qui accompagne les changements politiques? CcHnmentne pas faire émaner, dans le passé comme dans le présent, toMS les privilèges municipaux du bon plaisir de l'autorité centrale? Ck>nuDent se défendre de l'illusion que produisent les mêmes mots appliqués à des choses toutes différentes de celles qu'ils exprimaient jadis? Un historien du xvii* siècle, peu connu» il est vrai , mais assez intelligent pour l'époque, dit qu'ayant rencontré dans de vieilles coutumes ces paroles : a Si un seigneur dit à son homme-lige : Venez* c vou&«n avec moi, car je veux guerroyer monseigneur le roi » , cela lui parut si étrange qu'il n'osait en croire ses yeux^ A une époque plus rapprochée de nous , des esprits distingués d'ailleurs , faute de s'être prémunis contre ce genre de préjugé historique , sont tombés dans de graves méprises. Je puis citer en preuve une prétendue charte de Philippe I*' aux habitants d'Aigues-Mortes, insérée dans le quatrième volume du Recueil des Ordonnances des rois de France j sous la date de 1079. C'était 1279 et Philippe III qu'il fallait lire, mais l'éditeur, malgré son savoir, était préoccupé de l'idée du pouvoir royal tel qu'il existait de son temps; c'est-À-dire exercé dans l'étendue actuelle de la France. Cette erreur était trop grossière pour n'être pas bientôt relevée , car la ville d'Aigues-Mortes , fondée par saint Louis , n'existe que depuis l'an 1246^.
Le préjugé qui donne lieu à de pareilles méprises a contribué, plus que toute autre chose, à fausser, dans les récits modernes, l'histoire de l'établissement des communes. D'abord l'idée que ces écrits nous donnent d'une commune du xii* siècle est tout à fait inexacte. D'après eux, nous nous représentons soit le régime municipal abâtardi qui subsistait à la révolution de 1789, soit un gouvernement local bien pondéré , à la fois libre et dépendant , comme celui qu'avait projeté d'établir l'Assemblée constituante. Nous nous figurons Louis VI , dit
■ Annales de Téglise deNoyon, par Jacques Le Vasseur. (Paris. iWB.)
> Yoyei la préface du sixième volume du Recueil des Ordonnances des rois de France,
p. xxxTii et xxxrni, et le carton donné par l'éditeur M. Secousse, pour la page 44
da quatrième Tolume.
le Gros, en partie par bienveillaDce, en partie par intérêt , concevant le projet d'affranchir toutes les villes qui existent depuis le cours de la Somme jusqu'à la Méditerranée , et léguant à ses successeurs cette noble tâche à poursuivre. Louis le Gros devient ainsi , dans notre opinion, le promoteur de l'émancipation communale, le patron des libertés bourgeoises, le régénérateur du tiers-état. Ces beaux titres lui sont même confirmés par le préambule de notre charte constitutionnelle ; mais l'autorité de cette charte , souveraine en ma* lière politique, est de nulle valeur en fait d'histoire ^
Pour apprécier au juste la part qu'eut Louis le Gros^ à ce qu'on appelle , d'un nom beaucoup trop modeste , l'affranchissement des communes, il faut d'abord examiner dans quelles limites territoriales un roi de France, au commencement du xii* siècle, exerçait la puissance législative. En se dégageant de toute illusion et en examinant les faits, on trouvera que le pouvoir royal ne régissait alors qu'une partie et une très-petite partie de la France actuelle. Au nord de la Somme on entrait sur les terres du comte de Flandre, dont le vasselage était purement nominal ; la Lorraine, une partie de la Bourgogne, la Frfuiche-Comté, le Dauphiné, étaient sous la suzeraineté de l'empire d'Allemagne. La Provence, tout le Languedoc, la Guienne, l'Auvergne, le Limousin et le Poitou étaient des États libres, sous des ducs ou des comtes qui ne reconnaissaient de suzerain que pour la forme, et en changeaient à volonté. La Bretagne était de même un État libre ; la Normandie obéissait au roi d'Angleterre, et enfin l'Anjou, quoique soumis féodalement au roi de France , ne relevait en aucune manière de son autorité administrative. Il n'y avait donc pas lieu pour Louis VI d'affranchir par des ordonnances les villes de ces différents pays ; et les grandes vues qu'on lui prête ne pouvaient se réaliser qu'entre la Somme et la Loire. Or , comment se fait-il , si c'est ce roi qui est le législateur des communes, qu'on les voie s'éta* biir dans toute l'étendue de la Gaule, et en plus grand nombre dans les provinces indépendantes de la couronne, par exemple dans celles
' « Nous avons considéré que, bien que Tautorité tout entière résidât en France dans « la personne du roi , nos prédécesseurs n'avaient point hésité à en modifler l'excr- « cice, suivant la différence des temps; que c'est ainsi que les communes ont dû leur « affranchissement à Louis le Gros, la confirmation et l'extension de leurs droits à « saint Louis et à Philippe le BeL » (Préambule de la charte oouslituUonnnellede 1844 ) ^ Ce passage a été écrit en 1837.
LETTRE XIIL 439
du Midi? Bien plas, dans ces dernières provinces, le régime communal , avec tous ses caractères, se révèle à une époque antérieure à la date des sept ou huit chartes où figure le nom de Louis le Gros. Il est vrai que personne ne s'avise d* attribuer positivement à ce roi la fondation des communes d'Arles, de Marseille, de Ntmes, de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, de Lille, de Cambrai, etc.; mais nos écrivains, groupant tous les fiiits autour de la personne des roL« ^ négligent l'histoire de ces communes , tant qu'elles ne relèvent point de la couronne. C'est seulement lorsqu'une conquête ou un traité les agrège au royaume de France , et qu'une charte , scellée du grand sceau , vient reconnaître et non créer leurs franchises, qu'on juge à propos d'en faire mention. Ainsi des libertés immémoriales prennent l'air de concessions récentes; toute commune semble une pure émanation de la volonté royale; et Louis le Gros , comme premier en date, a l'honneur de l'initiative. De là vient que Beauvais et Noyon passent pour les plus anciennes communes de France : assertion vraie si l'on réduit le nom de France à ses limites du zu* siècle, et fausse si on l'applique à tout le territoire sur lequel il s'étend aujourd'hui.
Après avoir circonscrit dans ses véritables bornes l'influence légishitive de Louis le Gros , il s'agit d'examiner si , dans ces bornes mêmes, ce roi a été, comme on le prétend, le fondateur des communes, et si c'est à lui qu'appartient l'idée de ce genre d'institutions. Cette opinion se fonde à priori sur l'intérêt qu'on suppose à Louis YI de faire de la puissance des bourgeois un contre-poids à celle des nobles : mais , en fait d'intérêt , la classe bourgeoise en avait un bien autre à l'érection des villes' en communes. On devrait donc, d'après cette manière d'argumenter, lui accorder encore la plus grande part dans la création de ce nouvel ordre de choses, qui donnait à chaque ville affranchie une magistrature élective , le droit de guerre et de paix, presque tousiles droits des anciennes républiques*. Mais il ne s'agit pas d'ai^mentation logique ; et l'histoire est là pour attester que, dans le grand mouvement d'où sortirent les communes ou les républiques du moyen ftge, pensée et exécution, tout fut l'ouvrage des marchands et des artisans qui formaient la population des villes.
< Le mot respublica est quelquefois employé par les hiitoriens du moyen flge pour déngner une commune.
Dans la plupart des chartes de communes, on ne saurait guère attribuer aux rois autre chose que le protocole , la signature et le grand sceau; évidemment les dispositions législatives sont l'œuvre de la commune elle-même. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner et de comparer entre eux ces actes , dont on raisonne beaucoup trop sur la foi d'antrui.
Quoique les communes du moyen âge aient eu pour principe la municipalité des derniers temps de Tempire romain , autant cette dernière institution était dépendante, autant l'autre , dès son origine, se montra libre et énergique. L'enthousiasme républicain des vieux temps se communiquait de proche en proche, et produisait des révolutions partout où il se trouvait une population assez nombreuse pour oser entrer en lutte avec la puissance féodale. Les habitants des villes que ce mouvement politique avait gagnées se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fît tort à l'un d'entre eux ou le traitât désormais en serf. C'était ce serment , ou cette conjuration , comme s'expriment les anciens documents , qui donnait naissance à la commune'. Tous ceux qui s'étaient liés de cette manière prenaient dès lors le nom de communier s ou àe jurés jÇX^ pour eux , ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité et de dévouement réciproques, exprimées, dans l'antiquité , par le mot de citoyen^.
Pour garantie de leur association , les membres de la commune constituaient, d'abord tumultuairement, et ensuite d'une manière régulière , un gouvernement électif ressemblant , sous quelques rapports, à l'ancien gouvernement municipal des Romains, et s'en éloignant sous d'autres. Au lieu des noms de curie et de décurion , tombés en désuétude, les communes du Midi adoptèrent celui de consul^ qui rappelait encore de grandes idées , et les communes du Nord ceux de juré et à^échevin^ quoique ce dernier titre, à cause de son origine teutonique , fût entaché pour elles d'un souvenir de servitude \
1 Statutum est itaque et sub relfgione conflrmatum quod unusquisque jarato auo fldem, vim, auxiliumque pnebebit (Charle de commune, dans le Recueil des Ordonnances des rois de France, passim.)
* Skepen, dans la langue deslFranlis, signifiait un juge. C'est le mol latinisé dans les
LETTRE XIIL 144
Chargés de la tAcbe pénible d'ôtre «ans cesse à la tête du peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens seigneurs , les nouveaux magistrats avaient mission d'assembler les bourgeois au son de la clocbCy et de les conduire en armes sous la bannière de la commune. Dans ce passage de Tancienne civilisation abâtardie à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hostilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d'Aries, un grand nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition d'un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des mœurs et Tinterruption des souvenirs.
Dans le midi de la Gaule, où les anciennes villes romaines sul)sistaient en plus grand nombre, et où, plus éloignées du foyer des invasions et de la domination germanique , elles avaient mieux conservé leur population et leurs richesses, les tentatives d'affranchissement furent, sinon plus énergiques, du moins plus complètement heureuses. C*est là seulement que les cités affranchies atteignirent à la plénitude de cette existence républicaine , qui était en quelque sorte l'idéal auquel aspiraient toutes les communes. Dans le Nord, la lutte fut plus longue et le succès moins décisif. Une circonstance défavorable pour les villes de cette dernière contrée, c'était la double dépendance où elles se trouvaient sous le pouvoir de leurs seigneurs immédiats et la suzeraineté du roi de France ou de l'empereur d'Allemagne. Au milieu de leur lutte contreja première de ces puissances, la seconde intervenait pour son profit, et souvent rétablissait le combat lorsque tout semblait décidé. Ce rôle d'intervention est le seul qu'aient réellement joué les rois de France dans les événements qui signalèrent la naissance des premières communes dans leur petit royaume : et ce qui les déterminait à se déclarer pour ou contre les villes, il faut le dire, c'était l'aident que leur offrait l'une ou l'autre des deux parties*. Neutres entre le seigneur et la commune, leur
etpituUircs par eeloi de tcabini. — Dans les Considérations sur f Histoire de France, rhflp. T f»t Ti, j'ai fait de ce double mouvement révolutionnaire une étude plus approfondie, phM exacte et plus détaillée.
* Begius... appelilua ad potiora promissa deflectitur... omnia sacramenta sua sine ulla honestatis respectione cassantur. (Guiberl. de Novigent. de Vitasua, apud script rer. gallic. et francie., t. XII, p. tsa. ) Voyex ci-après l'tiistoire de la commune de Laon.
appui était au plus offrant, avec celte différence qu'ils ne donnaient guère aux villes que des garanties verbales ou de simples promesses de secours, et que , lorsqu'ils étaient contre elles, ils agissaient effec* tivement.
On pourrait croire, d'après quelques mots des historiens du in^ siècle, que Louis ^11, dit le Jeune, envisageait la révolution communale sous un point de vue moins matériel. Il cherchait à établir en principe que toute ville de commune relevait immédiatement de ia couronne^ mais, malgré l'intérêt qu'il s'était ainsi créé à rétablissement de nouvelles communes , dans les lieux qui n'étaient pas de son domaine, sa politique, à l'égard des bourgeois aiEranchis par insurrection, ne fut pas toujours impartiale. Soit par des raisons qu'il n'est plus possible d'apprécier, soit par des scrupules religieux, il annula des chartes qu'il avait signées , et détruisit par force des communes qui avaient acheté son appui. Lorsque le chagrin d'être privés d'une liberté chèrement acquise poussait les bourgeois à de nouvelles révoltes, il les châtiait d'une manière dure et quelquefois cruelle*. Voici un passage qui le concerne, et que fort mal à propos , à mon avis, l'on a quelquefois cité comme preuve de l'initiative royale dans l'affranchissement des communes :
a Gui, comte d'Âuxerre (en 1167), voulut, avec l'assentiment du « roi, instituer de nouveau une commune, mais l'évêque s'opposa « hardiment à son projet et entreprit d'aller plaider sur ce point « devant la cour du roi , non sans péril et sans de grandes dépenses a d'argent. Il encourut presque la malveillance du très-pieux roi « Louis , qui lui reprochait de vouloir enlever la ville d'Auxen*e à a lui et à ses héritiers; car il regardait comme lui appartenant toutes a les villes où il y avait des communes. Enfin, après que la cause eut a été longtemps débattue , inspection faite des chartes et privilèges «de l'Église d'Âuxerre, et le roi , ainsi que les gens de sa cour, s'é- «tant radouci au moyen d'une bonne somme d'argent, l'évêque « gagna son procès. Il obtint une ordonnance royale portant que, a sans son aveu et sans sa permission , il ne serait en aucune façon « loisible au comte, ni à qui que ce fût, d'établir une commune dans a la ville*. JD Si les intentions des rois de France avaient été , aussi pleinement
^ Voyei ci -après les détails relatifs aax communes de Sens et de Véielay. * Hist. episcop. auUssiodor., apud script, rer. gallic. et frandc. t XII , p. 804.
qu'on le croil^ favorables à Térection des communes^ c'est dans les villes de la couronne qu'on les aurait vues se manifester de la manière la plus éclatante. Eh bien ! pas une de ces villes, les plus florissantes du royaume y n'obtint un affranchissement aussi complet que celui des villes seigneuriales : c'est que tout projet d'insurrection y était aussitôt déjoué par une puissance de beaucoup supérieure à celle des plus grands seigneurs. Paris n'eat jamais de commune , mais seulement des corps de métiers et une justice bourgeoise sans attribution politique. Orléans entreprit , sous Louis le Jeune , de s'ériger en commune } mais une exécution militaire et des supplices châtièrent, disent les chroniques de Saint-Denis y a la foi'sennerie de ces mua sards qui, pour raison de la commune, faisaient mine de se rebel- « 1er et dresser contre la couronne '. a
En refusant à nos rois l'initiative dans la révolution communale, une justice qu'on doit leur rendre , c'est d'avouer qu'ils ne détruisirent point les communes dans les villes seigneuriales qu'ils ajoutèrent successivement à leur domaine , surtout avant le nv* siècle : ils sentaient qu'il est plus difficile d'anéantir une liberté depuis longtemps acquise que de l'étoufier à son berceau. La reconnaissance du gouvernement républicain des villes du Languedoc , dans les premiers temps qui suivirent la conquête de ce pays, était de nécessité indispensable pour le maintien de cette conquête. Il en fut de même pour les grandes communes de Normandie, d'Anjou, de Bretagne, de Guienne et de Provence. La raison d'État fit respecter en elles des privilèges qu'il eût été dangereux d'attaquer violemment , mais qui furent minés à la longue et pour ainsi dire démolis pièce à pièce. Quant aux villes françaises du second et du troisième ordre , les rois montrèrent à leur égard une assez grande libéralité, et, pour un peu d'argent, ils leur octroyèrent le droit de commune , parce qu'ils ne craignaient pas qu'elles s'en prévalussent pour devenir indépendantes. Alors , qomme aujourd'hui, c'était p^u de chose qn'nn droit de liberté nominal , sans puissance pour le faire valoir. Aussi les méaies rois accordaient-ils souvent à des bourgades insignifiantes un titre et des institutions qu'ils avaient refusés aux plus grandes villes. L'état de Ck)mmune, dans tout .son développement, ne s'obtint
* Chroniqaes de Safol-Denis ; Recaeil des HisU de la France, t. XII , p. IM.
lU LETTRE XIII.
guère qu'à force ouverte et en obligeant la puissance établie à capituler malgré elle. Mais quand, par suite de Tinsurrection et des traités qui la légitimèrent y le mouvement de la bourgeoisie vers son affranchissement fut devenu l'impulsion sociale, et, pour me servir d'une expression toute moderne, une des nécessités de l'époque, les puissances du temps s'y prêtèrent avec une bonne grftce apparente, toutes les fois qu'elles y entrevirent quelque profit matériel sans aucun péril imminent. De là vint Ténorme quantité de chartes seigneuriales et royales octroyées durant le xiu' siècle. U n'y eut d'opposition systématique à cette révolution, continuée d'une manière paisible, que de la part du haut clergé, partout où ce corps possédait l'autorité temporelle et la seigneurie féodale. Aussi l'histoire des communes du nord de la France présente-t-elle le tableau d'une guerre acharnée entre les bourgeois et le clergé.
En général, les communes les plus libres étaient celles dont la fondation avait coûté le plus de peine et de sacrifices , et la liberté fut peu de chose dans les lieux où elle n'était qu'un don gratuit octroyé sans effort, et conservé paisiblement. L'état politique de ces associations bourgeoises offrait ainsi une foule de degrés et de nuances, depuis la cité républicaine, qui, comme Toulouse, avait des rois pour alliés, entretenait une armée et exerçait tous les droits de la souveraineté, jusqu'au rassemblement de serfs et de vagabonds auxquels les rois et les seigneurs ouvraient un asile sur leurs terres. Ces asiles donnèrent naissance à un grand nombre de villes neuves^ qui le plus souvent se peuplaient aux dépens des seigneuries voisines, dont les paysans désertaient. Un auteur du xu« siècle reproche à Louis VII d-avoir fondé plusieurs de ces nouvelles villes, et d'avoir ainsi diminué l'héritage des églises et des chevaliers '. Le prévôt de Villeneuve-le-Roi, près de Sens, se trouvait fréquemment en querelle à ce sujet avec les abbayes du voisinage. Le gouvernement de ces communes de la dernière classe était toujours subordonné à un prévôt du roi ou du seigneur, et ne garantissait aux habitants que la jouissance de quelques droits civils. Mais c'en était assez pour engager
' Quasdam... villas novas sediûcavit, per quas plures ecclesias et milites, de proprils suis hominibos ad eas confugienlibus, exhœredasse non est dubium. (Fragm. vitam LudovicI Yll summalim complectens, apud scripl. rer. gallic. et francic., t Xlf, p. 286.)
LETTRE Xin. 4i5
les ouvriers ambulants , les petits marchands colporteurs et les paysans serfs de corps et de biens à y fixer leur domicile. La charte qui octroyait le droit de bourgeoisie aux nouveaux domiciliés était rédigée et scellée par le fondateur, lorsque Texistence de la ville n'était encore qu'un projet. Il la faisait publier au loin y pour qu'elle fût connue de tous ceux qui voulaient devenir bourgeois et propriétaires de terrains moyennant un prix modique et une taille raisonnable. Voici un exemple de ces sortes de chartes :
a Moi, Henri, comte de Troyes, fais savoir à tous présents et à a venir que j'ai établi les coutumes ci-dessous énoncées pour les c habitants de ma Villeneuve (près Pont-sur*Seine ) entre les chaus* «[ sées des ponts de Pugny :
« Tout homme demeurant dans ladite ville payera, chaque année, a douze deniers et une mine d'avoine pour prix de son domicile; et c s'il veut avoir une portion de terre ou de pré, il donnera par arpent « quatre deniers de rente. Les maisons, vignes et prés pourront être
< vendus ou aliénés à la volonté de l'acquéreur. Les hommes rési-
< dant dans ladite ville n'iront ni à l'ost ni à aucune chevauchée, si a je ne suis moi-même à leur tète *. Je leur accorde , en outre , le a droit d'avoir six échevins qui administreront les affaires communes
< de la ville, et assisteront mon prévôt dans ses plaids. J'ai arrêté « que nul seigneur, chevalier ou autre, ne pourrait tirer hors de la «ville aucun des nouveaux habitants, pour quelque. raison que ce a fût, à moins que ce dernier ne fût sou homme de corps, ou n'eût a un arriéré de taille à lui payer.
« Fait à Provins, l'an de l'Incarnation 1175 '. j>
1 Les mots ost el chevauchée sonl synonymes d'armée et campagne de guerre. ' RecueU des Ordonnances des rois de France , t. VI, p. 319 et 390. *
Sor la marche de la rérolution eonmimale.
COMHOMBS DU MANS BT DB CAVBRAI.
'est dans la dernière moitié do xi* siècle que les documents historiques présentent , pour la première fois, des ^ villes constituées en communes, mais ces documents sont ^i ^"Qt^ ]f} trop incomplets pour qu'on puisse dire en quel pays cette ïy:::>\j'^M grande révolution a pris naissance. Tantôt propagée de ville en ville, tantôt éclatant dans plusieurs lieux d'une manière simultanée, elle embrasse, dans ses développements rapides, toiis les pays de langue romane, à Texception de l'Espagne, que la conquête des Maures plaçait, pour ainsi dire, hors du mouvement européen*. Ce mouvement avait son foyer partout où subsistaient, depuis le temps des Romains, d'anciennes villes municipales. On eût dit que la race indigène, après avoir plié pendant cinq cents ans sous les institutions de la conquête, voulait, par un effort énergique, s*en affranchir et les éloigner d'elle. Alors, il est vrai, la distinction primitive des races avait disparu ; mais elle était en quelque sorte remplacée par la différence des mœurs; les pouvoirs du temps étaient marqués à l'empreinte des mœurs germaniques : le mépris poar la vie et la propriété des faibles, l'amour de la domination et de la guerre formaient le caractère distinctif des seigneurs et des membres du haut clergé; tandis que le goût du travail et un sentiment confus de l'égalité sociale étaient chez les habitants industrieux des villes, comme un débris de l'ancienne civilisation. Ce fut dans le mouvement national contre les keisars francs que la classe bourgeoise on romaine (car au ix^ siècle ces deux mots étaient synonymes) puisa le germe de cette énergie qu'on la vit porter, moins de trois siècles après, dans une nouvelle révolution destinée à extirper des villes la
' Voyez , dans les Considéra lions svr Vhistnire de France, chapitres v et ti Jes nouveaux aperçu» que j'ai donnés sur la révoliilion municipale du xiie siècle.
LETTRE XIV. 44t
puissance militaire ou féodale, et à la réduire, soit de force, soit de bon gré , à la possession du plat pays.
Si Ton compare attentivement les révolutions municipales du moyen âge aux révolutions constitutionnelles des temps modernes , on sera frappé de certaines ressemblances que ces deux grands mouvements présentent dans leur ensemble et dans leur marche. Si les réformes politiques du xii* siècle s'exécutent dans un bien plus petit cercle que celles du xviii* et du xn*, Taction , au moyen âge , est plus vive^ et ofire plus d'ensemble, parce que tous ceux qui y coopèrent sont gens de même état, n'ayant qu'un intérêt et qu'une idée. Sur le même espace de terre pour lequel une seule révolution suffit de nos jours, il en fallait des centaines au temps de rétablissement des communes. Il fallait que chaque ville se fit une destinée à part, et courût pour son propre compte toutes les chances de l'insurrection. Au reste, dans ces révolutions municipales et dans celles des grands États n^odemes, même variété de formes , même empire du hasard dans les circonstances accessoires , même désir de pousser la réforme jusqu'à son dernier terme , et même impuissance d'y parvenir. Sans aucun souvenir de l'histoire grecque ou romaine, les bourgeois des xi* et xii* siècles , soit que leur ville fût sous la seigneurie d'un roi ou d'un conUe, d'un évéque ou d'une abbaye, allaient droit à la république; mais la réaction du pouvoir établi les ramenait bientôt en arrière. Du balancement de ces deux forces opposées résultait pour la ville une sorte de gouvernement mixte; et c'est ce qui arriva en général , dans le nord de la France, comme le prouvent les chartes de commune.* La nouvelle organisation que ces chartes sanctionnent, et qu'elles déclarent inviolable, ne tarde guère à subir toutes les vicissitudes des constitutions modernes : elle est tour à tour modifiée, détruite et rétablie; la teneur des chailes est violée ou dépassée en sens inverse par les seigneurs et par les villes.
Observez que , dans cette comparaison du mouvement communal du xu* siècle avec le mouvement constitutionnel de nos jours, j'ai spécialement en vue le caractère d'universalité et la marche pareillement progressive de ces révolutions, séparées d'ailleurs l'une de l'autre par de si énormes différences d'époque , de causes et de résultats politiques. Je ne veux établir aucune équation forcée entre Ips idées qui , à de si grands intervalles de temps, ont été le principe d(*
4i8 LETTRE XIV.
ces deux révolutions propagées d*un pays dans l'autre par une force irrésistible. Le principe des communes du moyen âge , l'enthousiasme qui fit braver à leurs fondateurs tous les dangers et toutes les misères y c'était bien celui de la liberté , mais d'une liberté toute matérielle , si Ton peut s'exprimer ainsi , la liberté d'aller et de venir, de vendre et d'acheter, d'être maître chez soi , de laisser son bien à ses enfants. Dans ce premier besoin d'indépendance qui agitait les hommes au sortir du chaos où le monde romain avait été comme englouti depuis l'invasion des barbares , c'était la sûreté personnelle , la sécurité de tous les jours, la faculté d'acquérir et de conserver, qui étaient le dernier but des efforts et des vœux. Les intelligences ne concevaient alors rien de plus élevé , rien de plus désirable dans la condition humaine; et l'on se dévouait pour obtenir, à force de peine, ce qui dans l'Europe actuelle constitue la vie commune , ce que la simple police des États modernes assure à toutes les classes de sujets, sans qu'il y ait besoin pour cela de chartes ou de constitutions libres. Toutes les révolutions modernes prennent leur source dans un débat entre le peuple et la puissance royale : celle des communes , au xu* siècle, ne pouvait avoir ce caractère. Il y avait alors peu de villes qui appartinssent immédiatement au roi : la plupart des bourgs étaient la propriété des barons ou des églises; et les villes épiscopales se trouvaient, en totalité ou en partie, sous la seigneurie de leurs évéques. Quelquefois un seigneur laïque, maître de l'ancienne citadelle et du quartier voisin, disputait au prélat la suzeraineté et le gouvernement du reste de la ville ; quelquefois le roi avait une tour où son prévôt se cantonnait militairement, pour lever sur les bourgeois certains subsides, en sus des tailles que l'évoque et le seigneur laïque exigeaient chacun de son côté. Heureusement pour la bourgeoisie, ces trois puissances s'accordaient mal entre elles. L'insurrection d'un des quartiers de la ville trouvait souvent un appui dans le seigneur du quartier voisin ; et si la population tout entière s'associait en corps politique, il était rare que l'un des seigneurs, gagné par des offres d'argent , ne confirmât pas cette révolte. C'est ainsi que la commune d'Auxerre s'établit du consentement du comte , malgré l'évê* que, et qu'à Amiens l'évéque se rangea, contre le comte , du côté de la bourgeoisie. Dans le midi de la France actuelle, pays situé alors en dehors du royaume, les évéques se montrèrent en général amis
des libertés bourgeoises et protecteurs des communes. Mais dans la France proprenoent dite, en Bourgogne et en Flandre , tantôt protégés par les rois , tantôt seuls y à Taide des armes et de l'anathème , ils soutinrent contre les communes une guerre qui ne se termina qu'après trois siècles , par la ruine simultanée des droits politiques des villes et des privilèges seigneuriaux.
Cette différence remarquable provient de ce que, dans le midi de la Gaule, où la conquête franke ne pénétra jamais à fond , l'autorité temporelle des évéques avait moins que dans le nord perdu son caractère de magistrature , pour s'assimiler au pouvoir des barons ou gens de la race conquérante *. A mesure qu'on approchait du Rhin , Ton trouvait les traces de l'invasion germanique plus visiblement marquées : l'abus de la force était plus grand , le pouvoir seigneurial plus despotique. Tout homme qui ne pouvait pas se dire chevalier était traité en serf, et ce titre humiliant était celui dont les évéques, du liaut de leurs palais crénelés, qualifiaient les habitants des villes métropolitaines. Mais cette dénomination exprimait en général une prétention, plutôt qu'un fait; et les bourgeois , par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues défensives et offensives , prouvaient que le servage des campagnes n'était pas fait pour les villes. De temporaires qu'elles étaient d'abord, ces associations de défense mutuelle, cotn^ munians ou communes , comme on les appelait , devinrent permanentes; on s'avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution fut accomplie, a Commune, dit un aua teur ecclésiastique du xii' siècle , est un mot nouveau et détestable, < et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne paient a plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente qu'ils lui doivent. S'ils acoDomettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende a légalement fixée ; et quaht aux levées d'argent qu'on a coutume tf d'infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts ^. »
* Bar, m Ungae fraoke, n'a d'auU'e signiflcation que ceUe de vir en latin. Le sens poUUque de ce mot est venu de ce qa'il voulait dire homme dans IMdiome des conquérants. En langue romane, on disait bers pour le nominatif sinf^lier, et baron pour les antres cas.
* Communio autem, noTum ac pessimum nomen, sic se habet, ut caplte ccnsi omnes solitom servitutis dcbitum dominis semcl in anno solvant, et si quid contra jura deliqoirint, pensione legali emendent; csterae sensuum exactiones, quœ servis infligi soient, omnimodis vocent. (Guifocrt. de Novigent, de Vita sua; apud script, rer. gai lie. et franele. , L XII , p. S50.)— Voyez, sur le sens propre du mol commune, les Considé" rations sur l*histotre de France, chap. t, Se édiUon, p. S33.
Ainsi, le mot commune exprimait , il y a sept cents ans, un système de garantie analogue , pour Tépoque, à ce qu'aujourd'hui nous comprenons sous le mot constitution. Comme les constitutions de nos jours, les communes s'élevaient à la file, et les dernières en date imitaient de point en point l'organisation des anciennes. De même que la constitution d'Espagne a servi de modèle en iSfiO aux constitutions de Naples et de Piémont , on voit la commune de Laon s'organiser sur le modèle des communes de Saint-Quentin et de Noyon , et ensuite la charte de Laon servir de patron à celle de Crespy et de Montdidier. La charte de Soissons, qui paraît avoir joui de la plus grande célébrité, est textuellement reproduite dans celles de Fisme, de Senlis, de Cpmpiègne et de Sens. Cette charte fut portée jusqu'en Bourgogne, et les habitants de Dijon renoncèrent , pour l'adopter, à leur ancien régime municipal. Ils firent ce changement d'accord avec leur duc; mais ils stipulèrent que leur nouvelle constitution serait mise , pour plus de sûreté , sous la garantie du roi de France. Voici l'acte par lequel Phi lippe- Auguste St droit à leur demande :
tf Au nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi soit-ii. Philippe, tt par la grâce de Dieu, roi des Français, faisons savoir à tous présents « et à venir que notre fidèle et parent Hugues, duc de Bourgogne, (( a donné et octroyé à perpétuité , à ses hommes de Dijon , une a commune sur le modèle de celle de Soissons, sauf la liberté qu'ils a possédaient auparavant. Le duc Hugues et son fils Eudes ont juré a de maintenir et de conserver inviolablement la dite commune. C'est a pourquoi, d'après leur demande et par leur volonté, nous en garana tissons le maintien sous la forme susdite, de la manière qui s'en- « suit :
« Si le duc ou l'un de ses héritiers veut dissoudre la commune (( ou s'écarter de ses règlements, nous l'engagerons de tout notre <x pouvoir à Içs observer ; que s'il refuse d'accéder à notre requête y a nous prendrons sous notre sauvegarde les personnes et les biens a des bourgeois. Si une plainte est portée devant nous à cet égard , a nous ferons dans les quarante jours, et d'après le jugement de 6 notre cour, amender le dommage fait à la commune par la violation <c de sa charte*.»
> Les deux ieUres de Philippe- Auguste, que j'ai réunies Ici en une seule pour me dispenser de répéter deux fois les mêmes formules, se trouvent dans le Becueil des Ordon nances des rois de France^ t Y, p. 337.
Au moment où s'éteva en France la première constitution commuaale , il n'y amit presque pas une ville qui n'eût en elle le germe d'un semblable changement; mais il fallait , pour le développer, des eiroonstanoes favorables, n Ceillait surtout que l'exemple fût donné par quelque ville voisine : tantôt c'était le bruit d'une insurrection qwen faisait éclater d'autres, comme un incendie se propage; tantôt c'était une charte octroyée qui mettait le trouble dans la province. La révolution de Laon, la plus sanglante de toutes, eut pour cause occasionnelle l'établissement des communes de Saint^uentin et de NoyoR , l'une consentie par un comte, l'autre instituée par un évé que. Le coup frappé à Laon se fit aussitôt sentir à Amiens, puis à SoissoBS, puis à Reims. Enfin, pour les communes situées au nord de la Loire, l'exemple n'est pas même sorti du royaume de France ; car les premières en date furent celles du Mans et de Cambrai , deux villes qui, à l'époque de leur aflranchissement, se trouvaient hors du royaume, l'une sous la suzeraineté des ducs de Normandie, et l'autre sous celle des empereurs.
L'histoire de la commune du Mans se rattache à celle de la fameuse conquête de l'Angleterre par les Normands, en Tannée i066. Enclavé pour ainsi dire entre deux États beaucoup plus puissants , la Normandie et l'Anjou , le comté du Maine semblait destiné à tomber alternativement sous la suprématie de l'un ou de l'autre. Mais, malgré ce désavantage de position et rinfériorité de leurs forces, les Manceaux luttaient souvent avec énergie pour rétablir ou recouvrer leur indépendance nationale. Quelques années avant sa descente en Angleterre, le duc Guillaume le Bâtard fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert , comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de l'Anjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique d'Ëveil-Ghiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux fournirent sans résistance leur contingent de chevaliers et d'archers; mais quand ils le virent occupé 'des soin^ et des embarras de la conquête , ils songèrent à s'affranchir de la domination normande. Nobles , gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique. Les châteaux gardés par des soldats normands furent attacpiés et pris l'un après l'autre. Turgis de Tracy et Guillaume de la Ferté,qui commandaient la citadelle du Mans,
rendirent cette place , et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé aux représailles et aux v^geances populaires,
.Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s'arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux; et Ton vit alors éclater dans la principale ville une révolution d'un nouveau genre. Après avoir combattu pour Findépendance du pays, les bourgeois du Mans, rentrés dans leurs foyers, commencèrent à trouver gênant et vexatoire le gouvernement de leur comte, et s'irritèrent d'une foule de choses qu'ils avaient tolérées jusque-là. A la première taille un peu lourde , ils se soulevèrent tous et formèrent entre eux une association jurée, qui s'organisa sous des cheis électifs et prit le nom de commune S Le comte régnant était en bas âge; il avait pour tuteur Geofroy de Mayenne, seigneur puissant et renommé à cause de son habileté politique. Cédant à la force des choses, Geofroy, en son nom et au nom de son pupille, jura la commune et promit ainsi obéissance aux lois établies contre son propre pouvoir; mais il le fit de mauvaise foi. Par force ou par crainte, l'évêque du Mans et les nobles de la ville prêtèrent le même serment; mais quelques seigneurs des environs s'y refusèrent /et les bourgeois, pour les réduire, se mirent en devoir d'attaquer leurs châteaux. Ils marchaient à ces expéditions avec plus d'ardeur que de prudence, et montraient peu de modération après la victoire. On les accusait (reproche trèsgrave dans ce siècle) de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte ; on leur reprochait aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ennemis ou de ceux qui troublaient la paix de la commune, faisant pendre les uns et mutiler les autres sans aucun égard pour le rang des personnes ^. Voici quelques traits de cette orageuse et courte destinée, racontés par un historien du temps.
« Il arriva que l'un des barons du pays , nommé Hugues de Sillé ,
1 Gonsilium inierunl qualiler ejus pravis conatibus obsislerent, nec 8e ab eo vel quolibet alio injuste opprimi paterentur. Facta igitur conspiratione quam communionem vocabant^, scse omnes pariter ftacramentis astringunt.. (Gesl. ponlific ceooinaDn.f apud script, rer. gailic. et francic, t. XII, p. 540.)
' CujQS conspirationis audacia innumcra scelera commlserunt, passim plurimos sine aliquo judicio eondemnanles, quibusdam pro causis minimis oculos eruentes, alioa vero... suspendio strangulanles, castra quoque vicina diebus aanctœ Quàdragesimœ... Passionis tempore, irratlonabiliter succendentes. (libd.)
« attira sur lui la colère des membres de la commune, en s'opposant
< aux institutions qu'ils avaient promulguées. Ceux-ci envoyèrent « aussitôt des messagers dans tous les cantons d'alentour, et rasH « semblèrent une armée qui se porta avec beaucoup d'ardeur contre de château de SiUé; Févéque du Mans et les prêtres de chaque « paroisse marchaient ea tête avec les croix et les bannières *. L'ar- « mée s'arrêta pour camper à quelque distance du château , tandis c que Geofroy de Mayenne, venu de son côté avec ses hommes d'ar- « mes , prenait son quartier séparément. Il faisait semblant de vouer loir ai()er la commune dans son expédition; mais il eut, dès la « nuit même, des intelligences avec l'ennemi, et ne s'occupa d'autre « chose que de faire échouer l'entreprise des bourgeois. A peine fut-il ff jour que la garnison du château fit une sortie avec de grands cris; a et au moment où les nôtres, pris au dépourvu , se levaient et s'ar* V maient pour combattre, dans toutes les parties du camp, des gens « apostés répandirent qu'on était trahi , que la ville du Mans venait c d'être livrée au parti ennemi. Cette fausse nouvelle, jointe à une a attaque imprévue, produisit une terreur générale; les bourgeois et « leurs auxiliaires prirent la fuite en jetant leurs armes; beaucoup c furent tués, tant nobles que vilains , et l'évêque lui-même se trouva c parmi les prisonniers*.
aCveofroy de Mayenne, de plus en plus suspect aux gens de la « commune, et craignant leur ressentiment, abandonna la tutelle du c jeune comte et se retira hors de la ville dans un château nommé la « GéoIe. Mais la mère de l'enfant, Guersende, fille du comte Her-
< bert, qui entretenait avec Geofroy un commerce illicite, s'ennuya a bientôt de son absence et ourdit sous main un complot pour lui a livrer la ville. Un dimanche, par la connivence de quelques traî- « très, il entra avec quatre-vingts chevaliers dans un des forts de la « cité, voisin de la principale église, et de là se mit à guerroyer con- « tre les habitants. Ceux-ci, appelant à leur aide les barons du pays, « assiégèrent la forteresse. L'attaque était difScile , parce que, outre
< le château, Geofroy de Mayenne et ses gens occupaient deux mai-
> Congregatoque exereita , episcopo et singularam eeclesiarum presbyterls praseuntibos com crucibas et vesiUis, ad eastrum Silliacum furibundo impetu diriguntur. (Geai. ponUflc. ceooinann. , apud script rer. gallio. el francic. , t. XII, p. 510.)
* Bi Qt deesteria taoeam, tam nobiiibus quam ignobilibus... ipse quoque episcopua, proh doior!... oomprehensos el euatodiiB maneipatua eat. ( Ibid. )
a sons flanquées de tourelles : les nôtres n'hésitèrent pas à mettre le a feti à ces maisons, quoiqu'elles fussent tout près de Féglise, qu'on n eut peine à préserver de Tincendie. Ensuite l'attaque du fort com- « mença , à l'aide de machines , si vivement que Geofroy, perdani a courage , s'échappa de nuit y disant aux siens qu'il allait chercher a du secours. Les autres ne tardèrent pas à se rendre; et les boinv « geois, rentrés en possession de la forteresse , en rasèrent les muer railles intérieures jusqu'à la hauteur du mur de ville, ne laissant a subsister en entier que les remparts tournés vers la campagne *. » Cette victoire de la liberté bourgeoise sur la puissance féodale venait à peine d'être remportée que de nouveaux dangers, bien autrement graves, menacèrent la commune du Mans. En l'année 1073, le conquérant de l'Angleterre, se voyant maître assuré de ce pays, résolut de passer le détroit, et d'aller recouvrer, à main armée, la seigneurie du Maine. Guillaume venait de triompher de la dernière et de la plus redoutable des insurrections saxonnes; profitant habilement de l'occasion , il offrit une solde à tous les hommes de race anglaise qui voudraient le suivre dans son expédition d'outre-mer ^^ Des gens qui n'avaient plus ni feu ni lieu , les restes des bandes de partisans détruites sur plusieurs points de l'Angleterre , et même des chefs qui s'étaient signalés par leur dévouement patriotique , s'enrôlèrent sous la bannière normande sans cesser de haïr les Normands. Tous étaient joyeux d'aller combattre contre des hommes qui , bien qu'ennemis du roi Guillaume, leur semblaient être de la même race que lui par la conformité du langage. Sans s'inquiéter si c'était de gré ou de force que les Manceaux avaient, sept ans auparavant, pris part à la conquête, ils marchèrent contre eux à la suite du conquérant comme à un acte de vengeance nationale. Dès leur entrée dans le pays, ils se livrèrent , avec une sorte de frénésie , à tous les genres de dévasta-tion et de rapine , arrachant les vignes , coupant les arbres , brûlant les hameaux , faisant au Maine tout le mal qu'ils auraient voulu faire à la Normandie. La terreur causée par leurs excès contribua, plus que la bravoure des chevaliers normands et la présence même du roi
1 Cives aulem ira comnioti, ac sibi In futurum preecavenles , interiorem partem ^usdem munilionis muro civitatis coaequaverunt, exleriores parietes ad urbia prgesidjAun integros relinqucnles. (GeaU ponUr. cenomann. , apud script, rer. galllc. et fraiicic, t.XII.p.Mr)
' Voyez lillstoire d^ la Conquête de l'ADglcterre par les Normands, liv. ▼, t. 11.
Guilimune» à la soumission du pays. Les places fort&s<et les châteaux se rendirent pour la plupart, avant le premier assaut, et les princi^ paux bourgeois du Mans apportèrent les clefs de leur ville au roi dans son camp sur la Sarthe. Ils lui prêtèrent serment comme à leur s^eur légitime, et Guillaume, en retour, leur promit la conservation de leurs anciennes franchises municipales ; mais il ne parait pas que la commune ait été maintenue, car Phistoire n'en fitit plus mention *.
Ce fut en Tannée 1076 que s'établit , par insurrection, la commune de Cambrai; mais il y avait déjà longtemps que, selon les paroles d'un contemporain, les bourgeois désiraient cette commune*. Depuis plus de cent ans ils étaient en guerre ouverte avec l'autorité épiscopale. En l'année 957., ils profitèrent de l'absence de leur évéque, qui s'était rendu à la cour de l'empereur, pour former une ligue contre lui , et se jurer les uns aux autres de ne pas le laisser rentrer dans la ville* L'évèque , s'étant remis en route vers Cambrai , oe tarda pas à apprendre, par le bruit public, que l'entrée de la ville lui était défendue, qu'il en trouverait les portes closes et les murailles bien gardées. 11 rebroussa chemin et alla demander à l'empereur du secours contre les Cambrésiens : on lui donna une armée d'Allemands et de Flamands assez forte pour réduire la ville. A l'approche des troupes , les habitants eurent peur , et , ajournant leur projet de liberté , reçurent l'évéque sans opposition. Celui-ci , qui regardait comme une injure intolérable ce qu'ils avaient osé faire contre lui, attendit, pour se venger, que leur association fût entièrement dissoute; et alors, faisant revenir en grand nombre ses soldats auxiliaires , il attaqua les bourgeois à l'improviste dans les places et dans les rues. Les soldats les poursuivaient jusque dans les églises , tuaient tout ce qui leur résistait ; et , quand ils avaient fait un prisonnier, ils lui coupaient les pieds ou les mains, lui crevaient les yeux, ouïe menaient au bourreau, qui lui marquait le front d'un fer rouge '.
■ Et aeeepUs ab eo Bacramentis, tam de impunitate perfldife quam de conservandis antiquis ejiudem cIvitaUs consueludinibus atque justiUis. In ipBius diUonem atque imperium seae et sua omnia dediderunt. ( Gcst. pontîQc. cenomann. , apud script, rer. gaili€. et frandc , t. XII , p. 541. )
' Unde ciTes in unum conspirantes, episcopo absente, diu desideralam nonjuravenint eommuniam. (Balderici cbron,, ibid , t. XIII, p. 534.)
' Novam genus spectacull, continue namquc armaU limen sanctlssimœ sedisabsque
156 LETTRB XIV.
Cette exécution militaire laissa de profonds ressentiments dans le cœur des bourgeois de Cambrai, et accrut le désir qu'ils avaient d'élever une barrière entre eux et la puissance seigneuriale* Tout le clergé métropolitain, défenseur-né de cette puissance, fut enveloppé dans la haine que les citoyens lui portaient. En l'année 1024, il se fit une nouvelle conjuration à la faveur de laquelle les bourgeois , un moment maîtres de la ville, expulsèrent les chanoines et tous les clercs de l'église, démolirent leurs maisons et emprisonnèrent ceux dont ils avaient le plus à se plaindre. Cette révolution fut de peu de durée , et une armée impériale rétablit à Cambrai la 'seigneurie ecclésiastique. Mais la révolution se réveilla, pour ainsi dire, en 1064. Les bourgeois ayant pris les armes firent prisonnier leur évéque, nommé Liébert; et pour les réduire il fallut trois armées envoyées contre eux par l'empereur, le comte de Flandre et la comtesse de Hainault*. Malgré cette nouvelle défaite , les Cambrésiens ne se découragèrent pas; et, douze ans après, sous le pontificat de Gérard , neveu de Liébert , ils s'insurgèrent de nouveau , et se constituèrent en association permanente sous le nom de conmiune. Voici le détail de cet événement tel qu'on le trouve dans une chronique rédigée en vieux français :
cr Comme le clergé et tout le peuple étoient en grande paix, s'en a alla l'évéque Gérard à l'empereur. Mais ne fut pas très-éloigné , « quand les bourgeois de Cambrai, par mauvais conseil, jurèrent une a commune et firent ensemble une conspiration que de longtemps « avoient murmurée, et s'allièrent ensemble par serment que si l'évé- K que n'octroyoit cette commune, ils lui défendroient l'entrée en la a cité. Cependant l'évéque étoit à Lobbes, et lui fut dit le mal que le a peuple avoit fait, et aussitôt il quitta sa route, et pour ce qu'il <K n'avoit gens pour le venger de ses bourgeois, il prit avec^lui son a bon ami Baudoin, le comte de Mons, et ainsi vinrent à la cité avec « grande chevalerie. Lors eurent les bourgeois leurs portes closes et a mandèrent à l'évéque qu'ils ne lais§eroieut entrer que lui et sa maia son, et l'évéque répondit qu'il n'entreroit pas sans le comte et sa
reverenUœ modo irrumpentes , alios îQkrfecerunt, alios trancaUs manibusei pedibua demeinbrarunl; quibusdam vero oculos fodiebant, quibusdam fronles ferro ardente nolabant. (Balderici chron., apud acript. rer. gallic ctfrancic, t. VllI, p. t84. > Histoire de Cambrai, p. «01 etsuiv.
c chevalerie y et les bourgeois le refusèrent. Quand Tévéque vit la c folie de ses sujets , il lui prit grande pitié et il désiroit plus faire c miséricorde que justice. Alors leur manda qu'il traiteroit des choses c devant dites y en sa cour, en bonne manière , et ainsi les apaisa, c Mots révoque fiit laissé entrer, et les bourgeois entrèrent en leurs c maisons , à grande joie, et tout fut oublié de ce qui avoit été fait, c Mais il advint, après un peu de temps, par aventure, sans le su c et le consentement de Tévéque , et contre sa volonté , que grand c nombre de chevaliers les assaillirent en leurs hôtels, en occirent c aucuns et plusieurs blessèrent. Dont furent les bourgeois très-ébac his et fuirent à l'église Saint-Géry, enfin furent pris et menés devant c révéque. Ainsi fiit cette conjuration et la commune défaite, et jus rèrent désormus féauté à Tévéque *• »
Les troubles qui survinrent presque aussitôt dans Fempire, par suite de Texcommunication de Henri [V, fournirent aux habitants de Cambrai une occasion pour tenter un nouveau mouvement et rétablir leur commune. Us furent aidés par le comte de Flandre, qui fit alliance avec eux pour s'agrandir aux^épens de la puissance impériale. En vertu de cette alliance, ils installèrent comme évéque un ami du comte, appelé Eudes, et refusèrent de recevoir Tévéque Gaucher, désigné par l'empereur. Après Tavéuement de Henri V, lorsque la paix eut rendu toute sa force à l'autorité impériale, a messire Gaucher, c dit la chronique de Cambrai, alla vers l'empereur et fit sa complainte c du comte Robert de Flandre, comment il avoit troublé son empire, c saisi Cambrai et mis dedans l'élu Eudes, dont fut l'empereur forc tement irrité. Lors il s* apprêta pour venir en Flandre, et y vint avec t très-grande armée, et assiégea le château de Douay, qui étoit très- « fort de murs et de fossés, dont fut celui de Flandre très-épouvante, a et les soldais que le comte avoit mis pour garder Cambrai eurent a peur , laissèrent la cité et s'enfuirent. Lors entra le comte dedans c Douay , et en garnit toutes les forteresses. Au troisième jour après, « l'empereur fit un très-grand atoaut, et le comte merveilleusement c bien se défendit , si qu'il y eut plusieurs chevaliers occis du côté c de l'empereur, et ainsi laissèrent l'assaut. Dont eurent conseil tous « les grands princes et l'empereur ensemble; car il voyoit que rien
* Chronique de Cambrai , Recueil des UUi. de la France , t. XIII , p. 476 et 477.
a ne profitoit et que ne prendraient le chftteau, et lui dirent qu'il re- « çût à amour le comte de Flandre. Lors reçut l'empereur le comte « de Flandre à homme, et furent bons amis ensemble '•
a Après ce, vint l'empereur à Cambrai très-terriblement; mais de* « vant sa venue s'enfuit l'élu Eudes et grande partie du clergé et du « peuple qui se sentoit coupable. Dont s'enfuirent plusieurs femmes a avec leurs enfants dans les églises et les tours, et les pucelles a s'effrayoient quand elles virent tant de chevaliers allemands, escla- « vous, lorrains, saxons. Alors fit l'empereur crier que tous les habi- « tants et les bourgeois vinssent en sa présence , et ils vinrent très^ « émus , car ils craignoient de perdre la vie ou leurs membres, et ne « pouvoient contredire ni ne Tosoient. Lors paria l'empereur trèsce durement à eux, et fortement les blâma, et dit comment ils étoient Q si osés qu'ils avoient fait tant de choses contre les droits de l'em- « pire , conjuration, conunune, nouvelles lois, et qui plus est, qu'ils et avoient reçu nouvel évèque dedans la cité, contre Dieu et contre a la seigneurie de l'empire. Quand ils ouïrent l'empereur ainsi par- « 1er, 'ils furent trop épouvantés et né savoient qu'ils pussent réponicdre;et pour ce qu'ils se sentoient coupables, ils s'humilièrent € durement et crièrent à l'empereur merci. Dont se prit le bon évéa que Gaucher très-bénignement à prier pour ses sujets, et tomba ,D aux pieds du roi et disoit : a Très^oux empereur, ue détruisez pas cr nos bourgeois si cruellement et en si grande sévérité, car bien les a pouvez corriger avec plus grande douceur. Dont prièrent aussi les « princes de l'armée avec l'évéque, et disoient qu'il eût pitié de tant t< de larmes. Quand ce entendit l'empereur , se relâcha un peu de sa a colère, et crut le conseil de l'évéque et des princes, et ne les punit à pas ainsi qu'il se proposoit par rigueur de justice. Cependant ne les « épargna pas du tout ; car il commanda qu'ils apportassent en sa a présence la charte de la commune qu'ils avoient faite, et eux ainsi a firent ; et l'empereur tantôt la défit et leur fit jurer devant tous les « princes que jamais autre ne feroient. Ainsi fut défaite cette corn- <x mune, et leur fit l'empereur jurer féauté à lui par foi et par ser* «ment^ »
Cette seconde destruction de la commune de Cambrai eut lieu en
1 Chronique de Cambrai ; Recueil des Hisl. de la France, t. XllI, p. 477.
l'année 1407, et, moins de vingt ans après, la commune était rétablie. On la citait au loin comme un modèle d'organisation politique : 0 Que dirai-je de la liberté de cette ville? dit un ancien écrivain. Ni < révéque , ni l'empereur ne peuvent y asseoir de taxe; aucun tribut « n'y est exigé; on n'en peut faire sortir la milice, si ce n'est pour « a défense de la ville, et encore à cette condition que les bourgeois a puissent le jour même être de retour dans leurs maisons*. i> La commune était gouvernée par un corps électif de magistrature, dont les membres avaient le titre de jurés ^ et s'assemblaient tous les jours dans l'hôtel de ville , qu'on nommait la Maison de jugement. Les jurés^ au nombre de quatre-vingts , se partageaient l'administration civile et les fonctions judiciaires. Tous étaient obligés d'entretenir un valet et un cheval toujours sellé, afin d'être prêts à se rendre, sans aucun retard, partout où les appelaient les devoirs de leurs charges^. Ces devoirs n'étaient p'as aussi aisés à remplir que ceux des maires et échevins de nos villes modernes; il ne s'agissait pas, en temps ordinaire, de veiller à la police des rues, et, dans les grandes circonstances, de régler le cérémonial d'une procession ou d'une entrée solennelle, mais de défendre, à force de courage, des droits chaque jour envahis. Il fallait vêtir la cotte de mailles, lever la bannière de la ville contre les comtes et les chevaliers, et, après la victoire , ne point se laisser abattre par les sentences d'excommunication dont s'armait le pouvoir épiscopal. Grâce à la constance inébranlable de ses ' magistrats électifs, la commune de Cambrai, abolie encore à deux reprises différentes^, se releva et continua de prospérer et de se faire craindre. Elle soutint jusqu'au milieu du xiv« siècle une guerre à outrance contre ses évêques et contre leur clergé , qu'elle contraignit plusieurs fois de sortir en masse de la
I Qaid auleni de libertate hujus urbis dicam ? Mon episcopus, non fmperator taxationem in ea facii; non iributum ab ea sxfgiiur, non denique exercltum ex ea educit, xi\9\ tantummodo ob derensiouem urbis. ( Fragmentum , ex gestis episc. camerac, apud fcript. rer. gallic. et francic. , t. XHI, p. 481, in nota ad cale pag.)
' Voyez , sur le sens de ce mol et sur aon application , tantôt aux magistrats seuls pt tantôt à tous les membres des communes du moyen âge, les Comtderaiiont sur Vkistoire de France, cbap. vi , p. 233 et suir.
* Histoire de Cambrai, p. 100. Le moi Jurés sert quelquefois à désigner la totalité des membres d'une commune, et quelquefois les seuls membres du gouvernement municipaL Ce nom tire son origine du serment que les uns et les autres étaient obligés de prêter.
* Kn 1138 et en 1180. ^ Voyez le tome XIII du Becueil des hislorit^ns de la France
ville et de se réfugier à Valeuciennes *. Voilà quelles furent pendant quatre cents ans les relations des habitants de Cambrai avec les prédécesseurs de Fénelon. Tout cela ne rappelle guère le doux et consolant spectacle que présente l'administration, de ce vertueux archevêque. Mais que nous sommes loin de compte si nous croyons que le moyen âge ressemblait à l'ancien régime, et qu'en France les passions populaires sont filles de la révolution!
Sur les commones de Noyou , de Beaavals et de SaintpQoentiD.
jj^T^^Tfsr? N Tannée 1098, Baudri de Sarchainville , archidiacre de ïylïPI! V- ''église cathédrale de Noyon, fut promu, par le choix
^ du clergé de cette église, à la dignité épiscopale. C'était j^;^t=-3 si un homme d'un caractère élevé, d'un esprit sage et réflé-
^ chi. Il ne partageait point l'aversion violente que les personnes de son ordre avaient en général contre l'institution des communes. Il voyait dans cette institution une sorte de nécessité sous laquelle, de gré ou de force, il faudrait plier tôt ou tard, et croyait qu'il valait mieux se rendre aux vœux des citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une révolution inévitable. L'élection d'un évéque doué d'un si grand sens et d'une si noble manière de voir était pour la ville de Noyon l'événement le plus désirable ; car cette ville se trouvait alors dans le même état que celle de Cambrai avant sa révolution. Les bourgeois étaient en querelles journalières avec le clergé de l'église cathédrale : les registres capitulaires contenaient une foule de pièces ayant pour titre : oc De la paix faite entre nom et les bourgeois de Noyon^. » Mais aucune réconciliation n'était durable; la trêve était bientôt rompue, soit par le clergé , soit par les citoyens, qui étaient d'autant plus irri-
I Histoire de Cambrai, p. S94 et suiv.
> De pace fada inler nos et burgenses noviomenses. (Annales de l'église cathédrale de Noyon , par Jacques Lovasseur, t. Il , p. 803 et suiv.)
tables qu'ils avaient moins de garanties pour leurs personnes et pour leurs biens. Le nouvel évoque pensait que l'établissement d'une commune jurée par les deux partis rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d'alliance; U entreprit de réaliser cette idée généreuse avant que le mot de* commune eût servi à Noyon de cri de ralliement pour une insurrection populaire.
De son propre mouvement, Tévéque de Noyon convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs, chevaliers, commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle, sous des magistrats appelés jure'«, comme ceux de Cambrai. « Quiconque, a disait la charte, voudra entrer dans cette commune, ne pourra ne a être reçu membre par un seul individu , mais en la présence des a jurés. La somme d'argent qu'il donnera alors sera employée pour a l'utilité de la ville, et non au profit particulier de qui que ce soit, a Si la commune est convoquée en armes, tous ceux qui l'auront « jurée devront marcher pour sa défense, et nul ne pourra rester a dans sa maison , à moins qu'il ne soit inHrme , malade , ou telle- « ment pauvre qu'il ait besoin de garder lui-même sa femme et ses « enfants malades.
« Si quelqu'un a blessé ou tué quelqu'un sur le territoire de la « commune , les jurés en tireront vengeance *. »
Les autres articles garantissaient aux membres de la commune de Noyon l'entière propriété de leurs biens, et le droit de n'être traduits en justice que devant leurs magistrats électifs. L'évêque jura d'abord cette charte , et les habitants de tout état prêtèrent après lu; le même serment. En vertu de son autorité pontificale , il prononça l'anathème et toutes les malédictions* de l'Ancien et du Nouveau Testament contre celui qui, dans l'avenir, oserait dissoudre la commune ou enfreindre ses règlements. En outre, pour donner à ce nouveau pacte une garantie plus solide, Baudri invita le roi de France, Louis le Gros, à le corroborer, comme on disait alors, par son approbation et par le grand sceau de la couronne. Le roi con-» sentit à cette requête de l'évêque; et ce fut toute la part qu'eut
* Ces trois arUclcs sont extraite d'une charte de Philippe-Augusle qui reproduit, en les confirmant, les lois, ou, comme on disait alors, les coutumes de la commune de Nojon. Voyez le tome XI du Becueil des Ordonnances des rois de France, p. S34.
Louis ie Gros à l'établissement de la commune de Noyon. La charte royale ne s'est point conservée; mais il en reste une qUl peut seHir de preuve à ce récit.
« Baudriy par la grftce de Dieu y éréque de Noyon ^ à tous ceux a qui persévèrent et avancent de plus en plus dans la foi :
a Trss-chers frères , nous apprenons par l'exemple et les paroled «( des saints Pères que toutes les bonnes choses doivent être confiées a à récriture, de peur que par la suite elles ne soient mises en oublK a Sachent donc tous les chrétiens, présents et à venir, que j'ai fait à « Noyon une commune , constituée par le conseil et dans une assem- <t blée des clercs , des chevaliers et des bourgeois ; que je l'ai con- « firmée par le serment, l'autorité pontificale et le lien de l'anaa thème, et que j'ai obtenu du seigneur roi Louis qu'il octroyftt cette a commune et la corroborât du sceau royal. Cet établissement fait <c par nkoi , jUré par un grand nombre de personnes et octroyé par a le roi , comme vient d'être dit, que nul ne soit assez hardi pour le a détruire ou l'altérer; j'en donne l'avertissement de la part de Dieu a et de ma part, et je l'interdis au nom de l'autorité pontificale. Que a celui qui transgressera et violera la présente loi subisse l'excommu- (( nication; que celui qui, au contraire, la gardera fidèlement, défi meure sans fin avec ceux qui habitent dans la maison du Sei- «gneur*. »
Cette charte épiscopale porte la date de li08.
Quelques années auparavant^ les bourgeois de Beauvais s'étaient constitués en commune spontanément, ou, comme s'exprime un contemporain, par suite d'une conjuration tumultueuse^. Ils contraignirent leur évêque à jurer qu'il respecterait la nouvelle constitution municipale; et, vers le môme temps, le comte de Vermandois, pour prévenir de pareils troubles, octroya une charte de commune aux habitants de Saint^Quentin^. Le clergé de la ville jura de l'observer,
I Annales de l'église cathédrale de Noyon , 1. 11 , p. 805.
* Tufbulenta conjuratio factœ communionis. (Epist. Ivonis carnotensis epfsc., apiid script rer. galllc. et francic, t. XV, p. 105.) La commune de Beauvais fut reconnue et confirmée par Louis le Gros, on ne peut dire en quelle année ; Louis le Jeune Ja conûrma d6 nouveau en 1144.
' Cette concession n'a pas de date précise « mais elle remonte authentiquement aux premières années du xua siècle} elle l^t de beaucoup antérieure à Tépoque de Raoul 1, qui devint comte de Yermandols en 4117. Quelques historiens la fixent à l'année lioa. La charte communale de Saint-Quentio porte dans son préambule : ViM et eon-
LETTRE XV. k^i
saof les droits de son ordre , et les chevàllëtSy sauf la ftii diie àti comte*., Ce comte, qui était un puissant seigneur, suzeraitl dé {^lu^ sieurs Tilles, ne crut pas nécessaire, comme Tévêque dé Noyoïi , de faire ratifier sa charte par l'autorité ri}yale ; et la commune de Saint- Quentin s'établit sans que Louis le Gros intervint en aucune mdnière. Pour comprendre Tefiët que devait produire sur les villes de la Picardie et de rile-de-France l'existence de ces trois communes , dans un espace de moins de quarante lieues, il suffit de jeter les yeux sur leurs chartes, dont voici les principaux articles :
CHARTE BB BBAtJVAIS.
a Tous les hommes domiciliés dans l'enceinte du mur de ville et s dans les faubourgs, de quelque seigneur que relève le terrain où a ils habitent, jureront la commune. Dans toute l'étendue de la ville , « chacun prêtera secours aux autres loyalemenl et selon son pouvoir.
s Les pairs de la commune jureront de ne favoriser personne pour f cause d'amitié , de ne léser personne pour cause d'inimitié , et ()e c donner en toute chose, selon leur pouvoir, une décision équitable. < Tous les autres jureront d'obéir et de prêter main-forte aux déciasions des pairs ^
a Quiconque aura forfait envers un homme qui aura juré cette coma mune , les pairs de la commune , si plainte leur en est faite , feront « justice du corps et des biens du coupable , suivant leur délibé- « ration.
« Si le coupable se réfugie dans quelque chftteau-fort, les pairs de « la commune parleront sur cela au seigneur du château ou à celui a qui sera en son lieu; et si, à leur avis, satisfaction leur est faite de a l'ennemi de la commune , ce sera assez; mais si le seigneur refuse
netudines quas tempore Radolfl comitii et anieeestorum tuorum hurgënses ianbtl Quintini tenueruni. (Voyez le Recueil des Ordonnances des rois de Franee, t. XI, p. iTO.)
< Cum primnm communia acquislla Hiit, omnes ViromandioB pares... et omnes clerici, salve ordine suo^omnesque miiiles, salvandelltalceomitis, flrmiter tenendam JuraYerunt. (Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. S70.)
> Ces magistrats étaient élus au nombre de douze par toute la commune de Beauvais. Fit» tard , vers la fin du xiie siècle , leur nombre fut porté à treize , et l'un d'entre eux fui eréé ebef de l'administration sous le titre de majeur oU maire. On disait mayeur dans le dialecte de la Picardie. Voyez, sur les titres de maire et de pair», les Consid^ râlions êur Vhittoire de France y chap. v et ti.
a satisfaction , ils se feront justice eux-mêmes sur ses biens et sur ses o hommes.
. a Si quelque marchand étranger vient à Beauvais pour le marché, aet que quelqu'un lui fasse tort ou injure dans les limites de la bana lieue; si plainte en est faite aux pairs, et que le marchand puisse a trouver son malfaiteur dans la ville, les pairs en feront justice, à a moins que le marchand ne soit un des ennemis de la commune.
<K Nul homme de la commune ne devra confier ou prêter son argent <K aux ennemis de la commune tant qu'il y aura guerre avec eux , car « s'il le fait il sera parjure; et si quelqu'un est convaincu de leur avoir a prêté ou confié quoi que ce soit, justice sera faite de lui, selon a que les pairs en décideront.
a S'il arrive que le corps de la commune marche hors de la ville « contre ses ennemis, nul ne parlementera avec eux, si ceja'est avec <K licence des pairs.
a Si quelqu'un de la commune a confié son argent à quelqu'un de « la ville, et que celui auquel l'argent aura été confié se réfugie dans « quelque château-fort, le seigneur du château, en ayant reçu plainte, c( ou rendra l'argent ou chassera le débiteur de son château ; et s'il a ne fait ni l'une ni l'autre de ces choses,' justice sera faite sur les a hommes de ce château à la discrétion' des pairs *. »