‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 163 sur 670 · V. LE DURLE DE PAPEFIGUIÈRE · texte numérisé non relu

V. LE DURLE DE PAPEFIGUIÈRE

Maître François * dit que Papimanie Est un pays où les gens sont heureux ; Le vrai dormir ne fut fait que pour eux : Nous n'en avons ici que la. copie.

Et, par sauit Jean, si Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où l'on dort.

On y fait plus, on n'y fait nulle chose : C'est un emploi que je recherche encor. Ajoutez-y quelque petite dose D'amour honnête , et puis me voilà fort. Tout au rebours, il est une provmce Où les gens sont hais, maudits de Dieu :

* Cest on Jour où les curés ^U diocèse s'assemUeiit , puur parter des aSsdres oommuoes. chez quekiu'un d'eux, qui leur donne àdiner ocdinairenieot; et cela se bit tous les mub.

( Note de I.a Fontaine)

* François Rabelais.

On les connolt à leur visage mince ; Le long dormir est exclus de ce lien.

Partant, lecteurs, si quelqu'un se présente A vos regards ayant Êice riante , Couleur vermeille, et visage replet.

Taille non pas de quelque mingrelet* , Dire pourrez, sans que l'on vous condamne , Gettui * me semble , à le voir, Papimane. Si , d'autre part , celui que vous verrez N'a l'œil riant, le corps rond, le teint frais, Sans hésiter, qualiflez cet honmie Papefiguier. Papeiigue se nomme L'Ile et province où les gens autrefois Firent la figue ' au portrait du saint-père. Punis en sont , rien chez eux ne prospère : Ainsi nous l'a conté maître François.

L'île fut lors doimée en apanage A Lucifer; c'est sa maison des champs.

On voit courir par tout cet héritage Ses commensaux , rudes à pauvres gens; Peuple ayant queue , ayant cornes et griffes , Si maints tableaux ne sont point apocryphes. Avint un jour qu'un de ces beaux messieurs Vit un manant rusé, des plus trompeurs, Verser^ un champ, dans l'Ile dessus dite. Bien paroissoit la terre être maudite.

Car le manant avec peine et sueur La retoumoit, et faisoit son labeur.

Survient im diable à titre de seigneur;

Ce diable étoit des gens de l'évangile ,

Simple , ignorant , à tromper très facile ,

Bon genliihonune , et qui, dans son courroux ,

N'avoit encor tonné que sur les choux ,

Plus ne savoit apporter de donmiage.

Vilain , dit-il , vaquer à nul ouvrage

N'est mon talent; je suis un diable issu

De noble race , et qui n'a jamais su

Se tourmenter amsi que font les autres.

Tu sais, vilain, que tous ces diamps sontntMres;

Ils sont à nous dévolus par l'édit

Qui mit jadis cette lie en interdit.

Vous y vivez dessous notre police :

Partant, vilain, je puis avec justice

M'attribuer tout le fruit de ce champ;

Mats je suis bon, et veux que dans un an

< Dans toutes les éditions du temps , 1078, 1076 et I0S5 , on lit mingrelet; c'est donc une tanie d'avoir mis maigreiet dans les (klitions modernes.

* Celui-ci.

3 C'est-A-dirc firent la grimace au portrait du saint-père , dan.<« le* dessein de s'en moquer.

4 f^erser est ici emi^loyé dans le leiM Utin de versurc . retourner, labourer.

Nous partagions sans noise et sans querelle. Quel grain Teux-tu répandre dans ces lieux ?

Le manant dit : Monseigneur, pour le mieux ,

Je crois qu'il feut les couvrir de touzelle ' ,

Car c'est on grain qui vient fbrt aisément.

Je ne connois ce grain-là nnttement,

Dit le lutin. Comment dis-tn?... Touzelle?...

Mémoire n'ai d'aucun grain qui s'appelle

De cette sorte : or, emplis-en ce lieu :

Touzelle soit , touzelle, de par Dieu !

J'en suis content. Fais donc vite, et travaille;

Manant, travaille; et travaille, vilain :

Travailler est le fait de la canaille.

Ne t'attends pas que je t'aide un seul brin * ,

Ni que par moi ton labeur se consomme :

Je t'ai jà dit que j'étois gentilhomme ,

Né pour cliômer, et pour ne rien savoir.

Voici comment ira notre partage :

Deux lots seront, dont l'un, c'est à savoir

Ce qui hors terre et dessus l'héritage

Aura poussé, demeurera pour toi;

L'autre dans terre est réservé pour moi.

L'aoïH' arrivé , la touzelle est sciée ,

Et tout d'un temps sa racine arrachée ,

Pour satisfoire au lot du diableteau.

Il y croyoit la semence attachée*

Et que l'épi, non plus que le tuyaii,

N'étoit qu'une herbe inutile et séchée.

Le laboureur vous la serra très bien.

L'autre au marché porta son chaume vendre.

On le hua , pas un n'en offrit rien :

Le pauvre diable étoit prêt à se pendre.

Il s'en alla chez son copartageant :

Le drôle avoit la touzelle vendue ,

Pour le plus sûr, en gerbe, et non battue,

Ne manquant pas de bien cacher l'argent.

Bien le caclia; le diable en fut la dupe.

Coquin, dit-il, tu m'as joué d'un tour; C'est ton métier : je suis diable de cour. Qui , comme vous , à tromper ne m'occupe. Quel grain veux-tu semer pour l'an prochain? Le manant dit : Je crois qu'au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes : Vous en aurez, monseigneur, pleines hottes. Si mieux n'aimez raves dans la saison.

Raves , navets, carottes , tout est bon , Dit le lutin : mon lot sera hors terre ; Le tien dedans. Je ne veux point de guerre

( Sorte de froment. * D'aucune manière.

3 V4B. Les éditions de 1G75 et de 4676 ont ou4t . selon l'ancienne orthographe. L'août signifie ici la moisson.

'Avecque toi, si tu ne m'y contrains.

Je vais tenter quelques jeunes nonnains. L'auteur ne dit ce que firent les nonnes.

Le temps venu de recueillir encor, Le manant prend raves belles et bonnes ; Feuilles sans plus tombent pour tout trésor Au diableteau , qui , l'épaule chargée , Court au marché. Grande fut la risée; Chacun lui dit son mot cette fois-là : Monsieur le diable, où croît cette denrée? Où metlrez-vous ce qu'on en donnera ?

Plein de courroux , et vide de pécune.

Léger d'argent , et chargé de rancune , Il va trouver le mauant qui rioit Avec sa femme, et se solacioit *.

Ah ! par la mort! par la sang ! par la tête!

Dît le démon , il le paiera , parbieu !

Vous voici donc, Plilipot, la bonne béte!

Çà, çà, galons-le' en enfont de bon lieu.

Mais il vaut mieux remettre la partie;

J'ai sur les bras une dame jolie

A qui je dois faire firanchir le pas :

Elle le veut , et puis ne le veut pas.

L'époux n'aura dedans la confrérie

Sitôt un pied, qu'à vous je reviendrai ,

Maître Phlipot, et tant vous galerai '

Que ne joùrez ces tours de votre vie.

A coups de griffe il faut que nous voyions

Lequel aura de nous deux belle amie ,

£t jouira du fruit de ces sillons.

Prendre pourrois d'autorité suprême

Touzelle et grain , champ et rave, enfin tout;

Mais je les veux avoir par le bon bout.

N'espérez plus user de stratagème.

Dans huit jours d'hui ^ je suis à vous , Plilipot ;

Et touchez là , ceci sera mon arme.

Le villageois , étourdi du vacarme , Au farfadet ne put répondre un mot.

Perrette en rit : c'étoit sa ménagère; Bonne galande en toutes les façons , Et qui sut plus que garder les moutons , Tant qu'elle fàt en âge de bergère.

Elle lui dit : Phlipot , ne pleure point; Je veux d'ici renvoyer de tout point Ce diableteau : c'est un jeune novice Qui n'a rien vu ; je t'en tirerai hors :

> Se divertissoit , se consoloit.

* Étrillons-le . ros8on»4e. Galom-le est ici an figuré et p ironie; au simple, il signifieroit au contraire réjooisson»! amusons-le.

i Et yovA rosserai. Voyez la note précédente.

4 A compter de ce Jour.

Page 1