‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 12 sur 670 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Gras, poli * , qui s'étoit fourvoyé par mégarde.

I/altaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup TeiU fait volontiers :

Mais il falloit livrer bataille;

£t le mâtin étoit de taille

A se iléfendre hardiment.

Le loup donc Taborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son enibonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu*à vous , beau sire , D^ùtre aussi gras que moi , lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Canôes, hères, et pauvres diables.

Dont la condition est de mourir de faim. Car, cpioi ! rien d'assuré ! point de franche lipée !

Tout à la pointe de IVpée !

Snivez-moi , vous aurez un bien meilleur destin.

Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire? Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens

Portants * bâtons, et mendiants; Flatter ceux du logis , à son maître complaire :

Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs' de toutes les façons,

Os de poulets , os de pigeons ;

Sans parler de mainte caresse.

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé, [chose. — Qu'est-ce là? lui dit-il.— Rien.— Quoi! rien ! —Peu de Ma» encor? — Le collier dont je suis attaché I>e ce que vous voyez est peut-être la cause. — Attaché! dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ?— Pas toujours ; mais qu'importe?— Il im|)orte si bien , que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor. Gela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

FABLE VI

La. Génisse, la Chèwre, et la Brebis, en société

avec le lÀotu

La génisse , la clièvre , et leur sœur la brebis , Avec un fier lion, seigneur du voishiage. Firent société , dit-on , au temps jadis , Et mirent en commun le gain et le dommage. Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris. Vers ses associés aussitôt elle envoie.

■ Le mot poli se prend ici au simple , et signifie luisant de

« Vâi. Portant, dans les éditions modernes. 1 Restes de repa».

Eux venus, le lion par ses ongles compta; Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie. Puis en autant de parts le cerf il dépeça; Prit pour lui la première en qualité de sire. Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,

C'est que je m'appelle lion :

A cela l'on n'a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant , je prétends la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,

Je l'étranglerai tout d'abord.

FABLE VIL

La Besace.

Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire

S'en vienne comparoitre aux pieds de ma grandeur :

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire ,

Il peut le déclarer sans peur ;

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe; parlez le premier, et pour cause : Voyez ces animaux , faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Etes- vous satisfait? Moi, dit-il; pourquoi non? N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres? Mon portrait Jpqu'ici ne m'a rien reproché ; Mab ^É(K nm frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché; Jamais, s'il^e veut croire, il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre. Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort ; Glosa sur l'éléphant , dit qu'on pourroit encor Ajouter à sa queue , ôlcr à ses oreilles; Que c'étoit une masse informe et sans beauté.

L'éléphant étant écouté , Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles :

Il jugea qu'à son appétit

Dame baleine étoit trop grosse.

Dame fourmi trouva le ciron trop petit,

Se croyant, potir elle, un colosse.

Jnpin les renvoya s'étant censurés tous. Du reste , contents d'eux. Mais parmi les plus fous Noire espèce excella; car tout ce que nous sonuiies. Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous , [i iies : Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hom- On se voit d'un autre œil qu^on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain Nous créa besaciers ' tous de même manière. Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : Il fit pour nos défauts la poche de derrière. Et celle de devant pour les défauts d'autrui.

• Porteurs de besarrs.

FABLES

FABLE VIIL

Vnirondelle et les petits Oiseaux.

Une hirondelle en ses voyages A voit l>eaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prcvoyoit jusqu'aux moindres orages ,

£t , devant qu'ils fussent éclos ,

Les annonçoit aux matelols.

Il arriva qu'au temps que la chanvre * se sème , Elle vit un manant * en couvrir maints sillons. Ceci ne me plaît pas , dit-elle aux oisillons : Je vous plains ; car, pour moi , dans ce pérU extrême , Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. Voyez- vous cette main qui par les airs chemine?

Un jour viendra , qui n'est pas loin , Que ce qu'elle répand sera votre ruine. De là naîtront engins ^ à vous envelopper.

Et lacets pour vous attraper,

Enfin mainte et mainte machine

Qui causera dans la saison

Votre mort ou votre prison :

Gare la cage ou le chaudron !

C'est poun|uoi , leur dit l'hirondelle ,

Mangez ce grain ^ et croyez-moi.

Les oiseaux se moquèrent d'elle :

Ils trouvoient aux cliamps trop de quoi.

Quand la chenevière fut verte , L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin

Ce qu'a produit ce maudit gram ,

Ou soyez sûrs de votre perte.

Prophète de mallieur ! babillarde ! dit-on.

Le bel emploi que tu nous donnes !

Il nous faudroit mille personnes

Pour éplucher tout ce canton.

La chanvre étant tout-à-fait cnle , L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien ;

Mauvaise grame est tôt venue.

Mais , puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien ,

Dès que vous verrez que la (erre

Sera couverte , et qu'à leurs blés

Les gens n'étant plus occapés

Feront aux oisillons la guerre^

Quand reginglettes^ et réseaux

> chanvre s'employoit autrefois au féminin comme au masculin ; et dans certaines provinces on fait encore ce mot Téminin , mais à tort : il étoit pasié en usage de ne l'employer qu'au masculin lors de la publication de la première édition du dietionnaire de rAcadémic.

* Un habitant de la campagne , selon la signification primitive de ce mot , qui actuellement ne se prend plus qu'en mauvaise part.

3 Instruments, machines. -

4 Piège à prendre les oiseaux , qu'on nomme aussi gingleUc , rcpeneile.

Attraperont petits oiseaux ,

Ne volez plus de place en place , Demeurez au logis , ou changez de climat : Imitez le canard , la grue , et la bécasse.

Mais vous n'êtes pas en état De passer, comme nous , les déserts et les ondes,

Ni d'aller chercher d'autres mondes :

C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soitsik C'est de vous renfermer au trou de quelque mor.

Les oisillons, las de l'entendre.

Se mirent à jaser aussi confusément Que faisoient lesTroyens quand la pauvre Cassand

Ouvroit la bouche seidement.

Il en prit aux uns comme aux autres : Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les n Et ne croyons le mal que quand il est venu, [tre

FABLE IX

Le Rat de ville et le Rat des champs.

Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs, D'une façon fort civile , A des reliefs ' d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête ; Rien ne manquoit au festin :

Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étoient en train.

A la porte de la salle Ils entendirent du bruit :

Le rat de ville détale ; Son camarade le suit.

Le bruit cesse , on se retire :

Rats en campagne aussitôt; Et le citadin de dire :

Achevons tout notre rôt.

C'est assez , dit le rustique ; Demain vous viendrez chez moi.

Ce n'est pas que je me pique De tous vos festms de roi :

Mais rien ne vient m'interrompre; Je mange tout à loisir.

< Restes de repas

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