‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 140 sur 670 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Si l'une des nonnains la kmoit de beauté, Hon Dieu, fi ! dîfloit-elle ; ah ! ma sœur, soyez sage ; Ne considérez point des traits qui périront; Cest terre que cela , les vers le mangeront. Au reste, eUe n'avoit au monde sa pareille

A manier wi canevas, Filoîl mieux que Cloton , brodoit mieux que Pallas, Tapissoit mieux qu'Arachne, et mainte autre mer- Sa sagesse, son bien, le bruit de ses beautés, [ veille. Mais le bien plus que tout y fit mettre la presse; Car la belle étoit là comme en lieux empruntés, Attendant mieux, ainsi que l'on y laisse Les bons partis, qui vont souvent

Au moutier ' sortant du couvent.

Yoos saurez que le père avoit, longtemps devant.

Celte fille légitimée.

Caliste (c'est le nom de notre renfermée) N*eut pas la clef deschamps , qu'adieu leslivres saints.

Il se présenta des blondins ,

De bons bourgeois , des paladins , Des gens de tous états, de tout poil , de tout âge. La belle en choisit un , bien fait, beau personnage,

D'humeur commode , à ce qu'il lui sembla; Et pour gendre aussitôt le père l'agréa.

La dot fut simple , ample fut le douaire : La fille étoit unique , et le garçon aussi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l'affaire ;

Les mariés u'avoient souci

Que de s'aimor et de se plaire.

Deux ans de paradis s'étant passés ainsi ,

L'enfer des enfers vint ensuite.

Une jalouse humeur saisit soudainement

Notre époux , qui fort sottement S'alla mettre en l'esprit de craindre la poursuite D'un amant qui sans lui se seroit morfondu ;

Sans lui le pauvre homme eût perdu

Son temps à l'entour de la dame, Quoique pour la gagner il tentât tout moyen. Que doit faire un mari quand on aime sa femme ?

Rien.

Void pourquoi je lui conseille De dormir, s'il se peut, d'un et d'autre côté.

Si le galant est écouté, Vos soins ne feront pas qu'on lui ferme l'oreille. Quant à l'occasion, cent pour une. Mais si I>es discours du blondin la lielle n'a souci , Vous le lui faites naître , et la chance se tourne.

Volontiers où soupçon s^oume

Gocuage séjourne aussi.

Damon (c'est notre époux) ne comprit pas ceci.

* C'ftt-è-direqni voqI le marier. Moutier oa mauttUr itsmlîeégHtr.

Je l'excuse et le plains, d'autant plus que Tombrage Lui vint par conseil seulement.

Il eût fait un trait d'homme sage , S'il n'eût cru que son mouvement.

Vous allez entendre comment.

L'enchanteresse Nérie

Fleurissoit lors; et Circé,

Au prix d'elle, en diablerie

N'eût été qu'à l'A B C.

Car Nérie eut à ses gages

Les intendants des orages.

Et tint le destin lié :

Les Zéphyrs étoient ses pages :

Quant à ses valets de pied ,

C'étoient messieurs les Borées,

Qui portoient par les contrées

Ses mandats sou ventes fois',

Gens dispos , mais peu courtois.

Avec toute sa science , Elle ne put trouver de remède à l'amour : Damon la captiva. Celle dom la puissance

Eût arrêté l'astre du jour Brûle pour un mortel, qu'en vain elle souhaite Posséder une nuit à son contentement. Si Nérie eût voulu des baisers seulement,

C'étoit une affaire faite; Mais elle alloit au point , et ne marchandoit pas.

Damon , quoiqu'elle eût des appas , Ne pouvoit se résoudre à fausser la promesse

D'être fidèle à sa moitié ,

Et voulait que renchanteresse

Se tint aux marques d'amitié.

Où sont-ils ces maris? la race en est cessée. Et même je ne sais si jamais on en vit. L'iilstoire en cet endroit est , selon ma pensée ,

Un peu sujette à conUredît.

L'hippogriffe n'a rien qui me choque l'esprit;

Non plus que la lance endumlée; Mais ceci , c'est un point qui d'abord me surprit : Il passera pourtant , j'en ai fait passer d'autres. ^ Les gens d'alors étoient d'autres gens que les nôtres :

On ne vivoil pas comme on vit.

Pour venir à ses fins, l'amoureuse Nérie

Employa philtres et brevets.

Eut recours aux r^ards remplis d'afféterie,

Enfin n'omit aucuns sei^rets.

Damon à ces ressorts opposoit l'hyménée.

Nérie en fut fort étonnée.

Elle lui dit un jour : Votre fidélité Vous paroit héroïque et digne de louange ;

> Noiiilirc de Ibis.

Mais je vondrois savoir comment de son côté

Galiste en use , et lai rendre le change. Qaoi donc! si votre femme avoit un fevori, Vous feriez l'homme chaste auprès d'une maltresse ? Et pendant que Caliste, attrapant son mari, Pousseroit jusqu'au bout ce qu'on nomme tendresse ,

Vous n'iriez qu'à moitié chemin?

Je vous croyois beaucoup plus fin , Et ne vous tenois pas homme de mariage. Laissez les bons bourgeois se plaire en leur ménage; C'est pour eux seuls qu'hymen fit lés plaisirs permis. Mais vous ^ ne pas chercher ce qu'amour a d'exquis ! Les plaisirs défendus n'auront rien qui vous pique ! Et vous les bannirez de votre république ! Non , non ; je veux qu'ils soient désormais vos amis.

Faites-en seulonent l'épreuve ; Us vous feront trouver Caliste toute neuve

Quand vous reviendrez au logis.

Af^renez toat an mnps si votre femme est chaste.

Je trouve qn -mi cotain Éraste

Va dhe^fOW|jbrtaatMument.

SerwHF CD 1^1» d'amant , Reprit Donon'', qa'Eraste nous visite ?

Il est trop mon ami pour toucher ce point-là.

Votre ami tant qu'il vous plaira y

Dit Nérie , honteuse et dépite ' :

Caliste a des appas, Eraste a éa mérite; Du côté de l'adresse il ne leur manque rien;

Tout cela s'accommode bien.

Ce discours porta coup, et fit songer notre homme. Une épouse fringante, et jeune, et dans son feu ,

Et prenant plaisir à ce jeu

Qu'il n'est pas besoin que je nomme ; Un personnage expert aux choses de l'amour,

Hardi comme un homme de cour.

Bien fait, et promettant beaucoup de sa personne : Où Damon jusqu'alors avoil-il mis ses yeux ? Car d'amis.... moquez-vous ; c'est une bagatelle.

En est-il de* religieux Jusqu'à désemparer, alors que la donzelle Montre à demi son sein , sort du lit un bras blanc , Se tourne, s'hiquiète , et regarde un galant En cent façons , de qui la moins friponne Veut dire : U y fait bon, l'heure du berger sonne*;

Étes-vous sourd ? Damon a dans l'esprit Que tout cela s'est fait , du moins qu'il s'est pu foire. Sur ce beau fondement le pau>Te homme bâtit

Maint ombrage et mainte chimère.

Nérie en a bientôt le vent;

Et , pour tourner en certitude

' Pour dépitée , piquée , fâchée.

> L'heure du herger, exprettioa proverbiale, pour dire l'occasion et le moment favorable à l'amour.

Le soupçon et Tlnquiélude Dont Damon s'est coiffé si malheureusement ,

L'enchanteresse lui propose Une chose; • C'est de se frotter le poignet D'une eau dont les sorciers ont trouvé le aectet. Et qu'ils appellent l'eau de la métamorphose,

Ou des miracles autrement.

Cette drogue , en moins d'un moment , Lui donneroit d'Ëraste et l'air et le visage,

Et le maintien , et le corsage , Et la voix ; et Damon , sous ce feint personnage, Pourroit voir si Caliste en viendroit à l'effet.

Damon n'attend pas davantage :

Il se frofte; il devient l'Eraste le mieux fait

Que la nature ait jamais £ût.

En cet état il va trouver sa femme, Met la fleurette au vent ' ; et cachant son enmn,

Que vous êtes belle aujourd'hui!

Lui dit-il; qu'avez- vous , madame, Qui vous donne cet air d'un vrai jomrde prnitaiipi? Caliste, qui savoit les propos des amants ,

Tourna la chose en raillerie.

Damon changea de batterie.

Pleurs et soupirs furent tentés.

Et pleurs et soupirs rebutés.

Caliste étoit un roc ; rien n'émonvoit la belle. Pour dernière machine , à la fin notre époux Proposa de l'argent; et la somme fut telle

Qu'on ne s'en mit point en cotnroux.

La quantité rend excusable.

Caliste enfin l'inexpugnable

Commença d'écouter raison ; Sa chasteté plia : car comment tenir bon

Contre ce dernier adversaire?

Si tout ne s'ensuivît, il ne tint qu'à Damon;

L'argent en auroit fait l'affaire.

Et quelle affaire ne fait point Ce bienheureux métal, l'argent maître du monde? Soyez beau, bien disant, ayez perruque blonde,

N'omettez un seul petit point ; Un financier viendra qui sous votre moustadie Enlèvera la belle ; et dès le premier jour

Il fera présent du panache ; Vous languirez encore après un an d'amomr.

L'argent sut donc fléchûr ce coeur inexorable. Le rocher disparut : un mouton succéda,

Un mouton qui s'accommoda A tout ce qu'on voulut, mouton doux et traitable, Mouton qui , sur le point de ne rien refuser,

' C'est-à-dire prodigue les propos galants.

Donna pour airhes im bstaer.

L'ëpoux ne voulut pas pousser plus loin la chose , Ni de sa propre honte être lui-même cause, il reprit donc sa forme , et dit à sa moitié : Ah'. Calisle, aulrefob de Damnn si clii^rie, Calisie, que j'aimai cent Ibis plus que ma vie, Caliite, qui m'aimas d'une anlente amitié, L'argent t'est-il plus clier qu'une union si belleP Je devrais dans ton sang éteindre ce forfait .- Je ne pois; et je t'aime encor tout infidèle : Ma mort seule copiera le tort que tu m'as bit.

Notre épouse, voyant cette métamorphose, Demeura bien surprise ; elle dit peu de chose ;

Les pleurs furent son seul recours.

Le mari passa quelques jours

A raisonner sur cette affaire.

Un cocn se pouvoit-il tam Par la TOlonlé seule, et sans venir au point?

L'ëioit-il? ne l'étoit-it point?

CeUe difficulté fut encore êclaircie Par Nérie.

Si vous êtes , dit-elle , en doute de cela ,

Buvez dans cette coupe-li :

On la lit par tel an que , dès qu'un personnage

Di^nient atteint de cocuage Y veut porter la lèvre , aussitôt tout s'en va ; Il n'en avale rien , et répand le breuvage Sur son sein , sur sa barbe , et sur son vêtement. Que s'il n'est point censé cocu suffisamment ,

Il boit tout sans répandre goutte.

Damon, pour éclaircîr son doute, Porte la lèvre au vase : il ne se répand rien. C'est , dit-il , réconfort ; et pourtant je sais bien Qu'il n'a tenu qu'A moi. (^'ai-je aflaire de coupe?

Faites-moi place en voire troupe , Messieurs de la grand'bande. Ainsi disoit Damon , Faisant à sa femelle un étrange sermon. Misérables humains ! ti pour des cocuages Il fiut en ces pays faire tant de f^çon ,

Allons-nous-en chez les sauvages.

Damon , de peur de pis , établit des Ai^ns A t'enlour de sa femme, et la rendît coqueile.

Quand les galands sont détendus ,

C'est alors qae l'on les souliaiie.

i^ malheureux «ipoux s'infume, s'inquiète. Et de tout son pouvoir court an-de>'ant d'un mal Que la peur bien souvent rend aux liommes fatal. De qiurt d'heure eu quart d'heure il consulte la tasse.

Il y boit huit jours sans disgrâce.

Mais à la fln il y boil tant .

Que le breuvage se répand.

Page 1