X INTRODUCTION
ment nécessaire de la liberté politique, était enra-« cinée dans le sol, incorporée à la vie française, et mise une fois pour toutes à Tabri de tout changement. La révolution avait gagné la liberté civile sous Tempire; à sa chute, elle entra en possession de la liberté politique, qui depuis s*est toujours développée. Dès 1812 , TËspagne avait eu son assemblée consti?tuante ; les certes de Cadix avaient proclamé une con** stitution. Ferdinand l'abolit en 1815; elle reparaît en 1820, on Tabolit encore; elle revient en 1832 sous une autre forme , et h travers mille vicissitudes , elle triomphe , s'établit , en sorte que M, Donoso Corte2 a l'agrément de prononcer aujourd'hui des sermons éloquents contre la révolution française au sein d'un parlement né de l'imitation généreuse de cette révo^ lution. Si M. de Maistre vivait encore , il pourrait aussi renouveler ses vieilles philippiques dans le parlement de Turin , car la tentative malheureuse de 1821 a été reprise, en Piémont, par la royauté elle-même :1e statut de Charles-Albert, conBé à la garde d'un roi loyal et pratiqué avec intelligence et modération , fait à la fois la force de la maison de Savoie , la consolation d'une nation vaillante trahie par la fortune, et l'espérance de l'Italie. Pendant quelque temps, la révolution grecque ne semblait qu'un mouvemept d'indépendance ; peu à peu l'indépendance , là comme en Amérique a conduit à la liberté politique : il y a maintenant à Athènes un parlement, parce que Tindépendanoe a fait de la Grèce une nation. En 1830, la révolution belge a créé on peuple nouveau qui a librement choisi son
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roi et qui libramenl Ta maintena. Déjà le voisî* nage de la France avait introduit en Allemagne quelques constitutions : le grand-duché de Bade, le petit royaume de Wurtemberg , la puissante Bavière possédaient de libres tribunes ; et voilà que le rem** part en apparodce invindble de l'esprit de con« tre^révolution en Europe, la vieille Autriche, que nous croyions heureuse et tranquille sous une admi** nistration habilement paternelle, rejette et brise cette administration et se précipite dans les hasards d'une insurrection. Il y a eu des barricades à Tienne ^ preuve suffisante, apparemment, qu'il y avût au moins un parti libéral très*puissant en Autriche , et que la sagesse si vantée de M. jde Mettemich était une fausse sagesse : l'arrêt a été prononcé par le seul juge que reconnût M. de Metternich, le sort, les événe« ments. Bientôt l'Autriche , un moment ébranlée , à moutré tout ce qu'elle possède de force et de vie, et à l'heure où j'écris , si la liberté politique attend en« core, chaque jour voit tomber un abus et scurtur comme de terre des institutions nouvelles marquées d'un caractère libéral et pratique. Le roi de Prusse n'avait pas terminé ses ingénieux discours sur la beauté de la tradition, qu'il était interrompu par une révolution ^ et qu'il lui Cedlait donner une constitution fort peu historique, bizarrement démocratique^ et qui sera du moins le point de départ d'un ordre meilleur dans le royaume du grand Frédéric.
Comptons, je vous prie. Voyons si, depuis le com« mencement du siècle, il s'est jamais passé en Europe une période de dix années qui n'ait vu sur un point
XII ihtroduction.
ou sur un autre paraître spontanément quelque imitation de la révolution française. N'est<-elle pas justifiée aujourd'hui, la grande parole de Mirabeau, que la révolution fera le tour du monde ? En vérité , si ce progrès, qui ne s'arrête jamais, n'est pas un signe certain de la force d'une idée, il faut renoncer aux leçons de l'histoire et fermer les yeux à l'expérience. Oui , l'expérience elle-même est désormais en faveur de la révolution française , et c'est l'esprit de contrerévolution qui est convaincu d'impuissance et de chimère. Je prends la liberté de recommander cet argument aux beaux esprits de ma connaissance qui se piquent de mépriser les idées et de ne croire qu'aux faits accomplis. Ce qui s'accomplit sous nos yeux dans le monde, c'est le triomphe des principes de la révolution française ; cela est plus clair que le jour. Certes, le christianisme n'a pas marché aussi vite, et cette merveilleuse rapidité serait tout à fait incompréhensible , si on ne se rappelait que la révolution française a été préparée en Europe par deux grands siècles de civilisation et de philosophie , et aussi par le long règne du christianisme.
Le principe de la souveraineté nationale est le symbole le plus éclatant de la révolution française; mais ce principe lui-même a besoin d'être considéré de plus près. Il ne constitue pas d'ailleurs à lui seul toute la révolution; elle a encore d'autres principes qui tiennent intimement à celui-là. Ces divers principes réunis forment un ensemble simple et grand, et, appliqués aux sociétés modernes, ils leur donnent une physionomie particulière qui les sépare profondément
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des sociétés da moyen ftge et des sociétés antiques. Si je voulais peindre d'un seul trait Tentreprise de la révolution française , je dirais qu'elle s'est proposé de tirer la morale des livres des philosophes et de la transporter du gouvernement des individus k celui des sociétés. Sans avoir lu PIaU>n, elle a considéré la so- . ciété comme une personne morale ; qui a les mêmes facultés que l'individu , les mêmes passions , les mêmes misères, les mêmes drwts, les mêmes devoirs, qui poursuit le même idéal de perfection, et s'efforce de le réaliser par le travail des générations, comme l'individu l'accomplit dans un cercle borné pendant son rapide passage sur la terre.
Reste à savoir en quoi consiste cet idéal imposé à la fois aux individus et aux nations. Rentrons en nousmêmes, consultons la conscience; elle parle le même langage k tous les hommes , et ce langage est la voix de Dieu. Voici en abrégé ce qu'elle nous dit :
Yous êtes libres v et cette liberté, qm fût de vous] des êtres k part , des êtres privilégiés dans l'univers, est le titre de votre dignité, le fondement de vos droits et de vos devoirs, la règle et la fin de votre destinée. Vous devez en prendre soin, la cultiver k l'aide d'elle-^ même, et donner k vos facultés tout leur développe- , ment légitime ; car elles n'ont été mises en vous que pour être exercées. Ce perfectionnement exige un travail continu, souvent ingrat, et qu'il faut sans cesse renouveler, en vous proposant ce but sublime d'être en terminant votre carrière un peu meilleurs que vous n'étiez en la commençant.
Yoilk pour vous-mêmes. Quant aux autres, n'est-il
XIY IWTRODUCTION,
pas éyideat i puisqulls sont libres comme vous st comme vous responsables de leur destinée^ que vous avez le devoir de les respecter dans Texeroice » quel qu'il soit , de leur liberté , comme vous avez le droit dô vous faire respecter par eux dans l'exercice de la vôtre? Ëtaât aussi libres que vous, ils sont à ce titre vos égaux ; il ne vous appartient pas de leur dicter des lois, de les employer à votre usage et à votre profit , et , fussiez-^vous mille fois plus fort et plus intellî^ gent qu'aucun d'eux, vous n'avez sur eux aucun droit naturel. Il n'y a point d'esclave et de mattre par nature, il y a des êtres libres, égaux entre eux , qui peu^ vent s'associer librement et mettre en commun leurs forces pour n'être pas à la merci des passions , ennemies de la liberté commune ; et cette association a pour fondement et po'ur règle l'intérêt de tous et non l'intérêt de celui-ci ou de celui^à. En un mot» la loi suprême de notre conduite les uns envers les autres est le maintien et la défense de notre liberté, o'est-à-dire la justice. Sous l'empire de la justice, chacun de nous poursuit sa destinée et l'accomplit à sa manière, ne devant compte aux autres que des actions qui touchent à leur liberté , irréprochable s'il la respecte , justement puni s'il y porte la moindre atteinte par dol et par ruse ou par violence.
La justice seule, même le plus sévèrement pratiquée , n'épuise pas tous nos devoirs envers nos sem-^ blables aux yeux de la conscience. Sans doute, nous devons respecter l'emploi que les autres hommes croient devoir faire de leurs facultés ; mais si l'em* ploi qu'ils en font, sans troubler notre liberté » nous
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parait mal entendu dans lenr intérêt même, nous est-il interdit, non de leur imposer, mais de leur offrir les conseils affectueux d'un de leurs frères ? Nous sommes frères en effet, si nos natures sont les mêmes et témoignent d'un même auteur, qui est notre père à tous. Si Fun de nos frères, s'égare, ne devons-nous pas lui tendre la main ? S'il tombe dans l'infortune, ne sentons-nous pas le devoir et presque le besoin de l'aider selon nos moyens ? Nous nous éloignons du méchant endurci qui a résisté à tous nos avertissements ; mais ne nous portons-nous pas instinctive* ment au secours de l'honnête homme malheureux? S'il exigeait de nous ce que nous sommes disposés à lui offrir, par cela même nous le lui refu$ârions, pour maintenir notre liberté et nous défendre de la tyran** nie; mais, s'il n'exige rien, s'il ne demande qu'ail nom de l'humanité, c'est un devoir évident pour nous de l'assister, encore une fois dans la mesure de nos moyens.
La charité nous apparaît donc comme un devoir encore par delà la justice. Ces deux grands devoirs résument tous les autres , et ils diffèrent essentielle* ment. La justice est impérative et absolue ; il nous est commandé de l'accomplir tout entière ; nous ne pouvons nous en délier sous aucun prétexte ; il n'y a pas de prétexte légitime de faire tort ou violence à qui que ce soit. 11 faut rendre aux autres ce qui leur est dû, et tout ce qui leur est dû , sans limite et sans ré* serve. La dette de la justice est toujours exigible; elle ne peut jamais être refusée. Il n'en est pas ainsi de h charité : elle constitue aussi un devoir, mids un de-
XYI INTBODUCTIOIf.
voir qui dépend de nos moyens, et qui est soumis à Tappréciation consciencieuse de ce que nous pouvons, en tenant compte de ce que nous nous devons à nous-mêmes et à ceux qui nous sont des autres nous-mêmes. Ici tout est incertain, et nulle définition précise n'est possible , tandis que les devoirs de justice se définissent avec une rigueur parfaite. La justice a encore ce caractère éminent, qu'à côté des devoirs qu'elle nous prescrit, elle confère aux autres des droits correspondants qu'ils doivent soutenir, qu'ils peuvent même revendiquer par la force. Au contraire, la charité ne fonde pas un droit correspondant dans celui qui en est l'objet ; c'est une vertu d'une nature exquise et délicate qui périt dans la moindre contrainte, et, comme l'amour, tire tout son prix de la liberté.
Telle est la morale que la conscience révèle et impose à chacun de nous^ Mettez la société au lieu de l'individu , cette morale subsiste tout entière. La société ne la diminue pas; elle l'assure et la développe; et voici les maximes politiques qu'engendrent les maximes morales que nous venons de rappeler.
l*" Les nations sont libres; elles s'appartiennent k elles-mêmes ; elles n'appartiennent naturellement à aucun maître y à aucune famille , à aucune dynastie. Nul n'a droit sur elles. La vraie légitimité des gouvernements est dans le consentement des peuples. Gomme sur la terre tout est fait pour l'homme, ainsi
* J*ai cent fois exposé et développé ces principes de moraie ; voyei par exemple, V série, t II, leç. xx, xxi et xxn. Vrais principes de la morale, Morale privée et publique.
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daos use natkm tout est fait pour la nation. Elle ett obl^sans doute de flaire de sa liberté on usage raisonnable; mais elle n'est obligée que devant ellefflénie, et la souveraineté de sa liberté ne s'arrête que devant la souveraineté de sa raison. Elle crée,, diange , modifie successivement les formes des gouvernements, non dans l'intérêt d'une famille ou d'un bomme , mais dans son intérêt propre. U lui peut convenir d'établir les hiérarchies les plus compli- <I!iées , si ces hiérarchies lui paraissent utiles ; mais, ^ s'y soumettant , elle ne se soumet encore qu'à elle-même. Elle peut dâéguer sa souveraineté, même à toujours, et se donner des rois héréditaires comme ^ juges inamovibles ; mais cela même , elle le fait pour soi : elle y met certaines conditions dont elle ^te juge, et des limites que la souveraineté déléguée ne peut franchir ; marque assurée qu'elle est déléguée^ et subordonnée en réalité , alors même qu'elle paraît élevée au-dessus de tontes les têtes. .Voilà pourquoF l^ principe suprême de la révolution française est la souveraineté du peuple.
^ Quelque forme de gouvernement qu'une nation libre et souveraine adopte , elle doit faire régner , P^mû tous ses membres, la justice ; et comme la justice est le respect absolu de toutes les libertés, il s'en- ^^H que , dans une telle nation , l'individu doit jouir d'une liberté dont la seule limite est le devoir de ne porter aucune atteinte à la liberté d'autrui. L'éman- ^^îpation complète de l'individu sous les auspices de ^justice, c'est là aussi la conquête de la révolution ^çaisci l'exemple qu'elle a donné au genre humain ;
XYjn INTRODUCTION.
et cet exemple, elle Ta consacré dans un corps de lé^ ^slation qui, d'un bout du monde à l'autre, porte le nom de législation française. Étudiez cette législation, et vous y reconnaîtrez dans toutes les parties un estprit commun de liberté civile et religieuse que toutes les autres nations imitent peu k peu , et qui leur ap« parait comme le modèle de la vie intérieure des pea«ples libres.
^' 3"* Je sais à quel point ont abusé du beau nom de la charité civile les insensés qui, dans ces derniers temps , ont prétendu nous rapprendre les principes de la révolution française et ceux du christianisme; mais le christianisme n'en est pas moins saint et sa* oré parce qu'on a travesti et défiguré son dogme le plus touchant, et la révolution française n'est pa9 coupable des extravagances qu'on a tirées du grand principe de la fraternité. La révolution française a donné le démenti le plus éclatant à quiconque vou* drait faire de la société une communauté où tous les rôles seraient assignés d'avance à chacun des* socié** taires avec des charges égales et des bénéfices égaux, car elle a proclamé la liberté de tous les citoyens, institué la concurrence illimitée, brisé toutes les corporations, même les plus respectables. Elle n'a pas fait de la France un couvent, où chacun a la même tâche que son voisin et mange au même réfectoire , selon le dogme imbécile de la solidarité sociale. La révolution a fait de la France un immense atelier où chacun travaille selon ses forces et selon ses besoins, n'ayant aucun joug sur sa tête , et mettant sa fierté à ne rien devoir qu'à soi-même. La révolution a dit à tout ch
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toyen : Tu ne dépends plus que de toi^mâme , fiui loi-^méme ta destinée. Dans la dédaration des droits at des devoirs de rassemblée constituante , la justice, o'est**à-dire le respect de la liberté, est seule consa^ crée : il n'est pas même question de l'assistance et de U charité publique, En effet, c'étaient surtout les droits des hommes que l'assemblée constituante vou* ^ lait revendiquer et établir. Or, il n'y a pas de droit à l'assistance, et dans la société comme dans l'ipdividu, la charité est un devoir auquel ne correspond aucun droit. Le prétendu droit à l'assistance est un droit faux, un encouragement à la paresse, au vice, au détordre. L'assen^lée constituante se proposait d'émanciper l'homme et de donner un ressort énergique à son activité; elle s'est bien gardée de briser d'à* vanoe ce ressort , d'afifaiblir la salutaire nécessité du travail, de l'économie, de la prévoyance, de toutes les vertus sans lesquelles il n'y a pas d'homme libre et de vrai citoyen. Le vrai citoyen s'efforce de se suffire à soi-même; il ne demande aux autres ci* toyens et à r£tat, qui les représente, que la justice, à savoir , une égale protection pour son travail. Dans une nation libre , il n'y a de Dieu qu'au ciel, et l'État n'est la providence de personne. Mais dans la société la meilleure , celle où les mœurs de la liberté fleuris<sent davantage, il y a toujours d'inévitables misères : il y a les tristes jeux de la naissance et du hasard , des accidents imprévus, mille sources peut-être inta* rîssables de souffrances et de vices. Comme l'homme n'a pas accompli tous ses devoirs envers ses semblables, s'il se borne à leur rendre justice? t s'il ne leur
1% IHTRODÛCnOlf.
tend pas une main amie , la société , dépositaire de tous les devoirs comme de tous les droits , doit , dans la mesure de ses forces, selon les temps et les circonstances, venir au secours de la misère, la prévenir s'il se peut, la réparer autant qu'il est en elle, et toujours la consoler en se montrant envers elle compatissante et généreuse. Oui , je l'ai dit , et je le répéterai tou* jours , dussé-je passer à mon tour pour un socialiste, r£tat doit avoir aussi des entrailles ^ 11 doit, tout en respectant la liberté , et sans encourager l'imprévoyance, entreprendre sérieusement la grande affiure de la charité civile. Aussi la révolution française a-t-elle inscrit k côté du nom de la liberté celui de la fraternité . Ce nom n'a pas été prononcé en vain ; il exprime des devoirs sacrés ; r£tat doit les remplir sans charlatanisme, mais avec une sensibilité échdrée et courageuse.
Je le demande, est-ce que chacun de nous n'a pas dans son humble budget un chapitre, si petit qu'il soit , pour les dépenses de charité? Le plus pauvre, s'il est bon , fait toujours quelque charité. Celui qui est plus riche doit en faire davantage, et l'Ëtat doit avoir une épargne plus ou moins considérable réser^ vée à l'assistance publique. Je dis même que cela se pratique dans tout État civilisé. Ne soyons pas dupes des apparences et voyons les choses telles qu'elles sont. Est-ce que le budget de l'instruction publique et des cultes n'est pas un budget de haute charité civile ?
* Partout dam noi ouTrigoi, «1 surtout dut un petit toit lnti« tulé JiMitce cl Chatiié, V MlUon, p* M»
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car, enfin, est-ce pour protéger la liberté seule qu'on entretient de nombreux clergés et un vaste enseignement public? Aussi lisez les économistes qui, au lieu de suivre Smith dans ses grandes conceptions , lui ont emprunté des erreurs , nées des circonstances qu'il a rencontrées : ils sont presque tous systématiquement hostiles au budget de l'instruction publique et des cultes, et ils demandent qu'on réduise l'éducation et la religion à des besoins particuliers auxquels les particuliers satisfont comme ils l'entendent. La révolution française n'a pas suivi ces conseils. En proclamant le grand principe de la fraternité, elle a contracté et elle a tenu l'engagement de donner gratuitement, c'est-à-dire aux frais de tous, l'instruction élémentaire, et la première de toutes les instructions, l'instruction religieuse, à quiconque serait hors d'état de les payer, car il ne faut pas que nul en France soit abaissé par la misère à la condition d'une béte. La première source de la misère et du vice est l'ignorance. Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est Socrate, c'est Franklin; et celui qui est notre maître à tous n'a-t-il pas dit : l'homme ne vit pas seulement de pain? 11 faut qu'on connaisse ses devoirs pour les suivre ; il faut savoir qu'il y a un Dieu pour espérer en lui ; il faut donc des écoles et des églises tout aussi bien que des hôpitaux. Assurément on ne saurait trop encourager toutes les associations particulières qui se proposent un but charitable; mais en attendant que ces associations aient fsdt leur œuvre, l'État doit faire la sienne.
On répète sans cesse qu'il est impossible de tarir
XXII INTRQPUCnON.
les sources de la misère ; mais ce serait beaucoup de les diminuer un peu , et en tout genre il importe d^ se proposer un grand idéal, abrs même qu'on ne pourrait pas raccomplir dans toute son étendue. Je ne rêve pas le paradis sur la terre, mais j'ai foi à la puissance des longs efforts dirigés vers un but vrai. Qu'est-ce , depuis deux mille ans , que l'histoire des sociétés humaines? N'ont-^elles pas commencé par des despotismes effroyables, par l'oppression des faibles et la tyrannie des forts? Quel rêve c'eût été alors que celui de la liberté de tous et d'une égale protection contre tout excès I Ce rôve s'est pourtant réalisé d'âge en âge. La propriété elle<-méme est une conquête du temps. Presque inconnue à l'Orient, elle naît en Grèce, se développe avec le génie de Rome, et mêlée dans le moyen âge à Bien des erreurs, elle s'est épurée avec les siècles : son principe môme n'e peut-être été bien connu et bien établi que de nos jours. Il en est de même de la condition des femmes. J'es^ père que les progrès de la charité suivront peu à peu tous les autres progrès. La révolution française a em^ prunté au christianisme le grand dogme de la frater-» nité. Ce dogme, en passant de la religion et def mœurs privées dans la société et dans l'État, a retenti comme un cri d'espérance dans le cœur de ces foules misérables si longtemps délaissées et qui pourtant se composent d'hommes. Ne souffrons pas que les enne* mis de la société se l'approprient et en fassent contre nous une arme de guerre. Maintenons*rle religieuse* ment sur notre drapeau.
Ainsi, en résuméf la souveraineté nationale, Téman-
INTftODUQTlOR. Xllll
dpâtion de l'iodividu ou la jÙBtiodi k dimi&utionpro'* (^stive de l'ignoruice, de la misère et du vice ou la afaerité dvile^ tels sont les trois grands principes qui me représentent le génie de la révolution françûse.
Je tiens ces principes comme vrais en eux-mêmes, ^ et une fois qu'ils ont été reconnus et prodamés, je les considère comme acquis à la fois k la science et k Thumanité. Ils composent à mes yeux Tidéalpolitique'V qu< poursuivent les sociétés. Nés d'hier, le temps en^ tirera des développements que nous entrevoyons k peine aujourd'hui, et qui se cachent dans les profonâôurs de l'avenir. La France a eu l'honneur de let donner au monde ; voilk pourquoi ils porteût son notii, le nom redouté et béni de prindpes de la révolution française» Mais ils n'appartiennent plus k la France : ik sont devenus lé patrimoine des nations civilisées ; ils constituent l'esprit de notre temps \ ils font le sujet des méditations des sages, des réVes enflammés des esprits chimériques, et des mouvements tumultueux des massés ; ils occupent le philosophe et l'homme d'Ëtat; ils donnent naissance k unefbulè de problème^ ^ de morale, de législation et d'économie politique, sur lesquels la discussion est ouverte d'un bout d&rEu«rope k l'autre.
lî.
De tous ces problèmes, il n'en est pas un qui parle autant au cœur des peuples que celui de la forme des gouvernements. Une logique inistinciive leur dit que, sdoû que les gôuvernemeuts «ont constitués de telle