VII. LE PSAUTIER
Nonnes, souffrez pour la dernière fois Qu'en ce recueil , malgré moi , je vous place. De vos bons tours les contes ne sont froids; Leur aventure a ne sais quelle grâce Qui n'est ailleurs ; ils emportent les voix. Encore un donc , et puis c'en seront trois. Trois ! je faux * d'un ; c'en seront au moins quatre. Comptons-les bien : Mazet le compagnon ; L'abbesse ayant l)e$oin d'un Iwn garçon Pour la guérir d'un mal opiniAtre ; Ce conte-ci , qui n'est le moins fripon ; Quant à scrur Jeanne ayant fait un |M}U|nui, Je ne tiens {kis qu'il la faille ralmttre. I-es voilà tous : quatre , c'est compte roml. Vous me direz : C'est une étrange afTaire Que nous ayons tant de part en ceci ! Que voulez-vous ? je n'y saurois que faire ; Ce n'est pas moi qui le souhaite ainsi. Si vous teniez toujours votre bréviaire , Vous n'auriez rien à démêler i^i ; Mais ce n'est |)as votre plus grand souci. PassoiLs donc vite à la présente histoire.
Dans un couvent de nonnes fré<|uenloit
Lu jouvenceau , friand, comme on i>eut croiiv,
De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit
Goût à le voir, et des yeux le couvoit ,
Lui sourioit , faisoit la complaisante ,
Et se disoit sa trifs humble servante ,
Qui {Miur cela d'un seul point n'avançoil.
Le conte dit (|ue léans ^ il n'étoit
Vieille ni jeune à qui le perstmnagc
Ne fit songer queh|ue chose à part soi ;
Soupirs trottoient : bien voyoit le pourquoi .
Sans qu'il s'en mit en peine davantage.
Sœur Isal)eau seule pour son usage
Eut le galant : elle le méritoit ,
Douce d'humeur, gentille de corsage ,
Et n'en étant qu'à son apprentissage ,
Belle de plus. Ainsi l'on l'envioil
Pour deux raisons : son amant , et ses charmes.
Dans ses amours chacune l'éiûoit :
MtaM'
' Pans ce lieu , au cuu\ cul .
• Dans ce lieu.
'PoiisccUeu.
Je me troBitM*
CONTES ET NOUVELLES
Nul bien sans mal, nul plaisir sans alannes.
Tant et si bien l'épièrent les sœars,
Qu'âne nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystère ,
En sa cellule on ouït certains mots,
Certaine Yoix , enfin certains propos
Qui n'étoient pas sans doute en son bréviaire.
C'est le galant, ce dit-on; il est pris.
Et de courir; l'alarme est aux esprits ;
L'essaim frémit; sentinelle se pose.
On va conter en triomphe la chose
A mère abbesse ; et heurtant à grands coups
On lui cria : Madame , levez-vous ;
Sœur Isabelle a dans sa chambre un homme.
Vous noterez que madame n'étoit
En oraison , ni ne prenoit son somme ;
Trop bien alors dans son lit elle avoi(
Messire Jean , curé du voisinage.
Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage.
Elle se lève en hâte , étourdiment ,
Cherche son voile; et malheureusement
Dessous sa main tombe du personnage
Le haut-de-chausse , assez bien ressemblant.
Pendant la nuit , quand on n'est éclairée ,
A certain voile aux nonnes familier.
Nommé pour lors entre elles leur psautier.
La voilà donc de grègues ■ affublée.
Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef.
Et s'étant fait raconter derechef
Tout le catus * , elle dit , irritée :
Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gâtera
Notre couvent! Si Dieu plait, ne fera;
S'il plaît à Dieu , bon ordre s'y mettra :
Vous la verrez tantôt bien chapitrée.
Chapitre donc, puisque chapitre y a , Fut assemblé. Mère abbesse , entourée De son sénat , fit venir Isabeau , Qui s'arrosoit de pleurs tout le visage. Se souvenant qu'un maudit jouvenceau Venoit d'en faire un différent usage.
Quoi ! dit l'abbesse , un homme dans ce lieu ! Vn tel scandale en la maison de Dieu ! N'étes-vous point morte de honte encore ? Qui vous a fait recevoir parmi nous Cette voirie ' ? Isabeau , savez-vous (Car désormais qu'ici l'on vous honore Du nom de sœur, ne le prétendez pas), Savez-vous, dis-je, à quoi, dans un tel cas ,
* Culottes.
* Le cas , le fait. Ce mot catus ap|>artient k notre ancienne langue romane.
3 c'est-à-dire cet être immonde , et digne d'être jeté à la voirie.
Notre institut condanme une méchante ?
Vous l'apprendrez devant qu'il soit demain. Parlez, parlez. Lors la pauvre nonnain, Qui jusque-là , confuse et repentante , N'osoit branler, et la vue abaissoit.
Lève les yeux, par bonheur aperçoit Le haut-de-chausse, à quoi toute la bande. Par un effet d'émotion trop grande, N'avoit pris garde , ainsi qu'on voit souvent. Ce fut hasard qu'Isabelle à l'instant S'en aperçut. Aussitôt la pauvrette Reprend courage , et dit tout doucement : Votre psautier a ne sais quoi qui pend; Raccommodez-le. Or c'étoit l'aiguillette : Assez souvent pour bouton l'on s'en sert. D'ailleurs ce voile avoit beaucoup de l'air D'un haut-de-chausse; et la jeune nonnette , Ayant l'idée encor fraîche des deux, ^
Ne s'y méprit : non pas que le messire Eut chausse faite ainsi qu'un amoureox y Mais à-peu^rès; cela devoit suffire.
L'abbesse dit : Elle ose encore rire ! Quelle insolence ! Un péché si honteux Ne la rend pas plus humble et plus soumise! Veut-elle point que l'on la canonise?
Laissez mon voile, esprit de Lucifer; Songez, songez, petit tison d'enfer.
Comme on pourra raccommoder votre ame.
Pas ne finit mère abbesse sa gamme Sans sermonner et tempêter beaucoup.
Sœur Isabeau lui dit encore un coup :
Raccommodez votre psautier, madame.
Tout le troupeau se met à r^arder :
Jeunes de rire, et vieilles dç gronder. La voix manquant à notre sermonneuse , Qui , de son troc bien fâchée et honteuse. N'eut pas le mot à dire en ce moment. L'essaim fit voir par son bourdonnement Combien rouloient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin Fabbesse dit :
Devant qu'on eût tant de voix ramassées, Il seroit tard ; que chacune en son lit S'aille remettre. A demain toute chose.
Le lendemafai ne fut tenu , pour cause , Aucun chapitre; et le jour ensuivant Tout aussi peu. Les sages du couvent Furent d'avis que l'on se devoit taire ; Car trop d'éclat eût pu nuire au troupeau. On n'en vouloit à la pauvre Isabeau Que par envie : ainsi , n'ayant pu faire Qu'elle lâchât aux autres le morceau , Chaque nounain , faute de jouvenceau , Songe à pourvoir d'ailleurs à son affaire.