V. Cousin
1" avril 1861.
P. S. Cette Introduction ayant paru d'abord dans la Remte des Deux Mondes 9 un homme d'esprit et d'honneur, un ancien député, ancien officier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, M. Liadières a cru devoir, dans l'intérêt d'une auguste mémoire que nous respectons également, adresser une réclamation à un journal resté fidèle à lui-même et à la cause libérale. J'ai à mon tour adressé à ce même journal les lignes suivantes :
A M, ChamboUe, rédacteur en chef du journal
/'Ordre.
« Paris, le 5 avril 1851.
« Mon cher monsieur,
« Je veux vous remercier moi-même d'avoir accueilli la réclamation de M. Liadières que VOrdre m'apporte ce matin. Le ton de cette réclamation contraste honorablement avec celui d'autres articles que je reçois en même temps, et où mes intentions, ce semble, assez manifestes, sont étrangementméconnuesetdéfigurées. Je supporte cela avec la patience philosophique que vous me connaissez à l'endroit de la critique. Je ne
INTRODUCTION. LXXU
répondrai point à mon ingénieux et consciencieux contradicteur pour ne pas remuer de nouveau un sujet pénible, et de peur môme de troubler en lui la sécurité d'une conviction que je lui envie. Sans entrer dans aucune polémique , je me borne ici à rappeler ces deux choses :
« l"* Ce n'est pas de gaieté de cœur que j'ai recherché et exposé les causes qui ont amené la chute du gouvernement de Juillet. J'écrivais une Introduction au Beeueil de mes discours politiques. J'avais le choix d'abandonner ou de défendre les principes de ces discours. Mon choix pouvait-il être douteux?
« 2** Loin de diminuer le roi Louis-Philippe dans l'appréciation que j'en ai faite , je suis certain de l'avoir relevé. Je l'ai défendu contre les calomnies de ses ennemis. J'en ai parlé avec admiration, avec respect, avec amitié, si j'ose me servir de cette expression. Mais je persiste à déplorer son système de gou* vernement.
« 11 s'est trouvé à Claremont de loyaux serviteurs qui lui ont tenu le même langage. Ouvrez la brochure de M. Lemoine : « Le roi : Des amis m'ont « dit bien souvent ici à Claremont : Ah ! si le roi n'a- « vait pas refusé la réforme, il serait encore aux Tui- « leries. » Je suis un de ces amis-là. — Le roi ajoute : »< Un de mes amis les plus dévoués me dit : « Sire, un « roi constitutionnel ne s'en va pas , il suit la loi de « la majorité , et il reste. » J'ai parlé comme cet ami dévoué.
« Disons-le franchement :
« La maison d'Orléans a eu deux sortes d'amis et de
LXXX INTRODOCnON.
serviteurs : les uns qui se sont efforcés de l'éloigner de plus en plus des principes de la révolution française , et qui y après l'avoir conduite où vous savez , l'abandonnent dans l'abtme, et se rallient au principe de la contre-révolution, en cela, j'en conviens, parfaitement conséquents ; les autres qui, comme mes amis et moi, l'avons aimée parce que nous y placions l'espérance du triomphe modéré de la révolution, qui l'avons respectueusement avertie, quand, selon nous, elle s'égarait, et qui dans ses malheurs lui demeurons fidèles, sans toutefois la préférer à la patrie.
ce Agréez, mon cher monsieur, la nouvelle assurance de ma sincère amitié.
« Victor Cousin. »
DISCOURS POLITIQUES
DISCOURS
Sur rabrogatioQ de U loi du 19 Jantier 1816.
Après laRéTolotion de juillet, la Chambre des dépotés s'empressa de Toter l'abrogation de la loi du 19 janvier 1816, qui attachait à l'anniTersaire do 21 janvier 1793 une commémoration solemnelle, prescrivait l'érection d'un monument expiatoire, instituait des services funèbres dans toutes les églises , suspendait l'action de toutes les autorités administratives , et jusqu'à celle des tribunaux. Cette résolution de la Chambre des députés, apportée I la Chambre des pairs , y fut rejetée. Dans la session de 1832-1833, la Chambre des députés renouvela sa proposition. Cette fois, la Chambre des pairs sentit que des concessions étaient nécessaires. Elle avait d'ailleurs été profondément modifiée par deux grandes promotions de nouveaux pairs, d'abord sous l'administration de M. Casimir Périer, puis sous celle de M. le duc deBroglie. J'avais été compris dans la dernière promotion avec plusieurs de mes collègues de l'Institut et du conseil d'État. Une commission » dont M. le comte Siméon était rapporteur,
sans admettre le projet de la Chambre des dépotés, h savoir rabrogation pure etsimplede la loi de 1816, proposa de remplacer cette loi par nne loi nouvelle en deux articles : « Article 1*'. Le 21 janvier demeure un jour de deuil national. » ^— « Art 2. Toutes les autres dispositions de la loi du 19 janvier 1816 sont abrogées. » Le 15 janvier, une discussion assez vive s'engagea, où MM. de Brézé et de Vérac défendirent la loi de 1816 ; MM. Portalis, Mounier, Grouchy» Courtarvel, Barante, le projet de la commission, et MM. RoBderer, Émérian,. Bassano et Lanjuinais celui de la Chambre des députés. La commission remporta , mais non sans résistance, et il y eut une minorité de soixante-cinq membres. La Chambre des députés accueillit assez mal ie projet de la Chambre des pairs, et réclama de nouveau l'abrogation pure et simple de la loi de 1816. De son côté, la Chambre des pairs répugnait à céder, et la même commission, par Torgane du même rapporteur, proposa à la Chambre de persévérer dans son avis. Un conflit fâcheux semblait inévitable. Dans cette conjoncture , je me décidai à monter pour la première fois à la tribune. J'avais dans le cœur un vif sentiment de Thonncur de la Révolution française , et , comme la Chambre des députés , je voulais l'abrogation de la loi de 1816. Je comprenais aussi que l'abrogation pure et simple de cette loi avait un assez mauvais air aux yeux de la France et de r£urope, au milieu des passions qui s'agitaient encore autour de nous, et que la Chambre des pairs se devait à elle-même , à b vérité, à la société et à la monarchie , de ne laisser aucun doute sur les sentiments que lui inspirait le 21 janvier. Je crus donc satisfaire à mon respect pour la Révolution