VI. LA œURTISANE AMOUREUSE
Le jeune Amour, bien qu'il ait la façon D'nn Dieu qui n'est encor qu'à sa leçon , Fut de tout temps grand feiseur de miracles : En gens coquets il change les Gâtons ; Par lui les sots deviennent des oracles } Par lui les loups deviennent des moutons : n fait si bien que l'on n'est plus le même. Témoin Hercule , et témoin Polyphême , MangetiTs de gens: l'un, sur un roc assis, Ghantoit aux vents sea amoureux soucis , Et , pour charme» sa nymphe joliette , Tailloil sa hsabe et se miroit dans l'eau :
L'autre cliangea sa massoe en fosemi Pour le plaisir d'une jeone fillette.
J'en dirois cent , Boccace en rapporte un , Dont j'ai trouvé l'exemple peu commun.
G'est de Ghimon, jeune homme tout sauvage, Bien fait de corps, mais ours quant à l'espriU Amour le lèche , et tant qu'il le polit. Ghimon devint un galant personnage.
Qui fit cela? deux beaux yeux seulement. Pour les avoir aperçus un moment , Encore à peine , et voilés par le somme, Ghimon aima , puis devint iioimête honmie. Ge n'est le point dont il s'agit ici.
Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaish: aux enfants sans souci Put en son cœur loger d'honnêtes flammes. Elle étoit fière, et bizarre sur-tout : On ne savoît comme en venir à bout.
Rome , c'étoit le fieu de son négoce : Mettre à ses pieds la ipitre avec la crosse G'étoit trop peu ; les sûnples monseigneurs N'étoient d'un rang digne de ses faveurs. Il lui falloit un homme du conclave, Et des premiers, et qui fut son esclave; Et même encore il y profitoit peu , A moins que d'être un cardinal neveu.
Le pape enfin , s'il se fût piqué d'elle , N'auroit été trop bon pour la donzelle. De son orgueil, ses habits se sentoient; Force brillants sur sa robe éclaloient^ La chamarrure avec la broderie.
Lui voyant faire ainsi la rencliérie, Amour se mit en tête d'abaisser Ge cœur si haut; et, pour un gentilhomme Jeune, bien fait, et des mieux mis de Rome, Jusqnes au vif il voulut la blesser.
L'adolescent avoit pour nom Gamille; Elle , Gonstance. Et bien qu'il fût d'humeur Douce, traitable, à se prendre fecile, Gonstance n'eut sitôt l'amour au cœur.
Que la voilà craintive devenue.
Elle n'osa déclarer ses désirs D'autre façon qu'avecque des soupirs.
Auparavant, pudeur ni retenue Ne l'arrêtoient ; mais tout fut bien changé. Gonmie on n'eût cm qu'Amour se fût logé En cœur si fier , Gamille n'y prit garde. Incessamment Gonstance le regarde; Et puis soupirs, et puis regards nouveaux : Toujours rêveuse an milieu des cadeaux ' :
' Des repas et des fêtes qui loi étoicnt donnés. Voyez la première édition du DUtUmnaire de l'Académie française , au mot cadeau.
CONTES ET NOUVELLES
Sa beauté niéme y perdit quelque cliose; Bientôt le lis l'emporta sur la rose.
Avint qu'un soir Camille régala
De jeunes gens; il eut aussi des femmes :
Constance en fut. La chose se passa
Joyeusement; car peu d'entre ces dames
Étoient d'humeur à tenir des propos
De sainteté ni de philosophie :
Constance seule , étant sourde aux bons mots,
Laissoit railler toute la compagnie.
Le souper fait, chacun se retira.
Tout dès l'abord Constance s'éclipsa ,
S*allant cacher en certaine ruelle.
Nui n'y prit garde; et l'on crut que chez elle,
Indisposée, ou de mauvaise humeur,
Ou pour aflaire, elle étoit retournée.
La compagnie étant donc retirée,
Camille dit à ses gens, par bonheur ,
Qu'on le laissât ^ et qu'il vouloit écrire.
1^ voilà seul , et comme Je désire
Celle qui l'aime , et qui ne sait comment
Ni l'aborder , ni par (|uel compliment
Elle pourra lui déclarer sa flamme.
Tremblante enfin , et par nécessité ,
Elle s'en vient. Qui fut bien étonné ?
Ce fut Camille. Eh quoi ! dit-il , madame ,
Vous surprenez ainsi vos bons amis !
Il la fît seoir. Et puis s'étant remis ,
Qui vous croyoit , reprit-il , demeurée ?
Et qui vous a cette cache montrée ?
)^' Amour , dit-elle. A ce seul mot sans plus
Elle rougit ; chose que ne font guère
Celles qui sont prétresses de Vénus :
Le vermillon leur vient d'antre manière.
Camille avoit déjà quelque soupçon Que l'on Faimoit ; il n'étoit si novice Qu'il ne conmU ses gens à la façon :
Pour en avoir un plus certain indice , Et s'égayer, et voir si ce cœur fier Jusques au bout pourroit s'humilier , Il fit le froid. Notre amante en soupire ; La violence enfin de son martyre La feit parler. Elle commence ainsi :
Je ne sais pas ce que vous allez dure De voir Constance oser venir ici Vous déclarer sa passion extrême.
Je ne saurois y penser sans rougir; Car du métier de nymphe me couvrir.
On n'en est plus dès le moment qu'on aime. Puis , quelle excuse ! Hélas ! si le passé Dans votre esprit pouvoit être efifocé!
Du moins , Camille , excusez ma franchise :
Je vois fort bien que, qam que je vous dise, Je vous déplais. Mon zèle me nuira.
Mais, nuise ou non, Constance vous adote: Méprisez-la, chassez-la, battez-la; Si vous pouvez, faites-lui pis encore; Elle est à vous. Alors le jouvenceau : Critiquer gens m'est , dit-il , fort nouveau ; Ce n'est mon fait; el toutefois, madame, Je vous dirai tout net que ce discours Me surprend fort , et que vous n'êtes femme Qui ddi ainsi prévenir nos amours.
Outre le sexe, et quelque bienséance Qu'il faut garder , vous vous êtes fait tort. A quel propos toute cette éloquence ?
Votre beauté m'eût gagné sans effort, Et de son chef. Je vous le dis encor. Je n'aime point qu'on me fasse d'avance.
Ce propos fut à la pauvre Constance Un coup de foudre. Elle reprit pourtant : J'ai mérité ce mauvais traitement.
Mais ose-t-on vous dire sa pensée ?
Mon procédé ne me nuiroit pas tant, Si ma beauté n'étoit point effacée.
C'est compliment ce que vous m'avez dit; J'en suis certaine , et lis dans votre esprit : Mon peu d'appas n'a rien qui vous engage. D'où me vient-il ? Je m'en rapporté à vous. N'est-il pas vrai que naguère, entre nous, A mes attraits chacun rendoit hommage ? Ils sont éteints ces dons si précieux : L'amour que j'ai m'a causé ce donunage ; Je ne suis plus assez belle à vos yeux : Si je l'étois , je serois assez sage.
Nous parlerons tantôt de ce point-là , Dit le galant : il est tard , et voilà Mmuit qui sonne ; il faut que je me couche.
Constance crut qu'elle auroit la moitié
D'un certain lit que d'un œil de pitié
Elle voyoit : mais d'en ouvrir la bouche ,
Elle n'osa , de crainte de refus.
Le compagnon , feignant d'être confus ,
Se tut long-temps; puis dit : Comment ferai-j(
Je ne me puis tout seul déshabiller.
Eh bien! monsieur ^ dit-elle, appellerai-je ?
Non, reprit-il, gardez-vous d'appeler;
Je ne veux pas qu'en ce lieu l'on vous voie.
Ni qu'en ma chambre une fille de joie
Passe la nuit au su de tous mes gens.
Cela suffit, monsieur, repartit-elle»
Pour éviter ces inconvénients.
Je me pourrois cacher en la ruelle :
Mais faisons mieux , et ne laissons venir